Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.2701131006
284 pages

p. 223 à 251
doi: en cours

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Comptes rendus

no 102 2001/2

2001 Annales de démographie historique Enfances : Comptes rendus

Comptes rendus

Mireille CORBIER (dir.), Adoption et fosterage, Paris, De Boccard, De l'Archéologie à l'histoire, 1999, 392 p.

Issu d'une table ronde tenue à l'Institut finlandais de Paris en juin 1993, cet ouvrage collectif se trouve à la confluence de plusieurs disciplines comme de plusieurs modèles épistémologiques. Dans la société occidentale, la réflexion sur l'adoption a été longtemps dominée par la référence au modèle romain, car cette pratique était courante dans les familles de l'Antiquité romaine. Désignant la « mise en nourriture » ou « en éducation », le fosterage est au contraire un concept anthropologique susceptible de concerner les cultures les plus diverses. Mireille Corbier, la spécialiste française la plus éminente de la famille romaine à l'heure actuelle, a décidé d'articuler ces deux modèles pour comprendre l'évolution de certaines pratiques familiales en Occident de l'Antiquité jusqu'à nos jours. La liste des dix-neuf collaborateurs associe des historiens à des anthropologues, ethnologues et sociologues de façon à confronter le point de vue de l'ensemble des sciences humaines. Bien que centré sur l'Occident, l'ouvrage fournit des éléments de comparaisons avec d'autres régions du globe, grâce à l'apport de communications sur Byzance, l'Extrême-Orient ou l'Afrique de l'Ouest (5 sur 19).
Après une introduction de M. Corbier, qui constitue en fait un véritable exposé méthodologique, l'ouvrage se décompose en six parties, dont les titres illustrent la richesse des thèmes abordés. Il retrace tout d'abord l'évolution de l’adoption, qui disparaît en Occident au Moyen Âge avant de resurgir à l'époque contemporaine (« Adopter ou non »), puis s'interroge sur les motivations des adoptants (« Que transmettre par l'adoption ? ») et l'impact de la pratique sur les relations affectives. Centrée sur le fosterage, la quatrième section (« Nourrir ») ouvre la question des parentés de substitution et le problème des rôles parentaux, dont l'étude clôt le recueil. En réalité, ces thématiques voisinent le plus souvent au sein d'un même article, ce qui confère à l'ensemble une réelle unité conceptuelle. Il est donc aisé de dégager des lignes de force qui courent à travers tout l'ouvrage.
Les raisons de la disparition de l'adoption après la chute de l'Empire romain se trouvent au cœur des interrogations. Cette disparition fut bien réelle même lorsque les apparences donnent l'impression contraire. Certains rois mérovingiens « adoptèrent » quelquefois des parents, mais il s'agissait d'un simple mot pour désigner des stratégies politiques sans lien réel avec la procédure juridique de l'adoption romaine (B. Jussen). Dans une étude de référence, Jack Goody avait expliqué le phénomène par la politique de l'Église qui aurait cyniquement discrédité l'adoption pour récupérer les legs des familles sans héritier. Unanimes dans leur rejet de cette hypothèse, les auteurs insistent plutôt sur la montée d'une nouvelle conception aristocratique de la parenté, fondée sur le sang et sa transmission. Obsédée par son « sang », la noblesse occidentale s'est interdit de faire appel à l'adoption, au détriment même de son propre intérêt. Pour des raisons similaires, la noblesse de cour japonaise à l'époque de Heian (ixe-xiie siècles) recourait rarement à l'adoption (S. Mauclaire).
Ce fut la Première Guerre mondiale qui débloqua la situation, aussi bien en France (A. Burguière) qu'en Finlande (A. Pylkkänen), car elle mit les préoccupations natalistes au premier plan et posa le problème du sort des orphelins de guerre. Ce revirement confronte l'historien à un autre thème essentiel, les motivations de l'adoption. La situation actuelle, liant le succès de l'adoption à l'amour de l'enfant, n'a rien d'un schéma universel. Cette pratique a été instrumentalisée par des stratégies très diverses. Dans l'Athènes classique, l'adoptant organisait ainsi son futur culte funéraire que seul un fils, et non un collatéral, pouvait assurer (L. Rubinstein), alors que la Chine ancienne se préoccupait d'assurer la continuité de la lignée, le chef de la branche aînée adoptant un membre d'une branche cadette de sa famille pour lui « succéder » (F. Lauwaert). À Rome, le droit permettait les combinaisons les plus complexes, car l'adoption se conjuguait avec l'émancipation (abandon de la puissance paternelle). Un homme pouvait à la fois émanciper son fils tout en adoptant son petit-fils, remaniant ainsi sa parenté dans un but patrimonial (J. Gardner). En règle générale, l’intérêt de l'adoptant primait sur celui de l'adopté.
Dans les sociétés ignorant ou rejetant l'adoption, le fosterage lui a-t-il servi de substitut ? Au centre du recueil, la question organise l'articulation entre les deux pratiques. Toutes les sociétés ont connu le fosterage, aussi bien celles qui favorisaient l'adoption que celles qui la désapprouvaient. À Rome, on nommait alumnus un enfant nourri et élevé par des adultes différents de ses parents. De statuts et d'origines variés (ce n'étaient pas forcément des esclaves ou des enfants trouvés), ces alumni entretenaient avec leurs « parents » des relations affectives très fortes, bien qu'ils n'aient jamais été confondus avec les enfants, en termes d'héritage ou de « piété » filiale (S. Dixon, H.S. Nielsen). Le Moyen Âge occidental a préféré utiliser le terme nutritus (« nourri ») pour désigner des enfants donnés à des monastères pour y devenir moines (oblats) ou des jeunes confiés à un suzerain pour y recevoir une éducation chevaleresque (A. Guerreau-Jalabert).
Mais il faut se tourner vers d'autres pratiques pour trouver les substituts les plus convaincants de l'adoption. Dans l'Europe moderne, les hôpitaux recueillaient les enfants abandonnés puis les plaçaient dans des familles d'accueil, aussi bien à Lyon (A. Burguière) qu'à Paris (K. Gager) ou en Italie (C. Klapisch-Zuber, G. Delille). Les foyers d'accueil nouaient avec les enfants des relations de nature familiale, mais ils voyaient souvent en eux une force de travail et ne leur accordaient pas les mêmes droits qu'à leurs enfants en matière d'héritage ou de dot. En Italie, c'est l'hôpital qui conservait la puissance paternelle sur les enfants. Il est possible que la rareté des hôpitaux soient l'une des causes de la pratique massive du placement des jeunes comme serviteurs dans les grandes maisons dans l'Angleterre de la fin du Moyen Âge (J. Goldberg). La même ambiguïté se retrouve dans les rapports entre adoption et parrainage. En Occident, le parrainage crée un lien de parenté spirituelle mais n'entraîne pas de transfert d'enfants (A. Guerreau-Jalabert, A. Fine), alors qu'à Byzance, la procédure d'adoption fut de plus en plus influencée par le rite du baptême (R. Macrides).
Ces interrogations débouchent sur une mise en question de la notion de « parent ». Elle combine toute une série de rôles (naissance, nourriture, éducation, identité juridique, transmission d'héritage) que la société occidentale contemporaine associe, mais qui peuvent très bien être exercés par des personnes différentes (E. Goody). Cette réalité est rappelée fortement par les articles dus à des ethnologues. En Malaisie, les Malais aiment adopter des bébés chinois (après achat), mais l'adopté garde des liens avec ses parents biologiques lorsqu'il les connaît (J. Massard-Vincent). La même constatation se révèle tout aussi pertinente pour le monde romain. Sous l'Empire, les adoptés par testament mêlaient les éléments onomastiques de leur famille biologique à ceux de leur père adoptif (O. Salomies). Il est du coup fort contestable que la « circulation » des enfants romains, entraînée par le fosterage et les divorces (moins par l'adoption qui se pratiquait surtout entre adultes), leur ait causé des troubles de la personnalité (S. Dixon). Une telle conclusion incite évidemment à une confrontation encore plus large avec d'autres disciplines comme la psychanalyse. C'est dire la richesse de la démarche authentiquement pluridisciplinaire qui a présidé à l'élaboration de cet ouvrage.
Christophe BADEL

Ilaria TADDEI, Fanciulli e giovani. Crescere a Firenze nel Rinascimento, Florence, Leo S. Olschki Editore, 2001, 370 p.

Le travail d’Ilaria Taddei se trouve à la croisée d’une histoire sociale, culturelle, religieuse, politique et institutionnelle dont la ville de Florence est le cadre, et sa jeunesse masculine la principale protagoniste. À la charnière entre la fin du Moyen Âge et la Renaissance, du début du xive siècle à la fin de la période républicaine, Florence innove par l’organisation de confréries pour la jeunesse, qui montrent la reconnaissance par la société florentine de la spécificité d’une tranche d’âge et ont pour objectif principal d’en discipliner et d’en contrôler les membres, en vue de leur intégration future dans la communauté politique de la cité.
L’auteur s’inspire des travaux de R. C. Trexler sur les confréries de jeunes et leurs rituels collectifs en tant qu’ils se substituent à la famille dans l’éducation des jeunes gens, et de ceux de R. F. E. Weisman sur le rôle des confréries dans la vie politique florentine pendant la Renaissance. Sur les traces de ce dernier, Ilaria Taddei insiste néanmoins sur la spécificité des organisations destinées aux adolescents, qui sont le principal objet de son étude.
Mais avant d’entrer dans le détail des confréries, une première partie fait le point sur les « conceptions des âges de la vie et leurs reflets sociaux ». À travers l’étude de la terminologie des âges en usage à Florence à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance ainsi que des représentations et des schémas théoriques qui s’y rapportent, Ilaria Taddei nuance d’une part l’hypothèse de Philippe Ariès sur l’imprécision du vocabulaire désignant l’enfance et la jeunesse, et d’autre part met l’accent sur le succès à Florence des conceptions héritées d’Isidore de Séville, qui distingue clairement six âges de la vie : l’« infantia » (de la naissance à sept ans), la « pueritia » (de sept à quatorze ans), l’« adulescentia » (de quatorze à vingt-huit ans), la « iuventus » (de vingt-huit à cinquante ans), la « gravitas » (de cinquante à soixante-dix ans), enfin, la « senectus ». La définition juridique des âges à Florence et le rôle des institutions locales dans la naissance de la notion d’âge, au sens numérique du terme, se lisent concrètement à travers les différents types de majorité. Majorités fiscale, militaire, politique, vestimentaire, autant de seuils qui montrent le rôle de la législation communale et de l’organisation de la vie publique dans la cité dans la définition et la distinction des âges de la vie des Florentins. L’étude des « modèles de comportement et de la discipline sociale » montre l’association qui s’opère entre les deux premiers âges de la vie, caractérisés par l’incapacité intellectuelle. Puis, à une adolescence définie comme un âge critique, succède la jeunesse, moment propice à tous les dérèglements des sens. À chacune de ces étapes correspondent des caractéristiques fondées sur la médecine des humeurs, qui se traduisent par la nécessité d’éduquer, de discipliner, d’équilibrer les excès. L’auteur montre si ce n’est la « découverte » de l’enfance et de l’adolescence par les humanistes, du moins la valorisation dont ces âges de la vie font l’objet dans les traités de pédagogie ou les œuvres des « marchands-écrivains » (mercanti-scrittori), soucieux de veiller à la bonne et efficace éducation de leurs enfants, afin de les socialiser. L’éducation est également une préoccupation des hommes d’Église, qui promeuvent la préparation des enfants à la confession, par l’intermédiaire de la catéchèse. Exaltant la fonction purificatrice des enfants, Savonarole veut en faire des modèles de sainteté, instruments de la purification des mœurs des Florentins. Plus tard, à l’heure de la Réforme catholique, l’accent est mis sur la discipline du corps et le contrôle des gestes.
La fondation des confréries de jeunesse, « societates puerorum, adulescentium et iuvenum », montre surtout qu’à Florence, la distinction entre ces âges de la vie était faite de manière explicite. Il s’agit clairement d’une exception florentine, puisque dans aucune autre ville italienne on ne trouve un tel réseau de confréries aussi précoce : plus d’une dizaine à la fin du xve siècle. La seconde partie du travail d’Ilaria Taddei est par conséquent consacrée à l’étude de la naissance, de l’organisation et des fonctions sociale et religieuse de ces confréries. Parrainées par les autorités religieuses (en particulier sous le pontificat d’Eugène IV), elles furent également fréquentées par Savonarole qui, sans elles, n’aurait certainement pas eu le même succès dans la cité toscane pendant les années de sa prédication. L’attitude des autorités civiles vis-à-vis des confréries varie au xve siècle au gré du climat politique. Cependant, les organisations destinées à la jeunesse furent moins touchées par les interdictions que celles des adultes, considérées comme une menace politique bien plus importante. Les Médicis s’emploient en particulier à en prendre le contrôle, au moyen du parrainage, mais aussi de l’appartenance personnelle, comme ce fut le cas pour la compagnie de S. Giovanni Evangelista. À travers l’étude quantitative des caractéristiques des confrères de la compagnie de la Purificazione, Ilaria Taddei met en évidence les tranches d’âge concernées par l’appartenance à ce type d’organisations : plus de 50 % des membres ont entre quatorze et seize ans. Le croisement des sources (notamment les listes des membres et les castati florentins) permet de déterminer l’origine sociale des confrères et leurs profils socioprofessionnels. Les confréries sont un reflet assez fidèle de la diversité de la société florentine, même si au cours du siècle les représentants des catégories sociales élevées acquièrent une représentation supérieure. La confrérie est une société en miniature, dans laquelle la jeunesse florentine pouvait « se familiariser avec le système électoral de la cité, intérioriser la valeur sociale de l’âge et apprendre l’exercice du pouvoir politique ». À côté de la boutique et de l’école, les confréries constituent donc un des lieux de la formation masculine. Mais elles ne se résument pas à cette fonction, dans la mesure où leur rôle réside également dans la mise en scène d’un modèle idéal de comportement social et religieux, celui de l’enfant ayant atteint la sagesse, sans avoir perdu son innocence.
Une des nombreuses qualités de la démonstration d’Ilaria Taddei est de veiller à maintenir un équilibre entre l’étude quantitative concrète des confréries et la mise en évidence de leurs fondements théoriques, de leurs visées politiques, voire utopiques.
Aliocha MALDAVSKY

Mathias GARDET, Alain VILBROD, Les Orphelins-Apprentis d’Auteuil. Histoire d’une œuvre, Paris, Belin, 2000, 303 p.

« Une institution chrétienne au service des jeunes en difficulté familiale ou sociale, ou en danger moral », c’est ainsi que se définit l’œuvre selon le P. Brottier, un de ses fondateurs. Cette œuvre, les Orphelins Apprentis d’Auteuil (OAA), née au xixe siècle et toujours active au xxie, possède une renommée auprès d’un large public, même si celui-ci n’en connaît pas forcément le réel fonctionnement, et a fortiori l’histoire. Celle-ci d’ailleurs, sauf célébration des grands hommes de la fondation, les pères Roussel et Brottier, n’avait, avant cet ouvrage, pas vraiment été entreprise. Les deux auteurs, un sociologue et un historien, en tentant de garder une certaine « hauteur de vue » ont voulu y remédier et montrer les caractéristiques de l’institution. Toute la période est embrassée, depuis 1866 jusqu’aux années 1970, toutes les maisons et annexes de la fondation sont évoquées pour rendre compte de ce passé, montrer le développement de l’œuvre, les ajustements nécessaires et les adaptations au temps présent. L’ouvrage se compose de deux parties : la première propose une histoire au fil des directeurs et de leur politique et la seconde une analyse de l’identité des OAA au travers des relations entre l’œuvre et l’extérieur, qu’il s’agisse des autorités dites de tutelle (congrégation, Église, État) ou bien des voisins des différentes maisons, mais aussi au travers de la vie menée par les enfants et des projets des maîtres. À chaque fois les auteurs mettent l’accent sur les mutations selon les directeurs et sur l’inscription de l’œuvre dans les différentes époques.
Les archives des OAA, très nombreuses et très riches, ont été complétées par des visites des maisons, des entretiens avec des anciens « orphelins » ou des membres du personnel. Elles racontent l’histoire de la croissance et des adaptations constantes de ce qui est devenu très tôt une véritable « entreprise », multipliant les annexes, puis les maisons, les formations, le nombre des enfants accueillis, et en conséquence les membres du personnel. S’il n’y avait que six enfants dans la maison de la rue La Fontaine de Paris à la création, on comptait dans les années 1950, 3 000 orphelins répartis sur dix-neuf établissements dans toute la France.
L’ouvrage insiste sur la forte identité des OAA et la volonté toujours marquée par les directeurs de préserver son indépendance et ses principes fondateurs. Ces derniers tiennent en peu de mots : formation professionnelle et prise en charge totale de l’enfant à partir de 12-13 ans (en pension) dans une œuvre qui doit rester une, ce qui suppose une bonne dose de centralisation pour garder la cohésion entre des maisons très différentes et éloignées les unes des autres. Le projet d’éducation en profondeur nécessite le placement en internat qui, aux yeux des directeurs, permet seul d’inscrire le travail sur la vie et les esprits des jeunes gens dans la durée et d’en attendre des effets positifs. Au fil des années ce qui allait de soi, le placement des enfants, est devenu un cap plus difficile à maintenir dans le contexte nouveau de l’après-guerre. L’environnement familial étant dans cette période revalorisé aux dépens des orphelinats traditionnels, de forts soupçons se développent à propos des pensionnats. Un décalage se fait sentir alors entre les aspirations de la société, les demandes de l’État et les idées de l’œuvre. Le malaise deviendra plus grand encore dans les années 1970, il culminera avec un scandale médiatique en 1973, et nécessitera entre autres choses de gros efforts de rénovation des maisons : installation de boxes dans les dortoirs, démultiplication des salles à manger. De même, l’enseignement professionnel se fera dans des écoles plutôt qu’en apprentissage chez un patron, mais toujours dans le même esprit.
En effet, depuis les origines, la formation professionnelle des enfants est au cœur des objectifs de la fondation. Dans les premiers temps de l’œuvre de la première communion, on avait songé à cette formation pour prolonger le séjour des garçons laissés à eux mêmes dans la rue. Cependant, on proposait déjà un apprentissage qui dépassait largement l’enseignement d’un métier puisqu’on pensait leur dispenser une éducation complète sur plusieurs années. Pour les hommes de l’œuvre, au tournant des xixe et xxe siècles, il fallait former des ouvriers chrétiens. Dans l’entre-deux-guerres, la mise en apprentissage s’est poursuivie avec, pendant un temps, une double orientation vers le travail industriel et agricole. L’orientation industrielle est définitivement prise dans les années 1960. L’enseignement technique entre dans l’œuvre qui en fait reconnaître les qualités et les diplômes par l’Éducation nationale.
Les OAA ont toujours entretenu un sentiment d’appartenance très fort parmi les « orphelins » et les personnels. Cette identité repose en partie sur une séparation d’avec le monde extérieur et sur des pratiques cérémonielles propres. Une certaine distance existe toujours avec l’extérieur, par peur de se voir envahir ou bien de perdre son identité. Se crée alors un petit monde plus ou moins replié sur lui-même, comme le suggèrent les entretiens avec les anciens. De nombreux liens familiaux se nouent entre les gens du dedans, on se marie sur place, ou bien on revient y travailler. Mais si l’on reste entre soi, c’est aussi qu’il est difficile de devenir indépendant pour les anciens « orphelins ». À tel point que l’on reste quand on ne sait comment faire autrement. Ce repli s’observe également, du côté de la direction, dans les difficultés à accepter les syndicats, étrangers à la tradition de l’œuvre, ou bien dans la volonté de créer sa propre formation d’éducateurs ou de chefs d’atelier. Mais quand, par exemple, il s’agit de procurer aux enfants le meilleur de la technique pour leur travail, l’œuvre sait ouvrir ses maisons et accueillir le monde extérieur. De même, cette fondation religieuse s’est ouverte peu à peu aux laïcs (le premier directeur laïc fut Jean Gosselin en 1973), aux enfants non orphelins (en 1975, la moitié des enfants n’appartiennent plus à cette catégorie) ou non catholiques.
L’esprit de la maison s’exprime particulièrement lors de la fête du fondateur où l’on célèbre les qualités de l’œuvre, ou bien lors des cérémonies patriotiques dans l’entre-deux-guerres, enfin dans les gymnases dès le début du siècle, puis sur les terrains de football après 1950. Les défilés des fanfares permettent aux enfants de se montrer, d’impressionner par leur savoir-faire les autres, ceux du dehors ; le foot reprendra le flambeau en quelque sorte. En renforçant l’idée d’identité collective, le sport a travaillé à l’intégration des garçons aussi fortement que d’autres aspects de la vie communautaire.
L’étude sur les âges, les profils sociaux précis des enfants, les modes de placement par les familles, la justice, les organismes caritatifs, est esquissée à grands traits dans cet ouvrage qui, dès lors, semble en appeler à une étude plus approfondie. À plusieurs reprises, les auteurs montrent la richesse de leur terrain d’investigation qui s’ouvre sur l’histoire de l’Église, de la politique sociale de l’enfance, des réseaux philanthropes et d’action sociale, et appellent à de nouveaux travaux sur cette institution originale. Il faut espérer qu’ils auront éveillé l’attention d’autres chercheurs.
Isabelle ROBIN-ROMERO

Edwin BLACK, IBM et l’Holocauste. L’alliance stratégique entre l’Allemagne nazie et la plus puissante multinationale américaine (traduit de l’américain par Odile Demange), Paris, Robert Laffont, 2001, 595 p.

L’ouvrage raconte en quinze chapitres l’histoire de la participation consciente d’IBM à l’Holocauste – directement et par l’intermédiaire de ses filiales – et de sa complicité avec la machine de guerre nazie. L’auteur, Edwin Black, journaliste d’investigation, spécialisé dans l’étude des fraudes industrielles, déclare avoir abordé ce projet comme une enquête ordinaire sur l’attitude d’une grande entreprise, à la différence près que cette attitude a pesé sur la vie et la mort de plusieurs millions d’individus. Ayant vu, au musée américain de l’Holocauste, une trieuse IBM avec ce seul commentaire que la Compagnie avait organisé le recensement de 1933 qui avait identifié les Juifs pour la première fois, l’auteur s’est promis de répondre à cette question : quel est le lien entre cette machine et les millions de Juifs et d’autres européens assassinés ?
Écrit pour le grand public, dans le style narratif percutant et quelque peu mélodramatique que semble réclamer ce genre de publications, l’ouvrage n’en constitue pas moins une étude précise et documentée du rôle qu’a joué la mécanographie statistique dans le régime hitlérien et dans la Seconde Guerre mondiale. Après avoir monté un réseau d’informateurs bénévoles, E. Black a rassemblé une impressionnante masse de sources qu’il déclare lui-même très éloignée d’une collecte exhaustive. Sa méthode consiste à reconstituer un tableau éclaté, aucun des documents n’étant révélateur en soi, mais, extrait de son contexte, apparaissant comme plutôt déroutant, et ne prenant tout son sens que rattaché à d’autres documents apparentés, provenant souvent de sources entièrement différentes, comme les pièces d’un puzzle dont l’image ne surgit que lorsque tous les fragments sont assemblés. « En reconstituant les événements, ajoute l’auteur, j’ai été guidé, à chaque instant, par deux principes : le contexte et les conséquences […] je me suis concentré sur ce que le grand public était en mesure de savoir à l’époque, grâce aux médias, sur les atrocités et les persécutions antisémites qui se déroulaient en Europe. »
L’ouverture est dramatique, dévoilant, à la manière de certains films, la fin de l’histoire. Le lecteur y apprend que, de 1933 à 1945, toute l’infrastructure commerciale, industrielle, militaire et antisémite de l’Allemagne nazie et de l’Europe occupée s’était dotée de centaines de machines mécanographiques Hollerith. L’ingénieur Hermann Hollerith, né en 1860, fils d’émigrés allemands aux États-Unis, est en effet l’inventeur des machines trieuses de cartes perforées. Elles ont pour but de compter les hommes comme ils ne l’avaient encore jamais été, de les identifier et de les dénombrer avec une grande précision. La technologie Hollerith s’avère en outre capable d’enregistrer des données, de les traiter et de les analyser par le calcul afin de répondre automatiquement à des questions déterminées. Après avoir élaboré son invention, Hollerith s’associe avec un « capitaine d’industrie » américain, Charles Flint, lié lui-même à un autre « capitaine », Thomas J. Watson, président d’IBM en 1933, auprès duquel, dès la prise de pouvoir, le régime nazi trouve un écho favorable. Ce régime ne cache aucunement ses intentions d’éliminer les Juifs d’Europe ; les projets de Hitler font la une des journaux des grandes villes, relayés par les actualités cinématographiques hebdomadaires. Les liens de Watson avec l’Allemagne vont frayer la voie à une alliance technologique et économique solide avec l’Allemagne nazie qui, pour le président d’IBM, représente un univers de contrôle, de surveillance et d’embrigadement d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Les statisticiens étant « à la tête des troupes de choc intellectuelles de Hitler », les guerres raciales et géopolitiques de ce dernier promettent de consommer un nombre illimité de tabulatrices. En 1933, IBM détenant la majorité des parts de la Dehomag (Deutsche Hollerith Maschinen Gesellschaft, soit en français, la « Société allemande des machines Hollerith ») dans laquelle sont investis plus de sept millions de Reichmarks (près d’un million de dollars de l’époque), un accord confidentiel transforme cette dernière en « IBM Europe ». L’auteur soutient que, dès lors, aucun employé d’IBM Amérique ne peut prétendre ignorer l’existence de soixante-cinq camps de concentration où s’entassent déjà 90 000 prisonniers. Tandis que de nombreuses protestations publiques antinazies s’élèvent dans tous les États-Unis, « pour quelle raison l’un des plus grands hommes d’affaires américains […] accepta-t-il de [collaborer] avec une économie vouée à la destruction des Juifs, à l’asservissement de l’Europe et à la mainmise sur l’ensemble de ses industries ? » La réponse est claire : pour en tirer profit.
La biologie raciale nazie apparaît d’emblée comme un utilisateur de choix de la statistique mécanographique que régit IBM, via la Dehomag. La croissance explosive de la Compagnie, écrit l’auteur, « ne reflétait pas seulement l’organisation dictatoriale de l’ensemble de la vie économique ; elle devait beaucoup à une industrie nouvelle qui venait de voir le jour dans l’Allemagne nazie : la biologie raciale. Du jour au lendemain, l’identification des Juifs – qu’il s’agisse de prouver la pureté du sang aryen ou de révéler une ascendance juive – ouvrit un marché considérable. La technologie Hollerith était la seule capable de fournir efficacement les réponses que réclamaient les idéologues racistes nazis ». Or, cette identification représentant un enjeu technologique redoutable, les statisticiens démographes sont convoqués, puis conquis, par l’idéologie du pouvoir qui les gouverne. En 1934, le statisticien Karl Keller affirme que « la technologie de recherche généalogique parviendr[a] à démasquer tous les Juifs ». Dans son style dramatique caractéristique, E. Black fait ce constat : « L’humanité n’avait jamais rien connu de pareil. Jamais un nombre aussi important d’individus n’avait été identifié aussi précisément, aussi silencieusement, aussi rapidement et avec des conséquences aussi considérables. Personne ne pourrait y échapper. L’aube de l’ère de l’information marquait le début du crépuscule de l’humanité. »
La Dehomag organise le recensement de 1933. Des outils statistiques sont forgés permettant, entre autres, d’adopter des textes définissant avec précision ce qu’est une « entreprise juive » et d’identifier les biens qu’il s’agira de confisquer, les personnes qu’il s’agira de spolier puis d’exterminer. En dépit de la campagne journalistique menée aux États-Unis, rien ne peut convaincre le président Watson de renoncer à son refus de critiquer le régime hitlérien. Cependant, même en se retranchant derrière des euphémismes ou en parlant à mots couverts, Watson doit désormais faire preuve de prudence pour défendre publiquement le programme hitlérien. Aussi veille-t-il à se tenir à distance de ses filiales dispersées dans l’Europe nazie, tout en suivant de près leurs opérations au jour le jour. Il plaide publiquement pour la paix, proclamant à tous vents le slogan « la paix mondiale par le commerce mondial ». Paradoxalement, au même moment, Watson et IBM participent activement à l’organisation de la guerre, menant un double jeu patent qui n’est pas sans entraîner des difficultés avec les nazis. L’auteur, spécialiste de ces questions, retrace longuement cette « guerre dans la guerre » et souligne que, au cours de son combat au jour le jour pour maintenir sa présence dans les pays de l’Axe, IBM est notamment soutenu par le Département d’État dont la volonté d’appuyer secrètement les opérations commerciales de la Compagnie perdurera malgré l’hostilité officielle des États-Unis au régime hitlérien.
En France, IBM crée la CEC (Compagnie électro-comptable). En juin 1940, avec l’aval d’IBM New York, cette filiale devient une source d’approvisionnement captive de la Dehomag. Cependant, l’application des mesures antisémites est moins entravée par les réticences des autorités françaises que par le manque de machines Hollerith. L’auteur détaille le rôle joué par le général René Carmille qui apparaît comme une exception à cette complaisance des autorités. Membre du contre-espionnage, Carmille s’engage à livrer les Juifs de France, en collaboration avec le Commissariat aux questions juives dont le directeur est Xavier Vallat. Or, à la fin de 1942, Carmille n’a toujours pas livré les listes qu’il dit préparer et détenir. C’est qu’il travaille en réalité pour la Résistance. Arrêté le 3 février 1944 et déporté à Dachau, il y meurt le 25 janvier 1945. Mais, l’embrouillamini difficile à démêler du nombre exact de recensements entrepris, de l’identité des services impliqués et des méthodes utilisées, laisse planer un doute sur la position et le rôle exacts de la statistique française à cette époque.
Presque tous les camps de concentration possèdent un service de mécanographie, la Hollerith Abteilung. E. Black insiste sur ce point : il ne s’agit absolument pas de prouver que l’Holocauste n’aurait pas eu lieu sans IBM, mais de montrer que, sans l’équipement IBM, sans l’entretien des machines, sans les différents services fournis et sans l’approvisionnement en cartes perforées, jamais les camps de concentration n’auraient pu gérer des effectifs de détenus aussi considérables. Les Juifs sont suivis à la trace par des cartes de détenus, des listes de transfert Hollerith, des cartes perforées et des trieuses à l’infini.
Le nombre exact de machines IBM utilisées, la nature des informations dont disposaient réellement les dirigeants d’IBM en Europe ou à New York – éléments qui demeureront à jamais inconnus –, n’importaient pas à la Compagnie. Seul comptait le fait que, la guerre finie, l’argent soit disponible. Suivant l’auteur, IBM ne s’intéressa jamais au nazisme, pas plus qu’à l’antisémitisme, mais seulement au profit accumulé de 1933 à 1945. Lorsque la guerre s’achève, la Compagnie entreprend sans délai de récupérer ses machines et ses comptes bancaires. De même, la Dehomag émerge sans dommages des années noires, comme s’il ne s’était rien passé. Elle récupère ses machines, ses bénéfices, sa valeur industrielle. New York peut reprendre le contrôle de sa filiale allemande, rétive mais lucrative, et s’emparer des profits accumulés.
L’ouvrage, dont l’auteur écrit, à juste titre, qu’il sera « d’une lecture éprouvante », demeure passionnant de bout en bout. Un coup de sonde opéré dans les multiples références documentaires détaillées au long de soixante-douze pages de notes reportées en fin de volume permet d’en vérifier l’exactitude. Une annexe comprend une bibliographie détaillée des sources primaires et secondaires ainsi qu’un utile index. On peut regretter la surcharge en effets stylistiques, due à l’étendue du public visé : une écriture plus sobre aurait pu rendre la démonstration encore plus convaincante. Reste que, une fois ce puzzle reconstitué par une lecture attentive, l’image obtenue est proprement terrifiante. Le lecteur se trouve alors devant une contribution originale à l’histoire, aujourd’hui si abondamment documentée, des années 1933-1945, mais surtout confronté à une très inquiétante et problématique page de l’histoire de la statistique, et plus particulièrement de la statistique démographique, au travers des rapports inévitables et risqués que cette discipline entretient avec le monde qu’elle prétend analyser.
Jean-Marc ROHRBASSER

Enda DELANEY, Demography, State and Society. Irish Migration to Britain, 1921-1971, Liverpool, Liverpool University Press, 2000, 345 p.

Cet ouvrage solide, issu d’une thèse de doctorat, explore « one of the most significant flows of migrants in xxth century Europe ». Il commence en 1921 quand l’indépendance de la république d’Irlande transforme radicalement la nature des relations politiques avec la Grande-Bretagne, et s’arrête en 1971, au moment où la population irlandaise s’accroît pour la première fois depuis la Grande Famine de 1845-1850 ! C’est cette dernière, et les mouvements migratoires qui s’en sont suivis, qui ont retenu l’attention des historiens, lesquels ont aussi, des deux côtés de l’Atlantique, abondamment travaillé sur la formation des communautés irlandaises nord-américaines. Malgré leur importance démographique, sociale et économique, les départs de l’Irlande vers la Grande-Bretagne durant le demi-siècle qui sépare 1921 de 1971 ont, comparativement, été négligés. Enda Delaney comble ce vide en proposant une analyse fouillée, fondée sur une vaste documentation, avec une ambition ouvertement pluridisciplinaire : croiser les approches démographiques, sociales, économiques, politiques et culturelles, les regards quantitatifs et qualitatifs. Son travail s’inscrit explicitement dans une tradition qui considère l’étude des migrations comme un objet total et complexe. Les frères Jan et Léo Lucassen sont les promoteurs les plus influents de cette orientation, qu’ils ont défendue notamment dans un ouvrage édité en 1997 par Peter Lang, Migration, Migration History, History, curieusement absent de la bibliographie de Mme Delaney, par ailleurs exclusivement anglo-saxonne.
Son livre se fixe trois objectifs principaux : décrire le flux migratoire, en comprendre les causes, établir les intentions et l’efficacité des politiques gouvernementales irlandaises et britanniques. Mais plusieurs autres thèmes retiennent l’attention de l’auteur, parmi lesquels je retiendrai tout particulièrement la question des groupes religieux et de l’influence des Églises, catholique en particulier. Après un premier chapitre de synthèse sur les migrations irlandaises – beaucoup plus riche que le suggère son titre car il inclut une belle discussion des théories explicatives des flux migratoires –, le projet scientifique de l’auteur l’incite à adopter une découpe chronologique en quatre parties : les années de l’entre-deux-guerres (1921-1939), la période de guerre (1940-1946), l’exode d’après-guerre (1947-1957), et pour finir l’époque ambiguë qui s’étend de 1958 à 1971, caractérisée par les départs mais aussi, plus que jamais auparavant, par les retours.
Les principaux résultats intègrent l’expérience irlandaise du xxe siècle dans le modèle classique « centre-périphérie », comme un courant migratoire reliant un pays sous-développé à un pays industrialisé. Globalement, l’excédent de main-d’œuvre, accru par les transformations de l’agriculture irlandaise, est le facteur structurel fondamental, mais grâce à des enquêtes détaillées réalisées après guerre, à des monographies locales et à des témoignages oraux, Enda Delaney montre que les motivations économiques sont culturellement construites par les aspirations à un plus haut standard de vie, aspirations qui changent profondément après la Seconde Guerre mondiale. Il est à vrai qu’à cette époque, la reconstruction dope le marché du travail britannique alors même que la présence ancienne d’amis et de parents en Grande-Bretagne, l’existence de filières bien établies, permettent une diversification des professions exercées par les Irlandais, qui ne se concentrent plus exclusivement dans les activités peu ou pas qualifiées. Le rôle des familles et des réseaux personnels est vital, au-delà des trajectoires individuelles, même dans la géographie des émigrations. Au départ, le déséquilibre local entre l’offre et la demande de travail contraint le flux, mais par la suite, les relations entre les émigrés et ceux qui sont restés le prolongent au-delà même de ce qu’impose le facteur structurel initial. L’influence des États et des politiques est moins évidente. Hormis quelques tensions dans les années 1920, dans un contexte de dépression économique, ou le souci de préserver la neutralité irlandaise durant la Seconde Guerre mondiale, le laisser faire a dominé. Les Britanniques n’ont jamais réellement pris de mesures de contrainte pour réduire l’arrivée de ces migrants « invisibles », même après la décision de l’Irlande de quitter le Commonwealth en 1949. Quant aux dirigeants irlandais, l’émigration leur apparaissait comme une honte nécessaire, la preuve d’un sous-développement sur lequel ils n’étaient guère désireux de s’appesantir. Ce n’est qu’après 1945 que les prélats catholiques ont attiré l’attention sur les conditions de vie des Irlandais en Grande-Bretagne, sans beaucoup de suites semble-t-il.
Le résultat d’ensemble est indéniablement un ouvrage à la hauteur de l’ambition pluridisciplinaire de son auteur. Subjectivement, je dirais que c’est dans les pages consacrées aux Irlandais protestants (d’Irlande du Sud), comme minorité religieuse caractérisée par des mouvements migratoires spécifiques, qu’Enda Delaney illustre le plus brillamment la pertinence de sa démarche. Finalement, le seul regret que puisse susciter ce travail de grande qualité est l’absence, malgré ce que promet l’introduction, de vraies comparaisons, en particulier avec l’Italie et le Portugal. L’expérience irlandaise est souvent perçue comme exceptionnelle, mais ce caractère discutable est rarement discuté…
Michel ORIS

Henri DUBOIS (dir.), Denise ANGERS et Catherine BÉBÉAR, Un censier normand du xiiie siècle. Le Livre des Jurés de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen, Paris, CNRS Éditions, 2001, 478 p., 2 cartes, 4 pl.

C’est un article entier qui mériterait d’être consacré à la relation singulière qui s’est tissée depuis une trentaine d’années entre Henri Dubois et le « Livre des Jurés de Saint-Ouen », qui n’avait jamais fait l’objet d’une édition complète. Entouré de Denise Angers et de Catherine Bébéar, il nous propose aujourd’hui une impeccable transcription de ce remarquable censier, rédigé au tournant des xiiie et xive siècles pour le compte de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen.
Les censiers compilent, à partir du xie siècle et grossièrement jusqu’au xive siècle en Normandie, les charges, redevances et services dus par les tenanciers d’une seigneurie ; même les censiers les plus complets ne décrivent que rarement la position des terres. Ils appartiennent au vaste corpus « stratifié » des ancêtres du cadastre, inventaires de terres et de revenus dont les fonds d’archives sont si riches, mais dont la terminologie est parfois confuse. Ils sont remplacés par les terriers à partir du milieu du xive siècle : ces listes mettent dès lors l’accent non plus sur la redevance mais sur la pièce de terre. Les gages-plèges recueillent du xvie au xviiie siècles les aveux des tenanciers. Pour comprendre la structuration, le fonctionnement et la dynamique de la société médiévale, ce type de document a retenu l’attention des historiens depuis Marc Bloch.
« Che sont les terres, les teneures, les rentes, les tenemens, les fieux, les demeignes et la maniere des teneures qui sont tenues de Saint Ouen de Rouen… » (p. 17) : le censier de 315 folios conservé aux Archives départementales de Seine-Maritime, et connu sous le nom de « Livre des Jurés de Saint-Ouen », comporte un état des cinquante-et-un domaines ruraux de Saint-Ouen de Rouen, constituant une partie seulement du patrimoine de la riche abbaye normande ; les possessions urbaines sont en particulier absentes. Pour chaque communauté, les moines ont fait appel aux « jurés », des hommes assermentés qui récitent la coutume locale et dont le nom apparaît avant la liste des redevances. Suivent généralement le coutumier de l’église, divers coutumiers ou règlements généraux ; les tenures domaniales non fieffées, c’est-à-dire la réserve seigneuriale ; les tenures, les tenanciers et les charges qui les grèvent, en conservant les trois niveaux traditionnels dans l’organisation des terres normandes, vavassorie, villenage et bordage. À Perriers-sur-Andelle, par exemple, « Jehan deu Mouchel tient une vavassorie qui contient une masure et environ 20 acres de terre et en rent 25 s. a la saint Michiel de servise et 25 s. de torneis a Noel et une mine d’aveine a la volenté l’abbey ou a son commandement » (p. 23). Le moine Richard de Crépon a rassemblé les enquêtes autonomes réalisées dans chacune des communautés en un registre qui renferme également des ajouts postérieurs, un rôle des rentes de la terre de Bailleul et divers textes des xive et xve siècles.
Le xiiie siècle voit en Normandie se réaliser une campagne de rédaction de censiers qui, à l’image de celui-ci, sont soignés et usent la plupart du temps du français : Livre des Jurés pour les possessions de l’abbaye de Fécamp dans le Bessin, censier du Mont-Saint-Michel… Henri Dubois avance prudemment que « c’est peut-être la conscience des mutations qui a conduit le seigneur (…) à faire le point sur l’étendue de ses droits pour mieux les défendre » (p. xvii). Une conjoncture économique moins favorable, le morcellement des tenures, des revendications paysannes, ou l’ouverture d’autres prélèvements sur le travail rural à la suite des défrichements : les seigneurs révisent alors leurs droits et perfectionnent l’administration de leurs domaines. Cependant, comme la réalité de la structuration de l’espace et du prélèvement seigneurial avant le xiiie siècle restent mal connus, il est difficile de conclure avec certitude que le changement dans la documentation est inéluctablement le signe d’un changement dans la production et dans la population ; les auteurs de la présente édition se gardent bien de l’affirmer. Le système de l’innovation est, au Moyen Âge aussi, beaucoup plus complexe et il ne peut être expliqué que par le croisement des sources.
Il est d’usage pour le rédacteur d’un compte-rendu d’apporter quelques critiques sur tel ou tel point d’une édition de manuscrit. On peut par exemple regretter l’ajout dans le texte de « sic » qui signalent une « erreur » de copiste, comme les doublons de mots, mais qui apportent une rupture dans la lecture : on leur préfère les notes infrapaginales. Quelques contestations sont toujours possibles sur les transcriptions des u et des n, et autres jambages, cauchemars des lecteurs d’actes médiévaux : nous proposons pour la paroisse de Rots (p. 70) « Fosse Vauguier » plutôt que « Fosse Vangnier », parce qu’un terrier de 1479 donne « Fosse Vogier ». Pour cette même page, les auteurs indexent « Fosse Vangnier » et « Fosse Goie » respectivement à « Vangnier (fossé) » et à « Goie (fossé) », alors que « Pierre Noriot » l’est à P ; faut-il comprendre qu’un fossé est moins important qu’une pierre, ou que la pierre éponyme a disparu là où le fossé est toujours visible au xiiie siècle ? Ces observations ergotent sur des vétilles : les trois auteurs mènent une édition claire, détaillée, soigneuse et précise d’un document épais et difficile. Les choix de transcription adoptés et les partis pris de présentation sont réfléchis et justifiés : nous pensons spécialement à la solution trouvée pour la transcription des nombreuses accolades du manuscrit. Les observations paléographiques et l’analyse codicologique servent à démontrer les circonstances de production du document. Quatre planches de reproductions, un glossaire des termes techniques, un index toponymique et un index onomastique mettent à la disposition du lecteur tous les moyens nécessaires pour exploiter avec fruit ces abondantes données.
Il faut souligner l’importance, la richesse et l’intérêt de ce document pour l’histoire médiévale. Les thèmes sont multiples et ils touchent aux questions qui animent aujourd’hui la réflexion des médiévistes. La politique seigneuriale apparaît ici « dynamique » (p. xvi) et l’administration monastique « méticuleuse, précise, soucieuse de se munir d’outils maniables » (p. xxviii). L’histoire de l’organisation agraire et le repérage des étapes de la mise en valeur des terres, la répartition des tenures qui tient de la « pulvérisation », la définition du vocabulaire de la terre (arpens, clausus, costil, masure…), l’histoire du paysage et la reconstitution des structures agraires trouvent ici des éléments de réponse. Un simple aperçu : le rapprochement du censier avec les terriers de la paroisse de Rots, près de Caen, montre l’évolution toponymique : « Longue Ree » au xiiie siècle, devient « Longueraye » en 1479, « Longraye » en 1769 et « Longrais » sur le cadastre de 1835 ; cependant, dans ce cas précis, la quasi-totalité des toponymes du censier disparaît peu à peu jusqu’au xixe siècle, ce qui rend illusoire la reconstitution de structures médiévales à partir du cadastre moderne seul. Parmi ces domaines de Rots (p. 70), on relève : « Verz Longue Ree, demie acre de terre assise jouste la terre Guillame le Saignor et vaut environ 1 mine de forment de rente » ; or le terrier de 1479 rapporte, folio 130, que l’abbaye de Saint-Ouen tient à Longueraye « demie acre a dixme de son fieu, jouxte la precedente d’une part, et la sequente d’autre. Par led. petit cayer, jouxte maistre Guillaume Le Seignour » : les sources médiévales sont moins lacunaires qu’on ne veut bien le dire, pour peu que l’on s’applique à les rapprocher.
Dans le domaine de la démographie historique, le censier permet d’approcher quantitativement quelque six mille personnes réparties dans plus de cinquante communautés. L’analyse proposée par Henri Dubois en 1979 par un article publié dans Les abbayes normandes, Actes du XIIIe congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie, montre que, dès le xiiie siècle, ce sont les tenures qui ont des statuts juridiques différents, non les hommes : à Ymare (p. 97), Roger Havart tient au total près de 10 ha en onze pièces de terre de conditions différentes (vavassorie, franc-fief, essart, bordage, masure vilaine) et sur deux paroisses. Seulement, cette liste nominative très riche est celle des tenanciers de la seigneurie de Saint-Ouen, et non de tous les individus. Ce trésor anthroponymique, comme beaucoup de sources fiscales médiévales, soustrait à notre regard la majorité des femmes, des enfants, les personnes qui ne « tiennent » pas une terre de l’abbaye, les marginaux, les errants… Le texte est peu disert sur les âges, les relations familiales entre individus, sur leurs origines géographiques ou leurs statuts sociaux. Les perspectives d’analyse du peuplement et de la répartition spatiale de la population, de la structure des familles, de l’émigration, des groupes sociaux par exemple ne sont là encore possibles qu’au prix d’un travail parfois décevant de comparaison et de recoupement des sources, dans des fonds où les séries homogènes et continues sont l’exception.
Pour ces raisons, il faut réaffirmer la nécessité d’affronter le travail long et ingrat de publication de sources, à l’image de cette belle édition. À cette condition peut être défriché le champ d’étude de la société médiévale, qu’Henri Dubois montre avec raison comme une société « en mouvement ».
Thomas JARRY

Sébastien JAHAN, Profession, parenté, identité sociale. Les notaires de Poitiers aux temps modernes (1515-1815), Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1999, 384 p.

Sébastien Jahan se fixe l’objectif ambitieux d’élucider l’identité sociale des notaires en combinant approches prosopographique, généalogique et biographique. Ne cherchant pas prioritairement à saisir les notaires en corps, à travers le statut et les institutions, mais plutôt au sein de la parenté, cette identité lui apparaît plastique, élaborée dans l’intégration à un système de relations, à un front de parenté, à des réseaux auxquels les personnes s’agrègent par alliance. S’il interroge cette identité à plusieurs niveaux, la parenté lui apparaît comme l’espace où peuvent le mieux se saisir les contraintes et les intentionnalités. Mais le choix délibéré en faveur d’une approche « micro », attentive aux stratégies familiales, aux parcours individuels, aux réseaux, ne l’empêche pas de planter solidement le décor institutionnel. L’établissement du notariat en titre d’office, c’est à dire sa transformation en propriété privée, les heurs et malheurs de la corporation, l’accession au notariat font l’objet des trois premiers chapitres. C’est au chapitre 4 que l’on commence à pénétrer dans les logiques familiales en examinant le caractère patrimonial des charges. L’office fait partie de la succession, comme les minutes. Les chapitres 5 et 6 localisent les études, leur clientèle, les actes dont l’historien peut tirer le meilleur profit. L’examen des contrats de mariage et des différentes sources de revenus dessinent une hiérarchie. Mais c’est au chapitre 7 que l’on entre vraiment dans le vif du sujet. En suivant le parcours de trois notaires au temps de la Ligue, associés et parents, on pénètre les stratégies familiales et les cohésions professionnelles. Le chapitre 7 est tout entier consacré à la construction des réseaux notariaux, à la collaboration professionnelle et à ses ressorts. Les chapitres 8 et 9 nous montrent comment le champ des possibilités matrimoniales s’élargit par moments ou se rétrécit. L’auteur s’interroge notamment sur le rapport entretenu par les notaires avec les élites de la cité et sur l’impact de la période révolutionnaire. Un dernier chapitre questionne la participation aux affaires publiques.
Sébastien Jahan ne s’en tient pas à une approche juridique de l’identité sociale des notaires, ni ne cède au réductionnisme économique. Par une remarquable étude de la patrimonialité des charges, nous découvrons que l’office n’est qu’un instrument secondaire de la reproduction professionnelle. L’essentiel se situe dans la propriété des minutes qui circulent de père en fils, comme des biens meubles. Elles sont d’ailleurs parfois évaluées dans les inventaires. Par ce moyen, l’essentiel se décide au sein des familles et de la parentèle. La capacité relationnelle revêt une très grande importance, conduisant à la création de réseaux de consanguins et d’alliés. Certaines familles font une place importante à la transmission des prébendes, d’autres s’en tiennent à des stratégies d’intégration aux différentes strates de la magistrature. De façon plus générale, on observe une recherche du complémentaire. L’homogamie sociale n’empêche pas l’hétérogamie relationnelle, c’est à dire des alliances ouvertes sur le monde de la boutique et des petits offices. La collaboration professionnelle, informelle et familière prolonge la mémoire de la parenté et facilite les renchaînements d’alliance. D’une manière plus lâche, concomitante avec la dislocation des grands réseaux à la fin du xviiie siècle et la coupure définitive avec le commerce, on peut voir monter le rôle des lieux de sociabilité tels que ceux offerts par la franc-maçonnerie. L’identité juridique renforcée, observable dans les bibliothèques des notaires, est un facteur supplémentaire de désenclavement généalogique. Elle autorise et signe une volonté tardive d’intégration aux élites, sans pour autant permettre l’accession à un véritable statut de notables, faute d’;;être assez riches.
Les notaires de Poitiers ne semblent pas avoir joui tous et toujours d’une bien grande considération. Ils défendent leur image et leur patrimoine symbolique. À la suite de l’édit de 1771 instaurant le centième denier par exemple, ils fixent la valeur de leur office à un niveau exagéré. La réputation est en jeu. La compagnie obtiendra tardivement quelques satisfactions d’amour propre, comme la préséance sur les procureurs dans les processions, mais la communauté n’est signalée dans aucune manifestation cérémonielle avant 1646. Contrairement aux notaires du Châtelet de Paris, ou à ceux de Bordeaux, les notaires de Poitiers n’ont pas réussi à arracher la reconnaissance du titre ronflant de conseiller du roi. Ont-ils seulement essayé ? Longtemps chasse gardée des légistes, le corps de ville n’a fini par s’ouvrir à quelques familles de notaires qu’à la fin du xviie siècle. Cette ouverture ne s’est pas fondée sur le statut de la profession. C’est plutôt la réussite de quelques individus qu’il faut incriminer. À qui et à quoi attribuer cette relative médiocrité ? Au xviie siècle, l’instabilité professionnelle est corrélée au cumul des activités de notaire et de procureur. Le notariat se réduit pour beaucoup à un épisode généalogique. La valeur intrinsèque de la charge bouge peu jusqu’en 1670. L’endettement de la compagnie la fait s’effondrer ensuite. Il est vrai que la valeur de l’étude peut plus que compenser cette baisse, mais l’attraction de l’office semble rester modeste. Alors que le nombre de notaires, fils de notaires n’a cessé de croître depuis 1600, jusqu’à dépasser 60 %, après 1750, les familles pourvoyeuses se désengagent complètement, tant est fort le discrédit de la charge. Il aurait fallu diminuer le nombre de charges et épouser la politique de déflation d’offices de Colbert. Au lieu de quoi, afin d’échapper à une réduction, la compagnie se mobilise, emprunte et obtient le maintien du nombre des notaires à 27. C’est une politique exactement contraire à celle conduite par les membres de la compagnie bordelaise, qui, en 1717, obtiennent une réduction de leur nombre du Conseil d’État. Une vague de décès et de résignations aboutit quand même à une diminution du nombre de charges remplies. La loi de 1791 laisse aux administrations départementales le soin de déterminer le nombre des notaires. Mais l’inertie l’emporte et les familles restent en place. Ce n’est qu’en l’an VI que le nombre des notaires chute à un niveau exceptionnellement bas. En 1815, les « dilettantes » de la profession ont disparu. La tendance générale est alors à la hausse des fortunes. C’est sous l’Empire que se sont forgées les grosses fortunes notariales. Il semble que la disparition des grands réseaux parentélaires soit responsable de cette « épuration » par le haut et d’une réduction de l’éventail social. Sébastien Jahan montre très bien l’hétérogénéité des études sous l’Ancien Régime. Il y avait de grosses études qui étaient celles des gros clients et de toutes petites études. Au-delà de la difficulté qu’il y a toujours à évaluer la fortune de chacun, en raison de l’imprécision des apports matrimoniaux, des revenus procurés par la terre ou par des prêts, on distingue clairement une étroite élite. En l’an V, alors que 20 notaires sont toujours en poste, 4 d’entre eux font 53 % de l’activité. Dans ces conditions, on ne s’étonne pas de voir les notaires tenus à l’écart des élites. Il faut les troubles de la Ligue pour en voir deux promus bourgeois.
Que nous portions notre regard vers la Ligue ou vers la Convention, l’importance des options religieuses ou politiques semble assez relative. L’exemple de notaires apparentés et associés, ligueurs pour les uns et huguenots pour les autres, montre la force des solidarités familiales. Chacun porte secours à l’autre en jouant de sa position, sans pour autant trahir ses convictions. Les bouleversements politiques ne brisent pas la continuité des lignages. C’est plutôt la privatisation des familles qui provoque l’éclatement des grands réseaux à l’extrême fin du xviiie siècle.
L’approche micro-historique amène l’auteur à constater qu’il n’y a pas de véritable conscience de corps au delà des problèmes d’endettement. Il n’y a pas non plus de conscience de classe. L’identité est plutôt parentélaire. « Les réseaux de consanguins et d’alliés constituent un moyen de sauvegarde et de création de liens sociaux, qui plus que le niveau de fortune et l’appartenance à un corps professionnel, déterminent la place d’un individu dans la société. » Les mariages associent des parentés. C’est à travers les relations de parenté que l’on parvient à une relative solidité des positions acquises. La parenté s’impose comme le lieu de stratégies programmées de promotion sociale. L’utilité de la démarche micro-historique est ici évidente. La micro-histoire nous dit Sébastien Jahan apparaît comme une histoire du choix. Logiquement, cela le conduit à vouloir raisonner sur des projets. La préférence marquée de l’auteur pour l’échelle individuelle trouve dans la généalogie son plus sûr appui. Beaucoup d’auteurs spécialisés en anthropologie historique, et tous ceux qui jadis définirent l’histoire des mentalités comme l’histoire des résistances, adhèreront à l’idée de l’auteur selon laquelle les systèmes de valeurs et de contraintes engendrent des schèmes de perception et des modèles inconscients. Mais force est d’admettre que cette voie n’est encore ici qu’esquissée. Y aurait-il un système de valeurs et de contraintes propres au milieu notarial et inconnu d’autres milieux ? Si l’individu ruse avec les arcanes du sang et de l’alliance, on ne voit pas encore vraiment à quelles fins, ni selon quels moyens autres que l’alliance. L’auteur fait varier les échelles car toutes détiennent une portion d’explication de la genèse du monde social. Les réseaux parentélaires constituent un niveau de cohérence certainement très efficace, mais si l’on souhaite accéder aux valeurs et aux contraintes, il n’est pas impossible qu’il faille chercher à un niveau supérieur. S’interroger sur le choix est de toute manière indispensable si l’on souhaite échapper à une écriture unique de l’histoire. Un livre passionnant ouvert sur l’identité sociale se ferme sur le choix individuel et invite à de nouveaux chantiers.
Jérôme-Luther VIRET

Morgane LABBÉ, La population à l’échelle des frontières. Une démographie politique de l’Europe contemporaine, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 2000, 264 p.

Constatant qu’il n’existe plus aujourd’hui de référent théorique pour penser les rapports entre la « population » et le « politique », mais une appréhension gestionnaire des problèmes démographiques fondée sur une méthodologie statistique et économétrique évaluant l’action politique dans le cadre de modèles, M. Labbé propose, dans cet ouvrage, quelques éléments propres à reconstituer ce référent. Si une approche sectorielle du politique échoue à rendre compte de manière systématique des différences démographiques que l’on observe au cours de l’après-guerre à l’échelle de l’Europe, et surtout à expliquer l’émergence de la principale différence, celle entre l’Europe de l’Est et de l’Ouest, il est important de reconsidérer le champ du politique au sein de la démographie. En effet, même s’il semblerait falloir plutôt établir une démographie dépouillée de toute dimension politique, il convient de défendre ce projet dans lequel la notion de politique n’englobe pas les seules actions de l’État, mais considère, en amont de ces actions, les principes d’organisation du social auxquelles elles renvoient. M. Labbé s’emploie à cette défense et illustration de la réintégration du politique comme élément endogène à la démographie à travers trois études de cas traités selon une méthode uniforme utilisant exclusivement le matériel statistique existant, à savoir des données officielles publiées par les services statistiques nationaux.
La première étude se concentre sur les frontières européennes de la nuptialité, de la natalité et de la mortalité. Les nettes divergences dans la distribution des âges au mariage en Europe, au cours de la période de l’après-guerre, coïncident avec une division observée auparavant, dénommée par les historiens l’axe Saint-Petersbourg-Trieste, pour délimiter l’aire d’extension d’un modèle matrimonial occidental caractérisé par un âge au mariage tardif et un important célibat. L’hypothèse de la continuité, selon laquelle les attitudes traditionnelles à l’égard du mariage n’auraient pas été altérées par les changements politiques et économiques, ne se vérifie cependant pas. La précocité du mariage observée dans tous les pays de l’Est est souvent expliquée par l’importance de l’offre publique de logements et la facilité des conditions d’accès pour les jeunes couples. Or, il ne suffit pas que l’offre de logements devienne illimitée pour que l’âge au mariage diminue : il faut également considérer le phénomène plus large de la décohabitation. Ainsi, ces particularités s’inscrivent dans un système politique.
De même, les écarts actuels dans la mortalité des deux parties de l’Europe ne s’expliquent pas par la persistance d’un décalage ancien, mais semblent davantage liés aux particularités de leurs systèmes politique et de santé publique. Les divergences de niveau de mortalité sont apparues entre Est et Ouest à partir de 1970, lorsque la baisse de la mortalité a repris, mais seulement dans l’Ouest. Les pays de l’Est ayant adopté des programmes beaucoup plus restrictifs pour modifier les comportements, ces politiques préventives, qui jouent un rôle primordial dans la lutte contre les maladies cardio-vasculaires, constituent une des causes de ce différentiel. Il en va de même pour le maintien des disparités dans la mortalité infantile. L’auteur fait l’hypothèse d’un rejet des services de santé dès lors que l’état de santé d’une population est aussi fonction du type de rapport qu’elle entretient avec les services mis à sa disposition. Ce désintérêt, patent dans les pays de l’Est, montrerait que la relation sociale entre l’individu et le service de santé est un facteur primordial de la situation démographique d’un pays.
La deuxième étude est consacrée à la démographie des minorités considérée à l’échelle des institutions. Les Albanais du Kosovo, premier cas examiné, présentent une fécondité particulièrement élevée et la mortalité la plus forte d’Europe. Selon l’auteur, cette situation doit être traitée comme une modalité de la dégradation sanitaire des pays de l’Est et comme un cas spécifique lié à une crise politique non résolue. Parallèlement, le sous-enregistrement statistique et la surmortalité infantile constituent deux formes de rejet des institutions. Le sous-enregistrement des naissances au Kosovo peut tenir, d’une part au fonctionnement de l’état civil, d’autre part au fait que les familles ne respectent plus cette procédure administrative.
Par ailleurs, les variations du nombre des naissances tiennent à la fois au sous-enregistrement, à une sous-déclaration ou à la hausse de la mortalité infantile. Or ces fluctuations apparaissent toujours dans les années quatre-vingts : c’est l’époque où le Kosovo fait l’expérience de l’autogestion socialiste, et ces variations, que l’on retrouve dans l’enregistrement défectueux des décès, paraissent liées aux problèmes de mise en place de l’état civil. Toutefois, le rapprochement de la série des décès et de celle des naissances ne fait apparaître aucune relation entre les fluctuations des deux séries. À cette perturbation des services s’associent des pratiques de « désinstitutionnalisation », caractéristiques d’une relation particulière de l’individu à l’institution : à l’état sanitaire correspond une hausse de la mortalité, à l’état de l’administration, les déficiences de l’état civil. Mais, au Kosovo, aucun facteur ne peut rendre compte de la totalité des variations.
L’autre minorité étudiée est celle des musulmans de la Thrace. Ici, le rôle dévolu à la religion contraint l’observateur à prendre en compte les différentes appartenances confessionnelles : en effet, la politique de l’État grec n’a pas contrarié celle de l’Église, et ce qui cause ici le sous-enregistrement est que des familles ne demandent pas l’inhumation religieuse – c’est le rapport avec la religion comme croyance ou institution –, ou que des autorités religieuses procèdent à l’inhumation sans autorisation préalable des pouvoirs publics – c’est le rapport avec l’État qui est alors en cause. La mesure de la sous-estimation de la mortalité causée par le sous-enregistrement à l’état civil montre que ce dernier est faible en Thrace. Les musulmans de cette région, la minorité la plus défavorisée, connaissent donc le sous-enregistrement le plus faible, ce qui est l’inverse de ce que l’on constatait précédemment au Kosovo. Ce résultat, qui montre qu’il n’existe pas de relation mécanique entre statut minoritaire et pratiques administratives, s’explique par le fait que l’on ne peut exclure l’influence des pratiques religieuses sur le meilleur enregistrement des décès infantiles en Thrace. En étant intégrés à la Grèce en vertu d’un statut, résultat de la spécificité de la politique grecque à l’égard des minorités, les musulmans forment une communauté plus vulnérable que les autres, exposée aux interventions discrétionnaires de l’État. Mais, dans ce cas, le fait minoritaire motive chez les individus une plus grande légalité. Ainsi, l’intégration des deux minorités – les Albanais du Kosovo et les musulmans de Thrace – résulte de processus très différents pour ce qui est des relations de la population avec les services publics.
La troisième étude s’attache à la population de la frontière franco-belge. Certains caractères s’étendent au-delà des frontières politiques et forment ce qu’il est convenu d’appeler des aires culturelles : les frontières qui les coupent sont qualifiées d’artificielles. Il s’agit de discuter ces hypothèses en étudiant, à l’échelle locale, une population frontalière. Le maintien d’une mortalité élevée dans ces régions industrielles résulte des conditions d’existence et des modes de vie des populations soumises à l’industrialisation. Le projet de la grande entreprise était d’organiser les existences pour qu’elles soient ajustées à la rationalité industrielle de l’époque ; en disparaissant, elle laisse des individus dépourvus de moyens pour gouverner leur vie, et privés de l’horizon rassurant qu’elle leur imposait.
De même, les mesures établies en vue de la rationalité industrielle, si elles permettent de comprendre le maintien d’une fécondité élevée dans les départements industriels du Nord-Pas-de-Calais et sa baisse tardive, n’expliquent pas la différence avec la Wallonie belge, région dans laquelle cette fécondité a toujours été moins élevée. Les effets du catholicisme jouent dans les deux cas. Mais, en France, l’influence de la religion sur la fécondité ne relève pas de la force de la croyance, mais de la force institutionnelle et politique que représente l’Église. Les divergences entre la France et la Belgique se comprennent alors, si l’on met en rapport la distribution du catholicisme avec l’histoire politique de chaque État. Il est donc plus fructueux de comparer les politiques industrielles. Les conditions n’en ont pas été les mêmes, cette divergence résultant moins des mesures envisagées que de la légitimité nationale de chaque État. L’État belge a évolué vers une structure fédéraliste, la décentralisation représentant le seul moyen de sauvegarder l’unité nationale menacée par les dissensions entre Flamands et Wallons. En France, les pouvoirs publics ont eu une action importante et continue, résultat du consensus national sur la place prépondérante de la sidérurgie, tandis que, en Belgique, la prise en charge et la reconversion de la sidérurgie au niveau national était en permanence contestée et empêchée par les Flamands. Les différences entre les deux régions frontalières ne résultent donc pas des seuls choix de politique économique de leurs États dont les actions tirent avant tout leur légitimité et leur efficacité des collectivités qu’elles organisent.
On constatait, dans la première étude, que les populations d’Europe de l’Est, séparées par une frontière aussi étanche que stable, avaient été régies par des institutions et des réglementations rompant avec celles des périodes antérieures et affichant des objectifs ambitieux et explicites sur le plan démographique. La deuxième étude prolongeait cette problématique institutionnelle en l’appliquant à deux minorités politiques, deux populations se trouvant dans un rapport toujours précaire avec les autorités. Enfin, la troisième population permettait de discuter, à une échelle régionale et locale, les résultats issus de l’analyse des deux précédentes, et de vérifier, à une échelle géographique plus fine, les effets du découpage frontalier sur les comportements démographiques.
Le propos de cette démographie politique n’est donc pas de confirmer ou d’infirmer les analyses démographiques, mais de leur donner une formulation politique, en deux sens, l’un, territorial, en utilisant la notion de frontière, l’autre, institutionnel, en saisissant des pratiques. M. Labbé utilise les notions et les outils de la démographie pour répondre à une problématique socio-politique, à savoir saisir l’inscription spécifique du politique sur les populations, non dans les politiques démographiques, mais dans les formes institutionnelles de l’action sociale de l’État. Ce travail, enrichi de cartes et de tableaux nombreux, offre une remarquable et dense réflexion sur ce savoir de l’État, la statistique démographique, qui examine la population en tant que grandeur assujettie au politique comme source de puissance ou emblème de celle-ci.
Jean-Marc ROHRBASSER

Alain MAHÉ, Histoire de la Grande Kabylie xixe-xxe siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Paris, éditions Bouchène, 2001, 630 p.

L’actualité a récemment rappelé que dans une Algérie plongée dans le marasme politique depuis les élections avortées de 1991, une question kabyle se posait de manière aiguë. Le travail d’Alain Mahé sur la Grande Kabylie au cours de ces deux derniers siècles donne des clés pour comprendre la situation de la Kabylie dans l’Algérie de 2001. Son but est également plus précis et plus large. Plus précis parce qu’il focalise son étude sur l’évolution des institutions qui structurent la société kabyle. Plus large parce qu’en s’interrogeant sur le lien social élaboré par cette organisation, il s’intéresse à ces « traditions politiques non étatiques », dont le rôle a souvent été négativement perçu ou éludé après la formation des États post-coloniaux. Il montre donc comment, d’abord dans le cadre de l’État colonial français, puis dans celui de l’État algérien, les assemblées villageoises de Grande Kabylie se sont transformées et adaptées, conservant une vigueur qui est à prendre en compte pour percevoir les rapports existant entre le pouvoir algérien et la minorité kabyle.
Alain Mahé retrace d’abord le cadre général de l’organisation sociale en Kabylie, qui tourne autour de l’assemblée villageoise, la tajmat : c’est à l’échelon du village en effet que l’on trouve les seules organisations politiques et juridiques stables. Disposant d’un patrimoine mobilier et immobilier, la tajmat se charge d’un certain nombre de tâches : calcul et recouvrement de l’impôt, organisation des travaux collectifs, prise en charge de l’enseignement et du culte. Garante de l’ordre public, elle édicte le qanum, liste d’amendes tarifées et surtout défend le système de l’honneur au sein de la collectivité par la promotion de la herma, intégrité morale et matérielle du village. L’honneur en effet, collectif ou individuel, est essentiel dans une société dont le système mythico-rituel repose sur l’idée de face-à-face et de confrontation.
C’est dans ce monde complexe centré autour des communautés que l’administration française va tenter d’imposer ses cadres, adaptés à la Kabylie de manière très différente que dans le reste de l’Algérie en raison de l’image relativement favorable née d’un « mythe kabyle » reposant sur l’opposition supposée entre Arabes et Berbères. Ce mythe sous-tend la perception des deux cultures. D’un côté, la tyrannie ou l’oligarchie, le fanatisme, la paresse ; de l’autre la promotion de la démocratie (voire de l’anarchie), la tiédeur religieuse, le goût du travail, etc. Renforcé par une ethnographie en plein essor, ce mythe entraîne l’élaboration de politiques kabyles dont le prosélytisme chrétien n’est qu’un exemple, significatif pourtant puisqu’il tend à minorer un pilier fondamental de la société kabyle : l’islam.
Tout au long de la période coloniale (1857-1962) Alain Mahé cherche donc à mesurer l’influence de la présence française dans l’évolution de la nature et la qualité du lien social à travers quatre grands indicateurs : l’éthique de l’honneur et du système vindicatoire, l’esprit municipal de la tajmat, l’Islam, le sacré magico-religieux.
L’administration militaire reconduit d’abord, pour mieux les contrôler, les assemblées villageoises tout en lui substituant souvent la justice militaire. La tajmat continue cependant de fonctionner de manière clandestine. L’intrusion coloniale transforme pourtant les structures comme le prouve l’objectivation par écrit des qanuns dont les transcriptions se multiplient. D’une manière générale, la pax gallica introduit dès le milieu du xixe siècle des changements considérables : les règlements du système vindicatoire sont largement entravés par l’imposition de la justice pénale française et on assiste aux prémices d’un désenchantement à l’égard du magico-religieux, qui n’a pas su préserver des calamités comme la conquête. La perte de pouvoir des marabouts se traduit par une recomposition des forces religieuses autour de la confrérie Rahmania, actrice essentielle de l’insurrection de 1871.
Une des grandes conséquences de cette révolte est le remplacement de l’administration militaire par une administration civile dont l’objectif primordial après la colonisation est l’assimilation. Le premier objectif passe par la dépossession foncière systématique des indigènes au profit des Européens. Très rapidement pourtant, la colonisation rurale en Kabylie est un échec qui se traduit par le rachat massif de terres par les Kabyles. Deuxième volet de la politique française en Kabylie : la communalisation. La présence d’Européens, même en nombre infime, permet l’érection de communes de plein exercice (CPE) bénéficiant des mêmes prérogatives que les communes françaises. Ailleurs, un administrateur assume la gestion d’une commune mixte (CM). Compte tenu du faible nombre d’Européens, ces dernières couvrent les trois-quarts de la Kabylie. Enfin, la scolarisation entreprise par la France est particulièrement forte en Kabylie, le mythe de la meilleure assimilabilité du Kabyle par rapport à l’Arabe jouant à plein. Elle permet la rapide formation d’une élite francophone.
Le tournant du siècle marque une nouvelle étape avec la création des délégations financières, qui permettent l’expression de nombreuses revendications de la part des Kabyles, davantage souvent que dans les institutions communales coloniales. Celles-ci sont cependant transformées dans le sens d’une meilleure représentativité indigène après 1945 avec la création de centres municipaux qualifiée par Alain Mahé d’« avatar d’une politique kabyle qui ne dit pas son nom ». En effet, l’écrasante majorité de ces centres est située en Kabylie. La raison en est que pour accéder à cette qualité, la vigueur de la tajmat est prise en compte ainsi que la francisation, particulièrement forte et ancienne dans la région.
L’ordre colonial affecte diversement les institutions et la vie des communautés villageoises et Alain Mahé prend soin de préciser ces écarts en fonction des différentes régions de Kabylie. De manière générale cependant, la décléricalisation des villages se poursuit, ainsi que le désenchantement explicable par la crise de l’agriculture traditionnelle, et par l’extension de l’économie capitaliste et du salariat. La société kabyle s’ouvre aussi largement à la culture française non seulement du fait de la scolarisation mais aussi des phénomènes migratoires : participation intense à la Première Guerre mondiale et après 1918, accélération de l’émigration ouvrière kabyle en France. L’image de la France s’en trouve affectée, ainsi que la perception par les Kabyles de leur culture et de leur société. Cet intérêt entraîne le développement d’un berbérisme culturel et littéraire qui se traduit par la multiplication des travaux scientifiques.
Dans ce contexte de colonisation et d’ouverture accrue au monde, l’honneur amorce un processus de privatisation. L’arsenal de dispositions juridiques et administratives inhibent les échanges de violence et en même temps le désenchantement, la sécularisation des représentations, l’autonomie financière procurée par l’expérience migratoire valorisent la responsabilité individuelle qui commence à l’emporter sur le principe des solidarités lignagères. De plus en plus, l’idéal de l’honneur transformé par la sécularisation se redéploie vers de nouveaux types de fidélité (partisanes, patriotiques) et alors que la guerre d’indépendance anéantit la vie municipale, on observe le réveil d’une fidélité religieuse, longtemps assoupie et le déplacement du sens de l’honneur vers des horizons plus vastes (nationalisme, justice sociale).
La victoire du FLN en 1962 marque le point de départ de la construction de l’Algérie algérienne. Alain Mahé utilise ici ses connaissances sur la Kabylie coloniale et anté-coloniale pour se livrer à un essai d’explication de la genèse du mouvement culturel berbère. Il montre comment une Algérie « arabe, arabe, arabe » pour reprendre une formule de Ben Bella est inacceptable pour les 20 % de Kabyles algériens et en quoi la politique d’arabisation ne signifie pas seulement défrancisation aux yeux des Kabyles, mais surtout déberbérisation. Il montre aussi en quoi les attentes des Kabyles envers l’État ne sont pas les mêmes que dans le reste du pays : largement propriétaire de ses terres, le paysan kabyle n’attend rien d’une réforme agraire ; sur-représentés dans la guerre de libération du fait d’une politisation ancienne, les Kabyles ne peuvent souscrire à la minoration de leur rôle par Alger, etc. Frustrations politiques dans un pays où l’État FLN a confisqué la victoire à son profit, frustrations économiques liées au chômage, c’est dans ce contexte que naît le printemps berbère de 1980 donnant une existence au berbérisme politique. Les revendications politiques et culturelles ne se placent pas dans une perspective sécessionnistes mais posent une série d’enjeux essentiels : le pluralisme politique, essentiel à l’expression d’une minorité, une réflexion sur l’histoire (le mouvement berbère va puiser dans un passé anté-islamique largement ignoré par la propagande de l’État) et finalement l’interrogation sur l’identité algérienne.
La vigueur des revendications a permis une re-dynamisation de la tajmat, renouvelée après son investissement par les jeunes, partageant la sociabilité municipale avec les multiples associations culturelles auxquelles participent de plus en plus les femmes. Cette nouveauté contribue aujourd’hui à déplacer les limites de la herma.
Les conclusions du livre d’Alain Mahé comme sa manière d’y arriver sont passionnantes. Prenant le temps d’expliquer au lecteur son interprétation des faits et ses éventuelles divergences avec des interprétations antérieures, il lui donne sur la société kabyle une mine d’informations ainsi que la manière de les comprendre. Ce travail d’anthropologie mais aussi d’histoire est donc impressionnant à plusieurs niveaux. Brassant des sources nombreuses et une foisonnante littérature, la lecture, toujours argumentée, qu’en fait l’auteur se poursuit souvent dans les notes en bas de pages dont la qualité mérite d’être soulignée ainsi que l’envie d’explorer toutes leurs références qu’elle entraîne. Le remarquable travail de synthèse (moins apparente dans les derniers chapitres, plus factuels) constitue une réflexion sur le devenir de la Kabylie au vu de son passé. Parcourue d’interrogations sur la place de l’islam et la notion de laïcité dans la société kabyle mais aussi algérienne, cette étude de la Kabylie pose des problèmes plus larges en terme de compréhension de la forme et du fonctionnement de l’État.
Claire FREDJ

Geneviève PARELON, Guéret à la fin de l’Ancien Régime. Démographie et Société, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2000, 371 p.

Dans ce livre issu d’une thèse de doctorat soutenue en 1996 devant l’université de Limoges, Geneviève Parelon s’est attachée, non seulement à retracer les comportements démographiques des habitants de Guéret à la fin du xviiie siècle, mais aussi à décrire une société urbaine et à évaluer ses relations et son emprise sur l’arrière-pays, avec un souci toujours présent, celui de comparer la situation guérétoise à celle d’autres ensembles, villes de taille semblable ou plus importante, espaces géographiques différents. Pour ce, trois grands types de sources ont été mobilisés et croisés : les registres paroissiaux, les sources fiscales et les minutes notariales. Le plan de l’ouvrage, très classique, est extrêmement clair : une première partie consacrée à la démographie, une deuxième à la société et une troisième au rayonnement de la ville. Plus de cinquante pages d’annexes fournissent les éléments statistiques et cartographiques qui sous-tendent l’étude.
L’auteur entend d’abord brosser une présentation générale de la ville, ville qui, bien que comptant seulement un peu plus de 2 000 habitants à la fin du xviiie siècle, était pourvue de nombreuses fonctions administratives et politiques – Guéret est le siège d’une sénéchaussée, d’une élection et d’un présidial – et faisait véritablement figure de capitale de la Haute-Marche. Le décor de la ville est bien planté à partir d’une description des plans et des édifices civils et religieux. Quelques descriptions laissent entrevoir une ville « bien bâtie et bien percée » où de nombreux efforts sont entrepris pour améliorer la salubrité, laquelle reste néanmoins caractéristique des espaces urbains de l’époque. Les faubourgs et les lieux-dits habités qui font partie de la paroisse de Guéret, et dont l’activité est tournée essentiellement vers l’agriculture, sont également dépeints. Vient ensuite la partie proprement démogr