Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.2701131014
258 pages

p. 121 à 142
doi: en cours

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no 103 2002/1

2002 Annales de démographie historique La population dans la grande guerre

La population italienne pendant la Grande Guerre

Lucia Pozzi
L'analyse de la mortalité italienne au cours de cette période se heurte à des obstacles liés à la mauvaise qualité et aux biais des sources, en particulier en ce qui concerne la population militaire. L'article est par conséquent limité à la mortalité de la population civile. Dans une première partie, l'évolution générale et la distribution par âges de la mortalité sont précisées ainsi que les variations chronologiques et régionales de la mortalité infantile et enfantine.
La grippe espagnole de 1918-1919 a joué le rôle essentiel en abaissant l'espérance de vie de façon importante. Dans la seconde partie, les causes de décès sont analysées ainsi que la qualité des données sur lesquelles il est possible de travailler. Les maladies respiratoires (en particulier la grippe), la tuberculose et la malaria sont à l'origine de l'accroissement du nombre de décès et de la forte dénivellation régionale qui caractérise la mortalité italienne pendant la guerre. Après la mise en évidence de ce phénomène, un essai d'interprétation est présenté.
The major aim of this paper is to provide a general outline of Italian mortality during the Great War. The years picked out here are very difficult to analyse because of the deficiencies and the biases of the official sources; these problems are particularly relevant in the case of military sources. For this reason the analysis refers only to civil population.
The first part of the paper describes the general trend and the age structure of Italian mortality during these years as well as examines infant and child mortality evolution and territorial differences.
The Spanish flu of 1918-1919 played a crucial role in lowering Italian life expectancy in the years under examination. The second part of the paper is totally devoted to the analysis of specific causes of death and pays great attention to data quality problems. Respiratory diseases (influenza in particular), tuberculosis and malaria caused the major increase in the number of deaths and they were also responsible of the great geographical variation which marked Italian mortality during the Great War years. The approach adopted is mainly descriptive but the author also explores interpretative hypotheses of these territorial differences.
 
La Grande Guerre, enquêter sur une « parenthèse » et la mesurer
 
 
Si dans les scansions chronologiques adoptées par les historiens démographes italiens la Première Guerre mondiale représente une césure fréquente, la mortalité de l’époque n’a que rarement fait l’objet d’une analyse précise, surtout dans les travaux récents. On se réfère aux années du conflit au mieux comme à une parenthèse dans le processus inexorable de hausse de l’espérance de vie engagé à la fin du xixe siècle.
Insigne exception, le livre de Giorgio Mortara, La salute pubblica in Italia durante e dopo la guerra, publié en 1925, qui constitue, probablement encore aujourd’hui, la principale référence des travaux de démographie italienne sur cette période [1].
Un excédent de plus d’un million de morts, en quatre années de guerre, sur les valeurs moyennes de l’époque, constitue un premier chiffre très rudimentaire pour avoir une perception immédiate de la gravité des pertes humaines subies dans la population [2]. Peut-être la faible attention prêtée par les démographes à un tel drame est-elle aussi, comme nous le verrons, le résultat des difficultés d’analyse qu’entraîne l’utilisation des sources statistiques de l’époque, en particulier celles sur les causes de la mortalité, dans des années marquées par plusieurs épisodes de mortalité exceptionnelle. Il s’agit, en effet, d’une période extrêmement complexe puisque, à l’épisode belliqueux, s’ajoutent, dans un enchevêtrement compliqué, d’autres crises de nature différente. Il y eut, en fait, en plus de la guerre, deux événements extraordinaires : le tremblement de terre qui en janvier 1915 dévasta la région de la Marsica dans les Abruzzes et, surtout, la grande pandémie de grippe de 1918-1919 qui fut la principale responsable des pertes enregistrées ces années-là dans la population civile italienne.
Mortara, analysant avec une extrême attention les sources statistiques de l’époque, soulignait qu’il fallait effectuer une distinction entre les morts civils et militaires. Pour les premiers, après un examen attentif, il concluait, bien que les données statistiques ne fussent pas complètes [3], que « les lacunes et les erreurs » étaient dans l’ensemble « relativement légères ». Mais ajoutait-il : « On ne peut pas en dire autant pour la population militaire. Là où les actes de décès ont été rédigés par les autorités civiles, comme d’usage hors de la zone des opérations, l’enregistrement des décès a été effectué de manière satisfaisante. Dans la zone des opérations, au contraire, il y eut des problèmes, en partie inévitables [4]. » (Mortara, 1925, 20)
Pour ces raisons, on analysera exclusivement la mortalité de la population civile italienne, avec une attention particulière aux différences territoriales qui en caractérisent la structure par âge et, surtout, par causes. On cherchera à vérifier si, sur tout le territoire, on peut parler de la guerre comme d’une « parenthèse » dans la baisse inexorable de la mortalité qui ne modifierait pas substantiellement la géographie italienne élaborée depuis la fin du xixe siècle, ou si, au contraire, se profilent des changements et des inversions de tendance. On proposera, en outre, quelques indications sur les effets moins immédiats de ce « terrible quinquennio » sur la mortalité de la population italienne.
L’approche utilisée dans ce travail sera exclusivement descriptive et de nombreux points ne seront traités que brièvement. Les années étudiées offrent de multiples perspectives et suscitent de nombreuses interrogations. On propose ici quelques indicateurs et mesures de mortalité : ils peuvent constituer une base de départ pour des approfondissements ultérieurs qui restent jusqu’à ce jour absolument nécessaires. Avant de passer à une étude plus détaillée, il est utile de proposer un cadre général pour replacer l’Italie dans le contexte européen.
 
Le cadre général
 
 
Pour avoir une idée des effets de la guerre sur la mortalité examinons le tableau 1 où sont indiqués les taux de mortalité générale pendant le conflit (et dans les années immédiatement antérieures et postérieures) dans différents pays européens [5].

Tab. 1
Taux de mortalité générale (pour mille). Pays européens 1912-1922
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				1912-1913 1914 1915 1916 1917 1...IMGIMF
1912-1913 1914 1915 1916 1917 1918 1919 1921-1922 Roumanie 24,5 23,5 24,5 41,2 36,8 22,9 Hongrie 23,4 23,5 25,2 21,0 20,7 25,9 19,6 Bulgarie 21,9 21,1 20,5 20,6 20,6 29,3 19,9 Autriche 20,4 17,7 20,3 19,5 21,4 24,9 20,3 Italie 18,5 17,9 20,4 19,7 19,2 33,0 18,8 17,5 France 17,6 18,8 18,5 17,5 17,9 22,0 19,3 17,5 Allemagne 15,8 15,5 15,1 14,3 16,1 18,9 15,8 Belgique 14,4 14,2 13,9 13,2 16,4 21,0 15,0 Angleterre - Pays de Galles 13,6 14,0 15,7 14,4 14,4 17,6 13,7 Espagne 21,7 22,0 22,1 21,3 22,3 33,1 23,3 20,8 Suisse 14,2 13,8 13,3 12,9 13,2 19,0 14,0 12,7 Suède 14,0 13,8 14,7 13,6 13,4 17,9 14,4 12,6 Norvège 13,4 13,5 13,4 13,6 13,2 16,3 13,3 11,7 Danemark 12,8 12,5 12,8 13,4 13,2 13,0 13,0 11,5 Hollande 12,4 12,4 12,5 12,9 13,1 17,1 13,2 11,3 Source : G. Mortara, La salute pubblica in Italia durante e dopo la guerra, p.110-111

Dans le tableau, le premier groupe comprend les nations directement engagées dans le conflit, tandis que le second inclut les pays neutres. Jusqu’en 1916 inclus, la guerre ne semble pas influer fortement sur le taux de mortalité, mais on note une forte hausse en Autriche dès 1917. C’est en 1918 que l’augmentation due pour l’essentiel à l’épidémie de grippe est brutale et générale. Cette hausse est plus forte en Italie que dans tous les autres pays étudiés, à l’exception de la Roumanie (mais la validité des données la concernant est douteuse).
Quant aux pays neutres, leur mortalité est stationnaire jusqu’en 1918, année où elle s’élève de manière significative et à un niveau qui n’est pas inférieur à celui observé dans les pays belligérants. Dès 1919, si on exclut la Roumanie, la mortalité retrouve des niveaux très proches de ceux de l’immédiat avant-guerre, avant de continuer à baisser les années suivantes.
Les différents classements par âge des populations comparées, ainsi que les variations structurelles induites par la guerre à l’intérieur de chacune d’elles, influent fortement sur les chiffres présentés. Ils permettent cependant de se faire une idée de l’évolution de la mortalité pendant la guerre et de confirmer que « le classement des pays européens en fonction de l’élévation du taux de mortalité ne diffère pas beaucoup dans les dernières années de celui de l’avant-guerre et que l’Italie se trouve à peu de chose près à la même position. » (Mortara, 1925, 112)
Mais l’utilisation d’indicateurs moins approximatifs met bien en évidence la gravité de la crise. Ainsi, l’étude du tableau 2 (Caselli, Egidi, 1991) et de la période 1910-1920 montre tout de suite le coup d’arrêt qui caractérise la guerre [6].

Tab. 2
Espérance de vie à la naissance et quotients de mortalité par sexe (Italie, 1895-1930)
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				Hommes e0 q(0) 4q(1) 10q(5) 10q...IMGIMF
Hommes e0 q(0) 4q(1) 10q(5) 10q(15) 10q(25) 10q(35) 10q(45) 10q(55) 10q(65) 10q(75) 1895 39,2 200,9 171,8 60,2 63,9 68,7 83,3 128,0 234,4 476,8 819,7 1900 41,9 174,7 154,2 54,1 59,6 63,2 77,8 120,2 230,4 474,2 826,5 1910 44,3 162,0 129,2 53,9 61,6 62,5 75,8 112,3 207,9 441,6 783,1 1920 41,0 157,0 133,9 59,0 117,3 102,1 98,0 132,9 202,8 412,7 771,5 1930 51,0 128,4 73,7 26,1 42,9 77,4 75,4 106,5 206,4 391,9 682,0 Femmes 1895 39,9 176,6 172,6 66,3 66,5 82,7 97,6 114,0 215,9 468,2 776,3 1900 42,8 154,6 151,6 55,3 64,3 76,0 88,0 110,2 215,5 466,6 798,8 1910 45,9 145,2 126,4 45,8 57,8 69,4 76,7 99,9 196,4 437,2 764,4 1920 43,5 143,8 134,7 59,4 77,6 93,7 93,4 110,0 189,0 425,5 775,2 1930 54,4 113,2 72,2 25,2 40,0 47,2 56,1 82,8 165,4 372,7 722,9 Source : G. Caselli-V. Egidi, A New insight into morbidity and mortality transition in Italy, "Genus", 1991, p. 3

Entre 1910 et 1920, que ce soit chez les hommes ou les femmes, on enregistre une baisse de l’espérance de vie à la naissance et une hausse de la probabilité de décès dans la plupart des classes d’âge, en particulier chez les jeunes, à l’exception des classes d’âge extrêmes. En pratique le risque de décès double entre 15 et 35 ans chez les hommes et est en forte augmentation dans les mêmes classes d’âge, chez les femmes. Il sera intéressant de mettre en évidence les maladies responsables de cette hausse de la probabilité de décès dans la population jeune-adulte, hausse qui, comme nous le verrons, constituera le funeste héritage de la guerre sur une plus longue période.
Entre 1910 et 1920, on enregistre en revanche un léger ralentissement de la mortalité des enfants de moins d’un an, ainsi que de la population plus âgée. Ils sembleraient les seuls à ne pas payer un lourd tribut à la guerre et à la grippe espagnole. Chez les enfants, dans les deux autres classes d’âge (jusqu’à dix ans), et sur la même période, on note une grande stabilité. En réalité, si on passe au tableau suivant, qui traite justement de la mortalité au cours des cinq premières années d’existence, on note une première hausse dans la phase initiale du conflit et un pic de mortalité clair et net en 1918 qui n’épargne aucun enfant (Tableau 3).

Tab. 3
Quotients de mortalité par âge
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				Années âge 0 1 2 3 4 1911-1913 ...IMGIMF
Années âge 0 1 2 3 4 1911-1913 140,6 60,6 26,6 15,2 10,4 1914 129,9 52,4 21,8 12,5 8,8 1915 146,5 62,8 26,4 14,2 9,6 1916 153,1 71,6 31,2 17,8 11,8 1917 146,3 62,7 26,4 15,2 10,9 1918 186,5 104,5 58,0 37,2 28,1 1919 135,9 60,0 28,0 16,6 12,6 1920 142,6 56,8 28,2 15,6 11,2 1921 127,8 55,8 21,8 12,4 8,1 1922 126,7 43,8 22,8 11,8 7,9 1923 126,8 49,5 17,8 12,0 7,6 Source : G. Mortara, La salute pubblica in Italia durante e dopo la guerra, p. 176

En 1914, la mortalité à deux, trois, quatre et cinq ans d’âge atteint un niveau inédit, inférieur même à celui de 1912, niveau de la plus basse mortalité infantile des quarante ans de l’avant-guerre. Mais la tendance s’inverse en 1915 : la mortalité monte nettement en 1915 et en 1916, baisse légèrement en 1917, mais atteint en 1918 des niveaux qui rappellent ceux d’un lointain passé. « Pour trouver des taux de mortalité aussi élevés que ceux de 1918 il faut remonter à 1895 pour un an, à 1886 pour deux ans, à 1875 pour trois ans et peut-être encore plus loin pour quatre et cinq ans. Nous ne donnons pas ces indications à simple titre de curiosité mais pour montrer comment les mauvais résultats de 1918 étaient de plus en plus graves plus on grandissait [7]. » (Mortara, 1925, 176)
En 1919-1920, les conditions ne sont pas très différentes de celles de 1911-1913. Cependant, une épidémie de variole et les conséquences de l’épidémie de grippe ont provoqué une aggravation sensible entre deux et quatre ans. Entre 1921 et 1923, les probabilités de décès descendent sous le niveau de 1911-1913. C’est plus qu’un simple retour à la normale : une nette amélioration, même par rapport à 1915, où les probabilités de décès étaient particulièrement faibles.
La gravité particulière de la situation sanitaire et alimentaire italienne pendant la guerre, avec ses effets immédiats sur l’espérance de vie infantile, a été mise en évidence par Gini dans un article publié en 1919 [8]. Dans cette étude Gini fournissait, pour la période comprise entre janvier 1914 et août 1918, des indicateurs mensuels de mortalité infantile dans un certain nombre de villes de quatre pays en guerre (Italie, France, Allemagne et Angleterre) et deux pays neutres (Pays-Bas et Argentine) [9]. Pour l’Italie furent étudiés la ville de Rome, à part, et l’ensemble des villes suivantes : Turin, Milan, Bologne, Ravenne, Florence, Rome et Palerme. Dans toutes les villes étudiées, Rome comprise, on observait une stabilité de la mortalité infantile, malgré un pic juste après la guerre. Mais pour l’ensemble des sept villes italiennes, le diagramme élaboré montre « une augmentation qui, au-delà des oscillations saisonnières, apparaît nette et continue ».
Gini expliquait le contraste entre la hausse progressive de la mortalité infantile dans l’ensemble des villes italiennes et sa stabilité dans les villes des autres États par l’effet des plus grands sacrifices imposés à la population italienne et voyait dans la situation favorable de Rome une confirmation des meilleures conditions de vie dans la capitale. L’analyse menée par Gini ne couvrait pas, ou seulement marginalement, les mois de l’épidémie de grippe espagnole.
Les données présentées dans les pages suivantes mettent en évidence que la très grave crise provoquée par la guerre et par la pandémie de grippe dans toute l’Italie, et surtout dans certaines régions, n’épargna pas du tout les enfants les plus jeunes, comme ce fut le cas dans les autres pays et comme la formule interrogative du titre du paragraphe pourrait le laisser supposer.
 
La mortalité des enfants italiens pendant la Première Guerre mondiale : un mal pour un bien ?
 
 
Comme toujours en Italie, la géographie de l’évolution de la mortalité est très diverse, notamment pour la structure par âge. Dans les pages qui suivent, on analysera la géographie de la mortalité infantile, en la subdivisant (néonatale et post-néonatale). Une grande partie des différences territoriales pour l’espérance de vie qui opposent les régions italiennes depuis les dernières décennies du xixe siècle recoupent les disparités de la mortalité infantile (Pozzi, 2000).
Le tableau 4 présente les taux de mortalité infantile, néonatale et post-néonatale, dans les régions italiennes de la deuxième décennie du xxe siècle [10]. Dans toutes les régions on note une hausse de la mortalité à un an dans la phase initiale du conflit (1915-1916), suivie presque partout d’un léger ralentissement en 1917, comme l’avait mis en évidence Gini, mais les niveaux enregistrés en 1917 sont un peu plus élevés par rapport à l’avant-guerre.
La crise de 1918 est sensible dans toutes les régions italiennes, plus particulièrement dans les Pouilles, en Basilicate et, dans une moindre mesure, dans les régions centrales en général. Pour retrouver des pics de mortalité aussi élevés, il faut remonter assez loin dans le temps. En revanche, dans les Pouilles, après l’Unité, on ne trouve aucune année avec un taux de mortalité post-néonatale aussi élevé.
Dans les zones les plus touchées la crise est surmontée plus lentement et à la fin de la décennie, les taux de mortalité infantile sont encore élevés. Cette hausse significative de la mortalité infantile est en grande partie le fait de la croissance de la mortalité après le premier mois. Dans les sections inférieures du tableau sont présentés en effet également les taux de mortalité néonatale et post-néonatale qui mettent en évidence pour les premiers une hausse à peine perceptible en 1917-1918, suivie immédiatement d’un retour aux valeurs de l’avant-guerre.
La hausse de la mortalité post-néonatale, en revanche, apparaît bien plus marquée, surtout en deux occasions : en 1916, lors de la phase initiale des hostilités, et durant l’épidémie de grippe. Cette hausse concerne dans les deux cas la Lombardie, quelques régions de l’Italie centrale, les régions du Sud, en particulier les Pouilles, la Basilicate, la Sicile et la Sardaigne. Les régions méridionales et la Lombardie étaient déjà caractérisées par une mortalité post-néonatale bien plus élevée que la moyenne nationale dans les dernières décennies du xixe siècle (Pozzi, 2000). La mortalité élevée qui caractérise la Sardaigne constitue, elle, une nouveauté. Cette région était caractérisée par une mortalité post-néonatale bien inférieure à la moyenne nationale. À partir des années étudiées, elle perd sa position privilégiée et se maintient à des niveaux plus élevés qu’ailleurs ou, pour le moins, égaux. En revanche, les enfants du Piémont et de Ligurie ne semblent pas pâtir de la « crise », encore moins ceux de Toscane.

Tab. 4
Taux de mortalité infantile, néonatale et postnéonatale (1911-1920)
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Mortalité infantile Années Piémont Ligurie Lombardie Vénétie Émilie Toscane Marches Ombrie Latium Abruzzes Campanie Pouille Basilicate Calabre Sicile Sardaigne Italie 1911-1913 122,8 114,2 162,0 130,9 142,8 113,6 130,8 126,7 116,6 138,8 139,7 155,6 152,3 136,3 165,3 126,3 140,5 1914 109,5 99,0 145,3 118,9 131,3 105,0 131,3 128,2 115,1 140,0 135,8 155,0 146,0 118,9 142,9 113,7 130,0 1915 135,6 119,1 164,9 145,0 153,5 117,3 146,9 137,9 123,0 146,0 143,9 164,2 160,4 127,8 161,7 131,5 146,6 1916 121,7 112,9 178,8 153,6 152,9 126,6 144,6 132,1 126,5 147,9 144,4 179,1 164,9 127,9 182,8 135,9 152,7 1917 124,8 118,6 167,5 134,0 151,4 122,3 130,8 134,8 113,0 136,5 135,1 178,7 170,6 126,2 161,8 155,5 144,5 1918 147,6 133,6 192,0 170,3 194,7 156,9 196,3 178,6 154,1 193,3 185,9 233,8 205,6 180,7 210,2 180,4 186,2 1919 110,5 102,6 140,9 161,4 134,4 107,3 141,0 131,6 102,0 139,4 138,5 196,3 175,5 131,9 147,4 128,4 139,6 1920 123,7 117,5 169,3 147,9 145,9 122,0 146,1 143,5 113,1 160,6 144,2 187,4 157,9 137,4 192,1 138,8 152,2 Mortalité néonatale 1911-1913 45,7 43,3 50,8 53,2 65,6 49,1 58,0 51,9 44,3 51,2 44,1 45,6 50,3 46,0 41,8 38,4 49,1 1914 43,8 38,6 48,5 48,5 62,5 47,2 56,6 53,3 43,4 49,9 41,8 42,8 44,7 43,1 36,9 33,9 46,3 1915 47,1 39,2 48,9 50,3 64,0 49,3 60,6 55,6 39,1 49,7 42,2 44,2 49,5 40,4 37,6 40,7 47,3 1916 45,4 39,0 49,9 51,1 58,0 46,0 51,1 49,5 39,5 46,5 38,6 41,0 43,9 37,9 36,2 33,4 44,8 1917 53,9 46,9 56,4 55,5 71,6 52,1 64,1 65,3 43,8 53,5 42,2 45,9 55,1 41,6 39,6 37,6 50,6 1918 58,1 49,4 60,9 64,2 77,6 60,4 73,8 67,7 41,6 61,6 50,0 56,1 56,6 49,2 45,7 46,7 57,3 1919 46,2 38,6 48,7 53,0 60,6 47,1 61,1 55,2 35,6 57,3 46,0 56,1 56,1 46,0 40,6 37,6 49,1 1920 41,0 36,0 43,2 43,6 49,6 40,0 48,1 47,6 31,2 48,7 41,5 45,2 48,5 39,0 39,9 36,0 42,6 Mortalité postnéonatale 1911-1913 82,2 75,1 118,2 82,1 82,9 69,3 79,1 80,2 75,2 93,6 100,3 114,9 108,3 92,8 128,5 91,7 96,6 1914 69,5 62,3 101,9 72,7 72,2 59,4 77,1 78,1 76,2 96,2 98,3 117,4 106,6 82,2 114,8 84,8 88,1 1915 94,3 86,3 124,9 100,0 97,6 74,6 92,1 87,7 86,9 100,7 105,6 124,9 114,0 89,5 125,2 91,0 104,5 1916 95,1 84,7 155,6 123,7 117,3 99,2 113,6 98,6 101,9 118,6 121,1 158,3 142,0 103,1 165,6 113,2 127,2 1917 87,3 81,1 136,6 112,3 102,6 86,8 86,4 88,4 79,6 102,8 104,7 151,3 140,0 96,5 139,5 129,7 113,3 1918 99,9 91,6 145,9 121,8 127,8 102,5 135,8 121,0 125,7 147,6 149,2 193,6 167,1 146,5 182,1 151,5 142,7 1919 62,3 66,5 85,8 78,9 68,6 54,0 70,9 68,0 61,0 72,6 92,1 141,2 112,0 80,8 103,4 82,7 84,1 1920 63,5 66,4 103,1 78,7 76,8 62,0 76,5 77,5 61,8 87,4 84,2 115,1 83,7 77,9 128,2 94,8 87,8

Il est difficile d’interpréter correctement l’évolution de la mortalité infantile en Italie, surtout les différences que l’on observe au niveau territorial. Malheureusement, les chiffres sur les causes et l’âge des décès ne sont pas disponibles selon une répartition territoriale, mais seulement au niveau national [11]. Les zones où la mortalité infantile est la plus forte coïncident souvent avec les aires de surmortalité de 1918, ce qui pourrait laisser supposer l’existence d’un lien entre épidémie et espérance de vie des enfants, mais la coïncidence est plutôt imparfaite. Notable exception, la Sicile, où l’on enregistre une mortalité infantile très forte dont on ne peut pas dire qu’elle fut causée par la pandémie de grippe.
S’il semble acquis que la situation sanitaire, plus grave en Italie que dans d’autres pays européens, influe sur la plus forte crise de l’espérance de vie infantile pendant la guerre, bien d’autres questions n’en restent pas moins en suspens. Il manque des éléments pour interpréter de manière plus satisfaisante la géographie qui la caractérise. Après la hausse de la mortalité infantile observable dans tous les pays européens dans la phase initiale de la guerre, en Allemagne [12], en France et en Angleterre, on notait une tendance opposée. Ainsi l’amélioration allemande fut-elle attribuée par Gini à la diffusion croissante de l’allaitement au sein et au moindre recours à l’allaitement artificiel, assez fréquent avant-guerre. « La disponibilité réduite de substitut au lait humain (…) et la nécessité de limiter les dépenses domestiques durent persuader rapidement bien des mères allemandes d’allaiter leurs fils. Cela est prouvé par les statistiques berlinoises [13]…. »
Il serait très intéressant de disposer d’indicateurs qui permettent d’étudier ces relations pour l’Italie. Il faudrait tout de suite vérifier, par exemple, si un effet analogue peut être repéré dans les provinces lombardes [14], caractérisées dans l’avant-guerre par un fort taux de travail féminin dans l’industrie auquel la guerre a probablement en grande partie mis un coup d’arrêt. Pour ces provinces, on a récemment avancé l’hypothèse (Pozzi, Rosina, 2000) d’un lien entre forte mortalité post-néonatale et travail féminin en usine. La relation serait explicable par le recours plus fréquent à l’allaitement mercenaire et/ou l’abandon plus précoce de l’allaitement maternel. Ce lien hypothétique, encore à prouver, n’exclut pas pour autant que d’autres paramètres significatifs entrent en ligne de compte dans l’espérance de vie infantile.
Malheureusement il manque les chiffres pour construire des séries complètes des taux de mortalité infantile au niveau provincial dans l’avant-guerre [15]. Les données disponibles à partir de 1916 mettent en effet en évidence, pour les provinces en question, une mortalité moins élevée et moins éloignée de la moyenne régionale pendant la guerre et un niveau plus élevé et un plus grand écart par rapport à cette moyenne dans l’après-guerre, mais il s’agit d’indications trop générales et insuffisantes.
À première vue, la guerre semble constituer pour la mortalité infantile une « parenthèse » plus négative en Italie qu’ailleurs, mais bien délimitée et circonscrite. La mortalité infantile recommence à baisser une fois la guerre finie et les causes de décès les plus fréquentes dans les classes d’âge infantiles, telles les maladies aiguës de l’appareil respiratoire, les entérites et, en général, les maladies de l’appareil digestif et les maladies infectieuses diminuent sensiblement à la fin du conflit. Mais on ne peut pas exclure que la guerre ait pu avoir des effets négatifs sur le long terme pour la santé des enfants nés pendant cette période. Des recherches ont en effet montré (Wilmoth, Vallin, Caselli, 1988) une plus grande fragilité des générations nées pendant la Première Guerre mondiale, qui se caractérise par des risques de décès plus grands aux âges plus élevés. « Compte tenu de la fragilité spécifique des nouveau-nés, on peut se demander si les enfants de la guerre ne subissent pas aux âges adultes les conséquences lointaines de leur naissance dans des conditions particulièrement difficiles. C’est en effet ce qui a pu être constaté dans le cas des enfants italiens des deux sexes nés pendant la Première Guerre mondiale, mais une comparaison des données italiennes aux données françaises a également montré que ce phénomène n’était pas général et tenait vraisemblablement à une détérioration particulièrement accusée du système sanitaire et alimentaire italien pendant la Première Guerre. » (Wilmoth, Vallin, Caselli, 1988, 353-354)
Dans cette même étude est mise en évidence la fragilité notoire qui semble avoir caractérisé les générations nées et conçues pendant l’épidémie de grippe. « Il nous semble que la grippe espagnole peut avoir fragilisé certaines générations de deux manières. D’une part, les nouveau-nés, particulièrement vulnérables, peuvent avoir développé des complications, notamment respiratoires, laissant subsister des séquelles. Mais d’autre part, comme toutes les maladies virales, la grippe espagnole a dû être source de nombre de malformations congénitales chez les femmes enceintes en début de gestation. » (Wilmoth, Vallin, Caselli, 1988, 384)
L’approche adoptée ici ne permet pas d’étudier comme il le faudrait les effets à plus long terme sur la santé des enfants nés pendant la guerre. Certaines études ont abordé le problème mais elles en appellent d’autres. Il est maintenant temps d’affronter l’analyse de la très crainte grippe espagnole.
 
Les causes de la mortalité pendant la grippe espagnole
 
 
« J’ai désormais du mal à croire que je n’aie jamais pris en considération le terrible virus qui en 1918 sema froidement la mort et la destruction, touchant quasiment toutes les familles. Mais comme je l’appris ensuite, je ne fus pas la seule à ne pas savoir. L’épidémie de grippe espagnole constitue un des grands mystères de l’Histoire et il est curieux de voir comme les historiens qui en général ignorent la science et la technologie mais non “les calamités”, l’ont évacuée de leurs préoccupations. » (Kolata, 2000, 3)
L’épidémie de grippe espagnole apparut en Italie en août 1918, d’abord en Calabre et en Sicile, touchant plus ou moins gravement, selon les sources officielles de l’époque, entre la fin de l’été 1918 et l’hiver 1919, un Italien sur sept [16]. D’après les statistiques des causes de mortalité, les décès « officiellement » provoqués par la grippe furent 274 041 pour la seule année 1918 [17]. Mais en tenant compte des décès attribués par erreur à une autre cause, de ceux enregistrés par les autorités militaires, de ceux survenus en prison et dans les communes envahies, Mortara avance le chiffre global de 500 000 morts [18]. D’autres estimations moins élevées mettent toujours en évidence une mortalité particulièrement forte en Italie, si ce n’est la plus forte en Europe.
Étudier la mortalité pendant la Première Guerre mondiale implique de dépasser le « refoulement » évoqué plus haut et d’examiner la grande épidémie de grippe.
À ce titre l’objectif des pages suivantes est d’étudier précisément la mortalité causée par la grippe espagnole ou qui lui est imputable, en se fondant sur un examen détaillé des causes de décès et de leurs statistiques, avec toutes les limites que celles-ci présentent, à plus forte raison pendant une guerre et une épidémie aussi grave [19].
L’espace consacré dans cet article à l’expérience italienne de la grippe espagnole, en termes de mortalité, ne permet pas d’en faire une analyse exhaustive qui nécessiterait à elle seule une étude, qui manque jusqu’à présent dans la production historiographique [20].
Dans le paragraphe qui suit on analysera les tendances des causes de mortalité dans les régions italiennes de 1915 à 1919 [21], à l’aide de taux standard et de la méthode des coefficients types [22]. On les confrontera à des indicateurs analogues calculés pour l’avant-guerre (1908-1912), pour l’immédiat après-guerre (1920-1922) et pour la première moitié des années trente (1931-1935) [23]. Il sera ainsi plus aisé de vérifier si l’on peut parler de la période 1915-1919 comme d’une parenthèse de plus forte mortalité qui s’insérerait dans une trajectoire territoriale définie dans les dernières décennies du xixe siècle ou si avec elle, on observe des changements dans la géographie de la mortalité en Italie. Nous porterons notre attention sur quelques groupes des principales causes déterminant une forte hausse de la mortalité : les maladies de l’appareil respiratoire et les formes tuberculeuses [24]. De plus, on sera particulièrement attentif à la malaria : on observe, en effet, une forte augmentation et une coïncidence claire, bien qu’imparfaite, entre zones de surmortalité de 1918 et aires paludéennes [25].
Le choix d’utiliser de larges groupes de causes permet de pallier en partie les inconvénients et les problèmes liés aux critères de diagnostic et de classement des décès, très divers dans les différentes zones du pays. Les difficultés d’analyse inhérentes à l’utilisation des statistiques de causes de décès dans les populations du passé ont été à maintes reprises soulignées par de nombreux auteurs (Vallin, Meslé, 1988 ; Bernabeu Mestre, 1995 ; Pozzi, 2000). Rappelons, même de manière très schématique, quelques éléments pour mieux embrasser la complexité des années que nous nous efforçons d’étudier.
On observe avant tout sur le territoire national une augmentation des décès aux causes inconnues et non définies dont nous savons qu’elles constituent un indicateur de la qualité des relevés statistiques [26]. Cette augmentation ne concerne pas toutes les régions et est, comme on pouvait s’y attendre, particulièrement forte dans les zones de Vénétie occupées militairement : la part des décès dus à des causes inconnues sur le total des décès atteint 7 % et 16 %, respectivement en 1917 et en 1918, contre une moyenne inférieure à 2 % pour les premières années de la guerre. Mais on trouve également des pourcentages très élevés dans d’autres zones du pays, en Sardaigne notamment, mais aussi en Basilicate, en Calabre et dans quelques zones internes de la montagne piémontaise.
Croît aussi partout pendant la guerre, surtout en 1918, la proportion de décès attribués à des expressions symptomatologiques et toujours d’une étiologie imprécise. Je me réfère en particulier aux expressions « convulsions », très fréquentes dans les cas de décès d’enfants, et « marasme sénile », assez fréquentes pour la population adulte-âgée. Au-delà des limites évidentes des statistiques, d’autres problèmes concernent plus spécifiquement l’analyse de la grippe de 1918. Dans les statistiques, une part des décès n’est pas attribuée à la grippe alors qu’elle lui est très probablement imputable. Il s’agit notamment des bronchites et des maladies pulmonaires, mais aussi par exemple des gastro-entérites et de certaines maladies de cœur, plus que des convulsions et de la sénilité.
Afin d’avoir une idée plus précise de la nature des causes auxquelles furent attribués des décès en réalité provoqués par la grippe, comparons l’évolution saisonnière des décès en fonction des différentes causes pour 1916-1917 d’une part et 1918-1919 d’autre part. L’épidémie se déclencha en Italie à la fin de l’été 1918 : les premiers cas sont enregistrés au mois d’août, et le phénomène s’amplifie en septembre. La plus forte hausse de la mortalité eut lieu en octobre avec une atténuation en novembre ; on observe ensuite une vague de décès à la fin décembre 1918 et en janvier et février 1919. Dans les statistiques des causes de décès, ceux-ci sont classés par trimestre. Il s’agira de mettre en évidence les causes pour lesquelles on rencontre des changements saisonniers dans le dernier trimestre de 1918 [27].
En observant la colonne relative à ce dernier, on relève, comme on pouvait s’y attendre, les causes inconnues, les maladies respiratoires, les gastro-entérites et les maladies de l’estomac, les convulsions, la malaria, la tuberculose disséminée et pulmonaire et le marasme sénile (Tableau 5). Une quantification du phénomène serait évidemment très difficile et hasardeuse. Mortara propose une estimation en confrontant le nombre absolu de décès du dernier trimestre 1918 pour les causes seules avec le nombre moyen du trimestre correspondant en 1916-1917 : il parvient à une approximation de la dimension quantitative du phénomène.

Tab. 5
Distribution saisonnière des décès par causes en pourcentage (1916-1917 ; 1918)
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1916-1917 1918 jan-mars avr-juin juil-sep oct-déc jan-mars avr-juin juil-sep oct-déc Sénilité 32,4 20,0 20,2 27,3 25,4 17,3 21,0 36,3 Problèmes gastriques 22,0 22,1 34,0 21,9 16,1 16,1 35,9 31,9 Entérite 12,9 18,5 47,1 21,6 9,5 12,0 46,7 31,8 Typhus 16,9 12,9 34,7 35,4 13,4 12,0 42,7 31,9 Malaria 8,6 9,2 49,8 32,4 7,8 7,0 43,7 41,5 Grippe 71,4 17,8 3,0 7,9 0,6 0,5 13,1 85,8 Bronchite 40,8 24,0 15,4 19,9 21,6 16,6 19,2 42,5 Pulmonite 40,4 24,7 14,2 20,7 14,5 12,2 20,2 53,1 Tbc diss. et pulm. 25,5 26,6 24,7 23,2 20,9 23,2 24,7 31,2 Autres Tbc 23,4 28,6 26,9 21,1 21,5 25,6 28,1 24,8 Problèmes cardiaques 31,1 22,1 20,0 26,8 24,2 19,4 20,9 35,5 Méningite 29,1 27,2 24,5 19,1 22,5 22,0 25,3 30,2 Convulsions 30,5 24,4 24,8 20,3 21,0 19,1 29,2 30,8 Cause inconnue 21,0 16,0 25,9 37,1 13,3 11,5 22,2 53,1 Ensemble des causes 29,1 22,5 24,5 23,9 15,4 13,3 22,6 48,8

« Les effets de l’épidémie de grippe de 1918 sont marqués : ils ne sont pas seulement constitués des 270 000 morts environ de la grippe en plus de la normale, mais aussi d’un nombre non négligeable de morts attribuées à d’autres causes, lesquelles ont cependant eu de manière évidente (comme l’atteste leur répartition par région, par sexe, par âge et par saison) pour cause secondaire, voire même unique, ou principale, la grippe. Parmi elles : plus de 100 000 morts en plus de la normale de broncho-pneumonies croupales et aiguës, environ 20 000 de maladies du cœur, autant de diarrhée, de gastro-entérite, etc. Autant peut-être de causes ignorées ou non déclarées, environ 10 000 de tuberculose pulmonaire, autant de bronchites aiguës, autant de marasmes séniles, et quelques autres milliers d’autres causes. L’excès de décès dû directement ou indirectement à la grippe en 1918 apparaît donc, à travers l’étude des causes de décès, proche du demi-million. » (Mortara, 1925, 227)
Avant d’examiner de manière plus détaillée la mortalité due aux maladies de l’appareil respiratoire, il faut souligner que les chiffres concernant la Vénétie sont de manière certaine sous-estimés pour 1915-1919 à cause des problèmes provoqués par l’occupation militaire. L’absence de chiffres et le taux élevé de décès attribués à des causes inconnues rendent les chiffres sur les causes de mortalité de cette région fortement douteux pour cette période. Le tableau 6 montre immédiatement la forte hausse de la mortalité provoquée par les maladies de l’appareil respiratoire pendant la guerre, en grande partie attribuable à la grippe, mais aussi à une probable hausse du nombre de décès causés par d’autres maladies de l’appareil respiratoire.

Tab. 6
Taux standardisés de mortalité : maladies de l'appareil respiratoire et grippe (par million d'habitants)
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				1908-1912 1915-1919 1920-1922 1...IMGIMF
1908-1912 1915-1919 1920-1922 1931-1935 App. Respirat. Grippe App. Respirat Grippe App. Respirat Grippe App. Respirat Grippe Piémont 3695 155 6403 1620 3137 330 2198 314 Ligurie 4240 133 5627 1517 3352 407 2296 180 Lombardie 3998 166 5671 1683 3286 359 2887 289 Vénétie 2904 152 3679 882 2700 260 2043 219 Émilie 3523 175 5218 1579 2952 317 2194 210 Toscane 3324 90 5262 1759 3119 390 2333 280 Marches 3270 117 4980 1746 2763 432 2050 215 Ombrie 3078 105 5024 1799 3282 504 2261 301 Latium 3447 154 5992 2451 3174 439 2450 242 Abruzzes 3436 159 5796 2167 3702 483 2546 282 Campanie 4869 131 7448 1770 4588 492 3797 376 Pouille 5236 205 8192 1975 4810 351 3860 512 Basilicate 4321 182 7689 2662 4461 593 3873 406 Calabria 4231 226 6411 2393 3994 471 3165 363 Sicile 4788 121 5765 1648 3550 263 2898 192 Sardaigne 4076 281 7297 2551 4126 617 2842 310 Italie 3907 154 5830 1720 3490 380 2736 285

Pour les raisons précédemment évoquées, dont le diagnostic et le classement des décès causés par la pandémie, il semble très difficile d’isoler l’effet spécifique de celle-ci. Les risques de distorsion induits par les différents critères de classement sont probablement trop forts pour dissocier la grippe des autres maladies de l’appareil respiratoire pendant la période étudiée, mais peut-être aussi à mon avis durant les périodes successives [28]. Lorsque l’on considère les années de guerre avant 1918 on remarque une plus grande fréquence de toutes les maladies de l’appareil respiratoire.
Aussi évidentes sont les différences territoriales, avec un Sud en général fortement pénalisé ; à souligner les situations particulièrement négatives des Pouilles et de la Sardaigne. Les trois années suivantes, la situation s’est nettement normalisée et la mortalité liée à ces causes est descendue à des niveaux inférieurs à ceux de la période 1908-1912 dans toutes les régions sauf en Sardaigne et en Ombrie. La tendance est de toutes façons partout à un coup d’arrêt généralisé et destiné à perdurer.
Mortara soulignait que l’épidémie de grippe avait surtout fait des ravages dans les régions dans lesquelles était déjà diffusée la grippe normale et qui avait « trouvé un champ d’expansion plus facile là où les maladies aiguës de l’appareil respiratoire étaient plus fréquentes et graves. La comparaison européenne semble confirmer une telle observation. Ce n’est sûrement pas un hasard si l’épidémie a été si virulente en Espagne, qui a déjà une forte mortalité due aux maladies aiguës de l’appareil respiratoire et plus faible en Allemagne et en Angleterre où la proportion de décès dus aux mêmes causes est bien plus faible. » (Mortara, 1925, 291)
La mortalité due à la grippe avant 1918 montrait de nettes différences territoriales exprimables, quoique cela fût un peu simplificateur, en une opposition entre un Nord favorisé et un Sud, auquel il faut ajouter la Sardaigne, nettement désavantagé. La plus grande partie des provinces siciliennes se caractérisaient par une plus faible létalité de l’épidémie. Les différences étaient significatives, même si l’ordre de grandeur du nombre de décès causés par la grippe était assez modeste.
Mortara soulignait qu’une comparaison entre la mortalité due à la grippe en 1918 avec la mortalité moyenne en 1912-1917 mettait en évidence une corrélation directe entre la distribution de la grippe épidémique et de la grippe endémique. La faible mortalité des régions du Nord et de la Sicile et la forte mortalité des régions méridionales et de la Sardaigne étaient des caractères communs aux deux distributions. On notait en revanche dans les régions centrales quelque discordance. Ces corrélations amenaient Mortara à soutenir l’hypothèse que l’agent pathogène de l’influence épidémique était le même que la grippe, mais il restait tout de même très prudent (Mortara, 1925, 262).
Effectivement, lorsque l’on compare la géographie de la mortalité due aux maladies de l’appareil respiratoire aux autres chiffres, les concordances sont assez nettes. On observe certes des variations de niveau, mais les hiérarchies entre régions sont presque inchangées. La corrélation entre les distributions territoriales est toujours supérieure à 0,90. Ceci pourrait nous amener à faire l’hypothèse que les facteurs qui expliquaient la plus grande mortalité due aux maladies respiratoires de certaines régions de l’Italie méridionale et de la Sardaigne en temps « normal » étaient les mêmes qui favorisaient le plus grand excès de mortalité enregistré dans les mêmes zones en temps de « crise ». Parmi les éléments qui permettent de dessiner la carte de la mortalité due aux maladies de l’appareil respiratoire en Italie et la carte de la surmortalité de 1918-1919, entre probablement aussi en ligne de compte la malaria.
Le tableau 7 montre qu’entre 1915 et 1919 la hausse de la mortalité due à la malaria est très forte en Basilicate, Sardaigne et dans les Pouilles ; la baisse est déjà nette dans les trois années suivantes mais, dans ces trois régions, les taux standard sont plus élevés que ceux de 1908-1912. On observe aussi des hausses dans le Latium, les Abruzzes, en Calabre et en Sicile, mais bien moins significatives.

Tab. 7
Taux standardisés de mortalité par malaria (par million d'habitants)
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				Malaria 1908-1912 1915-1919 192...IMGIMF
Malaria 1908-1912 1915-1919 1920-1922 1931-1935 Piémont 4 12 10 2 Ligurie 4 46 7 4 Lombardie 7 17 14 5 Vénétie 105 44 72 13 Émilie 12 31 26 6 Toscane 24 46 22 10 Marches 7 21 9 6 Ombrie 11 29 16 5 Latium 127 254 106 68 Abruzzes 88 190 81 40 Campanie 53 116 61 35 Pouille 255 686 278 215 Basilicate 323 1248 441 414 Calabre 296 252 304 183 Sicile 284 306 288 104 Sardaigne 866 1697 987 392 Italie 105 190 120 59 Source : G. Mortara, La salute pubblica in Italia durante e dopo la guerra, cit. 1925, p. 118

Existe-t-il une relation entre la malaria et l’épidémie de grippe ? Si l’on observe les régions les plus touchées par la grippe espagnole, que l’on considère la mortalité directement attribuée à la pandémie de grippe dans les statistiques sur les causes de mortalité, ou les régions dans lesquelles en 1918 la mortalité a, sur la base des calculs effectués par Mortara (Tableau 8), le plus augmenté par rapport au début de la décennie (1911-1913), on s’aperçoit qu’il s’agit en grande partie des zones dans lesquelles on enregistre une très forte hausse de la mortalité due à la malaria.

Tab. 8
Taux de mortalité (1911-1913 ; 1918)
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				Région Nombre moyen annuel de d...IMGIMF
Région Nombre moyen annuel de décès pour 1 000 habitants 1911-1913 1918 Excès de décès en 1918 Piémont 16,65 28,80 12,15 Ligurie 17,00 30,70 13,70 Lombardie 19,75 31,00 11,25 Vénétie 17,91 31,80 13,89 Émilie 18,50 31,80 13,30 Toscane 17,13 30,50 13,37 Marches 19,02 32,60 13,58 Ombrie 17,96 32,00 14,04 Latium 18,29 39,60 21,31 Abruzzes 20,63 35,40 14,77 Campanie 22,37 41,60 19,23 Pouille 22,42 44,40 21,98 Basilicate 22,44 46,20 23,76 Calabre 20,14 36,50 16,36 Sicile 21,38 32,10 10,72 Sardaigne 20,39 41,30 20,91 Source : G. Mortara, La salute pubblica in Italia durante e dopo la guerra, cit. 1925, p. 118.

Le coefficient de corrélation entre les taux standard régionaux de mortalité due à la malaria et à la grippe est assez élevé (0,68). Si on met ensuite en relation les mêmes taux concernant la malaria avec les indices de « surmortalité » calculés par Mortara pour l’année 1918 la valeur du coefficient monte encore (0,72). À mon avis il s’agit d’une hypothèse vraisemblable : un lien entre malaria et maladies respiratoires est repérable sur le territoire italien même dans des périodes plus anciennes (Pozzi, 2000). Déjà Bonelli (1966) avait souligné que la malaria provoque dans l’organisme un affaiblissement durable qui rend l’individu touché plus vulnérable face aux agressions d’autres pathologies. À la lumière de ces considérations générales, on peut donc faire l’hypothèse que les populations touchées par la malaria sont plus facilement sujettes à la contagion et que la vigueur des maladies respiratoires en général et de l’épidémie de grippe est plus forte en 1918-1919. Il s’agit de simples hypothèses, rien de plus qu’une coïncidence, par ailleurs imparfaite, qui n’exclut en rien l’influence d’autres facteurs, tels que la chronologie différente de la diffusion de l’épidémie sur le territoire national. Les premiers foyers de la grippe furent repérés en Calabre et en Sicile, mais l’épidémie se propagea rapidement tant dans le Nord que dans le Sud.
Peut-être peut-on aussi faire l’hypothèse que les premières zones italiennes touchées par l’épidémie furent celles dans lesquelles on enregistrait une létalité globale moins forte, comme cela a été remarqué et mesuré en Espagne (Echeverri Dávila, 1993). Les populations se seraient donc immunisées et auraient mieux résisté aux vagues plus virulentes et mortelles. Il est difficile de mesurer cette relation : les chiffres mensuels par région des décès classés selon leurs causes ne sont pas disponibles, seuls le sont les chiffres globaux des décès. Là aussi on note une coïncidence, encore une fois imparfaite : les régions où l’on observe une hausse plus précoce du nombre de décès dans le cours de l’année (août-septembre) ont une mortalité plus contenue au mois de novembre et une mortalité due à la grippe espagnole plus réduite. Cela est particulièrement vrai pour la Sicile et la Calabre. De même, deux régions à très forte mortalité grippale comme la Sardaigne et la Basilicate voient le nombre de décès augmenter postérieurement. Mais la coïncidence s’atténue fortement si l’on considère, par exemple, les Pouilles, qui ne constituent d’ailleurs pas l’unique exception au schéma. Les régions représentent un ensemble trop vaste et les chiffres dont nous disposons sont décidément insuffisants pour fournir des réponses adéquates.
L’évolution ultérieure de la mortalité grippale appuie cette hypothèse. Mortara (1925, 264) observait en effet qu’en 1922-1923, la mortalité due à la grippe s’était fortement aggravée dans les régions centrales et septentrionales, en net contraste avec la distribution géographique de la première grande épidémie.
Quel aurait été l’impact de l’épidémie sans la guerre ? Laissons encore une fois répondre Mortara. « Elle (la grippe espagnole) s’est diffusée pendant la guerre, mais personne ne peut exclure absolument que même sans la guerre la vague épidémique ne se serait pas abattue sur les pays qu’elle a dévastés. L’aggravation de l’action de toutes ces causes de décès que l’amélioration de l’alimentation, du vêtement et du logement avait progressivement affaiblies dans le dernier quart de siècle, nous paraît tristement caractéristique d’une période de guerre. La propagation des entérites, des gastro-entérites, des bronchites et des maladies pulmonaires est le signe d’un affaiblissement graduel de la résistance organique de la population italienne, toujours plus privée de vivres, de vêtements, et dont les conditions de logement étaient toujours plus mauvaises, spécialement dans les villes. Peut-être cette atténuation générale de la résistance aux décès a-t-elle rendu plus aisée la diffusion de la grippe, laquelle, dans des populations étrangères plus riches et mieux nourries, a causé des ravages moins graves que chez nous. Mais la détérioration des conditions d’alimentation et de logement, de la qualité des vêtements est elle aussi une conséquence de la guerre. La violence singulière avec laquelle l’épidémie s’est répandue en Italie n’est donc en rien indépendante, croyons-nous, de l’épuisement physique auquel la guerre avait réduit notre population. » (Mortara, 1925, 363-364)
L’augmentation claire et nette de la mortalité provoquée par la tuberculose sous toutes ses formes est certainement étroitement liée à la guerre (Tableau 9). Les signes de cette détérioration persistent en 1920-1922. En Sardaigne, la mortalité de ces trois années-là est encore plus élevée qu’en 1908-1912, comme elle est presque stable à ce niveau-là en Ombrie, dans les Marches et les Pouilles. C’est dans ces régions, auxquelles on peut ajouter la Toscane, que la mortalité due à des formes tuberculeuses augmente le plus entre 1915 et 1919, mais aussi dans les années suivantes. Avec cette maladie, la guerre a grevé durablement l’état de santé des populations.

Tab. 9
Taux standardisés de mortalité par tuberculose (par million d'habitants)
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				Région 1908-1912 1915-1919 1920...IMGIMF
Région 1908-1912 1915-1919 1920-1922 1931-1935 Piémont 1685 1830 1541 961 Ligurie 2090 2329 1830 1111 Lombardie 1969 1999 1753 1058 Vénétie 1940 1727 1853 1197 Émilie 1702 1815 1477 973 Toscane 1948 2243 1704 1137 Marches 1294 1496 1296 854 Ombrie 1432 1669 1428 929 Latium 1763 1878 1582 942 Abruzzes 1311 1273 1075 790 Campanie 1293 1303 1095 757 Pouille 1480 1780 1420 1017 Basilicate 1062 1093 935 598 Calabre 1025 1023 950 678 Sicile 1122 1086 939 761 Sardaigne 2030 2610 2120 1708 Italie 1622 1710 1460 1004

Ne considérer que la population civile pour toutes les causes de décès est évidemment une gageure. Dans le cas de la tuberculose elle se révèle particulièrement grave et offre une image partielle de la situation : l’armée fut en effet l’usine de la phtisie [29]. « Si la brusque hausse de la mortalité tuberculeuse vérifiée entre 1915 et 1918 concernait les hommes et les femmes, les vieux et les jeunes, l’origine et la cause première de la maladie furent de manière certaine l’armée. Ce fut en effet parmi les citoyens masculins sous les drapeaux que le phénomène revêtit les proportions les plus graves, à cause notamment des privations qu’ils durent subir pendant des mois et des années. Et si, comme je l’ai déjà montré, les répercussions de l’effort de guerre sur la collectivité entière furent si pesantes que, à la limite, la « tuberculose de guerre » pourrait ne pas être considérée comme un fait exclusivement militaire, l’armée, en plus d’être un puissant vecteur de contagion en dehors de ses rangs, a indubitablement constitué un problème en soi. » (Detti, 1984, 893-894)
Quantifier les conséquences de l’impact de la guerre sur l’évolution de la tuberculose dans l’armée italienne, même approximativement, n’est pas encore possible, en raison des lacunes et des contradictions des sources statistiques militaires. Les relevés civils ne comprennent pas, ou très peu, les militaires décédés et les sources militaires n’ont pas de données désagrégées et surtout n’incluent pas les tuberculeux morts dans les camps de prisonniers des Empires centraux. L’unique possibilité est de se fier aux estimations des contemporains et de se référer encore une fois à Mortara. Il estimait qu’un excédent de 60 000 morts était imputable à la seule tuberculose pulmonaire dans la population civile entre 1915 et 1923. Selon ses estimations, un tel excédent montait à 100 000 si l’on incluait également les militaires et les prisonniers morts de tuberculose pulmonaire, sans tenir compte des autres formes tuberculeuses.
Mais les morts des années de guerre ou immédiatement postérieures ne sont pas suffisants si l’on veut mesurer le nombre de « tuberculeux de guerre ». Pour bien saisir la gravité de la situation globale, il faudrait avoir recours aux chiffres sur la morbidité. Mais dans ce cas aussi « le panorama de la tuberculose de guerre est destiné à rester incertain jusqu’à ce que, compte tenu des sources disponibles, des recherches approfondies de première main ne démêlent le nœud de contradictions des chiffres officiels. Même les jugements des contemporains qui cherchaient à les résoudre divergent et de beaucoup [30] » (Detti, 1984, 897).
Au-delà des chiffres sur la morbidité, il faut se rappeler que bien des cas de maladie tuberculeuse apparus pendant la guerre eurent seulement ensuite une issue mortelle [31], comme dans bien des cas de malaria. Ce sont ces maladies qui constituent les plus évidentes « séquelles » de la guerre sur le long terme. Ce sont surtout ces maladies qui provoquent les plus grands risques de décès, indiqués dans le deuxième paragraphe, dans la population jeune-adulte. « Les traces les plus évidentes de la guerre se rencontrent dans la classe d’âge 20-40 ans. Les tuberculeux et les paludéens fournissent encore de forts contingents de victimes tardives de la Grande Guerre : les conséquences immédiates et ultérieures des vagues d’épidémies de grippe apparaissent plus graves. » (Mortara, 1925, 365)
Les années étudiées constituent donc une parenthèse négative dans le processus de baisse de la mortalité qui, à la fin du conflit, reprit de manière ininterrompue. Mais les conséquences à plus long terme sont peut-être plus importantes que celles immédiatement perceptibles. D’autres traces, moins évidentes, devraient être mesurées et mises en évidence. On a mis ici l’accent sur la plus grande fragilité des générations nées et conçues pendant la guerre et notamment en 1918. Comme nous avons eu l’occasion de le dire, la crise de la guerre et l’épidémie de 1918 ont touché de manière très différente les régions italiennes. Il serait intéressant de comparer la mortalité des diverses générations régionales nées dans ces années-là.
L’analyse des causes de décès menée dans cet article a principalement permis de mettre en évidence des changements de niveau de la mortalité ne modifiant pas les positions des régions dans la « hiérarchie » nationale. En effet, dans ses lignes essentielles, la géographie de la mortalité italienne n’est pas altérée dans son processus de transition sanitaire : même la guerre ne la perturbe pas. Et même pas la très grave épidémie de grippe qui « fit craindre la fin du monde » (Tognotti, 2002).
Lucia Pozzi
Universita Sassari
Instituto Economico ed Aziendale
Via Sardegna 58
07100 Sassari Italia
mab6197@ iperbole. bologna. it
 
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NOTES
 
[1] Le livre de Mortara, auquel on fera fréquemment référence dans cet article, est très riche, comme nous le verrons, d’informations, d’observations et d’idées qui n’ont pour la plupart pas été approfondies par les démographes postérieurs.
[2] Dans l’immédiat avant-guerre, précisément entre 1911 et 1913, le nombre moyen annuel de décès dans la population civile italienne était d’environ 681 000. Si la mortalité était restée constante pendant les quatre années de guerre (1915-1918), on aurait dû enregistrer dans la population civile un nombre moyen global d’environ 2 640 000 morts alors qu’on en a enregistrés 3 277 963. La différence d’environ 638 000 morts est réduite à environ 600 000 si l’on soustrait les morts du tremblement de terre de 1915. Si l’on ajoute le nombre de décès enregistrés dans la population militaire, on arrive à un excédent total pour 1915-1918 d’environ 1 140 000 individus (Mortara, 1925, 107).
[3] Les principaux problèmes concernent les communes envahies entre novembre 1917 et novembre 1918. « Dans la zone occupée par l’ennemi, entre l’invasion (novembre 1917) et la libération (novembre 1918), les statistiques officielles ne fournissent pas d’informations : mais pour 1917 également, la plus grande partie des communes envahies n’avait pu transmettre à la Direction Générale de la Statistique que des informations partielles sur le mouvement de la population (196 communes, soit plus d’un million d’habitants), voire n’avait transmis aucune information (38 communes, soit plus de 200 000 habitants). Pour les naissances et les morts, la Direction Générale de la Statistique a cherché à colmater les brèches par des calculs approximatifs. On arrive ainsi à 20 827 morts en 1917 et 24 242 en 1918. Des chiffres modestes comparés à la somme des morts dans tout le Royaume ; une erreur de l’ordre de 30-40 % à leur propos n’entraînerait qu’une erreur de moins de 1 % sur la somme totale » (Mortara, 1925, 19-20). À ce sujet, des problèmes particuliers seront signalés plus bas, au moment de l’analyse des différences territoriales de mortalité.
[4] Pour une analyse plus précise, voir Mortara, 1925, 20-26.
[5] Ont été traités les chiffres fournis par l’Annuaire statistique de la Statistique Générale de la France, 1922, et par l’Aperçu annuel de la démographie des divers pays du monde, 1923, publié par l’Institut International de Statistique.
[6] Dans ce livre, les auteurs ont fait valoir la gravité de la crise provoquée par l’épidémie de grippe espagnole. En effet leur calcul de l’espérance de vie à la naissance en 1918 donne les résultats suivants : 30 ans pour la population masculine et 32 ans pour celle féminine (Caselli, Egidi, 1991, 1). Pour retrouver des valeurs aussi basses, il faut faire un bond en arrière d’au moins un demi-siècle.
[7] Pour la méthode utilisée par Mortara pour calculer les probabilités de décès dans les cinq premières années d’existence, voir Mortara, 1925, 169-173.
[8] Cf. Gini, 1921, 104-105. La relation présentée au Congresso di Ostetricia Sociale (Rome, 6-8 janvier 1919) fut publiée dans les Atti della Società italiana di ostetricia e ginecologia, volume XIX, 1919.
[9] Les chiffres présentés par Gini concernaient pour la France : Paris, Le Havre, Rouen, Dijon ; pour l’Angleterre et le Pays de Galles : Londres et l’ensemble des 96 plus grandes villes ; pour l’Allemagne : Berlin et l’ensemble des villes de plus de 15 000 habitants ; pour les Pays-Bas : Amsterdam ; pour l’Argentine : Buenos Aires.
[10] Pour pallier l’inconvénient de la distorsion induite par la baisse des naissances sur les taux de mortalité infantile, les calculs rapportant les décès avant un an dans l’année civile aux naissances enregistrées la même année, on a eu recours à une estimation utilisant une méthode largement diffusée, fondée sur des coefficients de pondération déterminés sur la base du niveau de mortalité infantile (Livi Bacci, 1999, 42). En fonction de ce dernier on définit des proportions standard, pour attribuer les décès avant un an aux naissances correspondantes : une proportion de décès enregistrés en un an (dans notre cas 60 %) est mise en relation avec les naissances de la même année civile, alors que la proportion restante est mise en relation avec les naissances de l’année précédente. Les résultats obtenus pour l’Italie sont cohérents avec les valeurs calculées par Mortara (1925) et avec ceux obtenus par Ventisette (1995) en utilisant les générations d’appartenance.
[11] Ces chiffres ont été utilisés pour calculer les taux standard en forme indirecte de mortalité par cause qui seront proposés dans le paragraphe suivant.
[12] Dans la phase initiale des hostilités, la carence de lait animal ou artificiel avait entraîné une forte hausse de la mortalité, marquée essentiellement par une hausse du nombre de décès parmi les enfants nourris artificiellement. Gini soulignait en effet que la hausse de la mortalité des enfants nourris au sein à Berlin en août-septembre 1914 ne dépassait que de 12 % les valeurs des mêmes mois de 1913, alors que pour les enfants nourris artificiellement la hausse avait été de 57 % (Gini, 1921, 115).
[13] Gini se référait en outre à une étude réalisée en France, à Lille, où en 1917 et 1918 la mortalité infantile avait baissé parce que « presque tous les nouveau-nés ont pu être allaités par les mères, vu que le travail industriel avait été suspendu » (Gini, 1921, 116). L’étude à laquelle il faisait référence avait été dirigée par A. Calmette (1919), « Considérations sur l’état sanitaire de la ville de Lille pendant l’occupation allemande », in Revue d’hygiène.
[14] Il s’agit notamment des provinces suivantes : Bergame, Brescia, Côme et Milan.
[15] Les chiffres provinciaux sont disponibles de l’unification jusqu’en 1890 et, après une longue lacune, à partir de 1916. Cette lacune est particulièrement grave puisqu’il s’agit de la période cruciale de la transition sanitaire italienne. Une estimation des tendances provinciales de l’évolution, fondée sur l’utilisation des statistiques des causes de décès, est à l’étude.
[16] Cf. Ministero dell’Interno, La tutela dell’igiene e della Sanità pubblica durante la guerra e dopo la vittoria 1915-1920, cité dans Tognotti, 2002.
[17] L’année suivante on enregistra 31 781 décès en Italie, une partie desquels provoqués de manière certaine par la « fièvre espagnole ».
[18] Cf. Mortara, 1925, 227.
[19] On a déjà souligné (Pozzi, 2000) la forte détérioration des relevés statistiques des causes de décès durant les périodes de mortalité extraordinaire. Par exemple, pendant les deux guerres mondiales, avec l’épidémie de grippe, le nombre de décès attribués à des causes inconnues ou à des symptômes privés d’une signification étiologique précise augmente fortement : on pense aux convulsions pour les enfants et au marasme sénile pour les personnes âgées.
[20] Le « refoulement » évoqué semble très fort dans la recherche démographique italienne, à la différence d’autres pays européens où des travaux récents étudient les aspects proprement démographiques de la pandémie de grippe. De telles études sont nombreuses en Espagne : voir, par exemple, Bernabeu Mestre 1994, Echeverri Dávila 1993, Martinez 1999, Palazón Ferrando 1991, Porras Gallo 1994 ; en France, le récent Darmon, 2000 ; on ne peut pas en dire autant pour l’Italie. Est en cours de publication un livre intéressant sur la grippe espagnole en Italie qui, bien que n’étant pas une recherche démographique, contient des informations utiles, cf. Tognotti, 2002.
[21] Dans ce travail, on utilise les statistiques des causes de décès relatives aux années 1911-1921, disponibles dans les volumes publiés par la DIRSTAT et dans celui de l’ISTAT, Cause di morte (1887-1955), Rome, 1958. Les taux relatifs aux années 1908-1912 et 1931-1935 sont extraits d’un précédent travail : Pozzi, 2000.
[22] Les taux relatifs aux années 1915-1919 et 1920-1922 ont été calculés en utilisant les structures par âge des populations régionales du recensement de 1921. Le choix de la population de référence n’est pas sans présenter des limites, mais des tentatives effectuées en utilisant des structures par âge interpolées entre les recensements de 1911 et de 1921 ont donné des résultats comparables. D’autre part, aucune tentative d’interpolation ne pourrait tenir compte des déplacements de population massifs de ces années-là.
[23] Les régions italiennes ne sont en réalité pas parfaitement comparables du fait des modifications de frontières ; dans l’analyse on les étudie dans leurs frontières de l’époque en excluant le Trentin et le Frioul-Vénétie-Julienne qui ne sont des régions à part entière que dans la période 1931-1935.
[24] Il n’est pas possible de calculer les taux standard de mortalité pour les différentes formes tuberculeuses car les données par âge relatives à chacune d’elles ne sont pas disponibles, même au niveau national. On ne dispose que de données sur la tuberculose dans son ensemble.
[25] On a aussi calculé des taux standard de mortalité pour les maladies de l’appareil circulatoire, celles de l’appareil digestif (gastro-entérites, fièvres typhoïdes et maladies de l’estomac) et les maladies exanthématiques infantiles (diphtérie, coqueluche, rougeole et scarlatine). Dans aucun de ces groupes on n’enregistre une hausse significative de la mortalité pendant la guerre, ni une modification notable de la géographie italienne de la fin du xixe siècle.
[26] « L’épidémie de grippe de 1918 a sévi dans certains endroits avec une violence telle qu’elle désorganisa, par l’absence forcée du personnel, les services sanitaires et d’état civil. D’où une forte hausse des décès dont la cause n’a pu être établie. En outre un nombre considérable de communes envahies ont donné des informations sur le nombre de décès mais pas sur leur répartition par cause. Parmi les 29 600 décès compris dans ce groupe en 1918, beaucoup ont été provoqués par la grippe et ses complications. Dans les dernières années, avec le retour de conditions sanitaires normales et l’amélioration des relevés statistiques, le nombre de décès aux causes inconnues diminue » (Mortara, 1925, 226).
[27] On observe aussi des altérations dans la saisonnalité des causes de décès pour le premier trimestre 1919, mais elles sont moins évidentes. On note en revanche une très forte hausse pour toutes les maladies de l’appareil respiratoire, en relation avec la dernière forte vague de grippe.
[28] Étudier le niveau de mortalité attribuée à la grippe pendant toute la période considérée n’a probablement pas grand sens et ce, pour deux raisons. La première est que la grippe est caractérisée par des vagues épidémiques totalement absentes dans la première période étudiée, mais présentes dans toutes les autres. La deuxième est qu’il est possible qu’il y ait eu des changements dans le diagnostic et le classement des décès qui fausseraient l’interprétation des tendances.
[29] Voir Detti, 1984. On renvoie à cette étude pour une analyse approfondie de la tuberculose en temps de guerre.
[30] En additionnant les morts et les malades, Mortara arrivait au chiffre de 100 000 tuberculeux de guerre. Mais il ne considérait ce chiffre que comme une indication de l’ordre de grandeur du phénomène.
[31] « En définitive l’effet de la guerre sur le phénomène tuberculeux se manifeste de deux façons : a) une plus rapide élimination des malades avec pour conséquence une haute mortalité, notamment dans les dernières années du conflit ; b) une morbidité élevée avec une nouvelle accentuation de la mortalité six ou sept ans après la fin de la guerre. » (L’Eltore, 1965)
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Le livre de Mortara, auquel on fera fréquemment référence d...
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Dans l’immédiat avant-guerre, précisément entre 1911 et 191...
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Les principaux problèmes concernent les communes envahies e...
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Pour une analyse plus précise, voir Mortara, 1925, 20-2...
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[5]
Ont été traités les chiffres fournis par l’Annuaire statist...
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[6]
Dans ce livre, les auteurs ont fait valoir la gravité de la...
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[7]
Pour la méthode utilisée par Mortara pour calculer les ...
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[8]
Cf. Gini, 1921, 104-105. La relation présentée au Congresso...
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Les chiffres présentés par Gini concernaient pour la France...
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Pour pallier l’inconvénient de la distorsion induite par la...
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Ces chiffres ont été utilisés pour calculer les taux standa...
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Dans la phase initiale des hostilités, la carence de lait ...
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Gini se référait en outre à une étude réalisée en France, à...
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Il s’agit notamment des provinces suivantes : Bergame, Bres...
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Les chiffres provinciaux sont disponibles de l’unification ...
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[16]
Cf. Ministero dell’Interno, La tutela dell’igiene e del...
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L’année suivante on enregistra 31 781 décès en Italie, une ...
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