2001
Annales de démographie historique
Comptes rendus
Comptes rendus
Peter BALDWIN, Contagion and the State in Europe, 1830-1930, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, 581 p.
Dans ce gros livre, qui se présente sur le plan documentaire comme une remarquable synthèse de l’évolution des politiques de lutte des pays européens contre trois grandes épidémies du xixe siècle (choléra, variole, syphilis) pendant un siècle, Peter Baldwin part d’un constat : si la plupart d’entre eux partageaient les mêmes règlements et pratiques de protection contre les épidémies jusqu’à la fin du xviiie siècle, dans la seconde moitié du xixe siècle, leurs législations s’étaient très largement diversifiées au point que les politiques divergeaient nettement d’un État à l’autre. Ce retournement a déjà été mis en évidence par l’un des pionniers de l’histoire de la médecine, Erwin H. Ackerknecht, qui a également avancé une explication globale : d’après ses observations, les décisions prises par les États dans le domaine de la prophylaxie et de la lutte contre les maladies infectieuses seraient l’expression de la nature politique des régimes. Ainsi le maintien des quarantaines, des cordons sanitaires et des mesures de police sanitaire serait le fait d’États autoritaires tandis que la contestation de la contagiosité des épidémies survenue dans les États plus libéraux, et plus attentifs au droit de l’individu, permettait la libre circulation des hommes et des marchandises, une politique d’amélioration de l’environnement urbain et une lutte contre les épidémies par la salubrité publique. Ce schéma explicatif ne convainc pas Peter Baldwin dont le livre se présente comme une mise à l’épreuve de cette thèse trop simpliste.
Quatre pays sont ainsi retenus pour mener cette grande enquête d’histoire comparée : l’Angleterre, les pays allemands, la France et la Suède. L’ampleur de la documentation rassemblée est à l’échelle du projet : démesurée. On ne peut qu’être impressionné par la bibliographie utilisée sur les quatre pays et sur les trois épidémies retenues, même si le spécialiste d’une épidémie particulière ou de chaque pays pourra toujours regretter telle ou telle lacune. Les chapitres successifs, sur chacune des épidémies, permettent à l’auteur de montrer pas à pas dans quelles circonstances la thèse de la contagiosité du choléra a laissé place au doute puis à la contestation que la maladie fût contagieuse avant le nouveau retournement de la fin des années 1860, de suivre l’évolution de l’obligation de vacciner contre la variole, puis d’analyser les différentes mesures prises pour contrôler l’extension de la syphilis. Dans une Europe occidentale qui avait oublié les grandes vagues de pestes et les mesures contraignantes qui les accompagnaient, la population des différents États allemands refuse dès 1830-1831 les contrôles stricts de la circulation, se révolte contre les cordons sanitaires qui entraînent chômage et sous-nutrition, résiste au transport obligatoire à l’hôpital, à l’inhumation dans l’urgence des corps dans des cimetières spécifiques et sans l’assistance des familles, ainsi qu’aux désinfections massives. Lorsque la voix discordante des médecins rentrés du front oriental de l’épidémie souligne que la maladie n’est pas aussi contagieuse qu’on l’avait cru, les autorités l’utilisent pour assouplir les contrôles stricts par crainte de désordres sociaux généralisés. En outre, il apparaît rapidement irréaliste de rendre absolument étanche une frontière terrestre longue de plusieurs centaines de kilomètres, qui traverse parfois des villes entières, voire sépare le jardin de la maison auquel il appartient. Le maintien de troupes suffisamment nombreuses pour rendre efficace le dispositif – 60 000 hommes sont mobilisés sur la frontière orientale de la Prusse – entraîne des coûts incompatibles avec le maintien du dispositif au-delà de quelques semaines. Baldwin observe que, même dans les États autoritaires, l’assouplissement des mesures de contrôle sanitaire est rapidement adopté, au fur et à mesure qu’elles montrent leur inefficacité lorsque le front de l’épidémie progresse vers l’ouest et qu’elles s’appliquent désormais à des zones déjà contaminées. Il souligne aussi que les mesures de salubrité se multiplient, même dans les pays autocrates : contrôle de l’eau de boisson, nettoyage des égouts, des cours… Il devient bien difficile de maintenir l’hypothèse explicative d’Ackerknecht, d’autant plus que le suivi des mesures adoptées en Angleterre, pays libéral, indique une proximité avec celles finalement arrêtées dans les pays allemands. Plus on avance dans le siècle et plus l’atténuation des quarantaines et des mesures de protection aux frontières s’accompagne d’une surveillance rigoureuse des contagieux. Ainsi apparaît la néo-quarantaine, l’english system, qui est vite repris par l’Allemagne ; il s’agit de séparer les malades des bien-portants, de les maintenir à leur domicile ou plus fréquemment de les conduire dans l’équivalent des fever hospital anglais (développés à partir des années 1860), de contrôler les épidémies par la déclaration des cas de maladie, le tout assorti de poursuites pénales et d’amendes en cas de contravention. La Suède adopte les pratiques de contrôle des malades les plus rigoureuses sans pour autant abandonner l’ancien dispositif des quarantaines. Dès lors, il semble difficile de considérer que ces régimes soient très attentifs au droit de l’individu, même si les Anglais disent pro-téger la santé du plus grand nombre par le contrôle de quelques-uns, désormais responsables de leur maladie et de la pos-sible contamination de leurs voisins. Fina-lement, c’est en France que la politique coercitive est la moins rigoureuse. L’abandon des contrôles aux frontières ne se traduit pas par une systématisation des contrôles intérieurs et, même lorsque certains règlements sont pris, leur appli-cation molle ne menace à aucun moment les droits de l’individu. Dans les dernières années du siècle, les chefs de file du mouvement hygiéniste français (Rochard, Monod) s’interrogent d’ailleurs, probablement au vu des pratiques anglaises et allemandes, sur les limites qu’une politique de santé publique doit savoir s’imposer afin de ne pas enfreindre les libertés publiques.
Baldwin discute ensuite trois facteurs susceptibles de rendre compte de la chronologie de l’abandon des quarantaines : le rôle du commerce, la position géographique de chaque pays et sa capacité administrative ou son degré de développement. L’influence des négociants sur les autorités peut aboutir à assouplir les quarantaines, d’autant plus que les salariés sont privés de ressources. Mais Baldwin souligne la pression de la population pour le maintien des quarantaines et des cordons sanitaires jugés protecteurs, au moins tant que l’épidémie ne les a pas franchis. Il montre aussi que la crédibilité du contrôle des navires conditionne l’accueil dans les ports étrangers. Les décisions se prennent dans un environnement de pressions multiples et opposées et avec le souci de préserver la bonne réputation de la ville aux yeux des partenaires commerciaux étrangers, condition de l’absence de suspension des échanges. Le second facteur serait géographique. Les pays qui se sentent les plus directement menacés sont aussi ceux qui maintiennent leurs dispositifs de protection le plus longtemps. Lorsque, à la suite de l’ouverture du canal de Suez, les puissances occidentales s’affrontent quant aux mesures sanitaires à prendre, les Français tentent explicitement de reporter les quarantaines sur les limites orientales de cette « mer européenne ». S’ils se heurtent à l’opposition des Anglais, ce n’est pas seulement en raison de la position de leur territoire à la limite de la mer du Nord, mais bien plutôt parce que les Anglais tentent de s’attirer les bonnes grâces des autorités égyptiennes et qu’ils ne tiennent pas à entraver les pèlerinages, qu’ils ont aussi à gérer comme colonisateurs de l’Inde. Quant aux Suédois, dont l’attitude de protection traditionnelle se maintient jusqu’à la fin du siècle et surprend Baldwin, il convient de rappeler que l’itinéraire de contamination par l’Empire russe et la Baltique a été emprunté par la plupart des épidémies de choléra du xixe siècle. Enfin, l’auteur souligne à quel point les mesures de quarantaines dans les ports sont finalement moins coûteuses que les lourds investissements nécessaires à l’amélioration de la salubrité publique et qu’elles exigent éga-lement une administration plus légère que le contrôle sanitaire des individus sur l’ensemble du territoire. Sorte de solution des pays pauvres, la quarantaine aurait été abandonnée d’abord par les pays les plus développés.
En fait, conclut Baldwin, la distinction à effectuer ne serait pas entre les pays interventionnistes, conservateurs, et les pays où dominait le laisser-faire libéral mais bien plutôt entre les différents types de mesures. Tout au long du siècle, les Anglais, libéraux, ont aussi été les européens les plus interventionnistes en matière de lutte contre les épidémies, même s’ils abandonnent très rapidement la pratique des quarantaines. Ces dernières ainsi que les cordons sanitaires ont été perçues comme des mesures conservatrices, sacrifiant les libertés individuelles, par opposition aux améliorations de l’équipement sanitaire et aux réglementations concernant la syphilis ou la vaccination contre la variole qui étaient bien accueillies par les milieux socialistes. Les élites anglaises ont été convaincues par Chadwick que les travaux d’assainissement constituaient une bien meilleure protection contre les épi-démies que les quarantaines de quelques jours. Cette confiance dans les mesures sanitaires et dans l’adhésion volontaire au modèle proposé a même été invoquée pour justifier de la suppression de l’obligation de la vaccination, et pour organiser la soumission volontaire au contrôle prophylactique contre la syphilis pour l’ensemble des adultes et l’obligation pour les seules prostituées. L’auteur souligne que les contraintes ne provenaient pas du seul côté des tenants de la contagion ou des bactériologistes mais que les hygiénistes qui plaidaient pour la destruction des maisons insalubres et le déplacement de leurs populations n’étaient pas particulièrement respectueux de la liberté individuelle. Le développement de la santé publique peut aussi être décrit dans les termes éliasiens d’une intériorisation progressive des contrôles, la responsabilité individuelle quant à la santé et à la sécurité devenant plus nette. Il s’agit d’un exemple de la domination de la classe bourgeoise, de ses valeurs et de ses normes, sur les pauvres, une forme de contrôle social.
Certes, on peut sans doute regretter que l’auteur consacre autant d’énergie à mettre à mal la thèse d’Ackerknecht, que personne ne défendait plus depuis des années. Cet effort lui permet toutefois de livrer de très belles pages d’histoire comparée et le conduit à proposer un schéma explicatif fondé sur trois groupes de caractéristiques : la situation géographique de chaque pays par rapport au front des épidémies, les intérêts commerciaux et l’aptitude administrative. Si les deux derniers ensembles de caractéristiques sont recevables, il n’en est pas de même du premier. À vouloir trop prouver, Baldwin donne parfois l’impression de se laisser séduire par le déterminisme géographique ! Par exemple lorsqu’il soutient que les politiques adoptées dans l’urgence face aux épidémies ont pu modeler les comportements politiques et les idéologies de chaque pays. Ne s’agit-il pas d’une simplification de l’analyse historienne qui ne peut convaincre ? Les caractéristiques, différentes d’un pays à l’autre, de la construction de l’État moderne, le stade d’évolution des structures économiques et industrielles, celui de l’urbanisation, les thèmes structurants du débat public ont sans doute eu plus d’importance dans cette histoire que la localisation plus ou moins orientale des pays considérés. Cette réserve faite, l’ouvrage proposé est majeur dans son domaine, d’autant plus qu’il suscitera de nombreuses recherches complémentaires et interprétations nouvelles.
Patrice BOURDELAIS
Judith M. BENNETT et Amy M. FROIDE (eds.), Singlewomen in the European Past, 1200-1800, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1999, 358 p.
Ce recueil de onze contributions présentées par Judith Bennett et Amy Froide vise à analyser la condition de la femme seule en Europe, depuis le Moyen Âge jusqu’à la fin de l’époque moderne. Sont considérées comme femmes seules les femmes non mariées, quel que soit leur âge, et donc aussi bien les jeunes filles avant le mariage que celles qui resteront célibataires jusqu’à la mort et les veuves. Le destin de ces différentes catégories de femmes, bien qu’elles soient largement représentées dans la société – environ 20 % des femmes adultes sur l’ensemble de la période étudiée – reste pourtant mal connu à l’heure actuelle. En outre, certaines des rares études existantes ont été menées dans une optique résolument féministe qui n’est pas sans poser certaines difficultés. Les auteurs se donnent donc pour but, après avoir fait une synthèse des travaux existants, d’ouvrir de nouvelles pistes de recherches.
Après une présentation globale de la question, le recueil se compose d’une étude démographique générale (Maryanne Kowaleski) et d’un ensemble d’études thématiques organisées par pays. Dans ce dernier cadre, sont d’abord envisagées la condition juridique de la femme seule (Susan Mosher Stuard), sa relation à la sexualité (Ruth Mazo Karras) avant que l’on ne passe à des études concrètes par pays : la situation de la femme seule dans le Paris médiéval (Sharon Farmer), dans la Venise de l’époque moderne (Monica Chjonacka), l’emploi et les conditions de travail en Allemagne (Merry E. Wiesner) trois contributions centrées sur l’Angleterre : une comparaison entre la situation des veuves et des célibataires (Amy M. Froide), une étude sur les lesbiennes au xviiie siècle (Margaret R. Hunt) et une analyse du regard porté sur la femme seule (Susan S. Lanser). La France moderne ne donne curieusement lieu à aucune communication spécifique ; en revanche, la France médiévale est doublement représentée, puisqu’au travail déjà mentionné de Sharon Farmer, s’ajoute en définitive une étude littéraire concernant les Lais de Marie de France et quelques autres pièces narratives (Roberta L. Krueger).
Parmi les principaux enseignements de cet ouvrage, on retiendra que même si le pourcentage des femmes seules varie dans l’espace et dans le temps, cette catégorie prédomine dans les pays de l’Europe du Nord et dans les villes ; en outre, ce pourcentage a sensiblement augmenté à l’époque moderne. On soulignera également avec force que la situation de la femme seule ne saurait se résumer à quelques généralités. L’expérience de la solitude est multiforme et dépend de nombreux facteurs, tels que le statut social, l’âge, la religion, l’état matrimonial (la condition d’une veuve est bien différente de celle d’une célibataire), l’origine géographique (une native sera toujours mieux acceptée qu’une étrangère) et l’on pourrait sans doute ajouter d’autres variables. La solitude peut conduire dans certains cas à l’indépendance, mais dans bien d’autres, elle est surtout synonyme de pauvreté et de misère. Il faut donc se garder de toute généralisation hâtive. De même, on ne peut pas uniquement envisager la solitude en termes de choix. Dans la période chronologique couverte par ce volume, elle est vraisemblablement beaucoup plus souvent subie que choisie, ce qui amène à étudier le rôle de l’entourage – parents, protecteurs ou amis – et le fonctionnement ou le dysfonctionnement des solidarités. Ces aspects, qui restent encore relativement mal connus, doivent être pris en compte. C’est d’ailleurs un des grands mérites de ce livre que de proposer, au-delà d’une synthèse sur les connaissances actuelles, de nombreuses et stimulantes voies pour de futures études.
Scarlett BEAUVALET-BOUTOUYRIE
Alain BIDEAU, Patrice BOURDELAIS, Jacques LÉGARÉ (dir.), De l’usage des seuils. Structures par âges et âges de la vie, Cahiers des Annales de Démographie Historique, n°2, 2000, 217 p.
Les travaux de recherche frontaliers entre plusieurs disciplines sont certainement les plus prometteurs. Ils sont également les plus difficiles à mener dans la mesure où ils engagent chacune des parties prenantes à relativiser son point de vue. Tel est l’objectif du deuxième Cahier des Annales de Démographie Historique consacré à l’usage des seuils relatifs à l’âge.
En réunissant dans un colloque des démographes attentifs à l’évolution des structures par âge et des historiens de la famille que leurs données portent plus volontiers au relativisme, il s’agissait d’établir les conditions d’un dialogue constructif. Néanmoins, comme le constate dans son introduction Patrice Bourdelais, les deux milieux se sont finalement peu ouverts à la problématique transversale proposée. Il n’en reste pas moins que celle-ci reste une nécessité. Quels sont donc les moyens intellectuels qui permettraient à ces deux approches de mener des projets communs ?
Comme le signale Patrice Bourdelais, plusieurs approches cohabitent. Une première série d’articles étudie les fluctuations des structures par âge en faisant varier l’espace et le temps. Daniel Devolder montre les variations de rythmes des naissances et mariages au cours du xixe siècle, tandis que Socorro Sancho Valverde s’attache aux variations territoriales de la mortalité en Catalogne et Abel Losada-Alvarez à l’effet des mouvements migratoires qui affectent la Galice au xxe siècle. Une deuxième section aborde la question de la baisse de mortalité en rapport avec des facteurs environnementaux et sociaux. Marco Breschi, Renzo Derosas et Matteo Manfredini s’intéressent aux effets du climat sur la mortalité infantile en Italie. Aux États-Unis, George C. Myers et Cheryl Elman mettent en rapport le taux de mortalité avec la part de personnes handicapées physiques. Robert Bourbeau et Jacques Légaré montrent pour le Québec que l’étude de la baisse de la mortalité nécessite une analyse longitudinale de manière à préciser la contribution des groupes d’âge à l’augmentation de l’espérance de vie. Une troisième perspective s’intéresse aux effets relatifs du vieillissement sur des phénomènes « macros » comme les dépenses sociales (Hervé Gauthier et Gustavo De Santis) ou l’électorat (Laurent Martel). Silvana Salvini s’interroge sur les effets de la baisse de mortalité des plus de 65 ans sur le vieillissement. Enfin, une approche d’histoire sociale se soucie de la cohabitation des groupes d’âge (Vincent Gourdon, Catherine Capron et Michel Oris), et des normes sociales instituant les seuils (Suzy Pasleau, Tamara K. Hareven, Cyril Grange, Olivier Faron).
Comme on peut le constater, les auteurs de ce colloque ont préféré la dimension empirique au détriment de la réflexion épistémologique et spéculative. C’est en effet, en s’observant mutuellement dans des pratiques de recherche concrètes qu’historiens et démographes pourront percevoir des points communs entre leurs approches. Ces points communs renvoient logiquement aux variétés des usages de la notion de seuil. Ils correspondent à trois perspectives importantes.
a) Mesure cognitive et mesure d’action
Si le seuil est en matière statistique une frontière quantitative qui implique un changement qualitatif (par exemple un seuil de signification statistique), il est pour l’État l’expression d’une mesure juridique exprimée par un plafond ou un plancher. L’âge est une donnée fondamentale pour comprendre les allers-retours entre l’approche descriptive et l’action. Ainsi le chercheur peut-il à la fois objectiver le calendrier de la vie active des ouvriers des mines ou le calendrier événementiel des populations pré-transitaires et en même temps relativiser le point de vue normatif qui ouvre ou limite l’accès à un droit, un bien, un service. Certains chercheurs sont parfois tentés d’opposer un « vrai calendrier » à celui de l’État. Il nous semble plus pertinent de se demander comment se sont construits les critères de l’âge, dans quelle mesure le pouvoir dispose des moyens suffisants pour imposer ses propres règles, quelles sont les résistances, les temporalités qui s’y opposent.
b) Modèles territoriaux et interaction
L’étude de la manière dont se construisent les seuils peut aboutir à l’étude des processus d’intériorisation des calendriers imposés (ceux de l’usine ou de l’État). Mais elle peut aussi conduire à envisager la manière dont ceux-ci sont négociés dans des situations de cohabitation territoriale. Ainsi, par exemple, l’étude des effets des migrations sur les structures par âge répond-elle aux mêmes questions que celle relative aux rapports de cohabitation entre grands-parents et petits-enfants. Ces deux types d’études concernent des modèles territoriaux d’échelle diverse où chacun des acteurs est considéré relativement à son rôle. Le modèle fonctionne à partir des interactions entre les individus de capacités diverses qui s’intègrent, s’adaptent, ou s’ex-cluent. Plus largement encore, ces modèles territoriaux pourraient intégrer des données environnementales moins façonnées par l’action humaine.
c) L’âge et le vieillissement
De même que l’idée de la relativité de l’âge selon les territoires comporte des conséquences importantes, les limites de la notion de vieillissement montrées par les historiens sont fondamentales. Non seulement le vieillissement affecte les rapports à l’État garant de la solidarité entre les générations, mais il peut affecter la sphère politique. À ce stade, la notion de seuil relève du rapport quantitatif entre les populations plus ou moins nanties, disposant de ce fait d’espérance de vie et de besoins inégaux.
D’autres perspectives seraient certainement envisageables pour permettre aux études de démographie et d’histoire de la famille de dialoguer davantage. Mais si, en définitive, l’on peut regretter que cet ouvrage se présente comme deux séries de contributions séparées, la diversité des questions et des recherches sur la notion d’âge qui s’y trouve, engage à de stimulantes réflexions, fondamentales pour les sciences sociales.
Yankel FIJALKOW
Jean DELUMEAU et Daniel ROCHE (dir.), Histoire des pères et de la paternité, Paris, Larousse « in extenso », nouvelle édition augmentée, 2000, 588 p.
L’Histoire des pères et de la paternité qui vient de reparaître est en premier lieu la réédition dans une collection accessible et maniable d’un ouvrage composé il y a dix ans par une équipe pluridisciplinaire. Ce travail était né des débats et doutes engendrés par la place de la paternité dans la société contemporaine et proposait une remontée dans le temps jusqu’au Moyen Âge finissant. Il montrait, et montre encore, les inflexions et l’abaissement de l’autorité paternelle dans la seconde moitié du xviiie siècle jusqu’aux interrogations des nouveaux pères, dont le statut légal a changé depuis cinquante ans, tout autant que l’image. Mais il ne s’agit pas d’une simple réimpression ; le premier ouvrage a été largement enrichi. En effet, bon nombre de bibliographies ont été revues et complétées par les travaux parus depuis 1990, et les initiateurs du projet ont fait appel à trois nouveaux auteurs, un historien, une juriste et une psychanalyste, qui enca-drent littéralement, en amont et en aval, les cinq cents ans déjà couverts par l’ouvrage original, et proposent des pistes nouvelles à la réflexion, multipliant les allers et retours entre hier et aujourd’hui.
Dans sa première version, la partie intitulée « l’âge d’or du souverain » couvrait une large période allant du xiiie siècle au milieu du xviiie siècle, mais le Moyen Âge était abordé au travers des questions juridiques et non de l’histoire de la famille et des liens affectifs entre parent et enfants. La nouvelle contribution de Didier Lett offre une remontée dans ce passé et nous fait découvrir des pères attentifs à leurs enfants. On ne doit pas s’en étonner mais plutôt saluer les efforts des historiens qui ont su utiliser de nouvelles sources, non juridiques, comme les récits de miracles, dont on ne cesse de découvrir la richesse, les souvenirs de quelques hommes tels Gerson, les livres de raison ou les tableaux de la sainte Famille. Ce bilan historiographique et la synthèse qui l’accompagne témoignent de la vitalité des études médiévales sur la famille.
Les deux autres contributions envisagent l’avenir de la paternité au travers des ap-proches complémentaires de Frédérique Grannet et de Geneviève Delaisi de Parseval qui s’interrogent sur la fragilité de la paternité aujourd’hui au regard des avancées médicales. Première fragilité, la paternité a perdu de son mystère, l’analyse de l’A.D.N. permet de désigner le père biologique. De nouvelles formes de paternité sont apparues avec les techniques d’assistance médicales à la procréation. Mais doit-on préférer la paternité biologique ou affective ? Comment faut-il accepter la double appartenance familiale, proche de celle des enfants adoptés, de l’enfant procréé avec assistance médicale ? Geneviève Delaisi de Parseval propose à cet égard d’intégrer la notion de parenté additionnelle. Deuxième fragilité, cette paternité peut être niée en cas d’avortement ou d’accouchement sous X, opérations pour lesquelles les femmes peuvent décider seules, ou contestée, par exemple par une ancienne épouse. De manière générale, le droit des femmes a restreint celui du père. Troisième fragilité, la paternité prend des visages multiples : on peut être père par la volonté, par mariage, par la biologie, ou bien par la possession d’état, résume Geneviève Delaisi de Parseval. Cette paternité, en outre, s’exerce dans des cadres divers : dans le mariage ou hors mariage, dans une famille éclatée et/ou recomposée, ce qui ne va pas sans poser des questions aux juristes comme aux parents impliqués. Geneviève Delaisi de Parseval parle alors de « paternité éclatée » entre le géniteur, le conjoint de la mère et éventuellement les institutions qui ont œuvré pour la pro-création. Chaque pays a ses propres spécificités juridiques qui tentent de répondre aux problèmes éthiques posés. Tel pays favorise les liens du sang avant tout, tel autre prend en considération le bien de l’;;;;enfant et peut considérer que la vérité biologique peut être dépassée. La définition même de la famille s’en trouve bouleversée. Ainsi, on peut penser qu’entre un donneur de sperme et la femme qui reçoit ce don, il s’établit un lien familial, et qu’on ne doit pas garder secrète l’identité de ce co-géniteur. Dans cette « paternité éclatée », la réflexion des auteurs prend en considération également les demandes d’enfant émanant de couples homosexuels qui demandent à être vus comme des couples stériles et à bénéficier des progrès de la médecine. Comme le montre Frédérique Grannet, dans l’Union européenne, on ne note pas de convergence absolue sur ces questions. L’état des lieux dressé en 2000 est appelé à être encore modifié, de même que le droit international. Pour toutes ces questions sur le présent et la mise en perspective nouvelle proposée par l’ouvrage – et malgré la disparition des cahiers iconographiques qui agrémentaient la première édition –, cette histoire des pères peut être relue avec profit.
Isabelle ROBIN-ROMERO
Prosper ÈVE, Naître et mourir à l’île Bourbon à l’époque de l’esclavage, Paris, L’Harmattan-Université de La Réunion, 1999, 202 p.
Les études monographiques deviennent plus rares à mesure que nos connaissances en démographie historique progressent. Cependant certains milieux ne sont pas encore bien connus et méritent toute l’attention que peut apporter l’analyse des registres paroissiaux dans un lieu donné. Il n’avait pas encore été consacré de monographie à l’ensemble de la société de l’île Bourbon, actuellement île de La Réunion. Prosper Ève ne se propose pas de « résoudre tous les problèmes de la démographie bourbonnaise. Il entend seulement offrir une approche sommaire de la question. » L’auteur a voulu couvrir tous les quartiers – subdivision qui préexiste aux paroisses et villes – de cette île sur une longue période qui s’étend depuis le début de la colonisation en 1665 jusqu’à la libération des esclaves en 1848. Après un exposé préliminaire sur les sources et les difficultés d’analyse pour le chercheur, l’ouvrage se compose de manière assez classique d’une présentation des spécificités de la population de l’île, suivie de chapitres sur la nuptialité, la natalité, la mortalité.
Prosper Ève a utilisé conjointement les registres paroissiaux et les recensements du xviiie siècle, puis l’état civil. Il fait remarquer à plusieurs reprises combien les sources sont lacunaires, mais selon les quartiers les manques sont plus ou moins importants. Si parfois elles ont été mal conservées, elles sont plus souvent mal tenues et contiennent moins d’informations que celles de la métropole, en particulier pour les actes de mariages. L’île abrite trois groupes de population différents : les colons européens, les libres de couleur – affranchis et travailleurs immigrés des Indes, de Madagascar et de Chine – et les esclaves africains ou bien malgaches. Dès l’origine, le métissage existe, mais les trois populations sont enregistrées séparément jusqu’au premier tiers du xixe siècle. Des trois groupes, le dernier est le moins bien connu, souvent en raison de l’absence de sources. Par exemple, il n’y pas de registres de quelque nature que ce soit entre 1789 et 1805 et pas de registres de mariages pour les esclaves pendant tout le début du xixe siècle. De plus, cette population esclave ne perçoit pas toujours l’utilité d’enregistrer les naissances et les morts et en conséquence néglige de les déclarer. On connaît même assez mal le nombre exact de ces hommes et de ces femmes. Les contemporains notaient déjà avec lucidité cette absence de documents fiables. En effet, les colons avaient souvent intérêt à dissimuler le nombre exact de leurs esclaves aux autorités, du moins tant que le recensement fut lié à des préoccupations fiscales (jusqu’en 1841). L’autre catégorie que l’on appréhende avec grande difficulté est la population des esclaves marrons, qui par définition échappe à tout recensement officiel.
On suit dans le premier chapitre la croissance de la population de l’île à partir des 76 habitants de 1671. Elle triple entre 1778 et 1848, date à laquelle elle atteint 110 000 habitants (soit une densité de 43,8 habitants au km2). Dès 1720, les Blancs ne sont plus majoritaires et ils ne représentent plus qu’un cinquième de la population à la fin du xviiie siècle. Leurs poids remonte cependant à 45 % en 1848, à la veille de l’abolition. Les gros besoins en main-d’œuvre pour les cultures du café au xviiie siècle puis du sucre à partir de 1815, expliquent l’importance prise par la population esclave au fil des années. Elle double tous les vingt ans dans le dernier siècle de l’Ancien Régime. En 1843, on compte près de 30 % d’urbains, surtout des gens libres, et 70 % de ruraux, majoritairement des esclaves qui occupent désormais toutes les côtes. Envisagée dans son ensemble, la population est jeune et à dominante masculine (rapport de masculinité de 137 en 1740). Alors que l’équilibre des sexes s’établit peu à peu dans la population libre, le rapport de masculinité demeure chez les esclaves toujours aussi élevé durant l’ensemble de la période observée.
L’étude de la nuptialité envisage tous les aspects de la question en étudiant les âges, le calendrier des unions, les remariages chez les colons blancs, puis les mariages des libres de couleurs et des esclaves. On retiendra surtout ici les développements sur le retard progressif du mariage des filles de colons et sur la question du mariage des esclaves qui constituent les caractères originaux des Bourbonnais par rapport aux hommes de la métropole. Dans la population blanche et libre, les hommes se marient tardivement. En revanche, le mariage des filles est très précoce dans les premiers temps de la colonisation. Elles se marient avant 15 ans pour la plupart. Mais après 1750, elles ont entre 18 et 25 ans au moment de leur première union. Prosper Ève propose plusieurs explications à ce recul progressif de l’âge au mariage. Tout d’abord, il estime que ce n’est pas tant par une volonté consciente d’imiter la métropole que ces femmes se marient plus tard, mais parce qu’elles réfléchissent à deux fois avant de s’unir à l’un de leur semblable. En effet, la pratique du concubinage avec les esclaves leur fait craindre de se retrouver abandonnée. En outre, avec l’introduction du café et la différenciation économique des statuts des Blancs, le principe de l’homogamie s’est imposé. Il est alors devenu de plus en plus difficile pour certaines jeunes personnes bien dotées de trouver un mari appartenant au même niveau social, phénomène qui retarderait leur union. Dans ces conditions, ces filles des élites se tournent volontiers vers les Européens fraîchement débarqués, nobles désargentés ou représentants des professions libérales en quête de clientèle. Pour d’autres jeunes filles enfin, l’isolement dans lequel vivent bon nombre de familles de l’île les contraint à épouser un membre de leur parenté, tardivement et en dernière ressource. Près d’un mariage sur trois à Saint-Paul entre 1734 et 1791 nécessite ainsi la demande d’une dispense.
En raison des spécificités de cette population bourbonnaise, le remariage présente, lui aussi, quelques originalités. Les veuves se remarient plus vite que les veufs (18 mois contre 22 mois) et plus facilement. Elles épousent plus aisément des célibataires que des veufs. Les unions entre veufs et veuves sont même assez rares – moins de 1 % du total des mariages – alors qu’en France métropolitaine, il est fréquent de trouver des proportions cinq fois supérieures dans la seconde moitié du xviiie siècle.
Le mariage, dans l’île, est peu à peu devenu une particularité des Blancs. Mais si les esclaves désirent s’unir, ils doivent obtenir le consentement de leur maître et être baptisés. L’Église qui aurait voulu imposer le modèle de la famille fondée par un mariage, a échoué dans sa mission de conversion des esclaves. Son emprise recule dès les années 1730-1740. De moins en moins d’esclaves reçoivent le baptême et on n’enregistre plus de mariages ou presque dans la seconde moitié du xviiie siècle. Les registres de mariages des esclaves disparaissent même ; c’est dire le désintérêt des autorités, y compris les autorités religieuses, pour cette question. À l’arrivée de nouveaux missionnaires plus zélés, vers 1840, l’entreprise de conversion reprend mais avec toujours autant de difficultés. Ni l’État ni les maîtres ne se sont montrés véritablement coopératifs. Le faible nombre de données disponibles montre un mariage célébré vers 21 ans pour les femmes et 26 ans pour les hommes, et une forte propension à se marier dans son habitation (=exploitation) ; ce dernier trait ne signifie pas que les esclaves ne se fréquentent pas au dehors mais que cela ne donne pas lieu à un mariage. À la veille de l’abolition et dans le sillage de 1848, on assiste d’ailleurs à une multiplication des mariages d’esclaves. Ce sont des unions de gens d’habitations différentes et d’adultes ayant dépassé l’âge moyen du mariage qui en profitent pour légitimer leurs enfants ou ceux de leur conjoint. Ces mariages sont célébrés dans les quartiers, où les prêtres sont les plus actifs.
La fécondité de la population blanche est forte en raison d’un mariage précoce des filles ; quand elles se marient avant 20 ans, elles ont environ 9 enfants. L’île a également un nombre important de naissances illégitimes, fruits des amours entre maîtres et esclaves, mais aussi d’unions non consacrées dans la population libre et entre esclaves. L’analyse de la mortalité est l’occasion de décrire les causes de la mortalité ordinaire et en temps de crise épidémique ou de subsistance. Mais les données chiffrées sont assez peu nombreuses.
De nombreux documents de travail ainsi que des extraits de sources – plus de cent tableaux, des cartes et près d’une cinquantaine de documents cités en annexe – complètent la présentation de la population bourbonnaise. Malheureusement certains tableaux ne sont pas commentés dans le texte, et d’autres mériteraient un traitement graphique qui en faciliterait la lecture. Le livre se termine abruptement sur une longue citation du maire de Saint-Pierre en 1830 sur la question des subsistances et sur les stocks nécessaires pour nourrir les esclaves en cas de crise. L’absence de conclusion rassemblant les apports nécessairement dispersés de l’étude est regrettable. Elle laisse le lecteur sur une étrange impression d’inachevé.
Isabelle ROBIN-ROMERO
Claude GAMBLIN, L’immigration française en Grande-Bretagne (1789-1815), Paris, L’Harmattan, 2000, 311 p.
L’immigration française en Grande- Bretagne, assez réduite sur le long terme hormis le cas des Huguenots après l’Édit de Fontainebleau en 1685, a connu entre 1789 et 1815 une pointe exceptionnelle par l’importance des flux et la qualité des personnes concernées. Trois grandes vagues se succèdent autour des princes exilés dès 1789, du clergé non jureur après 1791, puis des immigrés de sensibilité constitutionnaliste. Au total, sans prendre en compte la situation spécifique des prisonniers de guerre (72 000 en 1814), ce sont entre 25 000 et 40 000 Français qui trouvent refuge en Grande-Bretagne. Concentrés dans la capitale et dans les zones les plus proches de la France, notamment Jersey où 1 200 prêtres catholiques s’installent entre 1792 et 1796, les émigrés s’organisent pour survivre en attendant le retour. Beaucoup s’engagent dans l’armée britannique et forment dès 1792 un régiment d’émigrés, le Loyal Émigrant ; d’autres, même clercs ou nobles, deviennent professeurs de français, négociants en vins, cafetiers, ou encore dentistes, tandis que les femmes se font modistes ou couturières. Bien vite, dans ce milieu culturellement privilégié et politiquement engagé, se recréent une société intellectuelle, dont témoignent les nombreux journaux créés (tels Le Courrier de Londres, ou L’Émigré de Londres) et les œuvres publiées (en particulier l’Essai sur les révolutions anciennes et modernes de Chateaubriand).
S’il rappelle ces quelques faits, Claude Gamblin n’entend cependant pas faire dans cet ouvrage tiré de sa thèse soutenue en Sorbonne en 1996, une histoire sociale de l’émigration. Appuyant son travail sur les sources législatives, les journaux et les cari-catures, l’auteur préfère mettre l’accent sur la réaction des autorités et de l’opinion anglaises devant la venue massive de ces Français, à la fois victimes d’une révolution honnie, et ennemis « héréditaires », catholiques de surcroît, pour en montrer l’ambiguïté. Ce n’est pas sans surprise que l’on observe le bon accueil fait au clergé catholique français par les représentants (Roi, aristocratie, Parlement) de l’Angleterre protestante où s’étaient encore déroulées des violences anti-papistes dans les années 1780. Non seulement le clergé français bénéficie d’une forte aide financière et matérielle publique, mais encore le roi Georges III, poussé par la présence des émigrés français, reconnaît officiellement le catholicisme en apportant sa caution au Catholic Relief Act en 1791. En revanche, le reste de la société anglaise adopte une attitude plus méfiante, surtout à partir de la Terreur. L’opinion publique craint par exemple que des espions jacobins (mais aussi des jésuites déguisés) se glissent dans les rangs des émigrés, ce qui pousse le Parlement à adopter une législation plus restrictive vis-à-vis du déplacement des non-Britanniques : l’Alien Act de 1793 oblige ainsi tout étranger à se faire enregistrer et à demander un permis de séjour qui l’assigne à un district particulier, sous peine d’expulsion. De fait, les caricatures, qui prennent régulièrement les émigrés comme cible, montrent que la population anglaise voit les aristocrates réfugiés autant comme des victimes demandeurs d’asile que comme des représentants de leur pays, avec tous les stéréotypes négatifs que cela suppose à l’époque. On observe à cet égard un phénomène comparable à celui que l’historienne française du Refuge protestant, Michelle Magdelaine, avait d’ailleurs repéré dans la manière dont furent accueillis les Huguenots français en Allemagne.
Il est cependant dommage que ces conclusions intéressantes appuyées sur une vraie connaissance des sources se dégagent d’un livre à la construction pour le moins étrange. L’absence de plan, les digressions chronologiques ou conceptuelles, les répétitions, les changements soudains de thématiques ne permettent pas toujours de saisir la logique des propos ou le sens de la démonstration. Même si l’auteur, lucide, prépare en partie son lecteur à ce problème dans sa post-face, c’est pénible, voire agaçant…
Vincent GOURDON
Serge JAUMAIN (dir.), Les immigrants préférés : les Belges, Ottawa, Presses de l'université d'Ottawa, 1999, 193 p.
Regroupés sous un titre faussement superlatif (expliqué page 45 : les Belges ont fait partie au Canada des « groupes ethniques préférés »), les actes d'un colloque consacré en 1997 aux migrations entre Belgique et Canada abordent trois thèmes principaux : l'historiographie, les représentations et les caractères sociodémographiques. Ils offrent un état de la recherche, à travers des sujets comme l'exposé des sources, l'influence des législations, les représentations, les migrations de transit et l'encadrement moral des migrants à la fin du xixe siècle. Comme plus généralement dans les migrations d'Europe vers l'Amérique du Nord, le phénomène de migration (essentiellement économique) concerne surtout la fin du xixe siècle et le xxe siècle. Plus précisément trois vagues se dessinent : 1900-1914, 1920-1930 et 1950-1967, cette dernière incluant de nombreux Européens (Italiens et Hongrois) ayant vécu en Belgique, pays qui n'était guère pour eux qu'un lieu de transit. Une combinaison des sources canadiennes et belges dessine les caractéristiques récentes de ces migrations, y compris les retours, ainsi que les formes d'intégration, rapide, de migrants trop peu nombreux pour constituer des communautés pérennes. L'intérêt tient dans la complexité du sujet : la Belgique comme le Canada sont des entités bipolaires. Ce n'est pas une mince affaire d'étudier une population qui n'a obtenu que tardivement son accession au statut d'État-nation et qui reste coincée entre deux nations plus anciennes et mieux intégrées. L'ouvrage n'apporte pas de réponse commune à la question des définitions. Pour certains, « il ne peut être question de Belges avant 1830 » (p. 105) ; pour d'au-tres (p. 35) « la présence "belge" au Canada est ancienne. Bien avant l'Indépendance (1830) des personnes natives des territoires qui formeront la Belgique se rendent en Amérique du Nord » même si leur nombre « reste dérisoire ». Même avec des guillemets, qu'est-ce que cette identité belge qui semble avoir existé de toute éternité, précédant la constitution d'une nation elle-même complexe et où les équilibres sont difficiles à maintenir ? En fait, avant le milieu du xixe siècle, les individus originaires des régions actuellement belges sont essentiellement des religieux catholiques, plus francophones que « belges ». Comme l'écrit Matteo Sanfilippo (p. 54) : « Lors de ses déplacements, le clergé d'Amérique du Nord ne s'inquiète guère des frontières politiques. » Ce sont les frontières religieuses qui le préoccupent, en Amérique du Nord comme en Europe. Par la suite, Belge signifie le plus souvent Belge francophone, surtout au Québec où comme l'indique Martin Pâquet (p. 108), le « Belge » c'est le wallon : « Pour les responsables provinciaux, la langue française semble être un élément constitutif de tout Belge », en 1871 comme en 1910. Et pourtant les Flamands sont majoritaires dans cette migration, au moins de 1912 à 1949 (figure 7 p. 188). L'ouvrage est un état de la recherche à un moment donné. C'est son intérêt, important, et ses limites : il est loin d'épuiser un domaine d'investigation qui se renouvelle et s'étend rapidement. Le cadre national n'ouvre qu'une partie des champs d'étude, que l'on retrouve souvent aux échelons régionaux, locaux et internationaux. Ainsi la comparaison est attendue avec l'émigration vers la France ou vers d'autres régions du monde. Dans le même ordre d'idées, des nombres aussi limités permettent des ana-lyses plus fines appuyées sur les sources nominatives afin de mettre en évidence les réseaux, les familles, les cycles de vie et de mieux comprendre les processus originaux d'intégration. L'auteur de ce compte-rendu s'associe aux critiques formulées par certains Belges en 1996 à propos de l'utilisation provocatrice de « déportation » pour la migration des Italiens en Belgique (p. 159 note 2). Dans la définition qui en est donnée (« obligation faite à quelqu'un de vivre loin de chez lui »), le sens précis du terme (« peine politique afflictive et infamante qui consiste dans le transport définitif du condamné hors du territoire national ») est affaibli et confondu avec la simple relégation. Que les migrants italiens partis vers la Belgique en 1946 aient été forcés de quitter leurs villages par la dureté de leur condition économique est une réalité assez commune, que l'on fasse l'amalgame avec des mouvements de popu-lations regroupées et poussées à la pointe du fusil est en effet choquant.
Annick FOUCRIER
Lépreux et sociabilité du Moyen Âge aux Temps modernes, présenté par Bruno TABUTEAU, Cahiers du GHRIS, N° 11, Publication de l’Université de Rouen, 2000, 98 p.
Étudier l’histoire d’une maladie, c’est certes saisir ses manifestations physiologiques, sa diffusion, sa progression et son reflux sur un plan chronologique et spatial, son impact en termes de mortalité, mais c’est aussi retracer ses implications sociales et culturelles, sans oublier les réponses administratives qu’elle suscite dans son sillage. Fort de cette ambition totalisante qui pose la question fondamentale de l’insertion des malades dans une société, Bruno Tabuteau a réuni à Rouen en juin 1998 une table ronde autour d’une thématique « surprenante » au premier abord : lépreux et sociabilité. Le présent volume rassemble, à la suite d’une introduction du coordonnateur, sept communications de chercheurs français et étrangers, suivis pour finir d’un texte plus polémique cherchant à clarifier sur un plan sémantique le champ d’étude de l’histoire globale de la lèpre (doit-on parler de léprographie ou de léprologie ?). Cette maladie, faut-il le rappeler, est l’objet actuellement d’un grand intérêt de la part des historiens, dont la plupart, au niveau européen, se sont réunis dans le cadre du groupe de Göttingen (la réunion de Rouen marquait d’ailleurs la deuxième table ronde de ce réseau scientifique). On ne saurait en effet trop souligner l’importance que la lèpre et les lépreux ont acquis dans la société européenne médiévale, avant que cette pathologie connaisse un relatif effacement aux Temps modernes (effacement temporaire puisqu’elle resurgit au
xixe siècle dans certains pays comme l’Espagne
[1]). Les études ici réunies sont largement centrées sur la période médiévale et s’intéressent essen-tiellement aux structures de vie des malades et à la cohésion interne des groupes de personnes réunies dans les léproseries.
Les communications, en particulier celle de Damien Jeanne sur Saint-Lazare de Falaise, montrent tout d’abord une certaine succession des formes d’organisation des lépreux. Avant le regroupement dans les léproseries favorisées par les décisions du concile de Latran de 1179, existaient déjà des groupes informels de lépreux, constitués en fraternité spirituelle, en groupe de prières. La mise en place des léproseries marque ensuite une progressive formalisation de ces rassemblements, sur le modèle conventuel. Ces formes d’organisation fondamentalement liées à un idéal spirituel s’essouffleraient à la fin du Moyen Âge selon Damien Jeanne. John Magilton, dans son étude sur les léproseries de Chichester en Angleterre, signale d’ailleurs un certain relâchement de la discipline communautaire à cette période, qu’il explique notamment par le déclin de la maladie elle-même et par la lente transformation des léproseries en aumôneries de pauvres. Quant à Antje Schelberg, elle montre l’existence dans l’Allemagne rhénane catholique de la fin du xvie siècle et du début du xviie siècle, d’une forme nouvelle d’organisation lépreuse, à savoir des guildes, dont la logique se rap-proche davantage de la corporation de métier que de la fraternité spirituelle médiévale. Nées de la propre initiative des lépreux de chaque principauté, elles ont en effet pour but de réglementer la mendicité et de gérer l’exclusivité de ceux-ci sur cette activité rémunératrice, contre les lépreux étrangers et les faux lépreux. La structuration de ces guildes épouse fortement celle des corporations, puisqu’on y retrouve une assemblée générale annuelle et des présidents ou maîtres disposant de pouvoirs disciplinaires.
L’autre grand intérêt de ce volume est de confirmer l’aspect mythique de l’idée d’« internement » des lépreux au Moyen Âge. Comme l’ont montré par exemple les travaux de F.-O. Touati, les lépreux du Moyen Âge ne sont pas soumis à la relégation ou à une irrémédiable marginalisation ; ils vivent pleinement dans la société. La plupart des interventions de la table ronde de Rouen insistent notamment sur l’ouverture des léproseries. Cela passe par un premier constat : les léproseries, malgré l’interdiction émanant du concile de 1179, étaient en pratique un lieu de cohabitation entre lépreux et personnes saines, parfois plus nombreuses que les malades (surtout à la fin du Moyen Âge). La communication de Walter De Keyzer sur les léproseries de l’évêché de Cambrai vers 1200 montre d’ailleurs que cette co-présence suscitait souvent des conflits en ce qui concerne la gestion de l’institution, entre les représentants des deux catégories de résidents (le « maître des ladres » et le « maître des sains »). Seule une partie des personnes saines correspondait à du personnel soignant. On trouvait également dans les léproseries, comme le rappellent Kay Peter Jankrift et Damien Jeanne, des proches des lépreux (conjoints, enfants, serviteurs), des simulateurs, voire des personnes atteintes d’autres maladies. Il est même vraisemblable – quoique les « preuves » fournies par les différents chercheurs n’emportent pas une adhésion totale – que les léproseries attiraient un certain nombre de vieillards invalides ou prévoyants, qui les utilisaient pour pallier une famille à la solidarité défaillante dans le cadre urbain (Kay Peter Jankrift) ou des parents dépassés par l’ampleur des soins à fournir (Damien Jeanne). À en croire les descriptions faites dans les communications, la vie dans les léproseries était relativement enviable. À Falaise aux xive-xve siècles par exemple, chaque malade disposait d’une chambre individuelle d’environ 20 m2, au confort correct pour l’époque, et recevait six livres tournois et six setiers d’orge par an de la part de la municipalité. Il était d’ailleurs difficile d’entrer dans certaines léproseries, car celles-ci mettaient parfois des conditions drastiques d’admission (contrôle de l’origine géographique, des mœurs, examen chirurgical). La vie n’y était pas si sombre que l’on pourrait spontanément l’imaginer. En plus de savourer la compagnie de leurs proches résidents ou en visite, les lépreux pouvaient mener diverses activités, certaines spirituelles (messes, prières communes), d’autres moins : ce n’est pas sans grande surprise que nous apprenons de l’étude de Damien Jeanne que la léproserie de Falaise disposait d’un jeu de paume !
De manière plus globale, John Magilton montre l’ampleur des contacts avec l’extérieur dont bénéficiaient les résidents : à Chichester, les chapelles des léproseries recevaient des visiteurs venus recueillir les indulgences offertes lors des fêtes de Saint-Jacques et Sainte-Marie-Madeleine. Erik Thévenin, dans une communication au titre volontiers provocateur (« La léproserie Saint-Ladre de Reims : un espace de festivités ») signale également que la chapelle de la léproserie de Reims était le cadre de larges fêtes, avec messes et grands repas, réunissant de nombreux prêtres, échevins et autres invités extérieurs, lors de la Saint-Éloi, saint patron de l’institution lépreuse locale.
Voilà bien des signes suggérant que l’existence des léproseries ne signifiait pas nécessairement un rejet social et culturel des malades. D’ailleurs, à en juger par le cas des États latins d’Orient (étudiés par Piers D. Mitchell), la vision des lépreux tendit à évoluer vers plus de tolérance au cours du Moyen Âge dans le monde chrétien, en particulier dans les zones touchant au monde musulman, où la lèpre n’était pas vue comme la conséquence d’une faute morale. Le fait qu’au xiie siècle, le fameux Baudouin IV ait pu régner sur Jérusalem, est le signe que le lépreux n’y était plus réputé légalement mort.
Derrière un sujet qui pouvait paraître anecdotique ou paradoxal à l’abord, cette table ronde dévoile ainsi bien des aspects fascinants sur la vie médiévale et ouvre, au-delà du seul cas de la lèpre, des perspectives prometteuses d’études sur l’évolution des systèmes d’assistance depuis le Moyen Âge comme sur l’histoire sociale (ou l’anthropologie historique) des maladies et des malades.
Vincent GOURDON
Pierre-Michel MENGER, La profession de comédie. Formations, activités et carrières dans la démultiplication de soi, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, Département des études et de la prospective, 1997, 455 p.
L’importante monographie que Pierre-Michel Menger consacre aux comédiens repose sur l’observation d’un échantillon de 993 comédiens inscrits à la Caisse des congés spectacles
[2] à la date du 31 mars 1994. L’ensemble des comédiens retenus a répondu à un questionnaire de plus de 150 entrées couvrant les différentes aspects du métier de comédien et mettant au jour leur spécificité : formation, formes d’activité, modes de rémunérations, structure des organisations collectives. L’ouvrage s’achève sur un chapitre relatif au regard que portent les comédiens sur leur profession. Pour exploiter la masse d’informations rassemblée dans les questionnaires, l’auteur a fait appel aux méthodes statistiques les plus « classiques » (tris à plat, tris croisés) mais aussi à l’analyse multivariée et au modèle de régression logistique (modèle logit dichotomique).
L’ouvrage débute par une présentation des caractéristiques de la population étudiée : une population en croissance entre 1982 et 1990, en légère majorité féminine, plus jeune en moyenne que la population active dans son ensemble, essentiellement rassemblée en Île-de-France pour le secteur de l’audiovisuel – l’Île-de-France est le siège de la majorité des sociétés de production –, et de manière moins marquée pour les comédiens de théâtre. Il se poursuit par la description des différentes filières de formation, des plus prestigieuses (Conservatoire national d’art dramatique, École d’art dramatique du théâtre national de Strasbourg, l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre) à l’autodidaxie en passant par les cours privés, les conservatoires régionaux et municipaux et les formations universitaires. L’auteur insiste d’une part sur le cumul fréquent de plusieurs filières de formation (35 % des cas), sur la précocité de l’entrée dans les études et sur l’expérience professionnelle comme processus majeur de formation : c’est véritablement le temps et l’expérience qui révélera au comédien sa réelle aptitude à ce métier. De nombreux comédiens enfin, (plus des deux tiers), ont recours à des stages au cours de leur carrière. Dispensés par des cours d’art dramatique ou des compagnies théâtrales, ils rassemblent des comédiens de moins de 40 ans, résidant en province, et dont la carrière est plutôt axée sur le théâtre.
Les chapitres relatifs à l’activité même des comédiens montrent déjà que la formation et l’insertion professionnelle se chevauchent souvent, en particulier lorsqu’il s’agit des formations les plus prestigieuses. L’auteur souligne par ailleurs la pluri-sectorialité des activités au sein même du monde du spec-tacle (audiovisuel, théâtre, synchronisation, etc…) même si le théâtre reste le plus gros employeur, et le recours à des emplois hors de ce monde.
C’est le chapitre consacré au problème de la rémunération qui a essentiellement retenu ici notre attention. La question économique reflète en effet très fidèlement les caractères spécifiques du fonctionnement de la profession et l’auteur fait largement appel à la théorie économique pour tenter d’expliquer des comportements que les outils de la sociologie ne parviennent pas à justifier.
La situation se caractérise ainsi : malgré le développement du secteur de l’audiovisuel, la multiplication des festivals et de spectacles événementiels, l’offre global de travail est restée proportionnellement inférieure à l’expansion des effectifs de la population de comédiens. Le nombre moyen de jours travaillés notamment est passé de 85 en 1986 à 62 en 1994. Autre constat : le groupe se caractérise par une très forte dispersion des revenus avec une valeur médiane des seuls cachets qui tourne autour de 42 000 francs. L’inégalité des conditions transparaît encore lorsque l’on sait que 10 % des comédiens se partagent 52 % de la masse salariale alors que 50 % n’en perçoivent que 11 %. On est donc face à une profession qui, d’un point de vue économique, est une profession à risque. Cette constatation conduit l’auteur à s’interroger sur la rationalité d’individus prêts à s’engager dans une voie qui offre une espérance de gain faible même si cette espérance reste élevée pour une minorité. La rationalité économique d’un tel choix s’apparente à celle du joueur face à une loterie. La seule explication de l’engagement des agents dans cette voie professionnelle s’expliquerait par le fait qu’elle est susceptible de procurer des « lots » de très grande valeur. Les gains des principales stars atteignent des montants très élevés qui peuvent sembler attractifs aux apprentis comédiens. Cependant, l’analogie avec la loterie nécessiterait une égalité parfaite des participants, chacun ayant la même chance de tirer le « bon numéro ». Or le caractère aléatoire de la réussite n’est pas vérifiée par les résultats de l’enquête empirique qui montre que les variables d’origine sociale et de formation sont des variables pertinentes pour expliquer le succès d’un comédien. L’explication économique trouvant là sa limite, il est nécessaire d’in-tégrer une part de gratifications non monétaires liées au prestige social d’une profession qui reste enchanteresse pour beaucoup.
La grande diversité des caractéristiques individuelles des comédiens et de leur formation, associée à la complexité d’un marché du travail où coexistent de nombreux cas de figures d’emploi expliquent la difficulté de rendre compte des montants de revenus. L’auteur retient une analyse – toute chose étant égale par ailleurs – permettant d’isoler l’effet de chacune des variables. Déjà, les hommes sont mieux payés que les femmes. Les variables formation et ancienneté dans le métier jouent positivement sur le niveau de revenu. Dans ce dernier cas, c’est l’accumulation d’expériences que retraduit cette relation positive. D’autres facteurs ont un effet sur les montants de revenus : « La durée du travail, la concentration de l’activité sur les emplois artistiques, l’exercice exclusif de la fonction de comédien, et la diversification de l’activité entre théâtre et audiovisuel plutôt que la spécialisation dans un seul secteur » (p. 300). Le théâtre, qui offre des emplois plus longs et plus stables, positionne ses comédiens au centre de la distribution des revenus. Pour l’audiovisuel, la dispersion est très grande avec dans un cas des revenus bas correspondant à des volumes d’emplois moindres et des durées d’engagements brefs, et dans l’autre des revenus élevés signe d’une spécialisation reconnue du comédien et de son accès aux réseaux constitués. On a là une différence importante entre les modes de fonctionnement du marché du travail propre au théâtre et propre au monde audiovisuel. Dans le cas du théâtre, les engagements sont relativement longs ce qui permet notamment une évaluation des compétences de chacun. Dans le cas du secteur audio-visuel, c’est souvent sur la réputation que va reposer l’embauche. Or celle-ci se renforce avec la multiplication des engagements – signe de qualification. L’engagement appelant l’engagement, on se trouve dans un marché à tendance bi-polaire avec une minorité fréquemment employée dont le niveau de rémunération est élevé et une majorité plus à l’écart des embauches et souvent mal payée.
En termes de durée d’emploi, les comédiens ont une part (en nombre de jours) de travail rémunéré supérieure aux comédiens de l’audiovisuel au sens large qui bien qu’étant rémunérés à un taux horaire supérieur ont plus fréquemment recours à des emplois extra-artistiques. Lorsque l’on se réfère à la population dans son ensemble, on s’aperçoit que deux tiers du temps est con-sacré au travail rémunéré contre un tiers à un travail non rémunéré. Cette proportion correspond très exactement à la « structure des revenus des intermittents du spectacle qui sont formés pour deux tiers de salaire et pour un tiers d’indemnité de chômage » (p. 302). Par ailleurs les comédiens qui tirent l’essentiel de leur revenus de l’exercice de leur talent d’acteur correspondent à ceux dont les émoluments sont les plus élevés. La diversification des activités professionnelles entre activité artistique et activité extra-artistique correspond aux personnes rencontrant le plus de difficultés. Il s’agit là souvent d’acteurs de cinéma, secteur qui emploie des comédiens très partiellement professionnalisés.
Dernier pan de l’étude sur les revenus, la question de l’indemnisation des chômeurs. La logique conduirait à penser qu’un secteur où domine un taux de chômage élevé, pourrait être délaissé. Or il n’en est rien puisque les effectifs n’ont cessé d’augmenter depuis dix ans. Une des explications réside dans l’existence d’un régime d’assurance chômage spécifique qui réduit les aléas financiers d’une activité à haut risque de sous-emploi. Ce régime est à prendre pleinement en compte dans l’analyse du marché du travail des comédiens français dont il faut rappeler qu’il fonctionne grâce au recours quasi exclusif aux contrats à durée déterminée, qui peuvent couvrir des périodes aussi brèves qu’une demi-journée mais aussi s’étendre sur plusieurs mois.
La règle est la suivante : l’accès à l’indemnisation dépend du nombre d’heures travaillées au cours d’une période de temps donné : pour pouvoir bénéficier de l’indemnisation de ses périodes non travaillées l’intermittent doit justifier d’au moins 507 heures de travail salarié dans les douze mois qui ont précédé. Le coût d’un tel système est partiellement pris en charge par l’employeur qui bénéficie en contre partie d’un personnel disponible. Ce seuil de 507 heures qui correspond à des gains d’au moins 30 000 francs annuels est atteint dans les années 1990 en moyenne par près de 70 % des membres de la profession. Les comédiens les plus jeunes, les 30-50 ans et de manière plus générale les comédiens de théâtre y parviennent le plus facilement alors que les « plus de 50 ans » ont plus de difficultés à atteindre ce quota. La précarité s’accroît donc avec l’âge.
À propos de ce système d’indemnisation, les opinions sont positives chez 23 % des comédiens, critiques chez 35 % d’entre eux, et ambivalentes pour les 42 % restants. Apprécié pour la sécurité financière qu’il procure, il permet par ailleurs aux comédiens de choisir plus librement les opportunités qui s’offrent à eux. P.-M. Menger écrit à ce propos « l’assurance-chômage des intermittents agit comme un système de sécurité très étendu là où l’équation quantité-prix du travail ne permet d’espérer, en moyenne, des niveaux de rémunération très élevés, comme au théâtre et dans les autres secteurs du spectacle vivant » (p. 317). L’accession à l’indemnisation est souvent vue comme un indice de qualité d’un comédien, suffisamment employé pour en bénéficier. Le seuil à atteindre constitue pour beaucoup la frontière entre les professionnels et les amateurs et limite le risque de voir l’engorgement d’une profession dont le risque est déjà très socialisé. Du point de vue de l’employeur, le système est aussi avantageux car il lui permet de faire des contrats courts et le place en situation de force lors de la négociation des contrats, notamment lorsque ceux-ci assurent au comédien l’accès aux Assedic.
À l’inverse le système apparaît injuste pour les débutants pour lesquels le seuil des 507 heures est rarement atteint. Ce système joue comme un amplificateur des inégalités. L’auteur écrit à ce propos : « Le système d’indemnisation n’agit pas comme un système de redistribution pour corriger des inégalités de situation sur le marché du travail – d’où les chances meilleures d’indemnisation pour ceux à qui leur activité et leur réputation procurent des revenus confortables. (p. 317) » L’auteur résume ainsi les effets d’un système qui « procure une assurance contre le risque dans un système d’emploi qui démultiplie ce risque et qui, parce que les employeurs anticipent le versement de revenus de remplacement, conduit à l’accroître » (p. 329).
Le chapitre consacré au regard que portent les comédiens sur leur profession met en lumière l’ambiguïté de l’indépendance et de la liberté que ressentent dans leur grande majorité les comédiens. Le comédien se sent détaché des contraintes routinières des emplois « classiques ». À l’inverse, cette indépendance est étroitement liée à un sentiment d’insécurité qui positionne les comédiens dans un inconfort souvent matériel mais aussi moral.
Pierre-Michel Menger nous donne ici un livre très stimulant, véritable modèle de traitement d’enquête. Il faut souligner les références fréquentes à la théorie économique qui éclairent toujours avec bonheur l’analyse sociologique menée par l’auteur et le recours aux méthodes d’analyse de l’économétrie des données qualitatives (modèle logit, probit) auxquelles les historiens démographes pourraient avantageusement avoir recours.
Cyril GRANGE
Naissance, enfance et éducation dans la France méridionale du xvie au xxe siècle. Hommage à Mireille Laget, Actes recueillis par Roland ANDRÉANI, Henri MICHEL, Elie PÉLAQUIER, Montpellier, Université Paul-Valéry Montpellier-III, juin 2000, 452 p.
Cet ouvrage recense les actes du colloque des 15 et 16 mars 1996 organisé par le Centre d’histoire moderne et contemporaine de l’Europe méditerranéenne et de ses périphéries à Montpellier, en l’honneur de Mireille Laget décédée en 1986. L’influence de son œuvre est très sensible dans l’ensemble du colloque, où chaque intervenant poursuit des axes de recherche initiés ou inspirés par celle-ci. Dominique Julia rappelle en introduction la grande originalité de ses travaux sur la naissance et l’accouchement : elle a été la première à faire de la naissance un problème historique en partant de réflexions sur la naissance contemporaine. À travers des sources indirectes, codées et variées qu’elle a « réinventées » pour sa thèse, Mireille Laget a réussi à écrire une histoire anthropologique de la naissance et de l’accouchement. En 1977, constatant une crise de l’éducation et de l’école contemporaine, elle a commencé une nouvelle enquête sur l’histoire de l’éducation « ancienne », notamment en Languedoc. Ces deux axes principaux de recherches sont repris dans les trois parties du colloque : la première regroupe quatre interventions sur la naissance, la seconde sept articles sur l’enfance et la dernière une dizaine sur l’éducation dans le Sud de la France.
Dans la première partie, Jacques Gélis, autre spécialiste de la naissance et de l’accouchement, présente ses analyses des Mémoires des chirurgiens accoucheurs du Languedoc au xviiie siècle. Moins théoriques que ceux du nord de la France, ces Mémoires recensent les cas curieux et extraordinaires d’accouchements observés par les chirurgiens. Ce sont des hommes de « terrain » et d’expérience qui écrivent, n’hésitant pas à contester les écrits théoriques de leurs confrères universitaires, surtout du nord du pays. L’intervention de Jean-Luc Laffont sur les sages-femmes et les cours d’accouchement à Toulouse sous l’Ancien Régime confirme la spécificité du Languedoc à la fin de l’époque moderne par rapport au nord de la France ; cette région a refusé les cours de Madame du Coudray, et les chirurgiens accoucheurs issus de l’Université de Montpellier ont voulu contrôler la formation des sages-femmes avec l’aide des municipalités. À Toulouse par exemple, le chirurgien Icart a organisé à la fin des années 1780 des cours pour les futures sages-femmes, payés par les États du Languedoc, les capitouls et l’archevêque. Pour clore cette partie sur la naissance, Michel Péronnet fait un rappel historique du passage progressif du baptême chrétien, comme acte de naissance reconnu par la royauté, à la naissance profane créée par l’état civil de 1792.
La deuxième partie du colloque rassemble des interventions centrées autour du problème du sentiment de l’enfance, de sa naissance et de ses formes. Yveline Fumat rappelle la distinction faite par Mireille Laget entre le sentiment de l’enfance, ou conscience collective d’une particularité de l’état d’enfance, et les sentiments vis à vis des enfants, plutôt individuels. Marie-France Morel souligne elle aussi que Jacques Gélis et Mireille Laget s’étaient élevés contre les théories d’Edward Shorter sur l’indifférence des parents de l’Ancien Régime face à la mort de leurs enfants ; si l’attitude sociale collective avait une apparence de résignation et d’indifférence, la souffrance individuelle des parents a toujours existé et l’amour maternel n’est pas né au xviiie siècle. Marie-France Morel le prouve en étudiant des ex-voto représentant des accidents de la petite enfance du xvie au xixe siècle. Elle montre la peur des adultes face à la perte de l’enfant, le souci de la prévention, les demandes de miracles et d’intercessions divines. Ce souci de l’enfant, de sa place est le thème principal des articles de Danièle Tixador sur la petite enfance en Roussillon au xviiie siècle, de Christian Desplat sur la protection de l’enfance en Gascogne à l’époque moderne, et de Daniel Murat sur l’assistance des enfants abandonnés dans le Gard de 1790 à 1800. Les deux dernières interventions s’intéressent à la naissance de la notion de droit de l’enfant, au sein de la coutume pyrénéenne de l’époque moderne (Christian Desplat), et à travers les décrets révolutionnaires de 1793 d’assistance aux pauvres et aux enfants abandonnés (Daniel Murat).
La dernière partie du colloque s’attache à décrire l’ensemble des formes et des structures de l’éducation dans le sud de la France et surtout en Languedoc-Roussillon. Élie Pélaquier analyse le lent processus d’alphabétisation d’un petit village du Languedoc rhodanien du xviie au xviiie siècle selon la hiérarchie sociale du village ; Xavier Azéma s’intéresse aux petites écoles du diocèse de Montpellier aux xviie et xviiie siècles, Claude M. Robiou décrit la compagnie des régentes d’Alet créée par l’évêque fin xviie siècle pour éduquer chrétiennement les villages des montagnes, et Michel Cassan étudie la diversité du corps enseignant en Limousin à travers les annonces du journal de la généralité de Limoges au xviiie siècle. Cette diversité des méthodes et des moyens de l’éducation des petits comme des grands dans le sud de la France est sensible à travers les études de cas, comme celle de Robert Sauzet, sur l’éducation des enfants du notaire nîmois Borelly au xviie siècle, ou celle d’Anne Blanchard sur Ambroise Faure en Dauphiné au xixe siècle.
On ne peut que se féliciter que la richesse de ce recueil et la grande diversité des interventions permettent de souligner l’importance fondatrice des travaux de Mireille Laget sur l’ensemble de l’histoire culturelle française des années 1970 à aujourd’hui.
Marion TRÉVISI
Robert ROCHEFORT, Vive le papy-boom, Paris, Odile Jacob, 2000, 291 p.
Voici un ouvrage qui va rassurer ou irriter ceux qui craindraient l’arrivée programmée des prolifiques générations du baby-boom dans l’âge de la vieillesse ou de la retraite. Car Robert Rochefort, directeur du CREDOC, leur oppose un démenti empli d’optimisme et d’admiration pour les nouveaux « seniors », selon l’expression désormais consacrée par le marketing et certains sociologues.
Cette confiance, bien faite pour conforter l’estime de soi de cette génération, s’appuie en effet sur une conviction : le caractère « moderne » des baby-boomers devenus papy-boomers, caractère que Robert Rochefort décèle à travers leur individualisme, leurs pratiques consommatrices, leur discours solidaire, leur libéralisme moral, sans oublier leur engagement pro-européen supérieur à celui des plus âgés comme des plus jeunes. À l’en croire, ce trait générationnel évitera à la France et à l’Europe occidentale tout vieillissement social, toute sclérose intellectuelle et culturelle, tout conservatisme ou traditionalisme. D’aucuns pourraient certes s’effrayer de tant de modernité individualiste en évoquant, comme le rappelle l’auteur, les risques de cassure de la famille, de culte exacerbé de l’argent et de la réussite, de désintérêt pour la politique ou de « technologisme » débordant. Mais Robert Rochefort leur répond alors que cette génération véritablement exceptionnelle sera, sur ces points, suffisamment « conservatrice » pour jouer un rôle de « modérateur » face à l’irresponsabilité supposée (et implicite dans l’ouvrage) des générations suivantes, perçues comme « pragmatiques » et « déboussolées », et qu’elle évitera l’enfermement dans un égoïsme marqué par des revendications catégorielles générationnelles. Et l’auteur d’évoquer l’échec récent en République tchèque, en Allemagne et en Hollande, des formations politiques qui tentaient de s’organiser autour de cette thématique, et l’attachement au contraire sensible des papy-boomers pour l’écologie et les valeurs de solidarité.
On l’aura compris, cet ouvrage est d’abord un essai. Comme le veut l’usage dans ce genre littéraire, l’auteur n’évite pas quelques facilités de démonstration, des digressions, ou encore des raccourcis – en particulier lorsqu’il dépeint sous des couleurs uniformément sombres la vision ancienne de la vieillesse, malgré les propos plus nuancés d’un David G. Troyansky ou d’un Georges Minois. Il ne cache pas non plus ses options politiques : anti-natalisme modéré, européanisme fervent (chapitre VII), appel à une réforme rapide du système des retraites (avec notamment allongement de la durée de cotisation pour les fonctionnaires) etc. Mais, au-delà de ces aspects parfois agaçants, ce livre se présente comme une contribution extrêmement vivante, dense et documentée, à l’analyse des conséquences de ce que l’on n’ose plus appeler, une fois la lecture achevée, le « vieillissement » de la société française. On est même frappé par la quantité d’informations, en particulier sur le plan statistique, fournies par ce livre, qui réalise une synthèse bienvenue d’un grand nombre d’enquêtes menées par le dynamique CREDOC.
Sur le fond, un certain nombre d’éléments de l’analyse sont bien connus des historiens démographes, des économistes ou des sociologues. Reprenant l’essentiel des travaux de Patrice Bourdelais (L’âge de la vieillesse, Paris, Odile Jacob, 1993), Robert Rochefort constate à son tour que la vieillesse surgit de plus en plus tard au cours de la vie, avant d’en voir la manifestation symptomatique dans la progression de la sexualité au grand âge. Il souligne également l’enrichissement à venir des générations montantes de personnes âgées. Ainsi, d’après l’I.N.S.E.E., la proportion de « pauvres » parmi les retraités est aujourd’hui de 7 % contre 12 % dans la population globale ; quant au nombre d’allocataires du minimum vieillesse, il a été divisé par deux depuis les années 70 alors même que le montant de cette allocation a été multiplié par trois ! À cet égard, nous touchons notamment les fruits de l’entrée des femmes dans le marché du travail lors des Trente Glorieuses, qui leur garantit désormais dans la grande majorité des cas une véritable retraite, même après le veuvage. Les conséquences de cet enrichissement et de l’arrivée des générations de la croissance à l’âge de la retraite, se font sentir sur la consommation : les plus de 50 ans représentent aujourd’hui plus de la moitié des marchés de consommation, et l’on assiste à un intérêt grandissant, y compris chez les plus de 70 ans, pour des biens ou services tels que l’automobile, les voyages et les produits de télécommunications.
Robert Rochefort insiste en outre sur le fait que ces nouveaux « seniors » sont loin d’être des retraités socialement inactifs. Les enquêtes de Claudine Attias-Donfut et Martine Segalen (Grands-parents. La famille à travers les générations, Paris, Odile Jacob, 1998) montrent leur implication dans la famille et leur souci de faire profiter leurs descendants de leur relative prospérité. Mais les seniors sont également très présents dans la vie associative. Rochefort note toutefois que cela tient peut-être uniquement à un effet de génération propre aux baby-boomers, qui ont connu l’ébullition associative des années 70. Cet activisme des nouveaux retraités n’est d’ailleurs pas sans danger pour le milieu associatif lui-même, car il peut aboutir à un mode de gestion « lent » (« réunionite »), incompatible avec le rythme de vie des plus jeunes, phénomène qui risque de bloquer tout renouvellement des cadres. Ce besoin d’activité touche enfin la sphère du travail. Robert Rochefort décèle chez les nouveaux seniors un refus inédit et croissant de voir la retraite comme un couperet, non seulement parce que celle-ci est assimilée à une mise à l’écart de la « vraie vie », mais encore parce que de plus en plus de salariés trouvent une satisfaction forte à exercer un emploi dans des entre-prises où la logique tayloriste répétitive a depuis quelques décennies laissé place à la reconnaissance d’une certaine autonomie d’action. Dès lors, l’auteur prône une certaine souplesse dans les modalités de départ (possibilité de choisir l’âge de cessation d’activité, mise en place de formules de travail à mi-temps…). Cela aurait dans son esprit l’avantage de réduire les besoins de financement des systèmes de retraite, et celui de correspondre à l’intérêt économique des entreprises, en leur fournissant un capital d’expérience, en renforçant l’attachement à leur égard et en leur garantissant une main-d’œuvre, qui pourrait manquer à terme dans certains secteurs de production.
Bien entendu, malgré son optimisme, le livre ne fait pas silence sur les soucis « éternels » de la vieillesse, tels que l’isolement ou la dépendance. Sur le premier point, après avoir rappelé des causes bien connues et anciennes de solitude, comme l’absence d’enfant, Rochefort éclaire deux phénomènes en développement récent : d’une part, la solitude de la femme âgée, quittée par son mari désireux de vivre une seconde vie au côté d’une compagne plus jeune ; d’autre part, celle du cadre quinquagénaire, coupé de ses relations et dépourvu de toutes sorties, en raison d’un investissement excessif dans son travail et d’une utilisation paresseuse des nouvelles technologies (vidéo, pay-per-view…), qui se trouve fort démuni lorsque la retraite sonne le glas de sa sociabilité professionnelle. Quant à la dépendance, même si l’espérance de vie sans incapacité s’accroît sans cesse, elle reste un moment douloureux à gérer pour les individus et les entourages familiaux. S’interrogeant sur la question du choix entre accueil familial et placement, l’auteur s’interdit toute nostalgie pour un « ancien temps » où le vieillard était certes largement recueilli par ses proches, du moins en milieu rural, mais dans un cadre matériel souvent médiocre et sans soin compétent – lorsqu’il n’était pas négligé ou maltraité. En revanche, il diagnostique actuellement une incompréhension forte entre la génération des plus âgés et les générations montantes. Les premiers, toujours ancrés dans la logique culturelle de la solidarité directe, attendent une prise en charge par la famille et redoutent le placement, à tel point que l’entrée en maison de retraite se fait de plus en plus tard au cours de la vie, et pour une période désormais très réduite (2,5 ans en moyenne contre 10 auparavant) avant le décès. Les membres des jeunes générations, baby-boomers compris, voient au contraire dans l’intervention de tierces personnes rémunérées et compétentes, un progrès et non une désertion.
Ce décalage culturel s’inscrit donc au sein de familles dont les membres restent très attachées à l’idée de liens intergénérationnels. De manière générale, Robert Rochefort repère dans la société française bien des signes d’un refus particulier de toute coupure entre les générations. Au Japon, des entreprises expérimentent la création de sites productifs réservés exclusivement à des salariés seniors, tandis qu’aux États-Unis se développent des résidences ou quartiers résidentiels pour retraités. En France, ces dernières tentatives sont un échec, et ce refus partagé d’une ghettoïsation par l’âge justifie en grande part l’optimisme de Robert Rochefort quant aux conséquences sociales de l’entrée prochaine dans la « vieillesse » des pléthoriques générations du baby-boom.
Vincent GOURDON
Catherine ROLLET et Marie-France MOREL, Des bébés et des hommes. Traditions et modernité des soins aux tout-petits, Paris, Albin Michel, 2000, 385 p.
C’est un travail tout à fait original que présentent Catherine Rollet et Marie-France Morel. Elles ont en effet souhaité mettre en perspective les pratiques d’autrefois (en Europe entre le xvie et le xixe siècle) et d’ailleurs (dans les sociétés traditionnelles non européennes du xxe siècle). Les apports de l’histoire et de l’anthropologie sont présentés conjointement et l’on se promène sans cesse dans le temps et dans l’espace, en observant les coutumes et les pratiques respectives des sociétés préindustrielles et des sociétés exotiques, tout en gardant un regard sur nos façons de faire actuelles.
Les chapitres sont organisés autour des grandes étapes de la vie : la grossesse et l’accouchement, l’allaitement maternel, la mise en nourrice et l’allaitement artificiel, le sommeil du nourrisson, le façonnage du corps, l’attitude et les thérapies médicales et familiales face à la maladie, les apprentis-sages et enfin les lieux et métiers de la petite enfance. Dans chacun des chapitres, les auteurs font appel à l’histoire pour relater les comportements anciens avant de décrire les usages contemporains européens et extra-européens. Les différences et les ressem-blances sont à chaque fois très bien soulignées, ainsi que le fait que certaines des pratiques que nous croyons avoir inventées ont souvent des racines dans les siècles passés ou les sociétés lointaines.
Toutes les observations sont étayées avec des exemples précis et toujours très bien documentés, ce qui fait que ce livre est une véritable invitation au voyage. On ne saurait rien résumer ; il faut le lire.
Scarlett BEAUVALET-BOUTOUYRIE
Odile ROYNETTE, Bons pour le service ; l’expérience de la caserne en France à la fin du xixe siècle, Paris, Belin, 2000, 460 p.
Le rôle intégrateur du service militaire à la fin du xixe siècle en France et l’uniformisation des comportements qu’il a entraînée ont largement été traités, mais la vie de caserne avec ses écrasantes servitudes n’avait pas encore été étudiée. La rareté des témoignages des hommes souvent modestes qui ont peuplé les casernes françaises n’est pas la seule raison qui explique l’intérêt tardif pour cette question. La compréhension d’une insti-tution participant au « grand enfermement » de l’Âge classique ou celle de la place de l’armée dans la construction d’une identité nationale ont d’abord été privilégiées. Les « fatigues de la guerre », pour reprendre le titre d’un ouvrage éponyme d’Arlette Farge ont certes été évoquées, mais très rarement celles du temps de paix.
Or, à partir de la iiie République, l’expérience de la caserne commence à être remarquablement partagée par les jeunes Français, proposant un observatoire de choix pour aborder cette question : le service militaire, qui concerne 10 % des Français sous la Restauration, en touche plus de 50 % dès 1872 et ce chiffre croît encore à la fin du siècle.
L’objet du livre d’Odile Roynette est ainsi l’initiation que les appelés vivent pendant les premiers mois du service militaire, éprouvante par les contraintes subies, mais qui doit être comprise comme une étape qui marque le passage de l’adolescence à l’âge adulte : à la fin du service, les fils sont devenus des hommes. Selon quelles modalités ce passage s’effectue-t-il ? Quelle place le service militaire tient-il dans les procédures de constructions de l’identité masculine et dans la formation des images de la virilité ? Poser ce type de questions montre l’évolution historiographique en cours. Avoir perçu les femmes comme un objet spécifique d’histoire a permis d’explorer des voies nouvelles et de même qu’il y a une histoire des femmes, il doit y avoir une histoire des hommes : comme sa « moitié », l’homme ne naît pas homme, il le devient. À cet égard, une tendance historiographique se dessine, notamment dans les pays germaniques. On citera par exemple Ute Frevert et sa contribution au récent L’histoire sans les femmes est-elle possible ? (Paris, Perrin, 2000) intitulée « Service militaire et histoire du genre en Allemagne au xixe siècle ». C’est donc dans cette perspective que se situe ce livre très riche qui aborde plusieurs aspects du service militaire.
L’histoire du service militaire, de la réorganisation de l’armée après le traumatisme de 1870 ainsi que l’adaptation des structures à l’arrivée massive de jeunes gens sont clai-rement exposées et Odile Roynette montre comment elles ne peuvent se comprendre qu’à la lumière de la répulsion générale qu’évoque la conscription. Depuis les levées en masse de l’époque napoléonienne en effet, les Français rejettent cette institution, dont beaucoup estiment entre autres qu’elle affaiblit la nation. Cette crainte s’amplifie au xixe siècle dans une société de plus en plus touchée par l’anémie démographique, le service militaire étant accusé de faire périr les meilleurs éléments de la population dans les