2001
Annales de démographie historique
Enfances : Varia
Le changement caché du système démographique suédois à « l’Époque de la Grandeur ».
Des mariages adolescents aux mariages tardifs
[1]
Lennart PALM
Historiska institutionen, Göteborgs universitet, Box 200, S-405 30 Göteborg, Lennart.Palm@historu.gu.seVérification de la traduction
Raphaëlle Schott
Les calculs fondés sur le recensement des feux entre 1571 et 1699 pour la Suède indiquent une croissance annuelle de 0,6 % en moyenne. Une croissance aussi forte contredit nettement les estimations habituellement acceptées par les historiens. Si on suppose que la période a connu une forte mortalité, il faut par conséquent imaginer une fécondité très élevée. Manquant encore une fois d´informations démographiques supplémentaires sur la fécondité de ces années, on peut essayer de trouver des indicateurs indirects, en particulier, les listes de contrôle fiscal, documents rarement détaillés autour de 1620. Ces listes répartissent la population par âge (au-dessus ou en dessous de 15 ans), par sexe et par état civil. Si on applique, après quelques modifications, la méthode de John Hajnal, on trouve que l´âge des femmes au premier mariage était au maximum de 24 ans, c'est à dire sans doute en réalité d´environ 20 ans. Les listes indiquent aussi que la proportion des femmes adultes non mariées était seulement d´à peu près 30 %. Ces deux résultats laissent penser que la Suède en 1620 est conforme au système démographique qu´Hajnal a qualifié d'oriental ou est-européen. Un âge peu élevé au premier mariage peut aussi être mis en évidence par des sources très crédibles datant d´après 1670, notamment les registres paroissiaux de Orsa. Dans ce cas, mais aussi dans d´autres régions, le système oriental semble avoir évolué vers un système de type occidental autour de 1700. Beaucoup d´informations, dans la seconde moitié du xviiie siècle, indiquent un âge au premier mariage d´environ 27 ans, âge clairement « occidental ». Un système oriental en Suède avant 1700 a rendu possible la forte croissance observée. Mais ces résultats demandent à être confirmés par d'autres. Il conviendra aussi de s'intéresser aux dimensions sociales et économiques d'une telle évolution.
Estimates from household lists between 1571 and 1699 indicate an average annual growth-rate of 0,6% for Sweden. Such a high rate of growth strongly contradicts the dominant opinion among earlier scholars. Considering that the period is known for its high mortality, it implies very high fertility. As there is no precise information on the fertility for that period one must try to find less direct indicators. Here fiscal audit lists, unusually rich in detail, from the 1620s have been used. The lists divide the population by age (above or under the age of 15), by sex and by civil status. If one, after some adjustments, use the method by John Hajnal, one finds that the age of women at first marriage must have been maximum 24 years, that is in reality around 20. The lists also indicate that the proportion of adult women who were not married was as low as around 30%. These two results give the impression that Sweden in the 1620s had a demographic system of the type Hajnal called “East-European” or “Eastern”. A low age at marriage was also corroborated by very credible sources after 1670, the church records of Orsa parish. There, but also elsewhere in Sweden, the Eastern system seems to have changed in direction towards a Western type system around 1700. There is much information from the second half of the xviiith century that shows that the age at first marriage then was around 27 years, a decidedly “Western”age. An Eastern type system in Sweden before 1700 supports the idea of strong growth. But a final confirmation demands further research, also on the social and economic factors behind the transformation.
La croissance sur les quatre à cinq derniers siècles de la population suédoise semble a priori bien connue dans ses grandes lignes. On peut s’en faire une idée rapide grâce au tableau ci-dessous qui fournit des états de la population à diverses dates entre 1571 et 1997. Les chiffres sont le fruit de mes calculs et des statistiques officielles.
Tab. 1
La population suédoise entre 1571 et 1997 (dans les frontières actuelles du pays)
Années Nombre d’habitants Taux de croissance annuel 1571 638 000 1620 856 000 0,60 (1571-1620) 1699 1 362 000 0,59 (1620-1699) 1751 1 781 000 0,53 (1699-1751) 1800 2 347 000 0,55 (1751-1800) 1850 3 484 000 0,81 (1801-1850) 1900 5 136 000 0,76 (1851-1900) 1950 7 042 000 0,64 (1901-1950) 1997 8 848 000 0,49 (1951-1997) Source : Pour la période 1571-1780, voir Palm (2000) ; 1800-1950 : Historisk statistik för Sverige. I. Befolkning 1720-1950, tableaux A 5, A 17 ; 1975-1997. Informations fournies par SCB. Population indiquée pour la fin de l'année.
Mes estimations de la population suédoise à partir de 1699 correspondent à celles déjà réalisées par les autres chercheurs. Il paraît donc peu utile de les commenter ici. En revanche, il est intéressant d’analyser plus en détail la croissance de la population entre 1571 et 1699, période pour laquelle mes résultats divergent de ceux précédemment établis. Le doute est alors permis. Les chiffres révèlent un taux de croissance moyen extrêmement élevé entre 1571 et 1699, d’environ 0,6 % par an. Ce taux de croissance est 3 à 6 fois plus important que celui de 0,1-0,2 % calculés par plusieurs spécialistes
[2]. Il est même plus élevé que le taux de croissance du
xviiie siècle estimé à 0,5 % et s’approche, pour les années 1690 (période pourtant frappée par de nombreuses crises de mortalité), du taux de croissance calculé pour la première moitié du
xixe siècle. Pour cette époque-là, au début de ce qu’on appelle la « transition démographique », la croissance de la population est évaluée à 0,8 % ou plus. Une telle croissance est-elle possible à « l’Époque de la Grandeur » ?
Dans cet article, je souhaite montrer que les calculs établis d’après les méthodes habituelles ne sont pas le seul indice d’une croissance relativement rapide car une forte croissance peut également être déduite du système démographique de l’époque, différent du système d’aujourd’hui.
Une explosion démographique à « l’Époque de la Grandeur » ?
Au xixe siècle, la transition démographique s’accompagne de changements drastiques des mentalités. Les mécanismes proprement démographiques de cette transition sont les suivants : dans un premier temps, la mortalité chute et la natalité stagne. La différence qui se creuse entre le nombre des naissances et des décès entraîne une forte augmentation de la population. Mais avec le temps, le taux de natalité en vient lui aussi à chuter fortement : le taux de croissance diminue pour arriver au niveau de stagnation que nous connaissons actuellement. La figure 1 schématise le déroulement de cette transition.
Fig. 1
La transition démographique suédoise
L’évêque Tegnér, contemporain du phénomène, expliquait que les facteurs du changement étaient « la paix, le vaccin et la patate ». La plupart des chercheurs s’accordent à dire qu’il existait effectivement à l’origine de la baisse de la mortalité, une amélioration de l’alimentation, de l’hygiène et de la médecine. On peut sans doute mettre aussi cette baisse de la mortalité sur le compte d’un affaiblissement des micro-organismes, alors moins virulents. Mais certains chercheurs, comme Christer Winberg et Eli Heckscher, ne sont pas satisfaits de ces explications et pensent qu’il est nécessaire d’envisager ces changements dans une autre perspective. Ils ont vu, derrière cette évolution, l’expression de tout un processus social, caractérisé notamment par une augmentation de la demande de travail causée par la « révolution agraire », à l’origine non seulement de la hausse de la natalité mais également de la chute de la mortalité. Comme l’a expliqué Heckscher à propos des progrès réalisés, entre autres, dans le domaine médical : « Ils sont les moyens mis à profit afin de permettre à la population de survivre pour être utilisée
[3]. » Même si certaines causes de la transition démographique restent encore relativement obscures, il semble que les chercheurs soient d’accord sur ses manifestations : la mortalité baisse tandis que la natalité se maintient à son niveau élevé.
Si la mortalité en baisse est un facteur important qui explique l’augmentation de la population au
xixe siècle, comment comprendre alors la croissance en flèche de la population aux
xvie et
xviie siècles, telle que nous venons de la décrire ? Il est difficile de croire que la mortalité a été moins importante pendant « l’Époque de la Grandeur » qu’aux périodes de paix du
xviiie siècle. La bibliographie regorge d’allusions aux ravages causés par les épidémies et les guerres à cette époque, comme l’illustre ici cette réflexion relativement banale : «
Anno Domini 1603 s’est produite une épouvantable montée des prix dans les campagnes, si bien qu’on ne pouvait pas trouver de grain ; un nombre incalculable de gens sont morts de faim… La peste sévit… Parfois même la diphtérie…
[4] »
Sigurd Sundquist et Jan Lindegren affirment que la guerre, à elle seule, causait la plupart des années un ou plusieurs milliers de morts entre la fin du
xvie siècle et 1721 (la grande guerre nordique prend fin après cette date)
[5]. Ce type de saignée est manifestement plus rare par la suite. Le fait que les épidémies de pestes répétitives cessent dans les années 1710 participe également à la baisse de la mortalité au
xviiie siècle. Mais, s’il est vrai que les progrès de la médecine et la mise en place de la quarantaine ont contribué à cette diminution, il ne faut pas négliger l’impact de l’amélioration, à plusieurs reprises au cours du siècle, des conditions de la vie matérielle.
Notre connaissance du phénomène de la mortalité aux xvie et xviie siècles est lacunaire. Pour pallier ces manques, nous aurions besoin de longues séries d’informations sur le nombre des décès pour une région géographique représentative de la Suède – le taux de mortalité est en général la mesure démographique la plus sujette aux fluctuations. Mais il nous faut souligner ici plusieurs problèmes.
Les registres paroissiaux mentionnant les décès sont habituellement tardifs (on les voit apparaître le plus souvent à la fin du
xviie siècle). Ils accusent un sérieux sous-enregistrement de la mortalité en temps de guerre et de crise. En outre, comparer les taux de mortalité nécessite d’avoir une idée précise de la taille de la population de référence, information qui nous fait a priori défaut. Mais il existe de bonnes raisons de croire que la mortalité à l’Époque de la Grandeur était au moins aussi importante qu’au
xviiie siècle, du moins pour ce que nous en savons
[6].
On sait bien que le
xvie siècle a rompu avec la stagnation démographique du continent à la fin du Moyen Âge et s’engage dans la voie de la croissance depuis les années 1450
[7]. Les chercheurs, qui se sont penchés par la suite sur le développement de l’habitat, ont pu constater une forte colonisation de la Suède au
xvie siècle et au début du
xviie siècle
[8]. La prudence des chercheurs suédois dans leur interprétation démographique de cette expansion de l’habitat se comprend aisément si on considère la difficulté à mettre en relation la forte croissance démographique et les schémas établis. Le « stade primitif » (jusqu’en 1810) du développement de la population suédoise est caractérisé par des taux de natalité et de mortalité relativement élevés, à l’origine « d’un très faible accroissement de la population de quelques pour mille annuel » (Norberg, 1980). La forte mortalité devait entraîner une croissance « lente et irrégulière » de la population, de quelques dixièmes de pour cent seulement, et non pas du double ou du triple, comme mes calculs le laissent supposer (Gaunt, 1976).
Des études locales ont mis en évidence une croissance extrêmement rapide de la population à partir du
xviie siècle – entrecoupée de baisses de dizaines de pour cent qui mettent un certain temps à être rattrapés. La recherche internationale actuelle admet que la population a déjà connu de fortes croissances en des temps plus anciens. En Angleterre, la population augmente en moyenne de 1 % par an entre 1550 et 1600 et de 0,5 % entre 1622 et 1680
[9], dans la province de Hollande en moyenne de 0,83 % entre 1514 et 1622 et de 0,5 % entre 1622 et 1680
[10]. Même si pour d’autres pays, comme la France et le Danemark, la croissance est moindre, les exemples anglais et hollandais témoignent d’une forte croissance dans nos régions d’Europe, quelles que soient les conditions sociales et économiques de l’époque. Est-il possible que la Suède ait connu une croissance aussi marquée que l’Angleterre et la Hollande ?
Le taux brut de mortalité est en moyenne de 27,4 ‰ et le taux d’accroissement naturel de 5,5 ‰, en Suède, dans la seconde moitié du xviiie siècle. Si on juge que le taux de mortalité a été le même aux xvie et xviie siècles et que le taux de croissance de 6 ‰ est bien tel que je l’ai calculé, le taux brut de natalité est logiquement d’au moins 33 à 34 ‰. À la condition qu’il n’existe pas d’immigration nette aux frontières du royaume à cette époque. Mais si on imagine maintenant l’existence d’une mortalité plus forte, chose très probable, et si on y ajoute d’importantes émigrations (de nombreuses armées suédoises sont envoyées sur le continent), il faut du même coup considérer une hausse équivalente du taux brut de natalité. Or ce 34 ‰ est le taux brut de natalité le plus élevé jamais calculé en Suède depuis l’introduction des statistiques en 1749. Pendant la deuxième moitié du xviiie siècle, ce taux n’est que 33,6 ‰ et même entre 1801 et 1850, période de croissance extrêmement rapide, il atteint tout juste 32,2.
Peut-on dire alors que le taux de natalité au xvie siècle était plus important que lors de la grande expansion démographique du xixe siècle ? Le taux de natalité pendant la « transition démographique » du xixe siècle est longtemps resté le même qu’aux siècles précédents (Voir la figure précédente). Ce taux a été souvent interprété comme l’expression d’une forte fécondité, incontrôlée, « naturelle » ou « pré-malthusienne ». Christer Winberg et d’autres chercheurs l’ont cependant démontré : ce taux de natalité n’a rien de spontané ou de naturel. Il est au contraire déjà déprimé par le ralentissement des naissances, dû à l’élévation de l’âge au mariage et à un début de limitation volontaire des naissances (Winberg, 1977).
Il existe malheureusement peu de preuves de l’existence d’un taux élevé de natalité avant la fin du
xviie siècle en Suède (dans ses limites géographiques d’après 1658). Une poignée de paroisses livre cependant quelques informations concernant le nombre des naissances et des décès, en remontant jusqu’à 1620
[11]. Mais ce qui nous fait vraiment défaut est une estimation, pour le
xviie siècle, de la population de référence, qui rendrait les calculs fiables. Même si nous parvenons à exploiter les informations ponctuelles dont nous disposons, il est impossible de les généraliser à toutes les régions. L’impression qui ressort néanmoins de ces données éparpillées est que le taux de natalité devait se situer autour de 35 ‰
[12] (Winberg, 1977).
Si le taux de mortalité était effectivement élevé et si on veut prouver que la population connaissait une croissance importante aux xvie et xviie siècles, on doit alors se tourner vers le facteur positif de la croissance : le taux de fécondité.
Le système de mariage en europe occidentale
En 1965, dans un travail qui attira beaucoup l’attention, John Hajnal constata que l’Europe Occidentale au tournant du xixe siècle, présente un modèle démographique qui diverge pour deux aspects au moins des autres systèmes démographiques dans le monde (Hajnal, 1965). Les caractéristiques remarquables de ce système sont d’une part, un âge au mariage extrêmement élevé et d’autre part, une proportion importante de la population qui ne se marie jamais. Pour Hajnal, le critère selon lequel les femmes qui se marient pour la première fois, sont âgées de « moins de 21 ans », définit l’existence d’un système « non-européen » ou plutôt « européen oriental » (Hajnal, 1965). Si ces femmes ont au contraire « plus de 23 ans », cela prouve que nous sommes en présence d’un système de type « européen occidental ». Hajnal affirme d’autre part que le système de type « occidental » se caractérise par 30 % ou plus de femmes non mariées de plus de 15 ans, contre moins de 20 % dans le système de type « oriental » (Hajnal, 1965).
Le modèle « occidental » a dominé l’Europe à l’ouest d’une ligne imaginaire allant de Saint-Petersbourg à Trieste. À l’est de cette ligne, on se marie plus tôt et la part de la population qui ne se marie jamais tend à disparaître. Ce modèle « oriental » a dominé bien des régions du monde.
Ces deux systèmes ont bien sûr des incidences diamétralement opposées sur la fécondité. En moyenne, les femmes ne peuvent avoir des enfants qu’entre 15 et 45 ans : celles du système oriental mettent à profit toute leur période de procréation, alors que celles du système occidental n’en utilisent que la moitié. La croissance de la population a donc été lente pour les populations occidentales, rapide pour les populations orientales. Le taux de natalité des régions orientales peut être 2 à 7 ‰ plus élevé que celui des régions occidentales, avant l’introduction des formes modernes de contrôle des naissances (Hajnal, 1965). Les conséquences sur la croissance sont considérables.
Il faut introduire ici un autre facteur de différenciation de la croissance : la catégorie de la population féminine qui ne se mariait jamais. On peut comparer les proportions de femmes non mariées par classe d’âge. On trouve ainsi 19 % de non-mariées dans le groupe d’âges 45-49 ans en Suède en 1900, contre 1 % dans les régions de l’Est comme la Bulgarie ou la Serbie (Hajnal, 1965). Si ces femmes non mariées n’ont pas d’enfant, le célibat a alors plus d’incidence encore sur la baisse de la natalité. Et même si beaucoup de femmes non mariées ou célibataires ont des enfants en Suède autour de 1900, il est plutôt rare d’avoir des enfants illégitimes au
xviiie siècle
[13].
Hajnal pense que le système « occidental » se met en place de manière relativement tardive. Pour lui, le système de l’Empire romain était de type oriental. On ne peut pas savoir exactement quand a eu lieu la transformation de ce système, faute de sources. Le chercheur constate que les femmes anglaises des xive et xve siècles se mariaient en moyenne à 17 ans et que cet âge au mariage a augmenté progressivement pour atteindre 24 ans au xviiie siècle. Malheureusement, ces informations concernent une population exclusivement urbaine et non pas la population majoritaire des campagnes (Hajnal, 1965).
Faut-il remonter loin en arrière pour se trouver en présence des grands groupes d’adultes célibataires ou non mariées typiques de l’Europe de l’Ouest ? Bien sûr, nous avons encore une fois à notre disposition quelques données en provenance des villes, mais malheureusement rien pour les campagnes ou pour les années antérieures à 1800. La grande exception reste l’Angleterre de 1377, où la proportion des femmes mariées de plus de 15 ans, pour l’ensemble du pays, est supérieure à 70 %. Cette proportion est à comparer avec celle d’Europe de l’Ouest, qui atteignait seulement 50-55 % en 1850-1910
[14].
Hajnal est obligé de laisser la question en suspens. Mais il est persuadé que le mariage a déjà subi des transformations au
xviie siècle et que les changements, notés parmi les célibataires, ont été amorcés avant le
xixe siècle (Hajnal, 1965). Des recherches récentes confirment le système médiéval conçu par Hajnal mais elles ne précisent pas davantage quand le changement de système a eu lieu
[15].
Hajnal a observé les gains et les déficits causés par la fécondité. C’est là qu’il faut aller chercher les explications de l’étonnante croissance de la population qui caractérise la fin du xvie et le début du xviie siècle. Il est impossible que cette croissance ait été entraînée par une faible mortalité. Selon Hajnal, le changement a probablement eu lieu au xviie siècle. Si nous parvenons à montrer que le système démographique suédois à l’Époque de la Grandeur possède quelques traits orientaux, la croissance de la population que nous avons mise en évidence devient alors plus compréhensible et plus vraisemblable. Commençons par l’âge au mariage.
L’âge du mariage en Suède
L’évolution de l’âge moyen au premier mariage, depuis l’introduction de cette variable dans les statistiques démographiques, est la suivante :
Tab. 2
L'âge moyen au premier mariage en Suède entre 1861 et 1900
Période Hommes Femmes 1861-1870 28,8 27,1 1871-1880 28,8 27,1 1881-1890 28,5 26,8 1891-1900 28,8 26,8 Source : Historisk statistik för Sverige. Befolkning 1720-1950
Comme on peut le voir ici, l’âge au mariage des femmes diminue au xixe siècle. Il n’est pas possible de généraliser cette tendance aux années précédentes, car les données utilisées ici sont tardives et issues d’une époque où de plus en plus de naissances avaient lieu hors mariage.
Pour les périodes antérieures, notre connaissance est plus incomplète. L’historien économiste Christer Lundh a montré que l’âge moyen au premier mariage, pour la plupart des recherches locales réalisées pour la période d’avant 1750, était de 30 ans pour les hommes et de 26 ans pour les femmes, c’est-à-dire un peu plus bas qu’au début du
xixe siècle
[16]. Mais Lundh nuance ses conclusions avec prudence en soulignant que les éléments d’information restent rares et géographiquement mal répartis.
Dans l’idée de disposer d’un matériel plus vaste, Lundh a utilisé les statistiques officielles et la mesure d’Hajnal (SMAM : Singulate Mean Age at first Marriage) pour réaliser son estimation de l’âge au premier mariage sur l’ensemble du royaume.
Lundh pense que l’âge au mariage diminue au début du xixe siècle de manière parfaitement accidentelle et qu’il a même plutôt tendance à augmenter à long terme, malgré certaines variations locales notables (Lundh, 1977). Son bilan de l’évolution de l’âge au mariage en Suède reste prudent. Toutes les études abondent clairement dans le sens d’une prédominance d’un système typiquement occidental. Mais le diagramme laisse entrevoir que la Suède aurait peut-être évolué progressivement vers un âge au mariage de type occidental, c’est-à-dire que le point de départ était un système de type oriental et qu’il est possible que la Suède ait connu le processus décrit par Hajnal.
Fig. 2
L’âge au premier mariage en Suède 1751-1900
Source : Lundh, 1997, p. 17
L’âge du mariage en Suède autour de 1620
Les registres paroissiaux du
xviie siècle sont lacunaires en ce qui concerne l’âge au mariage. Mais il est possible de découvrir l’âge des mariés d’une autre façon. Hajnal a mis au point une méthode d’estimation de l’âge moyen au mariage, fondée sur l’âge des mariés et des célibataires âgés de plus de 15 ans. Cette méthode demande qu’on connaisse le pourcentage des personnes célibataires dans les groupes d’âges quinquennaux (15-19, 20-24… 50-54). On obtient ainsi une pyramide des âges distribuée selon l’état civil
[17]. De telles données sont généralement assez rares au
xviie siècle et celles qui existent sous forme de listes de catéchisation domiciliaire (les
Husförhörslängder) sont mal réparties sur l’ensemble du pays.
Il existe d’autres types de sources, nombreuses et qui couvrent toute la période – les registres de taille. Il est donc tentant d’utiliser ces documents importants, accessibles et de grande qualité pour les années 1620. Ils ont été réunis et publiés par Sigurd Sundquist (Sundquist, 1938). On peut déterminer, grâce à eux, l’état matrimonial des femmes adultes. Ces listes répartissent les femmes selon plusieurs catégories : épouses, veuves, filles et servantes. Les adultes sont, en fonction des sources, âgés de plus de 15 ans ou de plus de 12 ans mais les listes manquent malheureusement d’une division par âge plus fine. En appliquant la méthode d’Hajnal à ces sources incomplètes, j’ai essayé de réaliser quelques estimations de l’âge au mariage.
Nous avons à faire à une époque sans registre d’état civil, où les gens connaissaient leur âge très approximativement et où il était rentable, sur un plan fiscal, de déclarer des âges en dessous des limites d’âge imposables de 12 ans ou 15 ans : on peut soupçonner que la population adulte a été sous-estimée. La transformation physique des jeunes à la puberté a dû faciliter le contrôle des autorités fiscales. C’est pourquoi j’ai choisi de travailler de préférence avec les listes mentionnant la limite d’âge de 15 ans. Selon mes calculs, la proportion des fraudeurs qui jouaient sur cette limite d’âge, est marginale. Même si les femmes locataires (
inhyseskvinnor et
huskvinnor) ne bénéficient pas d’un état civil clair, j’ai découvert que les femmes célibataires et soumises à l’impôt sont regroupées sous les appellations de servantes (
piga) et de filles (
dotter)
[18].
Pour calculer l’âge au mariage, en accommodant la méthode d’Hajnal à ces sources de 1620, il faut faire des hypothèses concernant la distribution en fonction de l’état civil et des différentes tranches d’âge de l’ensemble des femmes. Commençons par l’idée selon laquelle les femmes célibataires (qui n’ont jamais été mariées auparavant) sont distribuées à peu près de la même manière que l’ensemble des femmes. Le raisonnement implique que la proportion des femmes mariées, pour tous les groupes d’âges, est la même que celle de toutes les femmes mariées. L’âge au mariage ainsi calculé est étrangement bas, d’environ 13 ans selon les régions. Mais ce résultat n’est pas vraiment surprenant. L’hypothèse selon laquelle les femmes célibataires sont distribuées par âge de la même manière que l’ensemble des femmes va à l’encontre de tout ce que nous savons du groupe des piga dans l’ancienne société agraire. En effet, ce groupe est composé de femmes en moyenne bien plus jeunes que toutes les autres.
Supposons maintenant que les femmes célibataires ont la même structure par âge en 1620 qu’en 1750 – structure connue de la statistique. L’âge au mariage estimé à 13 ans lors du premier calcul augmente à 21 ans. Ce chiffre, à première vue raisonnable, est en fait irrecevable car rien ne dit en effet que les groupes d’âges étaient les mêmes en 1620 et en 1750. S’il y a effectivement un décalage aussi flagrant entre l’âge au mariage de ces deux époques, c’est qu’il a dû exister d’autres distributions par âge et par état civil : nous aboutissons en définitive à un raisonnement circulaire.
Ces résultats sont assez décourageants. Mais il n’est peut-être pas nécessaire de disposer d’autant de précisions sur l’âge au mariage pour résoudre le problème. Il suffit en effet de connaître l’âge moyen maximum au premier mariage autour de 1620. Si cet âge au mariage est inférieur à celui observé pour le xviiie siècle, l’âge réel était certainement plus bas en 1620. Pour calculer l’âge maximum au mariage, nous partons de l’idée, parfaitement irréaliste, que les femmes célibataires étaient les femmes les plus jeunes de plus de 15 ans et que les femmes mariées étaient les plus âgées. Les femmes célibataires sont donc représentées en bas de la pyramide et les femmes mariées au sommet (Figure 3).
Fig. 3
Pyramide schématique de l’âge des femmes, distribuées selon l’état civil
1) Tous âges connus2) Selon le modèle où seulement toutes les femmes mariées de plus de 15 ans sont connues.
Note. Blanc : non mariées. Noir : mariées.
Pour que l’âge au mariage soit le plus élevé possible, il faut que la proportion des femmes qui ne se marient jamais (pour simplifier les choses, nous retiendrons ici toutes les femmes encore célibataires à 50 ans) soit nulle. Hajnal ne comptabilise que les femmes mariées, ce qui, selon mes suppositions, a tendance à diminuer l’âge moyen au mariage si on augmente la part des femmes qui ne se marient pas.
L’importance des groupes d’âges de 15 à 19, 20 à 24, 25 à 29 ans est évaluée d’après une structure par âge probable. Par prudence, j’ai choisi la composition par âge de la Suède en 1750. Cette structure est évidemment différente de celle de 1620. Tout porte à croire en effet que la pyramide des âges de 1620 était plus plate que celle de 1750. Et une pyramide plus plate fait encore baisser l’âge moyen au mariage. Plusieurs exemples empiriques montrent que, dans le cas de figure où l’espérance de vie est peu élevée et où la croissance est relativement forte, les classes d’âge féminines les plus basses de la pyramide ont tendance à être plus importantes, comparées aux classes d’âge les plus hautes.
Ensuite, les femmes célibataires sont réparties « du mieux possible » du bas en haut de la pyramide dans les différents groupes d’âges. Mais en pratique, les calculs ne concernent que le premier et le deuxième intervalle d’âge de 5 ans. Par exemple, la proportion de femmes célibataires, sur l’ensemble des groupes d’âges d’une région, « remplit » à 100 % la première classe, à 50 % la seconde. Dans les autres classes d’âges, elle est égale à 0 %. Étudions les chiffres de plus près. Considérons, pour une région donnée, un total de 1 465 de femmes célibataires. Si on suppose que le groupe d’âges des 15-19 ans compte 1 000 femmes et que le groupe d’âges de 20-24 ans en compte 980, la part des célibataires représente alors 100 % du premier groupe et 47 % (obtenus par 465/980) du groupe suivant. Toutes les femmes des groupes plus âgés sont tenues pour mariées.
Ce procédé rend les femmes mariées plus âgées au premier mariage qu’elles ne l’étaient en réalité et leur âge au mariage, selon la méthode d’Hajnal, est le plus haut possible. Les résultats obtenus sont les suivants :
Tab. 3
Maximum de l'âge au premier mariage des femmes (Suède autour de 1620)
Régions Âges au mariage maximum Uppland 29,2 Södermanland 25,2 Östergötland 21,9 Kalmar län 23,0 Småland 22,0 Älvsborgs län 23,6 Skaraborgs län 21,3 Värmland 26,3 Närke 25,0 Västmanland 25,9 Certains districts miniers de Dalarna 30,0 Dalarna occidental 23,8 Gästrikland 30,0 Hälsingland 26,7 Medelpad 27,9 Ångermanland 23,8 Västerbotten 19,5 Toutes les régions 24,4 Sources d'information pour les proportions de femmes mariées et célibataires : Sundquist (1938, passim)
Ces résultats sont obtenus à partir de données concernant un peu plus de 125 000 femmes. Le chiffre de 24,4 se situe nettement au-dessus de la limite d’âge de 21 ans pour un système de type oriental. Mais notons au passage que quatre des chiffres régionaux sont proches ou en dessous de cette limite et qu’il est question ici de maxima. L’âge réel au mariage doit être significativement inférieur à ces maxima puisqu’il est fondé sur l’hypothèse irréaliste qu’aucune femme ne devait être mariée avant 25 ans dans la plupart des régions. J’ai procédé à une simulation analogue pour les années 1870, dans laquelle j’ai seulement pris en compte l’âge des femmes mariées et des femmes célibataires de plus de 15 ans : l’âge maximum au mariage est alors de 5 ans supérieur à la moyenne réelle établie par les statistiques. Si la différence entre les calculs est la même en 1620, nous rejoignons ici exactement la limite fixée par Hajnal
[19].
Au regard des chiffres du tableau, il n’est pas sûr à 100 % que l’âge moyen au mariage ait été en général inférieur à la limite d’Hajnal, mais cela paraît vraisemblable. Mais ces chiffres montrent sans aucun doute que l’âge moyen au premier mariage, au début du xviie siècle, devait être en moyenne bien inférieur aux 27 ans valables pour la période suivante et jusqu’au xviiie siècle inclus.
Le lecteur peut le constater : je n’ai procédé à aucun calcul pour les hommes, même si cela était envisageable. Mais le modèle nuptial des femmes est l’élément démographique décisif. Je souhaite néanmoins fournir ici quelques renseignements, récemment publiés, sur l’âge moyen au mariage des hommes. Une recherche a été menée grâce la méthode Hajnal, appliquée à une source qui procède à une division par âge et par état civil – les listes de conscription militaire du nord de la Suède autour de 1640. On a retenu 278 hommes issus de six paroisses de Hälsingland. Il n’est plus ici question d’âge maximum au mariage mais d’un âge moyen réel
[20]. L’âge moyen au premier mariage était de 21,5 ans
[21], résultat encore une fois très proche de la limite d’Hajnal entre Est et Ouest européen. Si cette tendance générale du
xviiie et
xixe siècle, selon laquelle les femmes se mariaient plus tôt que les hommes, était la même en 1640, il n’y a aucun doute quant au système qui prédominait.
En outre, une partie des sources descriptives évoque aussi un âge moyen au mariage plus jeune qu’aux époques précédentes. À propos d’un paysan du nom de Håkon Håkonsson et de sa femme, Ingeborg, un des protocoles judiciaires du canton de Kinnevald en 1621 raconte : « Il existe ici à la frontière (entre la Suède et le Danemark) la fort mauvaise habitude d’envoyer ses enfants se marier ailleurs. Ils sont si petits et si jeunes qu’ils ne savent ni ne comprennent ce qu’est le mariage, ni quels sont leurs devoirs envers Dieu ou leur conjoint. Ainsi Ingeborg, mariée déjà depuis plusieurs années et qui n’a pas encore atteint ses 15 ans et Håkan Håkansson, qui n’a pas encore 18 ans
[22]. » (Troels-Lund, s.d.)
Au début du xviie siècle, au Danemark, il arrive que le peuple des campagnes demande les fiançailles de fillettes de moins de huit ans. En 1639, les fiançailles d’une jeune paysanne de 12 ans ont été acceptées, mais pas celles d’une fillette de 9 ans. Les prêtres étaient en effet plus restrictifs que les paysans à cet égard (Troes-Lund, s.d.). La nature humaine étant ainsi faite, on peut imaginer que les enfants fiancés cédaient souvent à la « chair » directement après la puberté des jeunes garçons, ce qui entraînait une grossesse peu de temps après celle des jeunes filles.
Proportion de non-mariées en Suède autour de 1620
La recherche n’a traité la question qu’à l’échelle locale. Je ne mentionnerai aucune référence ici. Je préfère me pencher directement sur les sources plus exhaustives des années 1620 pour découvrir ce qu’elles nous apprennent.
Des données concernant la répartition par âge et état civil ont été collectées pour la première fois en Suède lors du recensement de population de 1870. Gustave Sundbärg a réalisé une reconstruction pour les années 1750-1870
[23].
Le nombre de femmes célibataires en Suède, pendant toute cette période, a dépassé de beaucoup la fameuse limite du modèle ouest-européen qu’Hajnal a arrêté à 30 %. Le système est étonnement stable, même s’il a subi des changements marginaux qui lui confèrent un profil plus occidental au xixe siècle.
On peut objecter, à l’instar de certains chercheurs, que si toutes les jeunes filles âgées de 15 (âge fiscal limite) se faisaient passer pour plus jeunes qu’elles ne l’étaient en réalité, elles n’ont pas pu être comptabilisées. Les femmes célibataires sont dans ce cas-là sous-représentées. Peut-être quelques femmes locataires étaient, elles aussi, célibataires. Mais si, en fait, toutes les filles de 15 ans ont été exclues des listes d’imposition – en ne retenant que les aspects vraisemblables de la pyramide des âges, la proportion des célibataires a connu une augmentation de moins de deux pour cent. Il est difficile d’imaginer une fraude fiscale aussi réussie. Les femmes locataires ne représentent que 2 % du total des femmes de moins de 15 ans et une part seulement de ces deux pour cent n’était
peut-être pas mariée. Aucune donnée empirique ne permet d’affirmer que la proportion des femmes célibataires non représentées était plus importante que celle correspondante des femmes mariées. Personne n’a vérifié cela à partir des registres fiscaux ultérieurs. Le fait que, pour toute la Suède, le nombre des femmes célibataires récapitulées dans le tableau 5 soit moins important qu’en 1750-1900 (dans presque tous les cas) est assez plausible
[24].
Tab. 4
Les femmes suédoises de plus de 15 ans, distribuées en fonction de leur état civil, pour certaines années comprises entre 1750 et 1900 (%)
Années Non-mariées Mariées Veuves Mariées+veuves 1750 34,6 50,3 15,1 65,4 1760 34,1 51,8 14,1 65,9 1770 35,9 50,6 13,5 64,1 1780 35,8 50,9 13,3 64,2 1790 36,2 49,5 14,3 63,8 1800 36,2 50,1 13,7 63,8 1850 40,4 46,5 13,1 59,6 1900 41,3 46,8 11,9 58,7 Moyenne pondérée 1750-1900 36,8 49,6 13,6 63,2 Note : On compte une minorité de divorcées parmi les veuves. Sources : Historisk statistik för Sverige. I. Befolkning 1720-1950
Tab. 5
Les femmes de moins de 15 ans, distribuées en fonction de leur état civil, autour de 1620 en %
Régions Non mariées Mariées Veuves Mariées+veuves Uppland 34 62 4 66 Södermanland 25 70 5 75 Östergötland 17 81 2 83 Småland 18 73 9 82 Département de Älvsborg 22 66 12 78 Département de Skaraborg 17 74 9 83 Värmland 28 69 3 72 Närke 25 66 9 75 Västmanland 27 68 5 73 Certains districts miniers de Dalarna 32 60 8 68 Dalarna occidental 22 70 8 78 Gästrikland 39 58 3 61 Hälsingland 29 66 5 71 Medelpad 32 61 7 68 Ångermanland 22 73 5 78 Västerbotten 12 80 8 88 Total des régions 23,5 70,0 6,5 76,5 Note : Les femmes locataires Huskvinnor et Inhyseskvinnor sont incluses dans le nombre des veuves. Sources : Sundquist (1938, passim)
On peut interpréter les résultats du tableau 5 à sa guise. Mais une chose est sûre, c’est que la proportion des femmes suédoises célibataires en 1620 ne dépasse pas la limite d’Hajnal de 30 %. Dans presque tous les cas, les résultats de ce tableau montrent des traits de caractère très orientaux. Les ressemblances sont flagrantes avec l’Angleterre de 1377 où 70 % de femmes de plus de 15 ans sont mariées et 30 % sont célibataires ou veuves (Hajnal, 1965). Une seule conclusion s’impose ici : les deux conditions, qui, selon Hajnal, définissent l’appartenance d’un système démographique au modèle est- ou non européen – un âge au premier mariage bas et une forte proportion de femmes mariées –, sont remplies par la Suède de 1620.
Quand la transformation a-t-elle eu lieu ?
« L’occidentalisation » du système suédois a eu lieu entre 1620 et 1750 ; il s’agit probablement d’un processus de longue durée au cours duquel le système a progressivement renforcé ses caractéristiques occidentales jusqu’en 1790. Cette évolution n’a naturellement pas été linéaire. Les changements dans le système – renforcements ou affaiblissements – ont eu lieu sur des périodes plus courtes. Une étude des sources mettrait certainement en évidence de probables différences régionales. Si nous ne sommes pas satisfait des informations qualitatives, comme celles de la province de Värmland en 1726 dans lesquelles il est dit que les enfants de paysans se mariaient avant que les « fils n’aient 20 ans et les filles 15 ans », il nous reste des possibilités quantitatives. Nous pourrions aussi faire un point plus détaillé sur le glissement d’un système nuptial de « l’Est » à un système nuptial de « l’Ouest ». Il existe pour cela, en tout cas pour une période plus tardive, d’autres moyens que la méthode peu précise de reconstruction des familles à partir des registres de taxation (bien souvent assez incomplets en ce qui concerne les époques plus récentes). Beaucoup de registres suédois de catéchisation domiciliaire, les husförhörslängder, de plus en plus courants dans la seconde moitié du xviie siècle, donnent des informations sur l’âge et le statut du mariage. Dans ces conditions, nous sommes en droit de calculer le SMAM d’après la méthode d’Hajnal, en utilisant les husförhörslängder pour la région de Småland.
L’exemple du tableau 6 montre une fois de plus qu’on se mariait jeune encore à la fin du xviie siècle. On a ici l’impression que la transformation a eu lieu entre 1690 et 1790.
Tab. 6
L’âge au premier mariage des femmes de quatre paroisses de la région de Småland autour des années 1690 et 1790
Småland 1690 1790 Paroisse Lekaryd 24,9 29,0 Linneryd 21,6 25,1 Ljuder 22,7 27,8 Långasjö 21,7 24,5 Ensemble 22,7 26,5 Sources: Ljuder et Långasjö 1699: Ola BLOMBERG, “Sverige, ett land av rasegendomligheter”, C-uppsats HT (2001), Historiska institutionen, Göteborgs universitet. Autres: Emma LINDQVIST, “Giftermålsmönster i fyra småländska socknar under 1700-talet”, C-uppsats HT (1999), Historiska institutionen, Göteborgs universitet.
Il doit exister plus d’une paroisse comme celle d’Orsa en Dalécarlie, où le pasteur, contrairement à ce qui se pratiquait d’habitude, précisait dans ses registres paroissiaux l’âge des conjoints et s’ils avaient été mariés auparavant.
Le tableau 7 met en évidence deux tendances qui sont l’augmentation de l’âge au mariage sur le long terme et le passage progressif d’un modèle de type « Est » à un modèle de type « Ouest ». Il n´y a pas de risque ici que les imprécisions de la méthode d’Hajnal et celles des registres de taxation utilisés faussent les résultats. Ce dernier exemple montre que la transformation est peut-être liée au changement de siècle autour de 1700.
Tab. 7
L'âge au premier mariage des femmes de la paroisse d'Orsa 1672-1851
Période N Min. Max. Intervalle Coefficient de variation Moyenne Médiane 1672-1679 69 15 34 19 0,18 21,1 20 1680-1689 125 15 43 28 0,21 20,8 20 1690-1699 72 15 43 28 0,24 23,5 23 1700-1703 49 15 36 21 0,19 23,6 24 1831-1839 153 15 44 29 0,23 23,9 22 1840-1849 296 15 43 28 0,23 24,2 23 1850-1851 56 17 40 23 0,21 25,9 25 Note : Trois femmes mariées après 45 ans et toutes celles dont des données sont illisibles sur les microfiches utilisées, ne sont pas prises en compte dans ce tableau. Source : Archives de la paroisse d'Orsa, registres de mariages pour 1672-91, 1695-96, 1698-1703, 1831-36, 1839-1851
Quoiqu’il en soit, il devient urgent, pour les historiens, de résoudre le problème du passage d’un système oriental à un système occidental. Beaucoup de sources entre 1690 et 1790, qui attendent silencieusement d’être exploitées, permettent d’espérer une réponse assez précise à cette question.
Les conséquences du système de type oriental
La fécondité
Il existe plusieurs types de mesures possibles de la fécondité dans une population. Ces mesures réclament des sources de qualité, malheureusement rares pour la période qui nous intéresse ici et jusqu’à la fin du xviie siècle. Nous manquons tout particulièrement de données suffisantes sur le chiffre de la population et de tableaux croisés d’après l’âge et l’état civil. Les recherches qui existent sur la fécondité en Suède à la fin du xviie siècle et plus tard, concernent des aires géographiques restreintes. Or, le taux de fécondité est extrêmement dépendant des structures par âge et des migrations possibles dans ces régions. Il est par conséquent difficile de globaliser ces résultats. De nouvelles études sur la Suède seraient bienvenues, car la plupart de celles qui existent actuellement traitent des régions minières, pour lesquelles la croissance de la population a été rapide et les migrations vers les mines et les industries fortes. Il est aussi nécessaire de regarder en arrière pour comprendre les mécanismes du passage d’un système oriental à un système occidental car la transformation est peut-être déjà achevée à la fin du xviie siècle.
Je voudrais maintenant faire un bilan des recherches antérieures, mais aussi présenter les nouvelles estimations réalisées à partir des sources exceptionnellement riches de Södermanland dans les années 1620.
Les chercheurs qui se sont penchés sur la fécondité ont réalisé des mesures multiples. Je me contenterai ici de calculer le nombre d’enfants qu’un groupe de femmes a réussi à avoir avant la fin de sa période de procréation. Leur descendance finale peut être obtenue pour toutes les femmes, mais nous ne tiendrons compte ici que des femmes mariées (avant le xixe siècle, les mères non mariées sont très rares). En France, la fécondité ainsi calculée suit l’évolution représentée par la figure 4.
Fig. 4
Descendance finale en France (1700-1820)
Source : A. Blum, in Histoire de la population française, 2, De la Renaissance à 1789. Paris, 1988
En Angleterre, les chiffres correspondants ne varient pas entre 1550 et 1799. On compte environ sept nouveau-nés vivants par femme mariée entre 20 et 44 ans
[25]. Voici les chiffres suédois.
Le nombre d’enfants a été calculé à l’aide de méthodes et de sources différentes. Les résultats sont pourtant grosso modo comparables.
Fécondité des trois départements de Södermanland en 1628
Pour les trois départements de Södermanland, on a conservé les registres de taille (
kvarntullsmantalslängder) de 1628, dans lesquels on trouve mention de l’âge des enfants, chose rare. Ces sources rendent possible l’estimation de deux chiffres importants de la fécondité – le taux de natalité et le nombre d’enfants par femme à la fin de la période de procréation (descendance finale). Sigurd Sundquist, après quelques ajustements pour le groupe d’âge 0-14 ans, a interprété ces sources de la manière suivante
[26].
Tab. 8
Population dans les trois départements de Södermanland en 1628 calculée par âges
Groupe d’âges Nombre de personnes Proportion en % 0-4 1547 17,0 5-9 1290 14,2 10-14 1345 14,8 15 et + 4893 53,9 Source : Sundquist (1938, 68)
Observons au passage que le groupe des 10-14 ans est curieusement plus important que le groupe précédent des 5-9 ans. Une migration ou une épidémie mortelle (épidémies de maladies infantiles par exemple) peut expliquer cette différence. On dispose de peu d’éléments d’information sur la population des plus de 15 ans, mais on connaît sa distribution par sexe et par état civil. Les listes comprennent au total 1 465 femmes mariées (à l’exclusion des veuves) (Sundquist, 1938).
Le nombre des naissances
On connaît aujourd’hui beaucoup de choses sur le taux de mortalité par âge aux différentes époques et dans les différentes régions du monde. Grâce à ces connaissances, on a construit des tableaux de mortalité qui permettent de calculer approximativement, sous certaines conditions, le nombre des nouveau-nés, si on connaît le nombre de survivants jusqu’à un certain âge. Ceci est applicable à notre région de Södermanland. Si, dans cette région et pour les mêmes classes d’âge, la mortalité était aussi importante qu’au
xviiie siècle, il est possible d’estimer le nombre des naissances à l’aide de la distribution par âge des enfants
[27]. Le chiffre du groupe des plus jeunes est à éliminer d’office, car il s’agit d’une reconstruction de Sundquist. Nous utiliserons à sa place celui des enfants nés le plus près de 1628, c’est-à-dire la classe d’âge des 5-9 ans. Les calculs montrent que ces 1 290 enfants devaient être ceux toujours en vie en 1628, parmi les 1 994 nés 5 à 9 ans plus tôt, c’est-à-dire en 1621. Ces résultats s’expliquent par l’énorme mortalité infantile de l’époque. Les 2 000 enfants environ sont nés dans un laps de temps d’à peu près 5 ans, ce qui implique que presque 399 enfants naissaient tous les ans en moyenne autour de 1621.
Taux de natalité
Si nous faisons le rapport de ces 399 enfants de Södermanland, nés d’après mes calculs autour de 1621, et du chiffre total de la population (pour plus de facilité, nous considérons la population de 1628), nous obtenons un taux de natalité extrêmement élevé de 44 ‰. C’est l’un des taux les plus élevés jamais trouvé en Suède. Au xviiie siècle, il était d’à peine 30 ‰. Les taux du Södermanland témoignent d’une très forte fécondité en Suède au xviie siècle, du moins localement et à certains moments (Hollingsworth, 1939 ; Henry, Pilatti-Balhanna, 1975).
Nombre de naissances par femme
Les sources de Södermanland ne nous livrent aucune information sur l’âge des mères. La méthode mise au point par L. Henry et par l’historien brésilien A. Pilatti Balhana permet de calculer la fécondité cumulée malgré de telles lacunes. On divise le nombre des naissances de certaines années par une moyenne pondérée du nombre des femmes mariées en âge de procréer. Les générations féminines sont une fonction à peu près linéaire de l’âge ; cette moyenne pondérée correspond au nombre des femmes arrivées à mi-chemin de leur période de procréation. En l’absence de données précises, on peut, selon Henry et Pilatti Balhana, estimer cet âge moyen à 30 ans. Le résultat doit correspondre à la descendance finale pour les femmes de 50 ans arrivées en fin de période de procréation. Si, avant calcul, on déduit du nombre total des naissances celui des naissances illégitimes, on obtient alors le taux de fécondité légitime.
Il existe peu d’informations sur les femmes adultes de Södermanland en 1628. Il manque une donnée essentielle à l’utilisation de la méthode de calcul : le nombre de femmes mariées de 30 ans. La seule chose connue est que les femmes mariées devaient avoir plus de 15 ans (vraisemblablement l’âge minimum légal au mariage). Le seul recours reste l’estimation. Faisons une première hypothèse, audacieuse, selon laquelle ces femmes mariées ont la même distribution par âge que les femmes en général (femmes mariées et non mariées) en Suède en 1750.
Grâce aux statistiques officielles, il est possible de réaliser des calculs pour les différentes structures par âge des femmes en remontant dans le temps jusqu’à 1749. Le tableau 9 combine la distribution par âge pour l’année 1750 et nos 2 748 femmes de Södermanland, distribuées de la même manière.
Tab. 9
Structure par âge des femmes suédoises en 1750 et distribution hypothétique correspondante des femmes (de 15 ans et plus) de la région de Södermanland en 1628
Södermanland Âge Structures par âge de toutes les femmes en 1750 Nombre des femmes en 1628 15‑19 0,127 348 20‑24 0,124 341 25‑29 0,117 322 30‑34 0,102 280 Sources : Pour 1750, Hofsten et Lundström (1976). Nombre des femmes de Södermanland en 1628 selon Sundquist (1938, 69)
Cette distribution a-t-elle vraiment un sens ? La structure par âge des femmes mariées n’est évidemment pas la même que celle de l’ensemble des femmes. Les femmes mariées sont en moyenne plus âgées. Nous ne savons toujours rien de plus concernant la part occupée par les femmes mariées de 30 ans dans la population de 1628.
Néanmoins, cette division par âge, en partant de l’idée fausse et irréaliste que toutes les femmes de 30 ans étaient mariées, peut nous donner d´importantes informations. Acceptons pour le moment quelle signifie que cinquante-six femmes adultes appartiennent à la classe d’âge des 30 ans (résultat du rapport 280/5 ; nous travaillons toujours avec des intervalles de 5 ans). Si nous divisons le nombre des 399 enfants nés en 1628 par le nombre des femmes supposées mariées, nous obtenons un taux global de fécondité de 7,1. Nous devons exclure tous les enfants illégitimes si nous souhaitons évaluer la fécondité légitime (Palm, 2000). Il ne reste plus que 385 enfants légitimes. Le taux de fécondité est alors de 6,9.
Le lecteur attentif réagira maintenant s’il se souvient que, selon notre hypothèse, toutes les femmes de 30 ans étaient mariées. Au
xviiie siècle, seulement 70 % des femmes de 30 ans étaient mariées
[28]. Le fait est que chaque diminution de la proportion des femmes de 30 ans supposées mariées augmente le taux de fécondité. Les 385 enfants sont divisés par un dénominateur de plus en plus petit.
Si les femmes mariées sont aussi nombreuses en 1628 qu’en 1750, le taux de fécondité est censé atteindre le niveau extraordinaire de 9,8 ! Nous devons rester prudents, car la pyramide des âges suédoise de 1750 n’est pas la même que celle (inconnue) de 1628 pour les régions étudiées. Mais, en raison d’une mortalité spécifique à certains âges dans de nombreux pays de l’Ouest européen préindustriel, les pyramides de ces époques se ressemblent souvent beaucoup. Les calculs, qui utilisent des modèles de populations stables, montrent aussi que la proportion des 30-34 ans dans la population des femmes adultes en 1628 a dû se situer entre 0,099 et 0,113
[29]. Des proportions identiques en Angleterre entre 1541 et 1596 et dans certaines régions suédoises et danoises, confortent ces calculs (Palm, 2000).
Comme je l’ai déjà expliqué, le chiffre de la fécondité dépend d’une part de la proportion des femmes de 30 ans parmi celles de plus de 15 ans, et d’autre part du nombre des femmes mariées. Ce rapport est généralisé dans le tableau 10. Les marges de sécurité, prises pour estimer la proportion des femmes âgées de 30 ans parmi celles de plus de 15 ans, sont solides.
Tab. 10
Descendance finale dans les trois cantons de Södermanland en 1628 (Nombre calculé à partir de différentes hypothèses concernant la proportion de femmes mariées et la proportion des femmes de 30 ans parmi toutes les femmes de plus de 15 ans)
Proportion des femmes mariées parmi les femmes de 30 ans : ⇒ 100 % 90 % 80 % 70 % 60 % Proportion des femmes de 30 ans parmi les femmes de plus de 15 ans : ⇓ 0,08/5 8,7 9,7 10,9 12,5 14,6 0,09/5 7,8 8,6 9,7 11,1 12,9 0,10/5 7,0 7,8 8,8 10,1 11,8 0,11/5 6,4 7,1 8,0 9,2 10,7 0,12/5 5,8 6,5 7,3 8,4 9,8 0,13/5 5,4 6,0 6,8 7,8 9,1 0,14/5 5,0 5,5 6,2 7,1 8,3
Les premières et les dernières lignes du tableau correspondent à des pyramides des âges extrêmes. La proportion des femmes appartenant à la catégorie des 30-34 ans se situe probablement quelque part entre 0,10 et 0,11 dans les années 1620. Mais combien d’entre elles ont été mariées ? Le raisonnement doit être logique : la part des femmes de 30 ans, si on observe l’âge précoce au mariage et la haute fréquence des mariages, devrait vraisemblablement représenter plus que les 70 % de femmes suédoises de 30 ans en 1750. Le taux de fécondité de nos femmes de Södermanland dans les années 1620 est à trouver parmi les données imprimées en caractères gras.
Le nombre moyen d’enfants par femme dans cette région en 1628 est légèrement supérieur à 7. Il est plus élevé que la plus haute moyenne enregistrée pour le pays, c’est-à-dire celle des districts miniers dynamiques au
xviiie siècle. Tous ces résultats mis bout à bout laissent penser que la Suède, au début du
xviie siècle, connaît un grand dynamisme. Il est difficile de les interpréter autrement que comme les témoins d’un système de type oriental, si on considère encore une fois qu’il existe une forte proportion de femmes mariées et un âge au mariage bas
[30].
La fécondité chez les hommes
Les analyses de la fécondité s’intéressent le plus souvent aux femmes. Ce qui paraît légitime puisque les femmes sont le moteur biologique du système. C’est chez elles également que se trouvent les limites des possibilités biologiques. La fécondité masculine est influencée, entre autres, par le nombre des remariages et la répartition par sexes. Chez les hommes, la période potentielle de procréation est considérablement plus longue que chez les femmes. Néanmoins, une forte fécondité est également visible chez les hommes. Certaines sources font état de 860 hommes décédés entre 1610 et 1749 : les plus vieux sont nés dans la deuxième moitié du xvie siècle et au xviie siècle. Ces hommes vivaient dans le canton de Mark, dans le sud de la région de Västergötland. Socialement, ces paysans sont très représentatifs de la population en général, noblesse et pauvres exclus.
Tab. 11
Enfants survivants par paysan dans le Mark (décès entre 1610-1749)
Mort du père Fils Filles Total des enfants Total des enfants/période 1610-1619 1,72 1,64 3,36 1620-1629 1,95 1,70 3,65 1630-1639 1,88 2,06 3,94 1640-1649 1,94 2,33 4,27 1650-1659 2,11 2,19 4,30 3,90 (1610-1659) 1660-1669 2,13 1,72 3,85 1670-1679 1,69 1,87 3,56 1680-1689 1,62 1,96 3,58 1690-1699 1,63 1,71 3,34 1700-1709 1,19 1,78 2,97 3,46 (1660-1709) 1710-1719 1,69 1,39 3,08 1720-1729 1,78 1,56 3,34 1730-1739 1,69 1,85 3,54 1740-1749 1,41 1,65 3,06 3,25 (1710-1749) Source : Palm (1993, p. 27)
L’évolution du nombre des enfants survivants est claire. Les paysans, qui vivaient fin xvie-début xviie siècle, laissent 20 % de plus d’enfants que ceux en activité dans la première moitié du xviiie siècle.
Nous pouvons constater une très importante croissance de la population et une forte fécondité pendant les périodes les plus anciennes.
Population en augmentation ou en régression ?
Le célèbre démographe suédois Gustav Sundbärg a étudié la croissance de la population en fonction de sa composition par âge. Il discerne un type de population, caractérisée par une grande proportion d’enfants et relativement peu de vieilles personnes. Dans ce cas, la population connaît un développement rapide. À l’inverse, un nombre restreint d’enfants et de nombreuses vieilles personnes sont les signes d’une population en régression. Entre ces deux extrêmes, Sundbärg distingue un type stationnaire dans lequel la population stagne. Le tableau 12 donne des structures par âge prises par Sundbärg comme points de départ pour sa typologie.
Tab. 12
Structures par âge de Söderman comparées au modèle de Sunbärg
Typologies de Sundbärg Âges % de la population totale Progressive Stationnaire Régressive 0-14 40,0 26,5 20,0 15-49 50,0 50,5 50,0 50 et + 10,0 23,0 30,0 100,0 100,0 100,0 Ce qui donne pour la Suède : Âges 1750 1800 1850 1900 0-14 33,2 32,3 33,0 32,4 15-49 49,2 50,2 51,0 47,1 50 et + 17,6 17,5 16,0 20,5 100,0 100,0 100,0 100,0 Source : Historisk statistik för Sverige.1.Befolkning 1720-1950. Tableau A19.
Il est regrettable que les sources autour de 1620 ne permettent pas de disposer du seuil de 50 ans. Elles rendent compte néanmoins des grandes régions de Västergötland et de Dalsland (en 1619), même pour les enfants de moins de 15 ans. Les listes se composent d’environ 53 000 personnes et sont différentes des autres sources de l’époque en ce qu’elles mentionnent aussi les pauvres, les malades et les personnes les plus âgées. Le tableau 13 présente les structures par âge de ces sources et de celles du Södermanland (à partir de 1628) déjà traitées. Le schéma de Sundbärg est adapté à la structure par âge de nos sources.
Tab. 13
La population par âge dans quelques régions suédoises autour de 1620 et les caractéristiques de la croissance selon Sundbärg
Âges 4 cantons de Skaraborg 1619 Dalsland 1619 5 cantons d´Älvsborg 1619 3 cantons de Södermanland 1628 Progessive Stationnaire Régressive 0-14 43 48 47 46 40 27 20 15 et + 57 52 53 54 60 73 80 Source : Sundquist (1938, p. 59, 149, 171). Sundbärg, d'après le tableau ci-dessus.
À la vue de ces fortes proportions d’enfants, notre premier soupçon se porte sur les nombreux jeunes qui sont faussement passés sous la limite fiscale fixée à 15 ans. Mais même si tous les enfants âgés de 15 ans étaient considérés comme plus jeunes, les chiffres ne changeraient que de manière marginale. Il est tout de même un peu simple d’imaginer que les collecteurs d’impôts, d’une région à une autre, d’une paroisse à une autre, n’ont pas su faire la différence entre des enfants de 14 et, par exemple, 19 ans (Friberg, 1971, 1976).
Si la catégorie des adultes n’a pas pu connaître de sous-recensement, comment expliquer celle constatée plus tard dans les registres de taille ? Il est vrai que les adultes sont à la fois plus sédentaires, plus faciles à contrôler que les jeunes intégrés au service domestique ou à ranger dans la catégorie des « plus de 15 ans ». Il s’agit aussi d’adultes qui couraient le risque d’être condamnés à payer une amende. En 1619, il n’existe pas d’âge limite fiscal maximum (le premier est introduit en 1655). Les personnes âgées avaient donc plus de difficultés à frauder que les jeunes. En même temps, les listes de 1619 ne sont pas des listes de routine : elles contrôlent les revenus du paiement de la seconde rançon d’Älvsborg pour les années précédentes. Pour les chercheurs, les informations concernant les adultes sont exceptionnellement plus complètes que dans les registres de taille ultérieurs moins atypiques.
Malgré tout, beaucoup de personnes n’ont vraisemblablement pas été imposées. En particulier dans les manoirs, pour lesquels la noblesse, conformément à ses privilèges, avait réclamé l’exemption de tout impôt royal. Mais les conséquences de ces exemptions ont certainement une incidence plus grande sur le total de la population comptabilisée que sur le rapport enfants/adultes. Les similitudes à cet égard entre les chiffres de 1619, pour les régions de l’Ouest suédois, et ceux, 9 ans plus tôt en Södermanland (il est question d’un impôt tout différent) sont assez révélatrices de la situation.
Les caractéristiques de la population suédoise autour des années 1620 sont par conséquent évidentes. La population augmente à tel point qu’elle sort des cadres établis par Sundbärg pour le xixe siècle. La population suédoise, comparée à celle de l’époque statistique, est caractérisée par un fort dynamisme, du moins autour de 1619-1620.
Möen en 1645 et la Norvège en 1665
Il est possible d’établir d’autres parallèles, sous nos latitudes avant le
xviiie siècle. Les structures de la population ont été étudiées de manière très détaillée pour l’île danoise de Möen en 1645 et pour la Norvège en 1665. Sur l’île de Möen, le taux de natalité est au moins de 37,5 ‰ et 60 % des femmes de plus de 15 ans étaient mariées. L’âge maximum au premier mariage était d’environ 25,5 ans et les enfants de moins de 15 ans représentaient environ 44 %. La fécondité conjugale, mesurée comme ci-dessus, est évaluée à au moins 6,3
[31]. Dans les sources norvégiennes, les enfants de moins de 15 ans représentent 45-50 % de la population en 1665 (Benedictow, 1996).
Il existe une source suédoise très intéressante : la liste de dons de Pâques (
påskamålslängden) de l’église de la paroisse de Luleå en 1559. D’après cette source, la paroisse comptait 3 126 habitants au total. Parmi eux et sur une population adulte de 1 425 personnes, 1 020 étaient mariées, 102 veufs ou veuves, 102 serviteurs ou servantes. Ce qui implique que 45,6 % de la population est composée d’enfants. Si la limite d’âge entre adultes et enfants est fixée à 15 ans, cela implique que 79 % de la population adulte était mariée. Si nous faisons la supposition irréaliste qu’il existait autant de veufs que de veuves, alors 79 % des femmes étaient mariées et 7 % étaient veuves. Le reste représente 26 % de femmes adultes non mariées. Les chiffres sont pratiquement les mêmes que ceux pour la Suède autour de 1620 ! Soulignons que le prêtre, qui a planifié ce recensement, connaissait bien les habitants de sa paroisse pour avoir pu collecter lui-même les différentes contributions. Ce recensement n’a rien à voir avec les listes de la taille introduites au début du
xviie siècle. Le risque de sous-enregistrement des différentes catégories de personnes devrait être minimal
[32].
Les estimations de la population, pour les différentes régions de la Suède (dans ses frontières actuelles) autour de 1571, 1620 et 1699, comparées les unes aux autres, montrent que la population du pays a connu un développement rapide. Au xviie siècle, le taux d’accroissement annuel est deux à trois fois plus important que ce que la recherche a bien voulu laisser croire. Les taux sont presque aussi élevés que les taux correspondants à ceux de l’explosion démographique du xixe siècle. La recherche suédoise en démographie historique a longtemps rejeté ces taux de croissance, bien qu’ils aient déjà été calculés par Hans Forssell à la fin du xixe siècle d’après le relevé réalisé à partir des listes de la première rançon d’Älvsborg en 1571 (Forssell, 1872-1873).
Au lieu d’interpréter raisonnablement les sources, des chercheurs éminents ont cherché à gonfler le chiffre de la population pour le faire correspondre à des taux de croissance « acceptables » pour la période (non vérifié). Par contraste avec les périodes antérieures, souvent considérées comme marquées par un incessant travail dans un monde immobile depuis la période païenne, les bouleversements du xixe siècle ont longtemps été décrits comme uniques du point de vue du dynamisme. La recherche récente a en partie détruit cette image. On a plutôt souligné une certaine instabilité de région en région aussi à des périodes antérieures.
Les chiffres de la population, présentés ici, confirment les nouvelles perspectives : le siècle qui suit 1550 a connu à plusieurs égards un formidable développement, politique, scientifique, économique et religieux. C’est aussi l’époque à laquelle l’Europe de l’Ouest pour un temps a conquis le reste du monde.
La Suède à l’Époque de la Grandeur a-t-elle réellement connu une forte croissance démographique ? Pour comprendre comment cette croissance a pu se produire, il faut analyser la fécondité et la mortalité. L’importante hausse de la population, au début de la transition démographique du xixe siècle, s’explique par une forte chute de la mortalité, alors que le taux de natalité augmente ou stagne encore un moment. Il est difficile d’imaginer un tel schéma démographique pour l’Époque de la Grandeur. La période est marquée par une forte mortalité. La croissance à cette époque est donc due à une très forte fécondité. Mes calculs de la croissance doivent désormais être confirmés par d’autres sources historiques.
Mes recherches m’ont permis de déterminer deux facteurs clefs d’explication de la fécondité : l’âge moyen au mariage des femmes et la proportion des femmes adultes mariées. Un mariage jeune implique une plus longue période consacrée à la reproduction. En outre, plus les femmes mariées sont nombreuses, plus le potentiel de reproduction est exploité.
La société suédoise en 1620, d’après les études réalisées, est marquée par un âge au mariage bas (autour de 20 ans) et par une faible proportion de femmes de plus de 15 ans non mariées (environ 30 %). Ces deux éléments vérifiés sont tout à fait révélateurs d’une forte fécondité mais ne constituent en aucun cas une preuve définitive. Pour obtenir des preuves plus convaincantes, on a étudié la fécondité dans la région de Södermanland. Le taux de natalité y est important (44 ‰) et le taux de fécondité conjugale se situe à un niveau jamais observé par la suite : une femme mariée avait le temps, à en croire les moyennes, d’avoir entre 7 et 9 enfants dans sa vie.
Enfin, les structures par âge ont été examinées pour trois grandes régions de la Suède occidentale et pour la région de Södermanland. Les résultats montrent dans tous les cas de grandes proportions d’enfants (46 % ont moins de 15 ans). La population est obligatoirement en progression, c’est-à-dire qu’elle augmente fortement (voir la définition de Sundbärg). De telles proportions d’enfants, dans les sociétés préindustrielles, révèlent une augmentation du taux de natalité jusqu’à 50 ‰ ! Les sources danoises et norvégiennes de la première moitié du xviie siècle et les données du xvie pour Luleå donnent un nombre d’enfants à peu près identique, ce qui nous conforte dans l’idée que nous avons à faire ici à de vraies structures, et pas à une illusion déduite d’un système d’impôt inefficace. Mais il n’est pas contradictoire de penser que la pyramide des âges pouvait changer fortement à l’occasion d’épidémies mortelles et fréquentes.
Le résultat est la dernière pièce du puzzle. Le taux de croissance, présenté au début de cet article pour les années 1571, 1620 et 1699, est élevé mais s’explique et se trouve confirmé par le comportement démographique de la population, différent de celui connu pour le xviiie siècle et plus tard. Il y a bien eu un changement démographique silencieux et considérable en Suède, quelque part entre la fin du xviie et le début du xviiie siècle. À la différence de l’explosion démographique du xixe siècle, la croissance rapide de la population à l’Époque de la Grandeur a été provoquée par une forte mortalité mais aussi par une plus forte fécondité. Il s’est produit un glissement depuis le système est-européen vers le système ouest-européen, tels que les a définis John Hajnal. Pour dire les choses simplement, le décalage qui existe entre l’âge au mariage et la proportion des femmes mariées signifie que les potentiels biologiques ne sont désormais plus complètement exploités. L’évolution est représentée graphiquement dans la figure 5.
Fig. 5
D’un système « est-européen » à un système « ouest-européen »
Du modèle est européen au modèle ouest européen
À ce stade de l’étude, nous pouvons dire que nous connaissons à peu près le comportement démographique de la population à l’Époque de la Grandeur. Il faut maintenant comprendre les raisons de ce comportement. Un champ de recherches intéressant s’ouvre ici. Quelles forces sociales ont été à l’origine de la croissance de la population pendant les xvie et xviie siècles ? Et plus audacieux encore : pourquoi le dynamisme démographique ralentit-il au xviiie siècle ?
Les mécanismes économiques et sociaux, qui ont entraîné l’expansion connue à L’Époque de la Grandeur, puis le relatif calme démographique qui suivit, sont certainement compliqués à cerner. On peut certainement expliquer l’expansion à l’Époque de la Grandeur par le développement des districts miniers, du commerce lointain, des marchés et d’une spécialisation croissante des régions, phénomènes inséparables et qui se conditionnent mutuellement. Il faudrait aussi analyser les changements de la production et de la vente des céréales.
Cette expansion atteint probablement une sorte de plafond à la fin du xviie siècle, lorsque l’approvisionnement en céréales, à plusieurs reprises insuffisant, fait des milliers de victimes lors de famines. Dans de telles circonstances, la construction d’un foyer chez les jeunes était une prise de risque économique. Il n’y a pas eu de véritable politique de population sous le règne de Charles XI à la fin du xviie siècle. Mais dans la pratique, dans les différentes régions, les changements institutionnels dressaient des obstacles sociaux et économiques devant les jeunes qui voulaient fonder un nouveau foyer et construire une famille. La création des ménages fut rendue plus difficile par l’interdiction de construire des petites maisons et de partager la ferme entre les enfants.
Les règles introduites ont affaibli les droits des domestiques (les contrats de dépendance se multiplient). Dans le même temps, les plus pauvres étaient plus imposés. Les domestiques avaient de plus en plus de mal à économiser de l’argent pour leur futur mariage. Le gouvernement demandait à ce que les fermes fussent rationnellement organisées. Le travail était de plus en plus organisé et contrôlé au détriment des paysans. Ces mesures furent considérées comme prohibitives par la jeunesse, chefs de famille in spe. Il faut ajouter à cela le manque croissant de terres agricoles par opposition à la situation qui caractérisait jusqu’alors les longues périodes de croissance démographique. Le commandement militaire reçut un droit de veto contre les mariages des soldats etc.
D’autres mesures ont été prises dans le même sens. L’État utilise pour cela l’instrument idéologique que représentait alors l’Église orthodoxe luthérienne. Le contrôle de la sexualité prénuptiale et extra-conjugale est renforcé. L’âge moyen minimum au mariage est élevé à très long terme. La loi de Hälsingland est la seule au Moyen Âge qui indique une limite d’âge minimale de 12 ans pour les filles. Cet âge limite était le même que celui imposé par l’Église catholique, qui stipulait que les hommes devaient avoir 14 ans. Dans le code du mariage de 1734, l’âge limite a été augmenté à 15 ans pour les femmes et à 21 ans pour les hommes, puis à 18 ans pour les femmes
[33]. Les effets sociaux culturels secondaires de ces changements ne sont qu’à peine surestimés. Pendant plusieurs années, les jeunes domestiques, hommes et femmes, étaient condamnés à « un purgatoire de misère sexuelle ».
Sous Charles XI, la réforme du partage des terres, qui introduisait un nouveau système fiscal et de recrutement militaire, était fondée sur l’idée que les structures économiques et sociales étaient indéfiniment stables. Mais la population et l’économie obéissaient, comme aujourd’hui encore, à leurs propres lois. La population continuait de croître. Les limites du projet « carolin », dans tous les domaines, ont entraîné un manque de population au milieu du xviiie siècle. La force d’initiative et l’accumulation du capital, nécessaires à l’augmentation de la production, ne se trouvaient pas dans ces foules en croissance de domestiques célibataires, peu motivées et dépendantes. Beaucoup de règles devinrent moins strictes, notamment en ce qui concernait la limitation du droit à la partition des terres et à la fondation de petites fermes.
Les conditions mises en place pour une nouvelle croissance se heurtent rapidement à un plafond économique. De grandes famines frappent à plusieurs reprises le xviiie siècle. Il est impossible d’entrevoir un changement rapide avant les progrès réalisés dans le domaine agricole au xixe siècle. Le défrichement des terres est facilité par l’introduction de la charrue en fer. Les pommes de terre ouvrent de nouveaux espaces agricoles dans les régions forestières. La majorité des obstacles institutionnels, posés sans le savoir par Charles XI contre l’expansion démographique, sont supprimé