Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.2701131006
284 pages

p. 32 à 46
doi: en cours

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Dix ans de travaux sur l'enfance

no 102 2001/2

2001 Annales de démographie historique Enfances : Bilan d'une décennie de recherche

Dix ans de travaux sur l'enfance par Véronique Dasen, Didier Lett, Marie-France Morel et Catherine Rollet

Période contemporaine

Catherine ROLLET Université Saint-Quentin-en-Yvelines, Laboratoire Printemps CNRS, 47 boulevard Vauban, 78047 Guyancourt Cedex
L'étude des travaux sur l'enfance pour la période contemporaine nous conduit à distinguer quatre ensembles qui correspondent assez bien aux champs sémantiques repérés par Claude Javeau (2000) : un premier ensemble concerne l'étude de la mortalité des enfants, mortalité infantile mais aussi, plus largement, mortalité tout au long de l'enfance jusqu'au seuil de l'âge adulte. Après quelques études pionnières, ces travaux, très nombreux, se sont fortement orientés vers les comparaisons internationales. Le deuxième champ concerne le quotidien de la vie des enfants : il s'éloigne de la démographie par ses méthodes d'investigation mais s'en rapproche dans l'interprétation des phénomènes observés. Dans ce domaine, l'influence de l'anthropologie est très nette mais les travaux sont encore trop dispersés pour permettre de grandes synthèses sur la période contemporaine. La question des interventions publiques et privées, en particulier celles de l'État, forme le troisième domaine repérable. Jusque-là limitées à la protection des enfants abandonnés, ces initiatives se sont multipliées et ont fini par former un ensemble relativement cohérent de mesures destinées à promouvoir la santé de l'enfant, à améliorer les modes de garde, à assurer son éducation, etc. Enfin, découlant selon notre analyse largement du point précédent, un quatrième domaine a fait l'objet depuis une dizaine d'années d'un fort investissement de la part des chercheurs, c'est la question des Droits de l'enfant, et de façon reliée, celle des Droits des femmes.
 
La survie des enfants
 
 
Le début des années 1990 est riche en études qui vont marquer l'orientation prise dans les années suivantes : les livres de Richard Meckel (1990) et de Samuel Preston-Michael Haines (1991) sur les États-Unis, celui de Catherine Rollet (1990) sur la France, l'ouvrage dirigé par Schoffield, Reher et Bideau (1991) sur le déclin de la mortalité en Europe, marquent le coup d'envoi d'un travail en réseau sur la mortalité des enfants.
Soutenu par l'UNICEF, un groupe se met en place à l'initiative de l'Istituto degli Innocenti de Florence. Un premier colloque est organisé dans cette ville en 1992 et aboutit au constat de l'inadaptation des données disponibles pour comprendre le déclin de la mortalité des enfants. Il préconise de sélectionner des séries plus homogènes, de plus longue durée, de ne pas négliger l'analyse des disparités régionales, ni celle de la mortalité aux différents âges de l'enfance. En feuilletant le livre coordonné par Corsini et Viazzo (1993) et présentant quatre études de cas (Suède, Angleterre, France et Autriche), on a déjà une idée des convergences et des dissemblances des situations nationales : convergences des points d'inflexion de la mortalité dans plusieurs pays, diversité des situations régionales et sociales et des modes d'intervention. L'année suivante, le numéro spécial des Annales de démographie historique (1994) consacré à la mortalité des enfants dans le passé, reprend les communications produites lors de deux séminaires, le premier tenu à Montréal en 1992, soutenu par l'UIESP et par les Entretiens Jacques Cartier, le second tenu à Paris à l'initiative de la Société de démographie historique. Il illustre la multiplication des travaux mais aussi la rationalisation des questionnements : ne faut-il pas prendre grand soin de la qualité des données (Galley, 1995), faute de quoi on rend impossibles les comparaisons ? Les temporalités convergentes ne renvoient-elles pas à des phénomènes climatiques puissants qu'il conviendrait de réexaminer ? Les variations saisonnières de la mortalité infantile ne masquent-elles pas l'interaction entre trois composantes, celle du mois de naissance des enfants, celle de l'influence propre des saisons, mais aussi celle de l'âge de l'enfant au moment où il aborde telle ou telle saison (Breschi, 1994 ; voir aussi Huck, 1995) ? Comment prendre en compte les différences régionales (King, 1997 ; Lee, 1991) ? Dans ce même numéro, sont abordées des questions plus particulières comme celles de la mortalité des enfants trouvés et des enfants en nourrice, celle du destin des enfants prématurés, ce qui montre qu'on ne peut se contenter de monographies nationales pour aborder la question de la mortalité dans l'enfance.
Un second colloque tenu en 1994 à Florence aboutit à la publication de douze textes (Corsini, 1997) qui soulignent la complexité des causes du déclin, la nécessité d'une approche multidisciplinaire : les progrès médicaux sont un facteur clé de l'évolution mais ils n'expliquent pas tout. On trouve dans ce volume des études très différentes sur les disparités de mortalité selon le sexe, de la naissance à la puberté, sur la mortalité infantile dans les villes de France et d'Allemagne (Vögele, 1994), sur les enfants illégitimes et les parents isolés, sur la mortalité dans les groupes à hauts risques, sur la mortalité à l'hôpital des enfants trouvés de Florence (Viazzo, 1994), etc. Très récemment, Alfred Perrenoud (2000) a repris l'étude de la mortalité différentielle selon le sexe. Il ne confirme pas la thèse avancée par Dominique Tabutin (1998) de l'influence du statut social des femmes (voir aussi Humphries, 1991), mais il penche pour une interprétation endogène des différences de sexe : c'est parce que les filles meurent de causes de décès différentes de celles des garçons, et qui évoluent, qu'apparaît temporairement une surmortalité des fillettes.
Toujours en 1994, un colloque de la Chaire Quételet est consacré au thème des inégalités de santé dans l'enfance, thème qui reste d'une brûlante actualité. Le volume qui en résulte (Masuy-Stroobant, 1996) rassemble notamment des études sur les conséquences des guerres sur la mortalité différentielle des enfants (Belgique, France, Pays-Bas et Russie).
Par la suite le groupe a poursuivi son travail par une troisième rencontre à Florence en 1996 et a jeté les bases d'un projet de publication d'un vaste recueil de monographies sur la mortalité dans l'enfance dans les pays européens et en Amérique du Nord, accompagné d'annexes statistiques. Le programme de travail a été décidé à Madrid en 1999 et à La Haye en 2000 et devrait se poursuivre par un second volume consacré à des chapitres synthétiques de comparaison.
Ce programme de travail qui a mobilisé une trentaine de chercheurs d'Europe et d'Amérique du Nord est typique de la tournure qu'a prise la recherche depuis dix ans. À peu près tous les pays d'Europe et d'Amérique du Nord ont aujourd'hui réalisé une ou plusieurs études sur la mortalité dans l'enfance, ses caractéristiques chronologiques, géographiques, sociales, etc. À l'ère des monographies isolées a succédé la volonté de confronter les méthodes, les résultats et les systèmes d'interprétation. C'est, semble-t-il, dans ce premier champ de la survie des enfants, que l'organisation en réseau a le mieux fonctionné, grâce à l'appui de pays comme l'Italie ou la Suède notamment.
En France, tout un volet de travaux couvre le moment de la naissance et les risques de la période néonatale.
Ainsi, l'attitude vis-à-vis des morts in utero et des décès très précoces a fait récemment l'objet de plusieurs travaux. À l'initiative d'anthropologues et d'historiens, un séminaire a réuni plusieurs dizaines de chercheurs sur ce sujet délicat et a donné lieu à la publication d'un livre (Le Grand-Sébille, 1998) dans lequel sont abordées les questions suivantes : peut-on représenter l'enfant mort ? Faut-il des rituels de deuils ? Où enterrer ces enfants morts avant d'être nés ?
De même, les conditions de la naissance à l'hôpital au xixe siècle ont fait l'objet des recherches de Scarlett Beauvalet. À partir des archives de la maternité de Port-Royal, Scarlett Beauvalet et Pierre Boutouyrie (1997) montrent le recours croissant aux gestes médicaux invasifs à partir des années 1840, alors que le dogme non invasif avait prévalu jusque-là. Ce sont les progrès techniques concernant les forceps, les procédés opératoires et l'anesthésie qui entraînent cet interventionnisme croissant. Or ce dernier coïncide avec une recrudescence des épidémies de fièvre, notamment entre 1850 et 1870. Les auteurs estiment qu'il s'agit plus que d'une coïncidence pour la période 1840-1875 : l'interventionnisme explique largement la montée épidémique. Les médecins mettront un demi siècle pour admettre que leurs pratiques pouvaient être porteuses de mort et qu'ils devaient se soumettre à des règles d'hygiène rigoureuses. À ce moment-là, garantis par l'antisepsie et l'asepsie, les gestes qui tuent pourront se transformer en gestes qui sauvent. Dans son livre publié en 1999, Scarlett Beauvalet développe ce thème de la naissance à l'hôpital en montrant la formation de la première véritable école de sages-femmes (l'Hospice de la Maternité de Port-Royal), l'état des bébés nés à l'hôpital et les initiatives prises pour tenter de les sauver ainsi que leur mère. Dans quelles conditions naissent ces bébés de mères très vulnérables ? On est très frappé par les poids et tailles calculés par l'auteur pour la période 1835-1837 (on pèse les bébés à la naissance depuis le début du siècle) : 2,8 kg et 45,5 cm en moyenne pour les deux sexes. Il s'agit de moyennes particulièrement faibles qui reflètent sans doute les conditions sociales et physiques des mères : ne s'agit-il pas aussi d'un reflet du poids et de la taille moyenne de la population adulte de l'époque ? En tout cas, ce poids moyen est sensiblement plus faible que ce que l'on trouve dans d'autres hôpitaux européens, il est vrai pour des époques un peu plus tardives (Ward, 1993). Des enfants donc de petit poids, surtout s'ils naissent de mères célibataires ou primipares. Sans compter les mort-nés qui représentent 5 % des naissances, ces bébés meurent dans la première semaine dans la proportion de 10 % (toujours en 1835-1837). Mortalité là aussi considérable malgré les efforts dès le début du siècle pour sauver les bébés particulièrement faibles : les premiers essais de réanimation néonatale datent de cette période, avec un succès médiocre. D'ailleurs, ces premières tentatives ne seront pas poursuivies et il faut attendre la fin du siècle pour voir reprendre les essais, cette fois-ci plus encourageants, pour sauver les enfants « débiles ». Un autre aspect de la vie des enfants retient l'attention, c'est l'abandon : 80 % des enfants nés d'une mère célibataire, et 59 % d'une mère mariée étaient abandonnés après la naissance à Port-Royal sous la Restauration. Les proportions sont beaucoup plus faibles sous le Second Empire, reflétant peut-être l'efficacité de la politique des secours mis en place. L'histoire des trois temps (début du xixe siècle, fin du xixe siècle, après 1950) de la réanimation néonatale fait l'objet du texte publié par Catherine Rollet (2000b). L'auteur montre que si les tentatives des pionniers ont eu des résultats discutés, et sans doute mitigés, la posture scientifique vis-à-vis des enfants prématurés est déjà bien structurée : nécessité d'un protocole minutieux de soins, recours à des appareils perfectionnés, perception de l'importance des interactions précoces mères-enfants. Ce qui fait défaut au début du xxe siècle, ce sont des médicaments efficaces pour combattre les infections, médicaments qui transformeront la vie des enfants soignés dans les services de réanimation néonatale après la Seconde Guerre mondiale.
En revanche, des sujets classiques comme l'histoire de la variole et de la vaccination n'ont guère fait l'objet d'études renouvelées comme celle menée par Peter Sköld pour la Suède (Sköld, 1996 et 1997), Naomi Williams pour l'Angleterre (Williams, 1994), ou Willibrord Rutten pour les Pays-Bas (Rutten, 1998). Depuis les travaux de Bercé et de Darmon, il n'existe pas de synthèse analogue sur le plan démographique pour la France.
 
La vie des enfants au quotidien
 
 
Dans sa thèse, Anne-Marie Sohn (1996) éclaire de façon très neuve, à partir des sources judiciaires, la question du désir d'enfant aux xixe-xxe siècles. Elle reconstruit la façon dont les mères et les pères au xixe siècle avaient déjà un idéal mesuré, ni trop d'enfants, ni trop peu. Ne pas avoir d'enfants reste un malheur et une souffrance et les pratiques magico-religieuses pour activer la fécondation restent très vivantes tout au long du xxe siècle avant que les techniques médicales ne viennent les relayer. Au moins un enfant, tel est l'idéal, à l'autre extrême, les mères lapines sont vivement critiquées : il ne faut pas dépasser quatre enfants, et le choix du roi, un garçon et une fille, constitue bien la référence de la classe moyenne française. Pour éviter d'être « prises », tous les moyens sont explorés par les femmes, les recettes à ingurgiter à base d'herbes abortives, les mouvements violents pour essayer de « décrocher » l'œuf, l'avortement, la femme le pratiquant seule ou avec une aide, etc.
La vie familiale et les relations parents-enfants sont aussi un objet de travaux récents. Ainsi la thèse d’Éric Mension-Rigau (1990) sur l'enfance au château restitue bien le climat particulier dans lequel vivaient les enfants de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie à la fin du xixe siècle et au xxe siècle : distance entre parents et enfants (Ayala, 1999), présence des domestiques et des précepteurs, culte des ancêtres, célébration de la grande famille, discipline… À partir d'autobiographies, Denis Darya Vassigh (1996) a tenté de reconstituer les différents modèles de relations entre parents et enfants qui caractérisaient les familles entre 1850 et 1914. Confirmant en partie les thèses de Lloyd de Mause (1991), il dégage trois modèles en se fondant sur les autobiographies, un modèle traditionnel, un modèle orienté vers la promotion sociale et un modèle fait de relative indifférence. Beaucoup d'enfants au xixe siècle ont vécu, dans des milieux divers, le second modèle, lequel consistait à tout faire pour assurer la promotion sociale de la famille. L'investissement de l'enfant est de tous les instants, dès sa naissance. À partir de journaux intimes et de correspondances (Dauphin, 1995), Catherine Rollet (2001c) s'interroge sur l'existence d'un quatrième modèle, empreint de l'idéal rousseauiste, d'une éducation plus libre, loin des villes.
La vie familiale ne se limite pas aux relations parents-enfants : Vincent Gourdon, dans sa thèse soutenue en 1998, défend l'idée que l'existence même de relations grands-parents/ petits-enfants ne date pas du xixe siècle. Ce qui change à ce moment, c'est l'interprétation de ces relations : le lien hiérarchique et quelque peu imposant qu'aime représenter Greuze, se transforme en une relation faite de connivence, d'amitié. Le grand-parent perd son pouvoir autoritaire, il ne se substitue pas aux parents, sauf cas exceptionnel (Gourdon, 2001).
L'enfant vit aussi dans des fratries qui exercent une influence sur la formation de son identité, comme l'ont bien montré Michelle Perrot (Perrot, 1999), Denis Darya Vassigh (1996) ou encore Jacques Maître (2000). L'exemple le plus frappant est peut-être celui de Thérèse de Lisieux, cadette d'une famille de six filles survivantes qui vivaient par paires. Thérèse s'est efforcée de reconstituer au Carmel la « sororie » qui l'avait façonnée en même temps qu'elle priait pour réunir les morts (quatre de ses frères et sœurs étaient morts en bas âge) et les vivants.
Quoi qu'il en soit, le bébé, le tout-petit, fait l'objet de soins plus attentifs ; les mères sont conseillées, voire surveillées par les médecins (Pasi, 1998) et les professionnels. De nombreux travaux anglo-saxons sont consacrés à cet aspect de l'assignation des femmes à leur rôle de mères et font partie des women studies (Dodd, 1994 ; Arnup, 1994 ; Ladd-Taylor, 1994).
Certains aspects très précis de la vie des enfants ont fait l'objet d'études minutieuses. Par exemple, les biberons ont aujourd'hui une histoire qu'a bien mise en valeur l'exposition organisée par les Musées de Fécamp, exposition qui a donné lieu à un très beau catalogue (1997). Le biberon apparaît comme un mode d'allaitement alternatif à l'allaitement au sein, comme un produit de l'ingénieurie industrielle, voire comme un jouet (Rollet, 1992 et 1993). Le lait lui-même, son contrôle et les procédés de stérilisation, ont constitué le sujet d'étude de plusieurs travaux, dont celui de Manuelle Sautereau et de Bernard Le Luyer (1992). L'histoire du vêtement enfantin s'est enrichie de la récente exposition du Musée Galliéra (Musée Galliéra, 2001). Par ailleurs le sommeil du nourrisson comme l'énurésie sont devenus des objets d'études : Peter Stearns (1996) et Pascale Quincy-Lefèvre (2001) traitent avec brio ces sujets encore inexplorés. L'alimentation dans la prime enfance dans la France d'aujourd'hui est le thème choisi pour sa thèse de sociologie par Séverine Gojard : elle montre la persistance de deux modes de diffusion des règles d'alimentation des nourrissons, un mode savant transitant par les conseils des médecins et les manuels de puériculture et un mode familial transmis par les mères à leurs filles (Gojard, 2000). L'histoire de la chambre à coucher du bambin est retracée par Annie Renonciat (s. d.) : son travail montre les progrès de l'individualisation de l'enfant, l'espace qui lui est consacré devient autonome et spécifique.
Les jeux et la littérature pour enfants constituent des champs d'étude privilégiés des différences de sexe et de classe. Les jeux sont sexués : c'est ce que montre Michel Manson dans ses travaux sur le tambour et la poupée (Manson, 1998). Chaque jouet assigne l'enfant à un rôle prédéterminé, le garçon est voué à la guerre, au cheval, au tambour, la fille à la poupée (Goodfellow, 1993), à la dînette, plus tard à l'infirmière et à la maîtresse d'école. Mais les jeux transmettent aussi un message social : aux enfants des classes privilégiées de mimer la vie sociale, aux enfants des classes prolétaires de la vivre précocément (Becchi, 1998).
L'histoire de la littérature pour enfants a été complètement renouvelée ces dernières années, grâce aux travaux des élèves de l'École des Chartes, des chercheurs de l'INRP et au groupe de travail animé par Jean-Yves Mollier à l'Université de Versailles. La thèse de Stéphanie Gil-Charreaux sur l'édition enfantine entre 1870 et 1914 (Gil-Charreaux, 1998) prend la suite du catalogue qu'avait rédigé Françoise Huguet à partir du fonds de l'INRP (1997). Un volume publié par la Société des Bibliophiles de Guyenne rassemble les contributions des meilleurs spécialistes (Glénisson, 1994). Le livre sur Bécassine (Couderc, 2000) remet en cause bien des idées reçues sur l'héroïne bretonne. Tous ces travaux montrent que le dernier tiers du xixe siècle a représenté un âge d'or pour la littérature pour enfants : les éditeurs sont nombreux, ils rivalisent d'imagination pour attirer des publics nouveaux – les tout-petits par exemple chez Hachette ou Hetzel. L'école soutient ce mouvement avec les fameuses distributions des prix et le bonhomme Noël remplit les souliers de livres (Perrot, 2000). Mais ce monde entre en crise à la fin du siècle, des maisons ferment leurs portes, la concentration s'intensifie.
On ne reviendra pas ici sur la question des enfants abandonnés et sur leur prise en charge au xixe-xxe siècle (voir le beau recueil, Enfance abandonnée et société en Europe. xive-xxe siècles, 1991 ; Pageot, 1995) qui a été abordée plus haut, non plus que sur l'histoire des nourrices illustrée par les albums de Nicole Renault (1995 et 1997). On insistera sur des travaux portant sur des aspects moins connus des modes de garde : ainsi l'étude de Chassaigne sur le baby farming éclaire singulièrement cette forme déguisée d'abandon – puisque les enfants sont placés pour la plupart définitivement chez leurs gardiennes, et cette forme d'infanticide indirect –, puisque la rotation des enfants chez les nourriciers assurait la rentabilité du trafic (Chassaigne, 1992). Il existait de telles formes de baby farming en France, mais ce mode de garde était probablement beaucoup plus développé dans les villes industrielles britanniques. Sur l'abandon des enfants nés hors mariage, David Kertzer (1993) propose une interprétation séduisante : il s'agit pour les autorités religieuses d'une forme de gestion de la sexualité hors mariage, qui consiste à retirer des conditions de la vie ordinaire les enfants du péché. D'autres historiens interprètent la circulation des enfants abandonnés comme un mode de répartition des enfants entre les familles pauvres (Tilly, 1992). Une anthropologue comme Anne Cadoret, explorant l'univers des enfants de l'Assistance publique placés dans le Morvan, illustre de façon très convaincante les stratégies des familles qui reçoivent un enfant après la Seconde Guerre mondiale et en analyse les conséquences : les enfants accueillis bouleversent l'ordre généa-logique dans la mesure où, arrivés très longtemps après la naissance des derniers enfants, ils sont néanmoins considérés comme des quasi frères ou sœurs (Cadoret, 1995)
Il existe des travaux récents sur les crèches (Bouve, 1999) mais l'aspect historique est peu développé, sauf lorsqu'il s'agit de monographies, parfois très bien documentées (Dejouy, 1995). Cette histoire des crèches mériterait à elle seule une étude approfondie (Rollet, 1994a), analogue à celle qu'a menée magistralement Jean-Noël Luc sur les salles d'asile, ancêtres des maternelles (Luc, 1997) : les matériaux existent dans les archives départementales et municipales et permettraient de faire la lumière sur cet autre domaine de l'investissement féminin. Jean-Noël Luc montre en effet que la première école maternelle est l'initiative de femmes appartenant notamment à la grande bourgeoisie protestante (Emilie Mallet, fille du manufacturier Oberkampf). L'auteur enrichit notre connaissance de l'univers des bambins un peu plus grands qui fréquentent parfois très tôt (dès l'âge de deux ans) la salle d'asile. Un univers fait de contraintes, d'exercices en groupes, de répétitions, de longues heures d'immobilité, assez loin de l'idéal porté par les pionnières (Cosnier, 1993). C'est que les petits sont nombreux à fréquenter la petite école, ils sont 650 000 à le faire de 2 à 5 ans, au moment de la création de l'école maternelle en 1881 : une masse d'enfants que seule la grande transformation opérée par Pauline Kergomard (Plaisance, 1996) parviendra à pré-scolariser autrement.
L'auteur montre en tout cas très bien que la création de la salle d'asile correspond à la prise en compte en tant que telle de la seconde enfance : à ce titre, on peut retenir que le « jeune enfant », au-delà de deux-trois ans, a intéressé les éducateurs avant que réellement, le tout-petit, le nourrisson, n'intéresse les médecins. Il y a au xixe siècle, un décalage qui mérite d'être souligné.
Concernant l'éducation, nous nous limiterons à l'éducation religieuse car l'école a fait l'objet de travaux considérables qui ne sauraient être couverts par cette recension. On dispose de quelques travaux sur les moments qui jalonnent le parcours religieux : baptême (Fine, 1994), première communion (Delumeau, 1987 et 1992), confirmation. La dation des prénoms a beaucoup intéressé les historiens et les sociologues qui ont repéré les séquences chronologiques, les phénomènes de mode, les mécanismes de transmission inter-générationnelle et interclasses (Besnard et Grange, 1993). En se fondant sur l'analyse des différents registres du village du Perchay, dans le département du Val d'Oise, Jacques Picard (1990) montre qu'entre les prénoms inscrits par l'officier d'état civil et les prénoms inscrits par le curé qui baptise l'enfant, il existe des différences sensibles : le changement d'orthographe, mais aussi d'ordre des prénoms, et surtout l'adjonction ou la suppression d'un prénom ne sont pas rares. Une des explications réside dans le délai qui s'allonge nettement entre la naissance et le moment du baptême au xixe siècle. En ne retenant que les délais de moins d'un mois, la moyenne augmente assez régulièrement entre 1806-1818 à 1869-1888, passant de 5,5 jours pendant la première période à 17,5 jours pour la dernière. Par ailleurs, des délais de 2 mois et plus se multiplient, un enfant étant même baptisé en 1884 à 2 ans et demi. Ainsi, le curé intervient en réintroduisant des prénoms conformes à la tradition chrétienne et en éliminant des prénoms fantaisistes. Après la tourmente révolutionnaire, si les catholiques respectent le Code civil, ils prennent de la distance par rapport aux contraintes du droit canon en ce qui concerne l'obligation du baptême précoce.
La première communion a fait l'objet des très beaux livres dirigés par Jean Delumeau (1987 et 1992) et de l'étude de Pierre Gaspard (Gaspard, 2001). On entre de plein pied dans le système des représentations, des sentiments, des émotions et des croyances. Il n'est pas facile pour des historiens de savoir comment ce rite était perçu par les enfants mais les autobiographies (Vassigh, 1996), les journaux intimes (Lejeune, 1993) permettent d'approcher ces domaines sensibles. Le « plus beau jour de la vie », comme aimaient le nommer les éducateurs chrétiens, était-il si suave pour tous les enfants ? Moment d'intense émotion, moment de trouble, moment de doute parfois, la communion signifiait aussi la rupture avec l'enfance, la projection vers le monde des adultes, ce qui ne s'est sans doute pas fait sans tiraillements. Chez les protestants, la confirmation occupait une place plus importante.
Un mot des conditions de vie dans les pensions, notamment pour les jeunes filles : en travaillant sur les archives des maisons d'éducation de la Légion d'honneur, Rebecca Rogers (1992) donne une idée nuancée des conditions de vie qui y régnaient : certes, la discipline était sévère et la formation scolaire prioritaire mais l'auteur montre tous les espaces de liberté qui existaient néanmoins ainsi que les relations souvent maternelles qu'entretenaient maîtresses et élèves. Étudiée par Catherine Rollet (2001a), une source s'est révélée pleine de richesse. Il s'agit de comptes de pension qui concernent quatre demoiselles de la noblesse bretonne placées dans un pensionnat d'Orléans pendant toute leur jeunesse (de six ou sept ans à dix-huit ans). Une analyse systématique permet de saisir le temps qui rythme la vie des demoiselles, les relations qu'elles entretiennent avec leur famille (par le biais de l'achat des timbres-poste), leur régime alimentaire, les dépenses faites pour elles en matière d'éducation, de vêtements, de santé, de formation religieuse, etc. Cette source quelque peu austère a priori a révélé tout un cadre de vie très vivant.
Signalons que le colloque organisé conjointement en 2000 par les universités de Paris IV et de Versailles et par la Société de Démographie Historique a opportunément ouvert le champ de « L'enfant qui grandit ». De nombreuses communications ayant trait aux conditions de vie des enfants ayant dépassé l'âge des langes, dans la famille ou hors de celles-ci, ont suscité des débats animés et feront l'objet d'une publication attendue. Dans cet ordre d'idée, Agnès Thiercé a consacré sa thèse à l'adolescence (Thiercé, 1999).
 
Les interventions de l'État
 
 
Le troisième thème est celui des interventions des collectivités en faveur de l'enfant. On sait que le travail des enfants a constitué le premier champ d'intervention de l'État dans les pays industrialisés, à commencer par la Grande-Bretagne (Lavalette, 1999). Dans L'Histoire de l'enfance en Occident, Serge Chassagne (1998) brosse une synthèse des lois adoptées en France au xixe siècle, celle de 1841, prolongée par les lois de 1874 et de 1892. Les travaux sur l'inspection du travail sont également une contribution importante à l'histoire du travail des enfants : dans sa thèse, Vincent Viet montre très bien les insuffisances des premières inspections et les stratégies mises en œuvre par les chefs d'entreprise, très tard dans le siècle, pour échapper au contrôle de la loi (Viet, 1994). À partir des récits autobiographiques, Jean-Louis Lenhof (2001) offre une vue neuve de la façon dont fut vécue par certains enfants – ceux qui ont écrit –, leur mise au travail précoce dans les manufactures. Loin d'être un esclavage, semble-t-il, ce travail procurait aux enfants des sentiments de libération, d'autonomie et de fierté. Il montre la différence considérable entre le travail en manufacture et le travail sur le métier à domicile : c'est bien la proto-industrialisation qui a entraîné les conditions de travail les pires, pour les enfants comme pour les adultes.
En dehors de la thèse de Catherine Rollet sur La politique à l'égard de la petite enfance sous la Troisième République et de celle de Richard Meckel publiée la même année (Rollet, 1990 ; Meckel, 1990), plusieurs travaux du même genre se sont intéressés aux inititiatives de l'État dans le domaine de la santé, de la protection sociale et juridique des mineurs (Cole, 1991). Plusieurs chercheuses se sont intéressées au cas spécifique des États-Unis puisque si, dans ce pays, des initiatives exemplaires ont été prises, par exemple la création en 1912 d'un organisme fédéral, le Children's Bureau, elles ont eu une existence éphémère : c'est la thèse soutenue par Alisa Klaus sur les origines des politiques maternelles et infantiles aux États-Unis et en France entre 1890 et 1920 (Klaus, 1993) ainsi que celle de Kriste Lindemeyer sur l'histoire du Children's Bureau de 1912 à 1946 (Lindenmeyer, 1997). Plus récemment, Sonya Michel offre une vue complète sur les raisons historiques qui font que, même si aujourd'hui la majorité des femmes travaillent, les services qui leur sont offerts pour garder leurs enfants sont notoirement insuffisants (Michel, 1999). Son livre a le grand mérite de couvrir le xixe et le xxe siècle dans leur entier. Marc Debuisson s'est intéressé dans sa thèse au cas belge entre 1886 et 1924 qui a vu la naissance de l'ONE (Office National de l'Enfance) (Debuisson, 1994). De même Paola Mancini présente brièvement le cas italien, de l'unité à la Seconde Guerre mondiale (Mancini, 2000). Certains travaux se limitent à une région ou à une ville, ou bien même à une population particulière. C'est le cas de la thèse de Cynthia Comacchio sur l'Ontario (Comacchio, 1993), de l'étude de Carmen Barona Vilar sur la province de Valencia (Barona Vilar, 2000) et de celle d'Agnès Vitoux sur la ville de Mulhouse (Vitoux, 1995) ; cette dernière présente les prémisses d'une politique de l'enfance dans cette ville, avec une tentative pour mesurer les effets de la mise en place de l'Association des femmes en couches créée par la famille Dollfus. De même Bernard Allemandou montre comment la santé des enfants est devenue un enjeu des politiques sociales de la ville de Bordeaux (Allemandou, 1999). Pier Paolo Viazzo et ses collègues étudient le cas très intéressant de l'impact des mesures législatives sur le sort des enfants abandonnés à Florence entre 1840 et 1940 (Viazzo, 1994). Dans une communication présentée à Amsterdam, Catherine Rollet compare les mesures prises dans deux villes d'industrie textile au début du xxe siècle pour faire baisser la mortalité des enfants. Huddersfield en Grande-Bretagne et Tourcoing en France voient en effet leurs élites municipales se mobiliser à la même époque. La comparaison a l'intérêt de montrer qu'au-delà des moyens mis en œuvre, qui diffèrent assez largement, l'évolution des courbes de mortalité infantile est comparable dans les deux villes, comme si, ce qui primait, c'était l'existence d'une forte volonté politique et d'un grand mouvement d'opinion pour changer la vie des enfants (Rollet, 1998).
Plusieurs ouvrages sont le résultat de colloques et couvrent ce domaine des interventions sanitaires en faveur des enfants : amélioration de la formation des sages-femmes, création de dispensaires, consultations de nourrissons et gouttes de lait (Perdiguero, 1997 ; Baillargeon, 1998), transformation des hôpitaux (il existe cependant encore peu de travaux sur l'enfant hospitalisé), etc. L'horizon géographique s'ouvre à des pays comme l'Afrique du Sud, la Birmanie ou l'Australie (Fildes, 1992). Les travaux montrent les progrès des systèmes de welfare qui bénéficient beaucoup aux jeunes enfants et à leurs mères à partir de la fin du xixe siècle. Anne Cova a consacré sa thèse à l'étude des politiques en faveur des mères (Cova, 1997) en reliant ces politiques à la montée du mouvement des droits des femmes. Elle brosse un historique très complet de la législation protectrice de la femme au travail (lois de 1909, 1913, entre-deux guerres, etc.)
Anne Carol développe un aspect particulier des politiques de l'État ayant trait à l'eugénisme (Carol, 1995). Elle montre le rôle crucial de l'accoucheur Adolphe Pinard dans la constitution d'un eugénisme à la française : pour lutter contre la dépopulation et la dégénérescence de la population, il faut améliorer préventivement l'espèce humaine en pratiquant la puériculture avant la naissance. Ce n'est que tardivement que l'eugénisme inspiré par Francis Galton rencontrera l'eugénisme médical. Par la suite, le courant éducatif a dominé le paysage français, en opposition à un courant plus dur et interventionniste. Une seule mesure résulta d'un eugénisme « actif », celle adoptée en 1942 concernant l'examen médical prénuptial.
Comme pour le travail, la politique de la santé a engendré des études sur les corps professionnels. Ainsi le corps des inspecteurs de l'Assistance publique, plus tard inspecteurs des affaires sociales, a fait l'objet de la thèse de Virginie De Luca (De Luca, 1999). Elle montre la lente professionnalisation du corps au xixe siècle, la construction d'une culture professionnelle propre autour des questions démographiques et de la lutte contre la mortalité infantile, l'extension des compétences de ces fonctionnaires à l'exemple des lois sociales de la IIIe République. Pour la période contemporaine, il manque une véritable histoire des sages-femmes, un corps professionnel qui a nettement mieux résisté en France que dans bien des pays voisins et surtout qu'en Amérique du Nord (Marland, 1997). Cette histoire prolongerait les grands travaux menés par Jacques Gélis pour l'époque moderne. À travers l'histoire d'une institution-phare comme celle de l'Institut de puériculture de Paris, on voit se profiler les professionnels impliqués dans les soins, qu'il s'agisse des médecins ou des infirmières-visiteuses (Robinot, 2001). La visiteuse sanitaire entre les deux guerres fait l'objet de l'étude de Josep Bernabeu (1995). La question de la formation de ces professionnels devient un enjeu majeur du xxe siècle. L'histoire récente des professionnelles des modes d'accueil a fait l'objet des travaux de Marie-France Cristofari et de Adelina Miranda (Cristofari, 1998).
Denyse Baillargeon, pour le Canada, montre bien la difficulté pour les femmes bénévoles de maintenir leurs positions au sein même des œuvres qu'elles avaient créées au début du xxe siècle, elles sont concurrencées progressivement par les experts qui finalement les marginalisent (Baillargeon, 1999).
La professionnalisation conduit inéluctablement à réfléchir sur la division du travail entre hommes et femmes. On s'attendrait à une féminisation rapide de ces corps professionnels, les femmes reconquérant les positions qu'elles avaient occupées depuis la nuit des temps. En réalité, le processus de féminisation des professions concernant l'enfance a pris du temps, elle ne s'est pas faite sans résistance et il a subsisté longtemps une nette hiérarchie des positions occupées par les hommes et par les femmes. Virginie De Luca montre bien les résistances à la féminisation du corps des inspecteurs au tournant du siècle : il faut attendre l'entre-deux-guerres (1925) pour que le concours soit ouvert aux femmes, et encore au grade de sous-inspectrice seulement. Ce verrou sautera en 1938 seulement. Les femmes-médecins sont très peu nombreuses en France, elles occupent exceptionnellement des positions importantes (Rollet, 2000a) avant la Seconde Guerre mondiale. Pour l'Allemagne, Stacey Freeman montre, dans le cas de la formation des infirmières en pédiatrie au xxe siècle, le contrôle très étroit qu'ont exercé les médecins hospitaliers et qui a maintenu ces professionnelles dans une position de dominées (Freeman, 1999).
Analysant les travaux réalisés à l'époque sur ces questions dans les différents pays occidentaux, Catherine Rollet (1993 et 1997) propose une esquisse de comparaison internationale. Si les temporalités de la baisse de la mortalité sont voisines, comme on l'a déjà noté, les méthodes mises en œuvre pour faire baisser la mortalité des enfants et améliorer leurs conditions de vie ont beaucoup varié. Ces divergences sont liées au degré d'intervention de l'État, au rôle exercé par les médecins et à la place des femmes. Des modèles apparaissent avec, d'une part, un modèle anglo-américain où l'intervention de l'État est faible et discontinue, le rôle des médecins important ainsi que la présence des femmes ; et d'autre part un modèle latin où l'intervention de l'État est forte, la place des femmes réduite face au rôle dominant des médecins. La France incarne très bien le second modèle, les États-Unis le premier. Cette diversité des styles d'intervention n'empêche pas des progrès dans tous les pays industrialisés, progrès que soutient le partage d'une même vision naissante des Droits de l'enfant.
 
Les Droits de l'enfant
 
 
Les Droits de l'enfant ne sont pas nés à l'état pur, ils sont liés inextricablement à l'intérêt de l'État. C'est parce que la collectivité globale se préoccupe de sécurité qu'elle se penche sur l'enfance délinquante. C'est par ce qu'elle est sensible à son propre avenir démographique qu'elle veut lutter contre la mort des enfants, infanticides, mortalité infantile ; c'est parce qu'elle a le souci de la solidité des structures familiales qu'elle s'intéresse aux maltraitances à enfants, etc. De là sont nés les Droits de l'enfant tels qu'ils se dessinent dans les premières déclarations des droits de l'enfant. Les travaux sur ces questions se sont multipliés ces dernières années, comme si l'avancement des études sur la dimension démographique avait permis de dégager du temps pour des travaux plus qualitatifs, ce qui rejoint ce qui a été souligné dans la deuxième partie. Cette préoccupation traduit aussi, bien entendu, un nouveau regard sur l'enfant qui se dégage de ses tutelles, familiales et étatiques, pour devenir un sujet.
La protection de l'enfance a pris des formes différentes, répressives et préventives. La répression de l'infanticide et des pratiques de quasi-infanticide ont constitué un premier volet d'une politique visant à assurer à l'enfant sa survie.
Concernant l'infanticide, on attend avec impatience la publication de la thèse d'Annick Tillier sur l'infanticide en Bretagne entre 1825 et 1865 (Tillier, 2001). La lecture de l'introduction et de la conclusion ainsi qu'un article donnent une idée de son contenu (Tillier, 1994, 2000). L'exploitation des sources judiciaires se révèle, là encore, d'une extrême richesse pour révéler la vie au quotidien. L'auteur montre que le monde rural constitue le théâtre de l'infanticide dans la région bretonne, il s'agit pour l'essentiel de femmes séduites qui tombent enceintes à la suite d'amours éphémères. Mais ce ne sont ni les femmes les plus pauvres, ni les plus bêtes. Généralement illettrées, elles ne sont pas sans intelligence pour organiser leur défense, s'appuyant sur la transmission orale pour accumuler un certain savoir sur la médecine légale et la procédure criminelle. Avant de traduire les criminelles devant la justice civile, la communauté villageoise aura recherché tous les moyens pour résoudre ce qui constitue une atteinte à la préservation de sa bonne renommée : cette tâche est dévolue aux femmes qui surveillent au quotidien la silhouette des femmes seules et leur linge (Lachiver, 1999). Se dessinent très bien les protagonistes des procès : femmes accusées qui se défendent, magistrats qui voient d'un mauvais œil l'apparente insensibilité des accusées à la personne des enfants, jurés qui pardonnent volontiers à celles qu'ils voient comme des victimes d'une loi injuste exonérant les hommes de toute responsabilité.
C'est à une lecture nouvelle de l'infanticide que nous invite Annick Tillier, lecture qui appelle d'autres travaux, pour d'autres régions françaises au xixe siècle. Se risquant à un essai comparatif, Katherine Lynch s'interroge sur la signification de l'infanticide, de l'abandon et des négligences dans les sociétés européennes et elle insiste sur les fortes structures matérielles et mentales qui encadraient ces populations, y compris les hospices d'enfants trouvés (Lynch, 1997).
Ces travaux très qualitatifs sont bien difficiles à comparer à l'étude de Philippe Chassaigne sur l'infanticide à Londres. L'auteur montre que ce crime contre le nouveau-né représente 40 % des crimes de sang commis en Angleterre, et jusqu'à 60 % de ceux commis à Londres, des proportions considérables. La chronologie de cette criminalité apparaît clairement : croissance forte jusqu'au milieu du xixe siècle, plateau, puis décrue à partir de 1880 (Chassaigne, 1990). On peut supposer qu'il en a été de même en France.
À verser au dossier des droits de l'enfant toutes les études sur la protection des enfants séparés, abandonnés ou placés volontairement par leurs parents, mais aussi les travaux sur les violences commises sur des enfants. La question des maltraitances est devenue depuis peu le sujet de plusieurs travaux intéressants, ceux d'Annie Cadenel (1996), de Anne-Marie Sohn (1996b), et de Georges Vigarello (1998 et 1999) et, pour la Grande-Bretagne, l'étude de Harry Ferguson (Ferguson, 1992). Longtemps invisibles car participant de la vision d'un père corrigeant son enfant pour son bien, ou considérant sa fillette comme sa propriété, les maltraitances et les violences sexuelles ne sortirent de l'ombre que dans le dernier quart du xixe siècle. L'Assommoir de Zola sonna le coup d'envoi d'une campagne de presse s'élevant contre les parents dénaturés qui maltraitaient, corrompaient leurs enfants ou abusaient d'eux. À partir des archives et des débats parlementaires, Sylvia Schaffer retrace minutieusement la genèse de la loi de 1889 sur les enfants moralement abandonnés. Cette loi peut priver les pères défaillants de leur autorité paternelle, première brèche dans les droits sacrés du père tels qu'ils avaient été définis par le Code civil. En même temps qu'elle souligne l'intervention de l'État au sein même de la cellule familiale, la loi définit l'enfant comme possible victime de ses parents. Ce sont les frontières entre le privé et le public, entre l'intérêt du père et celui de l'enfant qui sont explorées dans ce livre bien documenté (Schaffer, 1997). Cependant, les pères de famille conservèrent le droit de faire enfermer leurs enfants récalcitrants : le droit de la correction paternelle a fait l'objet de l'étude très fouillée de Pascale Quincy-Lefebvre (1997). Et, comme le montre Georges Vigarello, ce furent longtemps encore les violences accompagnant l'inceste ou le viol qui émurent l'opinion plus que l'abus sexuel lui-même (Vigarello, 1998).
Même coupable, l'enfant vient peu à peu à être considéré comme victime de son milieu (Renouard, 1990), mais l'optique préventive eut du mal, sur le terrain, à triompher de l'optique répressive. Les archives des institutions (Mettray, Aniane, Belle-Isle, etc.) ont permis de restituer les idéaux des promoteurs – régénérer les enfants déviants par le travail à la campagne – et la réalité des conditions de vie des enfants qui finirent par se dégrader vers la fin du xixe siècle. Certaines maisons dirigées par des hommes sans scrupules qui exploitaient les enfants (Rouanet, 1992) firent scandale et les pouvoirs publics leur retirèrent leur soutien : plusieurs fermèrent avant la guerre de 1914 mais il faut attendre la Seconde Guerre mondiale pour que soit affirmée la vocation préventive de la protection judiciaire de la jeunesse. Certaines institutions ont donné lieu à des monographies détaillées, comme celle effectuée par Dominique Dessertine sur le Sauvetage de Lyon (Dessertine, 1990). Un volume publié par l'Association pour l'histoire de l'éducation surveillée et de la protection judiciaire des mineurs (Cent ans de répression… 1999) rassemble les contributions des meilleurs juristes, historiens, sociologues, etc. autour de la loi de 1898 (qui précise et aggrave celle de 1889), des pratiques judiciaires et administratives aux xixe-xxe siècles et des représentations de la violence. On se rend compte, en parcourant les textes, combien, hésitantes, et parfois contradictoires vis-à-vis de l'intérêt de l'enfant, ont évolué les pratiques des magistrats, les théories avancées par les médecins légistes ou encore combien limités ont été les moyens dégagés par l'État. Une évolution qui fut loin d'être linéaire. À signaler que le groupe mis en place à Vaucresson s'est attaché les services d'un ingénieur photographe, Michel Basdevant, qui met en valeur le patrimoine photographique du ministère de la Justice. Par ailleurs, à Angers s'est constitué depuis 1994 un Conservatoire National des Archives de l'Histoire de l'Education Spécialisée (CNAHES) auquel appartiennent plusieurs historiens : sa contribution à l'histoire sociale est importante dans la mesure où il incite les institutions privées à déposer leurs archives, gage de leur survie.
Quelques historiens se sont intéressés à l'enfant victime des guerres, moralement et physiquement : les travaux ont surtout porté sur la Première Guerre mondiale avec le livre de Stéphane Audoin-Rouzeau sur la mobilisation des enfants pendant la Grande guerre (Audouin-Rouzeau, 1993), et les études sur les enfants orphelins (Duvillard, 1996 ; Faron, 1999).
Des réflexions sur les aspects internationaux des Droits de l'enfant sont en cours pour préciser les étapes des prises de conscience, les participations nationales, le système des influences, etc. Fondés jusqu'à présent sur les actes des congrès internationaux (Rollet, 2001b), ces travaux pourraient s'enrichir dans un proche avenir de l'étude des archives conservées dans les différents pays pour préparer ces conférences.
Finalement, au cours de ces dix dernières années, certains auteurs se sont lancés dans quelques grandes synthèses, parfois à destination d'un large public, preuve que les travaux ont beaucoup avancé. L'ouvrage dirigé par Egli Becchi et Dominique Julia (1998) comprend un deuxième volume consacré à la période contemporaine qui explore des facettes peu connues de l'histoire de l'enfance : l'enfant vu par le cinéma par exemple ou encore, l'histoire des enfants handicapés. Des Britanniques ont publié de brèves synthèses sur l'histoire des enfants et de l'enfance en Angleterre (Hendrick, 1997) et dans les pays occidentaux (Cunningham, 1995). Des Espagnols (Borras Llop, 1996) et des Italiens (Filippini, 1999) ont également publié des « Histoires de l'enfance » de leur pays ou de certaines régions de leur pays, en l'occurrence la Vénétie, en présentant très largement les divers moments de la vie des enfants, qu'il s'agisse du travail, de l'école, de la survie infantile, de l'environnement familial, des initiatives des communes, des hôpitaux, de l'État, etc. Dans son livre, Les enfants au xixe siècle, Catherine Rollet (2001c) tente de resituer tout l'environnement de l'enfant de la naissance à l'adolescence en France, en montrant les avancées et les contradictions d'un siècle fertile en avancées législatives mais lent à ancrer dans la réalité la nouvelle conception de l'enfant qui émerge, celle d'un enfant détenteur de droits propres, indépendamment de ceux de ses parents.
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