2002
Annales de démographie historique
La population dans la grande guerre
La Grande Guerre des soldats tuberculeux.
Hôpitaux et stations sanitaires
Pierre Darmon
Le 25 mars 1915, le Pr. Landouzy, éminent phtisiologue, lançait
un cri d’alarme : les soldats tuberculeux sont légion et l’armée pourrait bien,
dans les années à venir, libérer en France de formidables foyers de
contagiosité. En effet, les conseils de révision sont mal équipés pour dépister
le mal et se font un point d’honneur d’envoyer un maximum de « récupérés » au
feu. Au fil des mois, le pullulement des « cracheurs » finit toutefois par
inquiéter le service de santé. Pour les tuberculeux graves sont fondés des
hôpitaux sanitaires aux allures de mouroirs. Les tuberculeux « latents » ou «
ouverts » seront hébergés dans des stations sanitaires, sortes de sanatoriums
de fortune, où, durant les trois mois qui précèdent la réforme, ils recevront
une éducation hygiénique appropriée.
On March 25th, 1915, the well-known phthisiologist, Professor
Landouzy, issued a formal warning: the number of soldiers with tuberculosis was
enormous and in the near future, the army could very well disseminate dangerous
contagious zones throughout France. Indeed, medical committees were poorly
equipped and unable to properly diagnose the illness, and seemed more bent on
sending a maximum number of “recovered” soldiers back to battle. As time went
on, the proliferation of “coughers and spitters” was finally dealt with by the
health services. Persons with the most serious cases of tuberculosis were sent
to sanitary hospitals that resembled institutions for elderly and dying people.
Persons having latent or symptomatic cases were placed in sanitary
institutions, more or less temporary sanitariums, wherein over a period of
three months that preceded the reform, they received an appropriate hygienic
education.
L’art du paradoxe a atteint des sommets durant la Grande
Guerre. Les lecteurs du Journal se
seront longtemps souvenu du pyramidal optimisme du Dr Toulouse affirmant, dans
l’édition du 31 août 1914 : « Contrairement à une opinion généralement
répandue, le nombre proportionnel des blessés et des morts a diminué en même
temps que les armées se perfectionnaient. » À la même époque, un autre
journaliste ne prétendait-il pas que les balles allemandes traversent les
chairs de part en part sans provoquer la moindre blessure ? Et
Le Matin raillait cette armée ennemie
composée de « cardiaques, d’emphysémateux, de cancéreux, de diabétiques et
d’albuminériques ». « Ces malades, précisait-il le 29 mai 1915, sont assez bons
pour la guerre de tranchée et pour l’attaque par masse. » Mais lorsque les
Allemands affirmaient à leur tour : « Tous les Français sont tuberculeux »,
avaient-ils toujours tort ?
Le « bourrage de crânes » n’était pas toujours dénué de
signification. C’est un étrange article que publiait, sous couvert d’anonymat,
la Gazette médicale du 21 avril 1915.
On y apprenait que le Pr. Chauffard venait de soutenir, au cours d’une
conférence, que l’air des tranchées associé à la « vie active sous les
intempéries » constituait la meilleure des cures de santé. « Rien de plus
exact, commentait l’éditorialiste. Un grand nombre d’individus qui, dans le
civil, étaient des individus malingres, souffreteux ou neurasthéniques, qui se
croyaient à la veille de toutes les maladies, ont acquis, depuis qu’ils sont
dans les tranchées, une résistance physique merveilleuse. Ceux-ci, s’ils
échappent aux balles et aux obus, sont destinés à revenir chez eux pourvus de
la plus admirable santé. » Il s’agissait en fait d’une publicité banalisée car
l’article se terminait sur une note beaucoup plus pessimiste : « Un premier
rhume ne guérit pas, le soldat tousse, crache. La tuberculose s’est installée.
Mais ce n’est pas irréversible : le Globéol en apporte la preuve. Les cytoprotéines
qu’il renferme fouettent la reproduction cellulaire tant que la lésion n’est
pas irréversible. »
Cela avait, du moins, le mérite de rappeler que des tuberculeux
piétinaient dans les tranchées.
La guerre des tuberculeux
La Grande Guerre a eu sa « guerre des enfants »
(Audoin-Rouzeau, 1993). Elle a eu aussi, pourrait-on dire, sa « guerre des
tuberculeux ».
Le 25 mars 1915, le Pr. Landouzy, éminent phtisiologue et doyen
de la Faculté de médecine de Paris, jetait un cri d’alarme. Entre 1894 et 1902,
sur un contingent de quatre millions d’hommes, l’administration militaire en a
rayé 36 000, réformés ou morts, pour raison de tuberculose. Or, la plupart des
tuberculeux jadis réformés sont aujourd’hui incorporés ou « récupérés » par la
France en guerre. À ce compte, l’armée pourrait bien, dans les années à venir,
déverser 50 000 tuberculeux sur le pays, libérant ainsi un formidable potentiel
de contagiosité
[1].
De cette sombre cohorte se dégagent quelques phtisiques qui,
mieux connus que d’autres, donnent une idée de la tragédie.
Le 4 février 1918, le journaliste Henry Torrès, du quotidien
La Vérité, mettait en lumière le cas
du deuxième classe Gaston Salzes, juge d’instruction dans le civil et
tuberculeux avéré, reconnu coupable de désobéissance par la justice militaire
et condamné à un an de prison pour « n’avoir pas eu la force de faire
l’exercice ». Après deux ajournements, Salzes avait été définitivement réformé
le 31 octobre 1906 pour tuberculose pulmonaire. Classé « bon service armé » en
décembre 1914, il est déclaré « inapte » en juin 1915 pour « bronchite du
sommet ». En août 1915, le voilà de nouveau « apte », puis « inapte » en
février 1916, et « apte » deux semaines plus tard. En mai 1916, il se bat dans
les tranchées du 311e régiment
d’infanterie, mais au cantonnement de repos de Rozières, il tombe d’épuisement
et se dérobe à l’exercice. L’affaire est portée devant le conseil de guerre où
les médecins le dégagent de toute responsabilité. Et la valse recommence. En
février 1917, il est déclaré « apte ». En août, il entre à l’hôpital militaire
de Marseille avec « au sommet, des signes indiscutables de lésions d’origine
tuberculeuse ». Le 27 octobre, il passe de nouveau en conseil de guerre et, de
nouveau, les médecins invoquent sa tuberculose. Mais c’est à l’unanimité qu’il
est condamné à un an de prison. Il est alors incarcéré au fort Saint-Nicolas
dans une atmosphère fort propice à l’épanouissement des bacilles de
Koch.
Encore Gaston Salzes a-t-il eu le bonheur de survivre à la
guerre. Tel n’est pas le privilège de tous les tuberculeux. Certains d’entre
eux semblent même avoir été enrôlés à la dernière extrémité. Au cours de sa
tournée d’inspection dans le secteur médical du Mans, le médecin-major
Nordmann, chef de secteur, signale, en novembre 1916, l’hospitalisation d’un
tuberculeux « en très mauvais état, presque agonisant, avec lésions
d’hépatisation pulmonaire ». Or, ce moribond avait été incorporé deux mois
auparavant, le 4 septembre
[2]. Dans son rapport du mois de mars 1917, le
médecin-major Grenet cite le cas d’un tuberculeux aux crachats gorgés de
bacilles de Koch proposé pour le service auxiliaire et maintenu dans les
tranchées cinq mois durant, « sa tuberculose paraissant apaisée malgré la
persistance de signes cliniques ». « Ce cas n’est pas unique », précise Grenet,
« en agissant ainsi, on augmente les effectifs de façon fictive ; on les
surcharge de poids morts, et cela, au détriment de la santé des hommes
[3]. »
Ainsi se pose le problème plus général de ces militaires dont
la santé officielle se trouve aux antipodes de la santé réelle et justement
désignés sous l’appellation générique de « récupérés ».
Les degrés de morbidité tuberculeuse
Ce matériel humain de récupération comprend non seulement des
tuberculeux mais aussi des cardiaques, des « entéritiques », des imbéciles ou
des psycho-névrosés… Entre l’avant et les centres sanitaires de l’arrière, leur
va et vient est permanent, au grand dam des officiers et des médecins de la
zone des armées qui n’ont que faire de « tousseurs » et de « cracheurs » dont
l’épuisement chronique sape le moral des combattants.
Mais, loin du front, les conseils de révision et de réforme ont
à cœur de participer à l’effort de guerre en fournissant à la patrie un maximum
de soldats. En prévision d’un conflit qui, au début, devait être de courte
durée, il importait peu qu’un combattant fût tuberculeux ou cardiaque. Par la
suite, il ne sera pas davantage nécessaire qu’il soit en bonne santé pour
mourir en héros. Et puis, la psychose de l’embusque aidant, conseils de
révision et de réforme se défendent d’entretenir des « repaires d’embusquage »,
selon l’expression en vogue.
Les incertitudes du diagnostic et la multiplicité des degrés de
morbidité aggravent la complexité du problème. Les médecins se perdent dans le
labyrinthe des tuberculeux « ouverts » ou « fermés », des « évolutifs », des «
faux tuberculeux », des « tuberculeux latents » et des « bronchites suspectes
».
Certains conscrits, bien portants en apparence, se savent
pulmonaires et se considèrent, à juste titre, comme d’éternels convalescents.
Dès lors, leur incorporation tombe comme un arrêt de mort. Ils se dérobent
parfois et se font hospitaliser à perpétuité avec l’appui de plusieurs
médecins.
Mais la plupart des tuberculeux se présentent devant le conseil
de révision sans connaître leur état. Les examens de dépistage étant longs et
incertains, mieux vaut confier tout sujet à l’épreuve de la guerre. Elle seule
dictera la conduite à suivre. Lorsque les symptômes ne peuvent plus passer
inaperçus, le malade évacué se présente à la formation sanitaire les mains
nues. Or, comme le souligne le Dr Nordmann, « il est très difficile de se faire
une opinion ferme à propos d’un malade atteint des bronches ou des poumons sans
courbes de températures, pesées régulières et examens de crachats. Il faut que
les médecins régimentaires prennent l’habitude d’envoyer à la consultation des
hommes munis de renseignements précis. Ils doivent aussi les mettre sous plis
cachetés et éviter tout diagnostic en présence des malades qui arrivent à la
consultation en disant non pas “je souffre de telle chose” mais “j’ai telle
maladie
[4]” ».
Parmi les militaires dirigés sur les formations sanitaires, le
contingent le plus important est formé de pulmonaires. Sur 1 000 malades
examinés en avril 1916 dans le secteur d’Alençon, 177 sont des tuberculeux «
avérés ou probables ». Et encore, précise le médecin-major Gandy, chef de
secteur, « j’ai l’impression que ce chiffre est au dessous de la réalité, vu la
méthode d’observation de ces médecins. J’estime à un pour cinq le nombre des
malades atteints ou suspects
[5] ». En septembre et octobre 1917, le médecin-major
Daguet trouve 463 pulmonaires sur un total de 1 731 malades observés dans le
secteur de Bourg-Belley (Ain), soit un pourcentage de 26,7 %
[6]. D’autres statistiques conduisent aux
mêmes conclusions.
Il existe différents degrés de morbidité tuberculeuse. La
tuberculose avérée, aussi classée sous l’étiquette de « tuberculose évolutive
», peut être dépistée à la radioscopie et grâce à la présence de bacilles de
Koch dans les crachats. Encore faut-il que le centre soit équipé d’une
centrifugeuse électrique, la centrifugation à main s’avérant insuffisante. De
plus, il est nécessaire de « fouetter » la flore bacillaire en administrant au
malade un à deux grammes d’iodure de potassium par jour pendant la période qui
précède l’examen
[7]. Or,
ces conditions sont rarement réunies. Enfin, il n’existe aucun appareil
radiologique dans la plupart des formations sanitaires. Lorsque les signes
cliniques de tuberculose ne crèvent pas les yeux, une erreur de diagnostic
reste toujours possible.
Pour couronner le tout, il n’est pas rare que la fraude s’en
mêle. Pour certains militaires, passés maîtres en l’art des maladies de
contrefaçon, c’est un jeu d’enfant que de semer dans ses crachats les bacilles
d’un camarade pulmonaire. Au centre sanitaire de Téloché, note le médecin-major
Nordmann, « toutes les précautions sont prises pour éviter la fraude dans le
recueil des crachats. Les malades vont cracher chez le pharmacien et devant
lui. À Solemnes, l’homme est muni d’un crachoir dans une chambre isolée et
fermée à clef
[8]
».
En l’absence de bacilles, une lésion tuberculeuse est dite «
fermée », « cicatrisée » ou « non évolutive » et le tuberculeux, déclaré en
état de « latence », est versé dans le service auxiliaire ou, plus simplement,
dans le service armé. Combien de tuberculoses assoupies ne se sont-elles pas
ainsi réveillées !
Certains tuberculeux peuvent être « ouverts » et libérer des
bacilles sans pour autant être évolutifs.
Quant aux « faux-tuberculeux » sans signes bactériologiques ni
radiologiques, ils souffriraient le plus souvent de lésions ou de malformations
extra pulmonaires, d’infections nasales ou laryngées, de dyspepsie… Tous sont
déclarés « curables » ou « transitoires » et renvoyés au front sans autre forme
de procès.
Il existe une pitoyable catégorie de pulmonaires. Classés sous
l’étiquette « bronchite suspecte », ils sont promenés de l’un à l’autre et
partagent leur vie entre la ligne de feu et l’hôpital.
Comment se répartissent ces divers types de tuberculeux ? Dans
un article publié en 1916 dans le
Paris
Médical, le Dr Louis Marre cite la statistique de Sergent et
Delamare qui, aux hôpitaux de la Charité et du Vésinet, ont examiné 600 malades
souffrant de symptômes pulmonaires parmi lesquels : 89 « non tuberculeux », 83
« cracheurs de bacilles » et « 428 suspects » dont 216 malades « en évolution »
et 212 « cicatrisés » (en latence). Les 89 non tuberculeux et les 212
cicatrisés formeront un contingent de 301 récupérés, soit 50 % de l’effectif
initial
[9]. Sur les 463
pulmonaires dépistés par le médecin-major Daguet dans la région de Bourg-Belley
(Ain), on relève 161 bronchites suspectes, 117 tuberculoses pulmonaires
évolutives, 113 pleurésies tuberculeuses et 13 péritonites ou méningites
tuberculeuses
[10].
Si le faciès de la tuberculose et l’évaluation de sa gravité
sont d’une complexité inouïe, le sort des militaires atteints de l’une ou
l’autre tuberculose est d’une horrifique simplicité.
Être tuberculeux et soldat
Le cas exemplaire du tuberculeux Salzes est l’expression d’une
réalité que les chiffres traduisent avec sécheresse. Dans son rapport du mois
de novembre 1917, le médecin-major Péhu note que, dans son secteur de
Bourg-Belley (Ain), « les militaires atteints de tuberculose pulmonaire
évolutive appartiennent au service armé dans la proportion de 89 % et ceux qui
souffrent de tuberculose non évolutive à 85 %
[11] ». Ainsi, que les tuberculeux soient « évolutifs »
ou assoupis, ils peuvent être déclarés « aptes pour le service armé » dans plus
de 85 % des cas. Pire : en vertu d’un caprice dont les conseils de réforme ont
gardé le secret, les malades atteints de tuberculose active auraient plus de
chances de se retrouver dans les tranchées (89 %) que les tuberculeux latents
(85 %).
Si pareille sévérité répond à des critères administratifs, le
séjour des tuberculeux sur le front n’en est pas moins effectif. Très bref dans
certains cas, il peut aussi se prolonger des mois durant. C’est plus qu’il n’en
faut pour attiser le mal. Le malade est exposé aux intempéries, aux fatigues et
aux blessures de guerre qui, même bénignes, prennent chez lui un caractère
particulier de gravité. Comme le souligne le Dr Péhu, « nombreux sont les
traumatismes de guerre susceptibles d’exercer une action sur l’ensemble de
l’appareil respiratoire. Dès le début, ce furent les projectiles créant des
blessures pleuropulmonaires. Un peu plus tard apparurent les contusions
thoraciques par éclatements d’obus, explosion de mines ou bouleversements de
terrains ; enfin, dès mars 1915, l’emploi des gaz asphyxiants ou toxiques
provoquèrent de nombreuses bronchites, broncho-pneumonies, et tous les
processus inflammatoires ou congestifs des voies aériennes dont beaucoup
revêtirent une allure traînante ou chronique susceptible de créer le berceau du
bacille de Koch
[12]
».
Tôt ou tard, le malade se retrouve donc à l’hôpital dans
l’attente d’une nouvelle décision du conseil de réforme.
Sur son lit de douleur, il doit subir une nouvelle avanie. Pour
une partie du personnel médical, le blessé de guerre, seul, est digne de
considération, et tout malade lui dérobant sa place est un usurpateur. En
juillet 1917, le Dr Nordmann signale que certains hôpitaux auxiliaires
refoulent les malades
[13]. Aussi des médecins humanistes ont-ils à cœur de
réhabiliter les tuberculeux, à l’image du Pr. Rozier, de la Faculté de médecine
de Montpellier, qui écrit : « Bien que la nature de l’affection dont ils sont
porteurs éveille en général moins de sympathie que la situation des blessés
proprement dits, ils n’en ont pas moins puisé leur mal à la même source et n’en
ont pas moins sacrifié leur santé pour la défense de la patrie. Il serait juste
et humain que les plus gravement atteints, ceux pour lesquels la guérison n’est
plus possible, eussent la faculté d’être rendus à leur famille et de mourir
dans leur foyer
[14].
»
De surcroît, ces tuberculeux sont des semeurs de bacilles, dans
les tranchées comme dans les hôpitaux. En principe, l’évacuation des contagieux
devrait être immédiate, mais dans les faits, nombreux sont les malades oubliés
au milieu de leurs camarades. C’est la phase dite « d’incertitude » qui est la
plus dangereuse. L’individu, généralement un ancien réformé, expectore sans
prendre de précaution, maigrit, mais n’en poursuit pas moins son séjour dans
des abris souterrains, en contact étroit avec ses compagnons
[15]. Le Pr. Landouzy s’en
indigne : « Combien de cas d’inoculation [transmission] aurait-on évité à
l’armée si tant d’éclosions tuberculeuses n’étaient survenues chez d’anciens
réformés. Pareils mobilisés, sans avoir profité à la Défense nationale,
n’auront servi, par le réveil de leurs lésions pulmonaires, qu’à diffuser la
tuberculose. C’est le fruit de la déprimante stabulation dans les
tranchées
[16].
»
L’encombrement hospitalier est un facteur supplémentaire de
risque. D’autant que les tuberculeux avérés sont répartis au hasard dans
différentes formations sanitaires. « On ne peut pas ne pas être vivement
impressionné par le nombre de tuberculeux qu’on trouve dans toutes les
formations », note le Dr Rocaz en mai 1916
[17]. Dans le secteur médical du Mans, le Dr Louste
déplore : « J’ai trouvé dans les salles communes des tuberculeux connus,
diagnostiqués et vérifiés, au contact immédiat de convalescents encore
déprimés
[18].
»
Une fois au repos, le malade doit se « cicatriser » en un laps
de temps déterminé. C’est ainsi que les sujets atteints de tuberculose
ganglionnaire et évacués sur la station de Biarritz sont renvoyés languissants
à leur corps, le traitement marin ne pouvant excéder la durée réglementaire
d’un mois
[19].
Dans certains cas, les tuberculeux latents sont versés dans le
service auxiliaire, ce qui n’est pas la solution idéale. Pour le médecin-major
Roque, de Lyon, ce sont des « mines de tuberculeux » qui sont crées par « ces
auxiliaires de dépôts et ces mobilisés d’usines, anciens fibreux, bronchitiques
chroniques, vieux tousseurs dont la tuberculose mal éteinte va se réveiller
sous l’influence du froid, du surmenage, du travail dans les poussières ou les
poudres
[20]
».
D’autres, enfin, sont placés en instance de réforme. À en
croire le Pr. Landouzy, pour 1 000 soldats incorporés, 16 seraient tôt ou tard
réformés pour tuberculose. Mais les commissions de réforme sont lunatiques.
Elles n’ont recours ni à l’analyse des crachats ni à l’examen radioscopique.
Leur diagnostic, uniquement fondé sur l’auscultation pratiquée dans des
conditions défectueuses, est souvent erroné, le tuberculeux pouvant présenter
au stéthoscope tous les signes d’une santé florissante. En revanche, de
nombreux « pseudo-tuberculeux » sont réformés à la faveur de cet examen
fallacieux
[21].
Pareille incohérence peut avoir de graves conséquences. Devant la commission
sanitaire de réforme de la Côte-Saint-André, le médecin-major de 1
re classe Germain Roque (Lyon) ne
présente que des « tuberculoses graves évolutives ». Or, parmi ces incurables,
le pourcentage de réformes temporaires ou définitives ne s’élève, suivant des
séances, qu’à 50 % ou 70 %, les pulmonaires déclarés « aptes » étant renvoyés à
leur corps ou versés dans le service auxiliaire
[22].
Il existe deux catégories de réformés : les numéros 1 et 2. Les
militaires ayant contracté la maladie en service commandé bénéficient de la «
réforme n° 1 » avec pension, ceux dont la maladie était antérieure à
l’incorporation sont « réformés n° 2 » sans pension. L’injustice est manifeste.
Pourquoi les avoir incorporés, s’ils étaient tuberculeux, et pourquoi ne pas
reconnaître l’aggravation du mal en service commandé ? De surcroît, bien des
tuberculeux, ignorants et timides, acceptent de bon cœur la réforme n° 2 tandis
que d’autres, moins malades mais mieux informés, parviennent à décrocher la
réforme n° 1.
Mais ici, la « faveur » a-t-elle encore un sens ? La réforme n°
1, si désirable à première vue, impose une foule de démarches qui supposent le
maintien du tuberculeux sous les drapeaux alors que la réforme n° 2, plus
rapide, offre au malade la triste consolation de mourir dans ses foyers
[23]. Le médecin-major Grenet
s’en indigne : « Les dossiers de réforme sont lents, écrit-il. Il faut faire
une enquête au corps d’origine. Elle a pour but de prouver que la maladie a été
contractée ou aggravée du fait du service. Or, est-il un seul tuberculeux qui,
ayant été au front, n’a pas vu son état s’aggraver ? À combien de tuberculeux
ayant été au front pourra-t-on légitimement refuser la réforme n° 1
[24] ? »
Les formalités de réforme sont si longues que plusieurs
tuberculeux finissent par mourir dans les formations sanitaires sans avoir revu
leur foyer, provoquant la révolte des médecins militaires contraints d’assister
impuissants à leur agonie. « Certains malades ne demandent qu’à mourir chez
eux. Peut-on leur refuser cette suprême satisfaction ? », demande le Dr
Nordmann, du Mans, après avoir renvoyé dans leur foyer deux moribonds en
instance de réforme. Timide mesure d’humanité et de bon sens qui lui a pourtant
attiré les foudres de Justin Godart, sous-secrétaire d’État du Service de
santé. Dans une note datée du 31 janvier 1917, celui-ci ordonne en effet «
qu’il ne soit plus procédé de la sorte ». D’où la réaction indignée de Nordmann
: « Pour quelques-uns d’entre eux j’ai donné la mention “à réformer d’urgence”.
Ces hommes n’auraient pas dû rester un seul jour en caserne. Deux incorporés de
la classe 1919 sont morts dans mon service de tuberculose aiguë moins d’un mois
après leur incorporation. Tous deux n’étaient pas malades en apparence. Pour le
second, la radioscopie confirma mon diagnostic d’infiltration tuberculeuse et
je conclus à la réforme temporaire. Entre cette consultation et la présentation
devant la commission de réforme, le malade fut pris d’une violente hémoptysie,
fit une phtisie ulcéreuse aiguë et mourut au bout de 15 jours
[25]. »
Entre le 2 août 1914 et le 31 octobre 1917, 81 500 tuberculeux
auraient été réformés n° 2 et 6 579 n° 1. Mais quelle que soit leur catégorie,
tous ces réformés se retrouvent unis dans le même malheur, comme l’indique le
Pr. Landouzy : « Moins bien partagé que ses camarades qui bénéficient d’une
situation de faveur pour accidents ou infirmités “contractées en service” ;
n’ayant, d’ordinaire, droit à aucune assistance, à aucune pension, et congédié
sans autre forme de procès, le tuberculeux a, pour unique ressource, de s’en
retourner mourir au pays natal
[26]. » « Or, qu’il soit victime d’une tuberculose
d’éclosion ou d’inoculation, il n’en est pas moins, dans les deux cas, victime
d’un fait de guerre
[27]. »
La détresse des tuberculeux a laissé d’innombrables traces dans
les archives. Un seul détail permet d’en mesurer l’ampleur. Plus que tout
autre, le pulmonaire, dont la santé est tributaire d’une bonne assimilation des
aliments, a besoin d’avoir de bonnes dents. Or, les règlements prescrivent que
seuls les militaires susceptibles d’être « conservés au service » peuvent
bénéficier de prothèses dentaires. Les réformés tuberculeux ou en instance de
réforme n’entrant pas dans cette catégorie, ils devront supporter les
conséquences de leur mauvaise dentition
[28].
À partir de 1916 sont cependant créés en leur faveur des
hôpitaux et des centres sanitaires spécialisés.
La fondation des hôpitaux sanitaires
Tout commence par le vote de subsides. Dès 1915, la loi du 18
octobre « porte ouverture d’un crédit de deux millions pour assistance aux
militaires en instance de réforme ou réformés pour tuberculose ». Pour
l’exercice 1916, c’est un crédit de quatre millions de francs qui sera voté.
Les fonds seront affectés à la création et au fonctionnement d’hôpitaux et de
stations sanitaires sous l’impulsion de l’Assistance publique, des préfets et
du député Honnorat, auteur parlementaire du projet. Dans les hôpitaux
sanitaires seront hébergés et soignés les tuberculeux évolutifs. Dans les
stations sanitaires seront accueillis les tuberculeux ouverts et latents où,
durant les trois mois qui précèdent la réforme, ils recevront une éducation
hygiénique appropriée
[29].
Les mots « tuberculose » et « sanatorium » ont été bannis de la
désignation de ces établissements afin de ne pas effaroucher le public.
Pourtant, lorsqu’il s’agit de procéder à l’achat ou à la location des locaux,
les propriétaires et les riverains, effrayés par la perspective d’une
promiscuité empoisonnée, oublient toute ferveur patriotique et se dérobent. En
définitive, ne restent sur le marché que les locaux délabrés ou
insalubres.
De cette triste réalité, les archives ont gardé la trace. Sous
le titre
Hôpitaux sanitaires. Anciens projets
infructueux existe au Val-de-Grâce une liste de projets avortés
précédée d’un avertissement explicite : « Le choix de l’emplacement des
hôpitaux sanitaires n’a pas été effectué au hasard. Il a donné lieu à de
nombreuses recherches et négociations, dont un grand nombre n’ont pu aboutir
par suite de l’inadéquation des locaux ou des oppositions diverses
[30]. » Sur 48 projets étudiés
par l’administration centrale du Service de santé, 15 ont fait l’objet d’un
refus du propriétaire ou des riverains. Le rapport se termine en ces termes : «
Seuls les autres, insalubres, sont disponibles et les propriétaires essayent de
les vendre à des prix exorbitants. » Bien des Français qui, la larme à l’œil et
le patriotisme dans l’âme, versent sans doute leur obole lors de la « Journée
[annuelle] du soldat tuberculeux », repoussent le voisinage de leurs
protecteurs à l’agonie lorsque leurs intérêts personnels semblent en jeu
:
Septembre 1915.
Campagne-les-Bains, HO 69, (Aude). Protestation du syndicat d’initiative de
Carcassonne et de l’Aude, de l’Automobile-Club de France, du Touring-Club de
France, du ministre des Travaux Publics, de l’Office national du Tourisme, de
M. Maurice Sarraut, sénateur, de M. Malavialle, député.
Mars 1916. Petit séminaire de
Montmorillon. Refus de l’administration, propriétaire de
l’immeuble.
Mai 1916. St-Marcel, à 3
kilomètres de Châlons. Protestations de cinq municipalités présentées par M.
Richard, sénateur […]
Décembre 1916. Établissement
Saint-Gabriel, près Clermont-Ferrand. Beau projet mais protestation du Conseil
municipal de Clermont, présentée par M. Gomot, sénateur, Reynouard député,
Chaussat, député, Marrou et Varenne, députés […]
Novembre 1917. Ancien couvent de
la Cordelle (Isle-sur-Serein). Protestations avant que les intentions des
autorités locales aient pris corps. Opposition des notables, du maire, de M.
Bidault de l’Isle, de MM. Lucien Cornet et Rivière, sénateurs de l’Yonne
[…]
Décembre 1917. Villa Nitot, à
Pau, H.C. n° 59. Projet d’affectation de cet hôpital aux officiers tuberculeux.
Protestation du propriétaire de l’immeuble qui envoie au Directeur du Service
de Santé une assignation par huissier enjoignant d’avoir à renoncer à placer
des tuberculeux dans l’immeuble […] etc.
Et voici les locaux qui restent à la disposition des autorités
sanitaires :
Mai 1916. 4e région. Établissement des Oblats à
Pontmain (Mayenne). Climat humide. Évacuation des matières usées dans la
rivière. Dépenses élevées. Travaux longs.
Juillet 1916. Abbaye de Jouarre
(S. et M.). Locaux sombres, frais, disproportionnés à ce qu’on aurait pu
obtenir […]
Novembre 1916. 8e région. Immeuble des Cordeliers près
Rougemont (Doubs). Immeuble acheté 10 000 francs mais 110 000 francs de travaux
[…]
Novembre 1916. Château des Quatre
Chevaliers à Périgny près La Rochelle. Offre écartée, le propriétaire voulant
vendre le château 70 000 francs et non le louer ce qui aurait mis l’hôpital de
60 à 70 lits à 100 000 francs environ, en y comprenant les frais d’aménagement
[…]
Dans l’esprit de plusieurs médecins et administrateurs, la
confusion est totale entre les « hôpitaux sanitaires », réservés aux soins, et
les « stations sanitaires » destinées à l’éducation hygiénique des futurs
réformés. Des évolutifs cachectiques sont donc orientés vers les stations
sanitaires et des tuberculeux latents vers les hôpitaux sanitaires. Pareille
confusion, en favorisant la promiscuité entre moribonds et survivants, entraîne
une érosion du moral. Dans une lettre adressée le 8 octobre 1918 aux directeurs
du Service de santé de toutes les régions, Louis Mourier, sous-secrétaire
d’État du Service de santé, rappelle une fois de plus : « Je tiens à attirer
une dernière fois votre attention sur le fait que les hôpitaux sanitaires,
ainsi qu’il résulte de toutes les circulaires traitant depuis trois ans de ce
sujet, sont réservés aux tuberculoses confirmées évolutives, à l’exclusion des
simples suspects et des formes graves (ramollissements, cavernes, intoxications
graves, fièvres hectiques…)
[31]. »
En fait, personne ne veut de ces évolutifs critiques dont la
mort prochaine sape le moral. Ce sont des « non-valeurs », selon l’expression
du Dr Kuss, que l’on se renvoie de l’un à l’autre et qui finissent parfois par
mourir en cours de transfert. Dans sa lettre circulaire du 8 octobre 1918,
Louis Mourier fait implicitement référence à ce drame : « Il m’est signalé qu’à
différentes reprises, des officiers tuberculeux ont été récemment évacués sur
le sanatorium [station sanitaire] de la Croix-Rouge à Hauteville dans un état
grave, sinon désespéré. Plusieurs d’entre eux sont morts peu de temps après
leur arrivée dans cet hôpital. Ces officiers n’étaient pas transportables et
n’auraient pas dû être considérés comme tels par les médecins-chefs des
hôpitaux qui ont adressé à mon administration centrale des demandes
d’évacuation
[32].
»
Aussi n’est-il pas étonnant que les hôpitaux sanitaires, à
l’origine réservés aux tuberculoses évolutives, aient été considérés par
plusieurs médecins comme le refuge naturel et ultime de ces malheureux. Au
demeurant, ces établissements deviennent tôt ou tard des mouroirs, comme
l’indique le médecin-major Léon Bernard au terme d’une tournée d’inspection
réalisée en 1916. Sa description de l’hôpital auxiliaire sanitaire 63
(Saint-Genis-Laval) est édifiante : « Rien ne saurait dépeindre le spectacle de
désolation offert par ces malheureux. Il y a 200 lits presque tous occupés, et
par les pires souffrances, installés dans un ancien établissement religieux, au
milieu d’un parc splendide dont ils ne peuvent même pas profiter. 8 dames de la
Croix-Rouge et 12 religieuses, dont le dévouement est admirable, travaillent
dans cet hôpital
[33].
» D’un autre hôpital sanitaire, le médecin major Cantonnet écrit : « Hôpital
très intéressant parce qu’il reçoit de très graves malades et, “mouroir”
systématisé, ne donne pas l’impression d’être cela
[34]. »
Les stations sanitaires offrent-elles une image moins lugubre
?
Les stations sanitaires, encore pompeusement appelées «
sanatoria », sont au nombre de 21 au mois d’août 1916 avec une capacité de 1
806 lits. La plus importante est celle d’Alix (près de Lyon) avec 215 lits, la
plus petite celle de Riberac avec 25 lits. La plupart d’entre elles sont
équipées d’une cinquantaine de lits. Le séjour moyen d’un tuberculeux étant de
trois mois, ce sont 7 500 tuberculeux qui, chaque année, peuvent transiter par
ces centres
[35]. Vers
la fin de la guerre, 60 sanatoria et 7 000 lits pourront en accueillir près de
30 000. Mais certains ne fonctionneront que comme centres de triage tandis que
d’autres seront réservés aux Serbes ou aux Russes.
En fait, le taux de remplissage des stations sanitaires est
rarement pléthorique. Dans celle de Sémur en Briançonnais, 32 des 60 lits sont
occupés vers la fin de 1917. En octobre 1917, le médecin-major Cantonnet note
dans son rapport : « Le jour où je visite l’hôpital [station sanitaire] de
Téloché, 9 lits sur 100 sont occupés
[36]. » On assiste au même phénomène dans les hôpitaux
sanitaires. L’énorme unité de la Côte-Saint-André, qui contient 558 lits, n’a
jamais affiché « complet » et n’héberge que des « malades graves gardant le
lit
[37] ».
La tâche du médecin-chef de station a été définie par les
inspecteurs Guinon et Kuss : tri des malades et affectation de locaux séparés
en fonction des risques de contagion, élimination des faux tuberculeux, mise en
œuvre d’un traitement et surveillance disciplinaire. Surtout, il devra «
instruire les malades, par des causeries éducatives, de leurs devoirs vis-à-vis
de leur famille et du milieu dans lequel ils vivront à leur sortie de la
station sanitaire ». L’impuissance thérapeutique étant avérée, la vocation
éducative est devenue la raison d’être de ces établissements. L’une des
hantises des médecins n’est-elle pas que ne se déversent un jour sur le
territoire national des dizaines de milliers de militaires contagieux
[38] ?
L’opération semble parfois couronnée de succès. Selon le Dr
Péhu (Bourg-Belley), les futurs réformés « sont accessibles aux
recommandations. Un nombre notoire porte un crachoir de poche. Si l’un d’eux
n’a pas l’habitude de s’en servir, il est dénoncé par ses camarades. La
discipline de la toux évite la projection de particules de salive bacillifère.
Tracts, brochures, et affichettes contribuent à leur éducation. Rentrés chez
eux, les tuberculeux conservent ces pratiques. Plusieurs écrivent aux médecins
de sanatorium pour demander des renseignements complémentaires
[39] ». Dans le secteur
d’Évreux, le Dr Salomon constate : « L’usage du crachoir leur est devenu
familier et il y a tout lieu de penser que, de retour dans leurs foyers, ils
diminueront les risques de contagion
[40]. »
À l’éducation antituberculeuse s’ajoutent parfois les bienfaits
du travail, ébauche d’une réinsertion prochaine. Au terme de sa mission
d’inspection, le médecin-major Cantonnet rédige un rapport dont certains
passages baignent dans une atmosphère de comices agricoles. À Mellerey, la
production de pommes de terre s’élève à 45 tonnes en 1916-1917 et celle de
légumes variés à trois tonnes. À Campagne-les-Bains, « le travail progressif
est devenu un vrai plaisir. Les potagers, la ferme miniature avec ses 7 vaches,
ses 11 porcs, ses 20 moutons et sa centaine de lapins, oies, canards, apportent
à l’hôpital [station] une véritable petite fortune ». À Becquet, les
tuberculeux font du travail de vannerie en plein air et du jardinage dans le
jardin potager
[41]. À
Téloché et à Solemnes, le Dr Nordmann multiplie les loisirs (quilles, boules,
cartes) et organise des concerts auxquels les riverains sont conviés.
Mais ces quelques réussites ne sauraient faire illusion. Dans
la conclusion de leur rapport « sur le fonctionnement des stations sanitaires
», les Dr Guinon et Kuss doivent reconnaître : « Pour deux hôpitaux [stations]
sanitaires satisfaisants, combien d’autres laissent à désirer, combien où le
mal dépasse infiniment le bien qu’on en retire ! » Organisés sur le tas,
tributaires de l’improvisation, ils forment un vaste chantier. Pour les futurs
réformés, poursuit le rapport, la désillusion est totale : « Venus dans les
stations sanitaires alléchés par de belles promesses, l’espoir d’une bonne
nourriture, de soins dévoués, d’une guérison rapide, les malades tombent sur
des chantiers, ne voient un médecin que de loin en loin, ont l’impression
d’être abandonnés à eux-mêmes, se démoralisent, deviennent indisciplinés et ne
songent qu’à sortir pour aller boire et coucher dehors
[42]. »
« Sanatoria de fortune », ces établissements n’offrent de plus
qu’une assistance thérapeutique médiocre. La plupart des malades y sont envoyés
trop tard, pour un bref séjour de trois mois, tandis que les médecins sont
constamment happés par la relève. L’héliothérapie y est la seule cure
pratiquée. Une seule station, celle de Saint-Genis-Laval, a recours au
pneumothorax dans les cas désespérés. Mais les insufflés doivent quitter les
lieux avant la fin du traitement.
Faute de laboratoire, les crachats sont rarement examinés, ce
qui entretient la promiscuité entre porteurs de bacilles et tuberculeux «
fermés ». Toute séparation s’avère d’ailleurs illusoire, les pensionnaires
pouvant librement circuler dans les lieux et même dans les villages des
environs. À Téloché et à Solemnes, les fébriles prennent leur repas à part et
occupent des locaux isolés, mais cette quarantaine crée une situation si
complexe que le Dr Nordmann ne parvient même pas à la décrire en termes
intelligibles : « Comme les salles de tuberculeux graves ont mauvaise
réputation auprès des malades qui savent qu’on y meurt, j’ai prescrit au
médecin de faire de temps en temps le vide dans ces salles
[43]. » Il n’est donc pas rare que la santé
des pensionnaires s’en ressente, comme à Alix où le Dr Theil « a l’impression
que leur état s’aggrave rapidement en raison de la promiscuité ».
Sur les lieux plane d’ailleurs une atmosphère peu propice à
l’épanouissement du moral d’individus ravagés par la souffrance. À la station
sanitaire de Semur en Briançonnais, « une même pièce sert à la formolisation, à
l’isolement des mourants et à la dépose des morts ». Il n’est pas rare que la
station ait été aménagée dans des asiles de vieillards ou d’aliénés à moitié
désertés. La cohabitation avec les anciens pensionnaires s’avère alors
laborieuse d’autant que les vieillards donnent le mauvais exemple en crachant
n’importe où.
Un peu partout règne la saleté. Les murs, rarement blanchis à
la chaux, s’encrassent vite en raison d’un chauffage défectueux et de l’usage
d’un charbon de guerre impur. Les parquets, sillonnés de crevasses et
d’aspérités, deviennent des nids à microbes. L’espace réglementaire entre les
lits n’est pas respecté. À Montlieu, des monceaux de détritus s’accumulent
devant la cuisine où sont conservées des eaux sales et grasses. Il n’existe ni
bains ni douches. La salle de désinfection est devenue un lieu de contamination
privilégié. Le linge y est déposé en des tas sur lesquels on verse une eau à
50° qui est évacuée vers la rivière (rapport Cantonnet). À l’hôpital de la
Côte-Saint-André, il n’existe même pas de point d’eau et le linge sale doit
être traité dans la ville voisine.
Les crachoirs sont en carton ou en verre plein sans couvercle.
Plusieurs se cassent. Leur désinfection à l’eau bouillante, peu pratique et
insuffisante, est à la charge du malade. À Montlieu, ils sont en aluminium et
ne peuvent être désinfectés à la chaleur et aux antiseptiques sous peine de se
détériorer. Il faut donc se contenter de les soumettre à une solution de
grésyl. Quant aux crachoirs portatifs, ils semblent avoir pour vocation de se
vider dans les poches.
On conçoit que nombre de malades n’aient qu’un seul désir :
celui de s’évader. Épuisés par des années de guerre, condamnés à une espérance
de vie réduite, privés de permissions qui pourraient les exposer à des
tentations dangereuses pour leur santé, ils supportent mal cette attente
inutile de trois mois qui, en ces lieux de désolation, les éloigne un peu plus
de leur famille. Dans le civil, les tuberculeux n’ont pas bonne réputation. On
leur reproche un mythique appétit de jouissance, ce qui leur a valu
l’appellation d’« embrasés ». Et que dire de ces trublions aigris par la guerre
dont les « descentes » en ville ont si mauvaise presse ? Dans un rapport de la
« Section de centralisation des renseignements » adressé au ministère de la
Guerre, on peut lire l’appréciation suivante : « On signale que les tuberculeux
de l’hôpital d’Auray (Morbihan) n’ont pas toujours une tenue irréprochable.
Leur attitude est imputable à la nature de leur maladie : ce sont des aigris.
Leur présence est regrettable dans une ville où il y a des troupes, au point de
vue moral comme au point de vue physique
[44]. »
Installées pour la plupart en rase campagne, les stations
sanitaires sont entourées de jardins non clos. C’est la porte ouverte aux
escapades, hantise des médecins qui redoutent à juste titre qu’elles ne
trouvent leur épilogue dans la boisson.
Aucun mur n’entoure la station de Semur en Briançonnais. « De
ce fait, note l’inspecteur Kuss, on est obligé de laisser sortir les malades.
Ceux-ci, porteurs ou non de bacilles, vont dans les cafés des environs comme
chez les particuliers qui vendent des boissons. La discipline est, encore ici,
impossible. » À Alix, « les bâtiments ne sont pas clos et, dans toutes les
maisons du village, on sert à boire. Il n’y a qu’un seul médecin traitant pour
les 200 malades et il ne peut pas assurer la discipline. Beaucoup de malades
ont fait venir leurs femmes dans les maisons d’alentour et vont coucher hors de
l’hôpital toutes les nuits (rapport Cantonnet) ».
À Téloché, le Dr Nordmann doit faire appel à la force publique
et c’est grâce aux contrôles de gendarmerie que les tuberculeux sont écartés
des débits de boisson. Mais les cafés pullulent dans la région ce qui l’incite
à réclamer leur mise en consigne à Solemnes, Sablé et Juigné. En fait, les
questions de discipline ne relèvent même pas du médecin mais du directeur et de
l’économe qui dépendent du ministère de l’Intérieur. Le Dr Theil, médecin chef
de la station d’Alix, se trouve même placé sous la quadruple autorité du
directeur du service de santé de la région, de la préfecture, du ministère de
l’Intérieur et de l’administration des hospices civils de Lyon.
Paralysés par l’administration, privés de la menace de
suspension des permissions depuis que celles-ci ont été interdites aux
tuberculeux, les médecins ont tendance à se tourner vers la seule forme de
pouvoir qu’ils maîtrisent : le pouvoir médical. Contre les fortes têtes, ils
brandissent le spectre de la mise au régime, de l’isolement, de l’alitement
forcé. Ils rêvent même d’épouvantails plus terrifiants : suspension de la
procédure de réforme, révision du taux de pension… En désespoir de cause, ils
en viennent à constater l’inutilité des stations sanitaires et la nécessité de
réformer les tuberculeux au plus vite.
En fait, la débauche de moyens mis en œuvre pour l’organisation
d’un réseau de stations sanitaires ferait plutôt figure de réaction de
compensation face à l’impuissance thérapeutique. Dès l’abord, le système
semblait voué à l’échec. Comment, devant un problème aussi gigantesque, créer
de toutes pièces une structure si complexe dans un monde désarticulé par la
guerre ? Considérée dans sa finalité, l’entreprise fut donc un échec, mais
comme modèle ou comme point de départ de l’essor sanatorial dans la France de
l’entre-deux-guerres, elle a pu avoir son importance.
Reste une question. La vague tuberculeuse qui, selon
l’expression du Pr. Landouzy, menaçait « de s’étendre sur le pays comme firent
certaines pestilences pendant les guerres du Moyen Âge » a-t-elle eu lieu ?
C’était la grande peur des phtisiologues et c’est elle qui a justifié la
création des stations sanitaires où les tuberculeux devaient apprendre à ne pas
disséminer le mal.
En 1913, 180 Français pour 100 000 mouraient chaque année de
tuberculose. Jusqu’en 1917, ce taux reste stable ou subit une légère décrue. En
1918, il s’élève à 190 pour 100 000 et à 208 en 1919. Mais, brusquement, il
s’effondre à 170 puis à moins de 150 en 1920 et 1921. Tout au plus la guerre
a-t-elle donc provoqué un certain frémissement vite suivi d’une réaction
d’apaisement. La Seconde Guerre mondiale connaîtra un phénomène identique. De
103 pour 100 000 en 1936, le taux de mortalité tuberculeux s’élève à 135 en
1942 et à 125 en 1943 avant de s’effondrer à 110 et à 100 en 1944 et 1945, et à
moins de 70 en 1946 (Guillaume, 1986, 153).
La courbe descendante de la tuberculose s’inscrit en fait dans
un mouvement de fond amorcé dès la fin du xixe siècle sous l’impulsion des conquêtes
de l’hygiène anti-microbienne. Un événement ponctuel peut rompre un équilibre
fragile, mais lorsque cet équilibre s’intègre dans un mouvement de longue
durée, ce même événement ponctuel, aussi cataclysmique soit-il qu’un double
conflit mondial, peut provoquer un sursaut sans jamais le remettre en
question.
Pierre Darmon
Centre Roland-Mousnier (UMR
8596)
1, rue
Victor-Cousin
75230 Paris Cedex
05
·
Audoin-Rouzeau, Stéphane (1993), La guerre des enfants (1914-1918), Paris, Armand
Colin.
·
Darmon, Pierre
(2002), Vivre à Paris pendant la Grande
Guerre, Paris, Fayard.
·
Delaporte, Sophie
(1999), Le discours médical sur les blessures et
les maladies pendant la Première Guerre mondiale, Thèse d’histoire,
Amiens, Université de Picardie Jules-Verne.
·
Guillaume, Pierre
(1986), Du désespoir au salut : les tuberculeux
aux xixe et xxe siècles, Paris,
Aubier.
[1]
Proposition de résolution invitant le Gouvernement à assurer
des soins aux militaires tuberculeux avant leur renvoi dans leurs foyers.
Chambre des députés, n° 800, session de 1915. Annexe au procès-verbal de la
séance du 25 mars 1915. L’historienne Sophie Delaporte consacre une importante
étude à la tuberculose dans l’armée française pendant la Grande Guerre dans sa
thèse (Delaporte, 1999, vol. 2, 228-254).
[2]
4
e région.
Place du Mans. « Rapports sur le fonctionnement du 2
e secteur médical pendant le mois
novembre 1916, par le Dr aide-major de 1
re classe Nordmann, chef de secteur »,
ASSA (Archives du Service de Santé des Armées, Val-de-Grâce), carton
40.
[3]
4
e Région.
Place de Laval. « Rapport sur le fonctionnement du 4
e secteur médical pendant le mois de
mars 1917 par M. le médecin major de 2
e classe Grenet, médecin du secteur. »
ASSA, carton 41.
[4]
4
e région.
Place du Mans. « Rapports sur le fonctionnement du 2
e secteur médical pendant le mois
d’octobre 1916, par Dr aide-major de 1
re classe Nordmann, chef de secteur »,
ASSA, carton 40.
[5]
4
e région,
3
e secteur médical d’Alençon,
« Rapport du mois d’avril 1916, par le médecin major de 1
re classe Gandy, médecin de secteur »
ASSA, carton 41.
[6]
7
e région,
secteur médical de Bourg-Belley (Ain), « Rapport du médecin-major de 2
e classe Péhu, novembre 1917 », ASSA,
carton 45.
[7]
4
e région,
place de Laval, « Rapport sur le fonctionnement pendant le mois mars 1918, par
le médecin major de 2
e classe
H. Grenet, médecin chef du secteur », ASSA, carton 41.
[8]
4
e région.
Place du Mans, Dr Nordmann,
op. cit.,
rapport d’octobre 1916.
[9]
Laubry et Louis Marre, « L’aptitude au service militaire des
tuberculeux pleuro-pulmonaires »,
Paris
Médical, 1916, p. 62-66.
[10]
Dr Péhu, « Rapport de novembre 1917 »,
op. cit., ASSA, carton 45.
[13]
Cité par le médecin major Louste, 4
e région, 2
e secteur médical, Le Mans. « Rapport de
juillet 1916 », ASSA, carton 40.
[14]
Lettre du Dr G. Rauzier, Professeur de clinique médicale à la
Faculté de Médecine de Montpellier, médecin en chef des salles civiles à
l’hôpital suburbain, chargé d’une formation sanitaire au même hôpital, à Justin
Godard, sous-secrétaire d’État du Service de Santé, Montpellier le 1
er février 1916, ASSA, carton 726, p.
1-2.
[15]
Dr Péhu,
op. cit., p.
16.
[16]
Pr. Landouzy, « La guerre et la tuberculose. 1914-1915 »,
Paris Médical, 1916, p. 62.
[17]
9
e région
(hôpital temporaire d’Angers n° 6), « Rapport de mai 1916 sur le fonctionnement
du 3
e secteur médical pendant
le mois…, médecin major de première classe Rocaz », ASSA, carton 49.
[18]
Secteur médical du Mans, « Rapport de juillet 1916 »,
op. cit.
[19]
Médecin aide-major de première classe Harvier, 5
e région. Rapport sur le fonctionnement
du 4
e secteur médical pendant
le mois de septembre 1917, ASSA, carton 43.
[20]
14e région, Lyon, « Rapport du médecin major de première classe
Germain Roque, avril 1918 », ASSA, carton 55.
[21]
4
e région,
3
e secteur médical d’Alençon,
« Rapport du mois de juin 1918, par le médecin major de 1
re classe Gandy, médecin de secteur »,
ASSA, carton 41.
[22]
14
e région,
Lyon, « Rapports du médecin major de première classe Germain Roque pour le mois
de février 1918 », ASSA, carton 55.
[23]
Pr. Rauzier, lettre à Justin Godard du 1
er février 1916,
op. cit., ASSA, carton 726.
[24]
4
e Région.
Place de Laval. « Rapport sur le fonctionnement du 4
e secteur médical pendant le mois de
mars 1917 par M. le médecin major de 2
e classe H. Grenet, médecin du secteur
», ASSA, carton 41.
[25]
4
e région.
Place du Mans. « Rapports sur le fonctionnement du 2
e secteur médical pendant le mois
d’octobre 1916, par Dr aide-major de 1
re classe Nordmann, chef de secteur »,
ASSA, carton 40.
[26]
Proposition de résolution invitant le Gouvernement…, 25 mars
1915,
op. cit., p. 2.
[27]
Pr. Landouzy, « La guerre et la tuberculose. 1914-1915 »,
Paris Médical, 1916, p. 62.
[28]
4
e région,
place de Laval, « Rapport sur le fonctionnement pendant le mois d’avril 1917,
par le médecin major de 2
e
classe H. Grenet, médecin chef du secteur », ASSA, carton 41.
[29]
Dr M.G. Kuss, médecin en chef du Sanatorium [station sanitaire]
d’Agincourt,
Le Bulletin médical, 12
août 1916, p. 417.
[30]
ASSA, carton 724, document non daté postérieur à décembre
1917.
[31]
ASSA, carton 728, « Service technique, section de médecine
».
[33]
ASSA, carton 725, « Organisation des hôpitaux sanitaires
».
[34]
ASSA, carton 726, « Hôpitaux et stations sanitaires ».
[35]
Dr M.G. Kuss, médecin en chef du Sanatorium [station sanitaire]
d’Agincourt,
Le Bulletin médical, 12
août 1916, p. 417.
[36]
Rapport du 22 octobre 1917, ASSA, carton 726.
[37]
Gouvernement militaire de Paris, « Rapport de mission du
médecin-major Cantonnet, 15 juin 1916 », ASSA, carton 725.
[38]
Rapport non daté, ASSA, carton 726.
[39]
7
e région.
Secteur de Bourg-Belley (Ain), médecin-major de 2
e classe Péhu, « Rapport de novembre
1917 », ASSA, carton 45.
[40]
3
e région, «
Rapport du mois d’octobre 1916 », ASSA, carton 40.
[41]
Rapport du médecin-major Cantonnet,
op. cit., ASSA, carton 726.
[42]
Op. cit., ASSA, carton
726.
[43]
Dr Nordmann, secteur du Mans, « Rapport d’octobre 1916 »,
op. cit., ASSA, carton 40.
[44]
Archives de la Préfecture de police de Paris, Ministère de la
guerre, 2
e bureau, rapport du
15 novembre 1917, carton BA/1639.