2002
Annales de démographie historique
La population dans la grande guerre
La communauté juive de France et la Grande Guerre
Philippe-E. Landau
Même si la communauté juive forte de 180 000 âmes n'est pas
homogène à la veille de la Grande Guerre (puisqu'elle compte près de 16 %
d'immigrés et moins de 40 % d'israélites algériens, tout en étant traversée par
divers courants philosophiques et politiques), elle partage une valeur du
patrimoine républicain : le patriotisme. Lorsque la guerre éclate, réitérant
avec plus de convictions l'enthousiasme de 1870 car profondément marqués par le
perte de l'Alsace-Lorraine, ses membres se mobilisent au même titre que leurs
concitoyens. Combattants résignés ou convaincus de la juste cause,
intellectuels et étudiants, rabbins, notables et femmes, tous font leur devoir
avec la certitude que les sacrifices consentis apporteront la victoire du droit
sur la barbarie.
Pendant quatre longues années, les israélites vont vivre au
rythme des deuils et des espérances, se démenant pour témoigner d'une parfaite
symbiose avec la nation, comme pour oublier l'affaire Dreyfus et confirmer leur
adhésion à la grandeur républicaine. Leur participation est à l'image de leur
intégration, comme en témoignent les lettres des soldats, les déclarations des
rabbins, la presse confessionnelle et les œuvres.
Si la victoire de 1918 est célébrée avec faste dans toutes les
communautés, elle signifie aussi la disparition de 6 800 hommes sur les 38 000
juifs mobilisés. Le sacrifice, l'expérience du front et de l'arrière marquent
durablement les mentalités et la mémoire. Jusqu'à l'avènement de Vichy, les
israélites de France entretiennent le souvenir de l'Union sacrée, cette époque
déjà lointaine où la fraternité n'était pas un vain mot.
Even if the Jewish community (180,000 persons) was not
homogeneous on the eve of World War I (almost 16% immigrants, less than 40%
Algerian Israelites, and influenced by a variety of philosophical and political
platforms), it nonetheless adhered to one very specific aspect of the French
Republic : patriotism. When the war erupted, the Jewish community — expressing
even more conviction in light of 1870 events and the loss of Alsace-Lorraine —
mobilized as enthusiastically as their compatriots. Reluctant or ardent
fighters for the just cause, intellectuals and students, rabbis, officials, and
women all accomplished their duty with the certainty that sacrifices endured
would bring forth the victory of law over barbarism. For four long years,
Israelites went from periods of mourning to ones of hope, struggling to
maintain a position of perfect symbiosis with the nation, for example by
forgetting the Dreyfus affair and confirming their adherence to the grandeur of
the Republic. Their participation was a reflection of their integration,
illustrated in letters from soldiers, declarations made by rabbis, editorials
in religious press publications, and other written works. The 1918 victory was
joyously celebrated in all communities, but didn't erase the fact that 6,800
Jewish men out of the 38,000 mobilized had died. This sacrifice and battle
experience left a lasting impression on mentalities and memory. Up to the eve
of the Vichy government, French Israelites cherished the memory of the sacred
Union, that distant period wherein the word “fraternity” was not pronounced in
vain.
Avant la Première Guerre mondiale, le judaïsme de France et
d’Algérie compte 180 000 âmes, soit 0,5 % de la population nationale (Benbassa,
1997, 205-224 ; Becker, Wieviorka, 1998, 103-168). Minorité insignifiante au
regard du judaïsme mondial qui totalise 13 millions de personnes et dont les
effectifs les plus nombreux se trouvent dans l’Empire tsariste et aux
États-Unis, cette communauté est pourtant la troisième en Europe occidentale
derrière l’Allemagne (480 000 Juifs pour 65 millions d’habitants) et le
Royaume-Uni (270 000 Juifs sur une population de 46 millions).
Depuis la défaite de 1870, la perte des effectifs alsaciens et
lorrains, forces vives de la communauté d’environ 40 000 individus, a été
comblée par l’accroissement démographique du judaïsme algérien mais aussi par
l’immigration de 30 000 Juifs originaires d’Europe centrale et de l’Empire
ottoman, fuyant les vexations antisémites et attirés par la grandeur du pays
des droits de l’Homme, sans oublier le retour à la mère-patrie de 12 000 Juifs
alsaciens (Landau, 1999a, 13)
[1].
Parfaitement intégrés à la société française depuis les décrets
émancipateurs de 1791 et malgré les remous de l’affaire Dreyfus, les Juifs se
définissent avant tout comme israélites, car « ce mot désigne nettement et
uniquement une religion. Le mot juif implique ou rappelle une certaine
nationalité territoriale, distincte, exclusive
[2] » ; et ils se répartissent dans toutes les classes
sociales même s’ils sont davantage représentés dans les classes moyennes.
Quelques aperçus généraux complémentaires s’imposent toutefois. Hormis en
Alsace occupée où un judaïsme rural perdure, la population juive est surtout
urbaine, plus particulièrement localisée dans les grandes agglomérations :
Bordeaux (3 500 âmes), Lille (2 800), Lyon (2 200), Marseille (5 500), Nancy (4
600) et bien sûr Paris qui compte plus de 60 000 personnes pour une population
de 2,8 millions d’habitants. Ainsi, un tiers de la minorité israélite réside
dans la capitale et sa banlieue et, en excluant les effectifs d’Algérie, près
d’un Juif sur deux
[3].
Les israélites de souche originaires du Comtat-Venaissin, du
Bordelais et d’Alsace-Lorraine sont les plus nombreux à accéder à la petite et
moyenne bourgeoisie. Leur éducation et leur mode de vie les conduisent à
adopter une attitude malthusienne (environ deux enfants par couple). Ils
représentent alors 45 % de la communauté ce qui traduit un vieillissement du
judaïsme autochtone. Ils animent cependant les institutions cultuelles et
culturelles malgré l’indifférence religieuse qui les touche. En 1909, Paris
totalise 11 synagogues, 37 sociétés d’assistance et de bienfaisance, 2
hôpitaux, 2 maisons de retraite et 4 écoles israélites organisées par leurs
soins. En province aussi, ils président aux destinées communautaires de 59
institutions cultuelles.
Citoyens français depuis le décret Crémieux de 1870, les Juifs
d’Algérie voient leur population doubler de 1881 à 1914, passant de 35 000 à
plus de 70 000 âmes soit 39 % du judaïsme français. Bien des facteurs
expliquent cette évolution démographique, en particulier l’excédent des
naissances sur les décès et le respect de la tradition religieuse nataliste :
un couple en effet a en moyenne plus de quatre enfants (Eisenbeth, 1936, 14).
Ils appartiennent aux classes laborieuses voire pauvres ce qui n’exclut pas
l’apparition d’une bourgeoisie chez les éléments les plus intégrés, notamment à
Alger.
Quant aux Juifs immigrés, leur nombre n’a cessé d’augmenter
depuis la fin du
xixe siècle et représente près de 16 % de
la communauté. Beaucoup d’entre eux sont célibataires, souvent étudiants pour
ceux d’Europe centrale – du fait des numerus clausus de leur pays d’origine –
ou artisans. Ainsi, à Paris où ils constituent 1,2 % de la population totale,
ils sont près de 62 % à travailler dans la petite industrie de la confection
(Green, 1985, 49-60). Certains rompent avec la tradition religieuse, influencés
par la laïcité républicaine, et s’intègrent à la société comme le leur suggère
le poète André Spire lors d’une allocution faite à de jeunes immigrés : « Des
yeux francs, des yeux français, voilà tout ce que l’on demande ici pour être
l’égal des plus grands
[4]. »
Si la communauté est hétérogène, les membres qui la constituent
sont animés d’une foi sincère en la République, gardienne de l’égalité et de la
justice. Ils partagent la devise consistoriale « Patrie et Religion » ravivée
par le projet républicain et concrétisée dans l’israélitisme puisque selon
Hyppolite Prague des
Archives
israélites : « C’est un fait d’expérience historique que le Juif, en
général, a une prédilection marquée pour les institutions démocratiques, que
c’est un libéral d’instinct, un républicain-né
[5]… »
Lorsque la guerre est déclarée le 3 août 1914, même si
l’inquiétude se mêle à l’enthousiasme, les israélites de France entendent
défendre la patrie au nom du droit et contre la barbarie, pour « abattre les
puissances qui, depuis 1870, menacent le monde civilisé
[6] ». L’appel à l’Union sacrée du président
du Conseil René Viviani signifie alors la trêve des rivalités politiques où la
France de l’Ancien Régime et de 1789 « s’est rejointe elle-même » et « toujours
pour l’humanité » selon les termes d’Henri Bergson
[7].
Dès le début du mois d’août, à l’image de l’ensemble de leurs
concitoyens, environ 16 000 israélites nationaux sont mobilisés et rejoignent
leurs unités, principalement dans l’Armée de Terre dont l’infanterie et le
génie. Les craintes gouvernementales face à des refus de soutenir l’union
nationale s’avèrent caduques. La suspension du Carnet B qui conserve les noms
de 2 006 suspects jugés extrémistes ou anarchistes – dont 65 Juifs (5 de souche
alsacienne) – témoigne de ce souci de maintenir une cohésion devant
l’épreuve
[8]. Les
suspects en âge de porter leurs armes font ainsi leurs devoirs patriotiques.
Gaston Brunswick dit Montéhus, chansonnier et auteur de
Gloire au XVIIe, s’enthousiasme lui aussi
pour la cause sacrée (Lefèvre, 1993).
Certains sont pourtant résignés comme Jean-Richard Bloch qui
s’interroge déjà sur « les grandes choses qui sortiront de cet œuf monstrueux »
ou Jules Isaac pour qui l’acceptation de la guerre est « l’impatience d’en
finir » D’autres sont motivés par les souvenirs de la Revanche et espèrent le
retour de l’Alsace à la mère-patrie, tel Sylvain Halff : « Nous viendrons à
bout des Vandales qui ont fait tant de mal à notre beau pays, y ont semé tant
de ruines et de misères
[9]. »
La guerre est porteuse d’espérances pour beaucoup malgré les
privations et les risques. Libératrice ou émancipatrice, elle doit parfaire
l’émancipation de 1789. Quelques-uns, en rupture avec leurs origines, cèdent
d’ailleurs à la tentation barrésienne comme Marc Boasson : « La passion d’être
Français, avec toutes les folles vertus de la race, voilà ce que je voudrais
enseigner à n
os enfants, pour
qui j’aurai payé au plus haut prix le droit de se dire enfants de la France. »
(Boasson, 1926, 304-305). Mais la majorité se contente de faire au mieux son
devoir tels Marc Bloch et Emmanuel Berl. D’autres sont convaincus que
l’expérience de la guerre est unique. Ainsi le normalien Roger Cahen « jouit
d’une plénitude de vie » en étant dans la tranchée de première ligne ; le jeune
lieutenant Georges Lévy considère que tomber au champ d’honneur à 22 ans est
source de fierté car « j’aurai fait mon devoir et pour un israélite, c’est deux
fois plus beau
[10]
».
Cet engouement pour la France est répandu chez les Juifs de
souche. Plus d’une centaine d’Alsaciens installés aux États-Unis et dans
d’autres contrées s’engagent. Il en est de même pour ceux restés dans les
provinces occupées par l’Allemagne qui préfèrent déserter plutôt que de servir
le Reich. Si 4 000 d’entre-eux sont incorporés dans les unités allemandes et
souvent envoyés sur le front russe par crainte d’une éventuelle trahison, 600
israélites alsaciens désertent puis servent la France sous des noms d’emprunt.
Lorsque David Bloch, de Guebwiller, est fusillé pour trahison, il s’écrie : «
Ma patrie me vengera ». Au cours de la guerre, 10 % des Juifs ont été déchus de
leur nationalité allemande et 4 % des mobilisés ont ainsi déserté alors qu’ils
ne représentent que 1,6 % des combattants alsaciens (Landau, 1999a,
30-32).
En Algérie, sur 294 000 hommes, 14 000 israélites sont appelés
sous les drapeaux puis incorporés dans les Régiments de marche d’Afrique et la
Division marocaine. Les déserteurs sont rares, à savoir moins de 2 %
(Bensimon-Donath, 1976, 339-342). De condition très modeste, ce sont souvent
des pères de famille. La guerre accélère dans bien des cas la paupérisation de
cette communauté composée de petits artisans et commerçants. Hommes de troupe,
les combattants participent aux grandes batailles de la Marne, de Verdun et des
Dardanelles. Concentrés dans des régiments d’élite comme les troupes de zouaves
et de tirailleurs envoyés sur les premières lignes du front, ils subissent de
nombreuses pertes : environ 15 % des combattants juifs d’Algérie meurent au
cours du conflit (Bensimon-Donath, 1976).
Par reconnaissance envers la France des droits de l’homme qui
les a accueillis et convaincus que la guerre sera libératrice avec la victoire
des alliés, plus de 8 500 Juifs immigrés s’engagent volontairement et sont
enrôlés dans les rangs de la Légion étrangère – dont les 1
er et 2
e Régiments de marche – en vertu du
décret du 3 août 1914. À la fin de l’été 1914, ces engagements représentent
déja le quart des enrôlements volontaires. Dans la capitale, sur les 27 comités
d’enrôlement existant, 4 sont destinés aux Juifs et recueillent près de 4 000
candidatures (Landau, 2001, 47). Selon n
os estimations, environ 30 % des
volontaires sont mariés et 20 % ont au moins un enfant, 60 % sont ouvriers ou
artisans et 25 % étudiants
[11]. La plupart se sont installés à Paris entre 1906 et
1912. Plusieurs centaines de Juifs russes venus de Belgique et de Suisse
souscrivent eux aussi un engagement à titre étranger. Il en est de même pour
les israélites du protectorat de Tunisie qui, ni français ni véritablement
tunisiens (car ils sont davantage tolérés qu’admis dans la société), sont
quelques centaines à s’engager par amour de la France (Landau, 1999b). La
plupart sont d’anciens élèves des écoles de l’Alliance israélite universelle
qui possèdent déjà une éducation française. Comme leurs coreligionnaires russes
et roumains, ils affrontent l’antisémitisme des officiers des bureaux
d’engagement qui les considèrent comme chétifs et sans formation militaire, et
les accusent d’être venus « pour la gamelle ». Il n’empêche qu’en Tunisie, les
Juifs forment la communauté parmi laquelle on s’engage proportionnellement le
plus : on ne compte par exemple qu’une vingtaine de Maltais pour une population
de 50 000 âmes, tandis que les Juifs totalisent près de 500 volontaires pour 40
000 personnes.
Ces étrangers incorporés dans la Légion étrangère participent
aux principales batailles de la Somme et de l’Artois. Des centaines d’entre eux
y trouvent la mort. À titre d’exemple, le 2e Régiment de marche du 1er Étranger perd les deux tiers de ses
effectifs lors de la bataille de Carency du 9 au 12 mai 1915, soit 2 047 hommes
de troupe sur 3 822. Selon certaines sources, 900 Juifs engagés volontaires
sont tombés au champ d’honneur au cours de ce combat (Landau, 1999a,
44-47).
Malgré le sacrifice consenti, les volontaires russes mais aussi
les Juifs d’Algérie sont l’objet de vexations antisémites de la part de leurs
supérieurs. Au front, l’antisémitisme ne transparaît pas dans les régiments
réguliers et les israélites de souche bénéficient de la fraternité des
tranchées, mais il en est autrement dans la Légion et les régiments de zouaves
où la concentration juive est importante. Depuis leur enrôlement, les Juifs
immigrés sont considérés comme des lâches, eux qui en août 1914 faisaient la
déclaration suivante : « Frères ! C’est le moment de payer notre tribut de
reconnaissance au pays où nous avons trouvé l’affranchissement moral et le
bien-être matériel. » (Vanikoff, 1932, 11). Beaucoup sont déjà déçus de
l’attitude gouvernementale car ils ne veulent pas servir dans « un régiment qui
n’a pas de drapeau », comme l’affirme Pierre Goldfard. Après la bataille de
Carency, par lassitude devant les humiliations répétées et les pertes subies,
la rébellion éclate au sein du 2
e Régiment de marche du 2
e Étranger. Sous l’effet de l’ivresse,
des sous-officiers traitent les hommes de troupe dont des Arméniens et des
Juifs de « bande de porcs » et « bouffeurs de gamelle ». Aussitôt, la rixe
éclate. Vingt-sept légionnaires sont arrêtés et inculpés dont 11 Juifs et 9
Arméniens. Le 20 juin, ils sont traduits en conseil de guerre et neuf d’entre
eux sont condamnés à mort pour « révolte et refus d’obéissance sur un
territoire en guerre » dont trois Juifs russes
[12]. Ce n’est qu’en septembre 1915 que le
ministère de la Guerre mène une enquête sur cette mutinerie suite à l’impact
négatif qu’elle provoque au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et aux États-Unis. Ce
sombre événement jette en effet le discrédit sur la France émancipatrice et
sert désormais les intérêts de l’Allemagne qui se présente comme la libératrice
des peuples opprimés. Désormais, les légionnaires peuvent intégrer les corps de
troupe de la 5
e Armée et
voient leurs conditions améliorées dans la Légion. Rares sont ceux qui
rejoignent l’armée russe. L’attaché militaire de Russie en France, le colonel
Ignatieff, considère toujours les Juifs comme de « mauvais éléments »
contrairement aux « réservistes russes paysans loyaux » ce qui contredit l’avis
du colonel Lecomte-Denis du 2
e
Étranger : « Les engagés volontaires juifs russes ont, d’une manière générale,
donné autant sinon plus de satisfaction que les autres
[13]. »
Dans les troupes où les Juifs algériens sont nombreux,
l’antisémitisme est aussi fréquent. Lecteurs de
La Libre Parole de Drumont ou de
L’Action Française de Maurras,
certains officiers ne cachent pas leurs sentiments à l’égard des combattants
israélites. Citons l’exemple d’un colonel du 8
e Tirailleurs qui, après avoir refusé un
interprète d’arabe, affirme : « J’ai pris le parti, il y a quelque temps
d’éliminer de mes compagnies tout élément israélite ; à l’heure présente, c’est
chose faite
[14]. » Si
les institutions sont informées de tels agissements, elles préfèrent garder le
silence estimant que les incidents sont rares et nuisent aux intérêts de
l’Union sacrée.
Ailleurs, les attaques sont plus discrètes et le fait de
combattants issus de la petite bourgeoisie et des milieux urbains. Dans les
correspondances, quelques-uns ne cachent pas leurs préjugés en évoquant la «
protection » dont jouiraient les soldats israélites au front : « Quand il est
marmité, on mobilise pour lui trouver une nouvelle position… Ce que c’est
d’être youtre et fils de famille
[15]. » Henry de Montherlant s’étonne de leur courage : «
Dans n
os “milieux”, on croyait
que les Juifs ne se faisaient tuer que dans les articles de Barrès… Je suivais
les idées reçues, et avais plutôt tendance à croire que la bravoure n’était pas
une vertu juive. » (Montherlant, 1932, 79)
Dans sa surenchère patriotique, la presse israélite, en
particulier
L’Univers israélite et
Les Archives israélites, consacre
pourtant plusieurs pages au courage et au sacrifice des combattants. Les
rubriques d’avant-guerre sur la promotion des élites sont alors remplacées par
celles dévolues aux « Morts pour la France » où l’on distingue les morts
glorieuses des nominations et des distinctions militaires. Témoignages
d’aumôniers, lettres de soldats et citations rendent ainsi hommage aux hommes
du front. L’israélitisme tient particulièrement à consigner tous les faits
d’armes de ses membres afin de démontrer leur intégration politique et sociale,
de démentir les accusations antisémites et de conditionner l’arrière.
L’Univers israélite du 4 décembre 1914
estime que c’est un devoir impérieux de relater tous les actes d’héroïsme au
moment où « tant de nos coreligionnaires se battent et meurent sur les champs
de bataille, (…), tant de nos communautés sont et seront affectées par la
guerre et ses répercussions. » Dans la guerre, la presse effectue déjà un
travail de mémoire comme elle le fit lors du conflit de 1870. En septembre
1916, suite au renouveau antisémite qui s’exprime dans la société et signifie
la fin de l’Union sacrée, elle est rejointe dans cette démarche par la
Commission historique de recherches des documents sur les israélites de France
pendant la guerre, présidée par Émile Durkheim, dont le but avoué est de
recueillir toutes les informations pour savoir « comment les Français d’origine
juive se sont comportés dans la guerre qui a fait appel à toutes les forces du
pays
[16] ». À la même
époque en Allemagne, après un recensement sur les combattants israélites
effectué par le Reich pour satisfaire les partis nationalistes et antisémites,
les institutions juives berlinoises entreprennent une semblable étude
(Oppenheimer, 1922). Dans les deux pays mais à des degrés différents,
l’antisémitisme resurgit, obligeant les deux communautés à recenser leurs morts
et décorés comme des preuves infaillibles de leur patriotisme.
La mobilisation des civils
Aussitôt la déclaration de guerre annoncée, les institutions
cultuelles et les associations se préparent à affronter la redoutable épreuve.
Comme les Églises de France, le Consistoire central qui fédère plus de soixante
communautés en métropole et une trentaine en Algérie, se montre résigné mais ne
doute point de la juste cause de la France. En harmonie avec la République,
notables et rabbins considèrent que la guerre peut parfaire l’intégration de la
minorité israélite et surtout permettre de recouvrer les deux provinces où
vivent encore plus de 30 000 de leurs coreligionnaires sous le joug allemand.
Pour les responsables communautaires, contrairement à l’Église, il ne s’agit
pas de réintégrer la nation. La guerre est davantage l’occasion de confirmer
l’appartenance au pays et de confirmer l’émancipation. De là les espoirs
prometteurs en cas de victoire française, comme le rappelle le rabbin Mathieu
Wolff : « Un bel avenir est réservé au judaïsme français s’il s’en montre digne
et s’il se prépare, si les Juifs français font leur devoir aussi bien qu’ils
font leurs devoirs de Français
[17]. » Animés par un patriotisme exclusif, les rabbins
et les notables déploient de nombreux efforts pour soutenir les combattants et
motiver la population civile, justifiant sans cesse la grandeur du sacrifice
consenti. Afin que la communauté assume au mieux son engagement, le judaïsme
français tient à se distinguer nettement de celui d’Allemagne. Les relations
entre les deux minorités sont volontairement closes par le Consistoire central.
Désormais, les Juifs allemands sont aussi des ennemis, admirateurs de la
violence et de la barbarie, adorateurs du dieu Odin et traîtres à l’égard du
Décalogue
[18]. Quant
aux Juifs de France, ils estiment avoir le droit de leur côté et, à ce titre,
justifient leur attitude : « C’est la tragédie du Judaïsme que tous ses fils se
combattent les uns les autres. Mais après tout, il n’en est pas différemment
des autres confessions
[19]. »
Dès le mois de septembre 1914, les institutions se
réorganisent. Dans la presse contrôlée par les Juifs de souche qui tire à près
de 5 000 exemplaires, les journalistes sont remplacés par les rabbins et
aumôniers. Ceux-ci, dans de longs articles, relatent le patriotisme des
combattants et motivent l’arrière aux efforts de guerre. Peu importe l’alliance
avec la Russie antisémite puisque, selon le rabbin David Berman, « celle-ci est
une aide pour la France et toute aide est la bienvenue. Quiconque souhaite le
triomphe de notre pays doit souhaiter celui de nos alliés, sans
exception
[20] ». Ces
propos sont davantage nuancés dans la presse yiddish dirigée par les Juifs
immigrés, plus critique à l’égard de la politique russe ce qui lui vaut
régulièrement d’être censurée. Les journaux yiddish connaissent des difficultés
financières car le lectorat est réduit. Nombre de ses collaborateurs se sont
engagés ou ont quitté la France suite aux mesures gouvernementales tendant à
incorporer tous les étrangers (Landau, 2001, 48-49). Ainsi, les titres
d’avant-guerre disparaissent (
Der Yid in
Pariz) mais sont relayés par quelques publications éphémères
(
Di Idishe Tribune et
Parizer Idishe Woch) et sionistes
(
L’émancipation juive et
L’écho sioniste). Seule la presse
israélite résiste à l’épreuve, car son lectorat est important, plus fidèle et
plus sensibilisé au patriotisme.
Principale institution de France et d’Algérie, le Consistoire
central participe activement au conflit. Présent dans 11 circonscriptions, il
réunit 38 rabbins et 129 ministres officiants. Dans toutes les synagogues, la
Prière pour la France composée par le
grand rabbin de France Alfred Lévy est récitée chaque samedi : « Exauce notre
prière, Seigneur. Mets un terme aux épreuves de la France. Daigne lui accorder,
après les brillants succès qu’elle a obtenus (la victoire de la Marne), une
paix honorable et définitive, dans le triomphe de la justice et du droit
[21]. » Un rituel,
La Tefila du soldat, est imprimé à
plus de 8 000 exemplaires et diffusé par les aumôniers auprès des combattants,
et l’on y prie aussi pour la victoire des armées de la République. Après s’être
assuré que les prisonniers allemands reçoivent bien la visite de prêtres et de
pasteurs, le rabbinat délègue six rabbins auprès des israélites détenus dans
les camps mais recommande « la réserve nécessaire en raison des
circonstances
[22] ».
En 1917, le Consistoire central distribue plus de 4 000 colis aux prisonniers
allemands.
Dès la mobilisation, l’institution a pour charge de réorganiser
l’aumônerie qui compte alors 18 rabbins. Ce nombre est insuffisant et ne répond
pas à tous les besoins. Dans la Légion étrangère où parfois les effectifs juifs
représentent 20 % des troupes et dans les régiments de zouaves où les
israélites algériens restent très attachés à la pratique religieuse, les
ministres du culte font cruellement défaut. Le grand rabbin de France en a
conscience et intervient auprès du ministère de la Guerre pour que des postes
soient créés. En 1915, 27 aumôniers sont répartis dans une vingtaine de corps
d’Armée sur les 33 existant, dont 10 dans les 37
e
et 45
e divisions d’Infanterie
où se trouvent les Juifs algériens et 3 dans la Légion étrangère
[23]. Au sein des autres
unités, il est fréquent que les combattants ne voient jamais un rabbin, comme
l’évoque Pierre Paraf : « Le pasteur Bertrand du culte protestant, l’abbé
Chabrol viennent jusqu’à ma tranchée pour m’apporter leur bénédiction. Les
rares aumôniers israélites se trouvent tous à la Légion étrangère. » (Paraf,
1988, 58). Parfois, des prêtres assistent à l’inhumation d’un soldat israélite
sans souci de prosélytisme. À la fin de la guerre, près de 46 rabbins pour 68
pasteurs et plus de 500 prêtres, servent comme aumôniers.
À l’instar de leurs collègues des autres cultes, les aumôniers
israélites ont plusieurs fonctions, en particulier celles de veiller aux
besoins spirituels des combattants, de visiter les blessés, d’accompagner les
mourants et de les enterrer religieusement tout en étant l’intermédiaire entre
les familles et les autorités militaires. Après autorisation du Grand Quartier
Général du 10 décembre 1915, ils s’assurent qu’il n’y ait pas d’emblèmes
chrétiens sur les tombes des israélites. Plus de 3 500 plaquettes en forme des
tables de la Loi et bordées de tricolore sont ainsi apposées même si certaines
familles considèrent qu’en vertu de la fraternité des tranchées, il ne faut pas
distinguer les israélites des autres
[24].
Souvent, les aumôniers les plus âgés sont affectés à
l’intérieur ou dans les places fortes tandis que les plus jeunes se trouvent
davantage sur la ligne du front. Mais beaucoup, tel le grand rabbin de Lyon
Abraham Bloch âgé de 55 ans, veulent servir dans les corps d’Armée pour aider
moralement leurs coreligionnaires. Malgré le recrutement des ministres
officiants et d’élèves fraîchement diplômés de l’École rabbinique, la moyenne
d’âge des aumôniers n’a guère varié entre 1914 et 1917, elle passe de 44 ans à
42. Le vétéran Joseph Hermann a 62 ans et le plus jeune, Marcel Witzen, est âgé
de 29 ans. Six rabbins meurent pour la France au cours de la guerre (dont deux
jeunes élèves rabbins), soit 13 % des effectifs. Deux aumôniers sont faits
chevaliers de la Légion d’Honneur et dix-neuf sont cités à l’ordre de l’Armée.
La mort du grand rabbin Abraham Bloch symbolise alors l’Union sacrée. Décédé
des suites de ses blessures le 29 août 1914 tandis qu’il apportait un crucifix
à un combattant agonisant qui l’avait pris pour un prêtre, il demeure dans la
mémoire israélite et, selon Maurice Barrès, « le vieux rabbin présentant au
soldat le signe immortel du Christ sur la croix, c’est une image qui ne périra
pas » (Barrès, 1917, 93).
L’aide aux veuves et orphelins
Au-delà de la question de l’aumônerie, le Consistoire central,
en association avec les autres institutions, agit pour secourir les veuves et
les orphelins. Fondée en 1915, l’œuvre des Orphelins israélites de la guerre
recueille le soutien des principaux intellectuels de l’époque (notamment Émile
Durkheim, Henri Bergson, Sylvain Lévi et les frères Reinach) et est administrée
par le juriste Charles Lyon-Caen et Émile Deutsch de la Meurthe (Thiéry, 2000 ;
Landau, 1999a, 106-110)
[25]. Dans ses statuts, il est précisé que l’objectif
essentiel est d’arriver à faire des orphelins « de bons citoyens, des hommes
utiles, d’honnêtes femmes ; en un mot, de braves et fiers enfants dignes des
soldats glorieux dont ils sont issus
[26] ». Soucieux de préserver les valeurs israélites de
ces enfants, les notables tiennent aussi à parfaire leur intégration au sein de
la communauté nationale. Puisque, selon les dirigeants, la « Nation ne peut pas
tout faire », il faut donc que le judaïsme se mobilise sans craindre que les
orphelins soient à la fois « les pupilles de la nation et ceux du Judaïsme
français
[27] ».
Surveiller les orphelins dès leur première enfance, leur faciliter l’accès à
des métiers ou des professions qui leur conviennent ou leur fournir les moyens
de poursuivre leurs études, telles sont les ambitions de cette Œuvre. Dès 1916,
les comités régionaux de Paris et d’Alger apportent leur secours à 220 mineurs
et disposent de 125 familles prêtes à les accueillir. Près de 102 enfants ont
moins de 5 ans, 99 entre 6 à 13 ans et 19 entre 14 et 17 ans. Les communautés
d’Algérie semblent les plus touchées, avec près de 163 orphelins, ce qui
s’explique par le nombre élevé d’enfants par famille. Dans la métropole,
beaucoup de veuves détachées du judaïsme s’adressent plutôt à des comités
nationaux. À titre comparatif, le Comité central des Orphelins protestants de
France soutient plus de 700 enfants. À la fin de la guerre, l’œuvre des
Orphelins vient en aide à plus de 890 enfants dont 562 originaires d’Algérie.
Plus de 8 000 donateurs et souscripteurs participent à la vie de l’œuvre. Dans
la communauté parisienne, près de 300 orphelins souvent originaires de familles
immigrées sont placés auprès de 163 parrains et marraines. La solidarité
israélite a été exemplaire à l’égard des orphelins. Habitués aux sociétés de
bienfaisance qui prennent leur essor sous le Second Empire, les Juifs se sont
particulièrement mobilisés pour la cause des enfants des combattants tombés au
front. Si le consistoire israélite de Paris compte plus de 4 000 adhérents, le
comité régional des Orphelins a plus de 1 500 donateurs et
souscripteurs.
En même temps, l’œuvre se soucie de trouver un digne travail
aux veuves afin que certaines d’entre elles ne sombrent pas dans la misère ou
l’immoralité. À cet effet, des associations sont constituées qui se chargent de
trouver du travail pour les femmes. Les bourgeoises israélites se montrent très
actives pour que les veuves aient « un dérivatif salutaire à leur douleur » et
qu’elles fassent « un effort pour subvenir en partie aux besoins de la
famille
[28] ». Au sein
même de l’œuvre des Orphelins israélites, l’association féminine place des
veuves dans les Amicales de bienfaisance, les ouvroirs et les crèches.
À l’arrière, la femme est sans cesse l’objet d’une attention
particulière de la part des institutions. Épouse ou mère, elle est la gardienne
du foyer et de la morale juive et un réconfort pour le mari ou le fils
mobilisé. Donatrice, marraine ou infirmière, elle participe selon ses moyens et
facultés aux efforts de guerre. Il n’est donc pas étonnant que les femmes
tiennent une place essentielle dans la vie communautaire car elles sont souvent
interpellées par les rabbins et les notables pour défendre la cause sacrée. Le
grand rabbin de Paris Jacques-Henri Dreyfus leur consacre la plupart de ses
sermons, les comparant tantôt à la prophétesse Déborah, tantôt à Jeanne d’Arc,
et leur rendant toujours hommage : « Soyez bénies par vos collaborateurs mêmes,
quels qu’ils soient, vos collaborateurs qui, à vos côtés, sont les témoins
attendris, enthousiastes de votre sainte activité
[29] ».
Plusieurs fondent des œuvres, notamment à Paris où demeurent
les plus fortunées d’entre elles. Au service de la nation, la baronne Edmond de
Rothschild transforme son château de Gouvieux en hôpital militaire, Suzanne
Deutsch de la Meurthe crée un comité pour les blessés et infirmes de
l’aviation, mesdames Weiss et Nathan fondent différents ouvroirs… Une dizaine
d’associations s’adressent à la communauté et sont au service des combattants
et des prisonniers. Beaucoup deviennent ainsi marraines de guerre par le biais
de l’Aide fraternelle aux Soldats. En janvier 1918, la création par l’Alliance
israélite universelle du Foyer for Jewish Soldiers of the United States est un
succès : sur 250 donatrices, 80 soutiennent un filleul de guerre
[30]. En moyenne, 15 à 20 %
des dons effectués pour les associations de guerre le sont par des
femmes.
Ces louables initiatives ne doivent pas cependant dissimuler
les difficultés causées par la guerre. Avec la cherté de la vie et les efforts
consentis pour la défense nationale, les institutions peinent à conserver un
équilibre budgétaire. Le nombre d’adhérents diminue au profit de donateurs
occasionnels, par ailleurs sensibilisés par une multitude d’œuvres. Ainsi, le
consistoire israélite de Paris perd environ 600 adhésions et en 1919, il accuse
un déficit (4 millions de dépenses pour 3,5 millions de recettes). Conséquence
immédiate du conflit, le nombre des mariages diminue nettement, passant de 247
célébrations en 1914 à 49 en 1915 et 174 en 1918. Il faut attendre le retour de
la paix pour constater une considérable augmentation : 557 mariages
[31].
Durant la guerre, les intellectuels israélites sont aussi en
proie à la frénésie patriotique et opposent souvent l’Esprit français au
Germanisme. Présents dans de nombreuses associations, ils estiment que la
France est dans son droit et qu’il faut mettre un terme à l’agressivité
prussienne. Si pour Joseph Reinach l’Allemagne est la « nation la plus
militaire peut-être du monde, déjà belliqueuse du temps de César et de Tacite
», pour Henri Bergson, elle se signale « dans la brutalité et le cynisme »
tandis qu’Émile Durkheim affirme : « À elle seule, l’outrance de ces ambitions
suffirait à en démontrer la nature pathologique » (Durkheim, 1915, 45-46).
Certains comme Victor Basch et Lucien Lévy-Bruhl se montrent moins véhéments à
l’égard de l’Allemagne qui aurait été obligée d’honorer son union avec
l’Autriche-Hongrie et s’étonnent plutôt de l’alliance franco-russe, jugée «
monstrueuse et immorale
[32] ». Rares sont pourtant ceux qui suivent le pacifisme
de Romain Rolland et s’inquiètent de ces « guerres d’extermination grâce aux
progrès fabuleux de la technique de la guerre » tel Charles Rappoport
[33]. Un certain nombre d’intellectuels
israélites se mettent d’ailleurs au service de la propagande. Émile Durkheim et
Jacques Hadamard rédigent plusieurs articles dans les brochures
Lettres à tous les Français, tirées à
400 000 exemplaires et dont un quart est édité en langue anglaise. Henri
Bergson effectue deux missions aux États-Unis en février 1917 et juin 1918 afin
de convaincre les autorités américaines du juste combat de la France (Soulez,
1989).
Quoique certains soient détachés de la tradition, ils
participent cependant aux œuvres communautaires, soutenant l’œuvre des
Orphelins des israélites et l’Association pour les victimes russes de la
guerre. Quelques-uns s’intéressent désormais au sionisme politique naissant et
en janvier 1918, les poètes Gustave Kahn et André Spire fondent l’association
Les Amis du Sionisme, même si cette question ne trouve pas l’adhésion immédiate
des Juifs de souche
[34]. L’objectif premier étant la victoire de la France
et de ses alliés, ils s’efforcent de rallier les Juifs des pays neutres à leur
cause. L’Alliance israélite universelle délègue Victor Basch auprès de la
communauté américaine au printemps 1916 pour justifier la cause républicaine
alors que les Juifs américains, souvent originaires d’Allemagne et de Russie,
se montrent très critiques à l’égard de l’attitude française tant par son
alliance avec le tsarisme que par ses mesures prises contre les immigrés
[35]. Malgré le réveil de
l’antisémitisme en France, Paul Raphaël considère que ce phénomène est purement
allemand et que vaincre l’Allemagne, c’est aussi détruire ce fléau (Raphaël,
1916). Mais l’Union sacrée, si chère à la minorité israélite, connaît déjà des
failles à partir de 1915. Plusieurs campagnes sont orchestrées par la presse
nationaliste dans la capitale contre la colonie russo-juive et les « Germains
de l’intérieur », entendons les Juifs français. Émile Durkheim, chargé par le
ministère de l’Intérieur d’examiner la situation des étrangers résidant dans le
département de la Seine, est attaqué par
La Libre
Parole du 9 novembre 1915 qui le considère comme « un Boche au faux
nez ». En Algérie, les Juifs sont accusés de profiter de la guerre tandis que
l’université d’Alger en profite pour fixer des quotas d’étudiants israélites
dans les sections de médecine et de droit. Déjà, certains auteurs proposent des
solutions radicales : « Nul ne devrait être admis à discuter les affaires de la
France devant le peuple français sans avoir prouvé trois ou quatre « quartiers
», trois ou quatre générations de nationalité française. » (Gohier, 1915,
78)
Avertis de ces nouvelles menaces, le Consistoire central et
l’Alliance israélite universelle fondent, avec le concours des intellectuels,
la Commission historique de recherches des documents sur les israélites de
France qui regroupe 11 professeurs enseignant dans les facultés, au Collège de
France et à l’École des Hautes-Études (Gustave Bloch, Lucien Glotz, Israël
Lévi…), 3 membres de l’Institut (Henri Bergson, Jacques Hadamard, Salomon
Reinach), 2 archivistes (dont Camille Bloch), le docteur Netter de l’Académie
de médecine, etc.
Avec faste et enthousiasme, l’armistice est célébré dans toutes
les synagogues de France. Malgré les deuils et les sacrifices, la victoire de
1918 signifie pour la communauté une nouvelle ère, celle bien sûr du retour de
l’Alsace-Lorraine au pays comme s’en réjouit le président du consistoire du
Bas-Rhin, Georges Schmoll : « Français au fond de notre cœur, nous n’avons
jamais cessé de l’être. Français, nous, israélites de l’Alsace et de la
Lorraine, berceau du judaïsme français, jurons aujourd’hui de l’être corps et
âme
[36] ». Mais elle
est aussi perçue comme la confirmation de l’intégration à la nation : «
Efforçons-nous, par nos vertus de charité, de désintéressement, par le
sacrifice de nos intérêts et de nos passions à l’intérêt général, de bien
mériter de la France
[37] ».
Les israélites sont convaincus que l’Union sacrée survivra à la
guerre puisque par leur participation au conflit, ils appartiennent désormais
et pour toujours à la France. Pour eux, il ne fait pas de doute que la victoire
est également celle des valeurs républicaines, ainsi que l’exprime le grand
rabbin de Metz, Nathan Netter : « Que cette entente persiste toujours, après
avoir été unis dans la peine au milieu de tant de souffrances communes, après
avoir été unis dans la joie, dans l’ivresse du succès, restons unis dans la
religion de la Patrie. » (Netter, 1929, 25). Cette foi, ils entendent bien la
partager au cours des décennies suivantes avec leurs concitoyens. Lors des
inaugurations des monuments aux morts, un rabbin est souvent présent aux
cérémonies et nombre d’anciens combattants sont très actifs dans les amicales
régimentaires. Certains rejoignent les ligues dont le très populaire mouvement
des Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, et ce malgré son caractère xénophobe
et ses dérives antisémites en Algérie. Toujours au nom du souvenir de l’Union
sacrée et face à la montée des périls, des anciens combattants fondent des
associations juives. Dès 1933, plus de 800 Juifs d’origine immigrée se
réunissent dans le Comité d’entente des anciens engagés volontaires juifs, afin
de défendre leurs intérêts d’anciens combattants mais aussi pour contrer la
montée de la xénophobie. Les principaux organisateurs ont d’ailleurs des
sympathies pour la SFIO. En réaction, Edmond Bloch, proche des Croix-de-Feu,
crée L’Union patriotique des Français israélites en 1934 qui compte bientôt
plus de 500 adhérents et s’oppose au Front Populaire (Landau, 1999a,
211-258).
Malgré la fierté d’adhérer à la nation, la communauté tient à
rendre hommage à ses disparus. Le Consistoire central avec l’aide de la
Commission historique publie en 1921
Les
Israélites dans l’Armée française où sont mentionnés plus de 3 500
morts et 3 800 combattants cités à l’ordre de l’armée. Ces informations sont
lacunaires puisqu’elles proviennent de renseignements fournis par les
dirigeants communautaires. Or, plusieurs familles israélites n’entretiennent
plus de contact avec les institutions cultuelles. Six années plus tard, le
consistoire d’Alger inaugure son monument aux morts de la Grande Guerre sur
lequel figurent près de 400 noms
[38]. Il semble que sur 38 000 Juifs mobilisés dans les
armées françaises, 6 800 sont tombés sur les champs de bataille ou sont morts
des suites de leurs blessures, soit environ 17 %. La proportion est semblable à
la moyenne nationale, à savoir 1,4 million de tués et disparus pour 8,2
millions de mobilisés. Toutefois, les immigrés incorporés dans des régiments
d’élite essuient les pertes les plus importantes (1 800 tués), c’est-à-dire
presque 21 % de leurs effectifs. On peut estimer que 2 240 Algériens et 2 800
Juifs autochtones sont morts pendant la durée de la guerre. À titre de
comparaison, la proportion des Juifs de France morts au champ d’honneur est
semblable à celle de leurs coreligionnaires d’Allemagne (12 000 tués sur 75 000
mobilisés, soit 16 %).
La Grande Guerre laisse aussi des séquelles dans les
communautés du Nord et de l’Est dévastées par la zone du front. Les synagogues
de Seppois-le-Bas et de Thann sont détruites, celles de Reims et de Lunéville
endommagées. Dans les Vosges et en Lorraine, cinq associations cultuelles sont
dissoutes, faute d’adhérents. Verdun et Lyon n’ont plus de rabbin. En Alsace et
Lorraine, près de 4 000 Juifs (dont 900 Strasbourgeois) originaires de l’ancien
Reich souhaitant conserver la nationalité allemande retournent dans leur pays.
Tandis que les cadres communautaires font défaut, le judaïsme rural accuse des
pertes de l’ordre de 20 % à 40 % au profit des grandes agglomérations comme
Strasbourg (5 780 Juifs en 1910 et 6 248 en 1926) et Metz (1 911 Juifs en 1910
et 3 259 en 1926). Le Haut-Rhin, particulièrement touché par la guerre, voit
décliner sa minorité israélite : 7 689 en 1910 et 5 703 en 1926. Même la
population de Mulhouse est en déficit : 3 248 avant-guerre et 2 710 après 1919
(Schnurmann, 1936, 15).
Aux inquiétudes matérielles succèdent les interrogations
spirituelles. Si les mariages augmentent, les unions mixtes se développent
particulièrement. Le phénomène n’est certes pas nouveau mais le processus
semble s’accélérer. Nombre d’anciens combattants épousent leur marraine de
guerre ou la sœur d’un camarade du front. Éloignés de leur famille et
indifférents à la religion, ce sont surtout des Juifs immigrés et d’Algérie.
Les
Archives israélites du 24 octobre
1918 déplorent un tel comportement : « Le sentiment traditionnel qui servait de
digue à l’intrusion du mariage mixte s’est fortement émoussé dans la vie du
front et dans la vie de l’hôpital où nos blessés se sont trouvés livrés à bien
des tentations. » Toutefois, le judaïsme bénéficie aussi de l’évolution des
mentalités et accueille davantage de prosélytes. En 1919, sur 19 cas de
conversions opérées par le tribunal rabbinique, on compte 18 femmes dont l’âge
moyen est de 23,5 ans. L’unique motivation est le mariage. Sept d’entre elles
épousent un Juif russe ou roumain, cinq s’unissent à un Algérien ou un
Ottoman
[39]. Il semble
désormais que les conversions à Paris soient plus nombreuses pour le judaïsme
que pour le catholicisme. Avant guerre, 14 à 20 israélites abandonnaient chaque
année la foi de leurs pères, dont 75 % de femmes. À partir de 1919, ce chiffre
stagne autour de 25 cas par an alors que pour le judaïsme, on assiste à une
nette progression : la communauté accueille désormais en son sein plus d’une
vingtaine de néophytes chaque année, contre une dizaine de conversions
annuelles avant 1914.
Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le judaïsme français va
perpétuer le souvenir de l’Union sacrée et honorer ses combattants malgré la
virulence de l’antisémitisme. Depuis avril 1938, face aux tensions
internationales, les israélites se croient obligés de justifier leur
participation à la Grande Guerre. Les nationalistes ne les accusent-ils pas
d’être les profiteurs et les responsables des désordres qui pointent sous le
ciel européen ? L’Action Française
avec Georges Gaudy et Je Suis Partout
avec Robert Brasillach dénigrent le sacrifice du judaïsme français en le
minimisant. Sur un tract diffusé par L’Action
française et repris par les ligues, on peut lire : « Juifs tués : 1
350 soit 1 sur 35 mobilisés. Français tués : 1 750 000 soit 1 sur 5 mobilisés.
» Louis-Ferdinand Céline utilise ces statistiques mensongères dans
Bagatelles pour un massacre et dénonce
: « Savez-vous que toutes les guerres, et pas seulement la dernière, sont
préméditées par les Juifs, réglées par eux longtemps d’avance, comme papier à
musique ? (…) Voilà, vous avez compris, caporal Peugeot ? …Ainsi dès
l’ouverture du prochain stand “Pour la libération des peuples”, pour la France
toujours plus libre et plus heureuse, et bien vous vous précipiterez ! »
(Céline, 1938, 244 et 228)
Face au « plus odieux des sacrilèges » selon les termes de
Raymond-Raoul Lambert, les Juifs, atteints dans leur honneur et leur
patriotisme, réagissent mais le combat est déjà inégal. Pour les institutions
israélites, Albert Manuel et Maurice Moch dressent un nouvel état de la
participation des Juifs à la guerre : 40 000 mobilisés et 8 500 tués avec des
proportions supérieures à la moyenne en ce qui concerne les anciens élèves de
l’École polytechnique et de l’École Normale Supérieure. Après la crise de
Munich en 1938, un antisémitisme larvé gagne aussi certains pacifistes. Les
anciens combattants juifs continuent à idéaliser la France républicaine et sont
de plus en plus marqués par le fatalisme. S’ils ont gagné la Grande Guerre, ils
savent désormais qu’ils perdront la prochaine malgré leurs efforts
patriotiques. Bien avant le régime de Vichy, ils se sentent déjà
exclus…
Philippe-E. Landau
Archives du Consistoire central
des Israélites de France
17, rue Saint-Georges 75009
Paris
philippe.
landau@ consistoire. org
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[1]
Pour plus de détails, voir Caron, 1988 et Landau, 2001,
43-56.
[2]
Archives israélites,
1
er septembre 1891.
[3]
Informations tirées d’après les
Annuaires des Archives israélites, 1894 et
1898.
[4]
Archives du Consistoire israélite de Paris (désormais ACIP),
carton B 95, allocution prononcée le 1
er décembre 1912 à la Société des Jeunes
Juifs.
[5]
Archives israélites,
30 avril 1914.
[6]
Archives israélites,
15 octobre 1914.
[7]
Henri Bergson, Discours prononcé à la séance publique annuelle
de l’Académie des Sciences morales et politiques, 12 décembre 1914.
[8]
Archives nationales, F/7 13961, liste des suspects.
[9]
Sur Jean-Richard Bloch, lire Abraham, 1971, 203 : lettre datée
du 1
er juin 1915. Au sujet de
Sylvain Halff, archives familiales Harburger, lettre du 10 octobre
1914.
[10]
Sur Roger Cahen, consulter Barrès, 1917, 83. Pour Georges Lévy,
voir
La dernière lettre écrite par des soldats
français (1922, 26).
[11]
Étude effectuée d’après un échantillon de 35 combattants. Les
renseignements sont tirés du
Volontaire
juif et du fonds Albert Manuel (ACIP).
[12]
Service Historique de l’Armée de Terre (désormais SHAT),
dossier 5 N 132.
[13]
SHAT, 16 N 209, engagements des Russes et des Serbes.
[14]
Archives de l’Alliance israélite universelle (désormais AIU),
dossier Ic 2, Antisémitisme.
[15]
Carnets de guerre de J.-P. Document aimablement communiqué par
Pierre Vidal-Naquet.
[16]
ACIP, fonds Albert Manuel, tract de la Commission historique de
recherches.
[17]
L’Univers israélite,
13 août 1915.
[18]
Sur l’attitude des Juifs français à l’égard de leurs
coreligionnaires d’Allemagne, consulter Landau, 1999a, 79-93 et
135-139.
[19]
L’Univers israélite,
27 novembre 1914.
[20]
L’Univers israélite,
25 février 1916.
[21]
ACIP, fonds Albert Manuel, Prière pour la France.
[22]
Archives du Consistoire central (désormais CC), série 1
K.
[23]
CC, série 1 K. Voir Boniface, 2000, 37-50.
[25]
Sur les orphelins en général, voir Faron, 2001.
[26]
ACIP, fonds Albert Manuel, Statuts de l’œuvre des Orphelins
israélites.
[27]
ACIP, œuvre des Orphelins israélites, assemblée générale du 24
juin 1917.
[28]
ACIP, œuvre des Orphelins israélites, lettre du 15 janvier
1917.
[29]
ACIP, fonds Albert Manuel, sermon de Jacques-Henri Dreyfus du 9
janvier 1916.
[30]
AIU, dossier II d 5, France.
[31]
ACIP, assemblée générale ordinaire du 22 juin 1919.
[32]
Sur la mobilisation des intellectuels, consulter Landau, 1999a,
141-156. Pour une vue d’ensemble, se reporter à Prochasson et Rasmussen,
1996.
[33]
BDIC, manuscrits Charles Rappoport.
[34]
Sur la question sioniste et les Juifs de France, voir Landau,
1999a, 61-65.
[35]
Sur les activités de Victor Basch pendant la guerre, consulter
Basch, 1994, 104-160.
[36]
CC, série 1 K, allocution de Georges Schmoll du 11 novembre
1918.
[37]
L’Univers israélite,
16 novembre 1923.
[38]
Inauguration du monument aux
morts de la Grande Guerre, Alger, 1927.
[39]
ACIP, tribunal rabbinique et conversions, 1919.