2001
Annales de démographie historique
Enfances : Comptes rendus
Comptes rendus
Mireille CORBIER (dir.),
Adoption et fosterage, Paris, De Boccard,
De l'Archéologie à l'histoire, 1999, 392 p.
Issu d'une table ronde tenue à l'Institut finlandais de Paris
en juin 1993, cet ouvrage collectif se trouve à la confluence de plusieurs
disciplines comme de plusieurs modèles épistémologiques. Dans la société
occidentale, la réflexion sur l'adoption a été longtemps dominée par la
référence au modèle romain, car cette pratique était courante dans les familles
de l'Antiquité romaine. Désignant la « mise en nourriture » ou « en éducation
», le fosterage est au contraire un concept anthropologique susceptible de
concerner les cultures les plus diverses. Mireille Corbier, la spécialiste
française la plus éminente de la famille romaine à l'heure actuelle, a décidé
d'articuler ces deux modèles pour comprendre l'évolution de certaines pratiques
familiales en Occident de l'Antiquité jusqu'à nos jours. La liste des dix-neuf
collaborateurs associe des historiens à des anthropologues, ethnologues et
sociologues de façon à confronter le point de vue de l'ensemble des sciences
humaines. Bien que centré sur l'Occident, l'ouvrage fournit des éléments de
comparaisons avec d'autres régions du globe, grâce à l'apport de communications
sur Byzance, l'Extrême-Orient ou l'Afrique de l'Ouest (5 sur 19).
Après une introduction de M. Corbier, qui constitue en fait un
véritable exposé méthodologique, l'ouvrage se décompose en six parties, dont
les titres illustrent la richesse des thèmes abordés. Il retrace tout d'abord
l'évolution de l’adoption, qui disparaît en Occident au Moyen Âge avant de
resurgir à l'époque contemporaine (« Adopter ou non »), puis s'interroge sur
les motivations des adoptants (« Que transmettre par l'adoption ? ») et
l'impact de la pratique sur les relations affectives. Centrée sur le fosterage,
la quatrième section (« Nourrir ») ouvre la question des parentés de
substitution et le problème des rôles parentaux, dont l'étude clôt le recueil.
En réalité, ces thématiques voisinent le plus souvent au sein d'un même
article, ce qui confère à l'ensemble une réelle unité conceptuelle. Il est donc
aisé de dégager des lignes de force qui courent à travers tout
l'ouvrage.
Les raisons de la disparition de l'adoption après la chute de
l'Empire romain se trouvent au cœur des interrogations. Cette disparition fut
bien réelle même lorsque les apparences donnent l'impression contraire.
Certains rois mérovingiens « adoptèrent » quelquefois des parents, mais il
s'agissait d'un simple mot pour désigner des stratégies politiques sans lien
réel avec la procédure juridique de l'adoption romaine (B. Jussen). Dans une
étude de référence, Jack Goody avait expliqué le phénomène par la politique de
l'Église qui aurait cyniquement discrédité l'adoption pour récupérer les legs
des familles sans héritier. Unanimes dans leur rejet de cette hypothèse, les
auteurs insistent plutôt sur la montée d'une nouvelle conception aristocratique
de la parenté, fondée sur le sang et sa transmission. Obsédée par son « sang »,
la noblesse occidentale s'est interdit de faire appel à l'adoption, au
détriment même de son propre intérêt. Pour des raisons similaires, la noblesse
de cour japonaise à l'époque de Heian (ixe-xiie siècles) recourait rarement à
l'adoption (S. Mauclaire).
Ce fut la Première Guerre mondiale qui débloqua la situation,
aussi bien en France (A. Burguière) qu'en Finlande (A. Pylkkänen), car elle mit
les préoccupations natalistes au premier plan et posa le problème du sort des
orphelins de guerre. Ce revirement confronte l'historien à un autre thème
essentiel, les motivations de l'adoption. La situation actuelle, liant le
succès de l'adoption à l'amour de l'enfant, n'a rien d'un schéma universel.
Cette pratique a été instrumentalisée par des stratégies très diverses. Dans
l'Athènes classique, l'adoptant organisait ainsi son futur culte funéraire que
seul un fils, et non un collatéral, pouvait assurer (L. Rubinstein), alors que
la Chine ancienne se préoccupait d'assurer la continuité de la lignée, le chef
de la branche aînée adoptant un membre d'une branche cadette de sa famille pour
lui « succéder » (F. Lauwaert). À Rome, le droit permettait les combinaisons
les plus complexes, car l'adoption se conjuguait avec l'émancipation (abandon
de la puissance paternelle). Un homme pouvait à la fois émanciper son fils tout
en adoptant son petit-fils, remaniant ainsi sa parenté dans un but patrimonial
(J. Gardner). En règle générale, l’intérêt de l'adoptant primait sur celui de
l'adopté.
Dans les sociétés ignorant ou rejetant l'adoption, le fosterage
lui a-t-il servi de substitut ? Au centre du recueil, la question organise
l'articulation entre les deux pratiques. Toutes les sociétés ont connu le
fosterage, aussi bien celles qui favorisaient l'adoption que celles qui la
désapprouvaient. À Rome, on nommait alumnus un enfant nourri et élevé par des
adultes différents de ses parents. De statuts et d'origines variés (ce
n'étaient pas forcément des esclaves ou des enfants trouvés), ces
alumni entretenaient avec leurs «
parents » des relations affectives très fortes, bien qu'ils n'aient jamais été
confondus avec les enfants, en termes d'héritage ou de « piété » filiale (S.
Dixon, H.S. Nielsen). Le Moyen Âge occidental a préféré utiliser le terme
nutritus (« nourri ») pour désigner
des enfants donnés à des monastères pour y devenir moines (oblats) ou des
jeunes confiés à un suzerain pour y recevoir une éducation chevaleresque (A.
Guerreau-Jalabert).
Mais il faut se tourner vers d'autres pratiques pour trouver
les substituts les plus convaincants de l'adoption. Dans l'Europe moderne, les
hôpitaux recueillaient les enfants abandonnés puis les plaçaient dans des
familles d'accueil, aussi bien à Lyon (A. Burguière) qu'à Paris (K. Gager) ou
en Italie (C. Klapisch-Zuber, G. Delille). Les foyers d'accueil nouaient avec
les enfants des relations de nature familiale, mais ils voyaient souvent en eux
une force de travail et ne leur accordaient pas les mêmes droits qu'à leurs
enfants en matière d'héritage ou de dot. En Italie, c'est l'hôpital qui
conservait la puissance paternelle sur les enfants. Il est possible que la
rareté des hôpitaux soient l'une des causes de la pratique massive du placement
des jeunes comme serviteurs dans les grandes maisons dans l'Angleterre de la
fin du Moyen Âge (J. Goldberg). La même ambiguïté se retrouve dans les rapports
entre adoption et parrainage. En Occident, le parrainage crée un lien de
parenté spirituelle mais n'entraîne pas de transfert d'enfants (A.
Guerreau-Jalabert, A. Fine), alors qu'à Byzance, la procédure d'adoption fut de
plus en plus influencée par le rite du baptême (R. Macrides).
Ces interrogations débouchent sur une mise en question de la
notion de « parent ». Elle combine toute une série de rôles (naissance,
nourriture, éducation, identité juridique, transmission d'héritage) que la
société occidentale contemporaine associe, mais qui peuvent très bien être
exercés par des personnes différentes (E. Goody). Cette réalité est rappelée
fortement par les articles dus à des ethnologues. En Malaisie, les Malais
aiment adopter des bébés chinois (après achat), mais l'adopté garde des liens
avec ses parents biologiques lorsqu'il les connaît (J. Massard-Vincent). La
même constatation se révèle tout aussi pertinente pour le monde romain. Sous
l'Empire, les adoptés par testament mêlaient les éléments onomastiques de leur
famille biologique à ceux de leur père adoptif (O. Salomies). Il est du coup
fort contestable que la « circulation » des enfants romains, entraînée par le
fosterage et les divorces (moins par l'adoption qui se pratiquait surtout entre
adultes), leur ait causé des troubles de la personnalité (S. Dixon). Une telle
conclusion incite évidemment à une confrontation encore plus large avec
d'autres disciplines comme la psychanalyse. C'est dire la richesse de la
démarche authentiquement pluridisciplinaire qui a présidé à l'élaboration de
cet ouvrage.
Christophe BADEL
Ilaria TADDEI,
Fanciulli e giovani. Crescere a Firenze nel
Rinascimento, Florence, Leo S. Olschki Editore, 2001, 370 p.
Le travail d’Ilaria Taddei se trouve à la croisée d’une
histoire sociale, culturelle, religieuse, politique et institutionnelle dont la
ville de Florence est le cadre, et sa jeunesse masculine la principale
protagoniste. À la charnière entre la fin du Moyen Âge et la Renaissance, du
début du xive siècle à la fin de la période
républicaine, Florence innove par l’organisation de confréries pour la
jeunesse, qui montrent la reconnaissance par la société florentine de la
spécificité d’une tranche d’âge et ont pour objectif principal d’en discipliner
et d’en contrôler les membres, en vue de leur intégration future dans la
communauté politique de la cité.
L’auteur s’inspire des travaux de R. C. Trexler sur les
confréries de jeunes et leurs rituels collectifs en tant qu’ils se substituent
à la famille dans l’éducation des jeunes gens, et de ceux de R. F. E. Weisman
sur le rôle des confréries dans la vie politique florentine pendant la
Renaissance. Sur les traces de ce dernier, Ilaria Taddei insiste néanmoins sur
la spécificité des organisations destinées aux adolescents, qui sont le
principal objet de son étude.
Mais avant d’entrer dans le détail des confréries, une première
partie fait le point sur les « conceptions des âges de la vie et leurs reflets
sociaux ». À travers l’étude de la terminologie des âges en usage à Florence à
la fin du Moyen Âge et à la Renaissance ainsi que des représentations et des
schémas théoriques qui s’y rapportent, Ilaria Taddei nuance d’une part
l’hypothèse de Philippe Ariès sur l’imprécision du vocabulaire désignant
l’enfance et la jeunesse, et d’autre part met l’accent sur le succès à Florence
des conceptions héritées d’Isidore de Séville, qui distingue clairement six
âges de la vie : l’« infantia » (de la naissance à sept ans), la « pueritia »
(de sept à quatorze ans), l’« adulescentia » (de quatorze à vingt-huit ans), la
« iuventus » (de vingt-huit à cinquante ans), la « gravitas » (de cinquante à
soixante-dix ans), enfin, la « senectus ». La définition juridique des âges à
Florence et le rôle des institutions locales dans la naissance de la notion
d’âge, au sens numérique du terme, se lisent concrètement à travers les
différents types de majorité. Majorités fiscale, militaire, politique,
vestimentaire, autant de seuils qui montrent le rôle de la législation
communale et de l’organisation de la vie publique dans la cité dans la
définition et la distinction des âges de la vie des Florentins. L’étude des «
modèles de comportement et de la discipline sociale » montre l’association qui
s’opère entre les deux premiers âges de la vie, caractérisés par l’incapacité
intellectuelle. Puis, à une adolescence définie comme un âge critique, succède
la jeunesse, moment propice à tous les dérèglements des sens. À chacune de ces
étapes correspondent des caractéristiques fondées sur la médecine des humeurs,
qui se traduisent par la nécessité d’éduquer, de discipliner, d’équilibrer les
excès. L’auteur montre si ce n’est la « découverte » de l’enfance et de
l’adolescence par les humanistes, du moins la valorisation dont ces âges de la
vie font l’objet dans les traités de pédagogie ou les œuvres des «
marchands-écrivains » (mercanti-scrittori), soucieux de veiller à la
bonne et efficace éducation de leurs enfants, afin de les socialiser.
L’éducation est également une préoccupation des hommes d’Église, qui promeuvent
la préparation des enfants à la confession, par l’intermédiaire de la
catéchèse. Exaltant la fonction purificatrice des enfants, Savonarole veut en
faire des modèles de sainteté, instruments de la purification des mœurs des
Florentins. Plus tard, à l’heure de la Réforme catholique, l’accent est mis sur
la discipline du corps et le contrôle des gestes.
La fondation des confréries de jeunesse, « societates puerorum,
adulescentium et iuvenum », montre surtout qu’à Florence, la distinction entre
ces âges de la vie était faite de manière explicite. Il s’agit clairement d’une
exception florentine, puisque dans aucune autre ville italienne on ne trouve un
tel réseau de confréries aussi précoce : plus d’une dizaine à la fin du
xve siècle. La seconde partie du travail
d’Ilaria Taddei est par conséquent consacrée à l’étude de la naissance, de
l’organisation et des fonctions sociale et religieuse de ces confréries.
Parrainées par les autorités religieuses (en particulier sous le pontificat
d’Eugène IV), elles furent également fréquentées par Savonarole qui, sans
elles, n’aurait certainement pas eu le même succès dans la cité toscane pendant
les années de sa prédication. L’attitude des autorités civiles vis-à-vis des
confréries varie au xve siècle au gré du climat politique.
Cependant, les organisations destinées à la jeunesse furent moins touchées par
les interdictions que celles des adultes, considérées comme une menace
politique bien plus importante. Les Médicis s’emploient en particulier à en
prendre le contrôle, au moyen du parrainage, mais aussi de l’appartenance
personnelle, comme ce fut le cas pour la compagnie de S. Giovanni Evangelista.
À travers l’étude quantitative des caractéristiques des confrères de la
compagnie de la Purificazione, Ilaria Taddei met en évidence les tranches d’âge
concernées par l’appartenance à ce type d’organisations : plus de 50 % des
membres ont entre quatorze et seize ans. Le croisement des sources (notamment
les listes des membres et les castati
florentins) permet de déterminer l’origine sociale des confrères et leurs
profils socioprofessionnels. Les confréries sont un reflet assez fidèle de la
diversité de la société florentine, même si au cours du siècle les
représentants des catégories sociales élevées acquièrent une représentation
supérieure. La confrérie est une société en miniature, dans laquelle la
jeunesse florentine pouvait « se familiariser avec le système électoral de la
cité, intérioriser la valeur sociale de l’âge et apprendre l’exercice du
pouvoir politique ». À côté de la boutique et de l’école, les confréries
constituent donc un des lieux de la formation masculine. Mais elles ne se
résument pas à cette fonction, dans la mesure où leur rôle réside également
dans la mise en scène d’un modèle idéal de comportement social et religieux,
celui de l’enfant ayant atteint la sagesse, sans avoir perdu son
innocence.
Une des nombreuses qualités de la démonstration d’Ilaria Taddei
est de veiller à maintenir un équilibre entre l’étude quantitative concrète des
confréries et la mise en évidence de leurs fondements théoriques, de leurs
visées politiques, voire utopiques.
Aliocha MALDAVSKY
Mathias GARDET, Alain VILBROD,
Les Orphelins-Apprentis d’Auteuil. Histoire d’une
œuvre, Paris, Belin, 2000, 303 p.
« Une institution chrétienne au service des jeunes en
difficulté familiale ou sociale, ou en danger moral », c’est ainsi que se
définit l’œuvre selon le P. Brottier, un de ses fondateurs. Cette œuvre, les
Orphelins Apprentis d’Auteuil (OAA), née au xixe siècle et toujours active au
xxie, possède une renommée auprès d’un
large public, même si celui-ci n’en connaît pas forcément le réel
fonctionnement, et a fortiori
l’histoire. Celle-ci d’ailleurs, sauf célébration des grands hommes de la
fondation, les pères Roussel et Brottier, n’avait, avant cet ouvrage, pas
vraiment été entreprise. Les deux auteurs, un sociologue et un historien, en
tentant de garder une certaine « hauteur de vue » ont voulu y remédier et
montrer les caractéristiques de l’institution. Toute la période est embrassée,
depuis 1866 jusqu’aux années 1970, toutes les maisons et annexes de la
fondation sont évoquées pour rendre compte de ce passé, montrer le
développement de l’œuvre, les ajustements nécessaires et les adaptations au
temps présent. L’ouvrage se compose de deux parties : la première propose une
histoire au fil des directeurs et de leur politique et la seconde une analyse
de l’identité des OAA au travers des relations entre l’œuvre et l’extérieur,
qu’il s’agisse des autorités dites de tutelle (congrégation, Église, État) ou
bien des voisins des différentes maisons, mais aussi au travers de la vie menée
par les enfants et des projets des maîtres. À chaque fois les auteurs mettent
l’accent sur les mutations selon les directeurs et sur l’inscription de l’œuvre
dans les différentes époques.
Les archives des OAA, très nombreuses et très riches, ont été
complétées par des visites des maisons, des entretiens avec des anciens «
orphelins » ou des membres du personnel. Elles racontent l’histoire de la
croissance et des adaptations constantes de ce qui est devenu très tôt une
véritable « entreprise », multipliant les annexes, puis les maisons, les
formations, le nombre des enfants accueillis, et en conséquence les membres du
personnel. S’il n’y avait que six enfants dans la maison de la rue La Fontaine
de Paris à la création, on comptait dans les années 1950, 3 000 orphelins
répartis sur dix-neuf établissements dans toute la France.
L’ouvrage insiste sur la forte identité des OAA et la volonté
toujours marquée par les directeurs de préserver son indépendance et ses
principes fondateurs. Ces derniers tiennent en peu de mots : formation
professionnelle et prise en charge totale de l’enfant à partir de 12-13 ans (en
pension) dans une œuvre qui doit rester une, ce qui suppose une bonne dose de
centralisation pour garder la cohésion entre des maisons très différentes et
éloignées les unes des autres. Le projet d’éducation en profondeur nécessite le
placement en internat qui, aux yeux des directeurs, permet seul d’inscrire le
travail sur la vie et les esprits des jeunes gens dans la durée et d’en
attendre des effets positifs. Au fil des années ce qui allait de soi, le
placement des enfants, est devenu un cap plus difficile à maintenir dans le
contexte nouveau de l’après-guerre. L’environnement familial étant dans cette
période revalorisé aux dépens des orphelinats traditionnels, de forts soupçons
se développent à propos des pensionnats. Un décalage se fait sentir alors entre
les aspirations de la société, les demandes de l’État et les idées de l’œuvre.
Le malaise deviendra plus grand encore dans les années 1970, il culminera avec
un scandale médiatique en 1973, et nécessitera entre autres choses de gros
efforts de rénovation des maisons : installation de boxes dans les dortoirs,
démultiplication des salles à manger. De même, l’enseignement professionnel se
fera dans des écoles plutôt qu’en apprentissage chez un patron, mais toujours
dans le même esprit.
En effet, depuis les origines, la formation professionnelle des
enfants est au cœur des objectifs de la fondation. Dans les premiers temps de
l’œuvre de la première communion, on avait songé à cette formation pour
prolonger le séjour des garçons laissés à eux mêmes dans la rue. Cependant, on
proposait déjà un apprentissage qui dépassait largement l’enseignement d’un
métier puisqu’on pensait leur dispenser une éducation complète sur plusieurs
années. Pour les hommes de l’œuvre, au tournant des
xixe et xxe siècles, il fallait former des
ouvriers chrétiens. Dans l’entre-deux-guerres, la mise en apprentissage s’est
poursuivie avec, pendant un temps, une double orientation vers le travail
industriel et agricole. L’orientation industrielle est définitivement prise
dans les années 1960. L’enseignement technique entre dans l’œuvre qui en fait
reconnaître les qualités et les diplômes par l’Éducation nationale.
Les OAA ont toujours entretenu un sentiment d’appartenance très
fort parmi les « orphelins » et les personnels. Cette identité repose en partie
sur une séparation d’avec le monde extérieur et sur des pratiques cérémonielles
propres. Une certaine distance existe toujours avec l’extérieur, par peur de se
voir envahir ou bien de perdre son identité. Se crée alors un petit monde plus
ou moins replié sur lui-même, comme le suggèrent les entretiens avec les
anciens. De nombreux liens familiaux se nouent entre les gens du dedans, on se
marie sur place, ou bien on revient y travailler. Mais si l’on reste entre soi,
c’est aussi qu’il est difficile de devenir indépendant pour les anciens «
orphelins ». À tel point que l’on reste quand on ne sait comment faire
autrement. Ce repli s’observe également, du côté de la direction, dans les
difficultés à accepter les syndicats, étrangers à la tradition de l’œuvre, ou
bien dans la volonté de créer sa propre formation d’éducateurs ou de chefs
d’atelier. Mais quand, par exemple, il s’agit de procurer aux enfants le
meilleur de la technique pour leur travail, l’œuvre sait ouvrir ses maisons et
accueillir le monde extérieur. De même, cette fondation religieuse s’est
ouverte peu à peu aux laïcs (le premier directeur laïc fut Jean Gosselin en
1973), aux enfants non orphelins (en 1975, la moitié des enfants
n’appartiennent plus à cette catégorie) ou non catholiques.
L’esprit de la maison s’exprime particulièrement lors de la
fête du fondateur où l’on célèbre les qualités de l’œuvre, ou bien lors des
cérémonies patriotiques dans l’entre-deux-guerres, enfin dans les gymnases dès
le début du siècle, puis sur les terrains de football après 1950. Les défilés
des fanfares permettent aux enfants de se montrer, d’impressionner par leur
savoir-faire les autres, ceux du dehors ; le foot reprendra le flambeau en
quelque sorte. En renforçant l’idée d’identité collective, le sport a travaillé
à l’intégration des garçons aussi fortement que d’autres aspects de la vie
communautaire.
L’étude sur les âges, les profils sociaux précis des enfants,
les modes de placement par les familles, la justice, les organismes caritatifs,
est esquissée à grands traits dans cet ouvrage qui, dès lors, semble en appeler
à une étude plus approfondie. À plusieurs reprises, les auteurs montrent la
richesse de leur terrain d’investigation qui s’ouvre sur l’histoire de
l’Église, de la politique sociale de l’enfance, des réseaux philanthropes et
d’action sociale, et appellent à de nouveaux travaux sur cette institution
originale. Il faut espérer qu’ils auront éveillé l’attention d’autres
chercheurs.
Isabelle ROBIN-ROMERO
Edwin BLACK, IBM et l’Holocauste. L’alliance stratégique entre l’Allemagne
nazie et la plus puissante multinationale américaine (traduit de
l’américain par Odile Demange), Paris, Robert Laffont, 2001, 595 p.
L’ouvrage raconte en quinze chapitres l’histoire de la
participation consciente d’IBM à l’Holocauste – directement et par
l’intermédiaire de ses filiales – et de sa complicité avec la machine de guerre
nazie. L’auteur, Edwin Black, journaliste d’investigation, spécialisé dans
l’étude des fraudes industrielles, déclare avoir abordé ce projet comme une
enquête ordinaire sur l’attitude d’une grande entreprise, à la différence près
que cette attitude a pesé sur la vie et la mort de plusieurs millions
d’individus. Ayant vu, au musée américain de l’Holocauste, une trieuse IBM avec
ce seul commentaire que la Compagnie avait organisé le recensement de 1933 qui
avait identifié les Juifs pour la première fois, l’auteur s’est promis de
répondre à cette question : quel est le lien entre cette machine et les
millions de Juifs et d’autres européens assassinés ?
Écrit pour le grand public, dans le style narratif percutant et
quelque peu mélodramatique que semble réclamer ce genre de publications,
l’ouvrage n’en constitue pas moins une étude précise et documentée du rôle qu’a
joué la mécanographie statistique dans le régime hitlérien et dans la Seconde
Guerre mondiale. Après avoir monté un réseau d’informateurs bénévoles, E. Black
a rassemblé une impressionnante masse de sources qu’il déclare lui-même très
éloignée d’une collecte exhaustive. Sa méthode consiste à reconstituer un
tableau éclaté, aucun des documents n’étant révélateur en soi, mais, extrait de
son contexte, apparaissant comme plutôt déroutant, et ne prenant tout son sens
que rattaché à d’autres documents apparentés, provenant souvent de sources
entièrement différentes, comme les pièces d’un puzzle dont l’image ne surgit
que lorsque tous les fragments sont assemblés. « En reconstituant les
événements, ajoute l’auteur, j’ai été guidé, à chaque instant, par deux
principes : le contexte et les conséquences […] je me suis concentré sur ce que
le grand public était en mesure de savoir à l’époque, grâce aux médias, sur les
atrocités et les persécutions antisémites qui se déroulaient en Europe.
»
L’ouverture est dramatique, dévoilant, à la manière de certains
films, la fin de l’histoire. Le lecteur y apprend que, de 1933 à 1945, toute
l’infrastructure commerciale, industrielle, militaire et antisémite de
l’Allemagne nazie et de l’Europe occupée s’était dotée de centaines de machines
mécanographiques Hollerith. L’ingénieur Hermann Hollerith, né en 1860, fils
d’émigrés allemands aux États-Unis, est en effet l’inventeur des machines
trieuses de cartes perforées. Elles ont pour but de compter les hommes comme
ils ne l’avaient encore jamais été, de les identifier et de les dénombrer avec
une grande précision. La technologie Hollerith s’avère en outre capable
d’enregistrer des données, de les traiter et de les analyser par le calcul afin
de répondre automatiquement à des questions déterminées. Après avoir élaboré
son invention, Hollerith s’associe avec un « capitaine d’industrie » américain,
Charles Flint, lié lui-même à un autre « capitaine », Thomas J. Watson,
président d’IBM en 1933, auprès duquel, dès la prise de pouvoir, le régime nazi
trouve un écho favorable. Ce régime ne cache aucunement ses intentions
d’éliminer les Juifs d’Europe ; les projets de Hitler font la une des journaux
des grandes villes, relayés par les actualités cinématographiques
hebdomadaires. Les liens de Watson avec l’Allemagne vont frayer la voie à une
alliance technologique et économique solide avec l’Allemagne nazie qui, pour le
président d’IBM, représente un univers de contrôle, de surveillance et
d’embrigadement d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Les
statisticiens étant « à la tête des troupes de choc intellectuelles de Hitler
», les guerres raciales et géopolitiques de ce dernier promettent de consommer
un nombre illimité de tabulatrices. En 1933, IBM détenant la majorité des parts
de la Dehomag (Deutsche Hollerith Maschinen
Gesellschaft, soit en français, la « Société allemande des machines
Hollerith ») dans laquelle sont investis plus de sept millions de Reichmarks
(près d’un million de dollars de l’époque), un accord confidentiel transforme
cette dernière en « IBM Europe ». L’auteur soutient que, dès lors, aucun
employé d’IBM Amérique ne peut prétendre ignorer l’existence de soixante-cinq
camps de concentration où s’entassent déjà 90 000 prisonniers. Tandis que de
nombreuses protestations publiques antinazies s’élèvent dans tous les
États-Unis, « pour quelle raison l’un des plus grands hommes d’affaires
américains […] accepta-t-il de [collaborer] avec une économie vouée à la
destruction des Juifs, à l’asservissement de l’Europe et à la mainmise sur
l’ensemble de ses industries ? » La réponse est claire : pour en tirer
profit.
La biologie raciale nazie apparaît d’emblée comme un
utilisateur de choix de la statistique mécanographique que régit IBM,
via la Dehomag. La croissance
explosive de la Compagnie, écrit l’auteur, « ne reflétait pas seulement
l’organisation dictatoriale de l’ensemble de la vie économique ; elle devait
beaucoup à une industrie nouvelle qui venait de voir le jour dans l’Allemagne
nazie : la biologie raciale. Du jour au lendemain, l’identification des Juifs –
qu’il s’agisse de prouver la pureté du sang aryen ou de révéler une ascendance
juive – ouvrit un marché considérable. La technologie Hollerith était la seule
capable de fournir efficacement les réponses que réclamaient les idéologues
racistes nazis ». Or, cette identification représentant un enjeu technologique
redoutable, les statisticiens démographes sont convoqués, puis conquis, par
l’idéologie du pouvoir qui les gouverne. En 1934, le statisticien Karl Keller
affirme que « la technologie de recherche généalogique parviendr[a] à démasquer
tous les Juifs ». Dans son style dramatique caractéristique, E. Black fait ce
constat : « L’humanité n’avait jamais rien connu de pareil. Jamais un nombre
aussi important d’individus n’avait été identifié aussi précisément, aussi
silencieusement, aussi rapidement et avec des conséquences aussi considérables.
Personne ne pourrait y échapper. L’aube de l’ère de l’information marquait le
début du crépuscule de l’humanité. »
La Dehomag organise le recensement de 1933. Des outils
statistiques sont forgés permettant, entre autres, d’adopter des textes
définissant avec précision ce qu’est une « entreprise juive » et d’identifier
les biens qu’il s’agira de confisquer, les personnes qu’il s’agira de spolier
puis d’exterminer. En dépit de la campagne journalistique menée aux États-Unis,
rien ne peut convaincre le président Watson de renoncer à son refus de
critiquer le régime hitlérien. Cependant, même en se retranchant derrière des
euphémismes ou en parlant à mots couverts, Watson doit désormais faire preuve
de prudence pour défendre publiquement le programme hitlérien. Aussi
veille-t-il à se tenir à distance de ses filiales dispersées dans l’Europe
nazie, tout en suivant de près leurs opérations au jour le jour. Il plaide
publiquement pour la paix, proclamant à tous vents le slogan « la paix mondiale
par le commerce mondial ». Paradoxalement, au même moment, Watson et IBM
participent activement à l’organisation de la guerre, menant un double jeu
patent qui n’est pas sans entraîner des difficultés avec les nazis. L’auteur,
spécialiste de ces questions, retrace longuement cette « guerre dans la guerre
» et souligne que, au cours de son combat au jour le jour pour maintenir sa
présence dans les pays de l’Axe, IBM est notamment soutenu par le Département
d’État dont la volonté d’appuyer secrètement les opérations commerciales de la
Compagnie perdurera malgré l’hostilité officielle des États-Unis au régime
hitlérien.
En France, IBM crée la CEC (Compagnie électro-comptable). En
juin 1940, avec l’aval d’IBM New York, cette filiale devient une source
d’approvisionnement captive de la Dehomag. Cependant, l’application des mesures
antisémites est moins entravée par les réticences des autorités françaises que
par le manque de machines Hollerith. L’auteur détaille le rôle joué par le
général René Carmille qui apparaît comme une exception à cette complaisance des
autorités. Membre du contre-espionnage, Carmille s’engage à livrer les Juifs de
France, en collaboration avec le Commissariat aux questions juives dont le
directeur est Xavier Vallat. Or, à la fin de 1942, Carmille n’a toujours pas
livré les listes qu’il dit préparer et détenir. C’est qu’il travaille en
réalité pour la Résistance. Arrêté le 3 février 1944 et déporté à Dachau, il y
meurt le 25 janvier 1945. Mais, l’embrouillamini difficile à démêler du nombre
exact de recensements entrepris, de l’identité des services impliqués et des
méthodes utilisées, laisse planer un doute sur la position et le rôle exacts de
la statistique française à cette époque.
Presque tous les camps de concentration possèdent un service de
mécanographie, la Hollerith Abteilung.
E. Black insiste sur ce point : il ne s’agit absolument pas de prouver que
l’Holocauste n’aurait pas eu lieu sans IBM, mais de montrer que, sans
l’équipement IBM, sans l’entretien des machines, sans les différents services
fournis et sans l’approvisionnement en cartes perforées, jamais les camps de
concentration n’auraient pu gérer des effectifs de détenus aussi considérables.
Les Juifs sont suivis à la trace par des cartes de détenus, des listes de
transfert Hollerith, des cartes perforées et des trieuses à l’infini.
Le nombre exact de machines IBM utilisées, la nature des
informations dont disposaient réellement les dirigeants d’IBM en Europe ou à
New York – éléments qui demeureront à jamais inconnus –, n’importaient pas à la
Compagnie. Seul comptait le fait que, la guerre finie, l’argent soit
disponible. Suivant l’auteur, IBM ne s’intéressa jamais au nazisme, pas plus
qu’à l’antisémitisme, mais seulement au profit accumulé de 1933 à 1945. Lorsque
la guerre s’achève, la Compagnie entreprend sans délai de récupérer ses
machines et ses comptes bancaires. De même, la Dehomag émerge sans dommages des
années noires, comme s’il ne s’était rien passé. Elle récupère ses machines,
ses bénéfices, sa valeur industrielle. New York peut reprendre le contrôle de
sa filiale allemande, rétive mais lucrative, et s’emparer des profits
accumulés.
L’ouvrage, dont l’auteur écrit, à juste titre, qu’il sera «
d’une lecture éprouvante », demeure passionnant de bout en bout. Un coup de
sonde opéré dans les multiples références documentaires détaillées au long de
soixante-douze pages de notes reportées en fin de volume permet d’en vérifier
l’exactitude. Une annexe comprend une bibliographie détaillée des sources
primaires et secondaires ainsi qu’un utile index. On peut regretter la
surcharge en effets stylistiques, due à l’étendue du public visé : une écriture
plus sobre aurait pu rendre la démonstration encore plus convaincante. Reste
que, une fois ce puzzle reconstitué par une lecture attentive, l’image obtenue
est proprement terrifiante. Le lecteur se trouve alors devant une contribution
originale à l’histoire, aujourd’hui si abondamment documentée, des années
1933-1945, mais surtout confronté à une très inquiétante et problématique page
de l’histoire de la statistique, et plus particulièrement de la statistique
démographique, au travers des rapports inévitables et risqués que cette
discipline entretient avec le monde qu’elle prétend analyser.
Jean-Marc ROHRBASSER
Enda DELANEY,
Demography, State and Society. Irish Migration to
Britain, 1921-1971, Liverpool, Liverpool University Press, 2000, 345
p.
Cet ouvrage solide, issu d’une thèse de doctorat, explore « one
of the most significant flows of migrants in xxth century Europe ». Il commence en 1921
quand l’indépendance de la république d’Irlande transforme radicalement la
nature des relations politiques avec la Grande-Bretagne, et s’arrête en 1971,
au moment où la population irlandaise s’accroît pour la première fois depuis la
Grande Famine de 1845-1850 ! C’est cette dernière, et les mouvements
migratoires qui s’en sont suivis, qui ont retenu l’attention des historiens,
lesquels ont aussi, des deux côtés de l’Atlantique, abondamment travaillé sur
la formation des communautés irlandaises nord-américaines. Malgré leur
importance démographique, sociale et économique, les départs de l’Irlande vers
la Grande-Bretagne durant le demi-siècle qui sépare 1921 de 1971 ont,
comparativement, été négligés. Enda Delaney comble ce vide en proposant une
analyse fouillée, fondée sur une vaste documentation, avec une ambition
ouvertement pluridisciplinaire : croiser les approches démographiques,
sociales, économiques, politiques et culturelles, les regards quantitatifs et
qualitatifs. Son travail s’inscrit explicitement dans une tradition qui
considère l’étude des migrations comme un objet total et complexe. Les frères
Jan et Léo Lucassen sont les promoteurs les plus influents de cette
orientation, qu’ils ont défendue notamment dans un ouvrage édité en 1997 par
Peter Lang, Migration, Migration History,
History, curieusement absent de la bibliographie de Mme Delaney, par
ailleurs exclusivement anglo-saxonne.
Son livre se fixe trois objectifs principaux : décrire le flux
migratoire, en comprendre les causes, établir les intentions et l’efficacité
des politiques gouvernementales irlandaises et britanniques. Mais plusieurs
autres thèmes retiennent l’attention de l’auteur, parmi lesquels je retiendrai
tout particulièrement la question des groupes religieux et de l’influence des
Églises, catholique en particulier. Après un premier chapitre de synthèse sur
les migrations irlandaises – beaucoup plus riche que le suggère son titre car
il inclut une belle discussion des théories explicatives des flux migratoires
–, le projet scientifique de l’auteur l’incite à adopter une découpe
chronologique en quatre parties : les années de l’entre-deux-guerres
(1921-1939), la période de guerre (1940-1946), l’exode d’après-guerre
(1947-1957), et pour finir l’époque ambiguë qui s’étend de 1958 à 1971,
caractérisée par les départs mais aussi, plus que jamais auparavant, par les
retours.
Les principaux résultats intègrent l’expérience irlandaise du
xxe siècle dans le modèle classique «
centre-périphérie », comme un courant migratoire reliant un pays sous-développé
à un pays industrialisé. Globalement, l’excédent de main-d’œuvre, accru par les
transformations de l’agriculture irlandaise, est le facteur structurel
fondamental, mais grâce à des enquêtes détaillées réalisées après guerre, à des
monographies locales et à des témoignages oraux, Enda Delaney montre que les
motivations économiques sont culturellement construites par les aspirations à
un plus haut standard de vie, aspirations qui changent profondément après la
Seconde Guerre mondiale. Il est à vrai qu’à cette époque, la reconstruction
dope le marché du travail britannique alors même que la présence ancienne
d’amis et de parents en Grande-Bretagne, l’existence de filières bien établies,
permettent une diversification des professions exercées par les Irlandais, qui
ne se concentrent plus exclusivement dans les activités peu ou pas qualifiées.
Le rôle des familles et des réseaux personnels est vital, au-delà des
trajectoires individuelles, même dans la géographie des émigrations. Au départ,
le déséquilibre local entre l’offre et la demande de travail contraint le flux,
mais par la suite, les relations entre les émigrés et ceux qui sont restés le
prolongent au-delà même de ce qu’impose le facteur structurel initial.
L’influence des États et des politiques est moins évidente. Hormis quelques
tensions dans les années 1920, dans un contexte de dépression économique, ou le
souci de préserver la neutralité irlandaise durant la Seconde Guerre mondiale,
le laisser faire a dominé. Les Britanniques n’ont jamais réellement pris de
mesures de contrainte pour réduire l’arrivée de ces migrants « invisibles »,
même après la décision de l’Irlande de quitter le Commonwealth en 1949. Quant
aux dirigeants irlandais, l’émigration leur apparaissait comme une honte
nécessaire, la preuve d’un sous-développement sur lequel ils n’étaient guère
désireux de s’appesantir. Ce n’est qu’après 1945 que les prélats catholiques
ont attiré l’attention sur les conditions de vie des Irlandais en
Grande-Bretagne, sans beaucoup de suites semble-t-il.
Le résultat d’ensemble est indéniablement un ouvrage à la
hauteur de l’ambition pluridisciplinaire de son auteur. Subjectivement, je
dirais que c’est dans les pages consacrées aux Irlandais protestants (d’Irlande
du Sud), comme minorité religieuse caractérisée par des mouvements migratoires
spécifiques, qu’Enda Delaney illustre le plus brillamment la pertinence de sa
démarche. Finalement, le seul regret que puisse susciter ce travail de grande
qualité est l’absence, malgré ce que promet l’introduction, de vraies
comparaisons, en particulier avec l’Italie et le Portugal. L’expérience
irlandaise est souvent perçue comme exceptionnelle, mais ce caractère
discutable est rarement discuté…
Michel ORIS
Henri DUBOIS (dir.), Denise ANGERS et
Catherine BÉBÉAR, Un censier normand du
xiiie siècle. Le Livre des Jurés de l’abbaye
Saint-Ouen de Rouen, Paris, CNRS Éditions, 2001, 478 p., 2 cartes, 4
pl.
C’est un article entier qui mériterait d’être consacré à la
relation singulière qui s’est tissée depuis une trentaine d’années entre Henri
Dubois et le « Livre des Jurés de Saint-Ouen », qui n’avait jamais fait l’objet
d’une édition complète. Entouré de Denise Angers et de Catherine Bébéar, il
nous propose aujourd’hui une impeccable transcription de ce remarquable
censier, rédigé au tournant des xiiie et xive siècles pour le compte de l’abbaye
Saint-Ouen de Rouen.
Les censiers compilent, à partir du
xie siècle et grossièrement jusqu’au
xive siècle en Normandie, les charges,
redevances et services dus par les tenanciers d’une seigneurie ; même les
censiers les plus complets ne décrivent que rarement la position des terres.
Ils appartiennent au vaste corpus « stratifié » des ancêtres du cadastre,
inventaires de terres et de revenus dont les fonds d’archives sont si riches,
mais dont la terminologie est parfois confuse. Ils sont remplacés par les
terriers à partir du milieu du xive siècle : ces listes mettent dès lors
l’accent non plus sur la redevance mais sur la pièce de terre. Les gages-plèges
recueillent du xvie au xviiie siècles les aveux des tenanciers. Pour
comprendre la structuration, le fonctionnement et la dynamique de la société
médiévale, ce type de document a retenu l’attention des historiens depuis Marc
Bloch.
« Che sont les terres, les teneures, les rentes, les tenemens,
les fieux, les demeignes et la maniere des teneures qui sont tenues de Saint
Ouen de Rouen… » (p. 17) : le censier de 315 folios conservé aux Archives
départementales de Seine-Maritime, et connu sous le nom de « Livre des Jurés de
Saint-Ouen », comporte un état des cinquante-et-un domaines ruraux de
Saint-Ouen de Rouen, constituant une partie seulement du patrimoine de la riche
abbaye normande ; les possessions urbaines sont en particulier absentes. Pour
chaque communauté, les moines ont fait appel aux « jurés », des hommes
assermentés qui récitent la coutume locale et dont le nom apparaît avant la
liste des redevances. Suivent généralement le coutumier de l’église, divers
coutumiers ou règlements généraux ; les tenures domaniales non fieffées,
c’est-à-dire la réserve seigneuriale ; les tenures, les tenanciers et les
charges qui les grèvent, en conservant les trois niveaux traditionnels dans
l’organisation des terres normandes, vavassorie, villenage et bordage. À
Perriers-sur-Andelle, par exemple, « Jehan deu Mouchel tient une vavassorie qui
contient une masure et environ 20 acres de terre et en rent 25 s. a la saint
Michiel de servise et 25 s. de torneis a Noel et une mine d’aveine a la volenté
l’abbey ou a son commandement » (p. 23). Le moine Richard de Crépon a rassemblé
les enquêtes autonomes réalisées dans chacune des communautés en un registre
qui renferme également des ajouts postérieurs, un rôle des rentes de la terre
de Bailleul et divers textes des xive et xve siècles.
Le xiiie siècle voit en Normandie se réaliser
une campagne de rédaction de censiers qui, à l’image de celui-ci, sont soignés
et usent la plupart du temps du français : Livre des Jurés pour les possessions
de l’abbaye de Fécamp dans le Bessin, censier du Mont-Saint-Michel… Henri
Dubois avance prudemment que « c’est peut-être la conscience des mutations qui
a conduit le seigneur (…) à faire le point sur l’étendue de ses droits pour
mieux les défendre » (p. xvii). Une
conjoncture économique moins favorable, le morcellement des tenures, des
revendications paysannes, ou l’ouverture d’autres prélèvements sur le travail
rural à la suite des défrichements : les seigneurs révisent alors leurs droits
et perfectionnent l’administration de leurs domaines. Cependant, comme la
réalité de la structuration de l’espace et du prélèvement seigneurial avant le
xiiie siècle restent mal connus, il est
difficile de conclure avec certitude que le changement dans la documentation
est inéluctablement le signe d’un changement dans la production et dans la
population ; les auteurs de la présente édition se gardent bien de l’affirmer.
Le système de l’innovation est, au Moyen Âge aussi, beaucoup plus complexe et
il ne peut être expliqué que par le croisement des sources.
Il est d’usage pour le rédacteur d’un compte-rendu d’apporter
quelques critiques sur tel ou tel point d’une édition de manuscrit. On peut par
exemple regretter l’ajout dans le texte de « sic » qui signalent une « erreur »
de copiste, comme les doublons de mots, mais qui apportent une rupture dans la
lecture : on leur préfère les notes infrapaginales. Quelques contestations sont
toujours possibles sur les transcriptions des u et des n, et autres jambages, cauchemars des lecteurs
d’actes médiévaux : nous proposons pour la paroisse de Rots (p. 70) « Fosse
Vauguier » plutôt que « Fosse Vangnier », parce qu’un terrier de 1479 donne «
Fosse Vogier ». Pour cette même page, les auteurs indexent « Fosse Vangnier »
et « Fosse Goie » respectivement à « Vangnier (fossé) » et à « Goie (fossé) »,
alors que « Pierre Noriot » l’est à P
; faut-il comprendre qu’un fossé est moins important qu’une pierre, ou que la
pierre éponyme a disparu là où le fossé est toujours visible au
xiiie siècle ? Ces observations ergotent sur
des vétilles : les trois auteurs mènent une édition claire, détaillée,
soigneuse et précise d’un document épais et difficile. Les choix de
transcription adoptés et les partis pris de présentation sont réfléchis et
justifiés : nous pensons spécialement à la solution trouvée pour la
transcription des nombreuses accolades du manuscrit. Les observations
paléographiques et l’analyse codicologique servent à démontrer les
circonstances de production du document. Quatre planches de reproductions, un
glossaire des termes techniques, un index toponymique et un index onomastique
mettent à la disposition du lecteur tous les moyens nécessaires pour exploiter
avec fruit ces abondantes données.
Il faut souligner l’importance, la richesse et l’intérêt de ce
document pour l’histoire médiévale. Les thèmes sont multiples et ils touchent
aux questions qui animent aujourd’hui la réflexion des médiévistes. La
politique seigneuriale apparaît ici « dynamique » (p.
xvi) et l’administration monastique «
méticuleuse, précise, soucieuse de se munir d’outils maniables » (p.
xxviii). L’histoire de l’organisation
agraire et le repérage des étapes de la mise en valeur des terres, la
répartition des tenures qui tient de la « pulvérisation », la définition du
vocabulaire de la terre (arpens,
clausus, costil, masure…), l’histoire
du paysage et la reconstitution des structures agraires trouvent ici des
éléments de réponse. Un simple aperçu : le rapprochement du censier avec les
terriers de la paroisse de Rots, près de Caen, montre l’évolution toponymique :
« Longue Ree » au xiiie siècle, devient « Longueraye » en
1479, « Longraye » en 1769 et « Longrais » sur le cadastre de 1835 ; cependant,
dans ce cas précis, la quasi-totalité des toponymes du censier disparaît peu à
peu jusqu’au xixe siècle, ce qui rend illusoire la
reconstitution de structures médiévales à partir du cadastre moderne seul.
Parmi ces domaines de Rots (p. 70), on relève : « Verz Longue Ree, demie acre
de terre assise jouste la terre Guillame le Saignor et vaut environ 1 mine de
forment de rente » ; or le terrier de 1479 rapporte, folio 130, que l’abbaye de
Saint-Ouen tient à Longueraye « demie acre a dixme de son fieu, jouxte la
precedente d’une part, et la sequente d’autre. Par led. petit cayer, jouxte
maistre Guillaume Le Seignour » : les sources médiévales sont moins lacunaires
qu’on ne veut bien le dire, pour peu que l’on s’applique à les
rapprocher.
Dans le domaine de la démographie historique, le censier permet
d’approcher quantitativement quelque six mille personnes réparties dans plus de
cinquante communautés. L’analyse proposée par Henri Dubois en 1979 par un
article publié dans Les abbayes normandes, Actes
du XIIIe congrès des Sociétés
historiques et archéologiques de Normandie, montre que, dès le
xiiie siècle, ce sont les tenures qui ont
des statuts juridiques différents, non les hommes : à Ymare (p. 97), Roger
Havart tient au total près de 10 ha en onze pièces de terre de conditions
différentes (vavassorie, franc-fief, essart, bordage, masure vilaine) et sur
deux paroisses. Seulement, cette liste nominative très riche est celle des
tenanciers de la seigneurie de Saint-Ouen, et non de tous les individus. Ce
trésor anthroponymique, comme beaucoup de sources fiscales médiévales,
soustrait à notre regard la majorité des femmes, des enfants, les personnes qui
ne « tiennent » pas une terre de l’abbaye, les marginaux, les errants… Le texte
est peu disert sur les âges, les relations familiales entre individus, sur
leurs origines géographiques ou leurs statuts sociaux. Les perspectives
d’analyse du peuplement et de la répartition spatiale de la population, de la
structure des familles, de l’émigration, des groupes sociaux par exemple ne
sont là encore possibles qu’au prix d’un travail parfois décevant de
comparaison et de recoupement des sources, dans des fonds où les séries
homogènes et continues sont l’exception.
Pour ces raisons, il faut réaffirmer la nécessité d’affronter
le travail long et ingrat de publication de sources, à l’image de cette belle
édition. À cette condition peut être défriché le champ d’étude de la société
médiévale, qu’Henri Dubois montre avec raison comme une société « en mouvement
».
Thomas JARRY
Sébastien JAHAN,
Profession, parenté, identité sociale. Les notaires
de Poitiers aux temps modernes (1515-1815), Toulouse, Presses
universitaires du Mirail, 1999, 384 p.
Sébastien Jahan se fixe l’objectif ambitieux d’élucider
l’identité sociale des notaires en combinant approches prosopographique,
généalogique et biographique. Ne cherchant pas prioritairement à saisir les
notaires en corps, à travers le statut et les institutions, mais plutôt au sein
de la parenté, cette identité lui apparaît plastique, élaborée dans
l’intégration à un système de relations, à un front de parenté, à des réseaux
auxquels les personnes s’agrègent par alliance. S’il interroge cette identité à
plusieurs niveaux, la parenté lui apparaît comme l’espace où peuvent le mieux
se saisir les contraintes et les intentionnalités. Mais le choix délibéré en
faveur d’une approche « micro », attentive aux stratégies familiales, aux
parcours individuels, aux réseaux, ne l’empêche pas de planter solidement le
décor institutionnel. L’établissement du notariat en titre d’office, c’est à
dire sa transformation en propriété privée, les heurs et malheurs de la
corporation, l’accession au notariat font l’objet des trois premiers chapitres.
C’est au chapitre 4 que l’on commence à pénétrer dans les logiques familiales
en examinant le caractère patrimonial des charges. L’office fait partie de la
succession, comme les minutes. Les chapitres 5 et 6 localisent les études, leur
clientèle, les actes dont l’historien peut tirer le meilleur profit. L’examen
des contrats de mariage et des différentes sources de revenus dessinent une
hiérarchie. Mais c’est au chapitre 7 que l’on entre vraiment dans le vif du
sujet. En suivant le parcours de trois notaires au temps de la Ligue, associés
et parents, on pénètre les stratégies familiales et les cohésions
professionnelles. Le chapitre 7 est tout entier consacré à la construction des
réseaux notariaux, à la collaboration professionnelle et à ses ressorts. Les
chapitres 8 et 9 nous montrent comment le champ des possibilités matrimoniales
s’élargit par moments ou se rétrécit. L’auteur s’interroge notamment sur le
rapport entretenu par les notaires avec les élites de la cité et sur l’impact
de la période révolutionnaire. Un dernier chapitre questionne la participation
aux affaires publiques.
Sébastien Jahan ne s’en tient pas à une approche juridique de
l’identité sociale des notaires, ni ne cède au réductionnisme économique. Par
une remarquable étude de la patrimonialité des charges, nous découvrons que
l’office n’est qu’un instrument secondaire de la reproduction professionnelle.
L’essentiel se situe dans la propriété des minutes qui circulent de père en
fils, comme des biens meubles. Elles sont d’ailleurs parfois évaluées dans les
inventaires. Par ce moyen, l’essentiel se décide au sein des familles et de la
parentèle. La capacité relationnelle revêt une très grande importance,
conduisant à la création de réseaux de consanguins et d’alliés. Certaines
familles font une place importante à la transmission des prébendes, d’autres
s’en tiennent à des stratégies d’intégration aux différentes strates de la
magistrature. De façon plus générale, on observe une recherche du
complémentaire. L’homogamie sociale n’empêche pas l’hétérogamie relationnelle,
c’est à dire des alliances ouvertes sur le monde de la boutique et des petits
offices. La collaboration professionnelle, informelle et familière prolonge la
mémoire de la parenté et facilite les renchaînements d’alliance. D’une manière
plus lâche, concomitante avec la dislocation des grands réseaux à la fin du
xviiie siècle et la coupure définitive avec
le commerce, on peut voir monter le rôle des lieux de sociabilité tels que ceux
offerts par la franc-maçonnerie. L’identité juridique renforcée, observable
dans les bibliothèques des notaires, est un facteur supplémentaire de
désenclavement généalogique. Elle autorise et signe une volonté tardive
d’intégration aux élites, sans pour autant permettre l’accession à un véritable
statut de notables, faute d’;;être assez riches.
Les notaires de Poitiers ne semblent pas avoir joui tous et
toujours d’une bien grande considération. Ils défendent leur image et leur
patrimoine symbolique. À la suite de l’édit de 1771 instaurant le centième
denier par exemple, ils fixent la valeur de leur office à un niveau exagéré. La
réputation est en jeu. La compagnie obtiendra tardivement quelques
satisfactions d’amour propre, comme la préséance sur les procureurs dans les
processions, mais la communauté n’est signalée dans aucune manifestation
cérémonielle avant 1646. Contrairement aux notaires du Châtelet de Paris, ou à
ceux de Bordeaux, les notaires de Poitiers n’ont pas réussi à arracher la
reconnaissance du titre ronflant de conseiller du roi. Ont-ils seulement essayé
? Longtemps chasse gardée des légistes, le corps de ville n’a fini par s’ouvrir
à quelques familles de notaires qu’à la fin du xviie siècle. Cette ouverture ne s’est pas
fondée sur le statut de la profession. C’est plutôt la réussite de quelques
individus qu’il faut incriminer. À qui et à quoi attribuer cette relative
médiocrité ? Au xviie siècle, l’instabilité professionnelle
est corrélée au cumul des activités de notaire et de procureur. Le notariat se
réduit pour beaucoup à un épisode généalogique. La valeur intrinsèque de la
charge bouge peu jusqu’en 1670. L’endettement de la compagnie la fait
s’effondrer ensuite. Il est vrai que la valeur de l’étude peut plus que
compenser cette baisse, mais l’attraction de l’office semble rester modeste.
Alors que le nombre de notaires, fils de notaires n’a cessé de croître depuis
1600, jusqu’à dépasser 60 %, après 1750, les familles pourvoyeuses se
désengagent complètement, tant est fort le discrédit de la charge. Il aurait
fallu diminuer le nombre de charges et épouser la politique de déflation
d’offices de Colbert. Au lieu de quoi, afin d’échapper à une réduction, la
compagnie se mobilise, emprunte et obtient le maintien du nombre des notaires à
27. C’est une politique exactement contraire à celle conduite par les membres
de la compagnie bordelaise, qui, en 1717, obtiennent une réduction de leur
nombre du Conseil d’État. Une vague de décès et de résignations aboutit quand
même à une diminution du nombre de charges remplies. La loi de 1791 laisse aux
administrations départementales le soin de déterminer le nombre des notaires.
Mais l’inertie l’emporte et les familles restent en place. Ce n’est qu’en l’an
VI que le nombre des notaires chute à un niveau exceptionnellement bas. En
1815, les « dilettantes » de la profession ont disparu. La tendance générale
est alors à la hausse des fortunes. C’est sous l’Empire que se sont forgées les
grosses fortunes notariales. Il semble que la disparition des grands réseaux
parentélaires soit responsable de cette « épuration » par le haut et d’une
réduction de l’éventail social. Sébastien Jahan montre très bien
l’hétérogénéité des études sous l’Ancien Régime. Il y avait de grosses études
qui étaient celles des gros clients et de toutes petites études. Au-delà de la
difficulté qu’il y a toujours à évaluer la fortune de chacun, en raison de
l’imprécision des apports matrimoniaux, des revenus procurés par la terre ou
par des prêts, on distingue clairement une étroite élite. En l’an V, alors que
20 notaires sont toujours en poste, 4 d’entre eux font 53 % de l’activité. Dans
ces conditions, on ne s’étonne pas de voir les notaires tenus à l’écart des
élites. Il faut les troubles de la Ligue pour en voir deux promus
bourgeois.
Que nous portions notre regard vers la Ligue ou vers la
Convention, l’importance des options religieuses ou politiques semble assez
relative. L’exemple de notaires apparentés et associés, ligueurs pour les uns
et huguenots pour les autres, montre la force des solidarités familiales.
Chacun porte secours à l’autre en jouant de sa position, sans pour autant
trahir ses convictions. Les bouleversements politiques ne brisent pas la
continuité des lignages. C’est plutôt la privatisation des familles qui
provoque l’éclatement des grands réseaux à l’extrême fin du
xviiie siècle.
L’approche micro-historique amène l’auteur à constater qu’il
n’y a pas de véritable conscience de corps au delà des problèmes d’endettement.
Il n’y a pas non plus de conscience de classe. L’identité est plutôt
parentélaire. « Les réseaux de consanguins et d’alliés constituent un moyen de
sauvegarde et de création de liens sociaux, qui plus que le niveau de fortune
et l’appartenance à un corps professionnel, déterminent la place d’un individu
dans la société. » Les mariages associent des parentés. C’est à travers les
relations de parenté que l’on parvient à une relative solidité des positions
acquises. La parenté s’impose comme le lieu de stratégies programmées de
promotion sociale. L’utilité de la démarche micro-historique est ici évidente.
La micro-histoire nous dit Sébastien Jahan apparaît comme une histoire du
choix. Logiquement, cela le conduit à vouloir raisonner sur des projets. La
préférence marquée de l’auteur pour l’échelle individuelle trouve dans la
généalogie son plus sûr appui. Beaucoup d’auteurs spécialisés en anthropologie
historique, et tous ceux qui jadis définirent l’histoire des mentalités comme
l’histoire des résistances, adhèreront à l’idée de l’auteur selon laquelle les
systèmes de valeurs et de contraintes engendrent des schèmes de perception et
des modèles inconscients. Mais force est d’admettre que cette voie n’est encore
ici qu’esquissée. Y aurait-il un système de valeurs et de contraintes propres
au milieu notarial et inconnu d’autres milieux ? Si l’individu ruse avec les
arcanes du sang et de l’alliance, on ne voit pas encore vraiment à quelles
fins, ni selon quels moyens autres que l’alliance. L’auteur fait varier les
échelles car toutes détiennent une portion d’explication de la genèse du monde
social. Les réseaux parentélaires constituent un niveau de cohérence
certainement très efficace, mais si l’on souhaite accéder aux valeurs et aux
contraintes, il n’est pas impossible qu’il faille chercher à un niveau
supérieur. S’interroger sur le choix est de toute manière indispensable si l’on
souhaite échapper à une écriture unique de l’histoire. Un livre passionnant
ouvert sur l’identité sociale se ferme sur le choix individuel et invite à de
nouveaux chantiers.
Jérôme-Luther VIRET
Morgane LABBÉ,
La population à l’échelle des frontières. Une
démographie politique de l’Europe contemporaine, Paris, Éditions de
l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 2000, 264 p.
Constatant qu’il n’existe plus aujourd’hui de référent
théorique pour penser les rapports entre la « population » et le « politique »,
mais une appréhension gestionnaire des problèmes démographiques fondée sur une
méthodologie statistique et économétrique évaluant l’action politique dans le
cadre de modèles, M. Labbé propose, dans cet ouvrage, quelques éléments propres
à reconstituer ce référent. Si une approche sectorielle du politique échoue à
rendre compte de manière systématique des différences démographiques que l’on
observe au cours de l’après-guerre à l’échelle de l’Europe, et surtout à
expliquer l’émergence de la principale différence, celle entre l’Europe de
l’Est et de l’Ouest, il est important de reconsidérer le champ du politique au
sein de la démographie. En effet, même s’il semblerait falloir plutôt établir
une démographie dépouillée de toute dimension politique, il convient de
défendre ce projet dans lequel la notion de politique n’englobe pas les seules
actions de l’État, mais considère, en amont de ces actions, les principes
d’organisation du social auxquelles elles renvoient. M. Labbé s’emploie à cette
défense et illustration de la réintégration du politique comme élément endogène
à la démographie à travers trois études de cas traités selon une méthode
uniforme utilisant exclusivement le matériel statistique existant, à savoir des
données officielles publiées par les services statistiques nationaux.
La première étude se concentre sur les frontières européennes
de la nuptialité, de la natalité et de la mortalité. Les nettes divergences
dans la distribution des âges au mariage en Europe, au cours de la période de
l’après-guerre, coïncident avec une division observée auparavant, dénommée par
les historiens l’axe Saint-Petersbourg-Trieste, pour délimiter l’aire
d’extension d’un modèle matrimonial occidental caractérisé par un âge au
mariage tardif et un important célibat. L’hypothèse de la continuité, selon
laquelle les attitudes traditionnelles à l’égard du mariage n’auraient pas été
altérées par les changements politiques et économiques, ne se vérifie cependant
pas. La précocité du mariage observée dans tous les pays de l’Est est souvent
expliquée par l’importance de l’offre publique de logements et la facilité des
conditions d’accès pour les jeunes couples. Or, il ne suffit pas que l’offre de
logements devienne illimitée pour que l’âge au mariage diminue : il faut
également considérer le phénomène plus large de la décohabitation. Ainsi, ces
particularités s’inscrivent dans un système politique.
De même, les écarts actuels dans la mortalité des deux parties
de l’Europe ne s’expliquent pas par la persistance d’un décalage ancien, mais
semblent davantage liés aux particularités de leurs systèmes politique et de
santé publique. Les divergences de niveau de mortalité sont apparues entre Est
et Ouest à partir de 1970, lorsque la baisse de la mortalité a repris, mais
seulement dans l’Ouest. Les pays de l’Est ayant adopté des programmes beaucoup
plus restrictifs pour modifier les comportements, ces politiques préventives,
qui jouent un rôle primordial dans la lutte contre les maladies
cardio-vasculaires, constituent une des causes de ce différentiel. Il en va de
même pour le maintien des disparités dans la mortalité infantile. L’auteur fait
l’hypothèse d’un rejet des services de santé dès lors que l’état de santé d’une
population est aussi fonction du type de rapport qu’elle entretient avec les
services mis à sa disposition. Ce désintérêt, patent dans les pays de l’Est,
montrerait que la relation sociale entre l’individu et le service de santé est
un facteur primordial de la situation démographique d’un pays.
La deuxième étude est consacrée à la démographie des minorités
considérée à l’échelle des institutions. Les Albanais du Kosovo, premier cas
examiné, présentent une fécondité particulièrement élevée et la mortalité la
plus forte d’Europe. Selon l’auteur, cette situation doit être traitée comme
une modalité de la dégradation sanitaire des pays de l’Est et comme un cas
spécifique lié à une crise politique non résolue. Parallèlement, le
sous-enregistrement statistique et la surmortalité infantile constituent deux
formes de rejet des institutions. Le sous-enregistrement des naissances au
Kosovo peut tenir, d’une part au fonctionnement de l’état civil, d’autre part
au fait que les familles ne respectent plus cette procédure
administrative.
Par ailleurs, les variations du nombre des naissances tiennent
à la fois au sous-enregistrement, à une sous-déclaration ou à la hausse de la
mortalité infantile. Or ces fluctuations apparaissent toujours dans les années
quatre-vingts : c’est l’époque où le Kosovo fait l’expérience de l’autogestion
socialiste, et ces variations, que l’on retrouve dans l’enregistrement
défectueux des décès, paraissent liées aux problèmes de mise en place de l’état
civil. Toutefois, le rapprochement de la série des décès et de celle des
naissances ne fait apparaître aucune relation entre les fluctuations des deux
séries. À cette perturbation des services s’associent des pratiques de «
désinstitutionnalisation », caractéristiques d’une relation particulière de
l’individu à l’institution : à l’état sanitaire correspond une hausse de la
mortalité, à l’état de l’administration, les déficiences de l’état civil. Mais,
au Kosovo, aucun facteur ne peut rendre compte de la totalité des
variations.
L’autre minorité étudiée est celle des musulmans de la Thrace.
Ici, le rôle dévolu à la religion contraint l’observateur à prendre en compte
les différentes appartenances confessionnelles : en effet, la politique de
l’État grec n’a pas contrarié celle de l’Église, et ce qui cause ici le
sous-enregistrement est que des familles ne demandent pas l’inhumation
religieuse – c’est le rapport avec la religion comme croyance ou institution –,
ou que des autorités religieuses procèdent à l’inhumation sans autorisation
préalable des pouvoirs publics – c’est le rapport avec l’État qui est alors en
cause. La mesure de la sous-estimation de la mortalité causée par le
sous-enregistrement à l’état civil montre que ce dernier est faible en Thrace.
Les musulmans de cette région, la minorité la plus défavorisée, connaissent
donc le sous-enregistrement le plus faible, ce qui est l’inverse de ce que l’on
constatait précédemment au Kosovo. Ce résultat, qui montre qu’il n’existe pas
de relation mécanique entre statut minoritaire et pratiques administratives,
s’explique par le fait que l’on ne peut exclure l’influence des pratiques
religieuses sur le meilleur enregistrement des décès infantiles en Thrace. En
étant intégrés à la Grèce en vertu d’un statut, résultat de la spécificité de
la politique grecque à l’égard des minorités, les musulmans forment une
communauté plus vulnérable que les autres, exposée aux interventions
discrétionnaires de l’État. Mais, dans ce cas, le fait minoritaire motive chez
les individus une plus grande légalité. Ainsi, l’intégration des deux minorités
– les Albanais du Kosovo et les musulmans de Thrace – résulte de processus très
différents pour ce qui est des relations de la population avec les services
publics.
La troisième étude s’attache à la population de la frontière
franco-belge. Certains caractères s’étendent au-delà des frontières politiques
et forment ce qu’il est convenu d’appeler des aires culturelles : les
frontières qui les coupent sont qualifiées d’artificielles. Il s’agit de
discuter ces hypothèses en étudiant, à l’échelle locale, une population
frontalière. Le maintien d’une mortalité élevée dans ces régions industrielles
résulte des conditions d’existence et des modes de vie des populations soumises
à l’industrialisation. Le projet de la grande entreprise était d’organiser les
existences pour qu’elles soient ajustées à la rationalité industrielle de
l’époque ; en disparaissant, elle laisse des individus dépourvus de moyens pour
gouverner leur vie, et privés de l’horizon rassurant qu’elle leur
imposait.
De même, les mesures établies en vue de la rationalité
industrielle, si elles permettent de comprendre le maintien d’une fécondité
élevée dans les départements industriels du Nord-Pas-de-Calais et sa baisse
tardive, n’expliquent pas la différence avec la Wallonie belge, région dans
laquelle cette fécondité a toujours été moins élevée. Les effets du
catholicisme jouent dans les deux cas. Mais, en France, l’influence de la
religion sur la fécondité ne relève pas de la force de la croyance, mais de la
force institutionnelle et politique que représente l’Église. Les divergences
entre la France et la Belgique se comprennent alors, si l’on met en rapport la
distribution du catholicisme avec l’histoire politique de chaque État. Il est
donc plus fructueux de comparer les politiques industrielles. Les conditions
n’en ont pas été les mêmes, cette divergence résultant moins des mesures
envisagées que de la légitimité nationale de chaque État. L’État belge a évolué
vers une structure fédéraliste, la décentralisation représentant le seul moyen
de sauvegarder l’unité nationale menacée par les dissensions entre Flamands et
Wallons. En France, les pouvoirs publics ont eu une action importante et
continue, résultat du consensus national sur la place prépondérante de la
sidérurgie, tandis que, en Belgique, la prise en charge et la reconversion de
la sidérurgie au niveau national était en permanence contestée et empêchée par
les Flamands. Les différences entre les deux régions frontalières ne résultent
donc pas des seuls choix de politique économique de leurs États dont les
actions tirent avant tout leur légitimité et leur efficacité des collectivités
qu’elles organisent.
On constatait, dans la première étude, que les populations
d’Europe de l’Est, séparées par une frontière aussi étanche que stable, avaient
été régies par des institutions et des réglementations rompant avec celles des
périodes antérieures et affichant des objectifs ambitieux et explicites sur le
plan démographique. La deuxième étude prolongeait cette problématique
institutionnelle en l’appliquant à deux minorités politiques, deux populations
se trouvant dans un rapport toujours précaire avec les autorités. Enfin, la
troisième population permettait de discuter, à une échelle régionale et locale,
les résultats issus de l’analyse des deux précédentes, et de vérifier, à une
échelle géographique plus fine, les effets du découpage frontalier sur les
comportements démographiques.
Le propos de cette démographie politique n’est donc pas de
confirmer ou d’infirmer les analyses démographiques, mais de leur donner une
formulation politique, en deux sens, l’un, territorial, en utilisant la notion
de frontière, l’autre, institutionnel, en saisissant des pratiques. M. Labbé
utilise les notions et les outils de la démographie pour répondre à une
problématique socio-politique, à savoir saisir l’inscription spécifique du
politique sur les populations, non dans les politiques démographiques, mais
dans les formes institutionnelles de l’action sociale de l’État. Ce travail,
enrichi de cartes et de tableaux nombreux, offre une remarquable et dense
réflexion sur ce savoir de l’État, la statistique démographique, qui examine la
population en tant que grandeur assujettie au politique comme source de
puissance ou emblème de celle-ci.
Jean-Marc ROHRBASSER
Alain MAHÉ, Histoire de la Grande Kabylie xixe-xxe siècles. Anthropologie historique du
lien social dans les communautés villageoises, Paris, éditions
Bouchène, 2001, 630 p.
L’actualité a récemment rappelé que dans une Algérie plongée
dans le marasme politique depuis les élections avortées de 1991, une question
kabyle se posait de manière aiguë. Le travail d’Alain Mahé sur la Grande
Kabylie au cours de ces deux derniers siècles donne des clés pour comprendre la
situation de la Kabylie dans l’Algérie de 2001. Son but est également plus
précis et plus large. Plus précis parce qu’il focalise son étude sur
l’évolution des institutions qui structurent la société kabyle. Plus large
parce qu’en s’interrogeant sur le lien social élaboré par cette organisation,
il s’intéresse à ces « traditions politiques non étatiques », dont le rôle a
souvent été négativement perçu ou éludé après la formation des États
post-coloniaux. Il montre donc comment, d’abord dans le cadre de l’État
colonial français, puis dans celui de l’État algérien, les assemblées
villageoises de Grande Kabylie se sont transformées et adaptées, conservant une
vigueur qui est à prendre en compte pour percevoir les rapports existant entre
le pouvoir algérien et la minorité kabyle.
Alain Mahé retrace d’abord le cadre général de l’organisation
sociale en Kabylie, qui tourne autour de l’assemblée villageoise, la
tajmat : c’est à l’échelon du village
en effet que l’on trouve les seules organisations politiques et juridiques
stables. Disposant d’un patrimoine mobilier et immobilier, la
tajmat se charge d’un certain nombre
de tâches : calcul et recouvrement de l’impôt, organisation des travaux
collectifs, prise en charge de l’enseignement et du culte. Garante de l’ordre
public, elle édicte le qanum, liste
d’amendes tarifées et surtout défend le système de l’honneur au sein de la
collectivité par la promotion de la herma, intégrité morale et matérielle du
village. L’honneur en effet, collectif ou individuel, est essentiel dans une
société dont le système mythico-rituel repose sur l’idée de face-à-face et de
confrontation.
C’est dans ce monde complexe centré autour des communautés que
l’administration française va tenter d’imposer ses cadres, adaptés à la Kabylie
de manière très différente que dans le reste de l’Algérie en raison de l’image
relativement favorable née d’un « mythe kabyle » reposant sur l’opposition
supposée entre Arabes et Berbères. Ce mythe sous-tend la perception des deux
cultures. D’un côté, la tyrannie ou l’oligarchie, le fanatisme, la paresse ; de
l’autre la promotion de la démocratie (voire de l’anarchie), la tiédeur
religieuse, le goût du travail, etc. Renforcé par une ethnographie en plein
essor, ce mythe entraîne l’élaboration de politiques kabyles dont le
prosélytisme chrétien n’est qu’un exemple, significatif pourtant puisqu’il tend
à minorer un pilier fondamental de la société kabyle : l’islam.
Tout au long de la période coloniale (1857-1962) Alain Mahé
cherche donc à mesurer l’influence de la présence française dans l’évolution de
la nature et la qualité du lien social à travers quatre grands indicateurs :
l’éthique de l’honneur et du système vindicatoire, l’esprit municipal de la
tajmat, l’Islam, le sacré
magico-religieux.
L’administration militaire reconduit d’abord, pour mieux les
contrôler, les assemblées villageoises tout en lui substituant souvent la
justice militaire. La tajmat continue
cependant de fonctionner de manière clandestine. L’intrusion coloniale
transforme pourtant les structures comme le prouve l’objectivation par écrit
des qanuns dont les transcriptions se
multiplient. D’une manière générale, la pax
gallica introduit dès le milieu du xixe siècle des changements considérables :
les règlements du système vindicatoire sont largement entravés par l’imposition
de la justice pénale française et on assiste aux prémices d’un désenchantement
à l’égard du magico-religieux, qui n’a pas su préserver des calamités comme la
conquête. La perte de pouvoir des marabouts se traduit par une recomposition
des forces religieuses autour de la confrérie Rahmania, actrice essentielle de
l’insurrection de 1871.
Une des grandes conséquences de cette révolte est le
remplacement de l’administration militaire par une administration civile dont
l’objectif primordial après la colonisation est l’assimilation. Le premier
objectif passe par la dépossession foncière systématique des indigènes au
profit des Européens. Très rapidement pourtant, la colonisation rurale en
Kabylie est un échec qui se traduit par le rachat massif de terres par les
Kabyles. Deuxième volet de la politique française en Kabylie : la
communalisation. La présence d’Européens, même en nombre infime, permet
l’érection de communes de plein exercice (CPE) bénéficiant des mêmes
prérogatives que les communes françaises. Ailleurs, un administrateur assume la
gestion d’une commune mixte (CM). Compte tenu du faible nombre d’Européens, ces
dernières couvrent les trois-quarts de la Kabylie. Enfin, la scolarisation
entreprise par la France est particulièrement forte en Kabylie, le mythe de la
meilleure assimilabilité du Kabyle par rapport à l’Arabe jouant à plein. Elle
permet la rapide formation d’une élite francophone.
Le tournant du siècle marque une nouvelle étape avec la
création des délégations financières, qui permettent l’expression de nombreuses
revendications de la part des Kabyles, davantage souvent que dans les
institutions communales coloniales. Celles-ci sont cependant transformées dans
le sens d’une meilleure représentativité indigène après 1945 avec la création
de centres municipaux qualifiée par Alain Mahé d’« avatar d’une politique
kabyle qui ne dit pas son nom ». En effet, l’écrasante majorité de ces centres
est située en Kabylie. La raison en est que pour accéder à cette qualité, la
vigueur de la tajmat est prise en
compte ainsi que la francisation, particulièrement forte et ancienne dans la
région.
L’ordre colonial affecte diversement les institutions et la vie
des communautés villageoises et Alain Mahé prend soin de préciser ces écarts en
fonction des différentes régions de Kabylie. De manière générale cependant, la
décléricalisation des villages se poursuit, ainsi que le désenchantement
explicable par la crise de l’agriculture traditionnelle, et par l’extension de
l’économie capitaliste et du salariat. La société kabyle s’ouvre aussi
largement à la culture française non seulement du fait de la scolarisation mais
aussi des phénomènes migratoires : participation intense à la Première Guerre
mondiale et après 1918, accélération de l’émigration ouvrière kabyle en France.
L’image de la France s’en trouve affectée, ainsi que la perception par les
Kabyles de leur culture et de leur société. Cet intérêt entraîne le
développement d’un berbérisme culturel et littéraire qui se traduit par la
multiplication des travaux scientifiques.
Dans ce contexte de colonisation et d’ouverture accrue au
monde, l’honneur amorce un processus de privatisation. L’arsenal de
dispositions juridiques et administratives inhibent les échanges de violence et
en même temps le désenchantement, la sécularisation des représentations,
l’autonomie financière procurée par l’expérience migratoire valorisent la
responsabilité individuelle qui commence à l’emporter sur le principe des
solidarités lignagères. De plus en plus, l’idéal de l’honneur transformé par la
sécularisation se redéploie vers de nouveaux types de fidélité (partisanes,
patriotiques) et alors que la guerre d’indépendance anéantit la vie municipale,
on observe le réveil d’une fidélité religieuse, longtemps assoupie et le
déplacement du sens de l’honneur vers des horizons plus vastes (nationalisme,
justice sociale).
La victoire du FLN en 1962 marque le point de départ de la
construction de l’Algérie algérienne. Alain Mahé utilise ici ses connaissances
sur la Kabylie coloniale et anté-coloniale pour se livrer à un essai
d’explication de la genèse du mouvement culturel berbère. Il montre comment une
Algérie « arabe, arabe, arabe » pour reprendre une formule de Ben Bella est
inacceptable pour les 20 % de Kabyles algériens et en quoi la politique
d’arabisation ne signifie pas seulement défrancisation aux yeux des Kabyles,
mais surtout déberbérisation. Il montre aussi en quoi les attentes des Kabyles
envers l’État ne sont pas les mêmes que dans le reste du pays : largement
propriétaire de ses terres, le paysan kabyle n’attend rien d’une réforme
agraire ; sur-représentés dans la guerre de libération du fait d’une
politisation ancienne, les Kabyles ne peuvent souscrire à la minoration de leur
rôle par Alger, etc. Frustrations politiques dans un pays où l’État FLN a
confisqué la victoire à son profit, frustrations économiques liées au chômage,
c’est dans ce contexte que naît le printemps berbère de 1980 donnant une
existence au berbérisme politique. Les revendications politiques et culturelles
ne se placent pas dans une perspective sécessionnistes mais posent une série
d’enjeux essentiels : le pluralisme politique, essentiel à l’expression d’une
minorité, une réflexion sur l’histoire (le mouvement berbère va puiser dans un
passé anté-islamique largement ignoré par la propagande de l’État) et
finalement l’interrogation sur l’identité algérienne.
La vigueur des revendications a permis une re-dynamisation de
la tajmat, renouvelée après son
investissement par les jeunes, partageant la sociabilité municipale avec les
multiples associations culturelles auxquelles participent de plus en plus les
femmes. Cette nouveauté contribue aujourd’hui à déplacer les limites de la
herma.
Les conclusions du livre d’Alain Mahé comme sa manière d’y
arriver sont passionnantes. Prenant le temps d’expliquer au lecteur son
interprétation des faits et ses éventuelles divergences avec des
interprétations antérieures, il lui donne sur la société kabyle une mine
d’informations ainsi que la manière de les comprendre. Ce travail
d’anthropologie mais aussi d’histoire est donc impressionnant à plusieurs
niveaux. Brassant des sources nombreuses et une foisonnante littérature, la
lecture, toujours argumentée, qu’en fait l’auteur se poursuit souvent dans les
notes en bas de pages dont la qualité mérite d’être soulignée ainsi que l’envie
d’explorer toutes leurs références qu’elle entraîne. Le remarquable travail de
synthèse (moins apparente dans les derniers chapitres, plus factuels) constitue
une réflexion sur le devenir de la Kabylie au vu de son passé. Parcourue
d’interrogations sur la place de l’islam et la notion de laïcité dans la
société kabyle mais aussi algérienne, cette étude de la Kabylie pose des
problèmes plus larges en terme de compréhension de la forme et du
fonctionnement de l’État.
Claire FREDJ
Geneviève PARELON,
Guéret à la fin de l’Ancien Régime. Démographie et
Société, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2000, 371
p.
Dans ce livre issu d’une thèse de doctorat soutenue en 1996
devant l’université de Limoges, Geneviève Parelon s’est attachée, non seulement
à retracer les comportements démographiques des habitants de Guéret à la fin du
xviiie siècle, mais aussi à décrire une
société urbaine et à évaluer ses relations et son emprise sur l’arrière-pays,
avec un souci toujours présent, celui de comparer la situation guérétoise à
celle d’autres ensembles, villes de taille semblable ou plus importante,
espaces géographiques différents. Pour ce, trois grands types de sources ont
été mobilisés et croisés : les registres paroissiaux, les sources fiscales et
les minutes notariales. Le plan de l’ouvrage, très classique, est extrêmement
clair : une première partie consacrée à la démographie, une deuxième à la
société et une troisième au rayonnement de la ville. Plus de cinquante pages
d’annexes fournissent les éléments statistiques et cartographiques qui
sous-tendent l’étude.
L’auteur entend d’abord brosser une présentation générale de la
ville, ville qui, bien que comptant seulement un peu plus de 2 000 habitants à
la fin du xviiie siècle, était pourvue de nombreuses
fonctions administratives et politiques – Guéret est le siège d’une
sénéchaussée, d’une élection et d’un présidial – et faisait véritablement
figure de capitale de la Haute-Marche. Le décor de la ville est bien planté à
partir d’une description des plans et des édifices civils et religieux.
Quelques descriptions laissent entrevoir une ville « bien bâtie et bien percée
» où de nombreux efforts sont entrepris pour améliorer la salubrité, laquelle
reste néanmoins caractéristique des espaces urbains de l’époque. Les faubourgs
et les lieux-dits habités qui font partie de la paroisse de Guéret, et dont
l’activité est tournée essentiellement vers l’agriculture, sont également
dépeints. Vient ensuite la partie proprement démogr