Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.2-7011-3435-8
232 pages

p. 169 à 172
doi: en cours

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Varia

no 105 2003/1

2003 Annales de démographie historique Varia

In memoriam : Tamara K. Hareven 1937-2002

Antoinette Fauve-Chamoux EHESS
Notre collègue Tamara K. Hareven, Unidel Professor of Family Studies and History à l’Université de Delaware, disparue le 18 octobre 2002, n’aura pas eu la joie de tenir entre ses mains son dernier livre consacré aux tisseurs de la soie à Kyoto [1]. Cet ouvrage éclaire d’un jour nouveau les rapports entre famille et travail, rapports qui ont été au cœur de ses préoccupations et auxquels elle a consacré l’essentiel de son œuvre. Soucieuse d’interdisciplinarité, historienne des rapports sociaux, elle a étudié sans relâche, depuis la fin des années soixante, les comportements que ces rapports entre individus, dans différents domaines d’activité, suscitent. D’autre part, elle s’est attachée à développer l’étude historique de la famille et à lui conférer un statut de discipline nouvelle sur le plan international. La fondation, en 1976, de la revue The Journal of Family History, Studies in family, kinship and demography a correspondu à cette ambition, ainsi que vingt ans plus tard, en 1996, toujours avec la collaboration d’Andrejs Plakans, la publication de The History of the Family, an International Quarterly.
Après avoir publié en 1968 une biographie d’Eleanor Roosevelt [2], ses travaux portèrent sur l’interaction des comportements familiaux et du processus d’industrialisation aux États-Unis et se conclurent, entre autres publications, par deux ouvrages qui font maintenant référence, Amoskeag : Life and Work in an American Factory-City (Pantheon, 1978) [3] et Family Time and Industrial Time, the relationship between family and work in a new England industrial community (Cambridge University Press, 1982) [4]. Ces deux livres ont contribué à saper les mythes historiques et sociologiques jusque-là dominants, selon lesquels la famille n’avait qu’un rôle passif ou neutre, que l’on pouvait ignorer lorsqu’on analysait la vie dans le monde de l’industrie : Tamara Hareven démontrait que les ouvriers du textile d’Amoskeag Manufactoring Compagny, à Manchester, New Hampshire – au nombre de 17 000 vers 1900 – se recrutaient en recourant à la parentèle, qu’ils organisaient l’immigration de parents ou les y aidaient. Grâce à ces relations de parenté, les ouvriers en place avaient un certain poids concernant la politique de l’emploi à l’usine. Ils étaient aussi, évidemment, en mesure d’influencer les nouvelles recrues. Le stéréotype selon lequel la vie industrielle impliquait une débâcle du système familial s’en trouvait récusé. Au contraire, les relations que la famille entretenait avec le monde du travail relevaient de stratégies familiales, celles-ci se modifiant en fonction des circonstances mais n’étant jamais totalement tributaires des choix économiques ; des considérations d’ordre culturel jouaient aussi leur rôle.
Pour mieux comprendre en quoi la réponse des familles au changement était liée à leur propre culture, il s’imposait de comparer les modèles de famille et de travail propres aux États-Unis à ceux d’autres cultures. C’est dans cette perspective comparatiste qu’entre 1982 et 1996, Tamara Hareven entreprit d’enquêter au Japon, recomposant, à la faveur de nombreux entretiens, les histoires de vie des tisseurs de Kyoto, derniers représentants d’une « industrie » des plus traditionnelles, établie il y a plus de 500 ans. En 1993, dans le même esprit, elle commença une enquête de ce type auprès des soyeux de Lyon, en France, comme elle le faisait déjà près de Vienne, en Autriche. C’est avec passion qu’elle s’immergeait personnellement dans les sociétés qu’elle étudiait, établissant des rapports étroits avec les individus et les familles. Inlassable, elle notait la perception que ces ouvriers et artisans, hommes et femmes, avaient ou avaient eue de leur rôle et de leur identité. Elle ne manquait pas d’exprimer à chacun la valeur de son témoignage, mettant en lumière similitudes ou différences de comportement. Ces riches témoignages oraux lui ont permis de capter un mode de vie en voie de disparition. La force de l’histoire orale, on le sait, ne réside pas dans l’exactitude ou l’objectivité, mais dans sa capacité à révéler ce qu’a été une vie ; elle permet ainsi à l’historien de relier des vécus isolés en une séquence intelligible qui permette d’avancer une interprétation concernant les perceptions et expériences de groupes entiers qui ont laissé peu de traces écrites.
Au cours de ces dernières années de sa vie, Tamara Hareven avait cependant dû admettre qu’aux États Unis l’individualisation des étapes de la vie aux dépens de la cohésion familiale avait progressé, à un rythme bien plus rapide qu’au Japon. À l’exception de certains groupes ethniques et de récents immigrants restés attachés aux valeurs traditionnelles, la tendance générale, en Occident, était celle d’une individualisation des étapes de la vie et d’une érosion de l’interdépendance familiale comme des obligations à long terme envers la parenté [5].
Voyageuse et enseignante infatigable, Tamara exposait de par le monde les derniers acquis et la problématique de l’histoire de la famille, assortissant de vues comparatives sa réflexion méthodologique sur le « cours de la vie », insistant sur le sort à faire aux « stratégies familiales », expliquant ce que sa méthode d’analyse devait à la psychologie sociale et à la sociologie. Elle parlait volontiers de sa collaboration avec Glen Elder, affirmant enfin l’utilité d’appliquer une telle méthode à la recherche historique : c’est ce qu’elle avait déjà parfaitement exprimé en éditant Transitions : The Family and the Life Course in Historical Perspective (Academic Press, 1978). Elle insistait en effet sur les « transitions », la synchronisation des événements individuels et familiaux et l’interaction des individus avec l’unité familiale à laquelle ils appartiennent. Il fallait rechercher quel impact pouvaient aussi avoir les événements antérieurs sur le cours de la vie, les effets de la conjoncture des événements historiques sur les choix individuels et familiaux. Les stratégies familiales devaient alors se comprendre non seulement à la lumière de traditions et de coutumes, mais comme réponses aux circonstances extérieures, économiques et sociales, favorables ou non. Tamara tenait constamment à définir le contexte historique et culturel dans lequel, par exemple, les stratégies d’alliance et de mariage s’élaboraient. Elle rappelait toujours que l’enquête historique suppose que l’on mette en lumière l’interaction entre la famille et la communauté quand on se propose d’analyser les stratégies de reproduction. C’est ce qu’elle fit à Oslo en 2000 ou lors de ces derniers séminaires à l’EHESS [6].
Son enseignements suscitait des réactions passionnées et inspirait les chercheurs de toutes disciplines. Elle rendait souvent hommage aux historiens démographes français, aux pionniers de la démographie historique et de l’histoire de la famille, qui, avec leurs reconstitutions de familles et leurs généalogies, avaient ouvert la voie, en Europe, à l’étude historique des processus démographiques dans leurs relations avec la vie des communautés, les cultures et les mentalités.
Comme Peter Laslett, elle attachait une importance toute particulière au vieillissement de nos sociétés. Alors que ce dernier insistait sur la prolongation du rôle économique et social des retraités dans la société, Tamara se souciait plutôt des conséquences que l’allongement de la durée de la vie pouvait avoir sur les choix de vie des enfants, sur les nouvelles contraintes et charges qui en résultaient, non seulement pour l’Etat et les communautés, mais aussi pour les enfants, les filles en particulier qui devaient se dévouer plus encore qu’autrefois à aider leurs vieux parents [7].
En 2000, Tamara Hareven publia un recueil d’articles, réunissant, en anglais, ceux qu’elle jugeait alors les plus représentatifs de son propre parcours scientifique et intellectuel : Families, History, and Social Change, Life Course and Cross-cultural perspectives [8]. Les francophones se reporteront plus facilement au bilan publié par les soins d’Olivier Zeller à Lyon en 2000 dans les Cahiers d’histoire [9], sous le titre « L’histoire de la famille et la complexité du changement social ». On trouvera aussi un bon aperçu de son enquête sur les tisseurs de Nishijin dans la Revue de la Bibliothèque Nationale, no 48, été 1993 [10]. Les Annales de Démographie Historique avaient aussi publié en 1981 un article écrit par Tamara Hareven en collaboration avec Louise Tilly, à l’occasion du colloque que j’avais organisé sur « la femme seule », contribution comparant Roubaix et Amoskeag, sous le titre « Solitary women and family mediation in American and French textile cities » [11].
Par son dynamisme hors du commun, sa vivacité intellectuelle, sa générosité et sa qualité d’écoute, Tamara savait séduire les individus mais aussi les foules. Ses qualités pédagogiques et son aisance d’expression en toute circonstance forçaient l’admiration. Après une nuit passée dans un avion, elle pouvait affronter un amphithéâtre comble, oublier ses angoisses nocturnes et les phobies qui la minaient pourtant. Pour avoir survécu au pire des exodes dans ses jeunes années, elle se croyait au fond invincible. Tamara K. Hareven nous manque, mais son héritage intellectuel est considérable de par le monde. L’immense réseau scientifique et éditorial qu’elle avait bâti en trente ans lui survit et lui survivra, j’en suis persuadée, – comme le laisse déjà supposer l’ouvrage collectif en hommage à Michael Mitterauer qu’elle avait tenu à faire traduire en anglais [12] – parce qu’elle l’a construit sur l’amitié et la confiance intellectuelle et surtout avec un respect profond des individualités et des différences culturelles.
 
NOTES
 
[1]The Silk weavers of Kyoto. Family and Work in a Changing Traditional Industry, Berkeley, University of California Press, 2002, 347.
[2]Eleanor Roosevelt : An American Conscience, Chicago, Quadrangle Books, 1968.
[3]Ouvrage illustré de photos prises par Randolph Langenbach, figurant à ce titre comme co-auteur.
[4]Réédité par l’University Press of America en 1993.
[5]Tamara K. Hareven, « Le jeu de la norme et de la subjectivité dans les étapes de la vie. La construction sociale et culturelle des parcours de vie et son évolution au cours du vingtième siècle », in De l’usage des seuils, structures par âges et âges de la vie, Alain Bideau, Patrice Bourdelais et Jacques Légaré (eds), Cahier de la Société de Démographie Historique, 2, Paris, 2001, 271-288.
[6]Sessions de la Commission Internationale de Démographie Historique, 19e Congrès International des Sciences Historiques, Université d’Oslo, 11-12 août 2000.Directeur d’études invitée, EHESS, Paris, séminaires de janvier 2001.
[7]Voir par exemple son action au sein du National Institute on Aging aux États-Unis et le colloque qu’elle organisa en octobre 1992 à l’Université de Delaware, publié sous le titre : Aging and Generational Relations over the Life Course : An Historical and Cross-Cultural Perspective (Walter de Gruyter, 1996). Pour les francophones, voir Tamara K. Hareven et Kathleen Adams, « Génération intermédiaire et aide aux parents âgés dans une communauté américaine », Gérontologie et société, 1994, 68, 83-97.
[8]Westview Press, Boulder/Oxford.
[9]Les Cahiers d’histoire, 2000, tome 45, no 1, 9-34 (1re partie) et Les Cahiers d’histoire, 2000, tome 45, 2, 205-232 (2e partie).
[10]« Tisseurs en soie de Kyoto : famille et travail à travers une activité traditionnelle en pleine mutation », Revue de la Bibliothèque Nationale, no 48, été 1993, 42-47.
[11]Annales de Démographie Historique, 1981, 253-270.
[12]Family history revisited, comparative perspectives, edited by Richard Wall, Tamara K. Hareven and Josef Ehmer, with the assistance of Markus Cerman, Delaware University Press, Newark, 2001. Traduit de l’allemand : Historische Familienforschung : Ergebnisse und Kontroversen, Frankfurt, Campus Publishers, 1997.
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