2002
Annales de démographie historique
La population dans la grande guerre
Guerre(s) et démographie historique
Olivier Faron
Quelles sont les conséquences démographiques d’une guerre ?
Vaste question aux innombrables réponses. Les guerres ont frappé durement les
populations du passé. Si les effets ont divergé en fonction de l’intensité des
conflits, certaines résultantes semblent communes : la disparition d’hommes
jeunes, les déséquilibres induits hommes/femmes, la multiplication des veuves
et des orphelins… Mais une guerre suppose aussi un bouleversement des
conditions générales. Elle s’accompagne souvent, par exemple, de poussées
épidémiques d’autant plus importantes qu’elles frappent des populations
affaiblies par les privations et les souffrances.
La Première Guerre mondiale offre une occasion opportune de
rouvrir un dossier quelque peu oublié durant les dernières années par les
historiens démographes. Il faut en effet retrouver 14-18 comme l’ont suggéré
récemment Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker (Audoin-Rouzeau et Becker,
2000) et cela, pour plusieurs raisons. La Première Guerre mondiale est d’abord
et avant tout une hémorragie d’une exceptionnelle gravité, qui détermine encore
aujourd’hui des indentations nettes sur les pyramides des âges des populations
de l’Europe. Ce conflit est aussi un moment de rupture dans les comportements
et les pratiques des individus. Le « laboratoire » 14-18 est donc l’occasion de
s’interroger sur les effets d’une guerre, à court, moyen et long
terme.
Le premier défi est sans conteste celui du nombre. On peut
évaluer à neuf millions, l’ensemble des hommes tués au cours de cette guerre.
Jay Winter estime qu’un tiers d’entre eux aurait laissé des veuves, ayant
chacune en moyenne deux enfants (Winter, 1995). La catastrophe démographique
détermine une véritable communauté du deuil, articulée autour des différentes «
victimes civiles »
[1]. Il
suffit de parcourir les listes des monuments aux morts pour mesurer l’étendue
de la saignée opérée. Chaque commune pleure encore ses « fils » tombés pour la
nation.
Pourtant, ce drame humain sans équivalent reste relativement
mal connu ou mieux, son analyse semble ou semblait un peu figée. Les années
1920 et 1930 ont vu l’élaboration d’enquêtes administratives de haute facture,
qui font encore aujourd’hui autorité. En un certain sens, les travaux menés
alors, à l’image de ceux de Michel Huber (Huber, 1931), constituent un horizon
quasi indépassable. Ils représentent en effet le fruit d’élaborations de haute
qualité scientifique, basées sur des données méticuleusement recueillies par
les services de l’époque. On retrouve une situation équivalente en Italie, dans
la mesure où l’école statistique transalpine, incarnée notamment par Giorgio
Mortara, produit des études d’une qualité exceptionnelle dans les années 1920.
Les meilleures synthèses proposées récemment (Becker, 1999 ; Fine et Sangoï,
1998 ; Sangoï, 1997) s’appuient par nécessité sur de tels travaux.
Comment aller plus loin, sinon au prix d’un effort presque
démesuré ? Pour dépasser les résultats des travaux de l’entre-deux-guerres, il
faudrait proposer des monographies complètes, retraçant l’évolution des
populations entre les recensements de 1911 et de 1921 mais aussi avant et
après. Autant dire l’immensité de la tâche à accomplir. Au-delà de telles
investigations, il faut attendre que l’enquête dite des 3 000 familles se
poursuive jusqu’aux années 1920. La démarche quantitative est donc subordonnée
à des investissements humains et financiers particulièrement lourds. Faut-il
alors abandonner ce chantier des conséquences démographiques de la Première
Guerre mondiale ? Certes, non. Deux éléments permettent de continuer à
avancer.
La première piste revient à inventer des sources. À l’image des
registres paroissiaux presque oubliés avant d’être redécouverts par les « pères
» de la démographie historique, il existe une masse de documentations tout à
fait originales et généralement délaissées. On peut en prendre différents
exemples. Les livres d’or des différents établissements scolaires ou des
communes reprennent les listes des hommes tués ainsi que des biographies
militaires. De telles listes pourraient être fructueusement confrontées aux
séries de noms gravés sur les monuments aux morts. Des fichiers d’ayants droit
commencent à peine à être pris en considération, comme ceux concernant les
veuves… Localisée à Limoges, la Section des Archives Médicales Hospitalières
(S.A.M.H.A.) conserve l’ensemble des documents afférents aux blessés de la
Grande Guerre, de leur prise en charge jusqu’à leur transport en ambulance. De
même, l’informatisation en cours du fichier des morts pour la France est
susceptible de permettre des approches originales. Autant de continents restent
donc à explorer.
Pourtant, aujourd’hui la démarche la plus féconde apparaît très
certainement de saisir 14-18 comme un événement central dans l’histoire des
populations, en en retrouvant toutes les retombées, même celles apparemment
éloignées du conflit lui-même. Ce numéro des Annales de Démographie Historique se propose
donc de faire une espèce d’inventaire non exhaustif mais ouvert et divers de
ces nouveaux objets que les chercheurs ont constitués en thématiques de
recherches. Il faut avant tout remercier tous les historiens qui ont accepté de
participer à une démarche à la fois difficile et pionnière, avant de tenter de
dégager un fil conducteur.
Parmi les thèmes majeurs développés dans les pages qui suivent,
figure sans conteste l’histoire de la médecine. Christine Debue-Barazer montre
comment les plaies de guerre constituent une conséquence particulièrement
dramatique du conflit. Épiphénomène ou processus majeur ? Les gangrènes
gazeuses représentent certes seulement 3 % des complications infectieuses, 0,5
% des deux millions de blessés, mais avec une mortalité de 52 %, elles sont
aussi la démonstration de la dimension dramatique de la guerre. Les tranchées
apparaissent comme un milieu « mortifère » sans équivalent ; le conflit
produisant de nouvelles pathologies comme le pythiatisme (Darmon, 2001). La
période de la guerre est aussi marquée par des épidémies effroyables :
paludisme de 1916, grippe de 1918 (Delaporte, 1997 ; Darmon, 2000). On sait en
outre combien les combattants devenus permissionnaires contribuent à accélérer
la diffusion des maladies. Des conséquences qu’il s’agit de suivre et d’évaluer
non seulement sur le court terme, mais comme l’indique Lucia Pozzi, sur le très
long terme : une situation difficile ayant des effets prolongés en termes de
générations.
Accélérateur des souffrances et inversement des découvertes.
Pendant le conflit, est ainsi mis au point le soluté de Dakin pour freiner les
gangrènes. Les expérimentations de terrain jouent un rôle essentiel dans le
traitement des épidémies. Pierre Darmon insiste sur l’importance de la
fondation des hôpitaux sanitaires pour répondre dans les meilleures conditions
à la poussée de la tuberculose.
Un peu plus de 250 000 combattants sont en outre soignés pour
maladies vénériennes entre 1916 et 1919 ! Au-delà du constat chiffré,
l’importance tient en l’intervention de l’État, un État créateur des
dispensaires vénériens. Parallèlement, le conflit permet de grandes avancées
dans le domaine du combat collectif contre la tuberculose
[2]. La loi Bourgeois sur les dispensaires
date de 1916. En 1919, le texte attaché au nom d’Honnorat statue sur les
sanatoriums départementaux. Révélatrice de crises démographiques aiguës, 14-18
est aussi la période des solutions drastiques : on peut alors profiter d’une
conjoncture hors norme pour aller directement ou indirectement contre des
dogmes républicains fondamentaux tels que la liberté individuelle ou la
protection de la vie privée. Il faut souligner le rôle souvent souterrain mais
essentiel des responsables politiques. Bourgeois, Honnorat mais aussi des
personnages moins connus comme le sous-secrétaire d’État Justin Godard, acteur
majeur du processus d’établissement d’une prophylaxie.
En définitive comme le montre bien la situation des malades, la
guerre est un extraordinaire révélateur des clivages qui jouent au sein d’une
société. La barrière apte/inapte est ainsi fondamentale. Armée de masse, nation
armée, mais aussi tri singulier et complexe qu’il s’agit de décrypter en
profondeur pour évaluer comment l’effort humain passe du stade de l’appel à
l’effort, à celui des hommes en marche (Boulanger, 2001). Philippe Boulanger
dissèque avec minutie les pourcentages si variables de soldats aptes ainsi que
la répartition des affectations. Les catégories changent constamment,
traduisant les contours fluctuants de ce qui est considéré en haut lieu comme
une réserve d’hommes. Des réformés, ajournés, exemptés sont ainsi
progressivement intégrés au gré de la conjoncture, montrant par là même la
variabilité des critères.
Mais le conflit traduit aussi la prégnance des clivages
religieux et/ou raciaux. L’analyse de Jennifer D. Keene offre un éclairage
particulièrement original sur les inégalités raciales. Elles jouent au niveau
du recrutement puisque le pourcentage de soldats noirs est supérieur à leur
proportion d’ensemble dans la population américaine. Noirs comme étrangers sont
plus appelés à contribution, ce qui confirme avec éclat que des deux côtés de
l’Océan, le recrutement est créateur d’injustices profondes. Inversement les
préjugés raciaux, émanant notamment du sud des États-Unis, font que les Noirs
sont écartés du combat : 89 % sont des non-combattants contre 56 % des Blancs.
Peut-on encore assimiler la guerre à un élan national consensuel et unanime,
quand des tests d’intelligence ad hoc
sont mis en œuvre par des pseudo-scientifiques pour démontrer les insuffisances
des Noirs ? Une discrimination aussi flagrante se poursuit d’ailleurs, après
guerre, au sein de la galaxie des anciens combattants.
Autre clivage majeur, la fracture religieuse. Philippe Landau
montre qu’avec 6 800 morts sur les champs de bataille, soit 17 % des engagés,
la communauté juive souffre comme l’ensemble de la nation mais cela ne doit pas
pour autant amener à banaliser l'importance de l'engagement, le sens du décès
pour la patrie, tout ce qui se rapporte de près ou de loin au devoir de
mémoire. Occasion d’une affirmation d’un « patriotisme républicain » (Landau,
1999) pouvant aller jusqu’au sacrifice, 14-18 constitue en définitive une étape
centrale dans la constitution de la mosaïque-France. Les juifs regagnent sur
les terrains de bataille la légitimité patriotique que les sombres retombées de
l’affaire Dreyfus avaient tenté de leur enlever.
La guerre met donc à jour des fils conducteurs pour comprendre
l’histoire d’une nation en profondeur. Jay Winter insiste sur l’importance du
facteur migratoire dans la consolidation de l’Empire britannique : des flux
articulés autour de la guerre qui marque le déclin des liens démographiques
entre la Grande-Bretagne et sa zone de domination. Et pourtant, l’Empire avait
représenté une nécessité absolue, dans le cadre du déploiement de l’effort de
guerre britannique.
Une pédagogie morale se dégage donc du conflit alors que les
fronts se démultiplient. Auteur d’un récent essai fort suggestif (Le Naour,
2002), Jean-Yves Le Naour montre comment le péril vénérien est ainsi vécu comme
un ennemi de l’intérieur. En définitive, le conflit engage différentes
populations : les combattants, l’arrière, la population d’aujourd’hui et de
demain, une population qui doit être nombreuse dans le moment et renforcée dans
l’avenir… En définitive, le point de convergence des essais réunis ici est
probablement de montrer comment place doit être faite à une histoire des
populations renouvelée, où l’approche de la démographie historique
traditionnelle peut et doit être constamment complétée, nourrie, enrichie par
un recours à l’examen scrupuleux des pratiques sociales, à cette « culture de
guerre » (Audoin-Rouzeau et Becker, 1997) au rôle majeur. L’histoire des
familles est en particulier structurée par l’importance de la mémoire
collective dont les effets commencent seulement à être décryptés dans le
détail.
Olivier Faron
Université Lyon
II
Olivier.
Faron@ ish-lyon. cnrs. fr
·
Audoin-Rouzeau, S. et
Becker, A. (1997), « Violence et
consentement : la “culture de guerre” du premier conflit mondial », 251-271, in
Histoire culturelle de la France, éd.
par J.-P. Rioux et J.-F. Sirinelli, Paris, Seuil.
·
Audoin-Rouzeau, S. et
Becker, A. (2000),
14-18 Retrouver la guerre, Paris,
Gallimard.
·
Becker, J.-J. (1999),
« Les deux Guerres mondiales et leurs conséquences », in
Histoire des populations de l’Europe,
éd. par J.-P. Bardet et J. Dupâquier, tome III, Les temps incertains 1914-1998, Paris,
Fayard.
·
Boulanger, P. (2001),
La France devant la conscription, géographie
historique d’une institution républicaine 1914-1922, Paris,
Economica.
·
Darmon, P. (2000), «
Une tragédie dans la tragédie : la grippe espagnole en France (avril 1918-avril
1919) », Annales de démographie
historique, 153-175.
·
Darmon, P. (2001), «
Des suppliciés oubliés de la Grande Guerre : les pithiatiques »,
Histoire, Économie et Société,
20e année, 1, 49-64.
·
Delaporte, S. (1997),
« Perceptions et interprétations par les médecins des premières manifestations
de la grippe dite “espagnole” », Médecine et
armées, 559-567.
·
Faron, O. (2001),
Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la
nation de la Première Guerre mondiale (1914-1941), Paris, La
Découverte.
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Fine, A. et Sangoï, J.-C. (1998),
La population française au
xxe siècle, Paris, Presses
Universitaires de France.
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Guillaume, P. (1986),
Du désespoir au salut : les tuberculeux aux
xixe et xxe siècles, Paris,
Aubier.
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Huber, M. (1931),
La population de la France pendant la
guerre, Paris, Presses Universitaires de France.
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Landau, P.-E. (1999),
Les Juifs de France et la Grande Guerre
1914-1941. Un patriotisme républicain, Paris, CNRS
éditions.
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Le Naour, J.-Y.
(2002), Misères et tourments de la chair durant
la Grande Guerre. Les mœurs sexuelles des Français 1914-1918, Paris,
Aubier.
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Sangoï, J.-C. (1997),
« La guerre de 1914-1918 et l'évolution démographique française », 147-155, in
Traces de 14-18, éd. par S. Caucanas
et R. Cazals, Actes du colloque de Carcassonne, Carcassonne, Les
Audois.
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Winter, J.-M. (1995),
“Communities in mourning”, Authority, Identity
and the Social History of the Great War, éd. par F. Coetzee et M.
Shevin-Coetzee, Oxford, Oxford University Press.
[1]
Pour un travail récent sur ces victimes, je me permets de
renvoyer à mon étude des orphelins de guerre (Faron, 2001).
[2]
Je remercie Pierre Guillaume de ses suggestions à ce propos.
Sur la tuberculose : Guillaume, 1986.