Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.2701130999
258 pages

p. 209 à 211
doi: en cours

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Varia

 no 101 2001/1

2001 Annales de démographie historique Varia

In memoriam : Irena Gieysztor 1914-1999

Jean-Pierre Bardet Cesary Kuk
Irena Gieysztor, pionnière de la démographie historique polonaise, est décédée le 26 mai 1999 à Varsovie, où elle était née le 17 septembre 1914.
En 1937 elle y obtient son magister en philosophie de l’histoire pour son travail sur « Les débuts de la légende carolingienne », ce qui lui permit d’obtenir une bourse d’été du gouver-nement français. De 1938 à l’été 1939, elle vit à Paris avec son mari, Aleksander Gieysztor, et suit des cours au Collège de France, à la Sorbonne et à l’École du Louvre. Le début de la guerre la sur-prend à Varsovie où elle vit, avec son mari et son fils, l’enfer de l’Occupation nazie. Après un séjour dans le camp de Pruszkow, elle est envoyée à Zakopane et y exerce clandestinement comme enseignante pendant la dernière période de l’occupation allemande (novembre 1944-juin 1945). Présentatrice à la Radio Polonaise, elle quitte cet emploi en 1950 pour renouer avec la recherche, intègre en 1953 l’Institut d’Histoire de l’Académie Polonaise des Sciences (I.H.A.P.S.) dans lequel elle demeure jusqu’à sa retraite en 1984. Elle y participe d’abord à l’Atelier de l’Atlas Historique, puis après 1968 à celui sur la Pologne Moderne dirigé par A. Wyczanski.
Dès 1958, elle publie un cahier de l’I.H.A.P.S. consacré à la colonisation et aux problèmes socio-économiques de la voïvodie de Plock vers 1578 puis, en 1973, dans le cadre du projet collectif d’atlas historique polonais, la carte de la Mazovie dans la seconde moitié du xvie siècle. Elle entame ensuite une série d’études consacrées à l’histoire politique, économique et sociale de cette région et de Varsovie au début de l’époque moderne, dont une évaluation des dommages causés par la deuxième Guerre du Nord (1655-1660) à partir des registres fiscaux. Elle dirige avec A. Zaboklicka, trois volumes intitulés : Lustracja województwa mazowieckiego 1565 (Inspection des biens royaux de la voïvodie mazovienne en 1565), avant de participer avec J. Lukasiewicz et A. Zaorski à la réalisation en 1968 d’une monographie remarquée Cztery wieki Mazowsza (Quatre siècles en Mazovie).
Les recherches menées par I. Gieysztor depuis la fin des années 1950 sur l’histoire démographique de la Pologne méritent cependant une attention particulière. Dès 1958, elle dénonce avec T. Ladogórski le manque désolant de recherches sur la population à l’ère pré-statistique, puis présente au début des années 1960 un éventail critique des sources utiles à l’approche démographique et à l’étude de la colonisation dans la revue Kwartalnik Histori Kultury Materialnej. Peu après, elle entreprend une rétroprojection qui la conduit à réajuster les évaluations de la population et propose une première estimation de l’évolution du peuplement de la Pologne.
Consciente des faiblesses des registres fiscaux, I. Gieysztor suit la voie indiquée par W. Kula et S. Hoszowski et profite de sa connaissance de la démographie historique française, acquise lors d’un stage en 1959 à la VIe Section de l’École Pratique des Hautes Études, pour engager des recherches systématiques sur les registres paroissiaux de l’Ancienne Pologne. Il s’agit certes pour elle de contrôler la valeur démographique des sources fiscales, mais aussi de tenter de repérer par ce biais, les renversements de tendance dans l’expansion des sociétés anciennes (1962). En 1971, I. Gieysztor publie un article critique qui fait toujours autorité, « Niebezpieczeæstwa metodyczne polskich bada#inline_n# metrykalnych xvii-xviii w » (Dangers méthodologiques de l’utilisation des registres paroissiaux des xviie-xviiie siècles en Pologne).
I. Gieysztor devient alors la spécialiste qui oriente sur le plan de la méthodologie et des directions de recherche la démographie historique polonaise. Elle propose un programme, inspiré de l’exemple français, qui combine l’exploitation anonyme des registres de petites paroisses rurales et urbaines et l’application de la reconstitution des familles à des registres complets et riches en informations, préalablement vérifiés. Sa thèse de doctorat WstÄ“p do demografii staropolskiej (Introduction à la démographie de l’Ancienne Pologne) soutenue en 1975, incarne cette volonté d’user des méthodes les plus modernes. L’étude, fort érudite et très au fait des avancées scientifiques internationales, comprend un commentaire des sources et des méthodes de recherche sur le peuplement et les migrations à l’ère pré-statistique, ainsi que de stimulantes réflexions sur la fiabilité des statistiques officielles des xixe et xxe siècles, dont l’auteur connaît bien les imperfections (elle démontre notamment le caractère irréaliste du taux de croissance de la population du Royaume de Pologne qu’elles permettent de calculer).
L’intérêt de I. Gieysztor pour les questions méthodologiques est lié à ses recherches personnelles. Dans les années 1960, elle entame une étude des structures familiales à partir des registres de la paroisse de Lomza entre le xviie et le xixe siècle et parvient à reconstituer l’histoire démographique de plus de 3 000 familles nobles et paysannes, dont plus de 1 000 satisfont aux sévères critères de qualité exigés par les chercheurs français. D’abord isolée, elle rejoint de 1979 à 1986 l’équipe d’A. Wyczanski qui s’est fixée la tâche d’informatiser, avec le soutien de collègues français (J.-P. Bardet, A. Fauve-Chamoux), les recherches démographiques fondées sur la méthode Henry. Sa maladie a mis un terme à ses études sur la démographie des familles nobles de la région de Lomza, réalisées avec succès pendant près de 30 ans.
I. Gieysztor fait en outre partie des historiens qui créent, au début des années 1960, la Section de Démographie Historique du Comité des Sciences Démographiques de l’Académie Polonaise des Sciences. Depuis la publication, en 1967, du premier volume de la revue de la section PrzeszĹ‚ość Demograficzna Polski (Le Passé démographique de la Pologne), elle est son avocat inlassable en tant que membre du comité de rédaction depuis 1979 et rédactrice en chef de 1984 à 1994. En 1984, I. Gieysztor reçoit la Croix de Chevalier de l’Ordre de Renaissance de la Pologne.
Très liée au milieu scientifique européen, membre de la Commission Internationale en Démographie Historique, elle représente à plusieurs reprises la science polonaise aux congrès et conférences internationales. Sa stature est d’ailleurs pleinement reconnue par J. Dupâquier et J.-P. Bardet lorsqu’ils lui proposent, à la fin des années 1980, de rédiger les chapitres sur la Pologne jusqu’au xixe siècle dans l’Histoire des populations de l’Europe (Paris, Fayard, 1997).
C’est ainsi une des personnalités majeures de la démographie historique polonaise et internationale qui nous a quittés, une chercheuse à l’esprit riche et polyvalent, toujours prête à fournir aides et conseils, en particulier aux plus jeunes qu’elle. Dans son souci critique parfois sévère, elle restait toujours bienveillante et fidèle à la conviction, formulée dans sa thèse, que « les sources de chaque type et de chaque époque exigent un filtre de recherche, sinon elles nuisent plus à la science historique qu’elles ne la développent ».
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