2002
Annales de démographie historique
La population dans la grande guerre :
Varia
La paléodémographie : bilan et perspectives
Luc Buchet
Isabelle Séguy
La recherche des grandes caractéristiques démographiques des
populations anciennes, fondée sur l'étude de squelettes issus de sites
archéologiques, s'est heurtée à de nombreux obstacles. Les paléodémographes ont
tenté, rarement d'une même voix, de les contourner par des adaptations
méthodologiques ou des innovations.
La publication d'ouvrages, la tenue de tables rondes et de
colloques témoignent à l'heure actuelle du regain de vitalité de cette
discipline. Il était donc intéressant de faire le point, tant sur les sources
et les outils, que sur les grandes directions suivies naguère par la
paléodémographie et les pistes qu'elle emprunte aujourd'hui, en France comme
l'étranger.
L'évolution de la discipline a été marquée par une longue
polémique transatlantique concernant le problème posé par l'estimation de l'âge
au décès des adultes. La validité des résultats présentés par les
paléodémographes dépend de l'exactitude des données utilisées. Or, quel que
soit l'indicateur utilisé, l'âge au décès estimé est toujours assorti d'une
encombrante marge d'erreur. Pour contourner cette difficulté, des
paléodémographes français ont proposé, il y a 20 ans, de travailler sur l'âge «
collectif » et non plus sur l'âge individuel. Leur méthode probabiliste,
adoptée par la plupart des paléodémographes européens, n'a pas la faveur de
leurs collègues américains.
Le présent bilan propose une analyse critique des diverses
méthodes, examine les adaptations éventuellement proposées et dénonce des
utilisations parfois abusives. La démonstration de l'impossibilité de donner un
âge exact à partir d'un quelconque caractère osseux étant faite, les auteurs
apportent ici quelques compléments à des méthodes existantes et poursuivent
leurs recherches dans une approche probabiliste.
En reconnaissant les imperfections du document anthropologique
sur lequel elle se fonde et en définissant clairement ses limites, la
paléodémographie peut apporter des informations originales là où les méthodes
traditionnelles de la démographie ne permettent pas d'aller. Les nouvelles
approches méthodologiques développées devraient permettre de tirer profit de
l'important corpus de données mis à disposition par les
anthropologues.
The search for major demographic characteristics of Ancient
populations based on studies of skeletons extracted from archeological sites
has encountered a number of obstacles. Paleodemographers have attempted (though
rarely together) to avoid these problems through methodological adaptations or
innovations. The recent publication of books, round table meetings, and
conferences underline the renewed vitality of this discipline, thus rendering
an evaluation of sources, tools, as well as past and previous hypotheses
adopted by paleodemographers in France and abroad all the more
interesting.
First and foremost, the evolution of this discipline has been
shaped by a longstanding transatlantic debate relative to the issue of
estimating the age of death of adults. The validity of results presented by
paleodemographers depends on the precision of data used. However, no matter the
indicator, the estimated age of death is always accompanied by a troublesome
margin of error. To avoid this difficulty, French paleodemographers proposed,
twenty years ago, to work from a "collective age" and no longer from an
individual age. Their statistical method, adopted by most European
paleodemographers, is refused by American colleagues.
This article offer a critical analysis of diverse methods used,
examines proposed adaptations, and denounces abusive practices. In so
demonstrating the impossibility of attributing an exact age based on any type
of bone characteristic, the authors contribute complementary evidence to
existing methods and pursue their research from a statistical
approach.
In recognizing the imperfections of the anthropological document
it is grounded in, and clearly defining its limits, paleodemography may provide
original information there where traditional demographic methods can not
venture. New methodological approaches should benefit from the important corpus
of data provided by anthropologists.
L’expression de sévères critiques à l’encontre de la
paléodémographie conduit aujourd’hui à faire le point sur les grandes
directions suivies, tant en France qu’à l’étranger, et à signaler les chantiers
méthodologiques en cours. En effet, en délimitant clairement les objectifs et
les marges dans lesquelles s’inscrivent les résultats, le paléodémographe est à
même d’apporter à l’historien des éléments d’information qui ne peuvent être
fournis par les autres sources auxquelles il a accès.
Définition du champ d'étude
La paléodémographie a pour champ d'étude les populations
passées, qui n’ont pas – ou peu – laissé de documents écrits permettant
d'apprécier leurs comportements démographiques. Ses objectifs sont à rapprocher
de ceux de la démographie historique : estimation des caractères démographiques
d'une population sur un plan statique et dynamique, et analyse du rôle joué par
les différentes variables démographiques. La différence entre les deux
disciplines tient plus à la nature des sources considérées qu'aux périodes
étudiées. Nous conviendrons de désigner par
démographie historique
[1] les études qui reposent sur des sources
écrites, dont on peut tirer quelques enseignements démographiques, et par
paléodémographie, celles qui
s'appuient sur des sources matérielles. La paléodémographie s'est développée
dans deux directions : d'une part, l'évaluation du nombre des hommes sur un
territoire donné, et ses variations dans le temps, à partir de vestiges
archéologiques ; d'autre part, l'estimation des paramètres démographiques, à
partir des déterminations de sexe et d'âge effectuées sur les squelettes
humains. Ces deux approches s'appuient sur des sources très différentes et
présentent des biais qui leur sont spécifiques.
Les méthodes d'estimation des effectifs d'une population
peuvent recourir à différents vestiges matériels. Certaines corrèlent la
superficie de l'habitat fouillé à une densité de population en fonction des
stades technico-culturels considérés (travaux de Hassan, 1981, sur les
chasseurs-cueilleurs du Paléolithique). Cependant, cette approche suppose qu'il
y ait analogie entre les modes d'organisation des hommes du Paléolithique et
ceux des chasseurs-cueilleurs actuels (notamment dans la relation nombre
d'habitants/espace occupé).
D'autres méthodes se fondent sur les données archéologiques
recueillies lors de prospections conduites de manière systématique à l'échelle
micro-régionale (Trément, 1999). Ces données sont analysées en fonction des
subdivisions chronologiques, afin de saisir les évolutions régionales du
peuplement ou, plus précisément, la variation du nombre d'habitants au
km2 (Goudineau, 1980 ; Leveau
et al., 1993).
Compte tenu de l'inégale conservation des vestiges et de
problèmes taphonomiques, de la rareté des prospections systématiques et de la
diversité des densités d'occupation, les causes d'erreur sont nombreuses et
variées. La complexité apparaît clairement lorsqu'on voit qu'une même approche
peut conduire à des conclusions diamétralement opposées (ainsi J.-N. Biraben,
1988, voit un important recul de la population au Mésolithique, tandis que
J.-G. Rozoy, 1988, annonce le triplement de la population à la même
époque).
En s'appuyant sur les restes alimentaires, supposés
proportionnels à la fois à la population et à la durée d'occupation du site,
certains auteurs ont tenté d'estimer la population, en tenant compte des
besoins alimentaires quotidiens et de la valeur nutritive des aliments étudiés
(Zvelebil, 1981). Cette estimation est évidemment sujette aux fortes variations
(régionales et diachroniques) de la consommation alimentaire.
D'autres encore se fondent sur les ressources disponibles et,
moyennant une hypothèse à connotation malthusienne (l'écosystème influe
fondamentalement sur la densité de peuplement), estiment la population d'un
territoire donné (Hassan, 1975).
Toutes ces études sur l'organisation et l'évolution spatiale du
peuplement reposent sur des comparaisons ethnologiques, des modèles et des
simulations. Leurs conclusions sont à considérer avec beaucoup de
prudence.
La deuxième grande orientation prise en paléodémographie, pour
estimer des paramètres démographiques, se fonde sur l'analyse
anthropologique
[2]
d’échantillons de populations, représentés par des squelettes. Elle repose sur
le matériel issu de sites funéraires, d'époques et de tailles très diverses,
depuis les premières tombes du Paléolithique jusqu'aux cimetières modernes.
Cette voie de recherche est, elle aussi, pleine de chausse-trappes, sur
lesquelles nous aurons l'occasion de revenir, mais vingt ans de travaux
critiques lui confèrent aujourd'hui quelque crédit. Moyennant certaines
précautions et l'acceptation des limites du document, les résultats obtenus par
les paléodémographes français éclairent, faiblement mais honnêtement, la
démographie des populations qu'on ne peut plus observer aujourd'hui qu'au
travers de leurs ossements
[3].
C'est à cette seconde branche de la paléodémographie que nous
consacrons ce bilan. Une approche démographique de communautés antiques ou
médiévales n'est possible que lorsqu'un certain nombre de conditions sont
réunies. Le paléodémographe est confronté à de nombreuses difficultés, de la
collecte des squelettes à la détermination du sexe et de l'âge au décès, en
passant par les hypothèses contraignantes imposées par le recours à des modèles
de population. Des solutions ont été proposées pour contourner les biais
propres au document, mais elles ne permettent pas toutes de reconstituer la
démographie des vivants à partir de celle des morts.
Les outils du paléodémographe
Les sources
L'approche paléodémographique des populations anciennes
repose sur une source unique : les restes osseux humains. Elle n'est accessible
qu'à partir du moment où existent des pratiques funéraires*
[4] conservatoires (inhumation ou
incinération). Certaines populations ont des pratiques funéraires qui ne
permettent pas la conservation des ossements (abandon, exposition, immersion
des cadavres). La première tâche de l’anthropologue est de déterminer l’âge et
le sexe de sujets représentés uniquement par leur squelette.
Les méthodes de détermination du sexe et de l'âge
Toutes les méthodes proposées reposent sur la comparaison de
critères morphologiques observés, d'une part sur les séries anciennes et,
d'autre part, sur un ensemble de squelettes récents dont le sexe et l'âge au
décès sont connus. Elles postulent que les paramètres biologiques utilisés sont
constants ou varient peu dans le temps.
• La détermination du sexe
L'examen et la mesure de caractères osseux bien définis –
pris le plus souvent sur le bassin et le crâne – permettent de déterminer le
sexe d'un squelette adulte
[5]. La validité des résultats est fonction de l'état de
conservation des squelettes, certains caractères étant sexuellement plus
discriminants que d'autres. Un anthropologue expérimenté peut attribuer un sexe
aux squelettes qu'il étudie avec un risque d'erreur inférieur à 5 %, s'il peut
s'appuyer sur plusieurs caractères – et tout particulièrement sur le bassin –
mais cela suppose un squelette bien conservé. Le risque d'erreur peut atteindre
20 % lorsque le nombre d'indicateurs est limité.
En revanche, il est pratiquement impossible de déterminer
le sexe d'un enfant. Certains critères crâniens et coxaux* permettent une
approche, mais il faut bien reconnaître que la bonne méthode n'a pas encore été
trouvée
[6].
• La détermination de l'âge
Dans un même contexte social, le développement biométrique
diffère peu d'un enfant à l'autre. En revanche, il peut varier lorsque les
conditions sanitaires influent sur la croissance (malnutrition, maladies
infantiles, épidémies…), ce qui rend sensible le choix de la population de
référence
[7].
Inversement, les indicateurs d'âge des adultes sont fondés sur des critères de
vieillissement biologique éminemment variables d'un individu à l'autre. C'est
pourquoi aucun des indicateurs d'âge utilisés pour les adultes ne présente une
bonne corrélation statistique avec l'âge biologique (Tableau 1).
Tab.1
Coefficients de corrélation
entre l'indicateur osseux d'âge et l'âge du sujet
Sutures Col huméral* Col fémoral* Symphyse pubienne
Ostéons Hommes 0,591 0,340 0,564 0,469 - Femmes 0,346 0,442 0,584 0,497 - Sexes
réunis - - - - 0,526-0,720 Source : Bocquet-Appel et Masset, 1982,
326
Dans le cas des enfants, la détermination est relativement
aisée et la précision des résultats est satisfaisante (selon l’âge, l'erreur
moyenne est comprise entre 2 et 36 mois). Le phénomène de croissance implique,
en effet, une succession de transformations morphologiques (osseuses et
dentaires) intervenant à des moments précis et dans un temps court. Il est
possible alors de définir à quel moment de sa croissance l'enfant est décédé
et, ainsi, d'en déduire son âge (tout en restant attentif aux variations dues à
l'état sanitaire)
[8].
Les problèmes posés par l'estimation de l'âge au décès des
adultes ne sont qu'imparfaitement résolus (ils sont d’ailleurs à l'origine
d’une controverse qui sera développée ci-dessous).
Après 25 ans, la synostose* des os du squelette
post-crânien est achevée, mais celle des os du crâne se poursuit jusqu'à plus
de 70 ans. Le premier à proposer un tableau d'estimation de l'âge par les
sutures crâniennes* est H. Welcker, en 1866, suivi par d'autres : P. Broca
(1875) et surtout J. Frederic (1906), dont les travaux ont servi de base au
manuel d'anthropologie de R. Martin (1928), réédité en 1958 avec K. Saller. En
1924, les Américains T.W. Todd et D. Lyon se sont intéressés, eux aussi, à
l'oblitération comme phénomène biologique, mais leurs résultats ne s'appliquent
que médiocrement à une recherche de l'âge
[9]. Ils furent pourtant retenus en 1930 par E.A. Hooton
et en 1937 par H.-V. Vallois qui contribua ainsi à lancer sur une mauvaise voie
les études paléodémographiques françaises, et ce jusque dans les années 1970.
Si d'autres approches, comme l'observation de l'état dentaire ou l'examen
histologique
[10], ont
parfois été prises en compte, l'oblitération des sutures crâniennes a été, et
reste, la méthode la plus utilisée.
Le problème que pose cet indicateur réside dans la médiocre
corrélation (entre 0,47 et 0,67 selon Bocquet-Appel et Masset, 1982) existant
entre le degré de synostose crânienne et l'âge réel du sujet. L'existence
d'erreurs systématiques dans la détermination d'un âge individuel au décès par
l'observation des sutures crâniennes a été dénoncée pour la première fois par
C. Masset en 1971, ce qui l'a conduit à abandonner l'utilisation des âges
individuels au décès dans toute tentative d'approche paléodémographique
[11].
On doit aujourd’hui admettre que la recherche d’autres
indicateurs biologiques n'a pas apporté de solution ; aucun des indicateurs
d’âge envisagés ne présente une bonne corrélation statistique avec l’âge du
sujet. Certains auteurs ont essayé d’améliorer les résultats en utilisant
simultanément plusieurs indicateurs. Ainsi, G. Acsádi et J. Nemeskéri ont
proposé, en 1970, une combinaison de quatre indicateurs : la synostose des
sutures crâniennes – observée sur la face endocrânienne –, les transformations
de la facette symphysaire et l'évolution de l'ostéoporose observée dans le col
huméral* et le col fémoral. C. Theureau, quant à lui, a proposé (1996, 1998) de
pondérer ces mêmes indicateurs, ce qui se justifie étant donné que chaque
indicateur est différemment corrélé à l’âge
[12]. Plus le coefficient de corrélation de l’indicateur
est élevé, plus son poids est élevé.
Deux problèmes restent non résolus : la représentativité de
chaque indicateur n'est pas améliorée et l’état de conservation des squelettes
renvoie bien souvent l’anthropologue devant la contrainte d’un indicateur
unique et sa médiocre corrélation avec l'âge, quel qu'il soit.
L'approche paléodémographique : évolution de la discipline
Les premières tentatives
On peut, avec Claude Masset (1994), faire remonter au
xviie siècle les premiers essais d'analyse
anthropologique à caractère démographique menés à partir de squelettes
archéologiques. En effet, c'est en 1685 que le prévôt de Cocherel tente, avec
le concours d'un barbier-chirurgien, de connaître l'âge et le sexe de vingt
squelettes provenant d'un tumulus découvert sur ses terres. Toutefois, cette
recherche anthropologique reste anecdotique. Elle se perd ensuite et ne reprend
véritablement qu'au xixe siècle mais, cette fois, les objectifs
sont très différents puisque l'anthropologie physique se préoccupe alors
surtout de raciologie en se fondant sur des modèles morphologiques
essentiellement crâniens (Broca, 1875).
Les premières ambitions paléodémographiques, des années 1920 aux
années 1970
En s'appuyant sur les tables tirées des travaux de T.W. Todd
et D. Lyon, E.A. Hooton étudie, en 1930, une population ancienne d'Indiens du
Nouveau Mexique et H.-V. Vallois lance en France, en 1937, des études à
vocation paléodémographique sur des populations préhistoriques et historiques
du vieux continent. Les résultats obtenus sont entachés d'une grande
imprécision en raison d'une mauvaise approximation de l'âge et du sexe des
sujets exhumés mais, aussi, d'une médiocre qualité statistique des échantillons
observés.
Il faut attendre les années 1960 pour que l'on puisse
véritablement parler de recherches en paléodémographie. Une équipe hongroise
(J. Nemeskéri, G. Acsádi et E. Fugedi) se consacre alors entièrement à la
recherche expérimentale et tente de reconstituer la structure démographique de
la population vivante. Ces paléodémographes utilisent comme source les
squelettes inhumés dans les grandes nécropoles médiévales fouillées en Hongrie,
après les avoir répartis par âge et par sexe. Dans ce but, ils portent une
attention toute particulière à la détermination du sexe et de l'âge et
établissent des règles précises destinées à éviter l’intervention de la
subjectivité de l'opérateur. Leurs travaux aboutissent, en 1970, à la
publication du premier « manuel » de paléodémographie :
History of Human Life Span and
Mortality (Acsádi et Nemeskéri, 1970). Dans cet ouvrage, les auteurs
proposent une méthode capable, moyennant des hypothèses de départ assez
contraignantes
[13] de
restituer l'effectif du groupe et ses variations et de nous éclairer sur les
processus de conquête ou d'abandon du sol.
Le miroir aux alouettes (1970-1982)
Après la publication de The
History of Human Life Span and Mortality, un véritable engouement
pour la paléodémographie touche la communauté anthropologique.
Les paléodémographes nord-américains, s'appuyant sur les
progrès (indéniables mais insuffisants) des méthodes de détermination du sexe
et de l'âge réalisés dans les années 1960-1970
[14] s'intéressent aux modélisations et
recourent volontiers aux outils démographiques nouvellement développés pour
exploiter les données démographiques incomplètes (Coale et Demeny, 1966 ;
Brass, 1975 ; ONU, 1982). Ces modèles mathématiques sont ainsi repris par des
anthropologues (au sens anglo-saxon du terme, cf. note 2), qui les adaptent à
des populations contemporaines qu'ils définissent eux-mêmes comme « de petites
populations, sans écriture et avec un comput du temps différent de l'occidental
» (Howell, 1973, 249) et « problématiques démographiquement parlant » (Gage et
Leslie, 1989, 20). Les travaux d’A.C. Swedlung (1975), de R. Ward et K. Weiss
(1976) préfigurent les études paléodémographiques de la fin des années
1970.
En effet, les paléodémographes vont concentrer leurs efforts
sur la mise au point de tables de mortalité (Angel, 1972 ; Weiss, 1973 ;
Armelagos et Swedlung, 1976 ; Buikstra et Konigsberg, 1985), point de départ
pour la reconstitution de certains paramètres démographiques des populations
archéologiques. Cependant, ils négligent la critique interne des données sur
lesquelles ils bâtissent leurs modèles, et plus spécialement la détermination
des âges individuels au décès. Malgré les mises en garde d’un démographe
(Henry, 1954), d’un historien-démographe (Peterson, 1975) et d’anthropologues
(Masset, 1971, 1973b, 1976b, 1982 ; Bocquet-Appel, 1977), ces modèles «
anthropo-paléodémographiques » vont être utilisés dans de nombreuses analyses.
Combinés aux possibilités nouvelles de l’informatique, ils vont servir de base
à des simulations démographiques (Howell, 1976 ; Howell et Lehotay, 1978), dont
les résultats restent sujets à caution en raison de l’inaccessibilité même des
paramètres d’entrée : structure de population, loi de mortalité* et taux de
fécondité par âge sont matériellement impossibles à connaître sur des
populations archéologiques
[15]. La plus grande prudence est de rigueur face à des
simulations fondées sur des lois de mortalité biaisées et sur des modèles de
fécondité empruntés aux anthropologues (Weiss, 1973 ; Campbell et Wood,
1988).
La publication des résultats du site de Libben
[16] (Lovejoy
et al., 1977), fleuron de la
paléodémographie américaine, met d’ailleurs cruellement en évidence la
divergence fondamentale de ces résultats avec les acquis de la
démographie.
Le tournant méthodologique : l'école française à partir des
années 1970
Dans le même temps, en France, la recherche en
paléodémographie est marquée par les travaux de J.-N. Biraben (1969 et 1971),
C. Masset (à partir de 1971) et de J.-P. Bocquet-Appel (à partir de 1977). Le
grand tournant repose sur la démonstration faite par C. Masset, dès 1971, que
l'on ne peut pas entreprendre une approche paléodémographique en se fondant sur
l'âge individuel au décès déterminé à partir du squelette, du fait de
l'imprécision de son calcul. Tout en dénonçant cet écueil, il démontre qu'il
est possible, pour une population d’adultes, de répartir les décès par classe
d’âges et il propose une méthode pour y parvenir (voir la description de la
méthode des « vecteurs de probabilités »).
Une autre voie d'approche, proposée en 1977 par J.-P.
Bocquet-Appel et C. Masset, a consisté à définir certaines caractéristiques
démographiques d'une population au moyen d’« estimateurs paléodémographiques
».
Une longue polémique transatlantique (1982-1992)
Les doutes sur la fiabilité des indicateurs d'âge exprimés
par J.-P. Bocquet-Appel et C. Masset (1982) ont soulevé une violente
controverse et conduit à une fracture dans les recherches paléodémographiques.
Outre le problème de l'âge au décès, les anthropologues nord-américains ont
longtemps refusé d'admettre que leurs études pouvaient être gravement biaisées
par l'influence de la composition par âge des populations de référence
(lesquelles, de plus, varient d'un anthropologue à l'autre) et que l'attraction
de la moyenne avait pour effet d'amputer les séries des sujets les plus âgés.
Chaque école a poursuivi sa voie et, outre-Atlantique, les travaux utilisant
des modèles de populations et des simulations établies sur des déterminations
tronquées ont continué à voir le jour (Sattenfield et Harpending, 1983 ;
Buikstra et al., 1986 ; Corruccini
et al., 1989).
Les échanges se sont longtemps soldés par un dialogue de
sourds qu'on ne peut imputer à un obstacle linguistique. Du côté américain,
certains ont défendu l’idée que les courbes démographiques générées par les
données anthropologiques étaient significatives (Van Gerven et Armelagos, 1983
; Greene et Van Gerven, 1986 ; Piontek et Weber, 1990). D'autres (Buikstra et
Konigsberg, 1985), tout en reconnaissant qu'il pouvait y avoir une
sous-représentation des personnes âgées, ont soutenu que, globalement, les
calculs des quotients de mortalité des adultes apportaient une réelle
information démographique. Constatant que ces courbes de mortalité (Figure 1)
sortaient des schémas établis par les historiens-démographes et confirmés par
les ethnologues, les paléodémographes français ont estimé que les variations
étaient dues aux erreurs de détermination de l'âge et aux biais des données
archéologiques (Masset, 1982 ; Bocquet-Appel, 1985, 1986 ; Masset et Parzysz,
1985). Cette objection ne fut pas retenue par les Américains qui pensaient que
ces variations étaient dues, pour partie certes, aux techniques de
détermination de l'âge, mais aussi à la mortalité ancienne, qui est la grande
inconnue (Buikstra et Konigsberg, 1985).
Fig. 1
Comparaison de tables de
mortalité issues de données archéologiques, ethnologiques et
statistiques
Les courbes de mortalité établies pour les populations de
l’époque moderne (exemple de la Suède, 1755 : Dupâquier, 1977) sont très
proches de celles obtenues pour les populations actuelles de
chasseurs-cueilleurs (exemple des Peul Bandé du Sénégal : Pison, 1989). Malgré
le sous-enregistrement des décès d’enfants et les biais dus à la déclaration
d’âge des adultes, les deux séries de quotients de mortalité présentent
d’indéniables similitudes. Il n’en va pas de même pour les courbes de mortalité
directement calculées sur des données ostéologiques (exemple du site de Libben,
Ohio : Lovejoy, 1985). Leur profil diverge nettement, traduisant moins la
spécificité de la mortalité aux époques anciennes que des erreurs systématiques
dans la détermination du sexe et de l’âge au décès des squelettes.
Il a fallu attendre 1992 pour que les deux principales causes
d'erreur dénoncées par C. Masset et J.-P. Bocquet-Appel soient reconnues par
L.W. Konigsberg et S.R. Frankenberg. Depuis, un consensus se dégage pour
redéfinir la paléodémographie dans les limites de ce que peuvent apporter le
document archéologique et les techniques anthropologiques
[17].
Les écueils à contourner et les hypothèses fortes qu’ils
sous-tendent
La non-exhaustivité des sources
La paléodémographie dépend pour partie de la fouille de sites
funéraires qui peuvent être de taille et de nature très différentes. L'étude de
ces sites entre dans le cadre d'opérations archéologiques programmées ou de
sauvetage. Dans le meilleur des cas, la fouille du site est exhaustive, mais
elle est le plus souvent partielle.
Pour avoir une idée exacte de la population qui vivait
alentour, il faudrait pouvoir connaître tous les cimetières contemporains
susceptibles d'avoir été utilisés par les habitants de la région concernée, ce
qui supposerait :
- que ces sites soient conservés ;
- qu'ils soient repérés par les archéologues ;
- qu'ils soient fouillés ;
- que l'étude anthropologique puisse être faite.
L'expérience montre que ces conditions ne sont jamais
remplies, plaçant de facto
l'anthropologue-paléodémographe devant des problèmes de représentativité de
l'échantillon exhumé.
La représentativité de l'échantillon
Il n'est pas sans intérêt d’estimer la représentativité de
l'échantillon de squelettes au regard de la population supposée avoir utilisé
le cimetière, tant du point de vue de la population qu'on s'attend à y trouver
(la population inhumée), que de la population utilisatrice du cimetière (la
population « inhumante »).
Pour restituer la population vivante, les paléodémographes
ont longtemps fait l’hypothèse – subordonnée au respect des clauses édictées
par G. Acsádi et J. Nemeskéri (en 1957 puis 1970) – que leur population de
squelettes était représentative de la communauté utilisatrice du cimetière.
Plus récemment, d’autres ont cherché à retrouver la « population naturelle » à
partir de la population inhumée, corrigeant ici et là les biais les plus
criants, et postulant du même coup qu'il n'y en avait pas d'autres (Buchet,
1978 ; Simon, 1982 ; Sansilbano-Collilieux, 1994 ; Sellier, 1995, 1997 ;
Murail, 1997).
En fait, des facteurs sociaux et biochimiques
[18] perturbent l'image que
l'on a de cette population, tant sous l'angle de l'effectif que sous celui de
la structure de la population. En effet, les pratiques funéraires en usage
conduisent souvent à une sélection à l'inhumation, en fonction de l'âge, du
sexe ou de la catégorie sociale (comme les inhumations dans les églises,
réservées en grande majorité aux hommes des classes les plus favorisées). De
même, la conservation différentielle des os (due à l'érosion naturelle des
sols, aux labours, à la dissolution chimique, à la réfection du cimetière…)
peut réduire à une faible proportion le nombre de squelettes suffisamment bien
conservés pour faire l'objet d'une détermination du sexe et de l’âge.
• La représentativité liée aux effectifs
Les problèmes liés aux effectifs ne sont pas sans incidence
sur la validité de l'étude (Bocquet-Appel, 1985). En effet, il est difficile de
dégager une tendance générale à partir d’un trop petit nombre de squelettes (ce
qui est le cas le plus fréquent en paléodémographie), car elle est masquée par
la dispersion des caractères individuels.
Il arrive ainsi qu’on conclut à d'importants changements
dans la mortalité, d’un site à un autre ou d’une époque à une autre, alors que
ces changements ne sont en fait que le reflet des variations aléatoires
affectant le petit nombre de squelettes observés. La précision du résultat
dépend donc étroitement de la précision de la méthode employée, mais aussi de
l’effectif considéré. Il est donc important de préciser les limites
statistiques des résultats obtenus (tests de validité, calcul de l’intervalle
de confiance, etc.).
Même dans des circonstances archéologiques exceptionnelles,
on n’est jamais certain que la part mise au jour soit significativement
représentative de la population inhumée. De rapides calculs montrent, par
exemple, qu’on retrouve à peine 50 % de la population attendue dans le
cimetière médiéval rural de Frénouville, Calvados
[19], pour les
vie-
viie siècles, bien que l'espace funéraire
ait été fouillé intégralement (Buchet, 1978).
L’étude d’un cimetière urbain, même récent, ne donne pas un
meilleur rendement. Ainsi, la fouille d'un secteur du vieux cimetière
d’Antibes, correspondant à la période 1877-1897 et couvrant environ 10 % de la
surface totale du cimetière (Buchet, Séguy, 1999), a livré 182 squelettes, qui
ne représentent que 5 % des 3 558 décès enregistrés dans le même laps de temps,
à Antibes. De plus, seuls 87 squelettes sont paléodémographiquement
exploitables (c’est-à-dire qu’on a pu déterminer le sexe et l’âge au décès de
ces individus), ce qui équivaut à environ 2 % des inhumations enregistrées
(Figure 2).
Fig. 2
Représentativité de
l’échantillon : l’exemple du cimetière d’Antibes (Alpes-Maritimes,
xixe siècle)
La population de la ville d'Antibes, pour la fin du
xixe siècle, est connue avec précision
grâce aux recensements régulièrement organisés. Les décès, enregistrés durant
la période d'activité du cimetière étudié, ont été décomptés et répartis par
âge et par sexe. On estime que la population inhumée correspond peu ou prou au
nombre de décès enregistrés. La partie fouillée du cimetière a livré 182
squelettes, dont seuls 87 ont pu être paléodémographiquement définis (sexe et
âge estimés).
• La représentativité suivant les structures de
population
Face à un échantillon si réduit, on ne peut manquer de se
poser la question de sa représentativité. Pour l’apprécier, il faut examiner si
toutes les composantes de la population mère (par sexe et par classe d’âges)
sont correctement représentées ; ce qui peut être difficile, si on ne connaît
ni la population dont il est issu, ni la manière dont il s'est constitué.
Ainsi, lorsqu'il y a plusieurs zones d'inhumation (et/ou d'incinération) dans
une nécropole fouillée partiellement, les squelettes exhumés ne concernent
qu'un sous-ensemble qui n’est pas nécessairement représentatif de la population
inhumée. L’âge, le sexe, le milieu social du défunt jouent un rôle dans
l’élection de sa sépulture, l'un des cas les plus connus est la
sous-représentation quasi systématique des 0-4 ans (Cf. infra). Or, la structure de la population «
inhumante » a une grande influence sur la répartition des décès par âge (Figure
3). Le risque est alors grand d’interpréter comme une modification des
conditions sanitaires, ce qui peut n’être que la traduction d’un recrutement
spécifique de la population analysée. Malgré tout, l’échantillon
paléodémographique n'est pas sans lien avec la population-mère. D'une part, il
reflète ce que les vivants montrent d'eux-mêmes à travers leur représentation
de la mort et la présentation de leurs défunts. D'autre part, il livre des
informations ténues, voire brouillées par les pratiques funéraires, sur
certaines de ses particularités démographiques. Cependant on ne saurait trop
insister sur les précautions qu’il y a lieu de prendre lorsque l’on veut
appréhender la population vivante à travers les restes osseux de quelques-uns
de ses membres.
Fig. 3
Influence de la structure de
la population sur la répartition des décès par âge
La distribution des âges au décès diffère radicalement
d’une population à l’autre, bien qu’on les ait soumises toutes deux au même
régime de mortalité (ici, celui de la France de 1750. Blayo, 1975). C'est que
le nombre de personnes susceptibles de décéder entre deux âges est radicalement
différent d'une structure de population à l'autre.
Les problèmes liés aux méthodes de détermination de l'âge et du
sexe
• Les problèmes liés au choix des collections de
référence
La mise au point des méthodes implique le recours à des
collections ostéologiques actuelles. Elles sont appliquées ensuite à des séries
de squelettes anciens. Les paléodémographes, conscients de la fragilité de
l’hypothèse d’uniformité biologique qui soustend leurs travaux, n’ont pas
manqué de s’interroger sur les conséquences qu’aurait une évolution des
marqueurs biologiques au cours des siècles. Ainsi, par exemple, si
l’oblitération des sutures crâniennes n’intervient pas, dans la population
archéologique, à la même vitesse que dans la population de référence, cela peut
entraîner des écarts importants entre les âges estimés et les âges
réels.
Bien qu’ils soupçonnent la possibilité d’une dérive
séculaire des indicateurs biologiques d’âge (par exemple, la dérive de la
synostose des sutures crâniennes : Masset, 1982 ; Bocquet-Appel et Masset, 1995
; Simon, 1983, 1987 ; Molleson et Cox, 1992-1993)
[20], les anthropologues sont conduits à la
négliger, faute de pouvoir la mesurer, tout en espérant que les éventuelles
divergences ne soient pas trop profondes.
• Les principales causes d’erreurs dans la détermination de
l’âge et du sexe
Dès 1971, C. Masset dénonçait et démontait les principales
causes d'erreurs systématiques dans les déterminations du sexe et de l'âge des
inhumés. Six causes d'erreurs systématiques ont ainsi été décelées (Masset,
1971, 1973a et b, 1982, 1995), responsables notamment de l'image erronée d'une
surmortalité féminine
[21] entre 18 et 29 ans et d'une quasi-absence de
personnes âgées. On trouvera récapitulées dans le tableau 2 les erreurs les
plus fréquemment rencontrées dans la littérature anthropologique, les effets
qu’elles induisent et les solutions qui ont été proposées par C. Masset
(Bocquet-Appel, Masset 1977 ; Masset, 1982).
Tab. 2
Les principales causes
d'erreurs dans la détermination de l'âge et du sexe : leurs effets et les
réponses apportées
Nature des « pièges » Effets induits Conséquences
Réponses apportées par C. Masset et J.-P. Bocquet-Appel a) Les pièges
taphonomiques : - Conservation différentielle des os dans la terre La structure
de l'os adulte est plus résistante à la dégradation biochimique que celle des
os d'enfants ou de vieillards. Légère surestimation des jeunes adultes et
sous-représentation des très jeunes enfants et des décédés âgés (Masset, 1973b
; Henry, 1954, 273). Méthode des estimateurs. Elle permet de s'affranchir à la
fois des erreurs dans la détermination de l'âge des adultes et de la
sous-représentation des très jeunes enfants. b) Les pièges biologiques : 1-
Dimorphisme sexuel Le processus d'oblitération des sutures crâniennes est plus
lent chez la femme que chez l'homme, surtout pour les jeunes adultes (phénomène
resté longtemps ignoré des anthropologues). Appliquer à des squelettes féminins
un schéma de synostose des sutures crâniennes établi à partir d'échantillons
masculins conduit à sous-estimer fortement leur âge au décès et à gonfler
exagérément les classes d'âges féminines 18-29 ans. C. Masset a établi des
tables de synostose endocrânienne et exo-crânienne pour chaque sexe* 2- Dérive
séculaire des sutures crâniennes La synostose des sutures crâniennes des sujets
anciens est moins rapide que celle constatée dans la population de référence.
Sous-estimation de l'âge au décès des individus inhumés. Pas de solution pour
l’heure. 3- Composition par sexe et par âge de la population de référence L’âge
moyen des crânes de même état sutural est très dépendant de la structure par
sexe et par âge de la population en référence. Impossibilité de comparer des
populations de cimetières, si les déterminations par sexe et par âge n'ont pas
pour base la même population de référence (précaution le plus souvent négligée
chez les anthropologues américains). Recours à une population de référence «
standardisée », où toutes les classes d'âges ont un effectif proportionnel à
leur durée (Masset, 1982). c) Les pièges statistiques : 1- Erreurs sur les
régressions : Le lien entre âge au décès et indicateur d'âge est de nature
biologique (processus de sénescence). On peut calculer la relation statistique
qui lie un ensemble de crânes d'un âge donné à l'état sutural moyen
correspondant mais l'inverse n'est pas vrai. L'âge ne dépend pas de l'état des
sutures crâniennes (ni de tout autre indicateur d'âge). Toute proposition
établie à partir de cette régression est nécessairement fausse. Pour passer
d’un état sutural donné à un âge moyen, il est donc nécessaire de calculer une
autre régression (méthode des vecteurs de probabilités). 2- Attraction de la
moyenne L’âge individuel estimé avec une fourchette (de l'ordre d'une dizaine
d'années), qui tend à être négligée quand on totalise les individus (on a
longtemps supposé que les erreurs en plus ou en moins s'annulaient entre
elles). Négliger cette fourchette conduit à une surestimation des âges moyens
au détriment des plus âgés et des plus jeunes (ce qui explique l'absence de
vieillards dans les études paléodémographiques les plus anciennes). Utilisation
d'une matrice attribuant à chaque squelette une probabilité d'appartenir à
chacune des classes d'âges définies, en fonction de son stade sutural. C'est le
principe des vecteurs de probabilités. * Cette méthode a été adoptée par la
plupart des anthropologues français, mais l'utilisation de tables de
corrélation entre stade sutural et âge "unisexe" est encore fréquente, telles
celle de T.W. Todd et D. Lyon (1924 et 1925) dans les pays anglo-saxons, ou
celle de J. Némeskéri pour l'Europe de l'Est.
Les hypothèses sous-jacentes en paléodémographie
Toute la difficulté de l’exercice en paléodémographie
consiste à essayer de comprendre la population telle qu'elle était, au moment
où les individus qui la composent formaient un groupe dynamique, dont le
mouvement était rythmé par les naissances et les décès, voire les migrations,
alors qu'on ne dispose, au mieux, que des restes osseux de ceux qui sont morts.
Dans cette situation, calculer des quotients de mortalité est impossible, faute
de connaître le nombre de personnes soumises au risque de mourir entre deux
âges donnés. Sans la composition par sexe et par âge de la population étudiée,
la plupart des mesures démographiques sont inaccessibles, à moins de recourir à
un artifice et d'utiliser la théorie des populations stables
[22].
• Le recours aux modèles de populations
Les modèles développés par les démographes permettent de
suivre la dynamique des populations et de mettre en lumière ce qui relève,
d’une part, de la composition par sexe et par âge de la population et, d’autre
part, de ses comportements démographiques (lois de mortalité, de fécondité,
voire de migrations). Ils trouvent des applications pratiques lorsqu’il s’agit
de travailler sur des données incomplètes ou lacunaires. Par exemple, si l’on
connaît la composition de la population, il est possible, en ayant recours aux
modèles de populations, d’accéder aux principaux indicateurs démographiques :
taux de natalité, taux de mortalité, espérance de vie, en tenant compte du taux
d’accroissement, réel ou estimé. Ces modèles sont donc très attractifs pour les
paléodémographes qui peuvent ainsi, partant de la distribution observée des
décès par âge, aborder la dynamique des populations archéo-logiques (Lovejoy
et al., 1985 ; Corruci
et al., 1989). Mais les conclusions
auxquelles ils aboutissent varient grandement en fonction des hypothèses de
départ et du degré de complexité qu’on veut bien accorder aux phénomènes
démographiques.
Depuis Acsádi et Nemeskéri, en 1970, Bocquet-Appel et
Masset, en 1977, l'hypothèse d’une population à croissance nulle (population
dite « stationnaire »
[23]) est admise par la plupart des paléodémographes qui
considèrent que, sur de longues périodes d'utilisation d’une nécropole
(plusieurs générations, voire plusieurs siècles), les mécanismes de régulation
des populations traditionnelles ont dû maintenir un niveau de croissance proche
de zéro. Dans cette situation, la répartition par sexe et par âge de la
population inhumée est identique à la structure de la population vivante. Il
devient dès lors simple de calculer les différents paramètres démographiques
qui correspondent à la population théorique associée à la table ainsi
établie.
Mais, dans la réalité, une telle hypothèse est
difficilement défendable, car très éloignée des conditions de vie des
populations « préjennériennes » (selon l'expression de C. Masset),
régulièrement frappées par des crises de mortalité qui mettaient à l'épreuve
leur capacité de récupération. Le modèle dynamique, proposé par J.-N. Biraben
(1969), d'une croissance modérée, perturbée de temps à autre par des crises de
mortalité, est certainement plus proche des réalités de l'ancien régime
démographique. Par ailleurs, considérer la population comme stationnaire sur la
longue durée, revient à se priver de toute approche dynamique et à figer
l'étude du site dans une image « moyenne », sans prise avec la réalité et ses
accidents. De plus, considérer la population comme stationnaire alors qu'elle
ne l'est pas, introduit des biais sévères dans les résultats. C'est pourquoi,
assez rapidement, certains auteurs ont développé des modèles de mortalité qui
prennent en compte un taux d'accroissement.
L'hypothèse d'une population à croissance constante
(positive ou négative), implique de recourir aux propriétés des populations
stables
[24]. Mais
reste, pour les paléodémographes, la difficulté de déterminer ce taux de
croissance, en l'absence de paramètres archéologiques fiables
[25]. La solution fut, pour
certains auteurs, d’établir des schémas de mortalité prenant en compte une
sélection de taux de croissance (Bennett, 1973 ; Weiss, 1973 ; Valkovics, 1982
; Sattenfiel et Harpending, 1983 ; Johannson et Horowitz, 1986). C. Masset et
ses collègues (Bocquet-Appel et Masset, 1977 ; Masset et Parzysz, 1985 ;
Bocquet-Appel et Masset, 1996) ont également intégré dans leurs « estimateurs »
(cf.
infra) des taux d'accroissement,
bien que leur mesure et leur signification restent difficilement appréciables à
partir des restes osseux.
Il ne faut cependant pas perdre de vue que les populations
stables sont, elles aussi, virtuelles, car le taux de croissance est rarement
constant, sur une assez longue période, pour permettre à une population
d’atteindre sa forme « stable ». La théorie des populations stables
(Bourgeois-Pichat, 1966) trouve aussi ses limites dans les groupes humains de
petite taille (quelques centaines d’individus), où les fluctuations aléatoires
altèrent les conclusions. Il en va de même lorsque la séquence chronologique
observée est trop brève (quelques dizaines d’années) : la dynamique de la
population, trop soumise aux aléas du court terme, n’a pas pu atteindre sa
forme « stable ».
L’hypothèse d’une population soumise à des mouvements
migratoires : compte tenu de la complexité induite par les phénomènes
migratoires, la plupart des paléodémographes ont supposé leurs populations
fermées. Mais, comme les précédentes, cette hypothèse est difficilement
défendable au regard des faits historiques (Piasecki, 1985), on ne peut ignorer
« les Grandes Migrations » ou les échanges ville/campagne.
• Le choix délicat d’un modèle de mortalité
Pour suivre l’évolution sanitaire des populations, on a,
pendant longtemps, et parfois encore aujourd’hui, accordé une importance
primordiale à la mesure de la mortalité (principalement à travers la mesure de
ses indices synthétiques que sont l’âge moyen au décès et l’espérance de vie à
la naissance). Toutefois, la répartition par âge des décédés résulte à la fois
de la structure par âge de la population vivante (elle-même modelée par le jeu
de la fécondité, de la mortalité et des éventuels flux migratoires), et de la
loi de mortalité. En l’absence de crise de mortalité aiguë (épidémie, guerre,
famine), c’est la fécondité qui influe le plus sur la pyramide des âges, et
donc sur le nombre de personnes susceptibles de mourir entre deux âges
[26]. Cette focalisation sur
la mortalité tient au matériau même de l’étude : les restes des décédés. Les
paléodémographes disposent en outre, avec les tables-types de mortalité,
d’outils commodes pour « faire parler les morts ». En effet, les tables-types
de mortalité permettent de faire le lien entre une répartition par âge au décès
observée et les paramètres vitaux de la population théorique associée. Il
existe plusieurs modèles de mortalité, et le recours à l’un ou l’autre n’est
pas innocent.
Dans les années 1970, les modèles établis par G. Acsádi et
J. Nemeskéri (1970), ou par Weiss (1973), avaient la faveur des chercheurs.
Mais, directement bâties sur les données anthropologiques, ces tables sont
entachées des erreurs dénoncées ci-dessus dans la détermination du sexe et de
l’âge des squelettes. Seuls quelques irréductibles ont longtemps continué d’y
recourir (Lovejoy
et al., 1985 ;
Corruccini
et al., 1989). D’autres
préfèrent utiliser les tables-types contemporaines (telles que celles de Coale
et Demeny, 1966 ; Coale, Demeny
et
al., 1983 ; ou de Ledermann, 1969) pour corriger les biais de
l’échantillon anthropologique (Sellier, 1995, 1996) ou pour aborder la
fécondité des populations inhumées
[27]. Cependant, l'utilisation de ces modèles de
mortalité suppose qu’il y ait continuité des comportements démographiques (en
particulier de la loi de mortalité) de la préhistoire à n
os jours et que les tables-types
contemporaines rendent compte de tous les schémas de mortalité possibles (tant
dans l’espace que dans le temps).
C. Masset et J.-P. Bocquet-Appel ont vu, dès 1977, que ces
modèles de mortalité étaient impropres à rendre compte des spécificités de la
mortalité des populations préindustrielles. Depuis, la démographie
anthropologique (Howell, 1979 ; Robert-Lamblin, 1983, 1986 ; Pison, 1989), et
de récents travaux en démographie historique (Woods, 1993 ; Wrigley, Schofield
et al., 1997) ont corroboré ce fait.
En dépit de la disparité de leurs genres de vie, toutes les populations non
dépourvues de connaissances médicales mais pratiquant peu l'hygiène et vivant
antérieurement à la vaccination présentent des structures démographiques assez
proches : un quotient de mortalité infantile* de l’ordre de 200 à 300 ‰, une
espérance de vie à la naissance de 25 à 30 ans, une espérance de vie à 20 ans
de 35 ans environ.
Partant de cette observation, C. Masset et J.-P.
Bocquet-Appel ont cherché à caractériser la mortalité des populations
préjennériennes à l’aide de deux valeurs : l’indice de juvénilité (les décédés
de 5 à 14 ans rapportés aux décédés de 20 ans et plus, noté par convention :
D
5-14/D
20-ω.) supérieur ou égal à 0,100 et le
rapport des décédés de 5 à 9 ans sur les décédés de 10 à 14 ans (noté :
D
5-9/D
10-14) généralement supérieur à 2. Ils
ont ensuite retenu, parmi l’ensemble des tables de mortalité disponibles en
1977 pour la population mondiale, celles qui répondaient à ces critères
(populations au mode de vie relativement archaïque, de Genève en 1625 au
Nicaragua de 1940). Une fois éliminées les tables qui présentaient des
anomalies criantes, les auteurs disposaient d’un échantillon de 40
tables
[28], sur
lesquelles ils ont établi les corrélations statistiques reliant l’indice de
juvénilité à certains paramètres démographiques (espérance de vie à la
naissance, quotient de mortalité infantile et quotient de mortalité entre 0 et
5 ans). L'indice de juvénilité est apparu suffisamment bien corrélé à
l'espérance de vie et aux premiers quotients de mortalité
[29], pour que C. Masset et J.-P.
Bocquet-Appel publient, en 1977, les équations de régression, appelées «
estimateurs paléodémographiques » et notées : ê
0 ;
1q
0 ;
5q
0
(cf.
infra).
C. Masset et J.-P. Bocquet-Appel ont supposé que ces
liaisons pouvaient être extrapolées aux époques antérieures, compte tenu d’une
certaine permanence des contraintes qui régulent le dynamisme des groupes
humains et tendent à un équilibre entre natalité et mortalité (Dupâquier, 1972
; Bideau, 1983).
Aucun des modèles de mortalité proposés n’est parfait.
L’utilisation d’un modèle de mortalité inapproprié peut entraîner des biais
importants dans l’interprétation des résultats. Devant les risques majeurs de
distorsion, certains auteurs (Pennington, 1996) ont préféré recourir au modèle
des logits (Brass, 1975 ; amélioré par Ewbank et
al., 1983), dont l’avantage substantiel est de laisser le choix de
la table de mortalité de référence ; on peut ainsi estimer les données
manquantes à partir du modèle le plus adapté aux données observées. D'autres,
comme T. Gage (1988, 1989), ont utilisé des modèles mathématiques, afin de
supprimer les fluctuations aléatoires des petits échantillons sans avoir besoin
de choisir préalablement un modèle de mortalité de référence (Cf. infra).
Les solutions proposées : présentation, limites et
utilisations
La population de référence « standardisée »
• Présentation
Pour éviter que la structure propre à la « population de
référence » utilisée ne s'impose à la population étudiée, C. Masset (1982) a
imaginé de « standardiser » sa collection de référence
[30] en affectant à chaque classe d’âges le
même nombre d’individus, proportionnellement au nombre d’années couvertes
(ainsi, la première et la dernière classe d’âges couvrent respectivement 12 et
4 ans, tandis que toutes les autres sont décennales). Pour cela, il a
aléatoirement généré des individus fictifs, qui présentent les mêmes
caractéristiques suturales que les individus présents dans le groupe
d’âges.
• Utilisations
Avec cette collection de comparaison, les anthropologues
disposent, pour la détermination de l'âge des individus qu’ils étudient, d’une
population de référence à la fois commune à tous et présumée sans biais puisque
sans structure propre (l'histogramme est plat).
• Adaptations
Pour étudier la population archéologique de Tours, C.
Theureau (1996, 1998) a tout d'abord choisi d'utiliser, comme population de
référence, la population standardisée définie par C. Masset. Toutefois, les
anomalies qu'il a observées entre ses résultats et les données fournies par les
registres paroissiaux l'ont amené à reconsidérer la question. Il a ainsi décelé
que les résultats étaient influencés, non seulement par la distribution par âge
de la population de référence (ce que C. Masset avait déjà noté), mais aussi
par la distribution par stade d’évolution des indicateurs biologiques.
Pour réunir un effectif suffisant en vue de constituer une
nouvelle population de référence, ayant un même effectif par classe d’âges et
un même effectif par stade, C. Theureau a dû colliger les données de deux
collections de comparaison : l’une hongroise (Nemeskéri, Harsányi, 1958 ;
Acsádi, Nemeskéri, 1970) et l’autre portugaise (Bocquet-Appel
et al., 1978 ; Masset, 1982).
• Limites
Ces méthodes supposent, elles aussi, le principe
d'uniformité des caractéristiques biologiques de l'homme dans le temps. Elles
trouvent donc leurs limites si les processus de synostose crânienne varient
fortement d'une époque à l'autre (problème non résolu de la possible dérive
séculaire, cf. supra).
La méthode des « vecteurs de probabilités »
• Présentation
Cette méthode, présentée par C. Masset en 1982, permet de
calculer, non pas les âges individuels des sujets, mais la probable
distribution par classe d’âges au décès de la population. La première opération
consiste à calculer, pour chaque individu, un degré moyen de synostose
crânienne puis, à partir de ce calcul, à effectuer un classement selon sept «
stades de maturité » définis par l'auteur. Une matrice de probabilités (les
vecteurs de probabilités) permet d'obtenir, à partir de cette répartition par
stade, une structure de la population inhumée par classe d’âges
décennale.
Le résultat présenté sous forme d'histogramme donne une
image aplatie (surtout aux âges jeunes et adultes) de ce que
pouvait être la répartition par âge au
décès de la population étudiée. C'est un compromis entre l'image totalement
plate de la population de référence « standardisée » et la vraie répartition
qui reste inaccessible, à moins de connaître, à l'avance, la loi de mortalité
de la population étudiée
[31].
• Utilisations
Bien que la thèse de C. Masset n'ait pas été publiée
[32], ses propositions ont été
reprises par la plupart des anthropologues de langue française, dans leurs
études de sites. Ainsi, la première application porte sur la nécropole de
Sézegnin (Suisse), elle a été proposée par C. Simon en 1982 puis reprise en
1987. En 1989, J. Blondiaux a étudié cinq populations du nord de la Gaule et,
en 1998, L. Buchet a proposé une synthèse portant sur dix-huit populations
issues principalement de sites des régions Nord, Basse-Normandie et
Rhône-Alpes.
• Adaptations
Le principe de la matrice de probabilités a été adapté par
Langenscheidt (1985) à la symphyse pubienne* et par Bergot et Bocquet (1976)
aux têtes fémorales et humérales. C. Theureau (1998) l’a appliqué à quatre
indicateurs d’âges (synostose des sutures endocrâniennes, modifications de la
symphyse pubienne, degré de minéralisation des extrémités proximales du fémur
et de l'humérus) qu’il propose d’utiliser simultanément tout en leur affectant
un poids différent.
• Utilisations abusives
Une erreur consiste à utiliser cette méthode pour
construire la table de mortalité de la population inhumée, en appliquant la
méthode dite « de Halley »
[33] (Guillon, 1998). En effet, on associe alors, à tort,
probabilité de répartition et
répartition vraie des décédés adultes
par classe d'âges.
La matrice des vecteurs de probabilités est une matrice de
fréquences, naturellement assortie d’une marge d’erreur (exprimée par
l'écart-type, tableau 3) liée à l’inégale distribution des individus répartis
par stade de synostose et par âge. De ce fait, pour un même site, il est
possible d’obtenir différentes distributions par classe d’âges.
Tab. 3
Écart-type des vecteurs de
probabilités (sutures exocrâniennes-sexes réunis)
Stade synostose 18-29 30-39 40-49 50-59 60-69 70-79 80
ans + Stade I 39,43 +/- 4,40 16,38 +/- 3,33 18,39 +/- 3,49 11,33 +/- 2,85 1,45
+/- 1,08 10,84 +/- 2,80 2,17 +/- 1,31 Stade II 50,79 +/- 3,67 15,61 +/- 2,66
15,02 +/- 2,62 9,19 +/- 2,12 6,95 +/- 1,87 0,96 +/- 0,72 1,44 +/- 0,87 Stade
III 26,27 +/- 5,03 31,03 +/- 5,29 18,16 +/- 4,40 13,00 +/- 3,84 5,79 +/- 2,67
2,32 +/- 1,72 3,47 +/- 2,09 Stade IV 21,30 +/- 4,67 25,01 +/- 4,94 21,55 +/-
4,69 14,24 +/- 3,99 8,73 +/- 3,22 9,23 +/- 3,30 0,00 +/- 0,00 Stade V 12,25 +/-
3,55 24,15 +/- 4,63 18,37 +/- 4,19 12,02 +/- 3,52 10,98 +/- 3,38 15,02 +/- 3,86
7,27 +/- 2,81 Stade VI 8,99 +/- 1,31 13,23 +/- 1,55 15,68 +/- 1,67 15,97 +/-
1,68 14,55 +/- 1,62 19,97 +/- 1,83 11,61 +/- 1,47 Stade VII 5,42 +/- 1,14 8,93
+/- 1,44 10,11 +/- 1,52 18,64 +/- 1,97 27,31 +/- 2,25 20,31 +/- 2,03 9,26 +/-
1,46
Si, à une répartition des décédés par classe d'âges est
associée une seule table de mortalité
et une seule structure de population
(population théorique stationnaire associée), une probabilité de répartition
des décédés par classe d'âges recouvre plusieurs tables de mortalité, issues des
différentes possibilités. Ces tables peuvent se révéler fort différentes, et
rien n’autorise le choix de l’une plutôt que de l’autre (Figure 4).
Fig. 4
Variations de la
distribution par âge au décès, à partir des vecteurs de probabilités :
l’exemple de Tournedos (Eure)
Nous avons appliqué au site de Tournedos (Eure, Guillon,
1998), deux matrices de probabilités : celle de C. Masset et l’autre prise dans
l'intervalle de confiance à 95 % défini pour les vecteurs de probabilités
(tableau 3). Il en résulte deux
distributions par âge au décès assez différentes apparamment (mais le test du
Chi 2 confirme que les deux distributions ne différent pas
significativement).Si on les transforme en risques de mourir entre deux
âges, on obtient deux courbes de mortalité qui se révèlent assez divergentes
(on notera par exemple l'inversion du sens de la pente pour les deux premiers
quotients).Les différences observées traduisent la marge
d'incertitude liée à la fois à la méthode des vecteurs de probabilités et aux
effectifs en présence. Elles illustrent la nécessité de conserver une
interprétation probabiliste.
• Limites
Bien que bridant des ambitions excessives, la méthode des
vecteurs de probabilités fournit néanmoins quelques indications fiables sur la
démographie des populations inhumées. Elle permet de comparer, sans les biais
habituellement dénoncés, différentes populations de cimetières séparées dans le
temps ou dans l'espace, à condition de s’entourer de précautions
statistiques.
La méthode des « estimateurs »
• Présentation
Elle est fondée sur la répartition de la population inhumée
en deux groupes : les « immatures »* (le calcul ne retient ici que les enfants
dont l'âge est compris entre 5 et 14 ans révolus) d'un côté, les « adultes » de
l'autre (tous les individus de plus de 20 ans), et sur le rapport de ces deux
groupes (D5-14/D20-ω ou indice de
juvénilité), porteur d'informations démographiques (Cf. supra).
La connaissance de cet indice permet de suppléer les
lacunes de l’information archéologique, en particulier d’estimer la part
d’enfants de moins de 5 ans qui sont rarement présents dans les nécropoles
fouillées. Elle autorise aussi une estimation de la valeur de l’espérance de
vie à la naissance et, par le biais des modèles de populations, une approche de
la répartition par âge des décédés.
Les « estimateurs » ont été améliorés depuis 1977, pour
tenir compte à la fois des fluctuations aléatoires générées par les petits
effectifs de populations inhumées, de la dispersion par rapport à la droite de
régression que manifestent les 40 tables de mortalité utilisées, et de la
possibilité de taux d'accroissement (Masset, Parzysz, 1985). J.-P.
Bocquet-Appel a complété le tableau des « estimateurs » en calculant la
descendance moyenne par femme, à partir de 30 des 40 tables initiales
(Bocquet-Appel, 1979).
• Utilisations
La méthode des estimateurs a suscité le même intérêt que
celle des vecteurs de probabilités chez les anthropologues francophones. Une
analyse commentée a été proposée par l’un de nous (Buchet, 1998), elle porte
sur dix-huit ensembles funéraires d'époque antique et médiévale. Toutefois
l'utilisation de cette méthode a assez vite soulevé des réserves, qui ont
parfois conduit à des utilisations abusives, mais aussi à des propositions
constructives.
• Adaptations
Les paléodémographes américains utilisent également
différents rapports de décédés, soit pour tenter d’accéder aux paramètres de
fécondité (Buikstra et al., 1986),
soit pour disposer d’un indicateur comparatif. Ainsi, M. Jackes (1988, reprise
par Konigsberg et al., 1989 ; Jackes,
1992), propose d’utiliser la moyenne des trois quotients de mortalité entre 5
et 20 ans (5q5,
5q10, 5q15,
noté « MCM » : Mean Childhood
Mortality), pour comparer les résultats obtenus d'un site à l'autre.
Cet indice, bien corrélé à l’indice de juvénilité (et porteur d’informations
complémentaires), aux données de la démographie historique et aux tables de
Coale et Demeny (1966 ; modèle ouest, niveaux 1 à 10), présente cependant les
mêmes faiblesses que l'indice de juvénilité : il est très sensible au taux
d'accroissement de la population et aux fluctuations aléatoires des petits
effectifs.
• Limites
Un certain nombre de difficultés dans l'utilisation des
estimateurs ont été signalées (Sauter, Simon, 1980 ; Bocquet-Appel, Masset, de
1982 à 1996 ; Masset, Parzysz 1985 ; Murail, Sellier, 1995). Elles concernent
en particulier l'effectif des décédés. Tout d'abord, on ne peut jamais être
certain qu'aucun squelette d'adulte ou de jeune n'a échappé à la fouille ou à
la détermination anthropologique. Ensuite, la définition de la classe d'âges
5-14 ans pose un double problème : non seulement les 5-14 ans ne sont pas
toujours bien représentés dans le cimetière, mais la précision de la
détermination de l'âge est difficile à obtenir dans le cas des enfants pouvant
être à cheval sur deux classe d'âges (par exemple : 5 ans +/- 9 mois).
L'autre grande difficulté réside dans la détection et
l'appréciation du taux d'accroissement
[34]. En effet, l'effectif des décédés entre 5 et 14 ans
est très sensible aux variations de croissance de la population. Un indice de
juvénilité élevé peut ainsi traduire, soit une population stationnaire à forte
mortalité (et faible espérance de vie à la naissance), soit une population en
phase de croissance.
• Utilisations abusives
Certains auteurs (Sellier, 1995, 1996, 1997 ; Castex, 1994
; Sansilbano-Collilieux, 1994 ; Murail, 1996 ; Guillon, 1998), bien que
conscients du fait que la mortalité des populations anciennes diffère de celle
des populations actuelles
[35], recourent cependant aux tables-types contemporaines
pour corriger les effectifs observés de la répartition par classe d'âges des
immatures, ou pour estimer les quotients de mortalité des adultes. Pour ce
faire, ils s’appuient sur les tables-types de Ledermann (1969)
[36], bien qu'elles
correspondent à un univers de mortalité très différent, tant sur le plan des
calculs mathématiques, que sur celui des sources démographiques. En effet, la
plupart des 154 tables retenues par S. Ledermann (1969, 10-11) ne répondent pas
aux caractéristiques de la mortalité préjennerienne, ou mortalité « archaïque
», telles que définies par J.-P. Bocquet-Appel et C. Masset en 1977 (Tableau 4)
: aucune table ne présente simultanément un indice
D
5-9/D
10-14 supérieur à 2,03 et un indice de
juvénilité supérieur à 0,143.
Tab. 4
Caractéristiques des
tables-sources de deux modèles de mortalité : celui de J.-P. Bocquet-Appel et
C. Masset (1977) et celui de S. Ledermann (1969).
Le modèle de mortalité développé par C. Masset et J.-P.
Bocquet-Appel n’est pas un sous-ensemble des modèles de mortalité élaborés par
les démographes, tels ceux mis au point par Ledermann (1969), Coale et Demeny
(1966), Coale, Demeny et al. (1983) ou
Petrioli (1982). On ne peut pas estimer sans biais la mortalité des populations
anciennes, avec les modèles de mortalité contemporains.
La démonstration en est faite, avec la collaboration
d’Alain Blum et de Luc di Benedetto, grâce aux tables-types de S. Ledermann
(Ledermann, 1969). Nous avons généré, à partir du réseau 100, sexes réunis, 45
tables de mortalité théoriques, en faisant varier e
0, par
demi-année, de 18 à 40 ans (ces valeurs correspondent aux espérances de vie
rencontrées dans l’échantillon de tables retenues par J.-P. Bocquet-Appel et C.
Masset). À chacune de ces 45 tables, se trouvent associés la série des
quotients estimés, les survivants à chaque âge et l’effectif des décédés entre
deux âges donnés, pour une population fictive de 1 000 individus. Il est donc
aisé de calculer l’indice de juvénilité, propre à chacune des tables
[37].
Nous avons ensuite établi les régressions qui lient
l’indice de juvénilité aux trois principaux paramètres démographiques utilisés
(espérance de vie à la naissance, quotient de mortalité infantile et juvénile),
en utilisant les formules de régression fournies par J.-P. Bocquet-Appel et C.
Masset (1977 : 85-87). On trouvera ci-après les équations qui permettent
d’estimer e0, 0q1,
0q5 (avec l’hypothèse d’un taux
d’accroissement nul), à partir des 40 tables observées par J.-P. Bocquet-Appel
et C. Masset, et à partir des 45 tables théoriques générées
précédemment.
La figure 5 permet de mesurer les écarts constatés dans
l’estimation de ces trois paramètres, selon qu’on utilise l’un ou l’autre
modèle. Deux constatations s’imposent : pour un indice de juvénilité donné, on
constate une péjoration des paramètres de mortalité lorsqu’on utilise le «
modèle Ledermann » ; plus l’indice de juvénilité augmente, plus les modèles
divergent.
Tab. 5
Régressions de l'indice de
juvénilité selon deux univers de mortalité
Modèle de mortalité préjennérienne (à partir de 40
tables observées) Tables-types de Ledermann (à partir de 45 tables générées)
Formules d’estimation fournies par J.-P. Bocquet-Appel et C. Masset (X = indice
de juvénilité) Erreur-type Coef. de corrélation (r) Formules d’estimation (X =
indice de juvénilité) Erreur-type Coef. d’appréciation de qualité globale (R2)
1,503 0,941 0,15 0,99 0,016 0,841 0,007 0,99 0,041 0,775 0,01
0,98
Fig. 5
Estimation des paramètres de
mortalité de 13 sites archéologiques, à partir de l’indice de juvénilité et
selon le modèle de mortalité utilisé
Pour un même indice de juvénilité, pris comme entrée dans
les modèles, l'estimation de l'espérance de vie à la naissance, du quotient de
mortalité infantile et du quotient de mortalité juvénile (entre 1 et 4 ans
révolus) présente des écarts qui vont croissant.Pour un indice de juvénilité de 0,100, l'espérance de vie
à la naissance est de 28,4 ans, d'après les estimateurs, et de 23,7 ans
seulement, d'après le modèle bâti sur les tables-types de S. Ledermann. De
manière analogue, les quotients de mortalité infantile et juvénile sont
surestimés par le second modèle (respectivement 337 ‰, contre 254 ‰ avec les «
estimateurs », et 598 ‰, contre 391 ‰ avec les « estimateurs »).En outre, plus l'indice de juvénilité est élevé, plus les
deux modèles fournissent des résultats divergents.Ces 13 sites archéologiques sont cités en exemple par
J.-P. Bocquet-Appel et C. Masset (1977, 80). Les deux derniers témoignent de
valeurs anormalement élevées de l’indice de juvénilité (respectivement 0,329 et
0,408) qui font suspecter une sélection à l’inhumation en faveur des plus
jeunes.
Cela nous donne à penser que le modèle de mortalité de S.
Ledermann est inadapté pour rendre compte de la mortalité des populations
préjennériennes, sans qu’on puisse toutefois exclure la possibilité de biais
dans les données paléodémographiques. Conscients de ces biais, certains
chercheurs (Sellier, 1996) ont préféré croiser plusieurs méthodes d’estimation
: les estimateurs, pour une partie de la courbe de mortalité, les données
observées pour le segment 5-14 ans, et les tables-types de S. Ledermann (réseau
103) pour les âges adultes. Ce faisant, ils obtiennent une estimation plus «
contemporaine » de la mortalité adulte (Figure 6).
Fig. 6
Courtesoult (Haute-Saône),
variation de la courbe de mortalité selon le modèle adopté
Pour estimer la courbe de mortalité de Courtesoult
(Haute-Saône), P. Sellier (1996) a combiné deux modèles de mortalité : les
estimateurs pour les deux premiers quotients, puis les tables-types de
Ledermann. La valeur de l'entrée dans le réseau 103,
15q0, a été obtenue par combinaison de
quotients estimés (5q0) et de quotients
observés (entre 5 et 14 ans).Cet exemple archéologique illustre la distorsion
précédemment constatée dans l'intensité de la mortalité aux âges adultes, selon
le modèle de mortalité utilisé. Avant 15 ans, les deux estimations s'ajustent
parfaitement, car elles recourent au même paramètre d'entrée (IJ) et au même
modèle de mortalité (seules les équations de régression diffèrent légèrement
entre les « estimateurs » et le modèle que nous proposons tableau 6).
L'âge moyen au décès des adultes et les « nouveaux estimateurs
»
• Présentation
Conscients des limites méthodologiques des estimateurs, les
auteurs de la méthode ont proposé de remplacer l'indice de juvénilité par «
l'âge moyen au décès des adultes ». Ils ont, pour cela, recherché un nouveau
procédé
[38] permettant
de mesurer directement et sans biais l'âge moyen au décès d'un ensemble
d'adultes, indépendamment de la distribution par âge qui est nécessairement
inconnue. On trouvera dans leurs dernières publications (Bocquet-Appel et
Masset, 1996, 582), les équations de régression qui relient les paramètres
anthropologiques (l’âge moyen au décès des adultes et l’indice de juvénilité) à
certains indicateurs démographiques, tels que l’espérance de vie à la
naissance, l’espérance de vie à 20 ans, le quotient de mortalité infantile, le
quotient de mortalité juvénile, le taux d’accroissement.
• Utilisations
En raison de difficultés de mise en œuvre du logiciel, les
utilisations de cet indice ont été fort limitées (Bocquet-Appel et Masset, 1995
; Bocquet-Appel et Bacro, 1997)
[39].
La paléodémographie aujourd'hui et ses perspectives
Les grands courants de la paléodémographie aujourd’hui
(1992-2001)
• L’école française
Les travaux critiques de C. Masset et J.-P. Bocquet-Appel,
associés à d'ingénieuses solutions palliatives, ont donné un coup de fouet à la
paléodémographie française. Sa force principale réside dans une remarquable
homogénéité des méthodes, tant dans la détermination de l'âge et du sexe (mêmes
indicateurs utilisés, même collection de référence pour déterminer l'âge,
utilisation de la méthode des vecteurs de probabilités) que dans les méthodes
mises en œuvre pour « faire parler » les sources (indice de juvénilité,
estimateurs…).
Les trois méthodes d’analyse (méthode des vecteurs de
probabilités, méthode des estimateurs, nouveaux estimateurs) permettent des
approches différentes et complémentaires de la démographie des
populations inhumées, généralement limitées à la mortalité.
De fait, bien que ces indicateurs soient également le
reflet de la composition par âge et par sexe de la population vivante (Séguy,
1996), peu de paléodémographes prennent en compte le rôle de la fécondité, sauf
à dire qu'il y a une croissance possible (positive ou négative). Pour l’heure,
les moyens de déterminer le rythme d’accroissement des populations
archéologiques ne sont guère accessibles et on se limite à choisir, le plus
souvent arbitrairement, un taux de croissance dans l'éventail des estimations
proposées (Cf. supra).
Le bilan est globalement très positif : les études
paléodémographiques ont gagné en rigueur. Tout un ensemble de sites étudiés
selon les mêmes méthodes, comparables entre eux, constitue un véritable
échantillon paléodémographique, sur lequel de futures recherches peuvent
s'appuyer (un premier inventaire a été présenté par Buchet,