2003
Annales de démographie historique
Comptes rendus
Comptes rendus
Luc CAPDEVILA, Danièle VOLDMAN, Nos morts. Les sociétés occidentales face aux tués de la guerre, Paris, Payot, 2002, 282 p.
La France contemporaine a payé un lourd tribut à la guerre. Elle en garde d’ailleurs les stigmates dans son paysage : outre la trentaine de milliers de monuments aux morts disséminés dans toutes les communes de France, on compte 720 000 corps reposant dans les 252 nécropoles nationales érigées depuis la fin du xixe siècle, auxquels viennent s’ajouter 115 000 dépouilles inhumées dans les carrés communaux et 200 000 autres dans des cimetières à l’étranger. La terre des anciens champs de bataille de la Première Guerre mondiale, pour sa part, rend encore aujourd’hui son lot de cadavres qu’elle a conservés depuis plus de huit décennies. C’est dire le caractère massif de la mort en guerre et donc du traumatisme social qui s’en est suivi et qui commande aussi les honneurs aux défunts, « morts pour la France ». Le livre de Luc Capdevila et Danièle Voldman n’est toutefois pas seulement un livre sur la gestion _ – publique comme privée – des morts de guerre, militaires comme civils. Il est aussi un livre de réflexion sur la mort qui vient combler une lacune dans les grandes synthèses historiques qui, de Ariès à Vovelle, ont soigneusement pris soin d’éviter d’aborder le temps court des conflits contemporains, période exceptionnelle à leurs yeux et dont l’étude n’aurait présenté que peu d’intérêt pour la longue durée.
D’entrée, Nos morts se présente comme un ouvrage audacieux : chevauchant les charniers et les champs de bataille du xixe au xxe siècle, de la guerre de Sécession au Vietnam, en passant par les deux guerres mondiales et les conflits coloniaux, il casse le prisme national pour s’inscrire dans le cadre d’une attitude culturelle occidentale vis-à-vis du traitement des morts. Mais surtout, ce faisant, il se risque à une synthèse sur un terrain qui reste largement à défricher. L’entreprise est cependant plutôt réussie même si l’on attend, pour l’avenir, de fructueux approfondissements nécessairement plus précis pour tel ou tel conflit. On aurait pu craindre, en effet, un récit « technique », axé uniquement sur les instructions militaires et les méthodes employées par les armées pour rechercher, dénombrer, identifier, regrouper et inhumer les morts. Mais cet écueil a été évité, il s’agit bien ici d’une histoire culturelle qui s’attache aussi à l’étude des gestes, des rituels et des façons d’appréhender la mort. Bien entendu, la mémoire est surtout abordée sous l’angle de la manifestation publique de l’hommage, mais les auteurs ne pouvaient ici que se heurter au mur du deuil individuel et social qui reste largement à explorer, si tant est qu’il soit possible de le percer et qu’il ne constitue pas une limite physique du travail historique. Les auteurs ont enfin traité leur sujet sans dolorisme, autre écueil éventuel pour un thème si lourd émotionnellement. À vrai dire, la distanciation est difficile, pour les auteurs comme pour le lecteur, car le sujet s’approche inévitablement des confins de l’horreur et de la barbarie, dans les traitements réservés aux cadavres de l’ennemi par exemple. Nos morts projette ainsi un éclairage sur ce temps si ori-ginal de la guerre, ce temps de proximité de la mort avec les vivants, dans une société qui tout au long du siècle, dans un mouvement long, tente de reléguer les morts et d’en bannir jusqu’à la représentation.
Le livre se décline en plusieurs thèmes : le premier chapitre qui s’intéresse à la singula-rité des morts en guerre a un caractère introductif. Cette histoire contemporaine des « morts pour la patrie » commence évidemment avec l’âge industriel – qui est aussi celui de la nation – et de la découverte de la violence du feu. Rappelons avec Luc Capdevila et Danièle Voldman que, jusqu’à la guerre de 1870-71, 20 % seulement des soldats défunts tombent au combat, tandis que les autres succombent à leurs blessures et à diverses maladies. Or, à la suite du perfectionnement de l’artillerie lourde, la proportion est inversée en 1914. Les deux chapitres suivants sont fondés sur l’identification des cadavres et la gestion publique des morts. C’est l’occasion pour les deux auteurs d’insister sur la tragédie des disparus, conséquence de la guerre moderne qui broie les identités avec les corps. Le quatrième éclaire le traitement particulier de la dépouille de l’ennemi, entre respect, acharnement et anéantissement. On y voit notamment comment la dissimulation du corps peut-être utilisée comme une arme de guerre qui « vise à anéantir les vivants à travers les défunts », arme qui peut se retourner contre les bourreaux : il est toujours des Antigone pour honorer les morts et démontrer ainsi, y compris sous l’Occupation, la résistance de la population. Enfin, les deux dernières parties s’attachent à l’étude des rituels d’hommage, au deuil et à la commémoration.
Finalement, l’ensemble du livre tourne autour d’un étonnant paradoxe : celui de « l’affirmation de l’individu quand vient l’ère des foules ». En effet, tout se passe comme si l’augmentation de la masse des morts s’accompagnait d’une plus grande prise en compte de chacun d’eux. Cette individualisation du rapport à la mort, qui recoupe les grandes évolutions constatées sur le temps long et que Luc Capdevila et Danièle Voldman voient à l’œuvre dès les conflits du xixe siècle, a triomphé à l’issue de la Grande Guerre où il fut décidé de rapatrier les corps des cimetières de la zone des combats et de les rendre aux familles, de les démobiliser en quelque sorte, par la loi du 28 septembre 1920. Ce paradoxe s’est affirmé jusqu’à aujourd’hui où les moyens de destruction totale et massive côtoient le travail méti-culeux des spécialistes de l’identification qui, aux États-Unis par exemple, utilisent systématiquement l’ADN pour que les corps ne se perdent pas et puissent être rendus à leurs familles pour être pleurés et honorés à leurs convenances. Livre sur les morts de la guerre, livre sur la mort, l’ouvrage de Luc Capdevila et Danièle Voldman se veut aussi un travail sur la commémoration, et donc, fondamentalement, un livre de mémoire.
Jean-Yves LE NAOUR
Jacques DUPÂQUIER, La population mondiale au xxe siècle, Paris, PUF, 1999, 128 p.
Dans ce Que sais-je ? très bien informé, Jacques Dupâquier brosse un panorama de l’évolution de la population mondiale en quatre chapitres chronologiquement organisés : de 1900 à 1925 ; de 1925 à 1950 ; de 1950 à 1975, enfin de 1975 à 2000. Graphiques, cartes et tableaux de chiffres permettent d’aller à l’essentiel, de préciser le développement des phases de la transition démographique dans chaque grande région du monde, d’illustrer le basculement qui s’est opéré quant au nombre des habitants entre le début du siècle, dominé par l’Europe et les pays européens et la fin du xxe siècle plus favorable à la Chine, l’Inde et le Sud-Est asiatique ainsi que l’Afrique et l’Amérique du Sud. J. Dupâquier analyse les mouvements migratoires ainsi que l’accroissement de l’espérance de vie dans la plupart des pays du monde, même si les écarts de mortalité demeurent considérables (soulignons que les maladies infectieuses tuent chaque année des millions de personnes, en particulier des enfants : dans les pays pauvres, elles y représentent 42 % de la mortalité contre 1,2 % dans les pays riches). J. Dupâquier souligne à juste titre la faiblesse des données de nombreux pays, en particulier du Sud, ce qui contribue probablement à sous-estimer la mortalité qui y sévit. Les conséquences du sida sont-elles bien évaluées en Afrique mais aussi en Asie, y compris en Chine où les estimations sur le nombre de cas varient de 1 à 10 ? Le livre se clôt sur une réflexion au sujet du futur de l’humanité, la faiblesse des perspectives de population et le risque de dépopulation. L’auteur insiste aussi sur la seconde révolution contraceptive et sur sa conséquence : le vieillissement de la population qui mettra à mal nos systèmes de retraite actuels. Question d’actualité en effet. En revanche, les effets épidémiologiques d’une croissance démographique prolongée, les questions d’équilibre avec le milieu (non seulement les ressources mais surtout les pollutions diverses) ne sont pas traités. Le développement de la Chine n’est-il pas au carrefour des deux aspects ? Autre question d’actualité.
Patrice BOURDELAIS
César A. GARCIA BELSUNCE et Susana R. FRIAS (coordinateurs), « La agregación en Buenos Aires (primera mitad del siglo XVIII) », Historia de la población, 2, Buenos Aires, Academia de la historia, Cuadernos de los grupos de trabajo, 2000, 46 p.
Cet long article présente les résultats d’une des enquêtes collectives menées par le groupe de travail sur l’histoire de la population de la Academia Nacional de la Historia argentine. Sur la base de dénombrements de population effectués dans la ville de Buenos Aires et dans sa proche campagne dans la première moitié du xviiie siècle, l’analyse porte sur la présence dans les ménages de personnes étrangères à la famille nucléaire. Ces agregados sont des personnes rattachées soit à la terre, lorsqu’elles occupent des terrains agricoles appartenant au chef de famille recensé, soit à la famille, lorsque l’ensemble du ménage vit sous le même toit.
Étant donné la variété des situations de ces foyers – les agregados peuvent être des parents, des amis ou des étrangers, seuls ou en famille –, l’expression la plus adéquate pour les désigner est celle de ménages complexes. Dans leur analyse de deux recensements ruraux des environs de Buenos Aires (1726 et 1744) et du recensement de la ville de 1738, les auteurs ont écarté des statistiques tous ceux qui percevaient un salaire même s’ils étaient rattachés au foyer fiscal, de même que tous ceux qui occupaient des terres royales sans le consentement du propriétaire. Cela revient à consi-dérer le phénomène comme une des expressions des relations interpersonnelles caractéristiques de la société d’Ancien Régime.
Issus de la croissance démographique et du métissage caractéristique de la société coloniale, les agregados sont considérés à la fin du xviiie siècle et au début du xixe siècle comme des populations mouvantes et difficiles à maîtriser. L’étude part du constat que cette perception ne doit pas occulter l’an-cienneté du phénomène, ni sa signification, s’agissant aussi bien d’un signe de richesse que de l’expression d’une solidarité liée à l’héritage de traditions seigneuriales comme à l’accueil des voyageurs pratiqué communément dans les sociétés portuaires, notamment à Buenos Aires.
Du point de vue des chiffres, le phénomène est beaucoup plus répandu à la campagne qu’à la ville. Entre 1726 et 1744, la population de l’aire rurale étudiée augmente considérablement, passant de 2 237 à 4 335 habitants. Le pourcentage d’agregados s’élève de 9,8 % à 11,6 % entre ces deux dates, sachant que si on ajoute les familles, la proportion d’« agregados » représente 26 % de la population rurale en 1744. En ville, le dénombrement de 1738 (4 436 habitants) comptabilise 2,2 % d’agregados (3 % si on tient compte des familles). Les hommes, majoritairement célibataires, sont plus nombreux à la campagne alors que les femmes représentent plus de la moitié des agregados présents dans les ménages urbains. Partout minoritaires par rapport aux blancs, les métis disparaissent quasiment des dénombrements en 1744, révélant plus un choix de mimétisme ethnique qu’une réalité dont la complexité est difficilement reflétée par les catégories disponibles. C’est pourquoi, plus de la moitié des agregados urbains ne sont pas désignés par l’appartenance à une ethnie. La référence aux Indiens est plus fréquente dans certaines zones rurales, où ils représentent jusqu’à 44 % des agregados. La provenance de ces populations figure très rarement dans les sources.
Pour caractériser les formes et les raisons de ce phénomène, les auteurs ont distingué les personnes apparentées à la famille nucléaire à laquelle elles sont rattachées et celles considérées comme étrangères, même si parfois la parenté n’apparaît pas clairement dans les sources ou reste difficile à détecter à partir des patronymes. Si la proportion de parents agrégés augmente à la campagne entre 1726 et 1744, ceux-ci n’en restent pas moins minoritaires dans la plupart des cas, alors que les deux catégories s’équilibrent en ville dans le dénombrement de 1744. La diversité des âges et des liens de parenté est à l’image de la variété des situations. Néanmoins, si l’agrégation de parents correspond à une forme de solidarité fami-liale, pour des parents pauvres, des aïeux, des veuves ou des orphelins, celle des étrangers à la famille, notamment dans le cadre d’une propriété, convoque souvent des intérêts économiques. Toutefois, la solidarité fami-liale préside également au rattachement à une propriété ou à une exploitation rurale ou urbaine, dont la part diminue au cours du temps. Même si elle est difficile à quantifier, la présence de parrains, de marraines ou de filleuls non apparentés est réelle, signe de l’importance des liens spirituels et d’amitié dans le phénomène des agregados.
À partir de données sur l’ancienneté de ces formes de rattachement et sur l’état civil des agregados, les auteurs remarquent la relative stabilité de ces populations dans la première moitié du xviiie siècle. Cette stabilité ainsi que l’importance des liens de solidarité familiale ou spirituelle permettent de conclure que cette population rattachée du début du xviiie siècle dans la ville et la région de Buenos Aires est loin du vagabondage ou de la délinquance qui caractérisent la perception qu’en ont les autorités un siècle plus tard. C’est sur ce changement, dont ce travail contribue à prouver la manifestation, que les auteurs invitent à enquêter de manière plus approfondie.
Aliocha MALDAVSKY
Akira HAYAMI, The Historical Demography of Pre-modern Japan, Tokyo, University of Tokyo Press, 2001, 191 p.
La démographie historique au Japon est née d’un acte typiquement japonais de respect et loyauté envers le maître et d’un engagement personnel obstiné. Au début des années 1960, un jeune chercheur prometteur, issu de la prestigieuse Faculté d’Économie de l’université Keio, reçut une bourse pour conduire des recherches au Portugal, ce pays qui joua un rôle si important dans la découverte réciproque de l’Orient et de l’Occident. Découvrant que son tuteur local venait d’être arrêté par la dictature de Salazar, il ne pouvait rester. Le jeu du hasard et des nécessités le conduisit à l’université de Gand, dans un milieu intellectuel flamand où un Japonais qui avait étudié le portugais se sentit passablement perdu… Pour le sortir de cette situation, le professeur Craeybeckx lui remit un ouvrage novateur, étonnant, écrit en français par un certain… Louis Henry ! Aidé de son dictionnaire français-japonais, Akira Hayami le traduisit, en appliqua les principes aux données japonaises et fonda la démographie historique japonaise.
Presque quarante ans plus tard, au terme d’une longue carrière académique, il publie ce livre en anglais, son premier ouvrage dans une autre langue que le japonais, dans le but explicite de contribuer au dialogue des cultures. Il ne s’agit pas d’un gros volume touffu, semblable à ceux qu’il a consacrés à l’histoire de l’économie et de la population du Japon. C’est une introduction, une entrée en matière, qui réunit le texte de cinq conférences. Elle débute par deux synthèses brèves et bien faites sur les modèles de la démographie historique et l’histoire de cette discipline. Mais le cœur de l’ouvrage est consacré au Japon entre 1603 et 1868, soit entre l’introduction du shogunat Tokugawa et la restauration Meiji, à partir de laquelle le pays s’engagea activement dans un processus de modernisation et développement. C’est, mutatis mutandis, l’équivalent de notre pé-riode moderne. Elle débute par l’établis-sement d’un pouvoir central fort qui va réduire les guerres internes et établir une paix de longue durée, doublée d’un long renfermement sur soi-même, caractérisé par le refus de tout contact avec les Occidentaux et une traque impitoyable des chrétiens japonais. La source principale de l’histoire des populations à cette époque sont d’ailleurs les Shumon Aratame Cho (SAC), des registres de contrôle de la foi. Ils peuvent être complétés par les Ninbetsu Aratame Cho. Ces registres étaient tenus au niveau de grands domaines et contiennent de nom-breuses informations sur le statut socio-économique des ménages ruraux (surface et rendement des terres, dettes et crédits, etc.). Tout un chapitre est consacré à ces documents d’une incroyable richesse, qui sont aussi difficiles d’accès et que très peu de personnes sont capables de déchiffrer pour les traduire en japonais moderne.
Dans le chapitre III, Akira Hayami trace avec finesse le portrait d’une démographie nationale sur base de données macro disparates. Il insiste en particulier sur la croissance de la population au xviie siècle, qui est passée de 12 millions d’habitants en 1600, selon toute vraisemblance, à 31/36 millions au début du xviiie siècle. Il mélange des problématiques spécifiques, comme l’importance des grandes famines entre 1730 et 1840 (famines Kyoko de 1732-33, Tenmei de 1783-86, Tempo de 1833-38), et internationales, comme le rôle des villes (théorie des « cimetières urbains ») dans la dynamique démographique nationale.
Les chapitres IV et V sont consacrés aux résultats extraits de l’exploitation de données micro, essentiellement tirées des SAC. Hayami étudie les cinquante villages du gun de Suwa, dans la province de Shinano (10 000 à 12 000 habitants), dont les SAC couvrent les décennies 1670 et 1680. Il analyse aussi sur la longue durée les villages de Yokouchi (1671-1871) et Nishijo (1780-1869). Dans ce dernier, la différen-ciation des comportements démographiques selon le statut social est particulièrement bienvenue. Bien que l’exposé reste clair, il s’agit d’une approche complexe qui adapte les méthodes de la reconstitution des familles et de la dynamique des ménages aux sources japonaises, ces techniques permettant d’explorer la problématique malthu-sienne d’adaptation des populations aux ressources dans un contexte culturel précis, celui de la famille-souche, du culte des ancêtres. Un équilibre délicat doit être trouvé entre le temps court de la survie quotidienne et le temps long de la conti-nuité des lignées.
Après les travaux de James Lee et Wang Feng sur la Chine, les recherches de Akira Hayami confirment d’abord que Malthus, et de nombreux auteurs à sa suite, ont eu tort d’opposer de manière caricaturale un Occident qui, dans l’ascèse du mariage tardif et fort célibat définitif, aurait mis en place des freins préventifs, et un Orient croupissant dans la misère, en proie aux freins positifs de la mortalité. Les communautés de Yokouchi et Nishijo, en dehors des grandes famines nationales, tendent à l’homéostasie. Certes, l’âge moyen au premier mariage des femmes à Yokouchi est bas (19 ans et moins) mais il augmente au xixe siècle, avec un fossé imposant entre les sexes, les hommes ne se mariant qu’entre 26 et 28 ans. En outre, malgré l’accès précoce des femmes au mariage, la taille finale des familles est étonnamment basse, comparée à celle des populations européennes à la même époque. Cela conduit Hayami à discuter la diversité des modes de contrôle de la reproduction dans les sociétés pré-transitionnelles. Il prolonge cette démarche dans son analyse de Nishijo, où il observe une forme originale de life-cycle-servanthood, le dekasegi. Comme en Europe occidentale, il a pour effet de retarder le mariage (25/27 ans pour les femmes ayant expérimenté le dekasegi contre 21/22 ans pour les autres). À nouveau, cela aide à maintenir une fécondité assez basse qui constitue un péril pour la continuité des lignées fami-liales, car la mortalité des enfants est telle que le risque est grand de ne pas avoir d’héritier mâle survivant à l’âge adulte. Il arrive que l’extinction d’une lignée permette à un cadet de se marier et d’occuper une niche économique libérée, mais le plus souvent, c’est par la voie de l’adoption que les familles qui n’ont pas d’héritier vont en chercher un parmi celles qui ont un excédent d’enfants, qu’il s’agisse d’une adoption directe ou d’un « mariage-en-gendre ».
En somme, un patron collectif comme l’homéostasie ne peut se construire que comme la somme d’une multitude d’actions et options individuelles et familiales. Dans ses conclusions, Hayami revient sur le lien entre macro et micro, qui est par excellence ce que nous appelons communément la « culture ». Il analyse tant les divisions culturelles à l’intérieur du Japon que la probable inscription du pays tout entier dans une « sphère culturelle de la mer de Chine orientale ».
Michel ORIS
Philippe JARNOUX, Moi, Hypolite Radegonde Loz. Un « divorce » au siècle des Lumières, Rennes, éditions Apogée, 2001, 191 p.
On doit à Philippe Jarnoux la publication et la présentation du « Mémoire pour Dame Hypolite-Radegonde Loz de Beaucours, épouse de Messire René-Joseph de Bégasson, autorisée en justice à la suite de ses droits, Intimée. Contre Messire René-Joseph de Bégasson, Chevalier, Sieur du Rox, Lieutenant de MM. les Maréchaux de France, Appelant de Sentence rendue aux Requêtes du Palais à Rennes le 4 avril 1764 ». En peu de mots, la dame, qui a épousé M. de Bégasson sept ans auparavant, a déposé en août 1763 une requête en vue d’une séparation. Le mémoire publié est un factum qu’elle produit à la suite de la sentence favorable qu’elle a obtenue et de l’appel fait par son mari. On y trouve rapporté le récit de l’échec d’un mariage vu par l’épouse, une jeune femme de la noblesse bretonne, ce qui rend le document parti-culièrement intéressant. Elle présente d’abord les faits qui ont amené à la séparation, rend compte ensuite de la procédure qui a été engagée par elle puis par son mari, et termine par des « réflexions sur la nécessité de la séparation » (p. 15) ; le document original comprend également cinquante témoignages cités en note mais non publiés, dont il ne manque que les dernières pages. Hypolite Radegonde Loz cite parfois des passages du mémoire de son époux mais c’est bien sa voix que l’on entend.
En tant que factum, ce texte a été publié pour être diffusé et susciter des réactions favorables des lecteurs de la ville comme de la cour de Parlement ; il peut apparaître comme une sorte de confession publique de ce qui n’était jusque-là connu que des proches domestiques et des parents du couple. On sait bien que le récit de cette femme, c’est la loi du genre, a été modelé, taillé et rédigé en grande partie par des hommes de loi en vue d’obtenir la séparation. On y a exposé tous les griefs personnels de l’épouse mais ils devaient pour être entendus coïncider avec les valeurs des lecteurs et emporter leur adhésion sinon leur sympathie. En cela le témoignage est représentatif de valeurs conjugales et fami-liales largement partagées dans la société.
L’histoire de ce couple a débuté de façon fort banale par un mariage organisé par les familles pour leur plus grande satisfaction, en respectant toutes les convenances de fortune et de rang. Mais de cette union, il n’est sorti ni tendresse ni respect. Au bout d’une année à peine, la jeune femme s’est trouvée reléguée « au bout de la maison, sans aucun espoir de soulagement et de consolation », privée de ses bijoux et dentelles, d’encre et de papier et sans même le secours des domestiques. Ce n’est que le début de longues années de persécutions et d’humiliations qu’elle détaille ensuite. Néanmoins quatre accouchements et deux fausses couches ponctuent ces sept années de vie commune.
La position que tient Hypolite Radegonde Loz est périlleuse. En tant qu’épouse, elle doit respect à M. de Bégasson, son mémoire débute sur l’affirmation de ce point important, mais, en même temps, elle narre par le menu les humiliations quotidiennes et inacceptables qu’elle a subies ainsi que la façon dont son époux l’a abandonnée. La liste des griefs de l’épouse est longue et débute avec le récit des jours qui ont suivi les noces. Monsieur est colérique, soupçonneux, avare, indifférent et ne supporte pas sa belle-famille. Tout est prétexte selon son épouse à lui faire des scènes et à l’injurier. Leur face à face prend fin sur une déclaration très nette : « Je ne veux de vous en aucun endroit du monde. » Ce comportement témoigne selon elle en sa faveur, par son comportement et ses paroles, cet homme a « violé le pacte social », pour reprendre les termes de Philippe Jarnoux.
Le texte apporte bien des informations sur le cadre de vie de ces nobles, leurs loisirs et habitudes, leur vie mondaine et sociale, toutes choses qu’analyse l’auteur dans la deuxième partie du livre, mais il permet surtout de deviner les insatisfactions de la jeune femme. Rien dans son couple n’a répondu à ses attentes de bonheur et de complicité entre époux, attentes qui témoignent d’un temps nouveau et qui lui paraissent, comme à bon nombre de ses contemporains, une évidence dans un couple. Jusqu’au bout, en vain, elle prétend se conformer à cet idéal, avoir de l’amitié pour son époux, lui être soumise, et attend quelque chose en retour qu’il ne peut (ou ne veut) lui donner. Notons que grâce aux extraits du mémoire de son époux, on sait que lui aussi argue de sentiments généreux envers elle, preuve qu’il partage en partie les mêmes idées. Il ne s’agit pas comme le remarque Philippe Jarnoux de refaire le procès, qui s’achèvera d’ailleurs par la victoire de l’épouse, mais de rendre compte de ses désirs et des valeurs sur le mariage et la famille qu’elle nous laisse entrevoir et qu’on ne lit pas si souvent sous la plume d’une épouse, même au xviiie siècle.
Isabelle ROBIN-ROMERO
Marco H. D. van LEEWEN, Ineke MAAS, Andrew MILES, Historical International Standard Classification of Occupations (HISCO), Leuven (Louvain), Leuven University Press, 2002, 441 p.
C’est un projet de recherche comparée sur la mobilité sociale qui se trouve être à l’ori-gine de l’idée d’élaborer une nouvelle classification internationale des métiers et titres professionnels, susceptible d’être utiles autant aux économistes et aux sociologues qu’aux historiens. Nouvelle classification en effet, car l’équipe internationale qui s’est attelée à cette tâche (composée de cher-cheurs allemands, britanniques, canadiens, danois, français, néerlandais et norvégiens) a décidé de partir de la plus large des trois classifications internationales existantes élaborées par l’International Labour Organisation : l’ISCO68 qui distinguait plus de 1 500 catégories d’emplois et 6 000 titres professionnels.
Outre le souci d’aider le comparatiste dans ses recherches en rendant plus aisée également la comparaison des classifications professionnelles d’un pays à l’autre, l’objectif premier de cette nouvelle classification a été d’intégrer une perspective historique. Fondé sur les dénominations d’emplois et leurs descriptions telles qu’elles apparaissent dans les recensements, les certificats de mariages, les actes de naissance ou de décès depuis la fin du xviiie siècle, l’HISCO est ainsi le produit d’une sélection des 1 000 plus fréquentes dénominations d’emploi masculines (ou titres professionnels) et des 1 000 plus fréquentes dénominations féminines dans les bases de données utilisées par les équipes partenaires de ce projet. D’un point de vue technique, trois types de changement ont été adoptés pour, à partir de l’ISCO68, réaliser l’HISCO présentée dans cet ouvrage : la création de nouveaux codes ; la répartition nouvelle des groupes professionnels en groupes principaux ; et la création de nouvelles subdivisions dans la classification.
Outil indispensable pour les vastes comparaisons internationales intégrant plusieurs pays, cet ouvrage s’avère en outre un utile dictionnaire spécialisé, notamment pour l’historien du travail, en particulier pour le dix-neuvièmiste. En Belgique, en Grande-Bretagne, en Norvège comme en Suède, les bases de données ont été cons-truites à partir de documents d’archives des années 1800-1914. En Allemagne, au Canada, en France et aux Pays-bas, les données proviennent également de documents postérieurs
– jusqu’au milieu du xxe siècle.
Il n’est pas certain en revanche que cet ouvrage puisse totalement remplir l’objectif initial assigné de favoriser le comparatisme dans une perspective historique. En effet, on peut regretter de ce point de vue l’absence de tout repérage chronologique, sur l’apparition, sur la disparition ou sur les usages dans la description des titres professionnels sélectionnés.
François GUEDJ
Jean-Noël LUC (dir.), L’école maternelle en Europe. xixe-xxe siècles, n° spécial de la revue Histoire de l’Éducation, Institut national de recherche pédagogique, 1999, 239 p.
S’il est une institution qui a une histoire commune en Europe, c’est bien celle de l’école maternelle. Après avoir montré la naissance des salles d’asile en France dans son livre L’invention du jeune enfant. De la salle d’asile à l’école maternelle (Paris, Belin, 1997) dont nous avons rendu compte dans les Annales de démographie historique 1999/1, Jean-Noël Luc nous invite, dans ce livre collectif, à élargir notre horizon et à situer l’expérience française dans l’ensemble européen. Ce livre se compose de neuf chapitres portant sur six expériences nationales (l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, l’Espagne et la France), sans compter deux précieuses annexes. Deux chapitres sont consacrés à des aspects de l’expérience française et les deux chapitres d’introduction et de conclusion portent sur la comparaison internationale, sous la plume de Jean-Noël Luc.
Sous un volume modeste, écrit il est vrai en petits caractères, ce livre est une mine pour qui veut se familiariser avec l’histoire européenne des premières maternelles. Il est frappant d’abord de s’arrêter aux noms donnés dans les divers pays à cette institution : les Belges les appellent « écoles gar-diennes », les Allemands, au début du xixe siècle, multiplient les appellations, « écoles-pour-tout-petits » (Kleinkinderschulen), « écoles de repos, de tricotage et d’attente » (Sitz-, Strick-und wartenschulen), « pré-écoles » (Vorschulen), « écoles de jeux » (Speilschulen), « jardins d’enfant » (Kindergarten), sans compter tous les noms rappelant plutôt les crèches ; les Italiens les appellent « scuole infantini » (écoles enfantines), les Espagnols, « escuelas de parvulos » (écoles enfantines également) ; les Anglais recourent au terme d’« infant schools » (écoles pour tout-petits), la France à celui de « salle d’asile », qui précède de plusieurs décennies celui d’« école maternelle ». Cette diversité d’appellations montre qu’un même besoin émerge dans tous les pays occidentaux mais que les premières initiatives sont loin de répondre à un modèle unique : on est confronté tantôt à des quasi-garderies, tantôt à des petites écoles destinées à donner une première éducation, de nature souvent religieuse, ou bien alors il s’agit de jardins d’enfants fondés sur le jeu comme principe éducatif de base.
Après la période de la préhistoire des écoles maternelles de la fin du xviiie siècle aux années 1820 (sans rentrer dans le débat des origines, on rappellera, par exemple, la création des écoles à tricoter du pasteur Oberlin dans les Vosges, mais aussi en 1816 l’ouverture de la première « infant school » par Robert Owen en Écosse), la simultanéité des dates de création des écoles enfantines durant les années 1820 et 1830 est tout à fait frappante : en 1826, s’ouvre la première salle d’asile à Paris, mais aussi des écoles de petits enfants en Suisse ; l’année suivante, des écoles gardiennes sont fondées à Bruxelles, de même en Italie en 1828. Froebel fonde son institution en 1837 et, l’année suivante, une école enfantine ouvre à Madrid, etc.
Au moment même où s’intensifiaient la révolution industrielle et la concentration de la population dans les villes, tous les pays se dotaient d’un même type d’institutions. Cela peut signifier que les écoles maternelles correspondaient à une demande pressante des familles, puisque les femmes, les mères étaient mobilisées dans les tâches de production, mais cette explication est loin de suffire puisque de telles écoles s’ouvraient aussi en milieu rural ou s’adressaient aux milieux aisés. Cela renvoie aussi à l’idée, comme le montrent plusieurs auteurs, que le jeune enfant et ses besoins propres commençaient à être mieux compris par les pédagogues, femmes et hommes. Il s’agit enfin d’une des manifestations de la philanthropie naissante.
Chaque pays a ses pionniers ou ses pionnières, ses figures de proue : Robert Owen pour la Grande-Bretagne, Aporti, les sœurs Agazzi, Maria Montessori pour l’Italie, Émilie Mallet et Jean-Denys Cochin pour la France, Froebel pour l’Allemagne, Pablo Montesimo pour l’Espagne. Beaucoup de ces fondateurs se connaissent, échangent des correspondances, et l’on constate que dans la deuxième moitié du siècle, l’influence de Froebel est patente dans tous les pays européens, particulièrement en Espagne.
Quelques-unes de ces personnalités ont exercé une influence au-delà des frontières de leur pays ; du reste, elles sont souvent en communication entre elles, vont visiter les établissements qui viennent d’ouvrir, échangent des correspondances, traduisent un livre pour faire circuler les idées, etc. Il est certain par exemple que le modèle anglais des infant schools a inspiré le baron de Gérando qui en parle à Émilie Mallet. Quelques années après, ce sont Eugénie Millet et Jean-Denys Cochin qui partent visiter des infant schools en Grande-Bretagne.
Au lieu d’aller visiter sur place des institutions, les pionniers allemands recourent presque exclusivement à la traduction faite en 1826 par Wertheimer du fameux livre de Wilderspin sur la petite école anglaise. C’est ce même canal qui inspire la comtesse Brunswick à Buda et même qui joue un rôle dans la naissance de la première scuola infantile en Italie.
Il est certain également que la salle d’asile française a elle aussi exercé une influence profonde, grâce à la personnalité d’Émilie Mallet et au journal qu’elle a créé avec Louis Hachette à partir de 1835, L’Ami de l’Enfance. Émilie Mallet est en relation avec de nombreuses personnalités européennes, surtout avec des Italiens. Grâce à son journal, elle fait connaître l’expérience française en même temps qu’elle diffuse régulièrement des informations sur telle ou telle réa-lisation étrangère. Avec le temps, cependant, cette ouverture va disparaître. À partir de 1860, très rares seront les articles consacrés à un pays étranger : le temps des pionniers est terminé. Cependant, l’introduction en France des méthodes de Froebel relancera vers 1855 le débat autour des idées qui circulaient en Europe.
Ces influences sont certaines, mais peut-on parler d’un modèle européen d’école maternelle ? La réponse est négative, car, comme l’expliquent les différents auteurs, le contexte national et international (dans tel pays, on se méfie de toute idée venant de Grande-Bretagne…) impose des réalisations qui ont leurs caractéristiques particulières.
Dans tel pays, l’école restera privée, entre les mains des congrégations, dans tel autre, elle deviendra, comme en Prusse, un système public. Ici, on fera plus d’activités manuelles, là on fera apprendre prières et catéchisme, etc. Ici, elle restera l’apanage de la bourgeoisie, là elle deviendra populaire.
Avec une très grande justesse, Jean-Noël Luc nous donne donc à voir le double phénomène de la circulation des idées nouvelles en même temps que la diversité et la richesse des créations nationales. Nul doute que le même type d’analyse pourrait être faite concernant les crèches dont la naissance (en 1844 en France) succède de quelques années aux premières maternelles.
Catherine ROLLET
Francisco RAMIREZ GÁMIZ, Comportamientos demográficos diferenciales en el pasado. Aplicación del método de reconstrucción de familias a la poblacion de Iznájar, Granada, Universidad de Granada, 2001, 352 p.
Cet ouvrage est extrait de la thèse de doctorat soutenue par Francisco Ramírez Gámiz en décembre 1998. Dans un bref prologue, son promoteur, Arón Cohen, pose d’emblée la question : en cette aube du troisième millénaire, peut-on encore consi-dérer comme originale une monographie paroissiale fondée sur la méthode de recons-titution des familles, plus de 40 ans après le Crulai de Gautier et Henry, plus de 30 ans après la première application à l’Espagne par Bartholomé Bennassar ? La réponse est positive, sans l’ombre d’un doute. Ce n’est jamais la méthode en tant que telle qui a été en cause, mais bien sa répétition abusive, mécanique, sans problématisation suffisante. C’est sur ce terrain que se place Francisco Ramírez Gámiz. Son objectif est explicitement de différencier, en fonction de critères socio-géographiques ou socio-économiques, des comportements démographiques. C’est la somme des différences qui composent des patrons stables, en matière de formation des ménages et de système démographique – à basse ou à haute pression –, mais également un processus évolutif aussi profond et multiple que la transition démographique, en particulier la diffusion du contrôle des naissances dont l’auteur observe les débuts.
Pour réaliser ses ambitions, Francisco Ramírez Gámiz s’attaque à une Andalousie rurale qui était jusque là restée à l’écart des enquêtes micro-démographiques. Grâce à l’exploitation informatique de quelques 100 000 actes, il reconstitue près de 3 000 familles complètes, un peu plus de 300 dans la paroisse de Santa Catalina, dans le Barrio Alto de la Loja, et 2 420 pour la paroisse de Santiago Apostol, dans l’Iznájar. L’auteur s’est attaqué à un temps long, de la fin du xviiie siècle aux premières décennies du xxe siècle (1760-1930). Sur cette base et dans ce cadre géographique et temporel, Ramírez Gámiz articule un plan classique : état de la question, données et méthodes ; évolution socio-démographique du xviiie au xxe siècle ; analyse des structures socio-économiques ; la fécondité ; le mariage (y compris les types de ménage selon la classification de Laslett) ; la mortalité enfin. La formation « classique » de l’auteur en histoire-géographie, et sa position dans un département de géographie humaine, donnent une tonalité particulière à plusieurs analyses, notamment la belle étude de localisation des groupes sociaux qui se trouve dans le chapitre III.
Parmi les résultats amassés, j’en extrais subjectivement quelques-uns. L’ Andalousie rurale de Ramírez Gámiz présente un système démographique à haute pression. Le célibat définitif des femmes est limité à 8 % en 1860-79, à 5 % ensuite. Leur âge au premier mariage est bas. Il se situe vers 22,5 ans en 1820, diminuant à 21 en ville, 22 à la campagne, en 1904. Parmi les hommes, cet indicateur varie entre 24 et 27 ans, mais parmi eux aussi s’observe une tendance au relâchement du frein malthusien. La descendance finale (pondérée par la durée des mariages) est un peu plus élevée dans les milieux aisés que chez les pauvres gens, mais les différentiels sont peu marqués : de 5,66 à 6,58 enfants par femme selon le statut social et la période. En revanche, l’espérance de vie à la naissance est très faible et son mouvement se caractérise par un long repli. De 32,4 ans en 1853, elle tombe à 24,37 ans en 1861, avant de remonter doucement, progressivement jusqu’à 30,9 ans en 1910. Ce n’est qu’après 1930, et même surtout après 1950, qu’elle s’envole. En outre, dans ce contexte déprimé, la différenciation sociale est pro-fonde : 9 ans d’écart d’espérance de vie entre les extrêmes sociaux en 1900-1904, 10 ans en 1925-1929 ! C’est la mortalité dans l’enfance qui explique la plus grande partie de ce fossé, ainsi d’ailleurs que la dépression générale qui frappe l’Iznájar dans la seconde moitié du xixe siècle. Les spécialistes de l’histoire de la santé et de la « transition sanitaire et épidémio-logique » liront avec fruit le paragraphe 6.3, qui propose une analyse très instructive des causes de décès, de leur distribution spatiale et dans le cours de la vie des enfants.
Au total, je ne suis pas sûr que Francisco Ramírez Gámiz ait vraiment résolu la question de la représentativité des familles complètes, qu’il pose en termes sans doute trop classiques. Mais même si l’on pourra discuter par la suite tel ou tel niveau, les processus micro-démographiques et micro-sociaux qu’il a établis avec beaucoup de minutie, de sens critique, mais aussi d’ima-gination analytique, constituent une contribution notable à la progression de nos savoirs sur l’Espagne rurale, et même plus généralement sur les temps longs et les transitions des communautés humaines, sur leurs capacités à survivre et à changer.
Michel ORIS
La santé aux grands âges, actes du Séminaire de Poigny-la-Forêt, 19-20 mars 1998, Paris, I.N.E.D., Cahier n° 147, 2002, 140 p.
Inattendue par les démographes, la baisse de la mortalité aux âges élevés est devenue depuis une trentaine d’années le premier moteur de l’augmentation de l’espérance de vie à la naissance en France. Deux autres phénomènes font de l’évolution de la santé aux âges élevés un sujet majeur : la concentration des décès dans les derniers âges de la vie et la croissance du nombre, et de la part, des « personnes âgées » dans la population.
L’objet du séminaire tenu sous l’égide de l’INSERM à Poigny-la-Forêt (1998) dont l’INED vient de publier les actes était de faire le point avec un groupe pluridisciplinaire de chercheurs (démographes, historiens, sociologues, épidémiologistes) sur les indicateurs disponibles de l’évolution de l’état de santé des aînés et sur les facteurs possibles de cette évolution, que leur action ait été prouvée ou non.
Six interventions composent l’ouvrage. Quatre d’entre elles abordent la question chacune avec des indicateurs distincts de l’état de santé de l’ensemble de la population âgée : mortalité générale et par causes de décès, maladies incapacitantes et incapacités, mortalité par génération, morbidité. Les deux autres interventions sont différentes : l’une utilise des données extraites d’enquêtes épidémiologiques et n’ayant pas vocation à représenter l’ensemble de la population âgée, l’autre vise davantage à une réflexion sur les destins des générations replacés dans l’évolution générale de la société.
Avant de montrer quelles sont les pistes explicatives proposées dans l’ouvrage, il faut mettre en évidence les problèmes de mesure de la santé. La mortalité est l’indicateur le plus aisément quantifiable et sans doute le plus fiable. Cependant, aux âges très élevés, les données tirées de l’état civil et des recensements ne sont plus très solides. Il faut donc avoir recours à d’autres méthodes d’estimation. Par ailleurs, le décès ne constituant qu’une facette de l’état de santé, les enquêtes sur la morbidité et les incapacités se sont développées. Mais, en particulier à cause de l’évolution des déclarations et des classifications des maladies, les comparaisons dans le temps s’avèrent très difficiles, que l’on s’intéresse à la morbidité ou à la mortalité par causes de décès. En effet, comment interpréter l’augmentation de la prévalence des maladies cardiovasculaires entre 1970 et 1991 alors qu’une multitude de facteurs peuvent intervenir : hausse de l’incidence, augmentation de la survie des malades, meilleure déclaration des maladies grâce à un recours aux soins plus fréquent, un meilleur dépistage, une meilleure information des malades ou une meilleure collecte des données ? De la même manière, le recul des incapacités liées aux maladies incapacitantes entre 1980 et 1991 est-il à mettre sur le compte d’une moindre gravité ou d’une meilleure déclaration des maladies ? L’augmentation de la mortalité par maladies ischémiques du cœur jusque dans les années 1970 ne serait-elle pas en partie liée à l’intérêt croissant du corps médical pour ce diagnostic ?
Bref, les biais dans la mesure rendent complexe l’interprétation des résultats. Plusieurs grandes pistes sont cependant explorées que l’on peut grouper en trois points de débat. D’abord, le débat sans doute le plus ancien qui concerne les rôles respectifs des progrès médicaux et de l’amélioration des conditions de vie et de travail. Le détail des causes de décès permet d’avancer des hypothèses sur les facteurs de la baisse de la mortalité. Ainsi, Jacques Vallin et France Meslé s’appuient sur les facteurs de risque avérés par l’épidémiologie et sur l’évolution des modes de vie et les innovations médicales et présentent un faisceau de facteurs susceptibles d’avoir favorisé la régression des maladies ischémiques du cœur : recul du tabagisme, diversification et amélioration de l’alimentation, nouveaux moyens préventifs et thérapeutiques tels que la prise en charge de l’hypertension artérielle, la mise en place des SAMU… Ils n’apportent cependant pas la preuve du rôle de chacun de ces facteurs et peuvent encore moins déterminer la part qui revient aux innovations médicales ou aux modes de vie. Un chapitre entièrement consacré au rôle de la médecine répertorie les études épidémio-logiques permettant de mesurer l’effet de telle ou telle technique ou pratique médicale sur l’amélioration de la santé des personnes âgées. Malheureusement, peu d’études françaises sont disponibles sur ces sujets aux grands âges (soins intensifs, traitement de l’hypertension artérielle, unités gériatriques par exemple) et le recours aux études étrangères a une portée limitée parce que les situations nationales différent et qu’une étude sur l’efficacité d’un nouveau traitement par rapport à un ancien ne permet pas de toute façon d’en mesurer l’impact sur l’ensemble de la population. Des études et des enquêtes pointues seraient donc nécessaires afin de cerner le rôle de chacun des facteurs avancés dans ces deux articles.
Il est cependant illusoire d’opposer les soins aux conditions de vie et de travail, notamment parce qu’une innovation médicale ne peut être efficace au niveau d’une population que si elle lui est accessible. Or, les conditions de vie et de travail favorisent, ou non, l’accessibilité des soins. C’est pourquoi Patrice Bourdelais et Francis Deriennic comprennent les changements de l’offre et de l’accessibilité des soins dans l’évolution des conditions de vie et de travail. Le débat qui anime ce chapitre se place ailleurs et traverse les autres interventions : il concerne les effets d’âge, de période et de génération. Précisons que si tous les auteurs ont de manière consensuelle choisi comme seuil de la vieillesse l’âge de 65 ans, deux éléments sont à souligner : d’une part, ce seuil ne constitue pas un invariant historique – ni géographique ou social – mais doit être relié aux réalités de la vieillesse et notamment de l’état de santé ; d’autre part, les personnes âgées ne constituent pas un groupe homogène sous l’angle de ce qui nous intéresse ici, la santé. Deux points de rupture différents selon les âges apparaissent en effet dans la baisse de la mortalité. Pour les plus jeunes (65-74 ans), la baisse de la mortalité s’est accélérée au début des années 1970. Pour les plus âgés (75 ans et plus), ce n’est qu’au milieu des années 1980 que les progrès se sont fait importants. La succession de ces ruptures pourrait s’expliquer par un effet de génération : ce sont les mêmes générations qui ont tour à tour enregistré un recul de la mortalité pendant l’enfance, pendant l’âge adulte et enfin aux âges élevés. Les hypothèses sous-jacentes sont que « la santé des aînés est la résultante de toute la vie, plus ou moins modulée par les circonstances du moment » – les auteurs dressent ainsi la liste des améliorations des conditions de vie et de travail qui ont structuré le destin des générations
– et qu’une forte mortalité pendant les premiers âges de la vie est liée à une forte mortalité pendant les derniers âges de la vie. Autrement dit, il n’y aurait pas d’effet de sélection, les populations les plus sélectionnées ne bénéficieraient pas d’une mortalité plus faible par la suite. La cassure dans l’augmentation des taux d’incapacités par âge (nette accélération vers 80 ans en 1990) que souligne Pierre Mormiche correspond ainsi aux générations qui ont vécu la Première guerre mondiale et l’épidémie de grippe espagnole. Plus qu’un effet d’âge, il pourrait s’agir d’un effet de génération.
La question des effets de sélection est centrale dans le débat concernant l’évolution relative des courbes de survie totale et de survie sans incapacité. Dans une population âgée moins sélectionnée grâce à une morta-lité plus faible, bénéficiant de soins qui permettent à des personnes malades de survivre plus longtemps, ne faut-il pas craindre une pandémie des incapacités ? Les enquêtes françaises apportent une réponse négative : la courbe de survie sans incapacité a progressé plus rapidement entre 1980 et 1991 que la courbe de survie totale. On a gagné plus de santé que de vie. Est-ce l’effet de meilleures conditions de vie et de travail limitant l’usure, l’apparition ou le déve-loppement des maladies : la question reste ouverte.
Cet ouvrage qui constitue une mise au point sur les connaissances actuelles pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. L’étude de la santé des personnes âgées apparaît ainsi comme un immense champ dont seulement quelques parcelles ont été défrichées. La richesse des données et des analyses ouvrent de nombreuses pistes de recherche sur les déterminants de la santé aux âges élevés, les textes fourmillent d’interrogations, d’hypothèses qui ne demandent qu’à être vérifiées. La question des rôles respectifs des effets d’âge et des effets de période dans la baisse de la mortalité des personnes âgées ne manquera pas d’intéresser les historiens : plus d’un siècle de mutation de la société demande à être interrogé sur les marques qu’il a laissées dans les corps.
L’ouvrage permet également de mettre en évidence les manques au niveau des données. Des enquêtes longitudinales s’avèrent nécessaires pour cerner dans toute sa complexité la santé des personnes âgées. L’étude des inégalités sociales, notamment, mériterait d’être développée. Quant aux perspectives d’avenir, la dégradation actuelle du marché du travail et des conditions de vie pour toute une partie de la population peut laisser craindre une évolution moins favo-rable de la santé aux âges élevés dans les décennies à venir.
Claire SCODELLARO
Sally SHEARD, Helen POWER (sous la direction de), Body and City. Histories of Urban Public Health, Aldershot, Ashgate, 2000, 221 p.
S. Sheard et H. Power proposent ici dix contributions présentées lors du colloque organisé à Liverpool en 1997 par la Society for the Social History of Medicine et l’International Network for the History of Public Health, intitulé « Health in the City : A History of Public Health ». Les constats comme les représentations de la dynamique qui unit la croissance urbaine et la détérioration des conditions de santé ont en effet tour à tour servi d’indicateur des déficiences physiques et morales de la vie urbaine, parfois de révélateurs des inégalités de revenus. Les approches des questions de santé publique urbaine sont très diverses et les organisatrices en offrent un échantillon tout à fait intéressant, ne négligeant pas la période médiévale au profit des siècles les plus récents ou les démarches qualitatives au profit des seuls tests d’hypothèses quantifiés. Les articles attentifs aux aspects religieux, culturels ou politiques voisinent avec ceux qui ont fondé leur démonstration sur des séries statistiques, et c’est très bien ainsi, même si l’on peut noter que les premiers concernent plutôt les seules périodes anciennes et laissent aux seconds les siècles récents.
Dans le premier ensemble, Peregrine Horden dans son « Ritual and public health in the early medieval city » plaide ainsi en faveur d’une lecture des archives et documents de l’époque médiévale plus attentive à leur dimension religieuse. Elle montre comment l’Église tente alors, par les rituels de purification par exemple, d’ancrer de nouvelles pratiques de dévotion dans l’espace urbain. Elle souligne aussi que les historiens de la santé publique tombent probablement dans le contresens lorsqu’ils lisent, avec leurs lunettes sanitaires, des mesures qui sont autant destinées à purifier la cité qu’à lutter contre les épidémies, et cela jusqu’au xviie siècle. Colin Jones propose ensuite une lecture des textes français sur les pestes de l’époque moderne attentive aux réemplois de textes classiques sur les pestes médiévales (Grégoire de Tours, Boccace, Chauliac), aux formes de l’intertextualité, et aux formes de significations. Il dégage trois registres : le médical, le religieux et le politique auxquels il fait correspondre trois sources (le monde médical, les ecclé-siastiques, les magistrats), trois destinataires (le patient, le chrétien, le sujet-citoyen), trois réponses (la préservation, la propitiation, l’exclusion), trois remèdes (le remède, la bonne vie et la bonne mort, la police), et trois objectifs (la bonne santé, le salut, la prospérité de la communauté). De façon plus classique, l’article de Peter Christensen sur la gestion de la peste au Danemark, en particulier à Copenhague au xviiie siècle, souligne la tendance des autorités à retarder la déclaration officielle de la présence de l’épidémie pour des raisons économiques. Il met aussi en lumière les faiblesses de l’orga-nisation de la réponse dès lors que les mesures de quarantaine ont échoué et, par réaction surtout au cours de la seconde moitié du xviiie siècle, l’effort des autorités royales afin d’améliorer cette protection contre les agressions extérieures et plus généralement en faveur de mesures de santé publique.
Cette orientation des politiques des différents pays européens s’accentue vraiment au xixe siècle, lors de la révolution urbaine qui raccourcit un temps les espérances de vie des personnes qui contribuent à la croissance des villes. Ces politiques ont été en grande partie d’abord locales, ce qui rend tout à fait passionnantes les contributions de Gerry Kearns et Paul Laxton sur le premier médecin de santé publique appointé par la ville de Liverpool dès 1847 (William H. Duncan) et les relations tendues entre les logiques locales et les préconisations londoniennes. Les contradictions entre les intérêts des propriétaires du bâti, des marchands et toute réforme de santé publique s’y traduisent par de fortes pressions exercées sur Duncan. L’étude locale des conditions d’exercice de ce médecin permet de cerner l’imbrication des intérêts, les difficultés liées aux ségrégations urbaines, bref, de ramener à de plus justes proportions le poids d’une politique menée au nom de la santé publique, même en Angleterre ! Pour une période très légèrement postérieure, Flurin Condrau et Jacob Tanner proposent une lecture de l’épidémie de choléra de Zurich en 1867 comme l’un des éléments constitutifs d’une perception nouvelle de l’urbain et en particulier de l’opposition entre le rural et l’urbain et des couples d’oppositions : frais-moisi ; pur-pollué ; naturel-artificiel ; propre-sale ; lumière-obscurité. La santé publique devient l’un des éléments essentiels de la gestion politique des conditions écono-miques et sociales de la ville. Enfin, la comparaison menée par Marjaana Niemi des politiques conduites à Birmingham et à Göteborg à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, en particulier dans le domaine de la lutte contre la tuberculose, permet de distinguer des stratégies sanitaires différentes à partir d’un même savoir scientifique et par conséquent une dimension plus spécifiquement politique de la lutte contre l’épidémie. L’auteur y analyse les statistiques et les cartes qui font apparaître certains quartiers plus atteints que d’autres dans la ville anglaise alors que les Suédois insistent davantage sur l’échelle strictement familiale. Cela signifie que l’action sur l’environnement global est aussi mieux prise en compte dans la première que dans la seconde, mais la ségrégation géographique et sociale dans la ville y est aussi plus forte. Cette étude montre au passage, et contrairement à ce que l’on peut encore lire trop fréquemment, que l’activité des Bureaux d’hygiène municipaux français et leurs Casiers sanitaires lancés au cours de la dernière décennie du xixe siècle n’ont rien à envier à leurs homologues des autres grandes villes européennes.
Les trois dernières études présentées partagent au moins la même option métho-dologique : vérifier des hypothèses sur l’efficacité des politiques sanitaires urbaines grâce à l’analyse statistique. Robert Millward et Frances Bell, à partir d’une étude systématique de trente-six villes d’Angleterre et du Pays de Galles, aboutissent à préciser tout d’abord la chronologie de la mise en place des grandes infrastructures sanitaires : plutôt les années 1890 et 1900 que le milieu du siècle, ce qui relativise « l’avance » anglaise dans ce domaine par rapport à l’Allemagne ou à la France. Ils tentent ensuite d’apprécier, à partir d’un calcul de régressions multiples, l’importance de l’investissement sanitaire municipal dans la baisse de la mortalité. Le nombre de logements, à population égale, aboutit à une baisse de mortalité très nette ; ce facteur joue le premier rôle dans la baisse de la mortalité ( 20 %) alors que le niveau d’alimentation n’intervient que pour 3,6 % de la baisse observée, et toute la politique d’équipement sanitaire (eau, égouts, voirie) pour 0,7 %. Les variables économiques qui influent le plus positivement sur la baisse de la mortalité sont le revenu des ménages (qui contribue pour 46 % du changement total), puis l’ampleur des taxes locales (qui permettent la mise en œuvre des investissements publics) pour 0,8 % et enfin la baisse des prix de l’alimentation (0,5 %). Le rôle du prix des égouts, water-closets et de l’eau paraît beaucoup plus faible.
Le second article quantitatif concerne l’analyse de la baisse de la mortalité infantile dans les villes allemandes (1889-1912). À partir de modèles de comportements préférentiels des ménages (Gary Becker et suivants), John Braun essaie de comprendre les choix d’équipements qui peuvent agir sur la mortalité infantile. L’équipement sanitaire de 443 villes allemandes est encore limité en 1900, car la moitié des villes ne disposent pas encore de système de tout-à-l’égout. Les résultats de l’analyse statistique sont à considérer avec précautions car ils ne rendent compte que de 40 % de la variance entre les villes, par exemple dans le cas des maladies diarrhéiques, l’importance de l’accroissement des revenus des ménages ressort une fois encore de l’analyse des régressions ainsi que la décision des couples de réduire le nombre de leurs enfants (qui rendrait compte de 20 % de la réduction totale de la mortalité infantile). En revanche, la mise en place de distribution de lait et celle de dispensaires pour enfants paraissent moins importantes que l’amélioration du niveau de vie. Enfin, sur une période proche (1890-1920), Jörg Vögele, Wolfgang Woelk et Silke Fehlemann tentent d’apprécier le rôle des initiatives volontaristes à l’égard de la petite enfance dans les villes d’Allemagne. Les maladies gastro-intestinales étaient responsables de 30 % des décès en 1877 puis régressent de 56 %. En 1907, la mortalité urbaine est désormais inférieure à la morta-lité rurale. Pourquoi ? Les auteurs soulignent que la mortalité infantile dans les villes d’Allemagne connaît un pic très marqué au cours des mois d’été au moins jusqu’à la Grande Guerre, ce qui plaide en faveur de problèmes liés à l’acheminement et à la conservation du lait, dans un pays où l’allaitement au sein est limité. Son extension au cours de la guerre serait responsable d’une amélioration de la mortalité. En dépit de la concomitance entre la baisse de la mortalité infantile et la mise en place de dispositifs de distribution de lait et de suivi médical des jeunes enfants, les auteurs concluent au faible impact de ces dernières sur l’évolution générale, en particulier du fait de la faible fréquentation de ces centres. Ces trois dernières contributions illustrent la complexité de la causalité en histoire, elles disent à la fois tout l’intérêt de tests quantitatifs d’hypothèses et aussi toute la difficulté à rassembler les données indispensables à l’élaboration des variables pertinentes pour l’analyse.
Au total, un ouvrage qui, sur plus de dix siècles, et sept pays européens, offre des approches variées sur les relations entre la santé publique et la ville, les représentations des phénomènes, les initiatives développées à l’échelle locale et leurs résultats sur la baisse de la mortalité. Si l’ombre portée des travaux de Mc Keown plane sur les derniers chapitres, on ne peut que se féliciter que l’effet de levier de la célèbre controverse se poursuive encore. Il ne masque heureusement pas la convergence des politiques locales des grandes villes européennes dès la fin du xixe siècle.
Patrice BOURDELAIS
Bertrand TAITHE, Defeated Flesh. Welfare, Warfare and the Making of Modern France, Manchester, Manchester University Press, 1999, 292 p.
Avec 131 100 morts ou disparus et quel-ques 300 000 blessés, la guerre de 1870-1871 contre la Prusse est pour la France l’une des plus sanglantes de son histoire proportionnellement à sa durée. Spécialiste d’histoire française à l’Université de Manchester, Bertrand Taithe s’est intéressé à la manière dont médecine, société et politique se combinent et se réorganisent au cours de ce conflit, pris non comme un chaos mais comme « un ordre social et politique redéfini » offrant des opportunités de réformes et d’innovations. Son attention se porte particulièrement sur Paris qui, à partir de septembre 1870 se rapproche plus que le reste du pays d’un état de guerre total (warfare). L’année est particulièrement terrible dans la capitale qui après un siège de cinq mois connaît les affres de la guerre civile qu’est, entre autres, l’épisode de la Commune. Encerclée par les Prussiens, puis par les Versaillais, une population de plus de 2 millions d’habitants se trouve ainsi pen-dant 9 mois coupée du monde. L’organisation sanitaire et sociale parisienne (welfare) se situe donc au cœur de ses interrogations et révèle des pratiques multiples, complexes et conflictuelles.
Retraçant à grands traits le monde médical français en 1870, dominé par Paris et où l’Assistance publique – au centre de critiques nombreuses
– joue un rôle considérable, Bertrand Taithe décrit un milieu compliqué, fragmenté, hiérarchisé, atteint périodiquement par le doute de n’être plus à la pointe du progrès médical devant les avancées allemandes. Ce monde traversé de divisions est en particulier clivé entre médecins civils et médecins militaires. Ces derniers, membres d’un corps sans autonomie au sein de l’armée, sont confrontés à une considération bien moindre dans le reste de la société que les médecins civils, dont ils n’ont ni le statut, ni les revenus. La guerre de 1870 fournit d’ailleurs l’occasion d’une réflexion sur le rôle de la médecine militaire qui n’avait pas eu lieu dans les décennies précédentes au cours desquelles l’armée a connu soit des campagnes trop lointaines pour concerner l’ensemble du service de santé, soit des victoires en Europe qui ont fait oublier les fortes mortalités des champs de bataille.
Le conflit va illustrer les relations paradoxales existant entre pratiques médicales civiles et militaires dans un Paris assiégé où une armée tente de desserrer l’étau prussien au prix de sorties meurtrières et où une population civile subit les effets de la mobilisation de masse. L’administration militaire doit toujours négocier au mieux avec les autorités civiles et le foisonnement d’initiatives privées qui se déploient sur le même espace. Des relations complexes s’élaborent entre ces deux méde-cines aux priorités différentes : le lien entre hygiène, discipline et efficacité est au cœur de la pensée militaire alors que la médecine civile tend à insister davantage sur les questions de bien-être et de convalescence. Les hôpitaux civils accueillant toutefois plus de soldats que les hôpitaux militaires, les occasions de frictions sont nombreuses. La guerre de 1870 est aussi pour la Croix-Rouge la première application « en grand » de son projet de solidarité transnationale. Autorités militaires, civiles, associations de secours, volontaires, chacun avec leurs moyens et leurs perspectives d’actions parfois peu compatibles tentent donc de gérer le désastre sanitaire causé par le siège.
La capacité sanitaire parisienne, toute importante qu’elle était quand débute la guerre avec 12 000 lits, doit rapidement être augmentée. Toutes les structures de l’Assistance publique et de la charité sont alors utilisées et le dispositif s’enrichit encore avec la reconversion de nombreux bâtiments (hôtels, théâtres) en hôpitaux ou l’érection de tentes-hôpital, qui transforment Paris en un « hôpital géant ». La guerre blesse et tue les soldats en grand nombre comme le montrent les tables élaborées par Bertrand Taithe. Elle fait aussi empirer les pathologies déjà existantes au sein des populations civiles. Entre 1869 et 1870, le nombre des morts dans les hôpitaux est multiplié par 2,5 et le froid particulièrement rigoureux qui règne à l’hiver 1870-71 restreint encore les chances de survies de nombreux malades et de manière générale des plus faibles : entre 1869 et 1871, la mortalité infantile a ainsi triplé.
Outre la politique de soin en état de guerre, Bertrand Taithe analyse l’enjeu que représente la politique de ravitaillement menée dans Paris par les nouvelles autorités municipales républicaines, confrontées dès leur avènement à la nécessité d’organiser la pénurie au risque de provoquer des paniques. Cela signifie d’abord connaître l’effectif de la population prisonnière de l’enceinte, difficilement évaluable compte tenu du nombre de réfugiés.
Les plus radicaux demandent des réquisitions mais le gouvernement veut éviter d’effrayer par une politique trop volontariste. Dans l’ensemble, le rationnement et les réquisitions restent donc très modérés. Quelques produits comme le pain sont contrôlés et d’autres se vendent à des prix extravagants (le rat par exemple se vend à 3 F l’unité, soit 2 jours de solde d’un soldat). Le marché noir se développe, comme la dénonciation des spéculateurs et les incidents contre les accapareurs ou supposés tels. Avec le manque de nourriture, la population souffre aussi d’un manque de combustible alors que les températures sont très basses au cours de l’hiver. L’armée reçoit une bonne part des ressources. La ration d’un soldat est alors le triple de celle d’un civil et si la qualité de la nourriture a pu décliner, la quantité est toujours restée suf-fisante.
Le Gouvernement sait qu’il y a un danger politique à trop intervenir sur le marché de l’alimentation. Ce sont dès lors les arron-dissements qui s’occupent du rationnement. L’Administration centrale distribue donc la nourriture aux arrondissements suivant des priorités. Il s’agit entre autres de maintenir l’ordre public, surtout dans les arrondissements les plus populeux, où le nombre de pauvres a parfois été multiplié par 20 (XVIIIe), voire 22 (XIXe) entre septembre 1870 et janvier 1871. Décentralisée, la question des subsistances dépend ainsi des mairies d’arrondissement qui travaillent avec les bureaux de bienfaisance, utilisent les réseaux existants pour organiser les charités, les cantines. L’administration s’occupe aussi des questions d’emploi, de logements, dans une situation immobilière caractérisée par de nombreux logements vides et de nombreux logements surpeuplés. Bertrand Taithe analyse les prises de décision, la manière dont les structures municipales, laïques et reli-gieuses s’imbriquent. En cernant ces expérimentations administratives, il montre aussi comment la Commune peut apparaître à la fois comme la continuation de l’ordre social issu du temps de guerre et comme la brève tentative de mettre sur pied un ordre révolutionnaire par une législation propre, en matière sanitaire notamment (sécularisation des hôpitaux, réorganisation de l’Assistance Publique…)
Les derniers chapitres sont consacrés à une analyse de la défaite par le biais des traumatismes physiques (defeated flesh) et de leur métaphore politique : l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine, amputation à laquelle Thiers doit se résoudre en mai 1871. Bertrand Taithe s’intéresse alors aux bles-sures, marques vivantes de la défaite, aux choix chirurgicaux qui montrent eux aussi les différences de priorités entre chirurgie militaire et civile, réparatrice ou conservatrice (amputer vite ou tenter de réparer afin d’éviter les infirmes). Derrière le débat chirurgical naissant, les questions posées sont multiples : un intérêt nouveau pour les prothèses, l’aide aux victimes, un début de réflexion sur la reconversion des blessés de guerre, sans déboucher sur des solutions concrètes.
Les contemporains se sont aussi largement interrogés sur les causes de cette faiblesse : les vainqueurs étaient physiquement forts alors que la débilité des vaincus fait peu de doute. La syphilis devient ainsi après la guerre une maladie plus effrayante qu’avant, atteignant les forces vives d’un corps social déjà affaibli par l’alcoolisme sur lequel la tuberculose joue le rôle d’un agent aggravant.
Départ d’un débat multiforme sur la décadence, ces quelques mois de guerre représentent un traumatisme physique et moral. Par le chiffre et la chronologie, Bertrand Taithe montre le choc qu’a été ce conflit. Paris assiégé peut être vu comme le microcosme d’une société confrontée à une guerre totale dans ses effets et moderne par ses moyens. Quelques mois durant, les cadres sanitaires, techniques, statistiques, politiques perfectionnés dans le sens de l’éradication de la famine et de la maladie doivent lutter contre des fléaux que l’on croyait en train de s’affaiblir. En ce sens, les efforts menés par les différentes structures, leur éventuel réaménagement et les projets dans lesquels elles inscrivent leur action, l’adaptation globale en fait d’une société à une des premières guerres « modernes » notamment par sa « brutalisation » a pu représenter une étape décisive dans les perceptions de la guerre par la population et les élites. Relayées par des moyens d’une toute autre portée que dans les siècles précédents, ses conséquences se répercutent à l’ensemble de la nation et c’est peut être en cela que la défaite française, par l’amplitude d’un traumatisme ressenti à plusieurs niveaux, a pu à ce point marquer les « passions françaises » et contribuer à poser les jalons de ce qui a fait la France contemporaine (the making of modern France).
Claire FREDJ
Annick TILLIER, Des criminelles au village. Femmes infanticides en Bretagne, 1825-1865, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001, 448 p.
Il est rare le livre scientifique qui fait abandonner momentanément le roman entamé. L’ouvrage d’Annick Tillier est de ceux-là tant il allie rigueur scientifique et qualité d’écriture. Son étude des infanticides en Bretagne vient combler un vide historiographique sur ce thème et apporte un éclairage nouveau sur les femmes, notamment les femmes seules au village dans la première moitié du xixe siècle. L’auteur s’appuie surtout sur les archives judiciaires de près de 600 meurtres de nouveau-nés définis par le Code pénal comme crime d’infanticide et qui ont été jugés en Bretagne entre 1825 et 1865. Elle étudie non seulement le procès d’infanticide, son déroulement, ses conclusions, mais encore – surtout, serions-nous tentée de dire –, elle cherche à suivre le destin des femmes qui vont devenir crimi-nelles. En effet, ce sont essentiellement des femmes qui sont condamnées car les hommes sont déchargés en vertu de la loi qui interdit la recherche en paternité de toute responsabilité à l’égard de leurs enfants naturels. Or ces derniers sont les premières victimes des infanticides.
Une fois présenté le cadre juridique et procédural des procès, Annick Tillier montre la difficulté de l’interprétation de la définition de l’infanticide : ne suffit-il pas que le corps de l’enfant ait disparu pour que la preuve qu’il est né vivant ne puisse être établie. En effet, selon l’article 300 du Code pénal de 1810 « est qualifié d’infanticide le meurtre d’un enfant nouveau-né ». Dès lors trois conditions doivent être réunies. En premier lieu, la notion de « meurtre » suppose qu’il y ait homicide volontaire or l’appréciation de la volonté de tuer n’est pas toujours évidente. Il est difficile de déterminer si la mort de l’enfant a été naturelle ou encore si elle résulte d’un accident d’autant que les accouchements dont il s’agit sont le plus souvent clandestins et isolés. Pour établir l’homicide, l’accusation doit également prouver que l’enfant a vécu et, en l’absence de témoins, il revient à l’expertise médico-légale de démontrer que l’enfant a respiré. Or la médecine légale en est à ses balbutiements, les résultats d’autopsie sont peu sûrs, aussi les médecins ne sont-ils pas toujours catégoriques dans leurs affirmations. La troisième condition est que la victime soit un nouveau-né : la jurisprudence considère que passé le délai de déclaration de naissance (soit trois jours), il n’y a plus infanticide mais simple meurtre. Aux difficultés de l’application de la législation sur l’infanticide viennent s’ajouter celles qui tiennent à l’instruction. La procédure écrite se réduit à deux ou trois interrogatoires, quelques auditions de témoins et au procès verbal d’autopsie établi par les médecins. Le délai entre la perpétration du crime et la mise en jugement n’excède qu’exceptionnellement six mois.
C’est la découverte du petit cadavre qui déclenche l’instruction. Les fossés, les champs, les buissons, les latrines même sont les principaux lieux où gisent les corps des nouveau-nés parfois atrocement mutilés. Annick Tillier montre que la découverte et la révélation du crime ne sont que rarement fortuites : le plus souvent elles sont le fait de l’entourage des femmes enceintes, surtout les célibataires et les veuves qui les surveillent de près. Lorsque la grossesse de l’une d’entre elles est soupçonnée, elles deviennent les coupables idéales. Alors les bruits, les rumeurs les dénoncent aux magistrats. La découverte du corps affecte en effet la communauté entière : les mères dénoncées et amenées à proximité du cadavre lorsque c’est possible, se voient adresser toute une série de remontrances, voire d’injures, par les curieux attroupés autour du corps et ce d’autant plus que le crime aura été commis dans des conditions violentes. Ce qui semble prouver la sensibilité des témoins à l’état du cadavre et au sort qui a été réservé au bébé.
L’interrogatoire de l’accusée montre la capacité des mères à user de tactiques différentes pour expliquer la mort du nouveau-né, ce qui suggère qu’elles possèdent une connaissance, même partielle, de la difficulté qu’ont les magistrats à prouver le crime et des arguments qui le rendent davantage encore incertain. Ces informations ont donc circulé : les foires, les cabarets sont de ces lieux d’échanges où il est possible d’obtenir des nouvelles de personnes poursuivies par la justice et de connaître le sort qu’elle leur a réservé. Le plus souvent, les femmes tentent de faire admettre qu’elles n’ont pu donner des soins à l’enfant : elles affirment s’être évanouies. L’enfant serait mort faute de soins, il n’y aurait donc pas d’homicide. Si le corps de l’enfant porte trace de violence ou de mutilation, ce qui est loin d’être rare, les femmes prétendent avoir perdu la raison. Enfin l’argument le plus fréquemment utilisé est que le nouveau-né était déjà mort à la naissance. Il n’est pas rare même, note Annick Tillier, qu’après un séjour en prison les femmes reviennent sur leur témoignage. Les archives révèlent que des discussions avec d’autres détenues qui connaissent les rouages de la justice et la difficulté de l’établissement de la preuve en matière d’infanticide sont dans la plupart des cas à l’origine de ce revirement. Cette capacité des villageoises à profiter de la fragilité des preuves, notamment des fai-blesses de l’expertise médico-légale, est particulièrement intéressante, d’autant qu’il s’agit de femmes le plus souvent fragiles et démunies. Sur 581 procès étudiés (dont 55 mettent en scène plusieurs complices), le tiers des femmes accusées appartiennent au monde de la domesticité rurale. Leur situation est précaire, et leurs revenus faibles cumulés à l’absence de spécialisation font que pour ces femmes, surtout les célibataires, la plupart illettrées, l’honneur et la réputation sont indispensables pour avoir ou garder un emploi même médiocre. De là les tentatives pour cacher sa « faute » : le corset qui contraint le ventre, le déni de grossesse, le retrait de la communauté et surtout des lieux de la sociabilité féminine tels le four et le lavoir, ce qui d’ailleurs ne fait qu’accroître le soupçon qui pèse sur elles. L’infanticide est en effet motivé par l’illégitimité : 86,4 % des accusées sont des célibataires. Leur âge moyen est relativement élevé, 28 ans, ce qui laisse penser qu’il s’agit de femmes qui ont été exclues du mariage. Le travail d’Annick Tillier montre également que les mères illégitimes ne sont pas systématiquement mises à l’écart. Si elles élèvent leurs enfants dans des conditions difficiles, elles peuvent bénéficier de la tolérance de la communauté villageoise, à condition de ne rien laisser paraître de leur vie sexuelle. D’autres mères célibataires sont au contraire totalement exclues du groupe villageois, notamment s’il s’agit de nouvelles venues dans le village. Ces observations mériteraient d’être testées dans un autre cadre géographique et sur un plus long terme pour en saisir toutes les facettes.
À l’issue du procès, décrit avec minutie par l’auteur, les peines prononcées contre les femmes montrent la relative mansuétude des jurés. En effet, la peine légale, c’est-à-dire la peine de mort, n’est prononcée que dans 1,89 % des cas, tandis que 38,7 % des accusées sont condamnés aux travaux forcés pour une durée déterminée, et 37,8 % acquittées. Des coupes chronologiques montrent d’ailleurs une tendance croissante à l’indulgence. Plusieurs raisons expliquent les acquittements : la beauté des filles, leur santé mentale parfois fragile qui émeut les jurys ont incontestablement joué. Mais Annick Tillier montre également que le regard porté sur la mère infanticide change peu à peu au cours de la période. Ainsi, au début du siècle, le crime d’une femme déjà mère d’un enfant naturel qui tue son nouveau-né apparaît comme injustifiable puisque l’honneur n’est plus à sauver. En revanche, sous le Second Empire, pour peu que sa situation soit misérable, la femme sera considérée comme malheureuse plutôt que criminelle. Cette observation qui vaut pour les infanticides vaut peut-être plus généralement pour la maternité célibataire qui bénéficie à partir du Second Empire d’une plus grande mansuétude comme le montre le développement des « secours aux filles mères ».
Le travail d’Annick Tillier est donc parti-culièrement remarquable et il est bien difficile ici de résumer toutes les questions qui sont abordées dans le livre. Outre les conclusions qu’elles tirent des archives pour une histoire des femmes célibataires dans la communauté villageoise, elle apporte un éclairage sur l’existence d’une sorte de justice parallèle au village qui légitime le droit de regard du groupe sur les comportements individuels les plus intimes. C’est cette justice communautaire et informelle qui explique l’importance des rumeurs et des bruits dans cette histoire de l’infanticide. Aussi ce travail se trouve-t-il à la croisée d’une histoire des femmes seules et d’une anthropologie historique de la rumeur. Il éclaire également une histoire des sensibi-lités considérées sous l’angle de la perception du nouveau-né et de son corps. Sans doute, les évolutions ou les permanences auraient-elles pu être mises davantage en évidence par une confrontation plus fréquente avec les travaux portant sur l’infanticide au xviiie siècle, notamment la thèse de Didier Riet par ailleurs citée. Mais cette remarque, on l’aura compris, n’enlève rien à la qualité du livre.
Virginie DE LUCA
Anne VERJUS, Le cens de la famille. Les femmes et le vote, 1789-1848, Paris, Belin, 2002, 255 p.
Issu d’une thèse de doctorat
[1], ce livre d’Anne Verjus traite d’un sujet complexe avec d’évidentes qualités didactiques, ne serait-ce que parce que l’auteur part systématiquement d’hypothèses (et d’un questionnement qui n’évite pas les objections) pour entraîner le lecteur dans une démons-tration convaincante.
La question qui traverse l’ouvrage est la suivante : pourquoi les femmes sont-elles exclues du suffrage ? À cette interrogation contemporaine, l’histoire des femmes – qui s’est peu penchée sur la période – a trop souvent pensé l’exclusion comme la cause et la raison d’être de l’exclusion : les hommes, redoutant de partager le pouvoir avec les femmes, se fondent sur la différence des sexes pour interdire l’accès des femmes à la citoyenneté politique. D’entrée Anne Verjus donne le ton en considérant cette théorie comme une « tautologie anhistorique » qui projette la pensée du combat politique de la fin du xixe et du xxe siècles sur les années 1789-1848. Les révolutionnaires ne sont pas inconséquents, affirme-t-elle, et s’ils n’ont pas reconnu aux femmes de droits politiques alors même qu’ils se présentent comme universalistes, c’est bien que la question ne faisait pas débat. C’est donc de ce fait admis, normal, « naturel », qu’Anne Verjus entreprend d’être l’historienne en adoptant une posture intellectuelle ambitieuse voire dangereuse : ambitieuse car elle « pose une question qui ne se pose pas » et étudie cette « exclusion » politique comme une évidence qui ne fait pas problème et qui, à ce titre, n’est presque jamais exprimée tant elle est implicite pour les contemporains. Dange-reuse parce que cette méthode qui vise à faire l’histoire de ce qui est un fait établi, sans débat ni discussion, risque de conduire l’auteur à la sur-interprétation. Anne Verjus est cependant bien consciente des difficultés de l’exercice et se sert elle-même les objections (« pure reconstruction diront les sceptiques »), pour mieux les réfuter par la suite.
L’entreprise hardie qui fait un temps douter le lecteur, met cependant à jour une pensée politique dominante, celle du modèle politique de la famille ou « familia-lisme », qui construit et organise la cité de 1789 à 1848. Ce modèle pense les hommes et les femmes comme époux et épouses rassemblés dans l’unité familiale représentée par son chef naturel, le mari ou père de famille. Ainsi, il n’existe pas d’hommes ni de femmes pensés en tant qu’individus sexués et encore moins d’individus neutres, abstraction pure à laquelle nous sommes parvenus aujourd’hui. La non-inclusion des domestiques dans la cité politique prouve d’ailleurs que la masculinité n’est pas le critère essentiel du droit de suffrage. Femmes, enfants et domestiques sont donc à l’écart parce qu’ils font partie de l’unité familiale qui apparaît comme un modèle politique : celui des traditionalistes, de Louis de Bonald par exemple, pour qui la famille, avec son chef souverain, est à l’image de la monarchie ; comme celui des libéraux, tel Guizot qui imagine que la démocratie existe dans la famille par la discussion constante et la prise en considération par le mari de l’avis de sa femme. Dès lors pourquoi celle-ci devrait-elle voter ? Traditionalistes et libéraux se retrouvent donc pour considérer que la famille est à l’image de la cité, à moins que ce ne soit le contraire. La logique de l’individualisme engendré par la Révolution (qu’Anne Verjus n’entend heureusement pas nier mais nuancer) n’est donc pas allée jusqu’au bout : établir l’égalité dans la famille, en plus de briser l’autorité du mari ou du père, eût compromis la notion même d’autorité dans la société.
Après une première partie centrée sur la philosophie politique où elle pose sa théorie du familialisme comme modèle de la cité, Anne Verjus entreprend de démontrer son propos dans une seconde partie qui éclaire le fonctionnement du régime censitaire. On imagine cette plongée dans le calcul du cens électoral comme rébarbative et dénuée d’intérêt, mais c’est lourdement se tromper et ignorer la complexité d’un système qui repose bel et bien sur l’entité familiale. En effet, c’est la richesse familiale dans son ensemble qui est prise en considération pour conférer le droit de suffrage au citoyen, c’est-à-dire que l’on compte les contributions des parents, des enfants, des veuves, des beaux-parents, des gendres, etc. Pourquoi cet amalgame ? Tout simplement, explique Anne Verjus, parce que la famille est censée représenter une communauté harmonieuse d’intérêts. En tout cas, force est de constater qu’elle fonctionne comme catégorie implicite de pensée politique.
Ce modèle du familialisme, justement, prend fin en 1848 où le suffrage radicalement universel élargit la communauté politique à tous les hommes (même les soldats, les indigents et les domestiques). Il s’agit là d’un réel bouleversement car le suffrage se virilise en appartenant désormais aux seuls hommes et en excluant les femmes en tant que femmes. De la hiérarchie naturelle inscrite dans l’ordre familial on passe à une hiérarchie sexuée reposant sur la différence des sexes, le familialisme cède la place au sexualisme en quelque sorte. Les féministes de la Seconde République qui réclament alors le droit de vote prennent d’ailleurs acte de cette évolution en exigeant ce droit au titre de mère, au nom de leurs enfants et d’intérêts que les hommes sont incapables de représenter : elles sanctionnent par là, elles aussi, la différence des sexes. Enfin, « scorie du familialisme », on voit apparaître une revendication marginale qui vise à encadrer le suffrage universel en attribuant au père de famille autant de voix qu’il a d’enfants. Ce « suffrage universel familial » marque cependant la fin définitive du familialisme car, en voulant représenter femmes et enfants, il dénombre les membres de la famille et les reconnaît comme individus. La famille comme unité politique est bien morte. C’est sur ce dernier point que la démonstration d’Anne Verjus n’emporte pas tout à fait la conviction : les projets de suffrage familial sur lesquels s’appuie l’auteur sont peu nombreux et reposent effectivement sur une conception individualiste, mais par la suite, sous la Troisième République, il n’en sera pas toujours ainsi. Certains auteurs et parlementaires réclameront en effet un vote supplémentaire du chef de famille au nom de l’entité familiale, et non en fonction de la représentation des individus composant la famille. Mais il serait bien injuste d’aborder la critique de