2002
Annales de démographie historique
La population dans la grande guerre
La gangrène gazeuse pendant la Première Guerre mondiale (Front
occidental)
Christine Debue-Barazer
Maladie infectieuse aiguë des parties molles, la gangrène gazeuse
apparaît comme la complication la plus grave des plaies de guerre dès les
premières offensives de l'automne 1914. Les médecins, surpris et impuissants,
croient à l'émergence d'une nouvelle maladie. Or, au fil des mois on comprend
que dans cette guerre de position tout concourt à favoriser le développement
d'un mal connu depuis l'Antiquité : les blessures par éclats d'obus,
l'immobilisation des soldats dans des tranchées insalubres, la pauvreté et la
médiocrité des équipements sanitaires, l'acheminement lent et mal conduit des
blessés vers l'arrière, les soins mal adaptés. Les équipes médicales et l'armée
vont alors s'organiser pour mettre au point des protocoles thérapeutiques et
des mesures prophylactiques efficaces. Certes, tous ces efforts seront
récompensés et l'amputation du membre gangrené ne sera plus systématique.
Néanmoins, pendant cette guerre de 1914-1918, une arme thérapeutique
essentielle et réellement efficace manque encore aux soldats de la santé :
l'antibiothérapie.
An acute infectious disease attacking non-skeletal tissue, gas
gangrene emerged as the most serious of war injuries as early as the first
offensives in the autumn of 1914. Doctors, both surprised and powerless,
thought they were witnessing the onslaught of a new disease. However, as the
months passed, it became apparent that in this war of positions, what was
evolving was an illness that had been known since Antiquity: wounds from shell
explosions, soldiers immobilized in deleterious trenches, the mediocrity and
even lack of sanitary equipment, the slow and ill-conceived transfer of the
wounded away from the front lines, and unsuitable healthcare. The Army's
medical teams thus organized and launched a series of efficient therapeutic and
preventive measures. These efforts succeeded and the amputation of a gangrenous
member was no longer systematically applied. However, during this period of
World War I, an essential and truly efficient therapeutic arm was lacking:
antibiotherapy.
Dès le début du premier conflit mondial, cette pathologie est
reconnue comme la complication la plus redoutable des plaies de guerre en
raison du taux de mortalité dépassant cinquante pour cent. La gangrène gazeuse,
une maladie infectieuse aiguë des parties molles (peau, tissus sous-cutanés,
muscles), est le résultat de la prolifération de micro-organismes qui
produisent du gaz et induisent une nécrose extensive des tissus avec formation
d’œdème et d’emphysème, associés à des signes généraux toxiques secondaires. La
communauté scientifique de l’époque s’émeut devant la gravité de la maladie
dont les victimes succombent des suites directes d’une infection galopante non
maîtrisée, des suites de l’intervention chirurgicale agressive qui ampute le
membre gangrené ou d’une rechute imprévue du mal qui ne laisse au blessé qu’une
courte rémission. Quand la maladie ne tue pas, elle rend à la société des
mutilés, des estropiés, des hommes marqués à jamais par les stigmates d’un mal
qui les a fait souffrir dans leur chair et dans leur dignité. Les autorités
militaires et médicales vont conjointement rechercher les causes qui peuvent
expliquer la résurgence de la gangrène gazeuse avec une telle fréquence et une
telle intensité en cet automne 1914. La blessure elle-même, les conditions de
vie imposées par la guerre de position ou encore l’organisation du Service de
santé imposant des acheminements longs et difficiles des convois sanitaires,
assurent à la maladie toutes les conditions pour son développement insidieux.
L’armée va prendre des mesures prophylactiques médico-militaires pour lutter
contre la maladie, tandis que la communauté scientifique tente de mettre au
point une thérapeutique efficace. L’effervescence qui anime alors le milieu de
la recherche médicale apporte une moisson de propositions thérapeutiques pour
essayer d’enrayer le mal.
La gangrène gazeuse en 1914 : une maladie qui surprend
L’expression « gangrène gazeuse » est employée, semble-t-il,
pour la première fois en 1881 par Daniel Mollière. Cependant, dès l’Antiquité,
les médecins et les chirurgiens décrivent des « gangrènes » cliniquement très
proches de la gangrène gazeuse telle qu’elle sera définie au
xxe siècle. Au
ive siècle av. J. C., Hippocrate (v. 460 -
v. 377 av. J-C.), décrit des cas d’infections putrides survenues après
traumatisme (Hippocrate, 1998). Au
xvie siècle, Ambroise Paré (v.1509-1590)
consigne ses observations sur les plaies de guerre dans un ouvrage de 1545
(Paré, 1970) dans lequel les descriptions cliniques détaillées attestent une
bonne connaissance de la pathologie gangreneuse. Selon Daniel Penoyée (Penoyée,
1918), Fabrice de Hilden (1564-1634) signe le début de l’histoire clinique des
pathologies gangreneuses au début du
xviie siècle
[1] (Grmek, 1996). L’envahissement des tissus par les gaz
est cette fois nettement signalé par la sonorité tympanique très spécifique
rendue par le passage du rasoir sur la peau. Médecin militaire dans les armées
napoléoniennes, Dominique Jean Larrey (1766-1842) consacre dans ses
Mémoires (Larrey, 1812) deux chapitres
aux gangrènes. Il y décrit des cas de gangrène traumatique qu’il observe chez
les blessés de la campagne d’Espagne (1808). La plus complète description
clinique de ce mal évolutif est incontestablement fournie par Eugène R.
Salleron. Au cours du siège de Sébastopol de 1855 (Guerre de Crimée), il décrit
une forme de gangrène traumatique dite « foudroyante ». D’installation précoce,
d’évolution très rapide et de pronostic toujours fatal, il décrit ainsi la
maladie :
« Vers six heures du soir, il éprouve presque subitement un
trouble particulier, avec douleur et tension extrême du moignon… J’enlève
moi-même le pansement qui déjà comprimait les téguments. Distension immédiate
et progressivement croissante des téguments, comme si l’on eût insufflé de
l’air par le moignon… le gonflement et la crépitation s’étendaient déjà jusqu’à
la racine du membre. À huit heures toute la fesse était déjà distendue et
noire… Le pouls radial n’existait plus… Les extrémités complètement froides ;
la respiration très accélérée, anxieuse ; la figure pâle et livide, le regard
obtus, hébété. À dix heures gonflement énorme de la cuisse, de la fesse, du
scrotum, de la hanche, de la paroi abdominale jusqu’aux fausses côtes ;
résolution complète, pouls carotidien presque insensible ; inspirations courtes
et très fréquentes ; commencement d’agonie : mort à deux heures du matin. »
(Salleron, 1858)
Les observations de Salleron sont un modèle longtemps inégalé
pour la précision et l’exactitude de la description clinique de cette forme de
gangrène traumatique.
Dans les années 1870, alors que l’origine microbienne des
maladies infectieuses est démontrée et admise, Pasteur met en évidence chez
l’animal la responsabilité d’un germe dans le développement de la « septicémie
gangreneuse ». Le germe isolé et cultivé en laboratoire est baptisé « vibrion
septique ». Ces expérimentations sont transposées à l’homme par Chauveau et
Arloing en 1884 (Chauveau, 1884) et consacrées par le Docteur Émile Forgue dans
sa thèse d’agrégation où il affirme : « La spécificité microbienne et la
spécialité symptomatique définissent la septicémie gangreneuse
[2]. » (Forgue, 1886). L’analyse
de Pasteur a amorcé une suite de travaux français et étrangers qui ont abouti à
la découverte de plusieurs autres germes susceptibles d’être incriminés dans
les pathologies gangreneuses. Ainsi, dans les années 1890, le vibrion septique
et le
bacillus perfringens sont
reconnus jouer un rôle primordial
[3].
Au crépuscule du xixe siècle, l’intérêt pour les pathologies
gangreneuses s’éteint. Loin des champs de bataille, cette pathologie rare en
temps de paix sombre peu à peu dans l’oubli. Les manuels de chirurgie de guerre
qui faisaient des descriptions savantes de la gangrène gazeuse sont refermés et
rangés.
Même si la guerre des Balkans (1912-1913) a remis les
pathologies gangreneuses sur le devant de la scène, le corps médical est
déconcerté quand les blessés de la bataille de la Marne (6-13 septembre 1914)
développent des complications infectieuses mortelles. La gangrène gazeuse est
l’une des plus cruelles surprises pour les chirurgiens mal préparés à la
diagnostiquer et à la combattre (Weinberg, Séguin, 1918). Trop nombreux étaient
les médecins qui n’avaient jamais vu cette infection dans les ouvrages modernes
de médecine ou dans les salles des hôpitaux. En cet automne 1914, les
publications scientifiques foisonnent mais les chercheurs s’égarent et ne
parviennent pas à imposer une définition consensuelle de la gangrène gazeuse.
Pour beaucoup de médecins les différentes formes cliniques de la maladie, ainsi
que les différents stades d’évolution de celle-ci, constituent autant de
pathologies différentes. Ce polymorphisme clinique sème le trouble : en
témoigne la littérature médicale qui offre une moisson de dénominations
différentes pour désigner une seule et unique maladie. Une grande confusion
règne au sein même de la communauté scientifique. Aucun médecin n’exhumera des
bibliothèques les vieux manuels de médecine devenus poussiéreux. On croit à
l’émergence de nouvelles maladies.
La bactériologie va apporter un début d’explication au
polymorphisme clinique. Dans le courant de l’année 1915, à l’Institut Pasteur,
Michel Weinberg et Pierre Séguin mettent en évidence l’existence du
bacillus œdematiens (Weinberg, Séguin,
1915). De son côté, Ernest Sacquépée décrit le
bacillus bellonensis (Sacquépée, 1915). Il
apparaît alors que les différentes formes cliniques les plus caractéristiques
de la gangrène gazeuse sont dues à l’envahissement préférentiel de la plaie par
l’un des quatre germes décrits (Vibrion septique
,
bacillus perfringens, bacillus œdematiens, bacillus bellonensis). On
commence à comprendre que des associations complexes de ces différents microbes
(variables en qualité et en proportion) déterminent sans doute tout l’éventail
des formes intermédiaires
[4].
Alors que le discours médical sur la gangrène gazeuse n’est pas
consensuel, quelle représentation peut-on alors se faire de la maladie dans
l’opinion publique ?
Le soldat blessé ne se préoccupe ni des hypothétiques
complications de ses plaies, ni de la probabilité d’une mort retardée dont la
gangrène gazeuse est l’un des vecteurs. On peut même affirmer que le soldat des
tranchées ne connaît pas cette maladie. Partant, il n’en a pas peur. Aussi
bien, si le soldat des années 1914 et 1915 avait eu connaissance de cette
redoutable complication, il n’eût certainement pas espéré « la fine blessure »,
cette petite plaie en apparence bénigne prometteuse d’un éloignement du front
:
« […] Exalté, vibrant, Troublat me crie presque à tue tête :
“[…] J’en ai une dans l’aile moi, vous voyez ! Tant mieux, Troublat : c’est la
fine blessure”. Il se met à rire. “Un peu oui ! L’hosto, l’arrière, la convalo…
et p’têt’e aussi la fin de la guerre : on ne sait pas” […]. » (Genevoix,
1996)
Pourtant ces petites lésions préparent insidieusement le lit
des grands désordres infectieux. Il y a là le signe d’une grande naïveté :
espérer ou se réjouir d’être légèrement blessé, cela traduit bien la
méconnaissance de la maladie et du risque grave qu’elle fait encourir. La
raison en est simple : la gangrène gazeuse est une complication relativement
rare. En effet, pendant les quatre années de guerre, parmi les 2 052 984
blessés hospitalisés dans les formations de l’arrière, 82 % ne présentent pas
de complication, 18 % en développent (14 % de complications locales et
seulement 4 % de complications générales). Dans cette statistique, on
enregistre 10 337 cas de gangrène gazeuse, soit 3 % de l’ensemble des
complications infectieuses (quelle qu’en soit la nature) et 0,5 % de l’ensemble
des 2 052 984 blessés
[5].
En valeur absolue, ces 10 337 cas de gangrène gazeuse sont très préoccupants
car la mortalité
[6] est
très importante (5 397 morts soit 52 %) ; en valeur relative, la proportion de
0,5 % sur l’ensemble des blessés peut être considérée à bon droit comme
insignifiante. C’est pourquoi on en parle très peu dans l’opinion publique, la
presse ne consacre pas ses colonnes à une pathologie dont la morbidité
[7] est si faible. L’opinion
publique est donc mal informée sur la maladie, seuls les médecins restent
choqués par la mortalité importante de la gangrène gazeuse qui signe leur
impuissance à combattre une maladie d’une gravité extrême.
Quels sont les signes cliniques de la maladie ? Le premier
signe est la douleur. Une plaie primitivement peu douloureuse qui se réveille
doit impérativement inquiéter
[8]. Très vite une odeur fétide, envahissante se dégage
de la plaie, tandis que le pansement s’imprègne d’une sérosité noirâtre qui
s’écoule lentement. Puis un œdème se constitue autour de la partie blessée qui
augmente de volume alors que la peau luisante, tendue, se teinte de marbrures
caractéristiques. Une difficulté respiratoire, une augmentation du rythme
cardiaque et des troubles psychiques (angoisse, insomnie, excitation,
incohérence dans le raisonnement ou logorrhée) signent rapidement l’altération
de l’état général et l’installation de la maladie. Il ne s’est passé pourtant
que trois ou quatre heures depuis le moment de la blessure. Alors la douleur et
l’œdème s’accentuent, la coloration de la peau s’intensifie, des phlyctènes
apparaissent, des sphacèles attestent la nécrose tissulaire
[9]. Enfin, l’emphysème, témoin de
l’infiltration des gaz dans les tissus, se manifeste par une « crépitation
neigeuse » à la palpation de la peau autour de la plaie. À cela peut venir
s’ajouter une fièvre, précoce et très élevée. Des troubles de la conscience
peuvent alors plonger le blessé dans un coma profond. Si l’état de choc
s’installe, le pronostic vital est rapidement compromis.
Comment expliquer la résurgence de la gangrène gazeuse en 1914
?
La gangrène gazeuse en 1914 a décontenancé le corps médical qui
a cru, à tort, avoir affaire à une nouvelle maladie. Si la cause essentielle et
déterminante du développement de la gangrène gazeuse est l’inoculation d’agents
infectieux, en 1915, après une année de guerre, le corps médical et l’armée
sont à même, après une analyse très fine, de déterminer les autres causes
propres à ce conflit qui expliquent la résurgence de la gangrène gazeuse avec
une fréquence et une intensité jusque-là inégalées.
Cette guerre est une matrice qui va enfanter l’archétype de la
blessure gangreneuse mortelle : une blessure musculaire provoquée le plus
souvent par un éclat d’obus, située surtout au membre inférieur, quelquefois
compliquée de fractures (Delaporte, 1999). Les dégâts provoqués par les éclats
d’obus se font dans le muscle. À la différence de la balle, l’éclat
s’encapuchonne dans le tissu musculaire qu’il déchire et dilacère, créant ainsi
un milieu favorable au pullulement des germes. L’éclat se comporte comme un
emporte-pièce qui introduit dans le muscle des débris vestimentaires, de la
boue, des pierres et autres souillures, véritables pourvoyeurs de germes. Les
germes anaérobies
[10]
de la gangrène gazeuse se développent d’autant plus facilement dans ce milieu
contus
[11], profond, à
peu près clos et borgne, que l’oxygène de l’air y est rare, voire totalement
absent (Policard, 1918).
Dans ce conflit où les canons à tir rapide ont été massivement
utilisés, le pourcentage de blessures dues aux divers agents vulnérants s’est
modifié : d’une prédominance de blessures par balles, on est passé à une
prédominance de blessures par éclats
[12]. En 1917, on note environ 60 % de blessures par
éclats d’obus, contre 40 % de blessures par balles
[13].
En ce qui concerne le territoire anatomique, les blessures
situées au tronc (thorax, rachis, abdomen) et à la tête représentent le tiers
des lésions (32,6 %). Elles sont d’emblée plus graves, puisqu’elles peuvent
léser un organe noble
[14] (cerveau, reins, cœur, foie) (Vigot, 1918). Les deux
tiers des blessures concernent les membres supérieurs et inférieurs dans des
proportions sensiblement identiques (31,6 % et 35,8 %, soit au total 67,4
%)
[15]. Il est plus
rare qu’elles soient immédiatement mortelles, sauf en cas d’hémorragie massive.
Elles touchent essentiellement des muscles (où il n’y a pas d’organe vital,
mais des vaisseaux et des nerfs).
S’il y a sensiblement autant de blessures aux membres
inférieurs qu’aux membres supérieurs, la gangrène gazeuse se développe
préférentiellement au membre inférieur, dans 75 % des cas en moyenne
(Delaporte, 1999). Les membres supérieurs sont touchés par une pathologie de
forme moins grave et de meilleur pronostic.
L’hygiène corporelle du soldat dans les tranchées est mauvaise
car la toilette est impossible. Fine poussière ou glaise collante, la terre
enveloppe les hommes comme une seconde peau. Avec la crasse et la transpiration
du corps elle contribue à créer sur les téguments un environnement propice au
développement microbien. Une banale lésion de grattage due aux démangeaisons
parasitaires, peut se transformer en un foyer infectieux. Les germes de la
gangrène gazeuse, présents dans la terre et sur la peau, peuvent se développer
dès qu’une blessure leur offre des conditions favorables. Ainsi, une plaie dont
les berges cutanées abritent des microbes de toutes sortes, même en faible
quantité, appelle-t-elle l’infection.
Les tranchées sont sous la surveillance sanitaire d’un médecin
et d’un pharmacien qui veillent à leur entretien. Une fosse est destinée à
recevoir les déchets organiques et des feuillées
[16] sont creusées dans le sol, en retrait.
Mais lorsqu’elles débordent au décours d’une pluie abondante, les matières
fécales se répandent transportant une multitude de germes : des microbes très
dangereux, responsables de maladies contagieuses bactériennes ou parasitaires
(fièvre typhoïde, choléra, dysenterie, ankylostomiase), mais aussi les germes
intestinaux saprophytes
[17], dangereux dans certaines conditions. Le fond des
tranchées peut se transformer en ruisseau de boue où les hommes pataugent
jusqu’aux genoux. « Une glaise poisseuse serre nos chevilles alternativement
d’une étreinte tenace et forte. Il monte d’elle une puanteur violente de
dépotoir et de latrines. » (Genevoix, 1950). Les tranchées deviennent bientôt
une fange indescriptible, sursaturée de déchets animaux et d’excréments, où les
germes terriens et fécaux trouvent des conditions biologiques particulièrement
favorables à leur pullulation ; ils sont partout, imprégnant le bas des
vêtements souillés de terre, colonisant ainsi les téguments des membres
inférieurs. Ceci explique la fréquence et la gravité des gangrènes gazeuses
dans ce territoire anatomique.
Le médecin-major de 1
re classe Régaud analyse les raisons de
la fréquence et de l’intensité des complications gazeuses et dénonce les
défauts d’organisation du Service de santé dans la zone des Étapes
[18]. Parmi le répertoire des
causes établies deux grandes anomalies ressortent.
Il y a tout d’abord un défaut d’organisation structurelle. La
zone de l’avant souffre du nombre trop réduit de formations sanitaires. Très
vite encombrées, elles sont contraintes aux évacuations précoces et massives
vers l’arrière. L’infection potentielle d’une blessure d’apparence bénigne peut
se transformer, pendant le transport, en infection avérée, gravissime. De plus,
les évacuations s’organisent mal : le tri des blessés est aléatoire et les
convois font des haltes fréquentes allongeant la durée des voyages.
La mauvaise qualité des soins apportés au blessé est la
deuxième anomalie. La lenteur des convois oblige à la confection de pansements
provisoires
[19]. « Il
est absolument nécessaire d’éviter la réfection des pansements en cours de
route, car ils ne peuvent être refaits à ce moment que dans de mauvaises
conditions », note le major Régaud. Dans les formations chirurgicales avancées,
les chirurgiens ont besoin de collaborateurs compétents pour partager leur
tâche. Or, les médecins disponibles ne sont pas tous chirurgiens, beaucoup
manquent de pratique pour traiter les blessures. La qualité et la pertinence
des soins s’en ressentent. Le médecin aide-major Noël Fiessinger résume
parfaitement l’analyse précédente quand il écrit en 1916 :
« On nous a dit : “Faites un badigeonnage de teinture d’iode.
Ne touchez pas à la plaie. Fermez-la au besoin. Appliquez un pansement
aseptique. Emballez et expédiez. Tout ira bien.” Et tout est allé mal, on a vu
apparaître des gangrènes gazeuses et les grandes septicémies. »
(Fiessinger, 1916)
Mobilisation des instances militaires : les premières mesures
prophylactiques
En août 1915, à la lecture du rapport du médecin-major de
1
re classe Régaud, Justin
Godart
[20] est
contraint d’admettre que l’armée a une responsabilité dans le développement et
l’extension de la gangrène gazeuse. La Commission permanente de la gangrène
gazeuse est créée le 21 août 1916 ; elle doit rassembler toutes les
informations concernant cette pathologie
[21]. Il faut organiser les soins sur place, à l’avant et
ne plus évacuer inconsidérément.
Quand l’incidence funeste des évacuations sur l’apparition de
la gangrène gazeuse est clairement établie par la Commission permanente de la
gangrène gazeuse, l’état-major décide de renforcer les moyens d’hospitalisation
dans la zone des armées (Toubert, 1920). Près des lignes de feu, le nombre des
postes chirurgicaux avancés va être augmenté pour assurer au plus tôt des soins
aux blessés légers
[22]. On peut y pratiquer le débridement
[23] complet, le nettoyage
antiseptique et le premier pansement. En cas d’affluence, ces premiers soins
sont assurés dans les ambulances
[24] situées un peu plus loin à l’arrière. Les hôpitaux
de la zone des Étapes ou H.O.E. assurent les évacuations des blessés en
provenance des ambulances. Leur capacité d’accueil s’est considérablement
accrue à partir de 1915. De même, leur compétence technique et le matériel dont
ils disposent ont permis d’oser des actes médicaux plus audacieux sur des
blessés intransportables (chirurgie abdominale ou thoracique).
L’augmentation du nombre de formations sanitaires provoque une
chute du nombre moyen d’évacuation. De 98 000 évacuations par mois au cours du
dernier semestre de 1914, on est passé à 31 000 au cours de 1917. Les bénéfices
de ce changement frappant sont à verser tant au profit des blessés que de
l’armée. La précocité des soins efficaces sur place prévient en partie les
risques d’infection, les soldats sont susceptibles de guérir plus vite donc de
réintégrer les troupes plus rapidement.
L’armée met ainsi en place une mesure prophylactique en jouant
sur la rapidité de la prise en charge d’un plus grand nombre de
blessés.
Si les équipes médicales – hommes et matériel – sont mal
préparées au moment des offensives, c’est qu’elles ne sont pas tenues informées
des opérations militaires envisagées par l’état-major. Ce n’est qu’en mai 1917,
que les directeurs du Service de santé sont placés près du commandement au
G.Q.G. et sont avisés des programmes militaires. Ils sont cette fois à même
d’anticiper les besoins des corps d’armées et ils programment en conséquence
l’organisation générale des secours. Dans les jours qui précèdent une bataille,
ils doivent constituer des réserves en personnel pour les armées engagées,
répartir les réserves hospitalières suivant les besoins, obtenir du G.Q.G. le
concours de la direction des chemins de fer, de la navigation et de
l’automobile pour l’évacuation rapide et efficace des blessés et enfin, ils
doivent veiller au bon déroulement des évacuations (mise en place de
commissaires régulateurs dans les gares) et des premiers soins.
Le médecin-inspecteur Simonin constatant que « la chirurgie
moderne, avec ses techniques compliquées, ses audaces récentes, nécessite des
connaissances beaucoup plus approfondies que par le passé et qu’il faut
plusieurs années de pratique assidue pour devenir un bon chirurgien
[25] », affirme qu’un
enseignement chirurgical pratique doit être envisagé dans les formations
sanitaires
[26] où des
centres d’étude doivent être mis en place.
Deux formations pilotes en matière de formation professionnelle
et de perfectionnement des techniques de soins médicaux et chirurgicaux
retiennent l’attention. C’est tout d’abord la formation Carrel qui voit le jour
à Compiègne en 1914 (Baguenier-Desormeaux, 1981). L’instigateur de ce qui
devient « l’Hôpital temporaire n° 21 » est Alexis Carrel
[27]. Avec Henry Drysdale Dakin
[28], ils vont mettre au point
un traitement efficace des plaies de guerre par la méthode chimique qui porte
leur nom. La méthode
Carrel Dakin aura
un grand retentissement
[29]. C’est en novembre 1914, que le professeur
Depage
[30] fonde
l’ambulance chirurgicale de La Panne (Belgique), deuxième exemple
d’établissement pilote dont le médecin-major de 1
re classe Potel fait l’éloge
[31]. Le professeur Depage
impose quelques principes fondamentaux. En tant que médecin-chef, il exige une
unité de doctrine thérapeutique dans tous les services qu’il supervise. Un
suivi thérapeutique jusqu’à la guérison complète des blessures permet de se
faire une opinion raisonnée sur la valeur d’une méthode thérapeutique. Ainsi
l’ambulance Océan applique la méthode de traitement des plaies de guerre de
Carrel-Dakin suivant les principes de leurs concepteurs. Les moyens techniques
et financiers dont dispose cette formation assurent une grande amplitude
d’action dans les traitements : appareils, instruments divers, matériel
stérilisé, gants, blouses…
Impossible cependant pour l’armée de reproduire à grande
échelle ces modèles qui ont reçu des fonds privés importants pour leur
implantation et leur fonctionnement
[32]. Justin Godart, sensible aux rapports élogieux dont
il prend connaissance, invite les directeurs du Service de santé à organiser
des cours de perfectionnement pour familiariser les médecins avec les
meilleures méthodes de traitement et de pansement des plaies, pour leur
inculquer une médecine d’urgence simple et les préparer à assister efficacement
les chirurgiens de carrière
[33].
Mobilisation du corps médical : les traitements
Le traitement est incontestablement le sujet qui motive le plus
de travaux et donc de publications scientifiques concernant la gangrène gazeuse
pendant les années de guerre. À sous-estimer la gravité des blessures
d’apparence bénigne, les médecins ont laissé les plaies s’infecter gravement,
se gangrener, au point que l’amputation est devenue trop souvent le seul
recours pour sauver des vies. Les scientifiques vont alors rechercher la
meilleure méthode pour retarder, voire éviter, la chirurgie mutilante.
Les grandes directives thérapeutiques
Trop de médecins font la part belle au dogme de l’asepsie des
plaies de guerre proclamé par le médecin inspecteur général Delorme à la
tribune de l’Académie des Sciences de Paris le 10 août 1914. En affirmant : «
Ces plaies ne sont pas graves mais elles ont tendance à suppurer. Le blessé est
à surveiller […] les transports doivent être peu prolongés. La cicatrisation
est un peu lente. […] Il faut s’abstenir de la recherche primitive des corps
étrangers métalliques, pratique inutile », il préconise surtout une chirurgie
conservatrice et retardée (Delorme, 1914-1915). L’Académie vote l’impression de
cette communication dont 16 000 tirés à part sont distribués aux chefs des
formations sanitaires via le ministère de la Guerre. Malheureusement, dès les
premières offensives, la guerre apporte un cinglant démenti aux directives de
Delorme : les blessures sont graves, potentiellement infectées et elles
nécessitent un traitement chirurgical aussi rapide que sérieux. La circulaire,
qui fait autorité par son éminente signature médicale, et les principes erronés
qu’elle essaime ne sont pas remis en cause immédiatement. Edmond Delorme, en
revanche, prend rapidement conscience de l’inadéquation de ses conseils à la
pratique de la chirurgie de cette guerre-là : une guerre de position avec
utilisation massive de l’artillerie lourde. Il tente alors, le 28 septembre
1914, soit un mois et demi plus tard, d’amender la précédente circulaire et de
diffuser cette fois des conseils relatifs au traitement des plaies contuses et
infectées, provoquées surtout par des éclats d’obus. C’est peine perdue,
l’asepsie des plaies de guerre est érigée en dogme dans la pratique médicale de
guerre.
À partir de 1915 beaucoup de médecins, chirurgiens et
bactériologistes – civils ou militaires – concentrent leurs efforts sur les
traitements de la gangrène gazeuse. Cette question provoque de houleuses
discussions et soulève des polémiques passionnées. Il ne faut pas s’en étonner
puisque le corps médical ne s’entend pas sur la définition de la pathologie. À
chaque stade de la maladie un traitement est recommandé, ce qui fait dire au
docteur Revel, chirurgien de l’hôpital n° 4 de Verdun :
« Il y a des gangrènes gazeuses d’une gravité extrême,
d’autres qui le sont moins et certaines pas du tout. De là, la difficulté de
s’entendre sur les résultats thérapeutiques acquis. Il n’existe pas de
traitement spécifique de la gangrène gazeuse, la multiplicité des traitements
proposés en est la preuve. »
(Revel, 1915)
Les traitements chirurgicaux
L’amputation est une opération chirurgicale mutilante dont
l’indication est posée, entre autres, lorsqu’un traumatisme important a lésé
une partie du corps ou bien quand une complication vient noircir le pronostic
d’une plaie. À la Société de chirurgie où on aborde la question du traitement
des plaies gangreneuses, le docteur Édouard Quénu expose les cas de gangrènes
pour lesquels la mutilation est inévitable : ce sont les gangrènes partielles,
imparfaitement soignées qui, de ce fait, se transforment en gangrène totale
(Quénu, 1915). Pour H. Vennin, en accord avec cette indication, l’amputation
devient alors impérative pour « débarrasser le blessé d’un membre envahi par la
putréfaction » (Vennin, Girode, Haller, 1915). Quoi qu’il en soit, pour ces
médecins, la mutilation est, et doit rester, l’opération de la dernière chance
réservée aux cas les plus graves. La chirurgie conservatrice garantissant
l’intégrité corporelle est toujours plus satisfaisante qu’une mutilation qui
consacre in fine un échec
thérapeutique et inaugure un avenir funeste pour le blessé.
Cette réserve face à l’indication d’un acte mutilant lourd de
conséquences ne reflète cependant pas la réalité du front, si l’on en juge par
la réflexion de Théodore Tuffier, « […] frappé de la quantité de chirurgiens
qui trop souvent voyant se développer quelques gaz autour de la plaie,
recourent à une amputation » (Tuffier, 1915) ou de celle de Orticoni affirmant
avec force que « l’équation gangrène gazeuse = amputation, doit être rayée
comme axiome opératoire » (Orticoni, 1915). Mais c’est un fait avéré : au
front, au début de la guerre, les médecins pratiquent beaucoup d’amputations.
Peut-être par crainte de ne pas faire le bon diagnostic à temps, sans doute par
peur de limiter les chances de survie du blessé, mais sûrement avec la volonté
de guérir coûte que coûte. Acte opératoire précipité et sommaire dans l’urgence
? Oui, sans doute, dans de trop nombreuses occasions, mais qui songerait à
condamner ces médecins pressés, contraints dans la précipitation des combats à
juger sur-le-champ du degré de gravité des blessures ? Il faut comprendre le
traitement par amputation comme un pis-aller dans certaines conditions
particulières de la guerre où les médecins sont confrontés, entre autres, aux
difficultés matérielles d’hospitalisation sur place et au manque de moyen pour
des évacuations sanitaires rapides et bien conduites.
Quand l’indication d’amputation est clairement posée, la
technique opératoire varie en fonction du temps dont dispose le chirurgien.
L’amputation plane, dite « en coup de hache » ou « en saucisson » (Pauchet,
Sourdat, 1914) est rapide, elle se complique assez peu d’infection ultérieure.
Il reste alors un moignon de fonctionnalité faible difficilement appareillable
contrairement au moignon obtenu après l’amputation à lambeaux
[34].
Peut-on évaluer le pourcentage de gangrène gazeuse qui a été
traité par amputation ? En 1917, Théodore Tuffier précise :
« Dans la statistique générale actuelle relevée au
ministère et portant sur 29 139 amputations faites sur le front ou dans le
territoire, nous relevons 13 400 cas d’infection certaine c’est-à-dire
d’amputations retardées pour infection soit 45,98 % dont 2 295 gangrènes
gazeuses soit 17,12 %. »
(Tuffier, 1917)
D’après ces chiffres, dans la moitié des cas (45,98 %) les
chirurgiens amputent pour une cause infectieuse et parmi les infections qui
nécessitent une amputation, on compte 17 % de gangrènes gazeuses. Comme cette
pathologie ne représente que 3 % de la totalité des complications de blessures
de guerre, on peut affirmer que l’on ampute plus pour la gangrène gazeuse que
pour toute autre infection
[35].
Quant au succès thérapeutique de ce traitement mutilant, il
est assez délicat à apprécier car il a un effet délétère indéniable : le choc
opératoire lui-même est responsable de décès. Choc hémorragique, choc septique,
complications cardio-vasculaires viennent en effet compromettre le pronostic
vital, si bien qu’il est difficile de savoir si le malade meurt de la gangrène
gazeuse ou bien des conséquences du traitement qu’il n’a pas supporté. Le taux
de mortalité après amputation est toujours très élevé (de 36 à 50 %), ce qui
prouve, quoi qu’il en soit, que ce mode de traitement est bien l’opération de
la dernière chance et cela tout au long du conflit.
Le débridement consiste à pratiquer de larges ouvertures dans
les plaies contuses. Cette opération chirurgicale minutieuse assure la
résection totale des tissus morts, nécrosés, en voie de putréfaction ou déjà
infectés, l’élimination des caillots sanguins formés le long du trajet du
projectile et l’ablation des esquilles osseuses en cas de plaie compliquée de
fracture. Pour être efficace le débridement doit être suivi du nettoyage
antiseptique de la plaie souillée de débris vestimentaires, de boue et de
particules extérieures diverses. Dès le début de la guerre, pour une grande
majorité de médecins, cette pratique doit être érigée en dogme : « Débrider
systématiquement, ce n’est qu’à ce prix que l’on restera conservateur »,
déclare le docteur Riche (Riche, 1914).
Du point de vue de la méthode à employer, les recommandations
sont simples et consensuelles. Les débridements, larges mais non excessifs,
ainsi que l’ablation des tissus infectés et de toutes les particules étrangères
doivent aboutir à la mise à plat du foyer traumatique primitivement
anfractueux. Le débridement des petits orifices étroits qui cachent des trajets
fistuleux est la seule façon de mettre à nu la chambre d’attrition d’Ombredanne
et de détruire le foyer gangreneux anaérobie. Ce nettoyage mécanique des plaies
doit être complété par un nettoyage chimique par des antiseptiques. La
chirurgie antiseptique vient seconder la chirurgie aseptique.
En deux années de guerre, preuve est faite de l’excellence de
la méthode par débridement que la Commission permanente de la gangrène gazeuse
préconise avec force.
Les traitements chimiques
Il n’y a pas de sujet médical qui ait été autant discuté et
controversé pendant cette guerre que celui des antiseptiques. Ce sont des
substances chimiques médicamenteuses destinées à combattre ou à prévenir les
maladies septiques ou infectieuses, d’ordre médical aussi bien que chirurgical,
en détruisant systématiquement les bactéries qui en sont responsables.
Une substance antiseptique très destructrice de microbes se
révèle souvent très irritante donc toxique pour les cellules du milieu qu’elle
est sensée stériliser. Ce paradoxe stigmatise les limites de l’utilisation du
produit qui n’offre qu’un compromis entre efficacité maximale et toxicité
minimale. Chaque médecin va alors essayer plusieurs substances et vanter les
mérites de la méthode qu’il préfère, de telle sorte que « dans chaque salle de
pansement trône le ou les antiseptiques adoptés » (Fiessinger, 1919). Parmi le
catalogue des substances employées, retenons quelques produits. L’eau oxygénée
est l’antiseptique liquide le plus utilisé. Il induit la libération d’oxygène
dans la plaie ce qui est très défavorable au développement des germes
anaérobies de la gangrène gazeuse. L’éther est souvent employé en injection
dans les plaies et pour la confection de pansements humides. L’iode pur ou en
solution aqueuse ou alcoolique reste l’antiseptique de choix dont l’efficacité
de surface ne peut être contestée. Il imprègne le pansement individuel que le
soldat porte théoriquement sur lui. L’alcool à 90° est parfois utilisé pur ou
comme véhicule d’autres antiseptiques dont il est le solvant. Le formol est
reconnu par le docteur Morestin comme extrêmement puissant, mais son emploi est
si douloureux qu’il faut administrer de la morphine au blessé pour qu’il
supporte les soins (Morestin, 1915, 740). Malgré les efforts de recherche,
l’expérience quotidienne démontre que l’efficacité de tous les agents
antiseptiques est limitée par leur toxicité ou par leur faible coefficient de
pénétration dans les anfractuosités des plaies contuses. Partant, force est
d’admettre que les antiseptiques ne peuvent être envisagés que comme des
adjuvants du traitement chirurgical par débridement, qui est seul capable de
parer la blessure pour la rendre plus réceptive à l’action stérilisante des
substances chimiques.
Le Britannique Henry Drysdale Dakin teste tous les
antiseptiques en usage tant du point de vue de leur efficacité antiseptique que
de leur innocuité. Il met au point le soluté de Dakin peu toxique et très
efficace
[36]. Il faut
employer ce soluté selon le procédé d’irrigation continu mis au point par
Carrel. Ce drainage permanent de la blessure, qu’il faut prolonger pendant
trois à cinq jours, aboutit à la stérilisation de la plaie. Les résultats
obtenus sur les blessures de guerre dépassent les espérances. Cependant la
méthode ne fait pas l’unanimité : partisans et détracteurs s’affrontent. Le
professeur Tuffier, chirurgien consultant, convaincu par la méthode fait
parvenir une circulaire dans les armées signée du médecin-inspecteur Chavasse
et intitulée : « Note sur le pansement des plaies par armes à feu par le
liquide de Dakin ». Elle recommande la méthode « Carrel Dakin » telle qu’elle a
été présentée par ses auteurs (Carrel, 1916). Cela provoque des débats houleux
dans les Sociétés savantes où il y eut quelques interventions retentissantes.
Le 5 janvier 1916, le professeur Broca, du haut de la tribune de la Société de
chirurgie, va jusqu’à lancer : « […] Et nous apporter cela d’Amérique,
laissez-moi rire ! » (Delbet, 1916). En Angleterre on n’accueille pas le
procédé avec plus d’enthousiasme. Sir A. Wright, médecin colonel dans l’armée
britannique ne déclare-t-il pas :
« Le traitement des blessures infectées par les moyens
antiseptiques est illusoire et la croyance en leur efficacité est fondée sur un
raisonnement faux. […] En fait, si un antiseptique efficace pour les blessures
de guerre était trouvé, il y aurait lieu de l’annoncer dans tous les journaux
du soir. »
(Delbet, 1916)
Et pourtant, devant les résultats encourageants, la méthode
est plébis-citée par la Commission permanente de la gangrène gazeuse en
décembre 1916. Le médecin principal de 1re classe Uffoltz, directeur du Service
de santé d’un corps d’armée, tient à justifier le procédé aux yeux de ceux qui
l’estimeraient compliqué :
« En admettant que le traitement abortif soit plus complexe
que ceux qui l’ont précédé, il n’y aurait rien là que de parfaitement naturel.
Tout progrès scientifique entraîne une complication. Hygiène, antisepsie,
anesthésie, exploration, autant de complications vis-à-vis des habitudes et des
procédés simplistes de nos
anciens. »
(Uffoltz, 1916, 848-857)
Plus tard, Sir Wright reconnaîtra que cette technique de
drainage de Carrel est la plus grande contribution à la chirurgie depuis le
début de la guerre, tout en faisant quelques réserves sur le liquide de Dakin
dont l’action antiseptique lui semble tout de même contestable
[37] (Wright, 1917, 52-88).
Encore faut-il appliquer la méthode selon le protocole préconisé par Alexis
Carrel (Carrel, 1916). Cette méthode, pourvu qu’elle soit appliquée très tôt
(12 heures, 24 heures au plus tard après la blessure) et avec rigueur, devient
la méthode de référence pour la stérilisation des plaies de guerre en général
et la méthode adjuvante de choix au débridement chirurgical pour enrayer le
développement des infections gangreneuses. Son inconvénient majeur réside dans
la difficulté de sa mise place au moment du transport des blessés dans les
trains sanitaires.
Le traitement par l’oxygène gazeux est préconisé par le
Professeur agrégé Vennin, médecin-chef d’une ambulance des Étapes (Vennin,
Girode, Haller, 1915). Ce gaz, insufflé sous pression dans les tissus, possède
une capacité d’infiltration très supérieure à l’eau oxygénée, tout en ayant les
mêmes qualités antiseptiques (il détruit les germes anaérobies sensibles à
l’oxygène). Il est possible de l’employer à des doses massives sans provoquer
de douleur, malgré le gonflement important qu’il provoque dans le membre qui en
reçoit. Un pansement peut être confectionné sur la blessure et nécessite un
renouvellement moins fréquent grâce au maintien du gaz dans les tissus. Le
docteur Vignat utilise l’oxygène chaud sous pression pour obtenir un
dessèchement des plaies. L’avantage de ce procédé réside dans l’action combinée
de la chaleur, de l’oxygène et de l’ozone (Vignat, 1915).
L’utilisation de l’oxygène gazeux qui semblait très
prometteuse au début de 1915, n’a pas remporté de grands succès thérapeutiques,
en raison probablement de la difficulté de se procurer à l’avant un
appareillage compliqué dont le maniement nécessite un savoir-faire précis. Par
ailleurs, l’affirmation selon laquelle l’oxygène détruit les germes anaérobies
de la gangrène gazeuse a été remise en cause lorsqu’on a prouvé que le
bacillus perfringens n’est pas un
germe anaérobie strict et qu’il peut se développer en présence d’oxygène dans
certaines conditions (Policard, 1918).
Sérothérapie. Vaccinothérapie
On peut aider l’organisme à lutter contre l’envahissement
microbien en stimulant ses défenses naturelles. Les professeurs Leclainche et
Vallée, constatant les limites des antiseptiques, (jamais spécifiquement actifs
contre l’ensemble des microbes colonisant les plaies), mettent au point un
sérum polyvalent (Leclainche, Vallée, 1915). Celui-ci contient les anti-corps
des agents des diverses inflammations rencontrées au niveau des plaies
infectées : germes aérobies (staphylocoques, streptocoques, colibacilles,
pyocyaniques, protéus) et anaérobies (Vibrion septique et bacillus perfringens). Ce sérum provient de
chevaux immunisés contre les diverses bactéries issues des suppurations, il est
destiné à être appliqué directement sur les plaies en pansement ou à être
injecté. Il est utilisé par Maurice de Fleury (Fleury, 1915, 548), persuadé
qu’une ère nouvelle s’ouvre dans le traitement des plaies de guerre : celle du
traitement spécifique.
Dès 1915, les bactériologistes vont orienter leurs travaux
vers la mise au point d’un sérum spécifiquement anti-gangreneux. La tâche est
ardue puisque plusieurs germes sont responsables de la pathologie. Michel
Weinberg met au point deux sérums : l’un anti-
perfringens, l’autre anti-vibrion septique,
ainsi qu’un vaccin anti-
perfringens
(Weinberg, 1915). Ses résultats expérimentaux sont très prometteurs, mais les
essais sur les blessés ne sont pas concluants. Et pour cause : Michel Weinberg
et Pierre Séguin découvrent au même moment l’existence d’un autre germe : le
bacillus œdematiens, tandis qu’Ernest
Sacquépée décrit le
bacillus
bellonensis. Deux nouveaux sérums correspondants à ces deux germes
sont alors fabriqués
[38]. Quoi qu’il en soit, la Commission permanente de la
gangrène gazeuse qui conclut pourtant en décembre 1916 à l’inefficacité des
sérums employés, lance néanmoins une vaste campagne de sérothérapie préventive
et curative dans l’armée. Les trois sérums suivants sont préparés : le sérum
anti-vibrion septique, le sérum anti-
bellonensis et le sérum de Leclainche et
Vallée
[39]. Les
formations sanitaires s’efforcent d’exécuter au mieux les prescriptions du
G.Q.G qui restent trop floues et difficiles à mettre en œuvre dans l’urgence au
front. De plus, l’approvisionnement des diverses formations est très
insuffisant
[40].
Encore une fois, les résultats semblent encourageants, mais il apparaît
nécessaire d’imposer un protocole d’administration unique, pour obtenir un
corpus de résultats homogènes qui soit objectivement exploitable
[41]. Ces essais tardifs ont
été interrompus par l’armistice et leur interprétation laissée en suspens. Jean
Michaud, aide-major de 1
re
classe, conclut sa thèse de médecine sur une note mitigée. Du point de vue
curatif, on ne peut conclure au succès de la sérothérapie qui n’est qu’un
adjuvant à l’intervention chirurgicale. Il termine son travail en précisant
:
« Certains cas de suppurations locales à anaérobies, même
intra-articulaires semblent pouvoir bénéficier de l’application des sérums
antigangreneux et cela nous semble intéressant à signaler pour la pratique
journalière, même en temps de paix. »
(Michaux, 1918)
Cette remarque peu enthousiaste traduit les résultats
médiocres remportés par les essais menés. Du point de vue préventif, en
revanche, les essais sont beaucoup plus encourageants, mais ils ne satisfont
pas aux espoirs – peut-être démesurés – que les chercheurs avaient nourris,
faute d’approvisionnements suffisants en sérum. Quant à la vaccinothérapie,
elle a été abandonnée étant donnée la difficulté de mettre au point un vaccin
contre l’ensemble des germes incriminés dans la pathologie
gangreneuse.
Aujourd’hui, comme au début du
xxe siècle, la gangrène gazeuse est une
maladie rare, (elle concerne surtout la chirurgie traumatologique lourde, la
chirurgie proctologique
[42] et gynéco-obstétricale), mais elle reste grave.
L’utilisation à grande échelle des sulfamides (après 1935) et surtout des
antibiotiques (à partir de 1941), a révolutionné les conceptions en matière de
soin. À partir des années 1950, l’oxygénothérapie hyperbare est venue compléter
l’arsenal thérapeutique
[43]. L’action destructrice de l’oxygène avait déjà été
pressentie par les médecins en 1915. Ainsi aujourd’hui, le traitement efficace
contre cette pathologie est la triade chirurgie, antibiothérapie,
oxygéno-thérapie hyperbare. Pour autant, la gangrène gazeuse reste une maladie
mortelle, elle surprend encore de nos jours les médecins par son évolution
inopinée qui conduit à un diagnostic tardif, lequel compromet le pronostic
vital. La lutte contre la gangrène gazeuse reste une course contre le temps, ce
que les médecins de 1915 avaient déjà parfaitement compris et malheureusement
subi sans pouvoir apporter une réponse curative pleinement satisfaisante. Les
efforts et la ténacité de tous les acteurs qui ont lutté contre cette
pathologie pendant le premier conflit mondial n’ont cependant pas été vains. En
effet la meilleure connaissance des conditions de développement de la maladie a
permis de mettre en œuvre des mesures prophylactiques efficaces qui seront
appliquées lors de conflits ultérieurs. Par exemple, pendant la guerre de Corée
(1950-1952) où les blessés sont évacués dans des délais inférieurs à trois
heures, quatre cas de gangrène gazeuse ont été dénombrés sur 4 500 blessés
(soit une incidence de 0,08 %). Dans ce domaine aussi, la guerre est un
laboratoire où le douloureux champ d’expérience s’est transformé en un vivier
de connaissances qui ont permis des avancées dans le domaine médical, pour
poser des diagnostics sûrs, pour valider des pronostics justes et pour parfaire
des techniques de soins performantes.
Christine Debue-Barazer
5, Av. de la Sœur
Rosalie
75013 Paris
jmdebue@ noos.
fr
·
Audouin-Rouzeau, S.,
Becker, A. (2000),
14-18. Retrouver la guerre, Paris,
Gallimard.
·
Baguenier-Desormeaux,
L. (1981), « Henry Drysdale Dakin à Compiègne en 1915 », Bulletin de la Société d’Histoire de la
Pharmacie, 249.
·
Carrel, A. (1916), «
Les principes de la technique de la stérilisation des plaies »,
Archives de médecine et de pharmacie
militaires, t. 65.
·
Chauveau, A.,
Arloing, S. (1884), « Étude expérimentale sur la septicémie
gangreneuse », Bulletin de l’Académie de
médecine.
·
Collectif (1917), «
Conférence chirurgicale interalliée pour l’étude des plaies de guerre, première
session, 15-16 mars 1917 », Archives de médecine
et de pharmacie militaires, t. 68.
·
Darmon, P. (1999),
L’homme et les microbes
xviie - xxe siècles, Paris,
Fayard.
·
Debue-Barazer, Ch.
(2000), La gangrène gazeuse pendant la Première
Guerre mondiale (front occidental), Mémoire de maîtrise,
Paris.
·
Delaporte, S. (1999),
Le discours médical sur les blessures et les
maladies pendant la Première Guerre mondiale, Thèse de doctorat,
Amiens.
·
Delbet, P. (1916), «
Action de certains antiseptiques sur le pus. », Bulletins et mémoires de la Société de chirurgie de
Paris, 42, 1.
·
Delorme, E.
(1914-1915), « Les blessures de guerre : conseils aux chirurgiens »,
Archives de médecine et de pharmacie
militaires, t. 64.
·
Delorme, E. (1888), «
Traité de chirurgie de guerre », Histoire de la
chirurgie militaire française, Plaie par armes à feu des parties
molles, 1, Paris, F. Alcan.
·
Delorme, E. (1893), «
Traité de chirurgie de guerre », Lésions des os
par les armes de guerre. Blessures des régions. Service de santé en
campagne, 2, Paris, F. Alcan.
·
Étude de Statistique
chirurgicale, Guerre 14-18. Les blessés hospitalisés à l’intérieur du
territoire. L’évolution de leur blessure (1924), Paris, Imprimerie
nationale.
·
Fiessinger, N.
(1916), « Évolution anatomique et bactériologique des plaies de guerre »,
La pratique de la chirurgie de guerre aux
armées, fascicule 1, Paris.
·
Fiessinger, N.
(1919), « Les antiseptiques d’après les constations de la guerre »,
Journal médical français,
Paris.
·
Fleury de, M. (1915),
« Le traitement des plaies infectées par le sérum spécifique de Vallée
Leclainche », Bulletin de l’Académie de
Médecine, 73.
·
Forgue, É. (1886),
Des septicémies gangreneuses, Thèse
méd. Agrég.
·
Galtier-Boissière, Dr
(1917), Larousse médical illustré de
guerre, Paris.
·
Genevoix, M. (1950),
Ceux de 14, Paris, Flammarion,
réédition, 1996.
·
Grmek, M.D. (dir.)
(1996), Histoire de la pensée médicale en
Occident, t. 2, De la renaissance aux
Lumières, t. 3, Du romantisme à la
science moderne, Paris, Éd. Seuil.
·
Hippocrate (1998),
Plan. Nature des os. Cœur. Anatomie,
éd. par M.-P. Duminil, Les Belles Lettres, t. VIII.
·
Larrey, D. J. (1812),
Mémoires de chirurgie militaire et
campagnes, Paris, J. Smith.
·
Leclainche, Vallée
(1915), « Sur le traitement sérique spécifique des plaies »,
Bulletin de l’Académie de médecine,
73.
·
Lefèvre, P. (dir.)
(1987), Histoire de la médecine aux
armées, t. 3, de 1914 à nos jours, Paris
Limoges.
·
Michaux, J. (1918),
Contribution à l’étude de la sérothérapie
curative de la gangrène gazeuse, thèse méd., Paris.
·
Mollière, D. Dr
(1881), De la gangrène gazeuse. Définition
clinique, Lyon, De Giraud.
·
Morestin, H. (1915),
« De l’emploi du formol dans le traitement des plaies très septiques et des
gangrènes gazeuses », Bulletins et mémoires de la
Société de chirurgie de Paris, 41, 2.
·
Moriceau, M. (1917),
Études expérimentales en vue du traitement de la
gangrène gazeuse à clostridium perfringens, à propos d’un cas
clinique, Thèse méd.
·
Orticoni,
A., Delage, J., Prat, L. (1915), « Des plaies gazeuses en
chirurgie d’armée », Bulletins et mémoires de la
Société de chirurgie de Paris, 41, 1.
·
Paré, A. (1970),
Œuvres complètes, éd. par J.-F.
Malgaigne, 2, Genève, Slatkine reprint.
·
Pauchet, Sourdat
(1914), « L’amputation en saucisson », Bulletins
et mémoires de la Société de chirurgie de Paris, 40.
·
Penoyée, D. (1918),
Contribution à l’étude du traitement de la
gangrène gazeuse, Thèse méd., Paris.
·
Policard, A. (1918),
Évolution de la plaie de guerre,
Paris, Masson.
·
Quénu, E. (1914), «
Traitement des plaies de guerre gangreneuses par le débridement et la
stérilisation à l’air chaud », Bulletins et
mémoires de la Société de chirurgie de Paris, 40.
·
Revel, Dr (1915), «
De la gangrène gazeuse. Étude clinique et thérapeutique »,
Bulletins et mémoires de la Société de chirurgie
de Paris, 41, 3.
·
Riche, P. (1914), « À
propos des blessures de guerre », Bulletins et
mémoires de la Société de chirurgie de Paris, 40.
·
Sacquépée, E. (1925),
« La gangrène gazeuse », Conférence faite au Cercle militaire, 19 janvier 1925,
ASSA. Carton 215.
·
Sacquépée, E. (1915),
« Le bacille de l’œdème gazeux malin », Comptes
rendus hebdomadaires des séances et mémoires de la Société de
biologie.
·
Salleron, E.-R.
(1858), « Compte rendu des amputations primitives et des amputations
secondaires », Recueil de médecine, de chirurgie
et de pharmacie militaires, 21, Paris.
·
Toubert, J. (1920), «
Progrès accomplis dans le Service de santé pendant la guerre »,
Archives de médecine et de pharmacie
militaires, 73.
·
Tuffier, T. (1915), «
Notes et observations concernant le traitement de la gangrène gazeuse »,
Bulletins et mémoires de la Société de chirurgie
de Paris, 41, 2.
·
Tuffier, T. (1917), «
Comptes rendus de la conférence chirurgicale interalliée pour l’étude des
plaies de guerre », Archives de médecine et de
pharmacie militaires, 78, Paris.
·
Rouhaud-Bruzzi,
Pascale (1989), La gangrène gazeuse
post-traumatique, à propos des observations de ces cinq dernières années au CHU
de Poitiers, Thèse méd., Poitiers.
·
Uffoltz, S. (1916), «
La méthode Carrel, traitement abortif de l’infection des plaies. Sa technique,
ses conséquences pratiques, ses résultats. », Archives de médecine et de pharmacie militaires,
65.
·
Vennin,
H., Girode, Ch., Haller, H. (1915), « Notes sur le traitement
de la gangrène gazeuse par l’insufflation massive d’oxygène dans les tissus »,
Bulletins et mémoires de la Société de chirurgie
de Paris, 41.
·
Vignat (1915), «
Substitution de l’oxygène chaud à l’air chaud pour la stérilisation des plaies
gangreneuses », Bulletins et mémoires de la
Société de chirurgie de Paris, 41, 2, Paris.
·
Vigot, M. (1918),
Contribution à l’étude anatomo-pathologique de la
gangrène gazeuse, Thèse méd., Paris.
·
Weinberg, M. (1915),
« Cas de gangrène gazeuse à vibrion septique », Comptes rendus de la Société de biologie, 78,
Paris.
·
Weinberg, M. (1915),
« Recherche sur la gangrène gazeuse », Comptes
rendus de l’Académie des sciences, 160, Paris.
·
Weinberg, M.
Séguin, P. (1915), « Le bacille
œdématiens et la gangrène gazeuse », Comptes
rendus hebdomadaires des séances et mémoires de la Société de
biologie, Paris.
·
Weinberg, M. Séguin, P. (1918),
La gangrène gazeuse. Bactériologie. Reproduction
expérimentale. Sérothérapie, Paris.
·
Wibin, Dr (1921),
Discours prononcé à la séance inaugurale du
congrès de Médecine et de Pharmacie Militaires, Bruxelles,
imprimerie du ministère de la Défense nationale.
·
Wright, A. E. (1917),
« Traitement des plaies de guerre », Conférence chirurgicale interalliée pour
l’étude des plaies de guerre, Archives de
médecine et de pharmacie militaires, Paris.
·
Sources d’Archives : Archives du Service de Santé des Armées,
(ASSA).
·
C 215, C 216, C. 803, C 804 : gangrène gazeuse.
·
C 9761Questions
médicales diverses, refus d’opération. Commission de la gangrène gazeuse.
Affaire Deschamp.
·
C 267 à C 274 : La presse et le
service de santé.
·
C 211 : Chirurgie. Plaies et
infections.
[1]
Fabrice de Hilden (1564-1634) est le nom francisé de Wilhelm
Fabry von Hilden (en latin Fabricius Hildanus). Au
xviie siècle, Fabrice de Hilden est le
médecin le plus avisé d’Europe.
[2]
Le travail d’Émile Forgue est tout à fait remarquable. La
pertinence et la précision de ses recherches sur les pathologies gangreneuses
l’ont amené à un degré de connaissance très avancé en 1886.
[3]
L’équipe allemande de Fraenkel et Welch montre que le vibrion
septique n’est pas le seul agent responsable de la gangrène gazeuse. Ils
décrivent le
bacillus phlegmonis
capsulatus que les Français Veillon et Zuber baptisent
bacillus perfringens (1897). Ils
prouvent que ce germe, nettement différencié, joue un rôle primordial dans les
maladies gangreneuses.
[4]
E. Sacquépée, « La gangrène gazeuse », Conférence faite au
cercle militaire, 19 janvier 1925, ASSA. Carton 215.
[5]
Ces chiffres ne concernent que les blessés hospitalisés dans
les formations de l’arrière et ne tiennent pas compte des blessés traités dans
les formations chirurgicales de l’avant. Ils fixent néanmoins un ordre de
grandeur relatif sur lequel on peut s’appuyer.
Statistiques de la guerre 14-18, Centre de
documentation du Val-de-Grâce, ASSA.
[6]
Mortalité : rapport entre le nombre des décès et le chiffre de
la population où ils se sont produits.
[7]
Morbidité : rapport entre le nombre des malades et celui d’une
population.
[8]
Pour la Commission permanente de la gangrène gazeuse, la
douleur doit être considérée comme un « symptôme signal » de grande valeur pour
l’établissement du diagnostic et doit, par conséquent, être connue de tous.
3
e Rapport de la Commission
permanente de la gangrène gazeuse, ASSA, carton 216, gangrène gazeuse.
[9]
Phlyctène : soulèvement de l’épiderme rempli de sérosités
transparentes. Ce mot désigne à la fois la vésicule et la bulle. Sphacèle :
tissu nécrosé en voie d’élimination
[10]
Anaérobie : se dit des microbes qui ne peuvent vivre au contact
de l’oxygène de l’air.
[11]
Contus : caractère d’une lésion produite par la pression ou le
choc d’un corps mousse (non aigu, non tranchant) avec ou sans déchirure de
tégument.
[12]
À partir du milieu du
xixe siècle, l’artillerie lourde s’est
beaucoup développée. La fabrication et l’utilisation des canons en acier,
adoptés plus tardivement en France qu’en Allemagne, se sont progressivement
généralisées en Europe, parallèlement à l’essor de la sidérurgie. Les canons à
tir rapide (en France le canon léger de 75 type 97, le 77 allemand) ont été
massivement utilisés durant la Première Guerre mondiale, modifiant
singulièrement la composition de l’artillerie par rapport aux conflits
précédents.
[13]
Statistiques de la guerre
14-18, Centre de documentation du Val-de-Grâce, ASSA.
[14]
Un organe noble a dans l’organisme une fonction physiologique
vitale, dont l’arrêt entraîne la mort.
[15]
Statistiques de la guerre 14-18,
op. cit.
[16]
Feuillées : fosses servant de latrines aux troupes en
campagne.
[17]
Germes saprophytes : nom donné aux microbes qui vivent aux
dépens d’un organisme vivant, en se nourrissant des matières mortes présentes.
Dans les conditions normales d’équilibre écologique, ils ne manifestent pas de
pouvoir pathogène. Par exemple, les microbes de la putréfaction (dont le
bacillus perfringens) vivent en
harmonie dans le tube digestif des mammifères, où ils dégradent les matières
organiques non digérées ; ils sont naturellement éliminés dans les fèces. Quand
l’équilibre écologique est rompu, ils peuvent devenir pathogènes et manifester
leur virulence à l’encontre de leur hôte.
[18]
Rapport du médecin-major de 1
re classe Régaud, 22 août 1915, ASSA,
carton 216 : gangrène gazeuse. Rapport rédigé à la demande du sous-secrétariat
d'État du Service de santé militaire, ayant pour objet le fonctionnement des
évacuations et l’hospitalisation sur place des grands blessés.
[19]
Les manipulations successives sont tout d’abord dictées par la
douleur constrictive de la plaie que le blessé veut apaiser en ôtant le
pansement primitif. Par ailleurs, quand le tri initial est imparfait, il est
parfois nécessaire de découvrir une plaie pour évaluer ou réévaluer la gravité
de la blessure et ordonner une destination hospitalière adéquate.
[20]
Justin Godart vient d’être nommé sous-secrétaire d'État du
Service de santé militaire.
[21]
Officiellement créée le 17 août 1916, cette commission est sous
la présidence du médecin principal de 1
re classe Rouget, professeur au
Val-de-Grâce. ASSA, Carton 216, gangrène gazeuse.
[22]
Rapport de la Commission Permanente de la gangrène gazeuse,
décembre 1916, ASSA, carton 216.
[23]
Le débridement consiste à pratiquer de larges ouvertures dans
les plaies contuses.
[24]
L’ambulance est un véritable hôpital militaire ambulant qui
suit les troupes en campagne. En 1917, on compte huit ambulances par corps
d’armée et cinquante-deux en réserve d’armées. Cinq médecins, trente-huit
infirmiers et un pharmacien y sont attachés.
[25]
Note du médecin-inspecteur Simonin du 3 décembre 1916 adressée
au sous-secrétaire d’État du Service de santé, Justin Godart. ASSA, Carton
976
1 : Questions médicales
diverses.
[26]
L’idée de développer l’instruction professionnelle des
chirurgiens dans l’armée n’est pas nouvelle puisque Dominique Jean Larrey,
chirurgien des armées de Napoléon, s’était employé à mettre au point un cours
de chirurgie pratique et clinique après la bataille de Dresde (août
1813).
[27]
Alexis Carrel (Sainte-Foy-lès-Lyon 1873 - Paris, 1949), docteur
en médecine, interne des hôpitaux de Lyon, directeur du département de
chirurgie expérimentale au Rockefeller Institute de New York, prix Nobel de
médecine et de physiologie en 1912, est mobilisé en France le 2 août 1914 et
exerce la médecine dans les hôpitaux de Lyon en tant que médecin aide-major de
1
re classe.
[28]
Henry Drysdale Dakin (Londres 1880-1952), biochimiste, docteur
ès sciences de l’Université de Leeds, membre de l’Institut de chimie. Directeur
du laboratoire Herter à New York jusqu’en 1920, puis directeur du laboratoire
pharmaceutique Merck.
[29]
Voir
supra pour
quelques précisions sur la méthode Carrel-Dakin.
[30]
Antoine Depage (1862-1925) chirurgien belge, professeur de
pathologie externe et de clinique chirurgicale, fondateur de la Société belge
de chirurgie (1893), il prit la direction de l’ambulance « Jeanne d’Arc » à
Calais où furent recueillis, entre autres, les blessés de la bataille de l’Yser
(du 18 au 27 octobre 1914).
[31]
Rapport du médecin-major de 1
re classe Potel, 15 mars 1917, ASSA,
carton 976
1.
[32]
Alexis Carrel fait appel à l’aide privée américaine par le
biais de la fondation Rockefeller et de la Croix Rouge ; de même, des comités
s’organisent autour du professeur Depage pour recueillir des fonds en Hollande,
en Angleterre et en Amérique. Docteur Wibin, « Discours prononcé à la séance
inaugurale du congrès de Médecine et de Pharmacie Militaires », Bruxelles,
imprimerie du ministère de la Défense nationale, 1921, p. VII.
[33]
Note de Justin Godart, 25 mai 1916. ASSA, carton 976
1.
[34]
L’amputation en lambeaux est plus complexe et plus délicate.
Elle consiste à préserver des lambeaux de chair sur le pourtour du membre
découpé pour éviter une forte rétraction musculaire qui laisserait une saillie
osseuse au centre du moignon et pour faciliter la suture secondaire qui assure
une bonne cicatrisation de la plaie. À partir de 1915, le nombre croissant de
mutilés qu’il faut appareiller et rééduquer amène le corps médical à revoir les
techniques d’amputation afin qu’il soit possible d’adapter des prothèses
fonctionnelles sur les membres amputés. Beaucoup de discussions portent alors
sur la localisation idéale de la section et sur la chirurgie réparatrice du
moignon qui à terme doit pouvoir recevoir une prothèse qui rende une certaine
fonctionnalité au membre mutilé.
[35]
Malheureusement l’exploitation de ces chiffres ne peut pas être
plus approfondie, car leur provenance n’est pas clairement précisée par leur
rapporteur. Il ne nous paraît pas possible de faire des comparaisons entre ces
données et les statistiques générales de la guerre.
[36]
Le soluté de Dakin est une solution d’hypochlorite de soude
(eau de Javel) neutralisée par de l’acide borique. Les hypochlorites sont des
substances connues et utilisées depuis le début de la guerre (exemple : la
liqueur de Labarraque). La formule mise au point par Dakin est modifiée par
Daufrenne pour pallier certaines difficultés de fabrication et le manque de
stabilité. Cette découverte pharmaceutique, issue d’une collaboration
franco-britannique, porte aujourd’hui le nom de
Dakin Cooper commercialisé par le Laboratoire
français Cooper.
[37]
Sir Almroth Wright est l’un des promoteurs du retour à la
chirurgie aseptique à la fin de la guerre. Il est farouchement partisan de
stimuler la plaie biologiquement à l’aide de solutions salines concentrées. Il
s’est toujours opposé à l’emploi des antiseptiques qui ont une action toxique
sur les cellules et sont souvent plus nuisibles qu’utiles. Il tentera également
de développer la sérothérapie.
[38]
Ces deux germes sont très proches l’un de l’autre et on les a
suspectés d’être identiques. La question a été tranchée par l’Institut Pasteur
qui a conclu qu’il s’agissait de deux germes différents. Ces différends ont
contribué à ralentir le bon déroulement des expérimentations.
[39]
Note du Grand Quartier Général des armées du Nord et du
Nord-Est, 31 août 1918, ASSA, carton 211.
[40]
En traitement préventif, un blessé peut recevoir jusqu’à 120
centimètres cube de sérum anti-bellonensis ce qui est une quantité importante.
Or les formations sanitaires se plaignent du mauvais approvisionnement. Il est
évident que la production de sérum par l’Institut Pasteur n’a pas pu satisfaire
toutes les demandes, certaines formations n’en ont même jamais reçu.
[41]
Note du Grand Quartier Général des armées du Nord et du
Nord-Est, 31 août 1918,
op.
cit.
[42]
Proctologie : partie de la médecine qui traite les maladies du
rectum et de l’anus.
[43]
Un sujet atteint de gangrène gazeuse est placé dans un caisson
et subit l’action de l’oxygène pur sous pression (3 atmosphères pendant une
heure, plusieurs fois par jour).