2002
Annales de démographie historique
La population dans la grande guerre
Les conscrits de 1914 :
La contribution de la jeunesse française à la formation d’une
armée de masse
Philippe Boulanger
Cet article met en évidence l'importance quantitative du
recrutement militaire au sein de la population adolescente masculine durant la
Grande Guerre. Durant quatre ans, l'application de la conscription, qui repose
sur la loi d'août 1913, permet le recrutement de presque deux millions
d'hommes, soit généralement près de 90 % d'une classe d'âge. Elle doit
permettre de constituer une armée de masse et d'alimenter les « gros bataillons
» de l'infanterie. En 1914, 65 % des jeunes recrues sont affectées dans
l'infanterie et, après la guerre, plus de la moitié d'entre elles le sont
encore. Cette doctrine repose sur le principe que la victoire s'acquiert par le
nombre, au terme d'une guerre courte. L'universalité et l'égalité des
obligations militaires se sont imposées au début du siècle comme les conditions
de sa réalisation. Tous les jeunes gens de 20 ans sont soumis au même régime
quelle que soit leur origine sociale ou géographique.
This article gives prominence to the quantitative importance of
the military recruitment among the youth male population during the Great War.
During four years, the application of the conscription, that depends on the law
of August 1913, permits the recruitment of about two millions men, that means
about 90% of a catagory of age. That permits to constitute an army of mass,
able to supply the “big batalions” of the infantry. In 1914, 65% of the young
new members belons to the infantry and, even after the war, half of them still
belong to it. This doctrine depends on the principle that victory is a matter
of number according to the term of a short time war. The universality and the
egality of the war's obligations were imperative at the beginning of the
xxth century as the conditions of its
realization. Every young aged of 20 are were required to follow the same rules,
no matter can be their social of geographical origins.
À l’entrée en guerre de la France le 3 août 1914, le concept de
nation armée devient une réalité. Pour la première fois depuis la Révolution et
l’Empire, la guerre devient une affaire de masse impliquant chaque citoyen dans
la défense du territoire. Des Bretons aux Auvergnats, des Basques aux Lorrains,
la conscription réunit toutes les communautés régionales par l’appel des
classes
[1] (Boulanger,
2001). Plusieurs millions de conscrits de 1914 à 1918 viennent ainsi rejoindre
leurs aînés de l’armée de réserve, de l’armée territoriale et de la réserve de
l’armée territoriale. Le recrutement militaire sert donc la doctrine de l’armée
de masse, héritée des guerres napoléoniennes, où seul le choc des blocs armés
met un terme à la rivalité des deux camps. Pour donner forme à ce dessein, la
conscription constitue l’édifice de toute l’organisation militaire. En 1914,
elle valorise plus le poids des hommes dans la bataille que les nouvelles
technologies. C’est pourquoi le recours à une conscription universelle et
égalitaire apparaît comme l’une des conditions préalable à la victoire. Les
comptes rendus sur le recrutement de l’armée renseignent précisément sur cette
réalité de la guerre. Quelle est la contribution de la jeunesse masculine, âgée
de dix-sept à vingt ans, dans le recrutement militaire durant la Grande Guerre
? La réalité est en fait d’une grande complexité. L’appel des classes fournit
somme toute plusieurs centaines de milliers de conscrits à chaque classe. Mais
la période de la guerre et de l’après-guerre constitue une phase de
déstabilisation permanente. Les pertes humaines, la prolongation du conflit et
les préparations d’offensives nécessitent des rendements en hommes toujours
plus élevés.
Le rythme intensif des appels et des incorporations
La première forme de ressources appartient à l’appel des
classes de l’armée active
[2]. C’est elle qui donne les effectifs les plus nombreux
en dehors de l’armée de réserve, de l’armée territoriale et de sa réserve. Elle
participe à la réalisation d’une armée de masse. Quelles en sont les finalités
et les caractères ?
La formation d’une armée de « gros bataillons »
À quel objectif répond la nécessité de recruter plusieurs
millions d’hommes ? À quelle doctrine militaire sert la conscription ? Telles
sont les questions que pose l’analyse des archives militaires. Le recrutement
militaire a pour but essentiellement de réaliser les « gros bataillons » tandis
que les armes techniques restent secondaires devant la place des fantassins
dans la guerre et l’après-guerre. L’armée de masse apparaît comme l’un des
éléments fondamentaux de l’organisation militaire.
Les effectifs incorporés
D’après les statistiques du ministère de la Guerre, les
effectifs de conscrits recensés sont évalués entre 299 000 et 320 000 hommes.
Ils varient cependant de plusieurs milliers d’hommes d’une classe à l’autre.
Deux grandes tendances peuvent être soulignées. D’abord, seules les classes
1916 (+13 658), 1919 (+2 453), 1921 (+33 538) et 1922 (+1 922) enregistrent un
surcroît d’hommes. Ensuite, parmi les classes déficitaires, deux donnent des
résultats particulièrement bas : les classes 1915 (-18 658) et 1918 (-13 446).
Ce mauvais résultat conduit alors à trouver d’autres ressources, d’où le
renforcement des mesures de récupération durant cette même période. Ces
informations ne représentent que le nombre d’hommes susceptibles d’être
incorporés. Ces milliers de jeunes gens recensés ne parviendront pas tous à la
formation de soldat compte tenu des exemptés, des réfractaires ainsi que des
ajournés et des sursitaires (pour le temps de paix). Une fois les opérations du
conseil de révision effectuées, ces résultats conduisent à une diminution
notable de l’ensemble des classes.
Trois grandes phases peuvent alors être dissociées de 1914 à
1922.
Fig. 1
Nombre d’hommes incorporés des
classes 1914 à 1922
Source : Comptes rendus sur le
recrutement de l’armée
1) Une phase de rendement élevé
dans les premières années de la guerre. Le nombre d’hommes
incorporés par rapport au total des inscrits suit une tendance à la hausse
jusqu’en 1916. De 91,8 % pour la classe 1914 à 94,9 % pour la classe 1917, la
part des inscrits classés aptes au service militaire augmente en forte
proportion, alors que, durant la même période, le nombre de jeunes gens
recensés baisse de plusieurs milliers. Le ministère de la Guerre dispose donc
d’une ressource moindre mais incorpore un plus grand nombre. Les résultats des
offensives des mois précédents, la poursuite de la guerre et les pertes
importantes accumulées conduisent à exiger un rendement du recrutement toujours
plus élevé. La modulation des critères d’exemption en permet l’application. Un
plus grand nombre de jeunes gens qui auraient pu être exemptés avant la guerre
sont incorporés avec l’ensemble des conscrits de leur classe d’âge.
2) Une phase de rendement en
baisse jusquà la fin de la guerre. Les résultats de la conscription
chutent pour les dernières classes à la fin de la guerre, soit 70 000 hommes en
moins entre les classes 1917 et 1919. À l’incorporation de la classe 1919, 229
000 hommes sont incorporés pour un rendement inférieur de 20 % par rapport à la
classe 1917. Le déséquilibre économique, mais aussi le malaise social et moral
qui s’installe en France à cette période amènent nécessairement à une révision
de la politique de recrutement. Les campagnes et les usines manquent de
main-d’œuvre. Les conscrits convoqués sont de plus en plus jeunes. L’opinion
publique s’inquiète de la sévérité des mesures de recrutement prises pour les
classes précédentes, alors que les offensives militaires réclament des renforts
aussi élevés qu’en 1914.
3) La reprise d’un rendement
élevé au lendemain de la guerre. Le retour à un contexte de paix
pourrait faire supposer le prolongement de la tendance précédente. En effet, la
politique des effectifs est révisée dans le sens d’un recrutement moins sévère.
Les mesures exceptionnelles de la guerre sont supprimées. Paradoxalement, le
rendement par classe dépasse les proportions fixées durant la guerre. Presque
97 % des inscrits sont reconnus aptes au service militaire pour la classe 1920.
Ce taux demeure également supérieur à 95 % jusqu’à la classe 1922, tout en
amorçant vraisemblablement une phase de décroissance progressive puisqu’il
passe de 96,9 % pour la classe 1920 à 95,4 % pour la classe 1922. Les raisons
appartiennent en fait à des domaines indépendants de la politique du ministère
de la Guerre. D’abord, l’arrivée de contingents alsaciens-lorrains apporte des
effectifs importants dans l’application nouvelle des lois républicaines dans
les régions retrouvées. Plus de 10 000 d’entre eux sont recrutés dans les
armées à partir de la classe 1920. Ensuite, le nombre de jeunes hommes exemptés
est moindre non par le durcissement de la sélection mais par la qualité des
futurs contingents. Ce dernier critère est donc de nature sociale et témoigne
d’une meilleure santé constatée à l’examen des jeunes gens.
Effectif des jeunes gens
incorporés de 1914 à 1922
[3]
Classe Date de l’appel de la classe Inscrits sur les
tableaux de recensement Hommes incorporés Rendement (en %) 1914 août-septembre
1914 318 464 292 447 91,8 1915 décembre 1914 299 806 279 112 93 1916 avril 1915
313 710 293 050 93,3 1917 janvier 1916 313 070 297 402 94,9 1918 avril-mai 1917
299 624 257 721 86 1919 avril 1918 302 077 229 215 75,8 1920 mars et octobre
1920 298 302 289 495 96,9 1921 avril 1921 347 213 334 018 96,2 1922 mai et
novembre 1922 349 135 333 074 95,4 Source : Comptes rendus sur le recrutement
de l’armée
Les affectations dans le service armé et le service
auxiliaire
• Le service armé : l’affectation principale des jeunes
gens
Les ressources du recrutement utilisées par les armées sont
classées en grande partie dans le service armé. L’évolution des effectifs des
classes 1914 à 1922, par rapport au nombre total d’inscrits, montre que 55 à 70
% d’une classe reconnue apte au service militaire est dirigée vers les armes
combattantes.
Des variations se distinguent toutefois. La classe 1915,
recrutée par anticipation dans l’alerte de la prolongation de la guerre,
fournit le nombre le plus élevé des incorporations dans le service armé. 70 %
des conscrits suivent cette voie. La conjoncture explique en grande partie
cette évolution. La prise de conscience de la prolongation de la guerre, les
lourdes pertes des premières offensives et l’épuisement des réserves de soldats
conduisent l’état-major de l’armée à prendre des dispositions particulières
pour placer un plus grand nombre dans le service armé. La disponibilité rapide
de la classe 1915, dont l’instruction s’achève au terme de trois à sept mois
selon les régiments, traduit cet empressement à pourvoir les unités en troupes
de renforts. Il en est de même pour la classe 1918. L’affectation pour les deux
tiers (67 %) des conscrits reconnus aptes dans le service armé résulte des
échecs de l’offensive de Nivelle du printemps 1917. Les lourdes pertes de cette
campagne doivent rapidement être compensées par de nouvelles ressources. Un
taux élevé de recrutement dans le service armé caractérise aussi les classes
d’après-guerre, à l’exception de la classe 1920. Il est de 68,4 % pour la
classe 1921 et de 63,4 % pour la classe 1922.
Quant aux autres classes, la moyenne des effectifs
incorporés dans le service armé n’excède pas 62 %, soit un taux à peine
supérieur à la moyenne de la classe 1914 prévue en temps de paix (59 %). Les
classes rassemblant des taux plus faibles (classes 1917 et 1920), compris entre
54 et 61 %, voient au contraire les effectifs du service auxiliaire augmenter.
Ce phénomène traduit les décisions du ministère de la Guerre de pourvoir les
armées de jeunes gens « récupérés », incapables physiquement de combattre dans
les tranchées, et affectés à des postes surtout administratifs.
Fig. 2
Jeunes gens affectés dans le
service armé des classes 1914 à 1922
Source : Comptes rendus sur
le recrutement de l’armée
• Le versement dans le service auxiliaire pour une minorité
des inscrits
Les effectifs versés dans le service auxiliaire
correspondent à une faible proportion de la totalité des inscrits. Évalués à
2,2 % pour la classe 1914, ils chutent de moitié jusqu’à la classe 1917 (1,1
%). Le véritable accroissement de leur proportion apparaît aux dernières
classes appelées pendant la guerre. 2,4 % des effectifs totaux y sont
incorporés pour la classe 1919 ; soit l’effectif le plus important pour toute
la période étudiée. Les conscrits classés dans le service auxiliaire après la
guerre sont en proportion inférieure à ceux de la classe 1914, soit 2,1 % pour
les classes 1921 et 1922.
Fig. 3
Effectifs incorporés dans le
service auxiliaire des classes 1914 à 1922
Source : Comptes rendus sur
le recrutement de l’armée
Pour ces neuf années le versement dans le service
auxiliaire représente donc un phénomène secondaire en raison de la faible
proportion de ses effectifs. Il est vrai que les emplois qui leur sont
destinés, surtout dans l’administration, ne sont pas pléthore et ne permettent
pas un recrutement illimité. Par ailleurs, la crise des effectifs durant toute
la période a conduit aussi le ministère de la Guerre à diminuer progressivement
leur nombre au profit du service armé, pour venir combler les déficits de
certaines unités.
La répartition par arme des conscrits
La conception militaire de l’emploi des effectifs repose
essentiellement sur l’infanterie, considérée comme l’arme maîtresse. Les
rendements les plus importants du recrutement doivent alimenter les « gros
bataillons » de l’infanterie. Celle-ci incorpore plus de 65,3 % des jeunes gens
pour la classe 1914, puis 91 % pour la classe 1915. Jusqu’à la fin de la
guerre, plus de 70 % des recrues y sont versées.
L’après-guerre voit se réduire nettement ces effectifs. La
proportion diminue à moins de 48 % des conscrits pour la classe 1921 et atteint
tout juste la moitié des effectifs recrutés pour la classe 1922 (50,2 %). En
fait, la décroissance des incorporations dans l’infanterie se produit au profit
d’une arme qui acquiert une importance croissante sur les champs de bataille, à
savoir l’artillerie.
La conception des offensives fait de cette arme un élément
essentiel dans le déroulement de la guerre. L’artillerie accueille déjà plus de
14,8 % des appelés pour la classe 1914, et ses effectifs vont s’accroître
progressivement. Elle comprend plus de 21,8 % pour la classe 1918 et atteint un
sommet pour la classe 1921 (22,4 %). Un conscrit sur cinq à la fin de la guerre
est alors affecté dans l’artillerie.
D’autres armes connaissent aussi un certain essor pendant la
guerre. Le génie et l’aéronautique voient leur part de recrutement augmenter
régulièrement. De 1,8 % pour la classe 1915, leurs effectifs doublent leur
proportion à chaque classe juqu’au printemps 1917. La classe 1917 comprend plus
de 7,1 % d’appelés, mais ce taux chute à 4,3 % pour la classe suivante avant
d’augmenter de nouveau jusqu’à 12 % pour la classe 1921. Il en est de même pour
les sections d’administration et d’infirmiers militaires dont la part passe de
2 à 9,4 % de la classe 1914 à 1915. Compte tenu de la crise des effectifs et
des affectations prioritaires dans d’autres armes, leur proportion décroît
rapidement pour atteindre moins de 5 % jusqu’à la classe 1921 et moins de 3 %
pour la classe 1922.
En revanche, certaines armes recrutent nettement moins
pendant les années de guerre que pendant la période de paix. La cavalerie
comprend 8 % des conscrits pour la classe 1914 et seulement 4 % pour la classe
1916. L’emploi inadapté de la cavalerie dans les guerres de tranchées en
constitue le principal facteur. Cette tendance se confirme encore durant les
années suivantes. Elle représente 2,5 % des recrues pour la classe 1917 et 1 %
pour la classe 1918. Le retour à la paix permet par la suite de composer de
nouveau ses unités pour atteindre moins de 8 % pour la classe 1922, soit son
niveau d’avant-guerre. Le train des équipages militaires constitue aussi une
arme recrutant de moins en moins pendant le conflit en raison du besoin
croissant de conscrits dans d’autres armes. La tendance générale suit là aussi
une régression importante. Le nombre d’incorporations passe de 1 395 recrues
pour la classe 1914 (6,9 %) à 35 (0,02 %) pour la classe 1917. À partir de la
classe 1921, son effectif s’accroît progressivement pour atteindre 6,5 % pour
la classe 1922, soit son niveau d’avant-guerre.
L’armée de conscrits de 1914 à 1922 est avant tout une armée
de fantassins venant nourrir les grandes offensives du nord-est de la France.
La doctrine des « gros bataillons » est considérée comme la règle générale en
matière d’organisation militaire et réclame des effectifs nombreux. Elle est
rendue possible grâce à l’application d’un système de conscription égalitaire
et universel. Toute la période de l’entre-deux-guerres est encore marquée par
cette exaltation de la nation armée composée de la masse des soldats.
L’infanterie apparaît comme la reine des batailles. « Les autres armes l’aident
seulement à conquérir un terrain dont elle peut s’emparer par ses propres
moyens. » (Dutailly, 1980, 184). L’image commune qui représente les conscrits
employés comme fantassins naît de cette doctrine. La conception de l’emploi de
l’infanterie n’évolue guère au début de l’entre-deux-guerres, même si une
tendance au développement de l’artillerie apparaît.
Par ailleurs, contrairement aux armes traditionnelles, comme
la cavalerie, les armes techniques et modernes nécessitent un nombre d’hommes
croissant. L’artillerie, le génie et l’aéronautique sont en plein essor durant
cette période, en raison des exigences de la guerre et de la recherche de
matériels nouveaux.
Répartition des conscrits par
arme
[4]
Classe Équipages de la flotte Infanterie coloniale
Artillerie coloniale Infanterie Cavalerie Artillerie Génie et aéronautique
Train des équipages militaires Sections d’administration et d’infirmiers
militaires Total 1914 5 145 4 250 940 131 774 15 965 29 950 8 282 1 395 3 840
201 541 1915 ? 12 110 450 239 798 2 060 6 500 500 160 2 500 264 078 1916 ? 165
338 8 048 15 768 7 724 895 1 950 199 693 1917 ? 133 506 4 393 22 745 12 450 35
843 173 970 1918 6 000 ? ? 140 709 2 200 44 000 8 800 ? ? 201 709 1919 4 774 ?
? 162 600 9 000 35 000 15 800 ? ? 227 174 1920* 1 903 4 000 500 47 433 9 730 19
270 11 335 1 990 4 990 101 601 1921 6 000 ? ? 129 722 16 650 59 500 31 910 9
550 11 440 264 772 1922 5 842 ? ? 128 381 20 413 55 265 21 940 16 630 6 882 255
353 Source : Comptes rendus sur le recrutement de l’armée * Les données pour la
classe 1920 ne sont pas complètes. Seules les statistiques concernant la
deuxième fraction sont ici mentionnées.
L’extension du recrutement à de nouvelles catégories de jeunes
gens
Dès le début de la guerre, l’importance des pertes humaines et
la préparation des nouvelles offensives militaires amènent le Gouvernement à
améliorer le rendement des incorporations au conseil de révision. Celles-ci se
révèlent rapidement insuffisantes. Pour combler les déficits des ressources et
préparer de nouvelles réserves, la politique des effectifs se tourne vers une
ressource incertaine, mais susceptible d’apporter l’aide escomptée. Elle se
compose essentiellement des jeunes gens classés avant la guerre soit comme
exemptés, soit comme réformés, soit comme ajournés.
L’effort de récupération
La récupération ne porte pas uniquement sur ces catégories de
personnel. Les ajournés, les réformés, les hommes du service auxiliaire
reconnus comme tels pendant les hostilités, les blessés de guerre, les hommes
placés dans des emplois sédentaires dans les services de l’arrière ou de
l’intérieur, appartenant tous aux classes appelées de 1914 à 1918, font l’objet
d’une politique active de recrutement. À l’heure où toute la société française
est soumise à des sacrifices, ces derniers sont considérés, par l’opinion
publique, comme des embusqués ou des favorisés, car mis à l’écart de l’effort
de guerre. Pour le ministère de la Guerre, ils deviennent un réservoir de
combattants non négligeable. Toutes ces mesures ont pour conséquence immédiate
de réduire progressivement le nombre d’hommes non mobilisés dans le
pays.
Dès lors, ces trois catégories de personnes sont appelées de
nouveau à subir des examens médicaux et une visite au conseil de révision, pour
compléter les effectifs de la nation en guerre. Ainsi, les jeunes gens des
classes 1914 à 1918 sont astreints à plusieurs visites lorsqu’ils n’ont pas
déjà été reconnus bons pour le service armé ou auxiliaire. Pour la classe 1914,
ceux placés dans les situations précitées sont convoqués au plus six fois
devant le conseil de révision ; ceux de la classe 1915, cinq fois.
Tab. 3
Nombre de révisions par
classe
Classes Nombre de révisions 1914 6 1915 5 1916 4 1917 4
1918 2 1919 1 1920 1 Source : Document parlementaire n° 335, du 29 juillet
1924
Les statistiques du ministère de la Guerre donnent des
informations précises sur le dénombrement et la localisation des deux premières
catégories. La dernière ne concerne pas proprement dit le recrutement des
conscrits, mais il n’en demeure pas moins qu’elle appartient à ce vaste
mouvement national de gestion des ressources mobilisables.
• Les réformés, exemptés, hommes du service auxiliaire et
ajournés d’avant-guerre
Les mesures adoptées à l’égard des ajournés, des réformés et
des exemptés s’étendent jusqu’en février 1917. Elles apparaissent plus
exigeantes au fil de la guerre. Dès le décret du 9 septembre 1914, les réformés
et exemptés d’avant la guerre sont rappelés devant le conseil de révision. À
leur tour, les hommes du service auxiliaire sont examinés pour leur passage
dans le service armé par le décret du 26 septembre de la même année. Puis, à la
session des conseils de révision d’octobre et de novembre 1914, les ajournés
des classes 1913 et 1914, appelés à une nouvelle visite, devraient être
affectés dans le service soit armé, soit auxiliaire.
Au terme de cette première période de la récupération, plus
de 1 600 000 hommes sont reconvoqués pour un nouvel examen. Les résultats
apparaissent très variables. À peine plus de 42 % des réformés et des exemptés
sont incorporés au terme de l’application du décret du 9 septembre, soit 413
000 hommes versés dans les armées pour un total de 969 000. Quant aux hommes
classés dans le service auxiliaire et examinés pour leur passage dans le
service armé, la moitié d’entre eux (53,5 %) sont amenés à changer de statut.
Ils sont au total 298 000 sur 557 000 à renforcer les unités combattantes.
Enfin, à la révision de la classe 1915, la récupération des ajournés des
classes 1913 et 1914 donne des résultats supérieurs. Pour les ajournés de la
classe 1913, 53,9 % d’entre eux sont versés dans les armées et, en
l’occurrence, dans le service armé, soit 15 292 hommes sur 28 335. Pour ceux de
la classe 1914, 63,6 % sont recrutés pour les besoins des armées, soit 40 066
hommes sur 65 985.
Une deuxième série de mesures débute au printemps 1915.
L’accumulation des pertes et la prolongation de la guerre nécessitent un nouvel
apport de ressources humaines. La loi du 6 avril 1915 astreint les réformés des
classes 1913 et 1914 à une nouvelle visite. Ils sont respectivement 32,2 % et
36,2 % à être affectés dans les services armé et auxiliaire. Les hommes les
plus valides étant déjà recrutés, les proportions apparaissent moindres que
celles résultant du décret du 9 septembre 1914.
Ce sont ensuite les ajournés des classes 1913 et 1914 et les
exemptés qui sont appelés l’année suivante, par le décret du 13 avril 1916.
Pour les premiers, les proportions affichent encore des résultats très élevés
et atteignent globalement le niveau connu dans le cadre de l’application de
l’examen de l’automne 1914. Ils sont 57,2 % et 60,4 % à être placés sous les
drapeaux, soit 9 641 sur 20 225 pour les deux classes réunies. Quant aux
exemptés, un tiers est reconnu apte au service militaire, soit 3 595 hommes sur
11 643.
Enfin, une troisième mesure est décidée à la fin de l’hiver
1916-1917. Par la loi du 20 février 1917, les réformés et exemptés
d’avant-guerre sont de nouveau appelés à être examinés. Sur 388 966 hommes
convoqués, 148 030 hommes sont repris à la vie civile, soit 38 % d’entre eux.
Pour la première fois, la proportion des affectations dans le service
auxiliaire (80 449 hommes) est supérieure à celle dans le service armé (67 581)
en raison des impératifs en effectifs. Cette nouvelle tendance est rendue
possible par un relatif assouplissement de la gestion des soldats, puisque
désormais, les exemptés, récupérés massivement pour le service auxiliaire
remplacent leurs prédécesseurs affectés dans le service armé. « L’appel de ces
hommes sous les drapeaux, précise une note de Nivelle, général commandant en
chef des armées de l’Est, du 11 janvier 1917, n’aurait nullement pour objet de
les faire venir sur le front, mais il aurait le double avantage d’obliger les
inactifs à s’employer à l’intérieur, et de permettre d’appliquer les efforts de
tous aux seuls travaux d’intérêt général
[5]. »
Ainsi, au terme de ces trois séries de mesures, les réformés,
les exemptés, les hommes du service auxiliaire et les ajournés d’avant-guerre
représentent 1 187 497 hommes récupérés sur un total d’hommes examinés de 1 993
524. La récupération de ces hommes a pour dessein de remplacer des sursitaires
affectés dans les usines ou dans les campagnes, désignés à leur tour pour
renforcer les unités combattantes. Pour le général Nivelle, « en temps de
guerre, ce n’est pas aux armées de satisfaire aux besoins de l’intérieur, mais
à l’intérieur de satisfaire à ceux des armées
[6]. »
La sévérité des mesures de récupération conduit à prélever
presque 60 % de ces hommes reconnus, avant les hostilités, inaptes à servir
dans les armées. Les résultats de la loi du 20 février 1917 traduisent
cependant les limites du recrutement. L’incapacité physique d’un très grand
nombre marque un coup d’arrêt à la récupération dans cette réserve humaine. Il
faut donc puiser ailleurs les ressources complémentaires de l’incorporation des
classes en faisant appel aux catégories d’âge plus jeune et récemment écartées
du service militaire.
• Les ajournés, réformés et exemptés au cours des
hostilités
La récupération conduit à réviser les statuts des individus
écartés des obligations militaires appartenant aussi bien aux classes
antérieures à 1914 qu’à celles appelées de 1914 à 1918. Cinq lois successives
fixent le cadre d’examen pour ces dernières.
La première loi date du 6 avril 1915. Quelques mois après le
déclenchement du conflit, les réformés et les ajournés des classes 1914 et 1915
sont appelés devant le conseil de révision pour une nouvelle visite. Un quart
des réformés sont ainsi reconnus aptes au service militaire et presque la
moitié des ajournés connaissent le même sort (40,6 %). Au total, ce sont 65 182
hommes sur 220 400 qui quittent leur foyer pour rejoindre les rangs de
l’armée.
Une deuxième loi vient renforcer cette première mesure, dans
une ambiance de chasse aux embusqués. Les conditions de recrutement se sont
profondément assouplies dans le but de dispenser le moins d’hommes possible des
obligations militaires. Trois catégories sont concernées par la loi du 17 août
1915, dite loi Dalbiez, à savoir les hommes en sursis d’appel pour le service
des administrations publiques, les réformés n° 2 (réformés après le 2 août
1914) et les exemptés et réformés volontaires désireux de contracter un
engagement pour la durée de la guerre. Les opérations permettent aux armées de
bénéficier d’un nouvel apport de 37 351 hommes, dont 1 693 volontaires pour un
engagement, soit 11 % des ressources ainsi recrutées.
La loi du 13 avril 1916 apparaît la plus sévère en matière de
récupération. Les effectifs acquis par la révision des ajournés et des exemptés
des classes 1915 à 1917 atteignent des résultats jamais obtenus jusque-là.
Concernant les ajournés des classes 1915 à 1917, les proportions sont très
élevées, respectivement de 62,6 %, 64,2 % et de 64,8 %. Un total de 134 164
hommes est versé dans le service armé ou auxiliaire sur 201 727 ajournés
examinés. Lorsque cette loi est de nouveau appliquée en 1917 pour les ajournés
des classes 1913 à 1917, la proportion des récupérés atteint encore 62 %, soit
44 918 hommes pour un total de 72 189.
L’effort de récupération se porte aussi sur les exemptés des
classes 1915 à 1917, où les rendements apparaissent toutefois dans des
proportions moindres. Ces résultats varient en fonction de l’ancienneté de la
classe. La classe 1915 fournit ainsi le contingent le plus nombreux, soit 3 808
hommes sur 14 194 (26,8 %). La classe 1916 enregistre 2 550 hommes récupérés
sur un total de 12 046 (21,1 %). Enfin, la classe 1917 donne le contingent le
plus faible, soit 1 490 hommes sur 11 003 (13,5 %).
La fin de la guerre est marquée par une course effrénée aux
effectifs. Deux lois sont adoptées pour pallier les déficits dont la dernière
en août 1918.
La loi du 2 janvier 1918 convoque les ajournés des classes
1913 à 1918 et les exemptés de la classe 1918. Parmi les 76 752 ajournés
examinés de ces classes, 35 104 sont versés dans les armées, soit un rendement
de 46,9 %. La proportion des exemptés de la classe 1918 est moindre cependant.
9,6 % d’entre eux sont l’objet d’un changement de statut, soit 709 sur 8 216
dont les deux tiers sont affectés dans le service armé et un tiers dans le
service auxiliaire. La plus grande partie n’est pas récupérée cependant,
puisque 6 719 hommes sont dispensés des obligations militaires.
Enfin, alors que le déroulement du conflit nécessite un
nombre plus important d’hommes dans les armées, une nouvelle loi est adoptée le
2 août 1918 portant sur la révision des ajournés des classes 1918 et 1919 et
les exemptés de la classe 1919. Les proportions d’hommes récupérés sont
nettement en-dessous des résultats obtenus pour les classes antérieures, soit
28,5 % pour la catégorie des ajournés et 7,3 % pour celle des exemptés. Ce sont
encore plusieurs milliers d’hommes qui viennent ainsi renforcer les rangs de
l’armée. Parmi les 74 664 ajournés examinés, 21 342 sont mis à la disposition
des armées dont 90 % placés immédiatement dans le service armé. La récupération
des exemptés de la classe 1919 donne des résultats relativement faibles par
rapport aux classes précédentes, soit un total de 606 hommes sur 8 216 examinés
(7,3 %). La réduction du nombre de récupérés ne traduit aucunement des
conditions de recrutement moins sévères que par le passé, mais témoigne de
l’essoufflement des efforts d’incorporation de ces classes.
À la suite de l’application de ces quatre mesures, plus de 48
% des réformés, ajournés et exemptés des classes 1915 à 1919 sont intégrés,
dont une très grande proportion dans le service armé, soit un total de 335 987
hommes sur 698 589. Ce rendement élevé de la récupération est à mettre en
parallèle avec la précédente catégorie. Ce sont, en somme, six « dispensés »
des obligations militaires sur dix qui sont versés ou reversés dans le service
armé et auxiliaire.
Une dernière catégorie de jeunes gens fait partie de la
politique de la récupération. Elle ne concerne pas directement les conscrits
appartenant par leur classe à l’armée active. Il n’en demeure pas moins qu’elle
représente l’étendue des efforts du Gouvernement pour répondre aux besoins des
armées.
• Les blessés et malades, des hommes dans les services
sédentaires
La récupération des blessés et malades n’a pas pour résultat
d’amener aux armées des effectifs nouveaux, mais témoigne toutefois de l’effort
de recrutement poussé jusqu’à des limites extrêmes. La loi du 10 avril 1917
joue un rôle déterminant dans cette politique. Elle permet effectivement de
visiter périodiquement les hommes du service auxiliaire temporairement inaptes.
D’après le document parlementaire n° 335, du 29 juillet 1924, sur « le bilan
des pertes, et morts et blessés, faites au cours de la guerre par les nations
belligérantes », la récupération de ces catégories de personnes s’élève à des
proportions importantes. En 1916, pour cent malades et blessés traités, 92,8 %
sont versés de nouveau aux armées
[7]. Les moyennes mensuelles des blessés récupérés, y
compris les malades, affectés au front sont, du 1
er juillet 1916 au 31 décembre 1916 de
28 304 hommes, du 1
er juillet
1917 au 31 décembre 1917 de 36 477 hommes, du 1
er juillet 1918 au 31 décembre 1918 de
29 100 hommes. Pendant les années 1916, 1917 et 1918, la proportion des blessés
guéris et récupérés est de 78,9 %.
Une étude sur les délais de récupération pour le deuxième
semestre 1916 et le premier semestre 1917 fait apparaître que le temps de
convalescence et d’affectation au front est en moyenne d’un mois. Sur 100
blessés, 88 sont redevenus aptes pour le front, 62 sont récupérés dans la zone
des armées, dont 20 en moins d’un mois, 21 en un mois, 21 en deux mois, et 26
récupérés dans la zone de l’intérieur. Parmi ces 26 récupérés, le délai de
récupération est évalué à 5 mois, soit 2 en deux mois, 3 en trois mois, 7 en
quatre mois, 7 en cinq mois, 4 en six mois, 3 en sept mois. 3 parmi les 100 cas
étudiés redeviennent bons pour les emplois dans le territoire. Les blessés et
malades non récupérés représentent une proportion au final très faible, soit 9
% d’entre eux du fait que 0,8 % décèdent de leurs blessures et 8,2 % sont
réformés.
Pour le deuxième semestre 1917 et le premier semestre 1918,
les mêmes conclusions sont données à la suite d’un sondage identique. 90 % des
blessés et malades sont récupérés dans les premiers mois de leur
convalescence.
En somme, le taux de récupération pour la totalité des
blessés et malades est évalué aux environs de 88 %, dont 60 % récupérables en
un mois.
La récupération a lieu également dans les services
sédentaires. D’une part les prélèvements se produisent sur les effectifs
mobilisés des services de l’intérieur. Deux types de prélèvements sont
organisés durant la guerre. Tous les services civils, à l’exception des usines
travaillant pour le ministère de la Guerre, doivent réduire au strict minimum
leur personnel militaire. Ces prélèvements sont ensuite étendus au personnel
des Armées, lorsque les services de l’intérieur cessent de satisfaire aux
besoins de spécialistes de toutes catégories. D’autre part, les prélèvements
aux armées sont effectués d’abord sur les spécialistes des usines de guerre,
puis les mineurs, bûcherons pour le génie, ouvriers des ateliers et personnel
des réseaux pour les chemins de fer, personnel des ports et de la navigation,
marins, spécialistes divers de l’alimentation, du ravitaillement, des services
de l’intendance et de santé.
En août 1915, la loi Dalbiez impose l’emploi de chaque homme
du service armé dans la zone des armées, ainsi que le maintien de tout homme
apte au combat dans un service de l’intérieur, s’il est reconnu indispensable à
l’intérêt de la nation. L’état-major de l’armée, en novembre 1916, décide que «
l’entretien des effectifs des armées reposera, pour une notable partie, dans
l’avenir, sur la contribution du personnel actuellement employé dans
l’intérieur ». Autrement dit, tous les militaires du service armé, mobilisables
ou aptes à devenir mobilisables, doivent être progressivement envoyés aux
armées après avoir été relevés par du « personnel de remplacement » non destiné
aux armées
[8]. Il en est
de même pour les hommes du service auxiliaire, remplacés par des ressources
prises dans le personnel civil masculin ou féminin.
Les résultats de l’application de la loi Dalbiez quant à
cette catégorie d’administrés ne sont pas négligeables. La plupart des rapports
d’inspection des dépôts d’infanterie, d’artillerie et de cavalerie mentionnent
les bons résultats obtenus par l’application de la loi. Celui réalisé sur le
128
e régiment d’infanterie, en
octobre 1915, replié d’Abbeville à Landernau, fait part de la récupération de
tous les employés sédentaires appartenant au service armé qui sont désormais
remplacés par des hommes du service auxiliaire. Toutefois, ils sont aussi
nombreux à dénoncer l’épuisement des ressources en personnel de ce service. La
récupération répond aux besoins en hommes appartenant au service armé, mais ces
derniers ne sont pas remplacés dans la même proportion. Dans le 4
e régiment de Cuirassiers, basé à Tours,
en octobre 1915, on manque d’engagés spéciaux et de personnel du service
auxiliaire
[9]. Dans la
X
e région militaire, l’effort
de récupération engendre les mêmes inconvénients
[10]. Les remplacements des récupérés à des
emplois importants dans les dépôts ne seraient pas assurés, faute de ressources
ou à cause d’une mauvaise gestion administrative souvent limitée à l’échelle de
la région. Tel est le cas des cordonniers du service armé récupérés, qui, dès
la fin octobre 1915, sont rappelés dans les dépôts de la zone de l’intérieur en
raison de l’augmentation des commandes.
Outre l’épuisement rapide des ressources en hommes du service
auxiliaire, la valeur physique des récupérés à l’automne 1915 est signalée
comme déficiente. « La qualité de ces récupérés est inférieure, car les
commissions de réforme ont pris tout ce qu’elles ont pu », indique un rapport
du Premier bureau
[11].
Il est vrai que les résultats de l’application du décret du 9 septembre 1914
avaient permis de récupérer des hommes exemptés et réformés d’avant-guerre dont
l’inaptitude physique datait de plusieurs années et avait pu disparaître avec
le temps. Or, il en est tout autrement des récupérés de la loi Dalbiez, classés
inaptes au service armé seulement quelques mois avant l’application de la
loi.
Au 1
er
novembre 1915, les récupérations s’élèvent à 4 019 hommes, 26 550 hommes du
service armé relevés de leur emploi dans les dépôts et services, 448 hommes
relevés de leur emploi dans les établissements travaillant pour la défense
nationale et reçus par les dépôts
[12]. Le Premier bureau du ministère de la Guerre
n’aspire d’ailleurs qu’à renforcer l’application de la loi Dalbiez. Le 21
novembre 1915, est rédigée une note destinée aux généraux commandant les
régions militaires ainsi qu’aux gouverneurs militaires de Paris et de Lyon,
dans laquelle est indiqué l’épuisement total des ressources en hommes du
service auxiliaire. « Il convient de fixer de nouvelles classes limites pour
répondre aux besoins des dépôts et des services ; seule la nécessité de
favoriser le plus possible la vie économique du pays et des travaux agricoles a
retardé jusqu’ici cette mesure
[13]. » Le 23 novembre 1915, il est demandé expressément
de procéder à de nouvelles convocations d’hommes placés dans des emplois
sédentaires. Ce type de mesures se poursuit jusqu’à la fin de la
guerre.
L’application de la loi est encore de rigueur jusqu’à
l’armistice et donne, selon la Commission de l’armée, des résultats inégaux
suivant les régions militaires
[14]. D’après le général commandant la VII
e région, la loi Dalbiez ne serait pas
appliquée avec la « célérité qui était due et ne l’est pas encore complètement
»
[15]. Au ministère
des Affaires étrangères, par exemple, des situations illégales se
maintiendraient. La Maison de la Presse (organisme de censure et de propagande)
comprendrait des militaires du service armé sans spécialité indispensable. Dans
certains établissements et usines travaillant pour la défense nationale, des
dénonciations réclament l’application des sanctions prévues par la loi. Au
début de mai 1918, une opération qui est préparée dans la discrétion la plus
totale, organise une nouvelle étape de la récupération des hommes laissés pour
des besoins d’ordre économique dans les services de l’intérieur. « Un certain
nombre d’hommes seront relevés des établissements de l’État et des usines pour
être mis à la disposition du général commandant en chef les armées du Nord et
du Nord-Est
[16]. »
Cette mesure est appliquée uniquement aux ouvriers mobilisés du service
auxiliaire des classes 1903 et plus jeunes, et témoigne de la gravité de la
crise des effectifs dans une période où l’armée française fait face à de
nouvelles offensives allemandes. Quelques semaines plus tard, le 20 mai 1918,
ce sont les hommes du service auxiliaire, affectés à l’arrière, et ceux de la
même catégorie mis à la disposition de l’armement des classes 1906 et plus
jeunes qui sont reconnus aptes au service armé, sans consultation devant la
commission de réforme, et envoyés directement dans la zone des armées
[17]. Les généraux commandant les armées ont
la charge de trouver des ressources de remplacement.
Le nombre d’hommes employés à l’intérieur ne fait que
décroître à partir de l’été 1915. En juillet 1916, 350 000 militaires sont
recensés dans ces services. Cet effectif chute à 100 000 en janvier 1918. En
grande partie, le personnel appartenant au service armé est remplacé par des
hommes du service auxiliaire et par du personnel civil
[18]. À partir du début de l’année 1917, des
instructions sont données pour accentuer le remplacement de ces hommes par du
personnel féminin, principalement dans les emplois de secrétaires des bureaux
de recrutement et les états-majors de l’armée, et de télégraphistes
[19].
La politique de recrutement du ministère de la Guerre
nécessite des ressources humaines toujours plus importantes. Les classes d’âge
appelées devant le conseil de révision sont soumises à une sélection plus
sévère. Les « écartés » des obligations militaires sont rappelés à leur tour
tandis que les militaires employés dans les services de l’intérieur sont amenés
à rejoindre la zone des armées. C’est là l’essentiel des moyens de recrutement.
Pourtant, il existe encore une troisième source de recrutement non moins
négligeable, les engagements volontaires.
L’engagement dans l’armée est une autre voie de recrutement.
Durant la guerre et l’après-guerre, il concerne des adolescents, des anciens
réformés qui n’ont pas attendu les lois de récupération, des vétérans de la
précédente guerre que leur l’âge écarte d’emblée de la mobilisation générale.
Ils proviennent de toutes les classes de la société pour contracter l’un des
trois engagements possibles, à savoir un engagement volontaire de trois, quatre
ou cinq ans, un engagement pour la durée de la guerre, un engagement spécial en
vertu des dispositions de la loi Dalbiez
[20].
• L’apport important des engagements volontaires
ordinaires
Le nombre d’engagements volontaires contractés pour une durée
de trois, quatre ou cinq ans connaît des variations importantes selon les
années et présente trois tendances majeures. Une première tendance de baisse
des effectifs est enregistrée de 1914 à 1915. De 26 673 engagements en 1914,
leur nombre chute brutalement à 10 921 hommes en 1915.
Une deuxième tendance se révèle à partir de 1915 jusqu’à la fin
de la guerre. Elle se caractérise par une reprise progressive du recrutement
volontaire. De 10 921 en 1915, elle atteint 19 685 hommes en 1917 pour culminer
à 31 197 hommes en 1918, soit trois fois le niveau de 1915. Au lendemain de la
guerre, une nouvelle tendance se dessine. De 1919 à 1922, les effectifs
fluctuent entre 12 400 et 21 000 engagements.
Fig. 4
Engagements volontaires
ordinaires de 1914 à 1922
Source : Comptes rendus sur le
recrutement de l’armée
Force est de constater que ces résultats corroborent l’analyse
effectuée sur les engagements volontaires durant la guerre en Lozère et dans
l’Hérault par Jules Maurin. Celui-ci distingue effectivement trois phases. Une
première phase d’engagements nombreux correspond à la période de la
mobilisation générale. Elle traduit le comportement patriotique de certains
hommes, animés par le désir de participer activement à la lutte contre
l’Allemagne. La deuxième phase est celle d’une réduction des effectifs qui
s’étend aux classes 1915 et 1916. La prise de conscience de la prolongation de
la guerre et des bilans des pertes provoque un sentiment d’incertitude et
d’hésitation parmi les éventuels volontaires. Ces comportements expliquent la
baisse brutale observée pour 1915. Enfin, une phase de croissance de leur
effectif après 1915 manifeste non pas un engouement patriotique général mais
une volonté de bénéficier de certains avantages offerts par l’engagement
volontaire, dont le choix de l’arme d’incorporation. « Et c’est justement parce
que la guerre tue, mais qu’on s’est rendu compte qu’elle ne tuait pas
indistinctement, qu’elle choisissait ses morts de préférence dans l’infanterie,
qu’on s’engage à qui mieux mieux pour tenter d’en réchapper. » (Maurin, 1992,
263). Cette vague « de la planque » apparaît bien réelle puisque dès les
lendemains de la guerre, le nombre d’engagements pour trois, quatre ou cinq ans
fléchit au niveau de celui enregistré en 1916.
Au lendemain de la guerre, l’augmentation provisoire du nombre
d’engagements s’explique par plusieurs causes. En 1920 et 1921, elle traduit
l’apparition d’un phénomène social et culturel relatif à l’attitude de certains
conscrits des régions libérées. Deux hypothèses contradictoires mais déjà
constatées pendant la guerre peuvent être avancées. Celle tout d’abord d’une
volonté d’intégration de certains d’entre eux manifestant ouvertement leur
appartenance à la nation française. Celle également de profiter de certains
avantages acquis par le volontariat. À cette période, les Alsaciens-Lorrains
font l’objet d’une politique d’assimilation particulière. Leur affectation
s’effectue généralement au sud de l’ancienne frontière de 1914. Certains ont pu
contracter un engagement pour éviter une affectation trop éloignée et difficile
à supporter, bénéficier d’un rapprochement de domicile par le choix de la
garnison et de l’arme.
Cette tendance ne saurait s’expliquer uniquement par la
manifestation des Alsaciens-Lorrains. Il est possible de supposer que certains
jeunes gens aspirent réellement soit à s’engager pour un long terme dans
l’armée, donc à devancer l’appel de leur classe, soit à choisir leur arme et
notamment, les armes techniques nouvelles qui peuvent susciter une certaine
fascination. L’aéronautique a vu multiplier par trois ses effectifs d’engagés
volontaires entre 1919 et 1920, passant de 739 à 2 509. Le génie ou l’armée de
mer, en des proportions moindres, connaissent un regain d’intérêt également
parmi les volontaires. Par ailleurs, l’engagement ordinaire récupère également
un grand nombre de candidatures qui, à l’origine, sont destinées à un
engagement pour la durée de la guerre afin de profiter de certains avantages.
Or, la guerre achevée, ces derniers ne sont plus appliqués. Certains jeunes
gens se sont laissés surprendre par cette nouvelle disposition et se seraient
tournés alors vers l’engagement ordinaire. Un rapport du Premier bureau de
l’état-major de l’armée confirme cette hypothèse. « Beaucoup de jeunes gens
s’étant laissés surprendre par l’ouverture des conseils de révision et la
suspension des engagements pour la durée de la guerre, ont préféré, par un
sentiment très humain mais qui n’a rien à voir avec le patriotisme, contracter
un engagement de 4 ou 5 ans dans l’artillerie ou dans la cavalerie, plutôt que
de risquer, en se laissant appeler, d’être incorporés dans l’infanterie
[21]. »
La répartition des engagés volontaires par arme, de 1914 à
1922, révèle les grandes tendances du recrutement des volontaires. En 1914,
l’arme qui accueille le plus grand nombre de volontaires est l’infanterie. 5
101 hommes sur 26 673 sont ainsi affectés. Les corps d’Afrique, dans lesquels
sont envoyés les volontaires d’Alsace et de Lorraine, obtiennent des résultats
presque similaires quoique légèrement inférieurs. 4 743 hommes se portent
volontaires pour servir outre-Méditerranée, soit 21,6 % de l’effectif total.
Ces deux armes incorporent, elles, presque la moitié des contingents de
volontaires.
La cavalerie est la troisième arme choisie. Elle représente
18,1 % de l’effectif total, soit 3 983 hommes, suivie de peu par l’armée de mer
qui incorpore 15,4 % des volontaires, soit 3 392 hommes. L’artillerie
représente 10,4 % des affectations (2 298). Enfin, dans de faibles proportions,
le génie et le train comprennent respectivement 2,8 % et 1,1 % des incorporés,
soit 625 et 243 hommes.
Jusqu’à la fin de la guerre, la répartition des volontaires par
arme varie en fonction des circonstances et des besoins des armées. Les armes
les plus recherchées en 1914 ne correspondent plus aux affectations les plus
nombreuses. L’infanterie et les corps d’Afrique du Nord représentent
respectivement 4 % et 5 %. Les affectations de la cavalerie sont en recul.
Elles n’enregistrent que 6 % des demandes à cette date. Le train perd également
plusieurs centaines d’hommes au terme de cette évolution, accueillant 0,04 %
des effectifs totaux, soit 14 hommes.
En revanche, d’autres armes voient leur effectif augmenter dans
des proportions très importantes. Tel est le cas de l’armée de mer, qui
comprend 48 % des hommes, et de l’artillerie qui en reçoit 32 %. Enfin, une
arme nouvelle, qui joue un rôle croissant dans la guerre, accueille elle aussi
un effectif encore faible mais non négligeable. L’aéronautique intègre 182
volontaires en 1915 (1,6 %), 195 en 1916 (1,3 %), puis 242 (0,8 %) en
1918.
Cette évolution traduit deux phénomènes parallèles. Celui tout
d’abord des besoins de l’armée accrus dans certaines armes, comme l’artillerie
ou l’aéronautique. La cavalerie n’attire plus pour son prestige. L’autre
correspond à des attitudes déjà définies par Jules Maurin. L’accroissement des
effectifs dans certaines armes, comme l’armée de mer et l’artillerie,
s’explique par la recherche d’une affectation « de la planque ». Le paysan
beauceron Grenadou offre un exemple significatif. Il apprend par des engagés
volontaires, rencontrés dans le tramway qui le ramène de Chartres, l’avantage
de choisir son régiment en contractant un engagement. Peu décidé à se laisser
affecter dans l’infanterie – « Tout le monde dans l’infanterie », lui explique
l’administration militaire –, il attend le jour de ses dix-huit ans, en
septembre 1915, pour s’engager durant quatre ans dans le 26e régiment d’artillerie (Grenadou,
Prévost, 1978, 67). Par ailleurs, les exemptés, réformés et ajournés, dont la
convocation pour un nouvel examen dans le cadre de la récupération est
envisagée voire effective, participent également à cet élan du recrutement
volontaire pour des raisons identiques. Connaissant la grande efficacité de la
politique de récupération et les exigences de la guerre, certains pourraient
voir l’engagement militaire comme une solution salvatrice.
Fig. 5
Engagés volontaires par arme en
1914
Source : Comptes rendus sur le
recrutement de l’armée
Fig. 6
Engagés volontaires par arme en
1918
Source : Comptes rendus sur le
recrutement de l’armée
Au retour de la paix, une nouvelle tendance apparaît.
L’aéronautique confirme son effet attractif chez les jeunes gens. Elle
rassemble désormais plus de 12 % des volontaires en 1921. L’infanterie voit
augmenter ses effectifs de plus de la moitié. 10 % optent pour cette arme. Il
en est de même pour les corps d’Afrique du Nord (24 %). D’autres armes
accueillent un nombre croissant de volontaires. Tel est le cas pour la
cavalerie, réunissant 6 % des hommes, du train (1 %), l’armée coloniale (6
%).
En revanche, les autres armes enregistrent des réductions
d’effectifs. L’armée de mer continue de recevoir le contingent le plus
important de volontaires, même si sa proportion tend à diminuer progressivement
(35 %). L’artillerie connaît aussi une chute de ses effectifs (5 %). Le génie
se trouve dans la même situation. 2 % d’entre eux intègrent une unité de cette
arme.
Aucun changement majeur n’intervient après la classe 1921.
L’armée de mer accueille de nombreux volontaires du fait des avantages et des
conditions plus attrayantes. La modernisation des conditions de vie et la mode
de l’aviation peuvent être considérées comme des facteurs d’attirance pour une
arme en plein essor qu’est l’aéronautique. L’artillerie, dont la guerre avait
montré la prédominance sur les champs de bataille, perd de son poids en période
de paix au profit de l’infanterie qui est moins redoutée, mais pas plus
envisagée comme une affectation de la « planque ». Enfin, les corps d’Afrique
du Nord connaissent une croissance de recrutement très importante. De 1918 à
1921, les proportions passent de 5 à 24 % de l’effectif total. En réalité, ce
sont probablement les Alsaciens-Lorrains volontaires qui composent ces
contingents. La principale destination de leur affectation, imposée et non
désignée pendant les hostilités, avait été l’Algérie. Il semble que cette
tendance se poursuive dans les premières années d’après-guerre jusqu’en 1922, à
moins qu’ils n’aient demandé une affectation rapprochée, où la fin des mesures
d’assimilation à leur égard coïncide avec une chute de cette
proportion.
Fig. 7
Engagés volontaires par arme en
1921
Source : Comptes rendus sur le
recrutement de l’armée
• La diminution constante des engagements pour la durée de la
guerre
Les engagements pour la durée de la guerre suivent en grande
partie la même tendance que pour celle des engagements volontaires ordinaires.
En 1914, le nombre des engagements de cette catégorie atteint le niveau le plus
élevé de toute la guerre. 45 775 sont incorporés sous ce statut, soit 35,4 % du
total de 1914 à 1918. Une période de décroissance progressive apparaît dès 1915
où sont comptabilisés 25 817 engagements. En 1916 et 1917, leur nombre continue
de fléchir dans des proportions importantes. En 1917, 14 051 engagements
spéciaux sont acceptés, soit 10,8 % du total. En 1918, s’amorce cependant une
reprise qui atteint 25 817 hommes, soit le niveau enregistré pour
1915.
Cette évolution traduit différents comportements. En 1914, dans
l’enthousiasme patriotique qui caractérise la mobilisation générale, surtout
dans les grandes villes, les demandes se font nombreuses. La guerre est
envisagée comme une campagne de quelques mois. Ce type d’engagement est donc un
engagement pour le court terme, destiné à répondre à un mouvement collectif de
défense du territoire. La plupart des engagés pour la durée de la guerre sont
d’ailleurs des hommes de tous les âges, mais l’élan patriotique se manifeste
surtout parmi les moins de 20 ans. Selon le ministère de la Guerre, parmi les
45 775 engagements souscrits par des Français, 25 046 sont âgés de 17 à 20 ans,
18 249 de 21 à 46 ans, 2 480 ont plus de 46 ans
[22].
À partir de 1915 jusqu’à 1918, les engagements se font moins
nombreux. La prise de conscience d’une guerre longue, la diffusion des
nouvelles des soldats au front attirent moins de candidats, sauf ceux animés
encore d’un esprit patriotique. En outre, le rappel des hommes de la réserve,
de l’armée territoriale et de la réserve de l’armée territoriale limite le
nombre des demandes. C’est pourquoi ce type de recrutement est contracté par
des hommes de plus en plus jeunes. Parmi les 30 226 engagements, 21 813 sont
âgés entre 17 et 21 ans, 3 163 entre 22 et 46 ans, 841 au-dessus de 46 ans. Les
plus motivés ont donc moins de 21 ans. Ils représentent 72 % de ce type
d’engagements en 1915, 92 % en 1916, 92 % en 1917 contre 54,7 % en 1914
[23].
Il faut attendre 1918 pour rencontrer un changement d’attitude.
Le revirement de la situation militaire au profit des Alliés en juillet 1918,
l’exaltation d’un dénouement certain et l’ombre de la victoire qui se dessine
dans un futur proche décident certains à rompre une situation d’hésitation.
L’engagement volontaire ne devient plus dès lors une source de risque, mais un
gage de réussite, qui peut être récompensé par l’aura de la gloire. En outre,
la politique de récupération ayant appelé déjà les plus valides, il ne reste
plus beaucoup d’hommes âgés de 24 ans et plus pour s’engager dans la guerre.
Comme pour les années précédentes, ce sont surtout les jeunes gens de 17 à 23
ans qui devancent l’appel. Ils représentent 96,4 %, soit 24 157 hommes sur 25
058 durant cette année. Quant aux autres tranches d’âge, leur nombre se tarit.
Les demandes d’engagement sont évaluées à 859 pour les hommes âgés entre 24 et
48 ans et 42 pour les plus de 48 ans.
L’effort volontaire pour la durée de la guerre est donc
supporté en grande partie par des adolescents. 101 390 sur 129 602
appartiennent à des classes non encore appelées de 1914 à 1918, 24 570 à des
classes sous les drapeaux et 3 642 à des classes de l’armée de réserve et
plus.
• La part secondaire des engagements spéciaux réservés aux
étudiants des Grandes écoles
Enfin, les engagements spéciaux de 1914 à 1922 ne constituent
pas un effectif important en matière de recrutement. Ils concernent quelques
centaines, voire quelques milliers d’hommes. En fait, ce résultat s’explique
par des critères spécifiques de recrutement, réservés à une minorité de jeunes
gens membres des grandes écoles.
Les statistiques du ministère de la Guerre ne permettent pas de
dresser la liste complète de ces engagements par origine des établissements de
1914 à 1922. Seuls les résultats publiés pour les années 1914 et 1920 à 1922
donnent les effectifs précis pour ceux dont au moins un élève s’est
manifesté.
En 1914, seulement cinq Grandes écoles enregistrent des départs
aux armées sous ce statut. L’École spéciale militaire rassemble de loin la
proportion la plus élevée, soit 50 % d’entre eux (706 élèves). Elle est suivie
de l’Écolepolytechnique (400), l’École du service de santé militaire (178),
l’École normale supérieure (25) et l’École forestière (1).
À partir de 1920, toutes les Grandes écoles prévues par les
articles 23 et 26 de la loi de recrutement militaire sont mentionnées
[24]. Les élèves de l’École spéciale
militaire demeurent les plus nombreux à contracter cet engagement. Ils
représentent 77,9 % en 1920, 50 % en 1921, 73 % en 1922. L’École polytechnique
fournit également les plus importants contingents, soit 15,1 % en 1920, 17,2 %
en 1921, 22,5 % en 1922. Des élèves appartenant à d’autres Écoles s’engagent
également dans des proportions souvent infimes. L’École normale supérieure voit
stagner son quota d’engagements spéciaux à 15 et 16 élèves par an
[25]. L’École centrale des
arts et manufactures donne 39 engagés en 1920 (4,2 %), 7 en 1921 (1 %) et aucun
en 1922. Quant aux autres écoles mentionnées dans l’article 23, la plupart ne
voient qu’un ou deux élèves contracter un engagement spécial. Tel est le cas,
entre autres exemples, des élèves de l’École des ponts et chaussées, qui sont 3
en 1920, 1 en 1921 et aucun en 1922.
Dans le cadre de l’application de l’article 26
[26], les écoles militaires
rassemblent les effectifs les plus nombreux. Les élèves de l’École navale sont
319 (88,6 %) en 1920, 5 (2 %) en 1921 et 11 (5,6 %) en 1922. Il en est de même
de l’École du service de santé militaire et de l’École de médecine navale, qui
représentent des contingents variables, mais non négligeables. Enfin, les
engagés des autres écoles apparaissent peu nombreux, de l’ordre de
l’unité.
L’évolution du nombre des engagés spéciaux traduit les
mutations des comportements de ces étudiants. Il ne paraît pas étonnant tout
d’abord que ce soient des écoles militaires qui fournissent les contingents les
plus élevés. Les conscrits sont informés des possibilités de recrutement et les
exploitent. Il en est autrement des autres écoles où l’information sur les
engagements n’est pas diffusée. Selon un rapport de la Direction de
l’infanterie, le faible résultat obtenu pour les années 1914 et 1915
s’expliquerait par « l’absence de publicité et la longueur des opérations
administratives »
[27].
Les possibilités d’engagement sont par la suite diffusées aux
jeunes gens et une large publicité leur est donnée par voie de presse et
d’affiches dans les communes. Des circulaires sont envoyées aux préfets pour
les inciter à s’engager. « Dans cette source de recrutement encore on doit
trouver de quoi alimenter pour une bonne part les administrations diverses (…)
et libérer ainsi notamment des hommes du service auxiliaire, aptes à d’autres
tâches
[28]. » L’accent
est mis sur le principe que l’engagé spécial est prioritaire sur les hommes du
service auxiliaire pour occuper certains emplois dans les services de
l’intérieur. Les formalités administratives sont aussi simplifiées pour
accélérer le délai de l’incorporation. Il est rappelé également les nombreux
avantages offerts, qui sont en outre redéfinis par une circulaire du 25 juillet
1915 : paie substantielle, chambre et repas en ville, faculté de circuler
librement après l’appel du soir, emploi fixe pour toute la durée de la guerre,
choix de la résidence, dispense de toute visite de récupération. Les résultats
apparaissent immédiats en 1916. La reprise atteint un niveau dix fois supérieur
à celui de 1915.
Leur nombre fléchit en 1917 et 1918, faisant présumer des
attitudes d’hésitation ou de refus de s’engager avant la date d’appel de leur
classe. Le contexte social, la lassitude du conflit et la fin d’une guerre
pressentie à partir de l’été 1918 contribuent à limiter le nombre des demandes.
Par ailleurs, les appels par anticipation donnent moins l’occasion d’être
informé sur les modalités du contrat d’engagement. L’intégration dans leur
école est à peine achevée que le ministère de la Guerre les convoque devant le
conseil de révision. Enfin, la relative reprise des demandes en 1920 doit être
nuancée. L’ouverture du recrutement dans les Grandes écoles amène à augmenter
les probabilités des engagements. Ces écoles forment des jeunes gens plus
nombreux et susceptibles de s’engager pour achever leurs obligations militaires
au plus tôt. En fait, le nombre d’étudiants engagés représente toujours une
partie secondaire de leur totalité.
Force est de constater que la Grande Guerre constitue une
période d’exception dans l’histoire de la conscription. Pourquoi ? D’abord,
l’état d’urgence, la crise des effectifs, le déséquilibre de la vie de la
nation ont demandé à adapter constamment le recrutement militaire à une
situation nationale elle-même en transformation. Les appels par anticipation
devenus la norme au fil des années, la politique de récupération, qui a
entraîné un afflux d’effectifs, doivent répondre aux exigences accrues des
armées. Les modifications apportées ne sont pas sans conséquence sur le
fonctionnement de la conscription après la guerre. La loi des « Trois ans »
(août 1913) apparaît alors inapplicable dans son intégralité, ce qui conduit à
une réforme de l’institution au début des années vingt. De plus, l’appel des
classes n’a pas suffi pour alimenter les armées. D’autres moyens de recrutement
sont adoptés à partir de l’engagement volontaire et de la récupération. Au
final, ce sont plusieurs millions d’hommes qui sont incorporés, ce qui est
rendu possible uniquement par le caractère universel de la conscription dans
une situation d’exception.
Philippe Boulanger
Université
Paris-Sorbonne
Institut de
géographie
191, rue
Saint-Jacques
75005 Paris
Philippe. Boulanger@ paris4. sorbonne.
fr
·
Boulanger, Philippe
(2001), La France devant la conscription,
géographie historique d’une institution républicaine 1914-1922,
Paris, Economica.
·
Dutailly, Henry
(1980), Les problèmes de l’Armée de Terre
française, 1935-1939, Paris, Imprimerie nationale.
·
Maurin, Jules (1992),
« Les combattants face à l’épreuve de 1914 à 1918 » in Histoire militaire de la France (sous la dir.
André Corvisier), tome 3, Paris, PUF.
·
Grenadou, Ephraïm et
Prévost, Alain (1978),
Grenadou, paysan français, Paris,
Seuil, « Points histoire ».
[1]
Une classe d’âge correspond à tous les jeunes gens ayant
atteint l’âge de vingt ans inscrits sur les tableaux de recrutement.
[2]
L’armée active comprend tous les jeunes gens incorporés soit
dans le service militaire armé soit dans le service auxiliaire. Elle se
compose, en outre, de tous les hommes placés sous les drapeaux à un autre titre
(engagés, rengagés). Le passage dans l’armée active est plus connu sous
l’expression « service militaire » et s’étend sur une durée de trois années en
temps de paix.
[3]
Ce tableau appelle un commentaire. Il synthétise une série
d’opérations du recrutement militaire. La somme des hommes incorporés résulte
de l’addition des jeunes gens incorporés dans le service armé et auxiliaire,
des engagés volontaires, des ajournés reconnus bons pour le service militaire
après un nouvel examen devant le conseil de révision et des sursitaires qui
rejoignent leur classe d’origine.
[4]
Ne sont pas compris les engagés volontaires.
[5]
Service historique de l’armée de terre, SHAT ci-après, 7 N
142.
[6]
Note du 11 janvier 1917. SHAT, 7 N 142.
[7]
Les résultats de cette enquête sont les suivants :
- Guéris : 64,3 %
- Convalescents : 28,5 %
- Réformés : 5,7 %
- Décédés : 1,4 %
[8]
Note du Premier Bureau, Organisation et mobilisation de
l’armée, novembre 1916. SHAT, 7 N 429
[9]
Rapport d’inspection du 128
e régiment d’infanterie, 18 octobre
1915. SHAT, 7 N 429.
[10]
« Les ressources en spécialistes ne permettent jamais de donner
satisfaction aux demandes. » Rapport de l’état-major de la X
e région militaire, 18 octobre 1915.
SHAT, 7 N 429.
[11]
Rapport daté de la fin du mois d’octobre (sans autre précision)
sur l’application de l’article 3 de la loi Dalbiez. Premier Bureau de
l’état-major de l’armée. SHAT, 7 N 427.
[13]
Les classes limites regroupent un ensemble de catégories de
conscrits correspondant à des professions diverses. Ce sont les seules
catégories à bénéficier théoriquement de mesures d’exception. Elles réunissent
les professions suivantes : tailleurs, cordonniers, bourreliers, selliers,
maréchaux-ferrants, boulangers, bouchers, dactylographes, secrétaires, ouvriers
en fer et en bois, infirmiers. Les jeunes gens appartenant à ces catégories
sont de moins en moins épargnés par l’effort de récupération. Il est demandé
progressivement de les incorporer dans le service auxiliaire. SHAT, 7 N
141.
[14]
Rapport de la Commission de l’armée sur l’application de la loi
Dalbiez, 14 février 1917. SHAT, 7 N 543.
[15]
Rapport du 8 novembre 1915. SHAT, 7 N 543.
[16]
Rapport du général commandant la VII
e Région, 1917. Le rapport se conclut en
des termes significatifs : « Il est grave que la loi puisse être bafouée à ce
point. La loi y est dédaignée tandis que l’embuscade se manifeste avec force.
Il apparaît “l’inopérance des procédés de contrôle existants, et la défaillance
des autorités chargées d’appliquer la loi”. » SHAT, 7 N 543.
[17]
Circulaire du Premier Bureau de l’état-major de l’armée, 20 mai
1918. SHAT, 7 N 148.
[18]
En 1916, un projet de classement méthodique des militaires du
service auxiliaire est discuté au ministère de la Guerre. Il prévoit que les
hommes du service auxiliaire chargés de remplacer les hommes du service armé
soient classés en cinq catégories sur un plan professionnel, à savoir ouvriers
de diverses professions (en bois, en fer, etc.), infirmiers, secrétaires
(calligraphie, dactylographie, sténographie, transmission, etc.), manœuvres et
manutentionnaires (charretiers, gros manœuvres, etc.). Sur un plan physique,
ils seraient classés en quatre catégories, selon leur aptitude à marcher avec
sac, sans sac, à s’adapter à « la vie dans les armées pour y remplir des
fonctions normales de leur état professionnel » et à « la vie en plein air ».
L’ensemble de ces opérations de classement serait confié à un colonel dans
chaque région militaire. Ce projet ne sera jamais appliqué mais témoigne de la
réelle importance de la question de la gestion des récupérés.
[19]
D’autres mesures de récupération sont prises à l’égard des «
vieilles classes », c’est-à-dire des classes de la réserve de l’armée
territoriale. Le service des gardes de voies de communication, par exemple, est
aux deux tiers supprimés. Ce sont ainsi 35 000 hommes qui sont versés dans les
armées. Le service de place s’est vu appliquer les mêmes mesures. Document
parlementaire, n° 335, 29 juillet 1924, p. 1275-1313.
[20]
Les comptes rendus sur le recrutement de l’armée relatifs aux
engagements volontaires donnent des informations différentes selon les méthodes
de recensement employées. La première porte sur un recensement des engagements
par année. Elle tient compte de toutes les situations du recrutement des
volontaires réalisé soit à l’occasion de l’appel d’une classe, soit pendant la
révision de catégories d’administrés dans le cadre de la récupération. La
seconde consiste à présenter les statistiques par classe. Elle ne prend en
compte que les individus examinés par le conseil de révision avec l’appel d’une
classe.
[21]
Rapport du 1
er
Bureau, état-major de l’armée, 1920 (sans autre précision). SHAT, 7 N
488.
[22]
Compte rendu sur le recrutement de l’armée pour l’année
1914.
[23]
De 17 à 23 ans : 17 404 en 1916, 12 970 en 1917.
De 24 à 48 ans : 1 314 en 1916, 985 en 1917.
Plus de 46 ans : 183 en 1916, 96 en 1917.
Source : Comptes rendus sur le recrutement de l’armée.
[24]
Les Écoles mentionnées dans l’article 23 de la loi de 1913 sur
le recrutement militaire sont les suivantes : École spéciale militaire, École
polytechnique, École normale supérieure, École forestière, École centrale des
arts et manufactures, École nationale des mines, École des ponts-et-chaussées,
École des mines de Saint-Étienne.
[25]
Soit des proportions, par rapport au total des engagements
spéciaux, de 1,7 % en 1920, 2,1 % en 1921, 2,3 % en 1922.
[26]
Les Écoles mentionnées dans l’article 26 de la loi sont les
suivantes : École du service de santé militaire, École de pharmacie, Écoles
vétérinaires, École navale, École d’administration de la Marine, École de la
médecine navale, École de l’administration de la marine, École de
l’administration de l’Inscription maritime.
[27]
Rapport du 2
e
Bureau « recrutement », Direction de l’infanterie, 26 décembre 1915. SHAT, 7 N
144.