Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.2701131022
232 pages

p. 203 à 232
doi: en cours

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Comptes rendus

no 104 2002/2

2003 Annales de démographie historique Comptes rendus

Comptes rendus

Patrice BOURDELAIS (sous la dir.), Les Hygiénistes : enjeux, modèles et pratiques, Paris, Belin, 2001, 543 p.

Le colloque « Hygiénistes et hygiénisme : histoire et actualité (xviiie-xxe siècles) » organisé conjointement par la Fondation Mérieux et le programme de recherches interdisciplinaires « Médecine, santé et sciences sociales » de l’E.H.E.S.S. a permis de rassembler dix-neuf textes désormais accessibles. De récents ouvrages sur l’hygiène et la santé publique (Baldwin P., Contagion and the State in Europe, 1830-1930, 1999 ; Murard L., Sylberman P., L’hygiène dans la République, 1996 notamment) ont fait l’objet de débats qui témoignaient de la vivacité des questions dans ce domaine et de la pluralité des approches. Le livre dirigé par Patrice Bourdelais confirme tant la dynamique de ce champ de recherches que la grande variété des thématiques abordées sous le terme d’hygiène. En outre, le livre examine pour la première fois, à notre connaissance, la question des pratiques hygiénistes et des acteurs d’un point de vue comparatiste. Car point d’européocentrisme ici : les modèles mexicain, brésilien, chinois, égyptien et américain côtoient les eu-ropéens. Les logiques du développement des mesures d’hygiène n’en sont que mieux exprimées et les idéaux des hygiénistes mieux appréhendés.
L’introduction de Patrice Bourdelais s’attache à démontrer les logiques du développement de l’hygiène publique amorcé au xviiie siècle grâce à une perception nouvelle des corps, de la maladie et de la souffrance. L’auteur rappelle que si les projets d’hygiénistes se sont multipliés, notamment en France, les réalisations n’ont pas toujours suivi. Il existe donc un décalage entre la perception d’un problème sanitaire, la conceptualisation des modes d’action et leur mise en place effective, laquelle devrait s’appuyer sur une administration solide du moins dans les pays où l’Etat est fortement centralisé. En France, la création de la Direction de l’Assistance et de l’Hygiène publiques au Ministère de l’Intérieur en 1889 n’entraîne pas l’application systématique des textes réglementaires portés par les hygiénistes. Il faut attendre l’entre-deux-guerres, les pertes humaines de la Première Guerre mondiale, la grippe espagnole, la crainte de la dépopulation et du vieillissement de la population pour qu’une véritable politique de santé publique se mette en place.
Le xixe siècle annonçait en partie cette évolution. Le discours des élites – plus parti-culièrement celui des médecins – sur la question sociale aborde désormais les pro-blèmes sanitaires : l’hygiène est en quelque sorte instrumentalisée par les élites comme réponse politique à un problème social. Face à la question sociale, il est possible d’agir par le biais d’une éducation à l’hygiène privée et d’une politique d’hygiène publique. Se construit alors « une forme de bio-respon-sabilité » (Bourdelais, p. 19) revendiquée par une partie de l’opinion publique qui exige l’intervention des pouvoirs publics. Les hommes politiques invités à assumer toutes leurs responsabilités dans le domaine sanitaire (et donc en partie social) cherchent désormais la reconnaissance de la légitimité de leur intervention. Se manifeste alors une bio-légitimité de l’action sanitaire. Amorcé dès le xviiie siècle grâce à un nouveau regard porté sur les corps, ce processus s’est développé sur deux siècles en Europe. Par l’intermédiaire de médecins, souvent formés en Europe, il s’est diffusé et a été réapproprié sur d’autres continents car, au sein d’un projet qui se veut universel, l’hygiéniste œuvre pour la grandeur de son pays comme le montrent plusieurs textes.
Le livre est divisé en quatre parties. La première est consacrée à l’hygiène à l’époque moderne. Les contributions de Georges Vigarello, Christian Hick et Daniel Teysseire montrent qu’avant même le xixe siècle, des médecins se donnaient pour objectif de lutter contre les maladies collectives (les épidémies notamment) sur deux fronts. Le premier vise le collectif par l’intermédiaire de la puissance publique qui organise la lutte, le second vise l’individuel par l’apprentissage de nouvelles règles de vie. Prévenir les maladies par l’adoption de nouveaux comportements constitue l’une des voies de développement de cette hygiène qui ne porte pas encore son nom. Elle est aidée en cela par de nouvelles représentations du corps qui rendent possibles et souhaitables des prescriptions préventives du médecin. Le xviiie siècle, par ses projets ambitieux de réforme des pratiques individuelles, annonce donc le siècle de l’hygiène publique. En France surtout, la Révolution précipite le mouvement en faveur d’une organisation nouvelle de la médecine, au moment où la perception de la montée du paupérisme et le mouvement philanthropique se rencontrent.
La deuxième partie du livre est consacrée aux relations entre hygiénistes et pouvoir politique, essentiellement autour des questions d’urbanisme, de la mi-xixe siècle au milieu du xxe. Marc Renneville, Pascal Mory, Elsbeth Kalff examinent les liens entre médecine et pouvoir politique en traitant des questions d’architecture urbaine et de salubrité des logements parisiens, tandis que Paul Paxton, Gerry Kearns et Claudia Agostini montrent d’autres modèles à travers les cas de Liverpool et Mexico.
Les pratiques nationales s’offrent à la diffusion et à l’exportation. C’est ce que montrent les contributions de la troisième partie de l’ouvrage qui insistent sur le caractère international, quoique individuellement profondément patriote (en France notamment), de l’hygiénisme. Anne Rasmussen et Serenella Nonnis Vigilante observent la communauté hygiéniste présente dans les congrès et décrivent un climat intellectuel et scientifique favorable tant aux dévelop-pements qu’aux transferts des pratiques hygiénistes. Les congrès sont en outre le lieu où se définit la discipline qui se cherche une légitimité aux yeux des politiques et où sont produits des textes visant à former un ensemble de références communes et nécessaires à l’action sur le terrain. Deux exemples nationaux d’appropriation de modèles sont d’ailleurs fournis par Etelvina Maria de Castro Trindade pour le Brésil et par Esteban Rodriguez Ocaña pour l’Espagne. Les prescriptions, recommandations et impositions ont partout été les principaux moyens employés pour suggérer ou contraindre les populations à adopter des pratiques moins pathogènes. Ces nouvelles pratiques incorporées avec plus ou moins de facilité ont parfois fait l’objet d’un rejet systématique. Ce sont ces mouvements anti-hygiénistes que Matthew Ramsey examine en souli-gnant l’importance des facteurs sociaux et politiques dans l’opposition aux pratiques proposées par les savants et imposées par les gouvernants.
Enfin, la dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la place de l’hygiénisme dans les transitions épidémiologiques. Les contributions d’Angela Ki Che Leung et de Luca Gabbiani s’intéressent à l’introduction en Chine des doctrines d’hygiène occidentale et au développement de la santé publique impulsé par le nationalisme. Claudia Chiffoleau s’intéresse aux mêmes questions dans le cadre de l’Égypte des années 1920 aux années 1950 et montre notamment l’influence des classes supérieures dans l’introduction des normes de l’hygiène européenne. S’appuyant sur l’expérience suédoise depuis le milieu du xviiie siècle, Jan Sundin réfléchit sur la notion de responsabilité dans le développement de l’hygiène publique tandis que Didier Fassin, à partir de l’exemple de la lutte contre le saturnisme infantile, s’interroge sur une évolution des droits de l’homme « progressivement réduits à leurs fondements biologiques » (Fassin, p. 465).
L’ensemble des contributions invite le lecteur à la réflexion. Et cette histoire parti-culièrement stimulante des projets et des pratiques hygiénistes, des objectifs de leurs concepteurs, nous est apparue davantage comme une vaste introduction qu’une synthèse qui voudrait clore la question. Malgré l’omission de quelques références citées dans les textes, la bibliographie d’une quarantaine de pages est particulièrement riche. Dans cet ouvrage sans doute, les parcours des individus, leurs trajectoires au sein même de la sphère des hygiénistes, leurs réseaux apparaissent assez peu. L’hygiène comme discipline entre science et pratiques, entre savants et politiques s’est immiscée avec plus ou moins de facilité dans de nombreux domaines et tous ici n’ont pu être abordés, par exemple le monde du travail, celui des hôpitaux et hospices. Une approche comparatiste de ces questions, dont l’intérêt est démontré par cet ouvrage serait bienvenue. Car les champs où les hygiénistes sont présents sont vastes, à la mesure de l’ambition qui est au cœur de leurs projets. En témoigne la définition de Jules Rochard au congrès de Toulouse de l’Association française pour l’avancement des sciences en 1887 : « L’Hygiène n’est pas seulement l’art de se bien porter et de mourir vieux. Elle a des visées plus hautes, rien de ce qui touche au bonheur des hommes ne lui est étranger (cité par Marc Renneville, p. 77). »
Virginie DE LUCA

David CRESSY, Agnes Bowker’s Cat. Travesties and Transgressions in Tudor and Stuart England, Oxford/New York, Oxford University Press, 1999, 351p.

Spécialiste de l’Angleterre des xvie et xviie siècles, David Cressy prend dans son recueil d’articles Agnes Bowker’s Cat le parti d’aborder l’époque à partir de ses écarts et de ses manifestations transgressives. À contre-courant d’études d’histoire sociale, religieuse ou politique visant davantage les régularités et les significations globales dont il se montre bon connaisseur, il nous plonge, à travers quinze « vignettes », dans un univers rugueux, étonnant, fait de singularités et de curiosités dont il cherche à scruter le sens ou plutôt les multiples sens possibles.
L’accent sur l’incertitude de la connaissance historique se loge au centre de sa démarche. Insistant sur la qualité narrative et rhétorique des documents d’archives, tirés surtout de fonds de la justice civile et ecclésiastique, David Cressy déploie dans chaque cas étudié les différentes versions qu’en donnent les acteurs impliqués. Le choix des histoires ne s’explique pas bien entendu par un simple désir d’entretenir le lecteur de faits divers amusants ou sanglants ; un épisode ne s’avère significatif qu’à partir du moment où il « éclaire le paysage qui l’entoure […] et l’occasion qu’il présente d’examiner des attitudes, conduites et langages opaques ». (92)
Une certaine opacité caractérise en effet la matière présentée. Les sept premiers chapitres sont consacrés à des enjeux liés à l’accouchement, la mise au monde de monstres, l’avortement et l’infanticide ainsi que la présence d’un homme en habits féminins dans la chambre d’une femme en couches ; le deuxième volet, comprenant les chapitres huit à quinze, tourne autour des gestes et des mots plus ou moins transgressifs vis-à-vis de l’autorité de l’Église et de l’ordre moral et politique. On passe ainsi de l’enterrement nocturne d’une femme excommuniée, de propos injurieux aux pasteurs, à diverses formes d’iconoclasme ou encore à une secte religieuse radicale sans oublier les baptêmes d’animaux et autres détournements de rituels sacrés. Marqué par les troubles religieux et politiques qui touchent l’Angleterre entre l’instauration de la Réforme et la guerre civile des années 1640, le contexte historique ainsi que les normes sociales et culturelles qui animent les comportements sont présentés en tant que premiers relais interprétatifs de ces faits singuliers afin d’en circonscrire le potentiel transgressif. Ainsi, quelle est par exemple la faute dont se rend coupable le jeune domestique Thomas Salmon qui, déguisé en femme, assiste pendant plusieurs heures à l’assemblée féminine lors de l’accouchement d’une villageoise ? Si le troc vestimentaire compte parmi les offenses sérieuses à l’ordre religieux et moral, l’infraction première consiste ici en la violation d’un domaine réservé aux femmes.
Le souci principal de David Cressy s’exprime en fait dans son interrogation rigoureuse sur les marges d’action, les rapports de pouvoir et les négociations de la position sociale des personnes impliquées dans ces « drames », dont les « acteurs » assurent pour une bonne part eux-mêmes la mise en scène ; chaque chapitre se clôt sur la liste des noms des protagonistes (dramatis personae). Son intérêt pour les divergences des narrations d’un même événement permet non seulement de révéler des stratégies de défense mais aussi de faire surgir les multiples enjeux qui confèrent à chaque histoire son horizon de sens qui ne cor-respond d’ailleurs pas forcément à celui de l’historien dans sa recherche d’une interprétation raisonnée.
Le premier chapitre, Agnes Bowker’s Cat, s’avère ainsi d’une valeur emblématique. Le chat d’Agnes Bowker est en effet l’enfant monstrueux dont elle accouche vers janvier 1569. La lecture que propose David Cressy de cet étonnant mais surtout inquiétant incident évoque d’abord l’éventualité d’un infanticide camouflé par cette servante non mariée. La piste dévie ensuite dans une autre direction mettant en avant les profondes angoisses qui secouent la population anglaise en ce temps de crise ; la monstruosité devient ainsi signe d’avertissement divin à cette Angleterre en décadence, vision corroborée par la vague de pamphlets contemporains qui se servent de faits hors norme à des fins polémiques. Agnès Bowker ainsi que plusieurs témoins sont convoqués devant la haute justice ecclésiastique. Or, une autre interprétation surgit lors des interrogatoires : et si Agnes Bowker avait eu des relations sexuelles avec un animal ? Une bonne partie des témoignages concordent pour dire que le nouveau-né aurait eu des apparences félines. Nous sommes au xvie siècle et la chose n’est pas impossible – par conséquent, réclame David Cressy, l’historien devrait prendre en compte cette version des faits comme une réalité possible au même titre que d’autres plus probables à nos yeux.
Les conflits qui opposent des laïcs peu déférents à leurs autorités ecclésiastiques permettent à leur tour de saisir des jeux complexes de pouvoir impliquant statut social, croyances et politique. L’accent sur l’irrégulier et le marginal révèle cependant plus que des transgressions d’une norme donnée. David Cressy avance que beaucoup de ces incidents, traditionnellement interprétés comme indicateurs d’un anti-cléri-calisme croissant, ne témoignent peut-être pas d’autre chose que d’une insatisfaction temporaire, de gestes démesurés sous l’influence de l’alcool ou de pratiques ludiques ou festives un peu débordantes. Certes, les attaques répétées à la Cheapside-Cross située en plein centre commercial de Londres font de cette croix un symbole du catholicisme et la pierre d’achoppement matérialisée des tensions confessionnelles (chap. 14). S’en prendre au pasteur en le désignant publiquement de « ass » ou de « knave » (fripon) – la liste des injures est longue –, en interrompant son sermon à l’église pour lui faire remarquer qu’il n’a pas choisi le texte qui convient à ce jour-là, revient bien sûr à une mise en cause de l’autorité cléricale, voire de l’institution ecclésiastique dans son ensemble (chap. 9). En revanche, dans nombre de ces cas, les accès d’irrévérence visent avant tout la personne du pasteur, à travers sa fonction, et témoignent tout d’abord de conflits entre villageois (autour des impôts par exemple) ou de simples mécontentements ponctuels. Sans perdre de vue les grands enjeux de l’époque, David Cressy se propose ici de dédramatiser certains de ces drames, à la fois exceptionnels et ordinaires, et de démontrer que tout désaccord n’est pas signe de rébellion, que toute manifestation d’irrespect envers le sacré ne signifie pas automatiquement l’irréligion ou l’athéisme. Si de jeunes gens procèdent ainsi au baptême de chevaux ou de chats dans l’enceinte de l’église, l’infraction à l’ordre religieux de ce « travestissement » des rituels de l’Église est incontestable (chap. 11) ; il est pourtant moins sûr de pouvoir y déceler un geste politique ou l’expression d’un refus à part entière du sacrement et de la religion.
Le dernier chapitre consacré au mouvement radical des Adamites dont la pratique cultuelle se distinguait par le fait que les adeptes s’y vouaient entièrement dénudés, défie encore une fois les certitudes communes. Phénomène récurrent depuis l’Antiquité, le geste de se dévêtir afin de marquer le retour à l’état d’innocence du paradis se trouve en fait transposé en topos polémique dans le contexte des affrontements religieux et politique de la première moitié du xviie siècle. Les représentations de ces nudistes avant la lettre sont courantes, de nombreux sermons, traités et images en témoignent. Si tout le monde semble en parler, nul ne saurait toutefois affirmer que cette troupe bizarre ait vraiment existé dans l’Angleterre des années 1640. Nous rejoignons ici l’histoire d’Agnes Bowker et de son monstrueux enfant-chat qui, à nos yeux, ne peut pas avoir existé mais qui a néanmoins joué un rôle important jusqu’à inquiéter les hauts responsables de l’Église.
D’aucuns qualifieront sans doute le livre de David Cressy de post-moderne – il en est conscient –, regrettant son refus de l’univoque et de la causalité sans faille. Appuyée sur une remarquable documentation et une érudition qui pourrait la rapprocher de la micro-histoire, sa démonstration ne fait cependant pas l’économie d’argumentations raisonnées ouvrant ainsi sur de nombreuses pistes d’analyse. Il lui incombe le mérite de mettre le doigt sur un vrai problème, bien connu de tout historien : l’histoire est affaire d’interprétation et les événements du passé ne trouvent leur sens que dans les manières contradictoires selon lesquelles ils sont reçus par les contemporains – des réceptions qui se fabriquent souvent de confusion et d’émerveillement. Comme le disait Michel de Certeau, l’histoire n’est jamais sûre…
Ulrike KRAMPL

Olivier FARON, Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la nation de la première guerre mondiale (1914-1941), Paris, éditions La Découverte, 2001, 336 p.

Ce livre issu d'une thèse d'habilitation à diriger des recherches comble une véritable lacune de l'historiographie française. La Grande Guerre a provoqué la mort de 1 300 000 combattants de l'armée française, mais que sait-on des familles bouleversées par ces deuils, que sait-on des veuves et des orphelins ? Dans ce livre, Olivier Faron s'intéresse à la question de ces enfants laissés brutalement sans père ; il s'inscrit dans le courant historique qui fait de l'étude des populations civiles pendant la guerre un objet de recherche à part entière : comment faire l'histoire des guerres, de celle-ci en particulier, sans s'intéresser à tous les acteurs, militaires et civils, à tous les terrains, front et « arrière » ? Comment oublier ceux qui, matériellement et psychologiquement, ont vécu la guerre, loin des tranchées ? L'intensité des interactions entre les familles et les soldats est un phénomène fondamental pour comprendre la réalité de ce conflit interminable.
Or brusquement, le père, le mari, le frère meurt : que se passe-t-il pour l'enfant ? Comment la société réagit-elle ?
L'auteur procède en annexe à une rééva-luation précise du nombre des orphelins pour les différents pays belligérants : il aboutit pour la France à un total nettement supérieur à celui généralement avancé : non pas 750 000 orphelins, mais plutôt 1 100 000 en comptant les fils de mutilés et réformés : environ un jeune de moins de vingt ans sur douze aurait connu une telle situation dans les années vingt, proportion considérable qui donne à voir la fréquence du traumatisme provoqué par la guerre.
L'annonce de la mort du père constitue pour l'enfant une véritable « cassure biographique », sauf si l'enfant a moins de deux ans : dans ce cas, l'événement laisse peu de traces dans la mémoire de l'enfant. La grande majorité, rétrospectivement, disent ou écrivent leur souffrance, le sentiment d'une perte irréparable. Puis la mémoire familiale se construit autour du disparu et l'enfant vit au quotidien, parfois avec détresse, ces rites, ces façons d'être et de faire qui ont pour but d'activer le souvenir du mort. Les témoignages autobiographiques et les entretiens que l'auteur a pu mener auprès d'orphelins sont ici d'un grand secours pour l'historien qui y recourt aussi pour brosser l'avenir des pupilles.
Le plus original du livre réside dans l'étude minutieuse, et quelque peu austère, du processus de construction d'une réponse à cette situation par les pouvoirs publics. Quelles structures l'État a-t-il mis en place pour venir au secours de ces enfants laissés sans père ? Le sentiment d'une responsabilité collective jaillit presque immédiatement lorsque les morts au front se multiplient, mais jusqu'en 1917, ce sont les associations caritatives, confessionnelles ou laïques, les écoles, qui jouent ce rôle de soutien aux orphelins. Elles œuvrent selon la logique qui était la leur depuis des décennies. Lorsque l'État, par le biais des juristes et des parle-mentaires, s'engage dans la question, il est obligé de se situer de manière très nouvelle par rapport à l'enfant : l'enfant n'est plus l'enfant marginal, abandonné, maltraité, délinquant ou placé en nourrice dont s'étaient occupés les législateurs jusqu'à la guerre, c'est l'enfant d'un combattant, d'un héros, qu'il s'agit de magnifier. L'image de l'enfant véhiculée par la loi adoptée finalement le 24 juillet 1917 et qui fait des orphelins des Pupilles de la Nation, est complètement différente de celle des précédentes lois (1874, enfants en nourrice, 1889, enfants maltraités, 1904, enfants assistés). L'idée de l'enfant, avenir de la nation, émerge avec force, mais il ne s'agit plus seulement d'une force démographique, il s'agit surtout d'une force morale. Aux enfants que la patrie soutient de reconstruire le pays ravagé, en mémoire et par respect pour le sacrifice des disparus : tel est le message véhiculé par la loi et les structures mises en place. Très intéressante aussi est l'idée complètement nouvelle que ces enfants-là ont un droit individuel à la protection de l'État, contrairement à l'idéologie qui prévalait pour les enfants assistés.
À partir des archives de l'Office national des Pupilles de la Nation et de fonds départementaux, Olivier Faron étudie donc précisément la naissance de cet Office, rattaché au ministère de l'Instruction publique et qui s'appuie sur des offices départementaux. Il restitue le climat des premières élections aux Offices, et la mise en place des moyens pour aider les pupilles. Il faut d'abord clarifier les notions : qui est pupille, qui est orphelin ? Il s'agit de décrire avec minutie les ayant-droits, fils ou fille de soldat tué, enfant de mutilé ou de réformé, selon la catégorie du père. La loi de 1919 précise que les aides financières pour les pupilles seront toujours versées aux veuves. Les sommes dégagées sont au début assez faibles, elles sont versées sur une base égalitaire, elles ne couvrent pas les besoins mais les enfants sont encore tout jeunes. Progressivement, elles se révèlent tout à fait insuf-fisantes lorsqu'il s'agit de financer des études par exemple et très inégales entre les départements, et c'est l'une des contradictions majeures du dispositif mis en place. Malgré les déclarations, l'aide fournie par l'État est loin de subvenir aux besoins d'un enfant qui grandit comme l'aurait fait le père vivant. De toutes façons vient un jour où l'aide matérielle légale s'arrête, lorsque le pupille atteint sa majorité.
Ceci dit, l'auteur montre bien que les membres de Offices départementaux ne se sont pas contentés de procéder à la distribution de subsides : ils ont joué auprès des enfants et de leurs mères un rôle de soutien psychologique et d'orientation scolaire. Les administrateurs des Offices estimaient qu'il fallait offrir aux enfants des soldats morts pour la France une formation qui leur donnerait un métier et une fonction sociale proches de ceux de leurs pères : la reproduction du modèle paternel, voire une certaine forme de promotion sociale étaient en vue. Olivier Faron souligne très clairement combien le souci de l'éducation des pupilles fut au cœur des préoccupations des Offices au niveau local : on a cherché pour chaque cas une solution adaptée au profil social de la famille. L'idée était même de contribuer à former ainsi une élite qui remplacerait la génération décimée. Le bilan est malgré tout mitigé, comme le souligne l'auteur, la filière de l'apprentissage ayant mieux réussi que celle des études.
On voit donc un dispositif qui combine à la fois des innovations majeures sur le plan des représentations, des objectifs généraux et du souci éducatif, et des méthodes traditionnelles concernant l'administration pu-blique : définition des catégories, âge de la prise en charge, disponibilités financières. Au fur et à mesure que le temps passe, que « la culture de guerre » s'estompe, les pupilles et leurs représentants ont de plus en plus de mal à faire valoir leurs droits, d'autant que le pays se trouve confronté à la crise des années 1930. Le droit à un emploi réservé ne leur est pas reconnu et les pupilles vont tenter de se constituer en groupe de pression au sein du monde combattant et hors de celui-ci. Leur déception expliquerait pourquoi la Fédération nationale des orphelins de guerre bascule en mars 1941 en faveur du maréchal Pétain. Mais cette Fédération n'est sans doute pas le porte-parole de tous les pupilles de la nation, de loin, puisque l'auteur montre lui-même, quelques pages après, combien furent nombreux les pupilles à rejoindre les rangs de la Résistance.
Histoire complexe que celle de ces enfants malmenés par la guerre, attitude ambiguë que celle de la société qui a voulu leur venir en aide, mais sans véritablement atteindre aucun des objectifs qu'elle s'était fixés : le verdict est sans complaisance sur ce qui fut pourtant une initiative unique en son genre en Europe. Le talent de l'auteur aura su montrer toute l'humanité de ces destins brisés trop tôt et tout l'espoir d'une société qui voulait, au-delà, se projeter dans l'avenir.
Catherine ROLLET

Vincent GOURDON, Histoire des grands-parents, Paris, Perrin, 2001, 459 p.

When I informally advised Vincent Gourdon on the organization of the thèse that eventually resulted in this history of grandparents in France from the late seventeenth to the early twentieth century, he already had the idea of bringing together a variety of methods and sources and trying to combine social and cultural history. My own book on old age took such a multidisciplinary approach. Gourdon set out to do the same on the more precise and surprisingly little-studied area of grandparenthood. He also learned well from others who had worked on the history of aging and the aged, from Patrice Bourdelais and Jean-Pierre Bois to Peter Laslett and Peter Stearns. Aspects of the book are, thus, derivative, but individual chapters, particularly those on the nineteenth century, and the argument in general are strikingly new.
Gourdon demonstrates his credentials as a historical demographer and historian of the family in some quantitative research on population and household structure. He has mastered the French, British, and American literature, and built upon the demographic simulations of Hervé Le Bras. What interests Gourdon is the coexistence, not just cohabitation, of grandparents and grandchildren. He recognizes that much family history has failed to look beyond the household and its members to the networks that characterized everyday life. Le Bras demonstrated long ago that young children of the Old Regime often had some familiarity with at least one grandparent. Gourdon demonstrates the evolution of that coexistence. He shows how grandparents were involved in the different family structures of early modern and modern France, and he explores the importance of age at marriage, among other factors, for the eventual coexistence of grandparents and grandchildren. He describes grandparents providing aid in emergencies as well as childcare and educational enrichment. His reading of memoirs does more than merely supplement the demographic framework. It reveals the quality of interpersonal relationships.
Much of the book's demographic data comes from research undertaken at the Centre Roland-Mousnier (Université de Paris IV) on archival sources from Vernon and surrounding villages at the border of Normandie and Île-de-France. They include family reconstitutions and documents establishing tutelles. Gourdon's original contribution concerns the coexistence of grandparents and grandchildren in the late eighteenth and early nineteenth centuries. The region experienced sufficiently little migration so as to permit the tracking of a large percentage of families across three generations. He offers impressive data on the survival of grandparents (maternal grandmothers more than paternal grandfathers) by age and birth rank.
Gourdon also looks beyond that locality, south to the Aveyron and Haute-Garonne, but he recognizes important distinctions within regions. Thus, examining two villages on the Seine, he compares the predominantly nuclear families of Samois-sur-Seine (Seine-et-Marne) to the more complex households of Aubevoye (Eure). Yet, even in Samois, kinship ties between independent households meant important contacts between grandparents and grandchildren. In 1836, 75,5 % of children 0-4, 68,1 % of those 5-9, and 47,3 % of those 10-14 had at least one grandparent residing in the village.
Gourdon's demographic demonstration is useful, but his interpretation of the data in the light of memoir and prescriptive literature (savoir-vivre) is more important. He warns against seeing family dynamics in simple Oedipal terms. Including grandparents in the analysis of the family means blunting the power struggle between parents and children, or recognizing that there is more than one such struggle occurring simultaneously. Indeed, the turn away from power in the family is one of his key themes. The grand-père "gâteau" is a weakened patriarch. The grandmother, the more common survivor and image of the past for grandchildren, reinforces certain ideas of motherhood while also interfering with parental authority. The complicity of old and young generations indicates a common emergence of individualism and family relationships characterized by solidarity and "intimité respectueuse" rather than conflict.
Gourdon extends the argument that others, including myself, have made about a new view of old age in the eighteenth century. He builds upon the idea of the juxtaposition of personal history and public history in the Revolutionary and post-Revolutionary period that Jean-Pierre Gutton suggested. He examines how first-person writing regards the past. How deep is the family past ? Does the memoir concern a long lineage, or does it stop with the generation of the grandparents ? Does it concern only those ancestors known personally to the author ? Gourdon sees an evolution from an aristocratic to a bourgeois model of family life. The first involves individual life accomplishments living up to long-term expectations. The second involves family history as providing short-term influences or background circumstances to be overcome. Grandparents then represent both private and public pasts. Some are associated with past political regimes ; most are reminders of traditional culture and values while remaining open to change. Grandparents in the nineteenth century tend to be depicted in the countryside, embodying social stability. Gourdon describes them as a cultural heritage to be built upon, a capital to be transmitted, but literary representations become increasingly psychological, no longer "figures statutaires, mais des personnes."
Historical demography and family history, like much recent eighteenth- and nineteenth-century historiography in general, have often avoided discussion of social class. Gourdon departs from that tendency. He finds class differences in both prescriptive literature and autobiography, and he makes a very convincing case for a shift from an aristocratic model of grandparenting to a bourgeois one. Indeed, if the book can be reduced to one argument, it is that the ideal of the modern grandparent emerged first in the eighteenth century and much more strongly in the bourgeois nineteenth century, as aïeul gave way to grand-parent, and the surviving representative of a lineage gave way to the individual grandparent whose role was central to the emerging identity of the modern child. When that child grew up, he/she deployed the image of the new grandparent. Having demonstrated the importance of nineteenth-century developments, Gourdon, as in his thèse, ends his study in the early twentieth, although his conclusion briefly discusses contemporary trends. Gourdon relies upon Geneviève Arfeux-Vaucher on the image of old age in children's literature, but he might have paid more attention to l'entre-deux-guerres studied by Elise Feller or the postwar era described by Françoise Cribier. Their work on retirement and old age has something to say about grandparenthood too. The invention of modern grandparenthood as an ideal was well worth studying, but the reality of grandparenting in a post-bourgeois world awaits its historian.
David G. TROYANSKY

Gilberto Harris Bucher, Emigrantes e inmigrantes en Chile, 1810-1915. Nuevos aportes y notas revisionnistas, Valparaíso, Universidad de Playa Ancha Editorial, 2001, 263 p.

Professeur d’histoire à l’Université des Sciences de l’Éducation de Playa Ancha (Valparaíso), auteur de nombreux travaux consacrés aux phénomènes d’émigration et d’immigration au Chili au xixe siècle (Emigración y políticas gubernamentales de Chile durante el siglo xix en 1996, Inmigración e emigración en Chile durante el siglo xix. Estudios y documentos en 1997), l’auteur propose avec cet ouvrage une série d’études destinées à contrecarrer un certain nombre d’idées généralement admises à propos des mouvements migratoires en partance et à destination du Chili au xixe siècle. Cette entreprise révisionniste s’appuie essentiellement sur les fonds prolifiques et encore peu exploités de l’Archivo Nacional de Santiago, a le mérite de toujours croiser des sources diverses – judiciaires, notariales, diplomatiques, etc. –, mais ne s’avère malheureusement pas toujours convaincante.
Consacrée à l’émigration, la première partie suggère l’exploration de terrains parfois complètement vierges : ainsi la place des femmes et des enfants dans les départs à l’étranger, qui permet de nuancer l’idée selon laquelle les quelque 150 000 Chiliens vivant à l’étranger tout au long du siècle n’auraient finalement été que des hommes. Alors que ces derniers partent facilement sous toutes les latitudes grâce à la vocation maritime du Chili, l’émigration féminine et enfantine tend dans un premier temps à se concentrer dans les pays limitrophes (Argentine, Pérou, Bolivie). Elle s’affirme plus nettement durant les années 1840, qui correspondent à la ruée vers l’or en Californie ; les femmes qui partent alors sont principalement des prostituées, des lavandières ou des cuisinières et ne constituent donc qu’une émigration satellite de celle des hommes. Les enfants, quant à eux, quittent parfois leur pays dans le cadre de trafics d’esclaves à destination du Pérou (on peut d’ailleurs se demander s’il est légitime de parler toujours d’émigration dans ce cas), mais le plus souvent dans le cadre d’une émigration familiale à destination de l’Argentine. Si les années 1880 sont celles d’un retour massif en provenance du Pérou et de Bolivie après la guerre qui a opposé le Chili à ces deux nations confédérées, la présence chilienne à l’étranger demeure forte jusqu’à la Première Guerre mondiale, notamment en Argentine. N’éludant pas la question de l’intégration de ces émigrés dans leur pays d’adoption, l’auteur évoque également le racisme anti-chilien qui sévit notamment au Pérou et en Bolivie, y compris avant la guerre déclenchée en 1879 : incarcérations arbitraires, meurtres non élucidés et expulsions sommaires semblent monnaie courante pour les Chiliens, qui voient évidemment la xénophobie développée à leur encontre dans ces deux pays se renforcer à partir de 1879. Sans doute faut-il d’ailleurs établir un lien entre l’essor de ces phénomènes de rejet et les efforts développés par l’administration pour développer les consulats chiliens à l’étranger, afin de défendre les intérêts parfois menacés des émigrés et non pas seulement pour des raisons strictement politiques ou commerciales. Enfin, des passages intéressants sont consacrés à certaines formes particulières d’émigration : ainsi celles des nombreux marins chiliens servant sur des navires militaires ou commerciaux (vers 1851, on estime que 25 % des marins naviguant sur le Pacifique sont chiliens), qui profitent couramment d’escales pour abandonner leur poste et s’installer à l’étranger. Estimées à 6 000 dans les années 1890, les désertions des navires de guerre passent à plus de 7 000 au cours de la décennie suivante.
La seconde partie, sur l’immigration, ouvre moins de pistes de réflexion que la première en ce qu’elle réunit davantage de suggestions qu’elle n’offre au lecteur des données concrètes. Plusieurs études reprennent des éléments relativement bien connus sur le rôle des entrepreneurs et des investisseurs européens – notamment anglais – dans le développement économique et commercial du pays tout au long du xixe siècle. Toutefois, on trouve aussi la confirmation que les migrants venus d’Europe ne réussirent pas tous et ne furent pas seulement des commerçants venus faire fortune dans l’un des pays les plus attractifs d’Amérique du Sud (à Valparaíso notamment, premier port du Pacifique depuis les années 1820), mais purent également être des aventuriers et des marginaux qui ne connurent pas d’ascension sociale en dépit des espoirs qu’ils avaient conçus, et contribuèrent au contraire à la surpopulation carcérale. Entre 1881 et 1887, quelque 2 000 étrangers – au premier rang desquels on trouve d’abord des Anglais et des Nord-Américains – passent par les geôles de Valparaíso, au point qu’un quotidien peut écrire en 1906 que le pays accueille désormais les poubelles des grandes villes européennes, réfractant ainsi une xénophobie semblable à celle que les Chiliens émigrés doivent affronter.
Concluons sur deux nuances qui ternissent l’impression générale que laisse la lecture de cet ouvrage : d’une part, l’absence de toute perspective comparatiste avec d’autres pays latino-américains, qui aurait pu donner à penser sur une éventuelle spécificité chilienne en matière de flux migratoires au xixe siècle ; d’autre part le ton volontiers péremptoire et parfois naïf d’un auteur oubliant parfois que ses travaux n’auraient pas existé sans ceux de ses prédécesseurs (qui ne sont pas tous des pseudo historiadores), et que l’écriture de l’histoire relève d’une sédimentation de connaissances et de problématiques jamais achevée.
Olivier COMPAGNON

Anne-Lise HEAD-KÖNIG, Luigi LORENZETTI, Béatrice VEYRASSAT (eds.), Famille, parenté et réseaux en Occident (xviie-xxe siècles), Mélanges offerts à Alfred Perrenoud, Genève, Mémoires et doc., Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, 2001, 416 p.

Cet ouvrage réunit vingt-six contributions autour des thèmes qui sont au cœur des recherches d’Alfred Perrenoud. Ces mélanges auxquels participent essentiellement des historiens suisses et français mais aussi des sociologues font une large place à la question des réseaux familiaux et aux généalogies.
De la première des quatre parties intitulée « Famille et parenté », on retiendra les possibi-lités offertes par les généalogies non seulement pour l’histoire de la famille mais aussi pour celle des populations. A. Bideau et G. Brunet montrent qu’à partir de l’analyse de la descendance d’un couple de la vallée de la Valserine il est possible de percevoir les principaux éléments du régime démographique de la population. Toutefois, cette étude ne porte que sur des familles restées dans la vallée, par conséquent elle ne prend pas en compte l’apport au régime démographique général des familles présentes momentanément. M. Oris propose d’utiliser les généalogies pour étudier la démographie de Tilleur (Belgique), une région prise « dans le tourbillon de la Révolution industrielle ». S’appuyant sur les « fiches de vie » des individus établis à partir des recensements et sur le stock patronymique, il conclut malgré la force des mouvements migratoires à une stabilisation du groupe prolétaire qui s’explique par un fort taux de retour des migrants. Enfin, P. Bourdelais retrace l’histoire de l’alliance et de la famille dans les Annales de Démographie Historique depuis leur création. Si les A.D.H. intègrent tardivement les questions relatives à l’histoire de la famille, cela tient au fait que l’histoire des populations, avec la méthode Henry, est longtemps restée centrale. Mais le retard apparent des démographes sur les Annales ESC en la matière s’explique aussi par le choix du suivi longitudinal des ménages et des généalogies, plutôt que celui de l’anthropologie, ce qui a exigé des collectes longues responsables du décalage chronologique entre les deux revues.
La seconde partie « solidarités, gestion familiale » réunit sept articles centrés sur le fonctionnement du groupe familial et l’entraide au sein de ce groupe. Deux études sociologiques consacrées à la « famille-entourage » – dont les membres ne coha-bitent pas sous le même toit –, aboutissent à des résultats très proches. C. Bonvalet et al. à partir de l’enquête « proches et parents » de l’I.N.E.D., J. Kellerhals et al. pour la Suisse, insistent sur l’importance de ce mode d’organisation du groupe familial dans les sociétés contemporaines. Son fonctionnement repose essentiellement sur le primat du vertical (relations parents/enfants) sur le collatéral, le renforcement du lien en cas de veuvage d’un parent et la place centrale des femmes dans l’intensité des liens. À ce titre, les auteurs soulignent que ce n’est pas la monoparentalité consécutive au divorce qui rapproche des grands-parents et plus largement de la famille-entourage mais le fait que les familles monoparentales ont pour chef le plus souvent la femme.
Trois articles s’intéressent à la prise en charge de l’enfant. J. Legaré et al., à partir de recensements et d’actes de tutelle, notent le rôle de la fratrie majeure, quand elle existe, dans la prise en charge des orphelins en Nouvelle-France au xviiie siècle, aussi bien sur le plan administratif (tutelle) que sur le plan de la vie quotidienne (hébergement). O. Faron, quant à lui, retrace « la mise en place d’une politique pour la famille en France (fin xixes.-1945) » et montre comment, avec les caisses d’allocations familiales, on passe de la prise en compte de l’enfant à celle de la famille confrontée à la charge que représente l’enfant. Soulignant l’originalité du système français, il insiste sur le large consensus entourant la mise en place de cette institution alors même que s’opère un glissement d’une politique de la famille vers une politique à visée nataliste dans l’entre-deux-guerres. De manière différente, C. Rollet montre comment la question du renouvellement de la population au début du siècle révèle les divergences entre nata-listes et ceux qui s’occupent de l’enfance. L’Alliance pour l’accroissement de la population française du Dr Bertillon, composée pour l’essentiel de politiques et de démographes, s’oppose à la Ligue contre la morta-lité infantile car elle craint que son discours nuise à la relance de la natalité jugée indispensable dans le climat idéologique du début du xxe siècle.
A. Corsini propose une très intéressante étude des relations professionnelles entre le chef de famille et les membres de la famille (entendue comme co-résidence) en Toscane d’après le recensement de 1841. Quel que soit le groupe social, la profession du chef de famille dicte les règles de vie en commun. Les hommes sont associés à l’activité du chef de famille tandis que les femmes apportent plus souvent des revenus tirés d’activités annexes qui par ailleurs les aideront à se marier. L’hétérogénéité des professions est plus grande en secteur non agricole. Mais au sein du monde agricole, elle est plus forte en zone de petite propriété qu’en zone de métayage. Entièrement soumis à la loi du marché, les petits propriétaires doivent trouver des revenus complémentaires pour permettre le fonctionnement du groupe familial.
La troisième partie est consacrée à la dimension économique de la parenté abordée sous l’angle des « stratégies familiales, des réseaux d’affaires et des réseaux sociaux ». Deux articles interrogent le lien entre développement des entreprises et réseaux familiaux. Y. Cassis analyse le cas de la « Morris Prevost & Co et des réseaux de la banque genevoise à Londres au xixe siècle ». Les banques genevoises ne procèdent pas du même modèle que les banques protestantes ou juives dont le fonctionnement en réseau familial est avéré (les mariages consanguins chez les Rothschild en constituent un cas extrême). Si les associés de la Morris se recrutent à Genève jusqu’en 1913 et gardent des liens forts avec la Suisse, ces liens ne concernent pas seulement le milieu bancaire. La Morris n’est donc pas la composante d’une banque multinationale familiale mais elle appartient à un réseau familial plus lâche. S. Pasquier à partir d’exemples d’entreprises genevoises et zurichoises de la deuxième moitié du xixe siècle nuance l’opposition classique entre un premier mouvement d’industrialisation (gaz, adduction d’eau) qui s’appuie sur un modèle classique d’entreprises familiales et un second mouvement (construction mécanique) où la firme de type managérial triompherait. Dans cette seconde période, non seulement le modèle d’entreprise familiale ne disparaît pas (entreprise Oerlikon) mais le recours à la famille n’est pas absent dans les entreprises managériales. La Brown Bover & Co créée par d’anciens employés de la Oerlikon épouse le modèle d’entreprise qui recourt à la finance allemande et développe des stratégies d’intégration verticale et horizontale. Mais Brown obtient des financements grâce aux appuis de son père et à son mariage. Toutefois cela n’aboutit pas à la création d’une dynastie entrepreneuriale. Rapidement, comme lors de la première industrialisation, les familles se replient sur des postes d’ingénieurs-conseils, laissant aux financiers la direction de l’entreprise.
Les réseaux d’affaires associent largement la famille dans les sociétés traditionnelles ; c’est ce que s’attache à montrer A. Head-König en mettant en avant les particularités confessionnelles des réseaux dans le pays de Glaris du xvie au xviiie siècle. Les catholiques développent des réseaux spécia-lisés dans le service armé, les protestants des réseaux commerciaux notamment celui des tables en ardoises. Dans les deux cas, le recrutement de soldats ou la commercialisation européenne des productions de tables passent par un contrôle familial des fonctions publiques locales. Toutefois, ces réseaux sont aussi soumis à des facteurs exogènes : la rentabilité de certaines activités économiques conduit les grandes familles, dès le début du xviiie siècle pour les catholiques, à la fin du xviiie siècle pour les protestants, à abandonner les fonctions publiques locales afin de moderniser leur réseau à l’étranger. L. Lorenzetti dans un article consacré aux alliances et réseaux familiaux des élites tessinoises du xviie au xixe siècle analyse les rapports entre ces réseaux et les instances du pouvoir étatique. L’auteur insiste sur l’interdépendance de ces deux éléments. La mise en place des institutions cantonales est largement soumise aux pratiques et aux idées des réseaux existants. À l’inverse le processus de formation des cantons oblige des réseaux familiaux à base clientéliste trop restreinte à se reconfigurer pour conserver leur rôle sur la scène politique. Ainsi les Franzoni sont-ils amenés à conclure des alliances matrimoniales plus ouvertes dès le début du xixe siècle pour défendre leurs intérêts économiques.
Enfin, R. Leboutte analyse les migrations de verriers aux Pays-Bas (1500-1800). Il apparaît que ces déplacements ne sont pas uniquement le résultat de l’activation de réseaux mais qu’il existe des migrations « individuelles » (les artisans de Murano) où la compétence des ouvriers et la conjoncture sont déterminantes pour expliquer cette mobilité. O. Perroux s’appuie sur des sources privées pour analyser le « réseau familial d’un apprenti genevois placé à l’étranger » au xixe siècle.
La dernière partie rassemble huit contributions de nature très différente autour des thèmes « population, renouvellement, intégration ». P. Bairoch propose une réflexion générale sur le lien entre ville et développement économique et montre que la ville du Tiers-Monde, contrairement à la ville du monde développé, « a perdu ses fonctions de facteur de développement ». J.-P. Bardet s’interroge sur le sens d’un fait bien attesté : l’âge tardif au mariage des migrants. La comparaison de deux terroirs très différents, Vernon et Pont-l’Evêque (où à l’inverse les migrants se marient plus tôt que les sédentaires), permet d’affiner l’explication socio-économique : le malthusianisme terrien de Pont-l’Evêque, terre d’élevage, encourage la migration précoce et annule les effets nup-tiaux traditionnels de celle-ci tandis qu’à Vernon les multiples possibilités d’activités complémentaires (proto-industrie textile, mise en nourrice…) permettent le mariage précoce des villageois sédentaires. L’article de G. Bouchard retient l’attention par son apport méthodologique. L’auteur étudie « l’évolution économique et socioprofessionnelle de la structure des emplois dans la région de Saguenay (1842-1971) » et propose de pallier l’insuffisance des recensements par un fichier de population établi à partir de l’état civil (fichier BALSAC). Ensuite, l’analyse repose à la fois sur des grilles de catégories socioprofessionnelles classiques et sur les grilles de « fonctions et secteurs d’activité économiques » de l’IREP.
Trois articles traitent à des degrés divers de l’intégration des populations migrantes. C. Cardia montre comment les immigrants transforment la ville de New York. La bourgeoisie « ancienne » de la ville quitte les quartiers centraux de Manhattan pour la périphérie afin de fuir la proximité des quartiers d’immigrants. C’est donc cette présence et non le développement des transports urbains qui renverse le schéma d’organisation de la ville. B. Etemad propose une typologie des « populations déplacées par la décolonisation » et qui ont dû re-joindre la métropole ; il conclut à une intégration globalement réussie qui, malgré des variantes selon le groupe d’origine, dépend beaucoup du désir individuel d’intégration. Enfin, H. Le Bras, dans un article offensif, met à mal le concept de « Français de souche ». Il réagit à l’idée d’un fond ethnique de la population française développée par J. Dupâquier. Par une série de calculs théoriques qui volontairement minimisent l’apport des migrations dans la population française, il montre que le « Français de souche » ne résiste ni à l’analyse logique, ni aux données de l’histoire. H. Le Bras met aussi l’accent sur les incohérences de cette expression que l’I.N.E.D. définit par le critère territorial (deux parents ou quatre grands-parents nés en France). Par exemple, que faire des enfants nés à l’étranger ? La définition de l’I.N.E.D. comprend-t-elle les départements et territoires d’outre-mer ?
Au total, ces mélanges montrent la variété des centres d’intérêt d’Alfred Perrenoud. Même si parfois l’unité de chaque partie n’apparaît pas clairement, nombre de contributions s’inscrivent dans une approche renouvelée de l’histoire de la population, de la famille et des réseaux de parenté.
Fabrice BOUDJAABA

Kamel KATEB, Européens, « Indigènes » et Juifs en Algérie (1830-1962), représentations et réalités des populations, Cahier de l’Ined no 145, Paris, éditions de l’I.N.E.D., 2001, 386 p.

Montrer en quoi la question démographique conditionne la politique de colonisation française et évaluer de la manière la plus précise possible l’impact des bouleversements structurels issus de la colonisation sur la population indigène constituent deux des grandes interrogations qui parcourent l’ouvrage de Kamel Kateb. Bilan de la démographie de l’Algérie coloniale, son analyse s’organise en trois périodes caractérisées par un recul de la population indigène (1830-1871), la reprise de sa croissance (1872-1920) et son explosion démographique (1921-1962). Histoire d’un discours, histoire statistique, Européens, « Indigènes » et Juifs en Algérie (1830-1962) est aussi un travail d’histoire de la « production de chiffres, dans la colonie ». La recherche du chiffre plausible passe en effet par un questionnement sur sa fabrication, sur les manières de dénombrer et sur l’idéologie que reflètent les différentes catégories employées par le colonisateur. L’histoire démographique croise donc à plusieurs reprises l’histoire politique, institutionnelle sociale et culturelle des deux sociétés qui coexistent en Algérie : les indigènes et les Européens d’Algérie.
Rêves d’extermination pour quelques-uns et volonté générale de refouler les populations au-delà du Tell pour y installer des colons européens, la conquête de l’Algérie au milieu du xixe siècle prend la forme d’une longue guerre contre la population indigène évaluée à 4 millions d’habitants. Quel va en être le prix démographique ? Après avoir estimé le nombre de décès de soldats français à 117 000 entre 1830 et 1875 et en s’appuyant sur les témoignages des médecins de l’Armée qui calculent une mortalité indigène huit fois supérieure à celle des troupes françaises, Kamel Kateb évalue les pertes indigènes à 825 000 au cours de la même période, mortalité liée à la guerre (combats meurtriers, destructions massives, représailles contre les populations) et mortalité de crise qui en découle (famines, maladies). Une première conséquence de la conquête est donc une diminution de la population algérienne, accrue par une émigration vers d’autres pays musulmans, non quantifiable mais symbolique. De la conquête résulte aussi l’affaiblissement d’une population soumise à un cycle de crise : guerre, disette, maladies, d’autant que la solidarité communautaire du système tribal, « socle séculaire de la société algé-rienne » n’est plus aussi efficace. La colonisation, en réquisitionnant une partie des terres et en imposant les villages mais aussi en sédentarisant les tribus nomades, rompt un équilibre fragile qui appauvrit les populations. « Mise en contact brutale de deux populations totalement différentes », la colonisation va d’abord profiter à une population européenne (Italiens, Maltais, Espa-gnols, Français) en rapide augmentation qui bénéficie des décrets sur les terres (concession, séquestre). Le ¼ de la surface agricole utile est ainsi prélevée au détriment des indigènes. Une population européenne s’implante peu à peu. Liée d’abord à l’immigration, l’essentiel de la croissance démographique des Européens, tournant autour de 1 % par an, relève de l’accroissement naturel après 1901.
Les années 1870 marquent la fin des grandes insurrections et des graves crises de surmortalité, grâce notamment au dévelop-pement des infrastructures sanitaires. L’espoir de voir disparaître la population indigène s’éteint au sein des autorités françaises. La population indigène se renforce même numériquement, amorçant la première phase de sa transition démographique.
En même temps que le Gouvernement général s’efforce d’adapter les services administratifs aux normes françaises, la pé-riode 1872-1920 voit la mise en place d’un appareil statistique centralisé. Dans le domaine démographique, cela se traduit par la volonté d’élargir le dénombrement nominatif et d’adapter les méthodes de recensement en vigueur en France. Le manque de personnel qualifié et l’inadaptation des méthodes de recensement à une population en majorité analphabète, dispersée et souvent encore mobile constituent autant de limites à l’efficacité du procédé. La fiabilité des réponses est d’autant plus douteuse que les populations considérant déjà cette pratique comme une intrusion supplémentaire du colonisateur, craignent également que le dénombrement serve de base fiscale.
Le dénombrement de 1872 donne une répartition de la population par nationalité et par religion selon la méthode « préfet-maire ». À partir des années 1880, les indigènes algériens seront caractérisés par leur appartenance religieuse puis par leur appartenance ethnique apparente, arabe ou berbère. La colonisation visait au départ à la création d’une vigoureuse race algérienne, par la fusion des colons européens dans un vaste ensemble français que facilite la loi de 1889. Considérés généralement comme inassimilables, les indigènes sont l’objet tout au long de la colonisation, des discussions entre partisans de l’assimilation et de l’association. Entre ces deux groupes, la population juive, naturalisée par le décret Crémieux en 1870. L’administration con-tinue pourtant de distinguer cette population au sein des catégories de dénombrement jusqu’en 1931, date à laquelle la population juive se considérant française refuse massivement d’indiquer « israélite d’origine ». Cette assimilation est révélatrice du « processus de disparition de l’ancien monde juif du Maghreb [qui inaugure] l’ère de son intégration au judaïsme français ». La population algérienne se réduit donc progressivement à deux communautés principales, indigènes et Européens, que les autorités veulent percevoir par le prisme des mythes démographiques dont le plus fort est le mythe kabyle, idéalisant ce groupe censé être proche des Européens.
L’exploitation des résultats n’est pas toujours aisée et seul le recensement de 1911 a pu être exploité en totalité. Mais, à partir du recensement de 1886, la croissance annuelle de la population indigène est estimée à plus de 1 % sur la période envi-sagée. Kamel Kateb se livre à une lecture critique des données à sa disposition et propose ses propres correctifs aux différents indicateurs. Malgré une réévaluation, la natalité indigène reste à la fin du xixe siècle inférieure à 40 °/°°. L’explication de ce résultat relativement faible en l’absence de contraception serait à chercher dans la durée d’exposition aux risques de grossesses relativement limitée par le fonctionnement du marché matrimonial (chapitre 8). Le mariage est général et précoce mais la répudiation caractérise la nuptialité indigène. L’importance des remariages est à souligner, mais l’ampleur des divorces est telle qu’elle constitue un frein à la natalité.
La réorganisation des services statistiques du gouvernement général se poursuit. Le manque de traitement statistique et démographique des données recueillies lors des dénombrements, souligné dans un rapport de 1946, amène l’I.N.S.E.E. à détacher alors des administrateurs en Algérie pour prendre la direction du service. La précision accrue du traitement se heurte encore à plusieurs écueils que Kamel Kateb démêle en se livrant une fois encore à une relecture critique des résultats sous l’angle d’une histoire des outils statistiques mais aussi de celle des pratiques d’enregistrement, ainsi que de la manière dont se mêlent objectif de connaissance et élaboration de catégories au profit de la politique démographique coloniale. C’est l’époque en effet où dans le contexte de montée des revendications politiques, la France octroie l’égalité effective entre tous les citoyens français sans consi-dération ethnique (1947). La population est en revanche divisée en musulmans et non musulmans et à l’intérieur de chaque groupe entre Français et étrangers. Ce choix montre le passage d’une identification religieuse implicite à une identification religieuse explicite.
Au milieu du xxe siècle, comme quarante ans plus tôt, la croissance de la population européenne est surtout liée à la croissance naturelle. En parallèle, l’exploitation des dénombrements met surtout en évidence la vigueur de la natalité indigène et la croissance de cette population. Évaluée à 5 m d’habitants en 1921, elle est de 8,4 m en 1954 soit 9 fois plus nombreuse que la population européenne. Dès les années 1930, ce phénomène est perçu comme une menace pour les Français d’Algérie et pour la France elle-même. À la baisse de la natalité qui commence à caractériser les populations européennes répondent la hausse de la nata-lité indigène et la très forte fécondité de sa population : 199°/°° (population euro-péenne = 84°/°°) et un nombre moyen d’enfants par femme de 7,3 en 1950. Son dynamisme n’est pas le seul élément qui différencie la population indigène de la population européenne. Elle connaît une répartition anormale des sexes (105 hommes pour 100 femmes alors que chez les Européens on compte 92 hommes pour 100 femmes), liée à un sous-enregistrement de la population féminine et à sa surmortalité entre 1 et 39 ans, et un sous-encadrement médical. Enfin la démographie indigène au milieu du xxe siècle est caractérisée par l’émigration. La croissance démographique accroît le manque de terre qui, conjugué au développement d’une agriculture coloniale de type capitaliste et à l’essor de l’industrie, entraîne la généralisation du salariat masculin. Une des conséquences de ce processus est l’affaiblissement de l’emprise familiale sur les jeunes célibataires, ce qui se répercute sur l’âge du mariage (en baisse). De manière générale, à partir des années 1920, une population jeune se présente sur un marché de l’emploi incapable de répondre à la demande.
La pression sur les terres entraîne un exode rural rapide. La population urbaine indigène croît à un rythme supérieur à celui de la population totale. Elle se concentre dans les trois grandes villes du nord, donnant lieu à des phénomènes urbains inédits. La saturation rapide des casbah amène les migrants à s’installer aux périphéries des villes, dans un habitat précaire : le bidonville qui s’incruste à partir de la fin des années 1920 dans l’espace urbain. 30 % des populations d’Alger, de Bône, d’Oran vit dans ce type d’habitation bidonvilles dans les années 1950. Déjà entre 1860 et 1920, la substitution de la tente par le gourbi, liée au processus de sédentarisation reflétait une mutation profonde de l’organisation socio-économique, d’autant plus brutale qu’elle se faisait rapidement.
Les flux migratoires se portent ensuite vers la France. 100 000 Algériens travaillent en France en 1924. Trente ans plus tard, la population émigrée en France représente 3,5 % de la population musulmane de l’Algérie.
Kamel Kateb avait commencé son analyse par l’évaluation de l’impact de la guerre de conquête sur la démographie algérienne. Il l’achève logiquement sur l’évaluation des conséquences démographiques de la guerre d’Algérie, guerre qui, comme cent ans auparavant, atteint les civils autant que les unités combattantes. Si l’on s’accorde sur les pertes françaises (25 000), l’évaluation des pertes harkis donne un chiffre compris entre 30 000 et 150 000. Quant aux pertes indigènes, le général de Gaulle reconnaît 200 000 morts tandis que les hommes politiques d’Alger présentent le chiffre de 1,5 millions, un chiffre dont l’importance fait partie du mythe fondateur de l’État algérien. En confrontant les différentes éva-luations que les historiens et les démographes ont pu donner et en discutant leur méthode, Kamel Kateb estime que des pertes évaluées entre 300 000 et 400 000 morts sont « les moins invraisemblables ». Il a toutefois la modestie de montrer comment, dans l’état actuel des documents, le chiffre des pertes dépend encore des convictions de chacun. Les « événements » ont aussi provoqué des mouvements de population de grande ampleur. L’évacuation des populations des zones interdites, leur rassemblement dans les camps d’hébergement, le développement des centres de regroupement ont concerné près de 2 millions de personnes, surtout dans les régions de frontières. Les processus de destruction de la famille de type patriarcal en ont été d’autant accélérés.
130 ans de colonisation marquée au début comme à la fin par une guerre contre la population ont profondément bouleversé la démographie de l’Algérie. Dans un contexte général de modernisation et de croissance démographique, la déréliction des structures économiques traditionnelles a rendu paro-xystique le déséquilibre entre ressources et population sans que les structures sociales aient connu un bouleversement similaire, un écart qui touche particulièrement les femmes, « confinée[s] dans un rôle de reproductrice ».
La lecture de ce passionnant travail de synthèse mais aussi d’analyse critique est facilitée par les choix de mise en forme qui permettent aussi bien au démographe confirmé qu’à l’amateur d’entrer dans la démonstration que Kamel Kateb mène de façon rigoureuse tout au long de 17 chapitres courts, denses et clairs : les cartes et les graphiques participent directement à la compréhension de l’analyse, tandis que les méthodes de comptage et les modalités de correction statistique sont explicitées en annexe. Bilan qui renouvelle les données chiffrées mais aussi la manière d’aborder leur production, l’ouvrage de Kamel Kateb s’inscrit à la croisée de plusieurs histoires : histoire démographique, histoire des savoirs et bien sûr histoire de l’Algérie, que plusieurs ouvrages récents permettent de mieux en mieux connaître. L’histoire heurtée des populations algériennes se précise et la qualité des résultats fait espérer d’autres travaux détaillant ses composantes (femmes, « pieds-noirs »…).
Claire FREDJ

Kevin McQUILLAN, Culture, Religion and Demographic Behaviour. Catholics and Lutherans in Alsace, 1750-1870, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 1999, 227 p.

Dans quelle mesure la culture religieuse intervient-elle dans la formation des comportements démographiques ? Dans son ouvrage consacré à la démographie des catholiques et des luthériens alsaciens, Kevin McQuillan répond à cette question en montrant comment la confession peut influencer les régimes démographiques, tout en relevant que la présence de ce facteur ne suffit pas à lui seul. Pour que la religion puisse jouer un rôle déterminant, elle doit être soumise à des conditions idéologiques, institutionnelles, politiques et sociales, qui renforcent l'attachement à la culture religieuse et assurent la transmission de valeurs pouvant influencer les comportements des couples et des individus. Fondée sur une méthode de reconstitution des familles, cette recherche porte sur cinq villages alsaciens divergents du point de vue économique, religieux et géographique, mais partageant la même structure administrative et politique, ainsi que sur l'étude de données agrégées relatives à 26 villages.
Les deux premiers chapitres offrent une description des principaux traits politiques, économiques et culturels de l’Alsace, rattachée à la couronne française par les traités de Westphalie et caractérisée par la présence d’une minorité protestante établie dans les régions du centre et du nord. Le nouvel ordre administratif et militaire français consolide la position du catholicisme dans la province afin d’intégrer les nouvelles régions acquises dans le royaume. Un tel contexte a pour effet de renforcer l’identité religieuse des confessions qui marquent leurs spécificités. La Révolution française vient encore accentuer ces différences. Les luthériens se démarquent par une plus grande ouverture aux innovations culturelles et par une société plus libérale et plus sécularisée, alors que les catholiques restent étroitement attachés à la tradition.
Ce cadre une fois posé, le troisième chapitre entame les analyses démographiques en proposant une analyse détaillée de la nuptialité et du remariage. L'âge au mariage diffère selon l’appartenance confessionnelle. Les catholiques se marient plus tardivement que les luthériens, soit en moyenne dix-huit mois plus tard pour les hommes, mais à peine deux mois pour les femmes. Plus substantiellement, les villages catholiques comptent pratiquement deux fois plus de célibataires définitifs que les villages protestants. Ces différences trouvent leur origine dans les visions contrastées des statuts matrimoniaux qui opposent luthériens et catholiques. Alors que les premiers prônent un mariage universel et précoce, tout en rejetant le célibat définitif, les seconds affirment la supériorité du célibat et classent au second rang le statut de marié. Un troisième trait différencie les deux religions : la saisonnalité du mariage. Alors que durant la deuxième moitié du xviiie siècle, catholiques et luthériens ne se ma-rient pratiquement pas durant les périodes religieuses de l’Avent et du Carême, ce trait disparaît pour les luthériens après la Révolution. Relevons qu’il n’y a pas de différence religieuse au niveau du remariage. Les veufs se remarient en moyenne deux fois plus fréquemment que les veuves, indépendamment de leur appartenance confessionnelle. D’autres facteurs influencent la nuptialité, par exemple le statut professionnel des époux. Cependant, cette influence s’inscrit dans un système matrimonial propre à chaque communauté.
Les thèmes de l’illégitimité et des conceptions prénuptiales font l’objet du quatrième chapitre. Si l’Alsace se démarque des autres régions de France avec un des plus hauts niveaux d’illégitimité et de conceptions prénuptiales dès le xviiie siècle, les deux communautés religieuses ne se distinguent pratiquement pas. Environ 10 % des femmes, aussi bien catholiques que luthériennes, sont enceintes ou ont déjà accouché d’un premier enfant au moment de leur mariage. Cependant, au xixe siècle, la tendance croissante à l’illégitimité et en particulier la montée des conceptions prénuptiales, sont plus marquées au sein de la communauté luthérienne. Au milieu du xixe siècle, plus de 25 % des luthériennes sont enceintes le jour de leur mariage contre un peu moins d’un cinquième des catholiques.
La fécondité légitime, traitée dans le cadre du cinquième chapitre, se révèle elle aussi très contrastée selon l’appartenance confessionnelle. Comme cela était prévisible, les catholiques possèdent une fécondité plus élevée et relativement stable sur l’ensemble de la période (en moyenne 6,6 enfants entre 1750 et 1789 et 6 enfants entre 1836 et 1860). En revanche, les luthériennes dont la descendance n’excède pas 5 enfants entre 1750 et 1789, abaissent significativement leur fécondité à environ 3,9 enfants durant la seconde période. Ce contraste résulte essentiellement de plus longs intervalles intergénésiques, ainsi que d’un âge moyen à la dernière naissance plus précoce parmi les luthériennes. Les pratiques d’allaitement et les comportements sexuels à l’origine de ces divergences sont largement influencés par les visions culturelles propres à chaque communauté religieuse. Pourquoi les populations protestantes ont-elles limité de façon plus précoce leur famille ? Cette question reste sans réponse.
Le dernier chapitre traite enfin de la morta-lité infantile et enfantine. Parallèlement au déclin de la fécondité des luthériens, Kevin McQuillan met en évidence une baisse de la mortalité des enfants parmi les populations affiliées à cette religion. Alors que 35 % des enfants luthériens meurent avant leur dixième anniversaire sous l'Ancien Régime, seuls 26 % succombent entre 1836 et 1870. En revanche, bien que le taux de mortalité infantile soit légèrement plus faible pour les nouveau-nés luthériens, ce dernier demeure élevé et constant sur l’ensemble de la période. Grâce à une analyse multivariée, Kevin McQuillan montre que les variables démographiques n’exercent que peu d’effet sur la mortalité des plus jeunes, contrairement au lieu d’habitation et à la religion. Les enfants nés dans des villages agricoles se trouvent désavantagés. Quant à l’effet religieux, il est lié aux pratiques d’hygiène et d’allaitement, ainsi qu’aux soins fournis aux enfants.
Jusqu’à présent, la théorie de la transition démographique, qui attribue un rôle essentiel aux facteurs économiques, était l’approche la plus influente. Or, cette recherche qui suggère une baisse simultanée de la fécondité et de la mortalité des populations luthériennes d’Alsace montre que le facteur culturel peut jouer un rôle déterminant. En outre, le cadre d'analyse souple proposé dans cette étude, qui tient compte non seulement de la confession et de son idéologie, mais aussi du contexte institutionnel, politique et social dans lequel s’inscrit la communauté religieuse, représente l'originalité de l'ouvrage de Kevin McQuillan et en cela cons-titue un apport important à l'évaluation du facteur religieux dans la formation des processus démographiques.
Véronique MEFFRE

Michel NASSIET, Parenté, Noblesse et états dynastiques, Paris, éditions de l’école des Hautes études en Sciences Sociales, 2000, 374 p.

Michel Nassiet part du constat que la parenté, conçue comme « l’ensemble des modalités selon lesquelles les groupes humains utilisent et façonnent le substrat biologique de la reproduction physique des individus » (p. 12), est objet d’histoire. Ce « modelage » du substrat biologique de la reproduction touche de multiples aspects de la vie des sociétés, notamment juridiques avec les règles successorales. C’est dans le cas spécifique de la noblesse du xvie siècle que l’auteur veut examiner les systèmes de parenté. Ce groupe, pour lequel l’ancienneté de la lignée est un déterminant fort de la qualité de la noblesse, s’inscrit clairement dans une telle démarche qui repose pour beaucoup sur l’étude des alliances, cœur même des stratégies de reproduction. L’observation des alliances passe par la recherche de régularités, l’auteur nous prévient cependant que celles-ci sont parfois mises à mal par l’aléa démographique, la mortalité des enfants comme celle des adultes pouvant contrarier des stratégies longuement réfléchies. L’approche de Michel Nassiet s’étend pour finir à l’étude des lignées dynastiques. Le propos du livre s’élargit là au domaine du politique. C’est la disparition des états dynastiques entre 1477 et 1532 qui entraîne l’essor du pouvoir royal, cette disparition résultant entre autres de configurations de parenté que l’auteur se propose d’éclairer.
Cette importance de la parenté comme concept opératoire ne peut se défendre que si le patrilignage a une réalité et c’est ce que Michel Nassiet s’attache tout d’abord à démontrer. Le sentiment d’appartenance à une lignée est l’une des composantes essentielles de l’identité noble. Un nom, une terre, sont la traduction matérielle de ce sentiment d’appartenance. Par ailleurs, la valeur du lignage repose pour beaucoup sur son ancienneté. Cette ancienneté, jusqu’au xvie siècle, est validée par des récits oraux d’étiologie nobiliaire, la preuve écrite – notamment l’arbre généalogique – prenant le relais par la suite. Cette conscience est renforcée par l’existence de lignées cadettes, même si celles-ci sont rares. En effet l’accès des cadets au mariage est peu fréquent car la forte mortalité infantile réduit le nombre d’enfants parvenant à l’âge adulte ; en outre, les cadets, largement désavantagés du partage au profit de l’aîné, ont plus de difficulté pour trouver un parti. Michel Nassiet observe néanmoins des dispositions testamentaires associant les lignées cadettes à la succession dès lors que la branche aînée n’est pas en mesure de recevoir l’héritage. Il observe aussi l’expression d’une certaine solidarité entre lignées aînées et cadettes notamment par le biais d’octroi d’offices. Les patrilignages nobles sont donc bien détenteurs d’une identité et d’une existence concrète. Mais les systèmes d’entraide ne se limite pas au seul patrilignage.
L’auteur relève des solidarités qui vont au delà de la simple relation homonymique. Se référant à Claude Lévi-Strauss, Michel Nassiet affirme que « l’alliance peut être socialement équivalente à la filiation » (p. 110). Elle peut même entraîner une relation plus forte lorsqu’un individu accède, par le biais des alliés, à une charge nouvelle voire supérieure à celle en usage dans son lignage. Cette constatation conduit l’auteur à explorer les systèmes d’alliance afin de mettre au jour l’inégalité susceptible de régner dans les échanges patrimoniaux. Il observe notamment les cas d’hypogamie des filles (union de celles-ci avec un parti inférieur) mettant en présence une fille cadette avec un fils aîné. Cette démarche le conduit à mettre tout d’abord au jour les critères de hiérarchisation des familles : outre l’importance des revenus fonciers, il évoque le capital d’honneur inhérent à chaque « maison », celui-ci reposant pour beaucoup sur l’ancienneté du lignage. Ce « poids » de la famille est « signalé » de diverses manières : lors des assemblées familiales, par le mode de représentation des défunts, par le costume, la forme des armoiries…
L’observation de divers corpus d’alliances montre clairement qu’à la fin du xve siècle « maintes filles nobles étaient mariées à des aînés d’une lignée sensiblement inférieure en revenu » (p. 137). Il y a donc continuité avec ce que Georges Duby avait observé pour le xiiie siècle. L’hypogamie des filles instaure une forme d’échange entre les deux familles : le mari étant quelque peu inférieur à son beau-père et à l’aîné de ses beaux-frères, une relation de clientélisme peut s’établir qui, répétée au travers d’une chaîne d’alliances et sur plusieurs générations, fixe dans le temps des relations de fidélité/clientélisme entre lignées. Un tel modèle cependant ne perdure pas au xviie siècle.
Michel Nassiet s’attache par la suite au problème des filles sans frère, c’est-à-dire des héritières. L’auteur souligne en premier lieu que, pour des raisons démographiques – mortalité infantile et surmortalité masculine adulte liée notamment au mode de vie de la noblesse d’épée –, ces cas sont fré-quents. Rappelons aussi que les filles sont à même d’hériter des fiefs comme des autres biens même si cela peut être contesté. Aussi pour perpétuer au mieux la lignée, on s’efforce dans la mesure du possible de marier l’héritière à un parent patrilatéral co-lignager, ou s’il n’en existe pas, à un autre consanguin, l’objectif étant que le patrimoine matériel et symbolique n’aille pas à une famille étrangère. Faute d’un tel parent, il faut obtenir de l’époux qu’il relève le nom et le blason de la lignée de son épouse et ceci n’est possible que dans le cas où l’homme est « hiérarchiquement » inférieur. Le souverain peut aussi jouer de son autorité pour marier l’héritière à un homme qui lui est fidèle et ainsi contrôler un fief.
Dans la dernière partie de son ouvrage, Michel Nassiet étend à l’histoire des États dynastiques, la grille de lecture mise en place pour la noblesse. « Une dynastie en effet était un lignage, et ne pouvait échapper ni aux contraintes démographiques, ni aux relations de parenté » (p. 234). L’auteur reprend alors l’histoire complexe des successions dynastiques à la lumière des méca-nismes qu’il vient de mettre au jour : (1) fragilité démographique des familles régnantes, (2) contestation du droit des filles à hériter, (3) cumul des grands fiefs par des lignées preneuses d’héritières (option chaude selon la terminologie de Claude Levi-Strauss), ou (4) à l’occasion d’une succession, dévolution à un cadet du patrimoine de sa mère avec reprise du nom et du blason de celle-ci mettant un frein au processus de cumul des patrimoines. Mais cette dernière option a échoué : les disparitions de lignées et les mariages homogames d’héritières ont entraîné un processus pluriséculaire de recomposition territoriale et une centralisation du pouvoir étatique.
Michel Nassiet nous offre un livre d’une très grande richesse où la parenté – toujours étroitement associée aux contraintes démographiques – devient un concept opératoire d’une grande efficacité explicative.
Cyril GRANGE

Yves PERRET-GENTIL, Bibliographie historique des petites villes d’Île-de-France (xvie-xixe siècles), no spécial de Paris et Île-de-France. Mémoires, t. 53, 2002, 635 p.

Le développement actuel de l’histoire urbaine en France rend nécessaire la constitution d’instruments de travail performants. En 1998, paraissait aux éditions L’Harmattan et sous la direction d’Isabelle Backouche, un guide bibliographique, L’histoire urbaine en France (Moyen-Âge-xxe siècle), qui faisait un premier point global sur les parutions depuis le milieu des années 1960. Yves Perret-Gentil nous livre à son tour une bibliographie historique sur un sujet plus pointu, les petites villes de l’Île-de-France, qui s’impose comme une référence durable. L’histoire des petites villes, longtemps délaissées au profit des agglomérations supérieures, s’est constituée depuis peu en France en un champ autonome, notamment avec la création il y a une décennie de la Société d’Histoire des Petites Villes. De nombreuses initiatives, recensées par Jean-Pierre Poussou dans la préface du présent ouvrage, ont relayé ces dernières années les quelques monographies des années 1960 à 1970. Et c’est en s’inscrivant dans cette dynamique qu’Yves Perret-Gentil propose un premier guide sur une aire donnée et une période particulière, l’époque moderne et le xixe siècle (on trouve cependant des notices sur la période médiévale), guide pionnier dont il faut espérer qu’il suscitera des vocations pour d’autres provinces.
L’objet, comme l’explique l’auteur, a été délimité par un croisement de critères quantitatifs et qualitatifs. Dans un premier temps, 135 localités de l’ex-Seine-et-Oise et de la Seine-et-Marne, dotées de populations agglomérées au chef-lieu comprises entre 1 000 et 5 000 habitants dans les dénombrements de 1801 et 1821 ou au recensement de 1876, ont été retenues. Au sein de ce corpus, une liste restreinte de 56 communes (37 en Seine-et-Oise, 19 en Seine-et-Marne) a ensuite été définie en fonction de la composition socioprofessionnelle proprement « urbaine » de leur population ou par l’importance de leurs fonctions administratives. Par ailleurs, l’auteur a voulu prendre en compte le cas tout à fait spécifique de l’ex-département de la Seine, dominé par le mastodonte parisien. Sa bibliographie porte donc aussi sur les communes annexées par Paris en 1860 et sur celles qui forment la proche banlieue parisienne.
L’ouvrage va du général au particulier. Dans un premier temps, Yves Perret-Gentil fournit des références utiles sur l’histoire urbaine dans son ensemble et sur le thème des petites villes. Il présente ensuite de multiples études sur les structures et infrastructures de l’Île-de-France, puis sur celles des pays qui la composent. Enfin, il en vient à une bibliographie par département (Seine, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise). Celle-ci s’ouvre par des généralités classées par rubrique thématique (dont « Société, démographie, santé ») et se poursuit par l’énumération des références propres à chacune des localités sélectionnées. Le guide s’achève sur d’appréciables index par nom d’auteur, par nom de lieu, par période et par thème.
La patience que suppose la confection de tels instruments de travail n’est jamais assez soulignée. Dans le cas présent, ce ne sont pas moins de 3 415 notices qui sont recensées. Fait remarquable, l’auteur s’est attaché à retrouver les travaux universitaires (environ 500 références) si difficiles à repérer d’ordinaire, et à indiquer les bibliothèques ou archives d’Île-de-France (auxquelles s’ajou-tent quelques bibliothèques universitaires de province) où ils pouvaient être consultés. Par ailleurs, Yves Perret-Gentil fournit fréquemment un commentaire ou un résumé de l’étude citée. L’historien démographe se satisfera de voir que l’auteur se montre sensible à ses préoccupations : au moment d’aborder chacune des localités, ce dernier récapitule l’évolution de leur population entre le règne de Louis XIV et les années 1870.
Au total, voilà une somme biblio-graphique qui ne peut que plaire à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des pet