Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.2701131006
284 pages

p. 101 à 140
doi: en cours

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Varia

no 102 2001/2

2001 Annales de démographie historique Enfances : Varia

L’état présent de la démograhie historique antique : tentative de bilan

Jean-Noël CORVISIER UFR d’histoire et de géographie, 9, rue du Temple BP 665, 62030 Arras Cedex
La démographie historique antique a connu depuis les années 1980 un développement remarquable qui lui a permis d'obtenir une visibilité et une reconnaissance scientifiques désormais incontestées. Cet article entend opérer un bilan raisonné des avancées de cette discipline depuis vingt ans pour ce qui concerne les mondes grec et romain. Après avoir montré l'apport des nouvelles sources disponibles (comme les surveys), il fait le point sur un certain nombre de problèmes pendants qui animent les débats intellectuels touchant à la population et aux systèmes familiaux de l'Antiquité, notamment le niveau des populations athénienne, spartiate et romaine, la réalité d'une dépopulation dans l'Antiquité, la surexposition des filles dans le monde grec, le poids de la population servile et ses modalités de renouvellement. Since the 1980s, demographic history of the Antiquity has undergone remarkable developments, resulting in higher visibility and undisputed scientific recognition. This article evaluates progress in this field over the past twenty years relative to Greek and Roman civilizations. After highlighting the importance of new sources (such as surveys), the author examines certain problems relative to population and family systems in the Antiquity that still divide the intellectual community, notably the level of Athenian, Spartan, and Roman populations, the reality of depopulation during the Antiquity, overexposure of girls in the Greek world, and finally the role of the slave population and modalities of its regeneration.
Dresser un bilan s’avère toujours délicat, ne serait-ce que parce que le cadre en est nécessairement limité, ce qui impose de faire des choix. Dans le cas présent, on fera, sauf exception, porter le bilan sur la période 1980-2001. Les raisons de ce choix s’imposent doublement. D’une part, pour le monde grec au moins, nous disposons de l’excellente mise au point bibliographique de Gallo (1979) sur la décennie précédente et d’une étude sur les diverses méthodes applicables en démographie historique grecque avec discussion de leurs valeurs respectives et un aperçu historiographique paru dans les Annales de démographie historique (Corvisier, 1980). D’autre part, pour tout chercheur averti de l’historiographie antique, romaine autant que grecque, il est clair que durant ces deux décennies, la démographie historique antique a acquis droit de cité : « La démographie antique est enfin arrivée », écrivait Scheidel il y a quelques mois (2001). Car, si c’est bien en histoire ancienne qu’il faut chercher l’origine même de la démographie historique en général en la personne de Beloch (1886 pour le monde grec plus d’ailleurs que pour le monde romain et, en partie de manière posthume, 1937-1961 pour l’Italie), ce qui avait suscité avant 1914 des débats et des études concurrentes (Cavaignac, 1912 et 1913), prolongés dans l’entre-deux-guerres par Jardé (1925), Gomme (1933) et Landry, dont non seulement le traité de démographie historique (1945) fit date, mais aussi son article (1936) sur la dépopulation antique qui créait ce qui, pour les antiquisants actuels sinon pour les démographes, apparaît comme un mythe, si donc l’histoire ancienne fut alors en pointe, entre 1945 et 1980, voire 1990, la démographie historique fut soit ignorée, soit méprisée par les antiquisants comme présentant des résultats chiffrés jugés trop conjecturaux pour qu’on puisse bâtir dessus car en partie fondés sur des estimations : « Il y a des types d’études qu’on n’a même pas le droit d’entreprendre », comme ce fut dit alors à l’auteur de ces lignes. Ce discrédit fut plus long et plus profond en France qu’en Angleterre, en Italie ou aux États-Unis, mais il s’étendit partout, malgré des travaux de savants courageux tels Salmon (1955-59 et 1974), Étienne (1964) ou Hopkins (1964-65, 1965, 1966). C’est par le biais de l’histoire sociale que la démographie historique se réintroduisit en histoire ancienne, essentiellement après 1980. Entre 1990 et 2000, elle redevint un domaine d’études à part entière, et elle attire présentement de jeunes chercheurs. Des centres de recherches spécialisés ont d’ailleurs été créés, d’abord à Cambridge, sous l’impulsion de Hopkins et de Finley, puis à Copenhague autour de Hansen (par le biais de la Cité antique) et à Louvain dans un important groupe de recherches, enfin en France à Arras autour de Corvisier (Centre de Recherches Urbanisation, Sociétés urbaines et Démographie dans le monde antique). Gallo et Lo Cascio suscitent également des travaux à Naples. Les États-Unis ne sont pas en reste. En de nombreux lieux donc (il n’est pas possible ici de les citer tous), on cherche, et l’on trouve.
La vitalité de la démographie historique antique est également perceptible par la tenue récente de colloques spécialisés. Même si leur objectif n’est pas uniquement démographique, cinq ont déjà été tenus depuis 1992 par le centre Polis de Copenhague (Hansen, 1992, 1995, 1996, 1997, 1998). Et coup sur coup ont eu lieu le Premier Colloque International de Démographie Historique Antique à Arras en novembre 1996 (Corvisier et Bellancourt-Valdher, 1999), le First Finley Colloquium on Ancient Social and Economic History : Population Size and Demographic Structure in the Ancient World à Cambridge en mai 1997 (Scheidel 2001), l’Incontro internazionale di studio : demografia, sistemi agrari, regimi alimentari nel mondo antico à Parme en octobre 1997 (Vera, 1999). Les deux colloques tenus à Arras en mars et en novembre 1998 sur Les soins du corps et de l’âme et Médecine et démographie viennent d’être publiés (Corvisier, Didier et Valdher 2001). Un autre, organisé par Corvisier et Suder eut lieu dans la même université sur le thème Guerre et démographie en décembre 2001. Le Deuxième colloque International de Démographie antique a eu lieu à Wroclaw en décembre 2000 et paraîtra début 2002. Et désormais, soit dans des colloques concernant la démographie historique à toutes périodes, soit dans des colloques spécialisés d’histoire ancienne, le point de vue de l’antiquisant démographe apparaît.
De ce qui précède, le lecteur déduira sans peine que ce bilan vient à son heure. Et, de fait, le besoin de bibliographies s’est déjà fait sentir. Avec Census Populi, Suder (1988) en a donné une sur le monde romain ; sa réactualisation est en cours à Wroclaw et à Arras. Corvisier et Suder (1996) en ont donné une sur le monde grec qui inclut une longue introduction du premier de ses auteurs. Dans des domaines plus spécialisés, on citera des bibliographies sur la femme dans le monde méditerranéen (Verilhac, Vial et Darmezin, 1990), sur la vieillesse (Suder, 1991b), sur la famille dans le monde romain (Krause, 1992). La démographie antique arrive ainsi à maturité. On en verra pour preuve sa présence dans la Neue Pauly, avec un article qui, en se fondant sur les conceptions démographiques antiques et modernes, présente un court bilan historiographique et théorise la discipline (Ulf, 1998). Dans la nouvelle édition de la vénérable Cambridge Ancient History, une synthèse sur le Haut Empire romain a été présentée par Frier (2000). Même dans le cadre restreint d’un Que sais-je, Corvisier et Suder (2000) ont tenté la première synthèse depuis Beloch. Enfin, un court bilan sur la démographie antique a été procuré par Golden (2000) et un bilan très long et très précis de la démographie romaine depuis la fin du xixe siècle (80 p. et 30 p. de bibliographie) a été dressé par Scheidel (2001).
 
Les moyens de connaissance et les méthodes
 
 
Les textes
Leur dépouillement a d’abord été à la base de la démographie quantitative tels les contingents militaires pour Beloch (1886). Le relevé est toujours indispensable, tant pour retrouver des références oubliées que pour élargir le champ des connaissances : on ne se contente plus des seuls contingents militaires. Mais de plus en plus, on pèse les témoignages : la sensibilité des auteurs au fait chiffré varie (voir par exemple Corvisier, 2000b à propos du pseudo-recensement de Démétrios de Phalère). Le recours aux textes a été renouvelé par l’élargissement du stock utilisé à des textes tardifs comme les tables d’Ulpien ou le Digeste (Frier, 1982) ou à des textes dont la nature pouvait sembler a priori peu propice à l’analyse démographique : les sources poétiques (Andouche et Simelon, 1995), les orateurs, les sources médicales (Corvisier, 1985a) ou juridiques. Ce renouvellement est aussi venu de l’emploi de la méthode sérielle (cf. les surveys ou Corvisier, 1991a) et l’application de la statistique à des sources en elles-mêmes qualitatives. Ainsi, aucune étude de démographie sociale ne saurait se passer des textes.
Les inscriptions
Il y a encore vingt ans, l’utilisation des inscriptions à des fins historico-démographiques paraissait impossible. Hopkins avait bien montré (1966) que les résultats obtenus étaient incompatibles avec les tables de mortalité de l’O.N.U. L’un des faits marquants de la période est la réhabilitation des inscriptions, à condition bien évidemment de ne pas trop leur demander. Le travail austère et précis de Lassère (1977) avait déjà montré qu’on pouvait s’appuyer sur elles pour reconstituer les migrations internes et obtenir quelques éclairages sur les disparités régionales de population. Certes, par ce biais, on ne peut rien espérer d’assuré quant à la longévité (Lassère, 1987 ; Hopkins, 1987). Mais en matière de démographie sociale, elles restent une source indispensable à trois titres pour le moins : elles offrent une possibilité de reconstituer les familles (récemment pour la Cyrénaïque, Laronde, 1999), qui ne cache pas qu’il ne peut s’agir que de celles de l’aristocratie, mais on trouve dans toutes les thèses d’histoire régionale de telles reconstitutions – ainsi à Délos, Vial, 1984 ; Étienne, 1990, à Ténos) ; elles permettent de faire des distributions selon les sexes (Vestergaard, 1985 et 1992, à partir des 5 000 inscriptions athéniennes ; Boyaval, 1988), les groupes sociaux (Saller et Schaw, 1984, pour le Principat), les âges (Donati-Giacomini, 1995, sur la vieillesse), les types d’habitats (Ramirez-Sabada, 1992-1993 ; Storey et Paine, 1997 et 2002) ; elles servent enfin comme complément aux sources littéraires dans un travail de prosopographie (Suder, 1999). De plus, on peut grâce aux inscriptions espérer disposer de données fiables au moins pour les adultes (déjà proposé par Corvisier, 1980 ; pour l’Attique, Vestergaard, 1992) et disposer de lueurs sur l’évolution régionale (Hansen, 1990). La répartition de la mortalité dans l’année peut également être mise ainsi en évidence, au moins pour ceux qui se faisaient faire une pierre tombale ; on observe un pic en août-septembre et un niveau élevé de mortalité en février et en juin (Schaw, 1996). Des études régionales de large étendue (Garcia Martinez, 1996) sont de toute façon indispensables.
La paléodémographie
La documentation dans ce domaine est très dispersée. Pour le monde grec, une synthèse peut être trouvée dans le travail fondamental du Dr. Grmek (1983) auquel on ajoutera ceux de Bisel (1980) pour l’Attique et d’Alden (1981) pour l’Argolide, ainsi que les analyses des 14 squelettes d’Ephèse (Fabrizii-Revers, 1993), de ceux de Kamilari (Mallegni, 1970-1980), et de ceux de Naxos (Doro Garetto, 1984), pour ne citer que les trouvailles comprenant plusieurs individus. On dépasse ainsi les 3 000 squelettes. Pour le monde romain, il n’existe pas encore de synthèse sur les études paléodémographiques, même si les travaux récents (Scheidel, 2001) tendent à rassembler au maximum l’information. Parmi les plus copieuses nécropoles étudiées, on citera celle du Purgatoire près de Rutigliano (387 squelettes, Scattarella, 1982), celles de Romagne (180 squelettes, Brasili Gualandi, 1979), de Palmyre (84 squelettes, Caselitz, 1988), de Windisch Regenglässli (30 squelettes, Schoch, 1988-89), de Monte Saracone (25 squelettes, Erspamer, 1982), de Rome (21 squelettes, Kaufmann, 1987), sans oublier les 13 de Pforzheim (Wahl, 1991), ceux de Riva del Gardo, d’Aldeno et d’Arco (Erspamer, 1979 ; Corrain, 1983a et b), de Vasti (Becker, 1982), de Carnalavicina (Capitanio, 1984-85), d’Étrurie (Pacciani, 1987-1988), d’Isola Sacra (Sperduti, 1995), de St. Victor (Malfart, 1980), de Manching (Lange, 1983), de Sitifis (Guéry, 1985) que l’on peut comparer utilement avec les nécropoles de Dravlje et d’Emone (Wiercinska, 1978), de Thrace (Critescu, 1997) ou de l’ouest balkanique (Mikic, 1992-93 et 1997). La dispersion des lieux s’ajoute au caractère fragmentaire des trouvailles pour rendre toutes conclusions difficiles à tirer. En fait, jusqu’à ce que les nombres de squelettes étudiés soient vraiment importants (il convient de garder espoir car les fouilles mettent au jour présentement en Égypte d’imposantes nécropoles dont les vestiges sont bien conservés, mais à l’heure actuelle, moins de 3 000 individus ont été examinés pour tout le monde romain !), chaque nécropole est un échantillon en soi. Reconstituer la pyramide des âges ou l’espérance de vie à la naissance est encore prématuré, notamment du fait de la sous-représentation des enfants. Les distorsions varient d’un lieu à l’autre en raison de la religion – les cimetières chrétiens en comportent une plus grande proportion (cf. en Grande Bretagne, Watts, 1989) –, mais aussi d’une conservation différentielle des corps ou d’usages locaux donnant des tombes spécifiques ou communes aux enfants. Il est d’autre part certain que, après une période d’euphorie, les méthodes de la paléodémographie sont actuellement objet de discussion (Bocquet-Appel et Masset, 1996 ; Jackes, 1992 et Roth, 1992, et la récente mise au point du Dr. Thillaud, 2001, brève mais éclairante). L’étude de la natalité par l’examen des symphyses pubiennes des femmes ayant accouché est de plus en plus critiquée, et la détermination de l’âge au décès, voire du sexe, s’avère parfois difficile.
Sœur de la paléodémographie, la paléopathologie a connu les mêmes désillusions. Toutes deux ont besoin, pour être vraiment utiles, d’une précision et d’une rigueur extrêmes dans la collecte des données (Duday et Masset, 1987). Synthèses dans une documentation très dispersée, on utilisera les travaux complémentaires du Dr. Grmek (1983), de Sallarès (1991) et la récente somme du Dr. Thillaud (1995) sur les méthodes employées. Les maladies apparaissent aussi de façon classée et claire dans Roberts et Manchester (1995).
Les problèmes de méthode et les limites de l’anthropologie physique vue dans le sens le plus large peuvent être également abordés dans les trois colloques de Valbonne qui lui ont été consacrés (Buchet, 1983, 1986, 1988).
Les surveys
Ces études systématiques d’habitats sous toutes ses formes, fondées sur le dépouillement des publications existantes et de nouvelles prospections, se sont développées dans le dernier quart de siècle. D’abord conçues comme un moyen de parfaire la carte archéologique, leur intérêt démographique a été perçu d’abord par les savants grecs (cf. la série Ancient Greek Poleis publiée entre 1971 et 1974 par l’institut grec d’Oekistique, 15 vol. parus, concernant des régions grecques périphériques, sur lesquelles on consultera Panayotopoulos (1973) ; il ne s’agissait alors toutefois que de simples mises au point archéologiques et le passage à la population n’était effectué que par un calcul simple), avant d’être amplifié par les savants anglo-saxons. L’un des intérêts qu’on trouvait aux surveys était qu’ils semblaient offrir la possibilité de saisir la naissance de la ville, et plus encore de la Cité. On ne s’étonnera donc pas que leur mise en œuvre se soit faite d’abord pour le monde grec. Bien des régions ont été désormais couvertes : la Crète (Nixon et al., 1988 ; Watrous, 1992 et 1993), Kéos (Georgiou et Faraklas, 1985 ; Cherry et al., 1986 et 1991), Mélos (Renfrew et Wagstaff, 1982), Palaipaphos (Rupp et al. 1981, 1983 et 1984), l’Eubée (Keller, 1985), le Péloponnèse (Cartledge, 1979 ; Christien, 1983 ; Foley, 1988 ; Fossey, 1990 ; Jameson et al., 1994) la Béotie (Bintliff, 1985 ; Fossey, 1988), la Phocide (Fossey, 1986), l’isthme phocido-dorien (Kase, 1991), la Thessalie (Decourt, 1990 ; Corvisier, 1991a), l’Étolie (Funke, 1991), la Macédoine et l’Épire (Corvisier, 1991a et 1993b). Il semble qu 19;on puisse percevoir grâce aux surveys la naissance de la Cité (Corvisier 1991a et 1993a et b, 1996 ch. 1 avec bibliographie), mais aussi qu’ait été mise en évidence, lieu après lieu, la vitalité de la Grèce non seulement aux périodes archaïques et au début du ve siècle (on n’en doutait d’ailleurs pas) mais encore aux iiie-ve siècles après J.-C., ce qui a été une surprise (Brun, 1999 ; Corvisier-Suder, 2000 avec tableaux). Dans le monde romain, les surveys ont été globalement plus tardifs. Hormis l’Italie pour laquelle des études ont été réalisées dans le Peucetium (Ciancio, 1987), le centre de l’Apennin (Coccia et Mattingly, 1992), le sud de l’Étrurie (Bengtsson, 1989), les marais Pontins (Attema, 1993) et la vallée de l’Albagno (Cambi et Fentress, 1989), seules ont fait l’objet de véritables surveys la Bretagne romaine (Pryor, 1985) ou la côte bulgare (Delev, 1986). Toutefois, des synthèses partielles ont été réalisées pour la Bretagne (Mac Ready et Thompson, 1985), l’Espagne (Cunlife, 1995), la Gaule Belgique, la Germanie et l’Occident romain (Petit et Mangin, 1994), le monde méditerranéen (Keller et Ryod, 1983 ; Barker et Lloyd, 1991, qui montrent bien l’impact de la villa dans l’organisation rurale, notamment dans le Piémont ; Clavel-Lévèque et Plannat-Mallart, 1995). Ces synthèses partielles ont souvent été faites à partir d’explorations régionales ponctuelles (cf. pour un exemple, Trément, 1999, qui donne une riche bibliographie des explorations en Gaule). Le but de telles études est plus de reconstituer le paysage rural et les habitats (comme on peut le faire également avec la carte archéologique de la Gaule, publiée par départements sous la direction de Provost, et qui en est presque à mi-parcours), de montrer le passage de l’oppidum à l’urbs (Leman-Delerive, 1999) que de servir la démographie. Mais, dans le cadre des travaux menés par Leveau, Ferdière et toute une équipe, on parvient à mettre au point des méthodes (Leveau, 1983 ; Ferdière, 1986 ; Noyé, 1988) qui laissent espérer des retombées dans le domaine démographique (Verdin, 1999).
Les papyrus
Sans qu’il s’agisse réellement d’une découverte car l’attention avait déjà été attirée sur l’intérêt démographique des déclarations de naissance et des papyrus de recensement par Hombert et Préaux (1945, 1946, 1948, 1952), leur étude a été considérablement renouvelée par les travaux plus systématiques de Bagnal (1992, 1993) et ils constituent une importante source de la synthèse procurée par Bagnal et Frier (1994). Source primaire, donc ne subissant pas la distorsion de l’estimation, mais source non totalement parfaite, car certaines régions, comme le Fayoum, y sont largement surreprésentées, les papyrus offrent une lueur irremplaçable sur l’espérance de vie à la naissance, la pyramide des âges, la reconstitution des familles et les migrations, à condition d’être complétées par les étiquettes de momies à l’étude desquelles s’est consacré Boyaval (1975, 1980, 1988, 1992).
Les tables de mortalité
Très prisées chez les romanistes dans le monde anglo-saxon, les tables de mortalité mises au point à la fois par des méthodes statistiques et par la comparaison avec des sociétés contemporaines à la démographie de type ancien ou avec les sociétés d’Ancien Régime (Coale et Demeny, 1983), offrent l’avantage de pouvoir reconstituer une pyramide des âges logique, qui serve de base aux calculs. Elles ont pu à la fois apparaître comme la seule source démographique fiable pour le monde romain (Parkin, 1992) et être considérées avec une certaine réserve dans la mesure où elles supposent une population stable et où elles se fondent sur des données extra-antiques, supposant un fonctionnement de la société, des habitudes sociales et des attitudes devant la vie et devant la mort identiques quels que soient les mondes considérés (Corvisier et Suder, 2000). En fait, loin de partir d’un seul niveau d’espérance de vie à la naissance, il faudrait pouvoir moduler celui-ci en fonction des lieux, des périodes et surtout des types de mortalité, ce que certains ont commencé à faire sans parvenir à des résultats toujours convaincants et ce que réclame avec force Scheidel (1999, 15-31). Nonobstant, les tables de mortalité sont actuellement une base des études de démographie romaine. C’est beaucoup moins le cas dans le monde grec, malgré une tentative récente (Corvisier, 2002c).
De toute façon, dans l’attente d’une méthode entièrement assurée, il convient au maximum de croiser les résultats (Corvisier, 1980 ; Boyaval, 1981 ; Lassère, 1987 ; Scheidel, 2001 etc.).
 
La démographie quantitative, le milieu et les facteurs du peuplement
 
 
Les sources
Contrairement à ce qu’on a longtemps cru, les Cités antiques connaissaient leur chiffre de population et au moins leur nombre de citoyens. Pour le monde grec, sans parler de recensements comme le pseudo-recensement de Démétrios de Phalère à Athènes (Corvisier, 2000b), l’état civil était tenu par les phratries (sur leur fonctionnement à Athènes, Lambert, 1998), les registres militaires par des magistrats spécialisés ou localement comme à Athènes au niveau des dèmes. Il existait, semble-t-il, des listes de citoyens (Ruschenbusch, 1982a). Les obituaires étaient gravés (Clairmont, 1983 ; Matthaiou, 1987 ; Van Effenterre, 1989). Malheureusement, nous ne possédons que des bribes rarement utilisables pour déterminer les niveaux de population. Dans le monde romain, le census était réalisé tous les 5 ans. Nous en connaissons les chiffres sous la République et au tout début du Principat, avant qu’il ne soit fait régionalement (sur son introduction en Égypte, Bagnall, 1991). Il s’en faut toutefois que son utilisation soit facile. D’une part, des coefficients d’erreur ont pu être déterminés en Égypte (Scheidel, 1996b). D’autre part, nous ne possédons que 38 % de la série chiffrée sous la République. Enfin et surtout, la procédure même du census a fait l’objet de controverses (Lo Cascio, 1990 et 1997), les méthodes de comptage ayant changé. Il se peut ainsi que la population romaine soit largement plus importante qu’on ne l’a pensé. De toute façon, passés les débuts du Principat, les chiffres manquent et il faut recourir à des méthodes d’estimation. Ces estimations, qu’elles soient faites par la méthode Corvisier (1980) en croisant les données, par la méthode Perony (Biraben et Lévy, 1987) ou par toute autre, ne peuvent être que des approximations plus ou moins fiables selon l’état des sources ou ne peuvent présenter que des fourchettes plus ou moins larges.
Le milieu
Le monde gréco-romain paraît avoir été un monde sain (comparativement aux périodes médiévale et moderne) au moins jusqu’à la fin du Haut Empire. Dans sa partie grecque, les maladies ont été décrites avec beaucoup de précision par le Dr. Grmek (1984) et plus rapidement par Corvisier (1985a) qui s’est davantage attaché à fixer l’impact du milieu naturel et du genre de vie sur la démographie. Sallarès a décrit, dans un gros livre (1991), les liens entre l’agriculture et la démographie. Ce sont là trois livres complémentaires qui ne dispensent cependant pas de recourir à d’autres études. Toutefois, pour la médecine et les maladies, la documentation est très dispersée et son ampleur exigerait pour elle seule un bilan de la taille de celui-ci. Renvoyant le lecteur pour une documentation exhaustive à la Bibliography of the History of Medicine, publiée annuellement à Bethesda (Maryland), on ne signalera que quelques travaux jugés importants pour le démographe. En matière médicale donc, il y a beaucoup à tirer des travaux du Dr. Grmek, notamment à partir des représentations figurées (Grmek-Gourevitch, 1999) ou sur l’histoire de la pensée médicale (Grmek, 1995). Pour le monde romain, on se reportera au volume consacré spécialement à la médecine de la série Aufstieg und Niedergang der römischen Welt (II, 37) comme à la synthèse de Gourevitch (1984a). Les papyrus médicaux ont été classés par M. H. Marganne (1981) et font la matière d’une étude récente sur la chirurgie dans l’Égypte gréco-romaine (Marganne, 1998 ; sur la médecine égyptienne, notamment pharaonique, voir aussi Nunn, 1996). Quelques maladies ont un impact démographique direct comme la malaria (Salmon, 1992 ; Corvisier, 1994a ; Salmon et Nicolaï, 2001), l’alcoolisme (Sournia, 1987 ; Villard, 1987 et 2001 ; Corvisier, 1985a et 2002a), l’obésité (Gourevitch, 1985 ; Gourevitch et Grmek, 1987). D’autres abrègent simplement la vie. Mais, comme le remarquait récemment Scheidel (2001), l’étude systématique des causes de décès antiques dans un but démographique reste à faire (étude ponctuelle de Corvisier, 1994b, à partir de Plutarque). La même constatation peut être faite au sujet de la bonne santé : dans le monde antique, tous n’étaient pas malades et rien n’oblige à croire qu’il fallait passer par les mains des médecins pour se maintenir en bonne santé, comme l’a montré en 1994 un colloque sur ce thème (Stears, 2001) Sur ce point, la littérature concernant les Préceptes de Santé est éclairante (Wöhrle, 1990 ; Corvisier, 2001b et c). Un important colloque consacré aux soins du corps et de l’esprit mérite enfin d’être signalé (Dal Covolo et Giannetto, 2000).
Un autre facteur intéressant la démographie antique est la nourriture. Celle-ci a été étudiée sous divers angles, sa composition (Longo et Scarpi, 1989 ; Wilkins, 1995, 1996 et 2001 ; Gallo, 1983, 1989, 1999 ; Bolson L., 1988 ; Marcone, 1999 ; Nenci, 1999), ses conditions de conservation (Forbes et Foxhall, 1995 ; Marasco, 2001), son apport vitaminique (Corvisier 1985a), son rapport avec les classes sociales (Gallo, 1983a ; Garnsey, 1999a), ses relations enfin avec la démographie (Gallo 1984a, 1990 ; Lo Cascio, 1999a ; Sallarès, 1999 ; Bandelli, 1999). Le problème des famines et de leurs conséquences apparaît surtout dans les travaux de Garnsey (1983, 1988, 1999b), Gallant (1991), Jameson (1983) et Woolf (1990), qui s’interrogent sur leur impact sur la démographie en divers lieux. La chronologie des famines et leur rapport avec l’histoire, sinon la démographie, sont fixés par Virlouvet (1985). La cause des famines reste beaucoup plus difficile à fixer, et les explications climatiques (Camp, 1979, 1982) paraissent bien aléatoires.
Le phénomène de la Cité enfin affecte doublement la démographie : dans l’organisation de l’espace, et surtout dans la fragmentation des catégories juridiques. À cet égard, il est bon de rappeler que dans l’Antiquité, une Cité peuplée est une Cité riche de citoyens, même si le nombre des esclaves peut être dix fois supérieur à la population civique (tel est le cas, semble-t-il, à Syracuse). Dans le monde grec, sinon dans le monde romain plus prolixe de sa citoyenneté, le corps civique vit en autarcie et les politographies sont rares (Osborne, 1981-1983 ; Gauthier, 1993). On notera toutefois pour notre propos présent que l’histoire spécifiquement démographique des Cités n’est pas réellement faite, tout comme celle des tissus urbains n’a pas encore donné lieu à une véritable synthèse. Le démographe pourra néanmoins glaner des indications dans de récentes synthèses sur l’histoire de la Cité (Adkins et White, 1986 ; La Città 1990 ; Owens, 1990 ; Murray-Price, 1990-1992 ; Rich et Wallace Hadrill, 1990) ou dans les colloques organisés par Hansen à Copenhague (1993, 1994, 1996, 1997, 1998) et dans celui consacré à la géographie historique d’Étienne de Byzance (Whitehead, 1994). On y ajoutera quelques études partielles (Corvisier, 1999a).
Niveaux, peuplement, migrations
Les niveaux de population restent toujours fondés, pour l’essentiel, sur des estimations. Celles de Beloch (1886), de Salmon (1955-1959) ou celle de Ruschenbusch (1984b) fondée sur le nombre de Cités, conservent encore leur valeur pour la période grecque classique, à condition d’être modifiées pour la Grèce du Nord (Corvisier, 1991a) et pour l’Attique (Corvisier, 1997) ; l’ensemble est résumé par Corvisier-Suder (2000). Auparavant, l’accord semble s’être fait lentement sur le rythme de progression de l’époque archaïque. On est ainsi loin des estimations optimistes (multiplication par 7 entre 780 et 720, à partir des sépultures) de Snodgrass (1980). Malgré Sallarès (1991) qui paraît assez favorable à cette manière de voir, les chercheurs ont plutôt suivi Morris (1987 et 1993). On trouve une reprise du dossier avec un résumé des principales théories dans Corvisier (1996, ch. 1). Dans le cas du monde romain, les tableaux procurés par Corvisier-Suder (2000) présentent une évaluation. Mais on peut trouver une estimation légèrement différente dans Frier (2000) qui reprend celles de Mc Everdy et Jones (1978). Des estimations partielles ont été tentées pour la Gaule (cf. comme point de départ, Biraben et Lévy, 1987) et la Bretagne romaine (Dixon 1992). On ajoutera des études ponctuelles pour l’Italie du Sud et la Sicile – Métaponte (Testi, 1980), Entela (Gallo, 1982), Agrigente (de Waele, 1980) –, le monde grec – la Macédoine des Diadoques (Seibert, 1986), Cyrène, Ephèse et Corinthe (Simon, 1993), Mélos (Sanders, 1984) –, enfin Alexandrie (Delia, 1988) et Mérida (Menendez-Pidal, 1988) pour le monde romain.
En matière de peuplement, un accord à peu près général s’est fait autour de l’hypothèse kourgane pour l’arrivée des Indo-Européens (cf. dans le cas des Grecs, Katona, 2000, même si les dates d’arrivée peuvent être soumises à discussion – signalons que l’on peut lire une vision raisonnable du phénomène, en français, dans la brève présentation de Biraben, Masset et Thillaud, 1997). On n’oubliera cependant pas que ces mouvements de population ne concernent pas des groupes très nombreux (Farnoux, 1992). C’est le cas aussi pour les Doriens (Corvisier, 1991a) comme pour l’essentiel des migrations de l’Antiquité.
Le phénomène de migration a fait l’objet de deux importants colloques en Italie, l’un sur l’émigration et l’immigration (Sordi, 1994), l’autre sur l’émigration forcée (1995). S’y ajoutent quelques études extérieures. La Sicile s’y taille la part du lion (Seibert, 1982-1983 ; Manganaro, 1990 ; Vattuone, 1994 ; Giuiliani, 1995) notamment en raison de l’impact de la tyrannie du ive siècle, tout comme l’Italie du Sud (Gallo, 1983 ; Urso, 1995), mais le monde mycénien à partir des tablettes de Pylos concernant les esclaves (Milani, 1995), le monde de la colonisation (Moggi, 1995), la Crète (Capdeville, 1994), l’Athènes classique (Bearzot, 1994, sur les conséquences des changements de régime à la fin du ive siècle et 1995 sur la colonisation athénienne), l’Ionie hellénistique (Landucci-Gattinoni, 1994) et les Achéens vaincus par Rome (Tagliafico, 1995) ont aussi été analysés. Les migrations à plus petite échelle apparaissent dans l’étude de Demand (1990) sur les déplacements de sites urbains dans le monde grec. Une évaluation de l’impact des migrations sur l’économie a été tentée par Duncan Jones (1980a).
Les problèmes pendants
On réduira leur nombre à cinq, soit :
  • Les populations athéniennes et spartiates
  • Pour Athènes, la controverse a fait rage depuis 1981 pour l’époque classique et surtout pour le ive siècle. À Ruschenbusch qui propose 13 000 citoyens en 403, 21 000 en 376 et 22 000 en 349 (1981, 1982, 1983, 1984b, 1988) s’oppose Hansen (1981, 1982, 1985, 1988, 1989, 1991) qui table sur 20 000 citoyens en 403, 25 000 avec le retour des Athéniens de l’extérieur, et 30 000 au ive siècle. Servent de base aux raisonnements de ces deux savants le nombre des hoplites, les listes d’éphèbes (Gallo, 1980a), l’âge minimal pour les bouleutes et le délai pour l’itération de cette fonction. Le débat n’a pas été tranché par l’étude de Sekunda (1992), qui porte sur la fin du ive siècle, et qui a été critiquée par Hansen (1994). Mais Lengauer (2002) pourrait susciter une nouvelle polémique en montrant que l’âge minimal pour la fonction de bouleute n’était pas de 30 ans, comme on l’a pensé, mais un âge identique à celui des autres magistratures. Par un autre biais, Gallo (2002) montre son scepticisme quant à la position de Hansen. Le nombre même de métèques s’avère difficile à fixer (Duncan-Jones, 1980). Dans le cas spartiate, la polémique porte également sur le nombre de citoyens et l’interprétation de sa chute. Il peut s’agir d’un déclin démographique inéluctable dû aux défauts du système (Hodkinson, 1989), aux conséquences du tremblement de terre de 451 (Figueira, 1986) ou d’une politique voulue, les bâtards venant suppléer les citoyens dans de nombreuses tâches (Christien-Tregaro, 1983). Dans ces conditions, comment faut-il interpréter la politique de Cléomène III (Papastyliou-Philiouy, 1997) et peut-on même parler d’un problème démographique (Wierschowski, 2002) ?
  • Le niveau de la population romaine
  • Face à une opinio communis largement inspirée par les évaluations de Beloch, Lo Cascio défend la thèse que la population romaine était plus importante que ce qu’on pense généralement. Pour ce faire, il se fonde sur les modifications intervenues dans le calcul du census (1990, 1994 et 1997), mais aussi cherche à montrer que les ressources agricoles étaient plus étendues qu’on ne l’a cru (1999a), procède à un réexamen de la répartition de la population entre villes et campagnes (2000a), enfin part des campagnes militaires menées par les Romains, notamment aux deux derniers siècles de la République et considère qu’elles supposent une population plus grande qu’on ne l’a affirmé (2001a). Même la population de l’Égypte romaine devrait être réévaluée à la hausse (1999b) par rapport aux niveaux indiqués par Bagnal et Frier (1994). Storey (1997) n’est pas loin de le penser également, pour la seule ville de Rome, en utilisant des méthodes différentes. La position inverse, en ce qui concerne l’ensemble du monde romain, est défendue par Frier (2001).
  • Les villes mouroirs
  • Contrairement à ce qui paraît assuré pour la période moderne, un certain nombre d’antiquisants doutent de la propension des villes antiques à perdre de leurs habitants au fil des générations, à moins qu’un apport de population rurale ne vienne compenser cette perte. C’est le cas de Lo Cascio (1999b) pour Rome – sur le sujet, Alston (2001) est moins net. Les clés du problème paraissent multiples : conditions de conservation des grains (Forbes et Foxhall, 1995 ; Marasco, 2001), approvisionnement en eau et la qualité de celle-ci (Lo Cascio, 2001b), malaria (Salmon, 1992 ; Salmon et Nicolaï, 2001), épidémies (Suder, 2002), habitat (Guillhembet, 1996 ; H. Parkin, 1997 ; Nevett, 1999) etc. L’étude de ces facteurs, qui actuellement est pour l’essentiel du domaine des archéologues, devrait se révéler précieuse pour résoudre la question, dans des études spécifiquement démographiques.
  • La dépopulation de l’Antiquité
  • Fait assuré pour les démographes depuis au moins Landry (1936), elle apparaît désormais comme un mythe aux yeux des antiquisants, en particulier pour le monde grec, car la vitalité de la Grèce hellénistique, prouvée surabondamment depuis la dernière guerre, ne peut se comprendre dans un monde vidé d’hommes, tandis que les surveys traduisent bien un nouvel essor de l’habitat aux iiie-ive siècles dans toute la partie grecque de l’Empire romain. Il se peut que nous soyons en présence d’un topos (Gallo, 1980b) ou que l’impression de dépopulation soit due à l’usage presque exclusif de sources littéraires dont le caractère biaisé et l’absence de recul est évident, par exemple chez Polybe (Corvisier et Suder, 2000). On peut en tout cas éliminer parmi les causes d’une éventuelle dépopulation la malaria (Corvisier, 1994a), les stérilités masculines (Corvisier, 2001a), les conséquences de la guerre (Corvisier, 1999b, 2000a ch. 7, 2002b). Pour le monde romain, la question est plus difficile à aborder et à résoudre. Le travail fondamental de Salmon (1974) montre bien qu’une réponse nuancée est nécessaire : le mouvement démographique n’a pas été uniforme dans le monde romain. La dépopulation n’est pas perceptible dans les campagnes et nos sources concernent surtout l’aristocratie urbaine. Si au iiie siècle, on perçoit une certaine dépopulation dans les provinces occidentales, ce n’est pas le cas en Afrique. Enfin, beaucoup de choses nous échappent dans l’Occident aux ive-ve siècles. Peut-on dire alors si, oui ou non, il y a eu dépopulation ? L’explication de l’empoisonnement au plomb un instant postulée (Nriagu, 1983) est à rejeter (Needleman, 1985). L’impact de la peste antonine a été invoqué (Duncan Jones, 1996), et doit prochainement être réétudié. Il reste en tout cas constant qu’une dépopulation régulière, ayant débuté dès le ive siècle dans le monde grec et dès les guerres puniques ou dès l’époque augustéenne dans le monde romain, ce qu’on a cru longtemps, est totalement à exclure.
  • L’importance des « Invasions barbares »
  • Contrairement à l’opinion reçue chez les démographes, les antiquisants, et plus encore les archéologues, ne croient plus guère à l’impact démographique des Invasions barbares. Il ne s’agit pas de nier le phénomène, mais d’en réduire les conséquences. Notre documentation sur elles est, en effet, essentiellement littéraire et biaisée. Il est néanmoins certain que l’on ne trouve guère de témoignages archéologiques prouvant l’existence d’invasions d’ampleur. Peut-on d’ailleurs en trouver ? Ce fut le sujet d’un colloque tenu voici près de 20 ans (Buchet, 1983) qui mériterait d’avoir une postérité.
 
La démographie sociale
 
 
La démographie sociale n’a pas suscité de synthèses d’ensemble pour le monde grec. Il n’en est pas de même pour le monde romain. On renverra donc une fois pour toutes à cinq études générales récentes (Bagnall et Frier, 1994 ; Scheidel, 1996 ; Suder, 1991a et 1993b ; Parkin, 1994).
Natalité, fécondité, conception, contraception, avortement
Même si la conception humaine est considérée comme fondamentale, notamment chez les philosophes (Bels, 1986), le processus de conception reste fort mal connu, tant chez les hommes (Corvisier 2001a et c) que chez les femmes (Gourevitch, 1984 et ANRW II, 37, 3 ; sur l’accouchement, voir aussi Gourevitch, 2001 : du point de vue anatomique, physiologique et pathologique, on signalera la riche synthèse, largement fondée sur les textes, de Dean-Jones 1994). Si les menstruations sont évidemment connues (Schierling, 1981, fait brièvement le relevé des opinions grecques et D. Gourevitch (1984) donne à Rome une synthèse sur le sujet), si les âges normaux et anormaux de la ménarchè et de la ménopause sont répertoriés à partir des textes (Amundsen et Diers, 1969 et 1970), la durée de la gestation elle-même est chez eux flottante (Wasserstein, 1985 ; Ruiz de Elvira, 1996). Les philosophes et les médecins sont persuadés qu’on peut agir sur la conception (Gourevitch, 1990 ; Coles, 1995 ; Corvisier 2002a entre autres), mais dans le but de choisir le sexe de l’enfant et surtout à des fins d’eugénisme. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que la programmation des naissances soit difficile (Eyben, 1980-1981), d’autant que la période de fécondité féminine est ignorée des médecins hippocratiques (Corvisier, 1985a) et que les cures concernant la stérilité sont très largement inopérantes (Blomme, 2001 ; Gruson, 2001).
Dans ce contexte, la régulation des naissances ne peut se faire que par la contraception ou l’avortement. Ces pratiques ont fait l’objet d’études soit générales (Mc Laren, 1990 ; Riddle, 1992), soit propres à l’Antiquité. Si le point de vue de Nardi (1978-1979, 1980) est surtout juridique, d’autres s’intéressent plus à la démographie. Pour le monde grec, il semble qu’il y ait contradiction entre les philosophes, qui y sont favorables pour des raisons d’eugénisme, et l’opinion courante (Laale, 1992-93. Voir aussi Adam, 1984). Dans le monde romain, une certaine méfiance existe aussi (Laale, 1992-1993 et 1993-94). Les abortifs ont été étudiés dans la pharmacopée romaine (Keller, 1988) et le rôle du retard au sevrage comme moyen de régulation des naissances également (Suder, 1991c). Mais on renverra surtout à l’étude d’ensemble de P. Salmon, fondée sur un dépouillement exhaustif des textes, qui étudie l’histoire des divers moyens de limitation des naissances jusqu’à la période chrétienne (1999). De toute façon, il est important de noter que, pour la médecine antique, la distinction entre avortement et contraception est différente de la nôtre : l’avortement ne peut avoir lieu que lorsque la semence s’est coagulée, ce qui peut prendre un à deux mois (D. Gourevitch in Soranos, Maladies des Femmes, Notice livre I, CUF, p. XCV).
Concernant la fécondité enfin, on comprendra que la paucité des sources ne permette de l’envisager que pour des groupes sociaux déterminés, par exemple l’ordre sénatorial où, selon Suder (1993b) elle s’élèverait à 2,43 enfants par femme, ou à partir d’échantillons dont la représentativité est difficile à évaluer (Bagnal et Frier, 1994 ; Scheidel, 1996). La paléodémographie ne donne sur ce point que des résultats mitigés : si l’étude des symphyses pubiennes féminines à été tentée, elle ne peut être considérée comme entièrement fiable, et elle donne, pour le monde grec, des résultats (environ cinq accouchements par femme) qui peuvent être obtenus par d’autres moyens (Corvisier, 1985a).
Sexualité, homosexualité
Les travaux sur la sexualité ont été nombreux. Six études générales sont à signaler, qui partent d’un fondement soit physiologique et médical (Von Schuman, 1975), soit littéraire et céramique (Halperin et al., 1990), aux fins de retrouver les rapports entre sexes à l’époque homérique (Mauritch, 1992) ou la place de la sexualité dans la société en Grèce ancienne (Cohen, 1991 qui en déduit un renforcement de la morale sexuelle dans l’Athènes classique), en Égypte gréco-romaine (Monserrat, 1996) ou à Rome même (Kiefer, 1994). La sexualité et la gynécologie féminine, outre les travaux de Gourevitch, apparaissent chez Manuli (1983) et Dean-Jones (1994). Les aphrodisiaques ont fait l’objet de trois études séparées et presque simultanées, l’une sur la pharmacopée (Ratsch, 1995), les autres sur la place des aphrodisiaques telle que les textes littéraires permettent de la discerner (Taberner, 1985 ; Coletti-Strangi, 1996). Les céramiques et les peintures ont permis de déterminer ce qui était considéré comme pornographie (Richlin, 1992) et, au chapitre des pratiques sexuelles, on signalera les petites études de Krenkel (1979) sur la masturbation et de Suder et Valdher (1999) sur la vie sexuelle à Pompéi telle qu’elle apparaît dans certains graffitis. Les pratiques sexuelles jugées normales dans le monde antique et les déviances fonctionnelles ont fait l’objet, dans le monde romain, d’une étude en forme de relevé qui classe les textes et les met en relation avec les trouvailles archéologiques (Violino, 1986). L’inceste a également fait l’objet d’un examen, soit sur le plan juridique, dans l’Empire romain (Hanard, 1986 ; Manfredini, 1987), soit sur sa pratique réelle, dans l’Égypte romaine (Scheidel 1995 ; on notera toutefois la paucité des cas sur lesquels est fondée cette étude, ce qui pose le problème, si le fait est établi, de sa fréquence). On notera toutefois que, pour le monde grec, l’inceste n’a pas les mêmes contours qu’à l’heure actuelle, la parenté consanguine et la parenté utérine n’étant pas situées sur le même plan. On le voit pour les mariages entre cousins, mais aussi entre oncles et nièces. L’inceste du deuxième type est prohibé cependant (Héritier-Augé, 1994-1995). Mais l’inceste peut faire partie des stratégies matrimoniales (Karabelias, 1985). La violence sexuelle a été explorée soit dans le cadre d’un colloque général (Lajou, 1993), soit de façon ponctuelle dans le monde grec (Carey, 1995 ; Cohen, 1993 ; Kilmer, 1990 ; Paradiso, 1995) et dans l’Antiquité gréco-romaine (Deacy et Pierce, 1997 qui examinent le sujet à partir de l’art, de la littérature, du mythe jusqu’au monde byzantin). Le monde romain n’a pas suscité autant de travaux malgré Richlin (1983) dont le point de vue reste surtout juridique, comme les sources d’ailleurs l’y invitent. À l’inverse, la continence exigée dans le cadre du premier monachisme, dans l’Antiquité tardive, et ses modalités d’application ont fait l’objet d’une belle étude (Rousselle, 1983).
Pour l’homosexualité, on signalera deux études sur la psychologie de l’inversion (Longo, 1993) ou de la bisexualité (Cantarella, 1988) et cinq synthèses, l’une fondée sur les sources littéraires (Buffière, 1980), les autres sur un corpus plus large (Liljas, 1983 ; Dover, 1989 ; William, 1992 ; Dynes et Donaldson, 1992). Golden (1991) a fait le point sur un certain nombre d’études parues en trente ans sur le sujet.
Mort, mortalité
La mort (qui ne sera considérée ici que sous son aspect démographique et socio-culturel) a fait l’objet de nombreuses études. Dans le monde grec, outre les travaux de Morris déjà cités, qui examinent plutôt les rapports entre les sépultures, la Cité et la démographie (1987) et les structures sociales telles qu’elles apparaissent dans la mort (1992), on signalera la synthèse de Garland (1985) qui s’intéresse surtout à la conception de la mort et à son insertion dans la société. Dans le monde romain, on citera la synthèse rapide de Prieur (1986). Mais c’est surtout aux deux colloques organisés par Hinard (1987 et 1995) qu’on se reportera. Les périodes de mortalité sont discernables dans l’épigraphie (Schaw, 1996), mais aussi dans les textes médicaux (Corvisier, 1985a). Enfin, si la typologie des causes de décès n’est qu’à peine esquissée, on notera l’existence d’études générales sur les supplices capitaux (Cantarella, 2000), sur l’euthanasie (Houlou, 1980) et surtout sur le suicide (Van Hoof, 1990 et Grisé, 1982, qui donnent tous deux d’utiles tableaux, ce qui permet de risquer une étude chiffrée). On y ajoutera les études ponctuelles de Van Hoof (1992) sur le suicide féminin, de Veyne (1981) sur la place du suicide dans le droit romain, de Voisin (1987) sur l’épigraphie du suicide, enfin de Garrison (1991), Whitehead (1993) et Desideri (1995) sur le traitement que la société réserve au suicidé.
Mariage, famille, naissances, divorce
Le mariage dans l’Antiquité a fait l’objet de deux colloques généraux (Craik, 1984a et Lajou, 1993). Pour le monde grec, on signalera la brève étude de Craik (1984b), mais surtout la vaste synthèse de Vial et Vérilhac (1998) qui aborde tous ses aspects, qu’ils soient juridiques, sociaux (le choix du conjoint), religieux et même (en passant car ce n’est pas le but direct des auteurs) démographiques. Une étude plus courte de Sissa concerne le mariage entre proches à Athènes (1990). Les mariages mixtes dans le monde colonial ont été examinés par Goegebeur (1987) et Coldstream (1993). Dans le monde romain, on signalera l’étude essentiellement juridique de Treggiari (1991), un colloque concernant mariage, divorce et enfants (Rawson, 1991) et un certain nombre d’études ponctuelles sur la comédie (Saller, 1993), le remariage dans l’aristocratie romaine (Bradley, 1991b), les femmes et les filles (Cratwick, 1984). La législation matrimoniale d’Auguste a été mise en relation avec les connaissances médicales de l’époque, ce qui permet de plus, de mieux comprendre la notion, ultérieure il est vrai, d’âge canonique (Suder, 2001b). De plus, le choix du conjoint a fait l’objet d’un important colloque concernant les parentés et stratégies familiales dans l’Antiquité romaine (Andreau et Bruhns, 1990) et d’un travail plus ponctuel de Thomas (1980). L’âge au mariage a été réexaminé sur la foi des inscriptions, pour les femmes à Rome et en Afrique (Schaw, 1987 ; Morizot, 1989) et il pourrait se situer plus tard qu’on ne l’a cru, notamment en Afrique. Pour les hommes, on sait que le mariage était tardif pour les sénateurs (Syme, 1987 ; mais sont-ils un cas typique ?) et le retard apparent du mariage masculin limitait les effets de la patria potestas (Saller, 1987). À l’inverse du mariage, le divorce paraît avoir été peu fréquent dans le monde grec (Cohn-Haft, 1995), mais aussi à Rome dans l’ordre sénatorial (Raepsaet-Charlier M.-T., 1981-1982), encore que ce point ait pu évoluer (Corbier, 1991). Quant au concubinage, il a fait l’objet dans le monde romain d’une étude générale (Friedl, 1996) et d’une étude ponctuelle (Treggiari, 1982). La communauté des femmes enfin, telle que la postule Hérodote pour le monde extra-grec et notamment en Libye, pourrait ne pas être un mythe (Colin, 1991).
La famille a donné matière à un colloque (Humphreys, 1993) et à plusieurs études générales pour le monde grec (Lacey, 1983 ; Pommeroy, 1997) et surtout romain (Fayer, 1994 ; Franciosi, 1989 ; Dixon, 1991 ; Bradley 1991 et 1993 qui est une revue de travaux récents). Une comparaison entre les deux a d’ailleurs été tentée (Eckmann, 1985). La place de l’élément familial dans le cadre socio-économique de l’oikos ou de la familia a aussi été examinée (Cox, 1998 ; Saller, 1994). Si la tendance générale est à faire du mariage et de la famille un élément de stabilité sociale sans qu’il y ait sentiments véritables, l’étude de Repsaet (1981) montre cependant qu’il peut en être autrement. Une étude quantitative originale a été tentée à partir des sépultures sur la famille étrusque (Nielsen, 1989). Sur le veuvage et les orphelins dans le monde romain, on se reportera maintenant à l’étude fondamentale de Krause (1994-1995) qui est à la fois juridique, sociale et démographique, et qui prend en compte les mutations amenées par la christianisation.
Sur la naissance enfin, on rajoutera à nombre d’études signalées plus haut une synthèse pour le monde grec (Demand, 1994) et une étude sur le rythme saisonnier des naissances dans le monde romain, menée à partir des inscriptions (Schaw, 2001). Les naissances multiples ou anormales sont en général considérées avec méfiance (Dasen, 1997). Les naissances illégitimes, elles, ont été examinées principalement dans le monde grec (Konstan, 1993 à partir du théâtre et surtout Ogden, 1996). On notera enfin que le refus de l’enfant a pu être un choix dans le monde romain (Lambert, 1982). Il est vrai que l’adoption pouvait pallier les inconvénients de l’orbitas. Dans le monde grec, celle-ci a d’ailleurs fait l’objet d’études particulières (Rubinstein et al., 1991 ; Rubinstein, 1994 ; Cox, 1995).
Femmes, enfants, esclaves, jeunes et vieux
Les travaux sur la femme ont été extrêmement nombreux depuis une vingtaine d’années, fait auquel les études de genders (par exemple Block et Mason, 1987 ; Winckler, 1990, qui compare les hommes et les femmes ; Berggreen et Marinatos, 1995 ; Koloski-Ostrov et Lyons, 1997) ne sont pas étrangères. Il ne saurait être question, dans un bilan de la démographie, de les citer tous. Les ouvrages les plus importants pour notre propos sont des études générales (Cameron et Kuhrt, 1983 ; Peradotto et Sullovan, 1984 ; Hautey et Levick, 1995) et des synthèses sur le monde grec (Blundell, 1995), égyptien (Pomeroy, 1989), et romain (Rawson, 1986, consacré surtout aux problèmes légaux ; Gardner, 1986), dans lesquelles l’évolution du paganisme au christianisme a été finement examinée (Clarke, 1989 et 1994). Un revue de nombreux travaux est proposée par Rawson (1995) dans un but qui ne laisse pas de côté l’aspect démographique. La mortalité féminine a été mise en rapport avec celle des hommes par Gallo (2001). La virginité enfin a bénéficié d’une étude d’ensemble pour la Grèce ancienne (Sissa, 1987).
Les enfants ont fait l’objet d’une analyse globale dans l’Athènes classique (Golden, 1990) et d’études particulières, notamment sur les premières heures de la vie (Gourevitch, Burguière et Malinas, 1991), sur la puberté (Eyben, 1972), la prostitution des enfants (Krenkel, 1979) et sur leur place dans la famille (Mueller, 1985). Leur passage de la dépendance à l’indépendance a également été examiné (Corvisier, 2001e) de même que l’attitude des adultes à Rome devant la mort de l’enfant (Suder, 2001c).
Sur la vieillesse et les vieillards, on signalera d’abord un important recueil qui concerne à la fois le monde grec et le monde romain (Mattioli, 1995) et une étude sur le vieillissement d’après les sources littéraires (Byl, 1996). Dans le monde grec, les publications ont été nombreuses : signalons Fua, (1979-1980) sur la situation privilégiée de l’Ancien, Finley (1981) – et sa traduction française en 1983 –, sur le rôle joué par un certain nombre d’hommes d’État et d’hommes de guerre âgés, Van Hoof (1983) qui discute le rejet du vieillard devenu débile, Bremmer (1987) sur la vieille femme et Corvisier (1985b) sur l’évolution de la place démographique et du rôle joué par les vieillards et sur les grands-parents (1991b). Dans le monde romain, les recherches ont été moins développées (Suder, 1995, et, 2001a, sur la sexualité des vieillards).
Les conflits de générations ont été abordés dans le monde grec (Eyben, 1991, et surtout Strauss, 1993 ; il est vrai dans l’Athènes classique et notamment à l’époque de la guerre du Péloponnèse) comme dans le monde romain (Hallet, 1984 et surtout Wiedemann, 1989). Toutefois l’élément démographique n’est pas le plus développé dans de telles études.
Enfin les esclaves ont fait l’objet d’une étude concernant le droit du mariage avec des libres (Evans-Grubbs, 1993) et de deux études sur leur vie sexuelle (Kolendo, 1981) ou homosexuelle (Golden, 1984).
Les problèmes pendants
Les plus importants sont les suivants :
  • La surexposition féminine et l’interprétation générale de la démographie grecque.
  • Concernant l’exposition des enfants, les études regardent surtout le monde grec. On peut néanmoins signaler Mayss (1993) qui, à partir de l’examen de la mortalité périnatale observable dans les cimetières britanniques et de la comparaison entre ceux de l’Antiquité et ceux du monde médiéval, arrive à la conclusion que les nourrissons romains étaient victimes d’infanticide ; (on peut le croire ; mais alors, pourquoi les inhumer ?). La pratique spartiate d’eugénisme a été mise en parallèle avec les témoignages antiques sur les peuples barbares (Huys, 1996). Mais l’exposition existait également ailleurs. Malgré Germain (1975) dont le point de vue, très lié aux philosophes, est essentiellement sociologique et Patterson (1985) qui donne les diverses raisons de l’exposition, et qui tous deux sont d’accord sur le fait qu’une quantification est impossible, les autres auteurs tentent de quantifier le phénomène. Les uns arrivent à l’idée d’une surexposition féminine (Golden, 1981, table sur 10 % de surexposition pour ne pas avoir excès de femmes à marier, compte tenu d’un âge au mariage tardif des hommes ; la surexposition féminine, quoique non quantifiée, apparaît aussi chez Pomeroy, 1983). Elle est minimisée par Engels (1980, 1984), qui n’admet au maximum que quelques pourcent de décalage, sauf à entraîner un déclin rapide de la population (ce qu’il ne perçoit pas). Elle est niée par Gallo (1984). On trouvera un résumé du débat dans Oldenziel (1987). C’est en fait une interprétation générale de la démographie grecque qui est en cause. Soit l’exposition, tous sexes confondus, est une réponse à une croissance rapide de la population (Bresson, 1985), soit la surexposition féminine est un moyen de contrebalancer le retard de l’âge au mariage masculin, dans une population à faible fécondité (Brulé, 1990 et 1992, qui part de la constatation d’un déséquilibre des sexes avec forte prédominance masculine et faible fécondité dans les listes de politographie d’Ionie pour reconstruire un modèle démographique similaire à celui de l’Inde, de la Chine ou des Inuits). À cette dernière position, d’autres répondent que ces populations de toute façon se reproduisaient. La solution pourrait être trouvée à la fois dans l’âge au mariage et dans la mortalité due à la guerre. Si les philosophes préconisent un retard de l’âge au mariage masculin, cela veut-il dire que c’était la pratique courante ? Le désir de voir ses petits-enfants allait contre (Corvisier 1991b). D’autre part, la mortalité par fait de guerre était-elle si grande qu’il ait fallu, pour la contrebalancer, une surexposition féminine ? Il semble bien que non (Corvisier 1999b, 2000a, 2002). Reste à évaluer la balance entre surmortalité masculine due à la guerre et surmortalité féminine due aux accouchements. La question n’est donc pas encore tranchée.
  • Le problème de l’espérance de vie et de l’âge moyen au décès dans le monde romain
  • Les travaux sur le sujet varient considérablement selon les sources et les auteurs : 30-35 ans en Afrique (Suder, 1981), moins de 30 à partir des tables de mortalité (Scheidel, 2001), moins encore (Frier, 1982 et 1983), 37,2 ans d’âge moyen au décès dans l’Égypte chrétienne (Boyaval, 1992), guère plus de 25 en Égypte romaine (Bagnall et Frier, 1994). Un âge de 65 ans est cependant jugé normal par les poètes (Andouche et Simelon, 1995) mais ce n’est évidemment pas une espérance de vie. On le voit, les divergences sont grandes. Le croisement de toutes les données permettra-t-il d’avancer ?
  • Le problème du nombre et de la descendance des esclaves
  • Le nombre et la provenance des esclaves, surtout dans le monde romain, sont actuellement des thèmes fort disputés. Le nœud de la question est l’origine même de la population servile : reproduction naturelle ou importation comme adulte. Si l’opinio communis est que les esclaves, à l’image de ceux du monde américain au xixe siècle n’avaient que peu de descendance (on table ordinairement sur 10 %), cette manière de voir a été récemment remise en cause (Scheidel, 1999). Un essai de solution est présenté par Lo Cascio (2002). Pour le monde grec, il y a accord pour trouver que les données contenues par Athénée sont infiniment trop fortes (Corvisier, 2000b ; Sekunda, 2002). Il conviendra inévitablement de se poser le problème de la natalité servile : les inscriptions hellénistiques montrent que les enfants d’esclaves n’étaient pas inconnus.
  • On le voit, les travaux se font de plus en plus nombreux et, par leur variété, il ne le cèdent en rien aux études de démographie historique des périodes bien plus récentes, celles où l’on possède des données chiffrées nombreuses et multiples. Si elles font défaut comme données primaires, on dispose de moyens contournés et de moyens d’estimation. Il convient de ne pas les mépriser. Leur niveau d’ingéniosité est à la mesure de la paucité des sources. Celle-ci explique peut-être également qu’à côté de la démographie quantitative, se soit développée une démographie qualitative novatrice. Par l’interaction de l’une sur l’autre, on peut considérablement progresser. Encore faut-il conserver la mesure, ne pas surinterpréter les sources, dans un monde, l’Antiquité, dont les clés, notamment mentales sont totalement dissemblables des nôtres. On terminera donc par cette évidence : la démographie historique antique ne peut se faire qu’avec la collaboration des Antiquisants, en comprenant dans leur nombre des Antiquisants qui ne soient pas que démographes.
 
Index des abréviations des noms de revues
 
 

AarchSlovActa Archaeologica/Archeolski Vestnik, Lubjana
AARovAtti della Accademia Roveretana degli Agiati, Classe di Scienze Umane, Lettere ed
AAWWAzeiger der Östereichischen Akademie der Wissensch. in Wien, Phil. Histor. Kl.
ABSAAnnual of the British School at Athens, Londres
ACL’Antiquité Classique, Louvain
ACDActa Classica Universitatis Scientarum Debreceniensis, Debrecen
AHBThe Ancient History Bulletin, Calgary
AIVAtti del Istituto Veneto di Scienze, Lettere ed Arti, Classe di Sc. Morali e Lettere
AJThe Archaeological Journal, Londres
AJAHAmerican Journal of Ancient History, Cambridge Mass.
AMAVAtti e Memorie delle Accademie di Agricoltura, Scienze e Lettere di Verona
Anc. Soc.Ancient Society, Univ. cathol., Louvain
Anc WAncient World, Chicago
ANRWAufstieg und Niedergang der Römischen Welt, Wiesbaden
APFArchiv für Papyrusforschung und verwandte Gebiete, Teubner, Leipzig
ARIDAnalecta Romana Instituti, Odense-Rome ; Arti, Rovereto
ASAAAnnuario della Scuola Archeologica di Atene, Rome
ASNPAnnali della Scuola Normale Superiore di Pisa, Cl. di Lettere e Filosofia, Pise
AUFGAnnali dell’Universita di Ferrara, Ferrare
BALBulletin des Antiquités Luxembourgeoises
BAR Int. Ser.British Archaeological Reports, International Series, Oxford Univ. Pr., Oxford
BASPBulletin of the American Society of Papyrologists, New York, Columbia University
BCHBulletin de Correspondance Hellénique, Ecole Fr. d’Athènes, De Boccard, Paris
BCTHBulletin du Comité des Travaux Historiques, Paris
CAH2Cambridge Ancient History, 2e éd.
CBThe Classiccal Bulletin, Saint Louis
C & MClassica e Mediaevalia, København, Glydendal
CEChronique d’Egypte, Bruxelles
CFC (L)Cuadernos de filología clásica. Estudios Latinos, Univ. Complutense, Madrid
CMLClassic & Modern Literature, Terre Haute, Indiana
CPhClassical Philology, Univ. of Chicago
CQClassical Quarterly, Oxford Univ. Pr.
CRAIComptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Brelles Lettres, De Boccard, Paris
CRIPELCahiers de Recherches de l’Institut de Papyrologie et d’Egyptologie de Lille III,
DHADialogues d’Histoire Ancienne, Besançon-Paris
EMCEchos du monde classique, Calgary
ETF (Hist)Espacio, Tiempo e Forma, Revista Fac. Geogr. e Hist., Madrid
FBWFundberichte aus Baden-Wurtenberg, Stuttgart
G & RGreece and Rome, Oxford
GRBSGreek, Roman and Byzantine Studies, Durham, N. C., Duke University
HBAHamburger Beiträge zur Archäologie
HSPhHarvard Studies in Classical Philology, Cambridge Mass.
JAKJahresberichte aus Augst und Kaiseraugst. Liestal, Amt für Museen und Archäol. Basel Landschaft
JHSJournal of Hellenic Studies, Londres
JRAJournal of Roman Archaeology, Ann Arbor, Univ. of Michigan
LECLes Etudes Classiques, Namur
MAIBMemorie dell’Academia delle Scienze dell’Istituto di Bologne, Cl. di Sc. Morali
MEFRAMélanges d’Archéologie et d’Histoire de l’Ecole Française de Rome, Antiquité, Ecole Française de Rome, De Broccard, Paris
O. RomOpuscula Romana, Lund
OJAOxford Journal of Archaeology
PBSRPapers of the Britisch School at Rome, Londres
R.A.Revue Archéologique, Paris
RBPhRevue belge de Philologie et d’Histoire, Bruxelles
RDRevue Historique de droit français et étranger, Paris
RDACReport of the Department of Antiquities, Cyprus, Zavallis, Nicosie
REGRevue des Etudes Grecques, Paris
RELORevue de l’Organisation internationale pour l’étude des langues anciennes par ordinateur, Liège
RSJBRecueil de la Société Jean Bodin, Bruxelles
SALStudi di Antichita, Univ. di Lecce, Congedo
SEStudi Etruschi, Rome
SHHAStudia Historica Historia Antigua, Univ. Salamanque
SOSymbola Osloenses, Oslo
TAPhATransactions and Proceedings of the American Philological Association
VoxPVox Patrum, Lublin
WZ RostockWissenschaftlische Zeitschrift der Universität Rostock, Gesellschaft-und Sprachtwissenschaftlische Reihe, Rostock
ZPEZeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, Habelt, Bonn

 
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