2001
Annales de démographie historique
Enfances : Bilan d'une décennie de
recherche
Dix ans de travaux sur l'enfance par Véronique Dasen, Didier Lett,
Marie-France Morel et Catherine Rollet
Histoire médiévale occidentale
Didier LETT
Université de Paris I, 17 rue de la Sorbonne, 75005
Paris
L'histoire de l'enfance au Moyen Âge
[1] s'est en grande partie construite contre
la thèse défendue par Philippe Ariès (
L'enfant et
la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, 1960, rééd.,
1973)
[2]. Dès lors, un
grand nombre d'études consacrées aux enfants médiévaux a cherché à démontrer
qu'entre les
ve et
xve siècles existaient non seulement des
sentiments pour les plus petits mais également un véritable « sentiment de
l'enfance » ainsi qu'un réel souci éducatif. Les nombreux articles de Pierre
Riché écrits pour la plupart entre 1970 et 1995 et les toutes premières
synthèses sur le sujet, publiées au cours de la décennie 1980, sont fortement
orientés dans cette direction, tel, en Allemagne, le livre de Klaus Arnold
(
Kind und Gesellschaft in Mittelalter und
Renaissance, Paderborn, 1980) ou, en France, celui de Danièle
Alexandre-Bidon et de Monique Closson (
L'Enfant à
l'ombre des cathédrales, Lyon, P. U. de Lyon, 1985) qui permettaient
de prendre conscience de la richesse, pour un tel sujet, des sources
iconographiques. Ces études ont mis l'accent sur l'enfant dans sa famille, en
éclairant tout spécialement les relations mère-nourrisson et sur la perception
de l'enfance par les clercs chargés d'enseigner.
La décennie 1990-2000, qui seule nous préoccupe ici, à partir
d'une documentation de plus en plus variée et de mieux en mieux maîtrisée (I),
a connu un essor indéniable des travaux consacrés à l'enfance médiévale comme
en rendent compte les nombreuses synthèses parues (II) ou les chapitres
consacrés à ce sujet dans les ouvrages sur la famille (Le Jan, 1995, Maurice,
1998a, Lett, 2000a et Réal, 2001). Ces dix années ont également permis un
profond renouvellement des problématiques, permettant aux médiévistes de sortir
du problème posé par Philippe Ariès, même si des travaux importants sur le
sentiment de l'enfance, la puériculture et l'éducation ont continué à enrichir
utilement nos connaissances (III). Parmi les nouveaux champs de recherche
apparus, on constate un élargissement des centres d'intérêt pour l'enfant au
sein de la famille et de la parenté. L'enfant n'est plus seulement perçu dans
sa relation à la mère mais également à travers les liens qu'il entretient avec
les autres membres de sa famille (IV). Dans ce domaine, comme dans d'autres,
l'histoire de l'enfance a été nourrie des apports de l'anthropologie (V). Ce
changement de perspective a amené certains historiens à s'intéresser à un
enfant plus grand, à se poser la question de la fin de l'enfance et de
l'adolescence (VI). Enfin, l'accent a été mis sur les accidents et la mort de
l'enfant (VII).
Aux sources de l'enfance médiévale
Il n'est pas inutile de rappeler aux lecteurs les difficultés
particulières que rencontre l'historien travaillant sur l'enfance médiévale car
celles-ci déterminent des approches et des problématiques spécifiques. Les
sources demeurent peu abondantes (surtout celles concernant le haut Moyen Âge)
mais la rareté des gisements documentaires n'excuse jamais les silences de
l'histoire. Surtout, l'absence totale d'enfants qui écrivent et la rareté des
témoignages d'adultes qui se sou-viennent de leur propre enfance, obligent
l'historien à élaborer une l'histoire du regard que les hommes (d'Église
surtout) ont porté sur l'enfant, objet de la parole et du discours d'autrui.
Dès lors, l'enfant est vu « en négatif ». Ses qualités et son comportement sont
d'abord remarqués parce qu'ils sont différents de ceux de l'adulte. Les sources
médiévales autorisent donc moins à faire une histoire de la « réalité » de
l'enfance qu'une histoire des représentations que l'Église et les intellectuels
ont de l'enfance. Mais, l'historien sait désormais que la reconstitution de la
vérité historique passe non seulement par le réel mais aussi par
l'imaginaire.
Ce travail sur le discours oblige le médiéviste à multiplier
les types de sources qui offrent chacun une image particulière de l'enfance,
présentant parfois des écarts de perception extrêmement forts. À l'aube du
xxie siècle, les médiévistes ont appris à
se servir d'une très large documentation pour élaborer l'histoire de l'enfance.
Si les sources écrites restent prédominantes (hagiographie,
exempla, textes littéraires, traités,
procès, statuts, textes juridiques et théologiques, etc.), l'image occupe une
place de plus en plus grande et les fouilles archéologiques permettent un
apport d'informations considérable.
Dans l'ensemble de l'Europe et aux États-Unis, les années 1990
ont été marquées par la rédaction de synthèses, conséquence de l'essor général
des recherches effectuées sur l'enfance médiévale. La première a été celle de
Sulamith Shahar (1990), centrée sur les quatre derniers siècles du Moyen Âge.
Rédigé par une historienne israélienne, l'ouvrage offre l'avantage d'échapper
relativement à la problématique antiariésienne et, par conséquent, d'insister
également sur les visions négatives de l'enfance en utilisant un corpus de
sources très hétérogènes dont la très riche documentation hagiographique. Ce
livre a le mérite également de diversifier l'éducation en fonction des milieux
sociaux auxquels appartiennent les enfants. La même année paraissait en Italie,
le livre d'Angela Giallongo (1990), qui couvre les dix siècles médiévaux,
faisant appel à des documents très variés mais qui, en partie à cause d'un plan
fautif, permet mal de dégager les principales évolutions de la période. Entre
octobre 1994 et février 1995, Pierre Riché et Danièle Alexandre-Bidon
organisaient à la Bibliothèque Nationale de France une très riche exposition
sur le sujet qui a connu un large succès et a donné lieu à la parution d'un bel
ouvrage (Riché et Alexandre-Bidon, 1994), comportant une iconographie de grande
qualité et qui, très complet sur l'enfant dans sa famille, sur l'éducation et
l'apprentissage, lui aussi, aborde l'ensemble de la période médiévale. Trois
ans plus tard, Danièle Alexandre-Bidon et Didier Lett (1997), proposaient une
nouvelle synthèse, dans une optique différente puisqu'accueillie dans la
collection « La Vie quotidienne » chez Hachette. L'ouvrage embrasse les dix
siècles médiévaux (en consacrant une part importante au haut Moyen Âge, période
trop souvent délaissée dans les études sur l'enfance médiévale), insiste sur
tous les âges de la vie (en particulier la fin de l'enfance et l'adolescence)
et prend en compte également l'enfance des filles. Il tente de saisir l'enfant
dans tous ses lieux de vie (famille, atelier, école, château, champ, etc.) et
utilise beaucoup les apports récents de l'archéologie. L'ouvrage de Nicholas
Orme (2001) représente la première synthèse sur l'enfance médiévale du
xie au xvie siècle en Angleterre, de la naissance
à l'adolescence. Il apporte de nombreux et neufs détails sur les jeux et les
jouets et, plus généralement, la vie matérielle.
Dans l'ensemble de ces synthèses, les sources purement
littéraires sont peu ou mal traitées alors que de nombreux et riches articles
de littéraires, parfois depuis le début des années 1980, ont été publiés. Le
récent ouvrage de Jens N. Faaborg (1997) présente l'intérêt de proposer des
extraits de textes où l'enfance est mise en scène mais comporte de très
nombreuses erreurs et de graves lacunes et surtout ignore tout ce qui a paru
sur l'enfance depuis 1985.
Dans les deux synthèses (qui se présentent davantage comme une
série d'éclairages sur tel ou tel aspect de l'enfance) les plus récentes
consacrées à l'histoire des jeunes et à l'histoire de l'enfance, publiées
d'abord en italien chez Laterza puis aux éditions du Seuil (Levi et Schmitt,
1996 ; Becchi et Julia, 1998), la période médiévale est représentée par les
contributions de Elliott Horowitz (1996) qui fait le point sur les jeunes juifs
en Europe entre 1300 et 1600, thème encore mal connu (Bonfil, 1996 et Marcus,
1997)
[3], de Christiane
Marchello-Nizia (1996) sur les jeunes dans la littérature courtoise,
d'Élisabeth Crouzet-Pavan (1996) sur la jeunesse italienne de la fin de
l'époque médiévale et de Michel Pastoureau (1996) sur les modes de
représentations des jeunes, des deux sexes, dans l'image médiévale. Les
chapitres du volume consacré à l'enfance et concernant le Moyen Âge ont été
rédigés par Egle Becchi (1998a et b), Michael Goodich (1998), utilisant la
riche vie de sainte Élisabeth de Hongrie (1207-1231) et par Christiane
Klapisch-Zuber (1998a). Toutes ces contributions sont d'une très grande
richesse mais privilégient l'extrême fin du Moyen Âge et laissent complètement
dans l'ombre les périodes antérieures au
xiie siècle.
Terminons ce tour d'horizon des synthèses récentes par quatre
ouvrages qui, bien qu'issus de thèse ou se donnant pour but (et pour titre) un
aspect particulier de l'enfance, tendent à la synthèse par l'ampleur des thèmes
traités ou par la diversité de la documentation utilisée. Pour étudier
l'enfance, Michael Goodich (1989), exploite la littérature hagiographique, tout
particulièrement les vies de saints, en ayant bien conscience que les enfants
éclairés ici sont très spécifiques puisqu'ils sont d'abord des saints (parfois
même in utero) avant d'être des
enfants, comme le montre également le très beau recueil d'articles intitulés
Bambini santi, rappresentazioni dell'infanzia e
modelli agio-grafici (Benvenuti Papi et Giannarelli, 1991). Aux
États-Unis, a paru le livre de James A. Schultz (1995). L'auteur étudie
l'enfance et la jeunesse dans les textes narratifs en moyen haut allemand
(romans, vitae, contes pieux, sermons
et chroniques). Il centre son étude autant sur les filles que sur les garçons
et s'intéresse aux qualités et aux rôles narratifs des enfants et des
adolescents, proposant une typologie des enfances dans la littérature étudiée.
Selon James A. Schultz (à qui on reprochera d'ignorer de trop nombreux ouvrages
récents sur le sujet), l'enfance n'est pas une catégorie de la culture
médiévale car elle est assujettie à des genres supérieurs : le sexe et le
groupe social. Deux ans plus tard paraît le livre de Didier Lett (1997a), issu
d'une thèse de doctorat. Comme le titre du livre l'indique les sources
hagiographiques (françaises et anglaises) sont fortement sollicitées (elles
font l'objet d'un travail sériel). Mais l'auteur a utilisé également d'autres
sources narratives, tels les fabliaux ou les exempla et une documentation normatives (statuts
synodaux, coutumiers, traités de médecine ou de pédagogie). Le mérite de cet
ouvrage est de remettre en cause l'idée de la pauvreté du vocabulaire de
l'enfance et de proposer une synthèse sur la diversité des attitudes et des
comportements à l'égard de l'enfance, nettement distingués en fonction de
l'âge, du sexe et du rang dans la fratrie, dans la famille biologique (où le
rôle du père est revalorisé), dans la famille « spirituelle » et dans les
familles recomposées. Exploitant également le très riche gisement documentaire
que représentent les récits de miracles des xiiie-xve siècles, Ronald C. Finucane (1997),
étudiant 600 enfants miraculés (du ventre maternel à l'âge de quatorze ans) met
l'accent sur les dangers de la naissance, les accidents d'enfants et surtout
les réactions de la famille lorsque les tout-petits sont en danger, en faisant
de louables tentatives afin de différencier le nord et le sud de
l'Europe.
Ces synthèses ont pu voir le jour au cours de la dernière
décennie grâce à de très nombreuses études plus ponctuelles sur tel ou tel
aspect de l'enfance médiévale.
Grossesse, accouchement, relations mère-enfant et
éducation
La conception (Bestor, 1991), les rites pour attirer la
fécondité (Haas, 1996), la grossesse, l'accouchement (Blumenfeld-Kosinski, 1990
; Greilsammer, 1991 ; Stoertz, 1996), la mortalité infantile (Gavitt, 1996) le
rôle de la nourrice (Klapisch-Zuber, 1990) et la toute petite enfance, dans le
sillage des pistes ouvertes par les études de Danièle Alexandre-Bidon, ont
continué, au cours de cette dernière décennie, à susciter des travaux. Sylvie
Laurent (1989) utilise surtout la littérature médicale tandis que Myriam
Greilsammer (1990) étudie essentiellement les xve et xvie siècles, à partir d'un fonds
inexploité d'archives flamandes (traités, livres de raisons, ordonnances
municipales et coutumes) d'une grande richesse. Les études sur l'allaitement et
l'alimentation (Alexandre-Bidon, 1990), les jeux (Mehl, 1997 et
Alexandre-Bidon, 1999) se sont affinées. Dans l'ouvrage récent de Louis Haas
(1998), c'est encore la petite enfance (florentine) qui est à l'honneur à
travers l'étude de la grossesse, de l'accouchement et des soins donnés aux
premiers âges. Des articles, publiés plutôt au début de la décennie, analysent
les relations mère-enfant (Lorcin, 1990a et 1990b).
L'éducation a continué à susciter des travaux divers (Riché,
1991b) : le rôle de la mère dans l'enseignement de la foi (Riché, 1992 ;
Alexandre-Bidon, 1992 et Bériou, 1992), l'apprentissage de la lecture (D.
Alexandre-Bidon, 1989), les conseils donnés par les pédagogues (Sigal, 1990 ;
Lett, 1990 ; Régnier-Bohler, 1993 ; Garin, 1998). Dans le cadre d'un colloque
interdisciplinaire qui s'est tenu à Grenoble en 1997, quelques médiévistes se
sont penchés sur les croquemitaines (Boyer, 1998, Alexandre-Bidon et Berlioz,
1998 ; Klapisch-Zuber, 1998b). Les travaux de Nicolas Orme, auteur déjà prolixe
dans les années 1980, sur l'éducation et la culture des enfants nobles anglais
se sont poursuivis (Orme, 1995 et 2001). Les petites écoles ont fait l'objet de
quelques travaux (Pibiri, 1998). L'éducation des princes qui bénéficient,
surtout pour la fin de l'époque médiévale, d'une belle documentation, a permis
un certain nombre d'articles (Turner, 1990 ; Raynaud, 1993b et Sommé, 1994) et
le travail très récent de Nathalie Blancardi (2001)sur l'école, les loisirs, le
milieu familial des enfants nobles à la cour de Savoie au
xve siècle, à partir de sources
comptables. La prise en charge et l'éducation des enfants par l'Église a donné
lieu à quelques travaux. Pierre Riché (1994) a montré la manière dont les
novices étaient traités au cours du Moyen Âge central. Mayke De Jonc (1996) a
réalisé une belle synthèse sur l'oblation, pratique qui consiste à placer un
enfant, dès l'âge de six ou sept ans, au monastère pour qu'il devienne moine.
La remise en cause dès le ixe siècle, le déclin à partir du
xie siècle puis la disparition définitive
de l'oblation irrévocable à la fin de l'époque médiévale (Berend, 1994) sont
liés aux changements qui affectent les ordres monastiques mais traduisent sans
doute également une évolution dans la perception de l'enfance.
La petite enfance, bénéficiant d'une documentation plus
abondante, a continué à faire l'objet d'études mais dans des optiques
différentes. On s'est davantage intéressé aux accidents et à la mort des
enfants (voir ci-dessous) ainsi qu'à la très forte valorisation et
spiritualisation de l'infans, être qui
ne parle pas (qui fari non potest)
mais qui, par son innocence, vient parfois révéler un message divin aux hommes
(Berthon, 1993 ; Lett, 1997a et c). Le culte rendu aux saints Innocents rend
compte de cette forte spiritualisation (Berthon, 1997) et des images
d'affection mère-enfant que l'on cherche à véhiculer (Raynaud, 1993a).
Enfance, famille et parenté
Dans les études portant sur les relations enfant-adulte, un
renouvellement s'est dessiné pendant cette dernière décennie. En effet, des
travaux ont porté sur les liens que l'enfant entretient, non seulement avec sa
génitrice, mais aussi avec les autres membres de sa famille et de sa parenté.
Tout se passait comme si, jusqu'à la fin des années 1980, l'enfant ne pouvait
être étudié qu'avec sa mère. On pourrait ici reprendre à notre compte la phrase
de Michelle Perrot, observant l'histoire des femmes : « Le bloc mère-enfants
est conçu comme inséparable sans que soit envisagée la possibilité d'une
divergence possible de ses composantes individuelles » (Perrot, 1998). Les
études des dix dernières années ont donc permis de décentrer le regard et
d'observer les pères, non pas dans leur fonction d'autorité (éducation,
punition) perçue à partir des sources juridiques mais, s'appuyant sur une
documentation ayant un ancrage sans doute plus fort dans la réalité, en
éclairant leur participation à la vie affective de leurs enfants (Krötzl, 1989
; Lett, 1993, 1995b et c, 1997c et d, et 2000b ; Itnyre, 1996 ; Payan, 1997 et
2000 ; Maurice, 1997 ; Alexandre-Bidon, 1997 ; Weill, 1997 ; Bohler, 1997 ;
Hanska, 1997, Grossel 1997, Berlioz, 1997) L'ouvrage récent de Louis Haas
(1998), insiste, lui aussi, grâce à la riche documentation des
ricordanze, sur l'attitude des pères
florentins à l'égard des petits. Ces travaux permettent assurément de revoir
l'image traditionnelle du père médiéval. La remarquable étude de Jérôme Baschet
(2000) sur l'image du sein d'Abraham, apporte également beaucoup sur la manière
dont l'homme du Moyen Âge pensait la paternité et percevait l'enfance.
Comme souvent, l'histoire met d'abord au centre de ses
préoccupations les rapports de domination. Cette affirmation est vérifiable
pour l'histoire du monde ouvrier (subordination au patron), de la paysannerie
féodale (subordination au seigneur) ou des femmes (subordination à l'homme).
Elle est également applicable à l'histoire de l'enfance (subordination aux
parents). Comme l'historiographie récente s'intéresse d'avantage aux
solidarités ouvrières, paysannes ou féminines, l'histoire de l'enfance
s'oriente, elle aussi, vers l'étude des sociabilités enfantines
(Alexandre-Bidon, 1999 et Lett 1999b). Dans ce champ nouveau, les relations
adelphiques ont donné lieu à quelques articles portant sur la fonction de la
sœur aînée, souvent « mère de substitution » (Lett, 1993), l'importance des
écarts d'âge entre les membres de la fratrie (Lett, 2001b) et plus généralement
sur les liens qui unissent les frères et les sœurs (Lett, 1998b).
La réinscription de l'enfant dans sa famille et sa parenté, qui
a permis une étude plus diversifiée des liens de l'enfant avec d'autres «
partenaires » familiaux, doit beaucoup à l'essor de l'anthropologie
historique.
Regard anthropologique sur l'enfant
Durant la dernière décennie, l'influence de l'anthropologie sur
les travaux des médiévistes spécialistes de l'enfance et de la famille a été
déterminante. En particulier, elle a permis de ne pas seulement considérer la
famille biologique mais de s'intéresser à la parenté baptismale. Le premier
sacrement qui intègre l'enfant au monde chrétien a continué à faire l'objet
d'études (Gy, 1990 ; Riché, 1991a ; Cramer, 1993), mais surtout, la parenté
baptismale a donné lieu à divers articles (Jussen, 1992 ; Hass, 1989 et 1995) ;
les rôles réels et symboliques des parrains et marraines ont été mis à
l'honneur, dans une optique anthropologique par Agnès Fine (1994). Un autre
chantier relatif aux parentés « fictives » ou « additionnelles » a été ouvert :
l'adoption. D'abord, pour le haut Moyen Âge, par le livre de Bernhard Jussen
(1991) et, pour la fin de l'époque médiévale, par un article d'Andrée
Courtemanche (1990), puis par le beau livre de Franck Roumy, issu d'une thèse
de droit (soutenue en 1994) portant sur l'adoption dans le droit savant du
xiie au xvie siècle (F. Roumy, 1998 a) puis, dans
des perspectives plus larges, par un numéro de la revue
Médiévales (Lett et Lucken, dir., 1998
; Guerreau-Jalabert, 1998 ; Garcia Marsilla, 1998 ; Kuehn, 1998 ; Lett, 1998a ;
Maurice, 1998b ; Roumy, 1998b et Santinelli, 1998). La très grande majorité de
ces travaux remet en cause l'idée défendue pourtant par de nombreux historiens
dans le sillage des travaux de Jack Goody, celle « d'une longue éclipse de
l'adoption » entre l'Antiquité et la Révolution. Sous des formes et avec des
finalités différentes de celles que connaissait le monde romain, dans une
société profondément chrétienne, l'adoption des enfants a continué d'exister
dans le droit comme dans la pratique. Signalons également, toujours sur ce
riche sujet, le collectif dirigé par Mireille Corbier (Adoption et fosterage, 1999) qui pose bien, non
seulement la question de l'adoption mais également, dans une visée nettement
anthropologique, celle de la circulation des enfants en société traditionnelle
(Goldberg, 1999 ; Guerreau-Jalabert, 1999 et Klapisch-Zuber, 1999a).
L'anthropologie a permis également aux médiévistes d'interroger
les textes sur les modes de transmission symbolique à l'intérieur de la
société, de la famille et de la parenté. Ainsi, des études anthroponymiques ont
été menées, en particulier sur la manière dont se transmet et circule le «
prénom » (Klapisch, 1990 et 1999b). Également, très influencé par les travaux
des anthropologues, Didier Lett (1997d) a travaillé sur les modes de
ressemblance entre le père et le fils à la fin du Moyen Âge.
Grands enfants et adolescents
Si la petite enfance a été la mieux étudiée jusqu'alors, des
travaux récents mettent l'éclairage sur l'enfant plus grand. On a déjà signalé
précédemment, le colloque intitulé « Quand l'enfant grandit » (2001, à
paraître) où les médiévistes étaient représentés (Bidon, 2001 et Lett, 2001b)
et l'ouvrage de synthèse consacré aux jeunes dans l'Occident médiéval (Levi et
Schmitt, 1996). Il n'est pas anodin que le dernier chapitre de la plus récente
synthèse, celle de Nicholas Orme (2001), soit centré sur la manière dont les
jeunes quittent l'enfance et s'intègrent au monde adulte. Barbara Hanawalt,
dans un remarquable travail à partir des
coroners'rolls anglais, avait déjà permis
d'éclairer les grands enfants dans la paysannerie anglaise
[4]. Elle a poursuivi ses travaux en les
centrant sur la bourgeoisie londonienne de la fin du Moyen Âge (Hanawalt,
1993). À partir de documents d'archives (testaments, registres municipaux,
statuts de métiers, etc.), elle étudie en détail les orphelins, les apprentis
et les domestiques. Le numéro collectif qu'elle a dirigé (Hanawalt, dir., 1992
avec les contributions de Chojnacki, 1992 et Reyerson, 1992), ainsi que les
travaux de James A. Schultz (1991 et 1995) ont permis de poser une véritable
interrogation sur l'existence ou non d'une « adolescence » au Moyen Âge. Les
contrats d'apprentissage (Michaud-Fréjaville, 1993), les
vitæ (Goodich, 1989 ;
L'Hermite-Leclercq, 1992) et les récits de miracles (Lett, 1997a) montrent
qu'au Moyen Âge existe un groupe d'âges spécifique entre l'enfance et le monde
adulte où se jouent et se construisent l'identité et l'autonomie de l'individu,
souvent dans une opposition violente au monde adulte. Accompagnant l'essor que
connaît l'histoire des femmes, le passé des jeunes filles s'éclaire. On étudie
la manière dont leur corps est perçu par le monde des clercs (Lett, 1996) ou
par les médecins (Moulinier, 2000), les sévices qu'elles endurent pendant les
guerres (Vincent-Cassy, 2000), la manière dont elles sont dotées en vue de leur
mariage (Chabot, 2000) et les conditions des apprenties (Beghin, 1996). C'est
également sur le monde du travail qu'est centré le numéro 30 de la revue
Médiévales, dirigé par Alessandro
Stella (
Les dépendances au travail,
1996) qui permet de voir combien les enfants, comme les femmes, ont fourni une
main d'œuvre gratuite ou très bon marché, combien cette population a été
exploitée et non rémunérée, combien elle a longtemps échappé aux statistiques
sur le travail.
C'est aussi en partie aux problèmes des apprentissages qu'a été
consacré le premier colloque international de Montpellier (CRISIMA), tenu en
novembre 1991. Il regroupe trente-deux contributions centrées sur les
xiie-xve siècles français qui ont permis
d'éclairer les modes de transmissions aux jeunes de connaissances ou de
savoir-faire à des fins professionnelles (Jehel, 1993 ; Le Jan, 1993 ;
Michaud-Fréjaville, 1993), de porter une réflexion sur l'enfance et
l'adolescence des héros dans la littérature (Combarieu, 1993 ; Labbé, 1993 ;
Pastré, 1993), d'observer la manière dont l'enfant devient ou ne peut devenir
adulte (Ferroul, 1993) et de montrer la diversité des supports, des instruments
et des méthodes pédagogiques en privilégiant la transmission de connaissances
en dehors du cadre « scolaire », un peu mieux connu des médiévistes.
L'intérêt porté sur la fin de l'enfance amène également à
s'interroger sur les groupes de jeunes et la violence qu'elle suscite en
particulier en milieu urbain. C'est une des pistes ouvertes par le très beau
livre de Ottavia Niccoli (1995).
L'enfance en danger : accident, abandon et mort
Au Moyen Âge, la mortalité infantile et enfantine est très
élevée. Parmi la documentation dont le médiéviste dispose pour traiter de
l'enfance, de nombreux textes portent sur ces moments dramatiques de
l'existence. Aussi, les récits de miracles, les lettres de rémissions, les
coroners’rolls anglais permettent de
riches études sur les accidents d'enfants (Gordon, 1991 ; Krötzl, 1989 ; Sigal,
1997 ; Lett, 1998c ; Finucane, 1997) en repérant les lieux des dangers et les
réactions des proches.
Les études concernant l'abandon des enfants (surtout centrées
sur la fin de l'époque médiévale qui bénéficie de sources plus abondantes,
notamment celles des institutions hospitalières qui accueillent les enfants
délaissés) se sont poursuivies. L'ouvrage de John Boswell paru en 1988 mais
traduit en français en 1993 (Boswell, 1993), même s'il suscite de nombreuses
critiques, fait une large part à l'époque médiévale. Quelques articles (Sigal,
1992 ; Otis-Cour, 1993) et un ouvrage important basé sur une riche
documentation (Gavitt, 1990) évoquent l'accueil de ces enfants dans les
hôpitaux qui se développent à la fin du Moyen Âge.
Enfin, la mort de l'enfant a retenu bon nombre d'historiens
durant cette décennie. On a travaillé sur les modes d'énonciation de la mort
dans les textes hagio-graphiques (Lett, 1997c), la manière dont elle est
enseignée aux enfants (Alexandre-Bidon, 1993a), le développement d'une liturgie
funéraire spécifique (Treffort, 1997b) et les stratégies de deuil mises en
place par les parents. Dans un beau livre, Margaret L. King (1994) a montré la
difficulté du vénitien Jacopo Antonio Marcello d’accepter la mort de son fils
de 8 ans en 1461 ; il dut rassembler lettres, oraisons, traités de consolation,
poèmes rédigés par les plus grands humanistes de la péninsule italienne pour
tenter de se consoler. C'est sans doute en liaison avec la mise en place de
processus complexe de deuil, qu'à la fin du xiie siècle, dans un contexte de
bouleversement de la géographie de l'au-delà (naissance du Purgatoire), un
nouveau lieu se met en place, le limbe pour enfants (limbus puerorum), destiné à accueillir les
enfants morts sans avoir reçu le baptême. Auparavant (depuis saint Augustin),
ces derniers étaient condamnés éternellement aux flammes de l'enfer. Désormais,
même s'ils ne bénéficieront jamais de la vision béatifique, ils échappent aux
peines infernales (Lett, 1995a, 1997b et 1999a). Pour ce qui concerne le
devenir du corps de l'enfant, les textes certes peuvent nous aider à mieux
comprendre le souci de la sépulture chrétienne (Biget, 1997 ; Treffort 1997a)
mais surtout, dans ce domaine, les fouilles archéologiques ont permis de
montrer le soin attentif apporté aux tombes d'enfants (Alduc-Le Bagousse, 1997
; Séguy, 1997), de s'interroger sur les lieux de sépultures spécifiques des
immatures (Niel, 1997 ; Bonnabel, 1998), de réfléchir sur la
sous-représentation des enfants dans certaines nécropoles du haut Moyen Âge
(Garnotel et Fabre, 1997 ; Treffort, 1997c) et de nous aider à mieux cerner les
types de maladies et d'accidents dont étaient victimes les plus petits (Mafart,
1997 ; Awazu, 1997) ou la croissance des enfants (Le Horse, 1991). S'ouvre là
un champ considérable d'informations qui, pour être vraiment efficace,
nécessite une collaboration étroite entre archéologues et historiens.
Ce bref tour d'horizon a permis de mesurer l'essor et la
richesse des productions des médiévistes sur l'enfance au cours de la dernière
décennie. De nombreuses pistes de recherches ouvertes demandent à être
poursuivies et approfondies (liens horizontaux au sein de la famille,
sociabilité enfantine, relation père-enfant, parentés fictives, etc.). Des
champs entiers restent à explorer : relations enfants-grands-parents, enfants
malades ou hospitalisés, maltraitance, enfants dans la guerre…etc. Sans aucun
doute, d'autres chantiers s'ouvriront durant la première décennie du
xxie siècle.
[1]
La revue
Histoire de
l'Éducation a déjà proposé deux bilans portant sur ce thème :
Alexandre-Bidon (1991) et Sigal (1999). On peut également lire l'introduction
des
xvie Journées de Flaran : Riché et
Alexandre-Bidon (1997).
[2]
Cette spécificité de l'historiographie de l'enfance médiévale
est particulièrement nette en France.
[3]
Signalons, toutefois un numéro spécial de la revue
Provence historique consacré à la
famille juive au Moyen Âge, t. XXXVII, fasc. 150, octobre-décembre
1987.
[4]
Voir les chapitres de
The Ties
that Bound. Peasant Families in Medieval England, Oxford University
Press, New York, 1986.