2003
Annales de démographie historique
Dénombrer les nationalités en Prusse au xixe siècle : entre pratique d’administration locale et connaissance statistique de la population
Morgane Labbé
CRH-EHESS
En Prusse, dès le début du xixe siècle, les registres de population relevèrent la langue des habitants. Réalisés dans les régions orientales de la Prusse où la part de la population non allemande, surtout polonaise, était importante, ces premiers relevés, variés en raison des critères employés, étaient réalisés par les administrations locales. Ils répondaient à des finalités pratiques liées aux affaires scolaires et ecclésiastiques, puis furent utilisés pour mesurer la réussite de la politique de germanisation. Ces catégories linguistiques étaient cependant utilisées à l’écart de l’idée de conscience nationale, même si à cette époque le concept de nationalité, dans la pensée politique et philosophique allemande accordait à la langue un rôle primordial dans sa formation. À partir des années 1860, ces relevés furent réalisés dans le cadre des recensements de la population confiés au Bureau prussien de statistique. Avec ce transfert, l’enregistrement de la langue se généralisa, les critères et catégories furent uniformisés et stabilisés dans des questions répétées aux recensements successifs. À rebours d’une histoire qui serait une mise en récit d’une rationalisation croissante, continue et cumulative de cette statistique administrative, cet article envisage l’histoire des différentes méthodes d’enregistrement de la nationalité comme celles de compromis successifs, issus de négociations sans cesse reconduites, entre le Bureau prussien de statistique et des administrations locales. Ainsi, à la veille de la Première Guerre mondiale, après un siècle d’enregistrement des caractères linguistiques et nationaux des habitants de la Prusse, les questions, les critères et les catégories, qui s’agençaient si bien dans le questionnaire ou les tableaux, résultaient d’accords, parfois discutés jusque dans les détails, avec les autorités locales. Derrière cette apparente uniformité se trouvaient des demandes distinctes, qui étaient fortement liées aux échelles des usages – politique de germanisation pour les autorités locales, connaissance des composantes et origines nationales de la population pour le Bureau de statistique.
In Prussia at the beginning of the xixth century, population registers contained information about the language of inhabitants. These registers, set-up in eastern regions of Prussia where the percentage of the non-German population, especially Polish, was high, and varying in function of criteria, were established by local administrations. They served to achieve practical goals linked to education and ecclesiastic issues, and were then used to measure the success of Germanization policies. However, linguistic categories were not employed with the idea of national consciousness in mind, even at a time when the concept of nationality in German political and philosophical thought attributed to language a primary role in formation. From 1860 on, these registers were established within the framework of the population census for the Prussian Bureau of Statistics. With this transfer, the registration of one’s language became generalized, and criteria and categories were uniformized and stabilized, using the same questions at each census. Contrary to a historical narrative which highlights a continuous, cumulative and increasing rationalization of this administrative statistical gathering, this article proposes to envision the history of different methods of registering nationality, and underlines successive compromises resulting from ongoing negotiations between the Prussian Bureau of Statistics and local administrations. Consequently, at the end of World War I, following a century of registering linguistic and national characteristics of Prussian inhabitants, questions, criteria, and categories which fitted so well into the questionnaire or tables Thus, just before World War I, following a century of registering linguistic and national characteristics of Prussian inhabitants, questions, criteria, and categories were well distributed within the questionnaire wherein tables were agreed upon, the latter often discussed in great detail with local authorities. Behind this apparent uniformity one may find distinct demands that were strongly linked to objectives - Germanization policies for local authorities, knowledge of national components and origins of the population for the Statistics Bureau.
En juillet 1848, alors que l’Assemblée nationale allemande discutait de la division du Grand-Duché de Posnanie, en une partie allemande intégrée à l’Allemagne, et une partie polonaise autonome, les députés polonais, qui avaient espéré en mars 1848 que le mouvement national allemand soutiendrait le rétablissement de l’ancien État polonais partagé en 1815, cherchaient en un ultime effort à démontrer comme injustifiée cette décision qui s’appuyait sur la prépondérance numérique de chacune des deux nationalités : « On a dit qu’il y aurait 500 000, plus tard même 600 000 Allemands dans le Grand-Duché de Posnanie, dont le droit ne pourrait pas être floué. Nous contestons cependant de la manière la plus résolue l’exactitude de ces chiffres, qui s’appuient sur des listes qui sont établies par des employés dont le plus grand mérite réside dans la germanisation de la province et dont l’intérêt exige de prouver au moins sur le papier l’augmentation de la population allemande
[1]. »
Dans une séance suivante, en réponse aux objections d’un député polonais sur les rapports numériques entre les deux nationalités, un député allemand avançait d’autres chiffres, dont il garantissait justement la validité par l’origine officielle : « Dans la commission ont été déposées les notices officielles (
amtliche Notizen) de l’année 1843 sur les rapports de la population dans les différents cercles (
kreis) lesquelles notices sont publiées dans l’annuaire statistique de Beck. […] Ce sont des chiffres qui ont été établis officiellement en 1843, c’est-à-dire à un moment où le gouvernement n’était pas moins hostile aux Polonais et pouvait avoir les motifs les plus étrangers à accepter des notices incorrectes
[2]. »
Qu’au milieu du
xixe siècle les nombres servent d’arguments dans des débats politiques ne devrait pas nous étonner, étant donné l’ancienneté du bureau prussien de statistique fondé en 1805. Mais, à cette date, le bureau avait peu d’influence sur ces chiffres. Ils provenaient des registres de population tenus par les administrations locales et pour lesquels les consignes officielles laissaient aussi place aux initiatives locales des autorités administratives. Les intérêts qui les motivaient (en l’occurrence, pour les relevés sur la langue, la mesure de la germanisation de la population polonaise) jetaient un doute sur la fiabilité des statistiques ainsi produites, même si le cadre officiel des relevés servait d’autorité en la matière. À partir de 1860, les statistiques furent recueillies par les recensements de population dont la réalisation était confiée au Bureau prussien de statistique de Berlin. Comme le soulignait un statisticien, il ne suffisait plus que les données fussent officielles pour qu’elles soient justes, il convenait désormais qu’elles reçoivent le cachet d’une autre autorité, le bureau de statistique et ses méthodes d’enquête. Ces transferts et redéfinition de l’autorité comme preuve de la fiabilité des chiffres, n’empêchèrent pas qu’un demi-siècle plus tard, à la veille de la Première Guerre mondiale, deux universitaires allemands s’opposent à leur tour sur l’influence des autorités locales, cette fois dans le recueil des réponses au recensement de la population. L’un les suspectait d’influencer les réponses en leur faveur : « Comme aujourd’hui les enquêteurs sont en grande partie des instituteurs, les intérêts de corps entrent en jeu. Ainsi un accroissement des “Allemands” ou des “Bilingues” au prix des “Polonais” apparaît comme la réussite de la germanisation de l’école allemande » (Bernhard, 1914, 18). L’autre le désapprouvait en arguant du contraire : « Il ne serait pas très intelligent de la part des autorités d’agir ainsi. Elles brusqueraient seulement les enseignants, et se trouveraient partager leur faute, s’ils devaient être retirés du recensement. » (Mitscherlich, 1914, 307). Ils s’accordaient toutefois sur un point, la neutralité et la probité du Bureau prussien de statistique chargé des recensements : « Le Bureau de statistique à Berlin reste donc la seule instance objective » (Bernhard, 1914, 18). Mais celle-ci dépendait encore des autorités locales qui avaient en charge l’organisation sur place du recensement, et auxquelles il incombait aussi de vérifier les réponses. C’est cette intervention qui était dénoncée par l’un des deux universitaires. Comme la plupart des représentants de la statistique officielle, celui-ci se représentait vraisemblablement l’histoire des recensements et des enquêtes statistiques comme celle d’une amélioration continue de leur méthode
[3]– standardisation des critères, régularité des relevés, centralisation des résultats, etc. –, et ce progrès, incarné et garanti par une institution spécifique, le Bureau de statistique. Loin de vouloir trancher entre ces interminables et récurrentes disputes sur la fiabilité des statistiques nationales, nous nous intéresserons ici à comprendre leur arrière-plan, c’est à dire le processus de différenciation qui se produit au sein de l’administration prussienne au
xixe siècle. C’est dans le cadre de ce procès qu’émergent et se forment des instances comme le Bureau de statistique, qui revendiquèrent face aux autres administrations la scientificité de leurs règles pour la collecte des données et la production des informations chiffrées, règles certifiant l’exactitude et la fiabilité des chiffres, et ceci en référence à deux lieux où elles étaient légitimement énoncées, les Congrès internationaux de statistique (Brian, 1989) et les universités
[4].
Dans ces histoires nationales de la statistique officielle (Desrosières, 2000), la vision d’un progrès continu et cumulatif articulé autour de l’institution du bureau, ne laisse plus de place aux administrations locales, jadis en charge des registres et relevés dans la population, si ce n’est pour les envisager comme des pouvoirs rivaux qu’on suspecte continuellement d’intentions déloyales envers les résultats du recensement. La recherche que l’on présente ici à partir des statistiques de langues et des nationalités montre que les liens ininterrompus entre le bureau prussien de statistique et les autorités provinciales, s’ils semblaient d’abord fonctionnels – la conduite sur place du recensement –, recouvraient aussi des relations contractuelles. Aux désaccords causés par les attentes et intérêts divergents autour des statistiques linguistiques, pouvaient se substituer des négociations autour du questionnaire conduisant à des modifications. On peut trouver deux grandes raisons à cela. D’une part la conception positiviste de la statistique : la recherche de la meilleure adéquation à la réalité supposait des essais, et les autorités locales étaient des relais indispensables dans ces mises à l’épreuve de la grille d’observation ou de collecte. D’autre part, la conception politique du recensement, grande opération de l’État qui instituait un collectif à travers la participation
[5] du plus grand nombre. Cet esprit insufflé aux administrateurs prussiens du
xixe siècle, dans un État qui faisait encore vaciller les espoirs démocratiques, dictait au Bureau de statistique à la fois des stratégies de publicité sur ses activités, et de consensus avec ses partenaires.
La statistique des nationalités comme pratique d’administration locale
Avec l’extension de son territoire entérinée par le Congrès de Vienne en 1815, l’État prussien acquérait dans ses confins orientaux et septentrionaux des régions où la part de la population allemande était mise en balance par la présence de minorités polonaise, danoise, lituanienne, tchèque, pour ne citer que les plus importantes. Dans ces quatre territoires – le grand duché de Posnanie, acquis par la Prusse au partage de la Pologne en 1795, la Prusse occidentale, la Prusse orientale et la Silésie, incorporés plus anciennement –, selon les districts, la population non allemande y représentait entre un tiers et deux tiers de la population totale.
Dans les débats au parlement de Francfort en 1848 sur le statut de la Posnanie, le principe des nationalités qui était constamment invoqué, recevait déjà une traduction quantitative en prenant comme critère les rapports numériques entre Allemands et Polonais. Il semble que ce soit surtout une transposition progressive et approximative des expressions en usage dans les traités internationaux qui se référaient à des territoires « majoritairement allemands ou polonais », formulation déjà utilisée au Congrès de Vienne. Les chiffres sur les nationalités, allemandes ou polonaises, qui servaient d’arguments dans ces discussions, ne renvoyaient pas encore, comme à la fin du siècle aux entités nationales dont ils mesureront alors la « vitalité » de la reproduction, mais à des groupes juridiquement puis administrativement définis, comme le prouvent les expressions qui reprennent littéralement les formules administratives de « langue parlée ». C’est à l’écart de l’idée de conscience nationale ou de celle de minorités ethniques, mais dans une logique proprement administrative, qu’apparaissent au début du xixe siècle dans ces régions, les premières mentions dans les registres de population, de la langue et de la religion des habitants. Ces registres ou listes des habitants (Einwohnerliste ou Urliste) étaient tenus par les autorités locales qui en assuraient la mise à jour mais disposaient aussi d’une certaine autonomie dans les renseignements consignés, laquelle faisait écho à leur pouvoir administratif. Ainsi les relevés de la langue, les critères employés, les publications des données dépendaient durant toute la première moitié du xixe siècle, c’est-à-dire jusqu’à ce que le Bureau de statistique ait en charge les dénombrements de la population, de la volonté des autorités locales. Ils présentaient par conséquent une certaine diversité, elle-même reflet de la variété des intérêts politiques locaux et des réponses administratives apportées.
Les premiers enregistrements de la langue des habitants apparurent en Prusse orientale au début du
xixe siècle, dès 1825 à Königsberg et en Haute-Silésie dans la ville d’Oppeln
[6]. Dans les années 1830, elle était aussi mentionnée dans les registres de districts de la Posnanie et de la Prusse occidentale. Les rubriques réservées au relevé ou au décompte distinguaient les locuteurs selon que chacun « est capable de parler allemand », ou au contraire « ne peut pas parler allemand » ou encore « est seulement en mesure de parler la langue polonaise ». Elles renvoyaient parfois à des contextes particuliers d’emploi de la langue – l’école ou l’Église –, dans ce dernier cas, fréquent dans les premiers relevés prussiens, on indiquait simplement : « Langue à l’Église ». À partir de ces relevés, les administrations régionales produisirent dans les années 1840-50 avec une régularité croissante des statistiques linguistiques, et tendaient à adopter le même critère de la langue parlée en distinguant simplement : « parlant allemand », « parlant polonais » ou bien « parlant une langue étrangère », ou « personnes ne parlant pas allemand ». Dans certains districts, comme ceux par exemple de Danzig à partir de 1837, de Posen à partir de 1840, de Breslau en 1855, un décompte spécial était fait des « Bilingues » (
Zweisprachig).
Ces premiers enregistrements nous montrent que la connaissance du nombre d’habitants selon la langue répondait d’abord à des besoins d’efficacité dans la gestion des affaires publiques (et participaient aux plans de consolidation et d’amélioration de l’administration prussienne). C’est la langue comme moyen de communication dans les affaires publiques qui importait, de même qu’au siècle précédent les États décidaient d’instituer, ici l’allemand, là le français, comme langue officielle. Les individus étaient qualifiés par leur compétence ou performance dans une langue ou une autre, avec des finalités pratiques. Pour des raisons politiques, en Posnanie notamment, qui, après le soulèvement polonais de 1830, passa sous l’autorité d’un nouveau Président de région, Flottwell, résolu à mener une politique de « germanisation » de la population, l’allemand vint à prendre un caractère officiel exclusif. Des mesures restrictives furent prises contre l’emploi du polonais qui fut exclu de l’enseignement scolaire. Les statistiques linguistiques reçurent un nouvel usage : elles servirent désormais à évaluer l’efficacité de cette politique. Cette « germanisation » s’inscrivait toutefois dans une politique de renforcement de l’État qui visait à assimiler la population polonaise et à briser sa résistance politique alors que le souvenir de la disparition récente de l’État polonais continuait à alimenter sa ferveur patriotique. La distinction entre la politique prussienne qui était fondamentalement étatique et, à partir de 1871, la politique du nouvel État national allemand avec ses nouvelles exigences nationales envers les citoyens du Reich, a été soulignée et parfaitement étudiée par l’historiographie allemande et anglo-saxonne
[7]. Cependant l’absence d’enjeu national associé à l’intégration politique, n’excluait pas les manifestations de mépris ou d’arrogance de la part de l’administration prussienne, qui, assurée de la supériorité de la « civilisation » germanique, jugeait nécessaire de l’imposer auprès des minorités non allemandes réfractaires à son attrait.
L’impact du Bureau prussien de statistique
Ces statistiques linguistiques locales ne recevaient pas forcément l’assentiment du Bureau prussien de statistique. Si le premier directeur, Hoffmann, considérait l’information utile pour les provinces orientales, son successeur, Dieterici, y était hostile : « Elles causeraient seulement du désordre », déclarait-il. Mais le Bureau n’avait pas à cette date d’influence sur les usages administratifs locaux. Le changement se produisit à la suite de l’essor que connut le Bureau prussien de statistique avec l’arrivée en 1860 d’un nouveau directeur, Ernst Engel. Celui-ci ambitionnait de donner au Bureau prussien les contours d’une statistique administrative rénovée et investie d’un rôle moteur dans la conduite de l’État, comme le proclamaient les nouveaux congrès internationaux de statistiques sous l’impulsion de Quetelet. Mise en place de recensements généraux de la population organisés conformément à des règles méthodologiques définies, création d’une commission centrale de statistique, publications accrues dans le cadre notamment de la nouvelle revue de statistique du Bureau, organisation d’un séminaire de statistique, toutes ces initiatives constituèrent autant d’événements
[8] marquant la rupture avec la période précédente. Pourtant Engel se heurta très vite à l’hostilité des administrations ministérielles et des autorités régionales, car les plans du Bureau menaçaient leurs prérogatives et leur autonomie en matière d’enregistrement statistique. Ainsi le projet d’un recensement de la population, exhaustif, basé sur des questionnaires recueillant des déclarations individuelles ne parvint pas à être réalisé avant 1890.
Si les méthodes d’enquête changèrent peu, le Bureau, doté de davantage d’autorité et de moyens matériels, put uniformiser les questions et les critères d’enregistrement, et encourager la généralisation des relevés. Au dénombrement de 1858, la « langue familiale » (
Familiensprache), définie comme la langue parlée dans la famille, s’imposa comme le seul critère. Mais c’est à celui de 1861, pour la première fois à l’échelle de la Prusse, que la question fut introduite dans les feuilles d’enregistrement de la population. Seule la langue du chef de ménage était relevée, et la population militaire était, malgré les efforts de Engel, toujours exclue du dénombrement
[9]. Celui-ci exprima d’ailleurs son opinion sur ces restrictions méthodologiques dans le volume présentant les résultats du recensement ; dans l’introduction il écrivait à ce propos : « L’enregistrement de la population se produit encore en Prusse sur le principe du dit « fichier des habitants » (
Urliste) sans la participation active de la population. Le fichier n’est ni une fiche de ménage ou d’habitation, mais une liste locale, que remplissent les employés chargés du recensement […]. Il serait ici trop long de décrire les inconvénients de [cette] vieille méthode face à l’autodéclaration (
Selbstzählung) [dont] la valeur pratique et scientifique est reconnue dans presque tous les pays d’Europe. Même s’il reste en Prusse encore beaucoup d’obstacles à briser, il ne faut pas considérer comme superflu, à la place du préjugé officiel, le fait que le niveau d’éducation de la population de notre patrie n’est pas si arriéré, que l’on ne puisse parler de résultats fiables fournis au moyen de la méthode de l’auto-déclaration. » (
Preußische Statistik, 1864, 4).
Les résultats, publiés en 1864, étaient présentés dans un seul petit tableau sous le titre, Différences linguistiques (Sprachverschiedenheit). Il donnait dans les différentes provinces de la Prusse la distribution des familles dans sept catégories linguistiques – allemand, polonais-mazurien-cachoube, wende, bohême-morave, lituanien, curisch, wallon –, les effectifs de population étant obtenus en multipliant le nombre de familles par la taille des ménages recensés. Ces catégories linguistiques reprenaient les distinctions et les dénominations présentes dans les travaux des philologues et des géographes. De ce point de vue, le Bureau prussien de statistique n’apparaît pas comme une institution innovatrice, ou qui informerait la réalité à des fins politiques. Il restait fidèle au projet de la traditionnelle statistique allemande, fondamentalement descriptive, dont il accentuait la vocation à quantifier une réalité qu’il prétendait mesurer le plus objectivement possible. La statistique partageait ici le point de vue réaliste des autres savoirs empiriques, la géographie notamment, avec lesquels elle fut d’ailleurs longtemps liée dans les pays germaniques (Lindenfeld, 1997), et qui consistait, une fois postulée que le monde existe, à se donner comme ambition savante, de parvenir à le décrire le plus justement possible. Pour recueillir des informations fiables, vérifier leur exactitude, la statistique proposait un ensemble de règles. En cette seconde moitié du xixe siècle, alors que les revendications disciplinaires accentuaient les délimitations des savoirs, les statisticiens, qu’ils travaillent dans les bureaux ou enseignent à l’université, énonçaient les limites de leur savoir : pour Engel, la tâche (Aufgabe) de la statistique s’arrêtait avec l’agencement des données qui étaient transmises à l’économie publique (Nationalökonomie) qui avait la charge de les analyser. Elle ne prétendait pas davantage donner des définitions propres aux phénomènes (Erscheinung) mesurés, ou à leurs caractéristiques, celles-ci étaient empruntées aux autres savoirs, dont l’autorité garantie en la matière, lui était aussi transmise. Ainsi la statistique linguistique, une fois du ressort du bureau, s’aligna-t-elle scrupuleusement sur les classifications philologiques en cours. Les distinctions des langues, le regroupement des dialectes ne répondaient pas encore comme à la fin du siècle à des fins politiques. C’est le cas notamment des langues des petites populations mazuriennes et cachoubes, situées au nord de la Prusse orientale et occidentale, qui étaient considérées comme des dialectes proches du polonais. Dans le tableau présentant leurs effectifs, ces trois langues sont regroupées. Quand plus tard les chiffres seront au cœur des enjeux nationalistes, les autorités prussiennes les feront dénombrer dans des catégories séparées, ce qui aura comme effet attendu de réduire les effectifs des Polonais. Ce ne sera pas l’abandon de cette vision positiviste et instrumentale de la statistique, mais plutôt l’idée qu’elle contribue à instituer politiquement la réalité, donc d’un pouvoir, qui dominera durant cette période ultérieure.
Le point de vue étatique, qui vient d’être présenté, sous-tendait encore au milieu du
xixe siècle la représentation des différences nationales qu’avait le Bureau de statistique, relais de cette administration prussienne. Il se trouve particulièrement bien étayé dans un article paru en 1860 dans la Revue prussienne de statistique sous le titre,
Les différences linguistiques des habitants de l’État prussien, selon les enquêtes des Gouvernements en décembre 1858
[10]. Dans cet article, le Bureau
[11] exploitait et commentait les résultats du dénombrement précédent de 1858 à partir des mêmes catégories linguistiques que celui de 1861. L’article commence par une longue introduction qui présente la question des différences nationales et linguistiques comme une affaire d’État : « Dans aucun des plus grands États européens, la langue qui est utilisée dans les affaires publiques, devant les autorités les plus élevées, n’est la langue maternelle de tous les habitants », pour ajouter que même les États dont les territoires sont délimités depuis longtemps « comprennent à côté de la nation dominante de nombreuses souches nationales (
Volksstämme), qui sont fortement marquées par des coutumes distinctes, et se caractérisent par la langue ». Le Bureau poursuit alors : « L’État prussien n’est pas seulement allemand par la grande majorité de ses habitants, mais aussi son gouvernement est fondamentalement allemand ». Puis il énonce toutes les institutions, du conseil d’État (
Staatsrath) aux universités, dans lesquelles la langue allemande est en vigueur. De ces conditions, il en déduit qu’« il n’existe pas de lieux de quelque importance dans l’État prussien où on n’a pas au moins connaissance de la langue allemande ». Mais à partir de ce constat, deux situations sont distinguées, et cela sans qu’elles soient rapportées à des cas concrets, ceux-ci étant décrits dans la partie suivante. Dans la première situation, la langue étrangère recule avec la connaissance de l’allemand dont les progrès se modèlent sur diverses caractéristiques sociales, elle persiste dans les campagnes, davantage chez les femmes, etc. Dans la seconde situation, « la langue maternelle non allemande domine, au point d’être encore la langue familiale des classes supérieures. Et il en découle que l’allemand est aussi peu fréquemment parlé chez les personnes éduquées, bien qu’elles le comprennent parfaitement, qu’elles sachent parfaitement le parler et l’écrire ». Si ce cas concernait principalement les Polonais de Posnanie, dont la langue se maintenait grâce à la vitalité de leurs activités culturelles (Serrier, 2002), et ceci malgré la répression des autorités prussiennes, rien dans l’article ne les désigne directement. Celui-ci présente une structure très différenciée avec une première partie qui décrit l’État prussien dans les termes d’une constitution générale, et une seconde partie au contraire entièrement consacrée aux faits empiriques. Le commentaire est très similaire aux descriptions topographiques et historiques de la statistique du début du
xixe siècle, héritière de la tradition descriptive et tabellaire du siècle précédent, et qui s’intéressait dans les mêmes termes à l’étude « des rapports géographiques et historiques dans [une] vue d’ensemble présentant les rapports linguistiques non allemands dans la vie du peuple de l’État prussien ». Chaque langue ou nationalité est décrite suivant un schéma fixe : un paragraphe historique rend compte de sa présence sur le territoire prussien, c’est-à-dire souvent dans les termes d’une histoire des migrations et du peuplement, puis suit un long énoncé des lieux, situés les uns par rapport aux autres, dessinant au fur et à mesure de la lecture la carte de la distribution des langues : « À la Poméranie appartiennent les
kreis de Schlochau et Behrend situés le long de la frontière poméranienne. Au nord s’y adjoignent les
kreis de Karthaus et Neustadt. À l’est de Schlochau se trouvent les
kreis de Stargardt et Konitz… »
Les données statistiques correspondant à ces circonscriptions n’étaient pas insérées dans le texte, mais présentées dans un tableau distinct, introduit par une phrase du type : « Selon les données du gouvernement de Marienwerder et de Danzig, on trouvait à la fin de l’année 1858 parmi les habitants dénombrés… »
Si, dans cet article, il n’est pas encore question d’État national, et encore moins de souveraineté nationale aux accents perçus comme trop révolutionnaires, on peut déjà saisir dans ces déclarations successives sur les rapports entre l’État et la langue, des enchaînements d’éléments qui composeront dans la deuxième moitié de cette décennie 1860 achevée par la fondation du Reich, un discours national. En outre, alors que la Prusse et l’Autriche étaient devenues deux puissances rivales pour la suprématie au sein de la Confédération allemande, la Prusse multipliait les preuves d’une vocation dirigeante fondée sur son homogénéité nationale. L’article se termine ainsi par une comparaison avec l’Autriche, et le Bureau prussien de statistique se réservant comme il convenait le travail de l’établissement des faits à l’écart de toute conclusion, déclare dans une dernière phrase : « Les Allemands représentent 21,6 % de la population en Autriche, mais 86,47 % en Prusse ».
La langue critère de la nationalité
Même si ces premiers relevés linguistiques s’inscrivent dans une logique essentiellement administrative et étatique encore bien distinguable des projets nationalistes, et qu’en conséquence ils s’intéressent à des situations de fait la langue qui est effectivement parlée, et surtout la progression de l’allemand dans la population non germanophone, l’identification de la langue et de la nationalité n’en est pas moins présente. Elle dominait tout un courant de pensée politique et philosophique sur la nation allemande depuis Fichte et Arndt, mais s’appuyait aussi sur une école philologique brillante, dont on retrouve l’influence dans les schémas classificatoires distinguant langues, souches linguistiques et dialectes, qui étayent les tableaux statistiques et les cartes géographiques des travaux universitaires allemands de ce siècle. Pour les statisticiens allemands, comme Engel, « [la langue] est jusqu’à un degré certain équivalente avec la nationalité (Nationalität) ». Cette équivalence et la relative unanimité dont elle bénéficiait expliqueraient la précocité des relevés linguistiques de la population. En effet, tandis que la nationalité restera un concept labile sujet à la diversité des définitions idéologiques et politiques, la langue présentera les qualités requises d’un critère stable et opérationnel. Pourtant les statisticiens européens débattront longtemps de ce critère, s’interrogeant pour savoir s’il suffit à saisir la nationalité – comme le contesteront les statisticiens autrichiens –, et s’il est fiable. Et finalement cette stabilité n’empêchera pas les statisticiens d’être aux prises avec les mêmes apories qu’en discutant de la définition de la nationalité : l’impossible objectivation d’un caractère qui s’avère tout autant contextuel et relationnel.
Un statisticien prussien, Richard Böckh, joua un rôle central dans l’institutionnalisation de la statistique des nationalités. Fils du célèbre philologue August Böckh, probablement fut-il par cette filiation intéressé et sensibilisé à l’étude des langues, puis conduit à se pencher sur leurs implications nationales à travers son expérience des événements de 1848 qui tournaient autour de la construction d’un État national allemand. Il s’engagea cependant vers des études de droit et de sciences de l’État (Staatswissenschaft), discipline dans laquelle était également enseignée la statistique (Lindenfeld, 1997). Recruté en 1861 par le Bureau prussien de statistique, il présentait tous les caractères de la nouvelle génération de statisticiens de cette seconde moitié du xixe siècle, qui menèrent avec succès leur carrière administrative et universitaire. À partir de 1875, il dirigea le Bureau de statistique de la ville de Berlin, tout en occupant un poste de professeur à l’université de la capitale à partir de 1881.
Parmi les statisticiens allemands, Böckh a acquis une notoriété comparable à celle de Wilhelm Lexis par ses travaux démographiques – des innovations techniques apportées à la construction de tables de mortalité ou d’indices de fécondité (Böckh, 1866, 1869). C’est aussi à la tête du Bureau de Berlin où il se consacra à l’amélioration du système d’enregistrement statistique de la ville, et fit paraître des annuaires statistiques considérés parmi les plus complets, qu’il consolida sa réputation. Enfin à l’échelle internationale, ses activités furent nombreuses : il fut notamment l’un des fondateurs de l’Institut International de Statistique. Parallèlement à ces travaux, il travailla à la mise en place d’une statistique des nationalités, qu’il entendait promouvoir à partir de son enregistrement dans les recensements et du critère exclusif de la langue maternelle. Dans un long article qui parut en 1866 sous le titre, L’importance statistique de la langue nationale comme caractère de la nationalité, il développa longuement ses arguments en faveur de ce critère linguistique. En 1869 il publia un ouvrage, Du chiffre de la nation allemande et de son territoire linguistique dans les États européens, (Böckh, 1866, 1869), dans lequel il défendait de nouveau le relevé de la nationalité puis s’efforçait à partir de toutes les sources disponibles d’évaluer la population allemande, en particulier les minorités vivant dans les autres États. Son engagement indéfectible pour la constitution d’un État national allemand et la défense des minorités allemandes l’amenèrent aussi à écrire dans des revues nationalistes comme Deutsche Erde ou Edda, et à tenir pendant plusieurs années la présidence de l’association des écoles allemandes pour le maintien de la germanité à l’étranger (Allgemeines Deutsches Schulverein zur Erhaltung des Deutschtums im Ausland, VDA). En raison de son engagement politique, il est donc difficile de situer ses travaux sur les nationalités dans sa carrière de statisticien-administrateur. S’il s’est trouvé impliqué dans des projets qui propagèrent un nationalisme devenu à la fin du xixe siècle radical et offensif, il resta, comme l’ont montré des travaux consacrés à l’association VDA (Weidenfeller, 1976), attaché à la tradition libérale du nationalisme du début du siècle et qui s’était exprimée dans les mouvements de 1848. C’était toutefois au moyen d’une politique habile qu’associations et entreprises éditoriales parvenaient à attirer des personnalités universitaires dont le libéralisme authentique servait à cautionner le radicalisme politique de leurs desseins nationaux, et Böckh en faisait partie. Il reste que son travail statistique n’était pas marginal ; sur ce thème il devint une référence citée par les statisticiens d’autres pays et influença les recommandations du Congrès international de statistique qui en 1876 à Saint- Pétersbourg se prononça pour le relevé de la langue maternelle comme critère de la nationalité (Blum, Gousseff, 1997 ; Labbé, 1997). Enfin les recensements prussiens et allemands adoptèrent tous ce critère.
À qui étaient par conséquent destinées ces publications dans lesquelles l’auteur exprimait avec une certaine ferveur ses revendications ? On constate qu’elles parurent alors que le Bureau avait cessé de relever la langue dans les recensements. En effet, après le recensement de 1861, ce fut seulement lors de celui de 1890 qu’elle fut de nouveau enregistrée. Aucun motif n’est signalé par les statisticiens à ce sujet. En 1871, la Commission centrale de statistique, instance créée pour coordonner les besoins et les pratiques des grandes administrations, avait pourtant proposé de rendre obligatoire dans le recensement le relevé de la langue maternelle comme critère de la nationalité. Mais la proposition ne fut pas retenue, puisque ni au recensement de 1871, ni à celui de 1880 où elle fut de nouveau prévue, elle ne fut enregistrée. Ce retrait fut certainement motivé par des raisons politiques, puisqu’il correspond à une période précise, qui commence avec la création du Reich et la nomination de Bismarck à la tête d’un gouvernement qui multipliera désormais les mesures contre l’emploi et l’enseignement du polonais, et s’achève avec son départ. On aurait pu penser que les autorités soutiendraient au contraire ces enquêtes statistiques pour diriger et évaluer leur politique. En réalité, ces informations pouvaient encore être consignées dans les registres des administrations locales, et suivant une pratique ancienne, être transmises à l’État sans être publiquement diffusées. Bien qu’aucun texte ne documente cette période, on est tenté de voir s’exprimer là une méfiance envers le Bureau de statistique et l’esprit trop réformiste de ses membres, mêlées de crainte envers une expertise jugée menaçante par les revendications d’autonomie qu’elle pouvait fonder.
Ce n’est d’ailleurs qu’en 1890, que la méthode des recensements, tant préconisée par Engel, qui s’appuyait sur le bulletin individuel, l’autodéclaration, et l’exhaustivité, est appliquée pour la première fois. Ce n’est pas une coïncidence : derrière les revendications de Böckh et les ambitions de Engel il y avait en réalité une même vision de la statistique et de la mission du Bureau. En effet, Böckh était loin de promouvoir n’importe quel relevé de la nationalité, il ne reconnaissait que celui réalisé au moyen d’une question sur la langue maternelle, qui devait être posée dans le cadre d’un recensement de population réalisé selon la méthode prônée par Engel. Il ne s’agissait donc pas simplement de fournir des chiffres sur les nationalités, ceux-ci étant déjà produits par diverses administrations locales, mais aussi scolaires, voire militaires, mais d’établir une statistique selon des règles définies, sensées garantir fiabilité et validité des résultats. D’ailleurs, reprenant les termes d’Engel, il se référait plus volontiers à la statistique méthodique (die methodische Statistik) ou bien à la science statistique (statistische Wissenschaft). Les publications de Böckh visaient alors un double objectif : démontrer d’une part que la langue nationale (Volkssprache) ou langue maternelle est le critère le plus fiable de la nationalité, et que d’autre part, le recensement est la seule méthode pour la connaître. Les deux objectifs étaient évidemment liés, comme on va le montrer.
Suivant une tradition de la pensée allemande, Böckh part du postulat que la nationalité s’exprime d’abord dans la langue et que la conscience de la langue commune lie les membres d’une même nation. Elle est le meilleur caractère, car plus que tout autre, elle reste réfractaire aux influences extérieures. Partant de ce postulat, il considère « la langue comme le vrai critère de la nationalité » et rejette la question directe sur la nationalité car elle n’apporterait que des réponses douteuses : « Nous recevrions à une telle question seulement une somme de réponses vraies, à moitié vraies, mal comprises, de mensonges et de sans-opinion. La statistique méthodique sait qu’en mettant à la place d’un concept général un critère déterminé et perceptible des faits, elle ramène le jugement subjectif de l’individu, dont il ne peut jamais entièrement se passer, à une mesure juste et utile. » (Böckh, 1866)
La question sur la langue évacue au contraire les cas intermédiaires, car elle n’admet qu’une réponse possible : « Ici il ne reste à l’individu que le choix ; il n’y a pas d’entre-deux, pas d’intermédiaire, pas de neutralité. » (Böckh, 1866). Il va également montrer que la langue est le critère qui convient le mieux pour saisir la nationalité au niveau de l’individu, et défend pour cela le principe de l’autodé-claration. Il insiste enfin pour que le relevé s’étende sur l’ensemble de la population et s’oppose ainsi aux relevés séparés portant sur des populations particulières comme les écoliers, les étudiants, les militaires. Comme chez Engel, cette critique avait comme enjeu le monopole du Bureau de statistique sur la production des chiffres face aux autres administrations, et la reconnaissance de l’expertise exclusive du statisticien du Bureau : « Ce serait une erreur de croire que les informations qui sont régulièrement issues des observations partiales des autorités qui se trouvent en dehors de l’organisme statistique, ont avec ces relevés généraux gagné en fiabilité. Au contraire dans de tels relevés le manque du jugement du statisticien se fait généralement sentir à un haut degré. » (Böckh, 1869).
La critique de Böckh visait aussi les administrations locales et l’autonomie dont elles disposaient toujours dans le relevé de la nationalité, ainsi écrivait-il à propos des données linguistiques que « les chiffres obtenus portent le tampon des vues différentes et particulières des autorités chargées du relevé et de l’information enregistrée par les bureaux administratifs » (Böckh, 1866). Ce qui ressort de manière exemplaire des écrits de Böckh, c’est un discours qui articule des revendications institutionnelle et disciplinaire fondant la statistique comme administration autonome, s’appuyant sur une méthode, avec la défense d’un critère – la langue nationale ou maternelle –, jugé le plus opératoire pour connaître la nationalité d’un individu et par agrégation sa part dans une population, et cela au moyen de la méthode statistique des recensements qu’il cherche simultanément à promouvoir.
Le recensement de la langue maternelle, et la réapparition de la question sur la connaissance de l’allemand
À partir du recensement de 1890, la nationalité est enregistrée régulièrement à partir d’une question sur la langue maternelle de chaque individu. La question n’était cependant pas formulée dans une phrase, le questionnaire comportait seulement la mention « langue maternelle » suivie d’une liste de douze options : « allemand, lituanien, polonais, mazurien, cachoube, wende, morave, tchèque, wallon, hollandais, frison, danois, ou… ». La comparaison de cette liste avec celle du recensement de 1861 – le dernier à avoir relevé la langue –, révèle que le principal changement entre ces deux recensements réside dans la distinction des dialectes ou de parlés très apparentés. Ces distinctions renvoyaient évidemment à des enjeux politiques, comme c’était notamment le cas avec les dialectes mazuriens et cachoubes apparentés au polonais
[12]. Elles révèlent peut-être aussi des exigences propres à la statistique, dont les revendications au réalisme conduisaient autant à valoriser les résultats détaillés, qu’à préciser des questions, de crainte que par inadaptation aux situations individuelles, elles ne recueillent des réponses erronées. Il faut noter toutefois que la pratique du Bureau de statistique s’écartait là des recommandations de Böckh, qui s’opposait vigoureusement à l’enregistrement des dialectes, ce qui souligne aussi que l’idéalisme dont était imprégnée sa pensée de la nationalité parvenait jusqu’à un certain point à s’accommoder au réalisme de la statistique.
La même question sur la langue maternelle et les mêmes catégories linguistiques furent employées à tous les recensements suivants, de 1900, 1905 et 1910, c’est à dire jusqu’à la Première Guerre mondiale. Fixation du critère et des catégories, régularité de l’enregistrement représentaient indubitablement un progrès pour des statisticiens, qui regrettaient encore après le recensement de 1890 de ne pas pouvoir comparer les données avec celles de 1861. Cette stabilité de l’enregistrement montre que trente ans après les efforts de Engel, le Bureau s’était imposé comme l’instance reconnue en matière de recueil et de production des statistiques face aux autres administrations. Mais, guidé par des modifications à première vue imperceptibles sur la formulation de la question ou les instructions, on découvrira comment cette autonomie n’était qu’en partie acquise, et qu’à l’occasion de chaque recensement le Bureau était conduit à discuter de son organisation avec les autorités locales, qui en avaient la charge à la fois pour des raisons pratiques (recrutement du personnel notamment, contrôle et vérification des réponses) et politiques (responsabilité suivant l’organisation hiérarchique de l’administration prussienne). Les désaccords qui émaillent leurs relations avec le Bureau de statistique ne traduisaient pas simplement des conflits de pouvoir, ils renvoyaient, comme on le verra, à deux échelles d’utilité des statistiques linguistiques, qui conditionnaient en vérité assez fortement la conception de l’appartenance nationale.
Les discussions entre le Bureau prussien de statistique et les autorités locales peuvent être suivies à partir d’un matériel remarquable qui est constitué par les rapports que les Présidents de région (
Die Berichte der königlichen Regierungspräsidenten, sowie des Magistrats zu Berlin) devaient rédiger et remettre au Bureau sur la réalisation du recensement dans leur région. Suivant un modèle établi par le Bureau, ils devaient l’informer très précisément sur tous les aspects du recensement. Ainsi, ils rendaient compte de la participation de la population, des problèmes soulevés par chaque question, puis donnaient leur avis et suggéraient des modifications. Ces rapports furent en partie publiés dans les volumes présentant les résultats des recensements, pour ceux de 1890, 1900 et 1905
[13]. Les réponses et les opinions du Bureau de statistique aux remarques des autorités provinciales y figurent également. Ce sont donc les échanges entre deux types d’autorités administratives, le Bureau prussien de statistique, centralisé à Berlin avec ses revendications scientifiques, et les autorités provinciales attachées à leurs prérogatives locales, que ces publications permettent de retracer. Ces discussions mettent en évidence les divergences de vue résultant de positions et appartenances hiérarchiques éloignées, mais aussi le caractère négocié du recensement et finalement la recherche du consensus autour de sa réalisation. Elles révèlent surtout le rôle joué par les autorités locales dans certaines modifications du questionnaire, comme dans le cas de la nationalité, alors que, par contraste avec la première moitié du
xixe siècle, elles semblaient reléguées à la tâche d’exécution des instructions du Bureau.
Les catégories à l’épreuve du recensement
Au recensement de 1890, à côté de la liste des différentes langues proposées pour répondre à la question sur la langue maternelle, aucune instruction n’était fournie, à part l’indication de souligner la réponse convenant, et la possibilité de se reporter à un modèle de questionnaire rempli. Le Bureau de statistique justifiait cette présentation par le risque d’influence sur les réponses qu’aurait fait encourir la moindre explication. Dans les rapports qu’ils remirent après le recensement, plusieurs Présidents de région se plaignirent de l’absence d’instruction, à laquelle ils attribuaient les mauvais résultats recueillis à cette question. Le Bureau publia leurs objections : « Le résultat souvent insuffisant et inexact, dont se plaint le Président de région de Breslau, fut selon lui causé par le fait qu’il manquait dans l’instruction la caractéristique de chaque concept. La même vue est soutenue par les Landrath de Plön, de Neustadt, et de Zabrze, ainsi que le Bürgermeister de Beuthen en Haute-Silésie. »
Dans le Schleswig à la frontière du Danemark, les autorités signalaient les malentendus créés autour du terme « langue maternelle » : « L’expression est souvent comprise comme portant sur la langue du pays de naissance (Geburtslandes) […] et cela l’est d’autant plus que selon les directives du Magistrat de Flensburg le bureau de statistique lui-même aurait favorisé cette vue en recommandant à un enquêteur de prendre l’expression à la lettre. »
Puis à la suite de ces remarques, le Bureau de statistique fit connaître son avis : « Une explication de la notion de “langue maternelle” n’a pas été maintenue de manière intentionnelle dans l’instruction […], car dans les territoires frontaliers linguistiquement mélangés elle aurait pu influencer le résultat de cette partie de l’enregistrement. On a considéré qu’il convenait pour atteindre une réalité approchant autant que possible les résultats du dénombrement, de ne pas diriger au moyen d’une détermination conceptuelle l’attention des enquêteurs et des chefs de ménages. »
Au recensement suivant de 1900 la question sur la langue maternelle était toujours présentée sous la forme d’une liste, mais elle était accompagnée d’une brève instruction dans laquelle elle était définie comme « la langue qu’on parle couramment et dans laquelle on pense ». Cette explication répondait donc au souhait des présidents de région, bien que rien ne le spécifiât dans leurs commentaires, car le Bureau, comme on le verra plus loin sur un exemple plus éloquent, ne justifiait pas les modifications du questionnaire. Elles étaient présentées comme si elles avaient été générées par un mécanisme d’amélioration automatique, au fur et à mesure des recensements, sans être rapportées à des acteurs particuliers, conformément à une stratégie de l’anonymat de la bureaucratie, désignant comme seul acteur du changement, des instances comme « la statistique », « le Bureau », « l’État ».
Le principal changement qui affecta l’enregistrement de la nationalité concerna la mesure de la connaissance de l’allemand dans les populations non germanophones. En effet, alors que les relevés de la langue dans les registres de population répondaient à la demande des autorités en faveur d’une mesure de la progression de l’allemand, que ce soit au moyen d’une question directe sur celle-ci, ou bien à partir de la langue parlée ou de la langue d’usage, cette préoccupation semblait avoir été éclipsée par les intérêts que les statisticiens du Bureau montraient pour la connaissance de la nationalité au moyen de la question sur la langue familiale puis maternelle
[14]. Aussi, quand les dénombrements incombèrent dans les années 1860 au Bureau de statistique, ces relevés disparurent des bulletins et des questionnaires. Au recensement de 1890, l’exclusivité de la langue maternelle semblait irrévocable. Mais au recensement de 1905 une question sur la compréhension de l’allemand apparut à la suite de celle-ci, et elle fut de nouveau posée au recensement suivant de 1910. À première vue, cet ajout traduirait un intérêt nouveau du Bureau pour cette mesure. Mais les rapports remis par les présidents apportent un autre éclairage sur les circonstances de son introduction : la demande émanait des autorités locales, et comme autrefois, celles-ci entendaient ainsi évaluer l’efficacité de la politique de germanisation qu’elles appliquaient. Aux demandes et objections qui lui étaient adressées, le Bureau répondait ; il les approuvait, mais avec réticence, et ne les satisfaisait qu’en partie. Alors les rapports suivants des Présidents de région réitéraient leur demande. Au fil de leur lecture, les modifications du questionnaire nous apparaissent comme le résultat de négociations entre le Bureau de statistique et les autorités provinciales, et l’écriture des rapports – rapports des présidents et rapport du Bureau –, par le jeu de leur réinscription, comme le cadre de ces négociations.
Ces échanges couvrirent trois recensements, soit une période de vingt ans, et au cours de celle-ci les changements concernant l’enregistrement de la langue et de la nationalité suivirent les étapes que l’on peut maintenant retracer.
Dans le premier rapport, celui du recensement de 1890, une demande apparaît en faveur de la langue d’usage (Umgangsprache), elle occupe cependant une ligne : « Le Landrath de Zabrze propose “la langue d’usage” à la place de la “langue maternelle”. »
Le Bureau de statistique ne répond pas, probablement parce que la remarque est encore isolée. Mais après le recensement suivant, de 1900, la demande des autorités locales réapparaît, elle est cette fois plus générale : « À la question 9, un Conseil de l’arrondissement de Marienwerder a indiqué qu’il serait de grande valeur si, au lieu de demander la déclaration de la langue maternelle, on avait demandé quelle langue la personne enquêtée est capable de parler. En concevant ainsi la question, on pourrait enregistrer au moyen du recensement d’une manière plus fiable la réussite des efforts qui jusqu’à aujourd’hui tendent à la diffusion de la connaissance de la langue allemande dans la population polonaise par l’intermédiaire de l’école. […] Un magistrat de la ville de l’arrondissement nommé ci-dessus propose d’ajouter : “Si l’allemand n’est pas la langue maternelle, la langue allemande peut-elle être parlée ?” »
Le Bureau communique cette fois sa réponse : « La question recommandée par le Président de région de Marienwerder donnerait certes une image de la distribution de la langue allemande ainsi que des autres langues dans les territoires de l’État prussien, mais en aucun cas des différentes souches (Stamms) linguistiques. En revanche il serait peut-être utile à l’occasion d’un relevé ultérieur de la langue de prendre en considération cette suggestion et d’ajouter à la question sur la langue maternelle, “Si l’allemand n’est pas la langue maternelle, la langue allemande peut-elle être parlée ?”, car, en particulier dans les territoires orientaux, la constatation du territoire de diffusion de la langue allemande est d’une grande valeur. »
La réponse du Bureau révèle de manière frappante son attachement à la question sur la langue maternelle, allant jusqu’à rappeler la distinction qu’il convient de faire entre la statistique des souches linguistiques et celle sur la langue d’usage. Mais la demande des Présidents de région a été reconnue comme justifiée et satisfaite, puisqu’une question sur la connaissance de l’allemand fut introduite au recensement suivant, de 1905, juste après la question sur la langue maternelle, et qui demandait à l’enquêté : « Si l’allemand n’est pas la langue maternelle, peut-il être parfaitement parlé ? »
Mais elle s’écartait aussi, légèrement mais significativement, de la requête des autorités, en ne considérant que les personnes « parfaitement capables » de parler l’allemand. La réaction des Présidents de région à ce « parfaitement » fut immédiate, et ils soulignèrent tous dans leurs rapports sur le recensement de 1905, son inadéquation. Ainsi écrivait le Président de Région de Allenstein en Prusse orientale : « La question, “êtes-vous capable de parler parfaitement la langue allemande” est dans certains cas comprise de telle sorte qu’on y répond par “non”, dès qu’on commet la moindre faute en parlant même si celle-ci ne modifie pas la compréhension. On recommande ainsi de poser à l’avenir cette question plus précisément. »
De même le Président de Région de Danzig rapporte : « Dans le kreis de Putzig, la question supplémentaire “si ce n’est pas l’allemand, êtes-vous capable de parler parfaitement la langue allemande”, a été surtout comprise de manière inexacte et répondue par “non”. Comme cette question a comme objectif de constater la compréhension suffisante de la langue allemande par personne concernée, la maîtrise complète de la langue allemande n’est pas une condition nécessaire. »
Même remarque des Présidents de région de Posen et de Bromberg en Posnanie qui ajoutent : « On peut dire de beaucoup de Polonais qu’ils sont capables de parler la langue allemande sans qu’ils la maîtrisent parfaitement. Aussi, il est à recommander que le contenu de la question soit à l’avenir atténué de la sorte qu’on arrive à une connaissance de la langue suffisante pour la conversation quotidienne. »
Également du Président de Région du Schleswig : « Le mot “parfaitement” aurait dû tomber, car beaucoup de personnes auront répondu “non” à la question, en partie à cause des agitations, en partie parce qu’ils ne parlent pas couramment l’allemand. »
À ces nombreuses objections, qui font aussi référence aux refus des populations de répondre à une question désormais perçue comme liée à la politique de germanisation, la réponse que le Bureau de statistique publiera à la suite, sera la suivante : « La recommandation du magistrat de Kiel de rechercher la langue d’usage à la place de la langue maternelle, constituerait un recul considérable et rendrait aussi impossible la comparaison avec les dénombrements antérieurs. La place de la sous-question, “si ce n’est pas l’allemand, êtes-vous capable de parler parfaitement la langue allemande” était un premier essai. C’est dans les résultats que l’on considérera si elle doit être répétée sous la même forme ou une autre. »
Les résultats du recensement de 1905 donnèrent donc raison aux demandes des autorités provinciales, puisqu’au recensement suivant de 1910, le terme « parfaitement » avait disparu de la question, qui restait sinon pareillement formulée : « Si ce n’est pas l’allemand, la langue allemande peut-elle être parlée ? »
La réponse du Bureau est cependant significative à de nombreux égards. Elle exprime d’abord des différences avec les autorités provinciales, dans ses attentes des données du recensement : l’insistance répétée sur la valeur, à ses yeux, de la langue maternelle et l’intérêt secondaire de la question sur la langue d’usage ou parlée, la nécessité de conserver les mêmes questions et catégories à des fins de comparaison dans le temps. Mais elle exprime aussi à un deuxième niveau en quelque sorte, une volonté de créer, sinon d’accentuer ces écarts : d’utilité ils deviennent de conception du fonctionnement de l’administration. Ainsi, alors que les modifications du questionnaire procèdent des échanges et discussions avec les autorités, le Bureau de statistique en attribue les raisons ultimes à l’opération seule du recensement, dispositif mécanique, extérieur aux volontés individuelles, qui expérimente et valide en dernier ressort les critères et les questions. La dernière phrase, de manière très significative, précise que ce ne sont pas les remarques des Présidents de Région, mais les résultats qui décideront du changement de la question sur la compréhension de l’allemand.
Les bilingues : catégorie nationale ou statistique ?
Alors que les autorités locales regrettaient l’abandon de la question sur la langue d’usage et ne trouvaient pas dans la question sur la langue maternelle de mesure équivalente de l’assimilation des minorités non allemandes, aucune dissension ne venait troubler l’entente des statisticiens allemands sur le critère de la langue maternelle. Les désaccords surgirent en revanche autour de la question des bilingues, ce qui sera une façon de redonner raison aux doléances des autorités locales.
Très tôt certaines administrations locales signalèrent dans les registres de population à côté des langues parlées, les bilingues (zweisprachig), comprenant par cette dénomination les personnes qui déclaraient parler allemand et polonais. Elles cherchaient surtout au moyen de cette catégorie à saisir la diffusion de l’allemand chez les Polonais, et dans les résultats les bilingues n’apparaissaient pas comme tels, car ils avaient été ajoutés aux effectifs des germanophones (Belzyt, 1998). Les premiers dénombrements de 1861 et 1890 les ignoraient. Il est vrai que Böckh refusait de reconnaître le bilinguisme : l’individu avait une seule nationalité, donc une seule langue maternelle, et si la connaissance d’une autre langue était possible, son statut était différent.
« La dualité des langues chez les individus est à exclure dans la statistique : l’individu peut changer de langue nationale, mais ne peut pas être de deux en même temps, si quelque chose de parfaitement égal n’existe pas dans la nature, on ne doit pas le supposer pour la statistique. » (Böckh, 1869).
Pourtant au recensement de 1890, à cause peut-être de l’absence d’instruction, les résultats faisaient apparaître un nombre non négligeable de personnes ayant déclaré deux langues maternelles. Aussi au recensement de 1900, l’instruction nouvellement apportée à la question sur la langue maternelle, reconnaissait leur existence et la précisait dans ces termes : « Chaque homme possède une langue maternelle qui est celle dans laquelle il parle couramment et il pense. Seulement quelques personnes possèdent deux langues maternelles, cependant les cas de ce type apparaissent chez les personnes dont les parents ont des langues maternelles différentes. »
Aux recensements de 1905 et de 1910, la mention fut maintenue, et la formulation simplifiée, mais la reconnaissance des bilingues restait cependant restrictive et leur existence déterminée par les couples mixtes. Chez les statisticiens du Bureau prussien qui exploitèrent successivement les résultats de ces recensements, on dénote cependant un changement. Les premiers s’alignaient sur les arguments de Böckh. Ainsi Fircks, chargé des données du recensement de 1890, répartissait les effectifs des bilingues pour moitié entre les deux catégories linguistiques déclarées
[15]. Au début du siècle suivant, la conception du Bureau de statistique se modifia, corrélativement le nouveau statisticien affecté aux données linguistiques, Max Broesike, défendait dans ses publications l’opinion selon laquelle les bilingues constituent une catégorie distincte : « Par considération de leur particularité linguistique, les personnes avec deux langues maternelles doivent être traitées sur le plan statistique comme un groupe particulier et cela semble une erreur, comme c’est souvent arrivé, de les répartir par moitié ou selon une autre proportion dans les unilingues. » (Broesike, 1911).
À l’idéalisme de Böckh, il opposait les faits qui ressortent de l’exploitation des données des recensements : « Les cas où deux langues maternelles sont utilisées de manière égale ne sont pas du tout rares, ils résultent de l’importance de la vie commune comme par exemple les Polonais et les Allemands dans les petites localités, les foyers de travailleurs etc., quand les enfants des deux nationalités grandissent ensemble et dominent parfaitement les deux langues. Les mêmes suppositions valent pour un grand nombre de couples mixtes et chez les personnes qui se sont établies dans un autre environnement linguistique. »
Pourtant il s’interrogeait comme Böckh sur la « nature » du bilinguisme et s’il constituait une strate intermédiaire entre deux appartenances nationales, pour finalement reconnaître en elle un état transitoire. Car au-delà de ces considérations catégorielles, les faits montraient que dans la majorité des cas, le bilinguisme résultait de l’apprentissage de l’allemand : la catégorie mesurait en réalité la progression de la germanisation, qu’elle se produise par contrainte ou par adaptation. Broesike exploita les données linguistiques des recensements de 1890, 1900 et 1905 dans cette optique, parlant de « polonais germanisés ou passés dans la germanité (Deutschtum) » mais il commentait les résultats, non plus comme au xixe siècle dans les termes d’une réussite de la politique d’assimilation, mais de force respective des mouvements nationaux, et surtout de la force d’attraction de la germanité (Eindeuts-chung). Cette nouvelle formulation traduisait une évolution politique marquée en ce début du xxe siècle par un nationalisme offensif et organisé. Ainsi en Posnanie, les effectifs des bilingues, selon l’auteur, trop faibles comparativement aux autres régions mixtes, s’expliquaient par des facteurs politiques : « Ici le combat des nationalités (Nationalitätenkampf) a déjà pris les formes les plus rudes et presse les individus à se décider pour l’une ou pour l’autre. », ce qui se manifestait concrètement par le refus des populations de parler la langue allemande. Bien qu’il ne s’y réfère pas, on sait que l’expression la plus éclatante de ce rejet fut donnée par les « grèves scolaires » des élèves polonais de la province en 1901, et en 1905-06, déclenchées et massivement suivies en réaction contre les multiples interdictions pesant sur l’apprentissage et l’emploi du polonais. De même, le mouvement national polonais avait-il invité la population, par des appels dans la presse notamment, à ne pas répondre aux questions du recensement sur la connaissance de l’allemand. L’appel ne manquait pas d’irriter les statisticiens, touchés dans leur orgueil professionnel et leur sentiment national allemand : « On a régulièrement essayé dans la presse polonaise à l’occasion du recensement prussien d’influencer la réponse à la question sur la langue maternelle […] de manière à grossir l’importance de la communauté linguistique polonaise et de camoufler la connaissance de l’allemand parmi les Polonais. Le statisticien professionnel, qui sait d’où viennent les chiffres, se laissera à peine tromper sur leur vrai contenu. » (Broesike, 1911, 305).
Cette dernière phrase renvoyait probablement aux propositions qui étaient faites par certains commentateurs de sanctionner les réponses intentionnellement omises ou erronées. Broesike rejetait implicitement cette solution, et exprimait l’opinion du Bureau de statistique qui concevait le recensement comme une vaste opération collective fondée sur la participation volontaire (sa fonction instituante) et la prétention d’une profession à expertiser les chiffres et leurs erreurs.
Le commentaire de Broesike, et sa formulation en termes nationaux, qui contraste avec celle des statisticiens du siècle précédent, renvoient aussi à une analyse devenue au fil des années, proprement démographique. L’auteur se positionnait dans le champ d’un savoir, « la statistique de population »
(Bevöl-kerungsstatistik) qui ne se définissait plus seulement par sa méthode, mais ambitionnait aussi l’étude des « phénomènes collectifs » (
Massenerscheinung)
[16]. C’est dans ce cadre qu’il envisageait les nouvelles perspectives apportées par la statistique linguistique : « De bons relevés linguistiques ouvrent à la traditionnelle statistique de population de nouvelles possibilités de développements ». Qu’entendait-il par là ? L’étude et la mesure de la population, appréhendée comme une globalité, que le statisticien devait paradoxalement décrire toujours plus précisément, mais sans que cela soit synonyme de la recherche de détails, de particularités (
Einzelheiten), comme avec les lieux dans la statistique topographique de jadis. Il s’agit là des composantes, des variables que le statisticien n’avait de cesse d’affiner en les croisant. On comprend aussi que, nécessairement déconnectée des politiques locales qui contraignent ou incitent les comportements individuels, cette statistique de population sollicitait une conception de l’appartenance nationale et des usages des statistiques linguistiques, différente de celle des autorités locales. La question sur la compréhension de l’allemand fut à peine exploitée par les statisticiens du Bureau, tandis que les autorités locales, en revanche, dans leurs rapports ne manifestaient aucun intérêt pour la question du bilinguisme, mais répétaient leur attachement à la langue d’usage.
Suivie durant presque un siècle et étudiée dans ses relations avec les différentes administrations concernées, l’histoire des recensements de la nationalité en Prusse nous montre comment les qualités requises par le Bureau de statistique – régularité, uniformité des critères et des catégories –, n’ont été acquises qu’à l’issue d’échanges et de discussions avec les autorités locales. Ainsi la nationalité, exclusivement relevée à partir de la langue maternelle, devint une notion fixée pour la statistique, et présenta alors une stabilité inconnue dans les autres recensements européens. Celle-ci était aussi le résultat d’un consensus avec les administrations locales, qui avait conduit à ne pas remettre en cause cette question, mais à lui adjoindre une question supplémentaire sur la compréhension de l’allemand. Le recensement et ses catégories réalisèrent ainsi une intégration du monde local, tout en produisant au moyen de ses diverses matérialités (tableau, classification, questionnaire) la fiction d’une unité nationale.
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[1]
Bundesarchivs (1991) : « Texte des députés polonais du Grand-Duché de Posnanie de l’assemblée nationale prussienne à l’Assemblée nationale allemande contre le partage de la province et le rattachement d’une partie à la Confédération allemande (19 juillet 1848) », p. 415.
[2]
Extrait du Protocole des 46-49
e séances de l’Assemblée nationale allemande (24-27 juillet 1848),
Ibid., p. 417.
[3]
La plupart des ouvrages de statistique en rendaient compte. Des articles y étaient consacrés, notamment sur la statistique prussienne, (Böckh, 1863).
[4]
Sur les activités des statisticiens allemands dans les universités, ce qui constituait une spécificité de la statistique administrative dans les États germaniques, la principale référence reste la thèse de Nikolow (1994). Voir aussi (Lindenfeld, 1997).
[5]
Hobsbawn (1992, chap. III) souligne l’effet de l’intervention croissante de l’administration de l’État, mentionnant entre autres les recensements, comme des opérations transformant les habitants en sujets de l’administration et sollicitant d’eux loyauté et identification.
[6]
L’ouvrage donnant la meilleure présentation de l’histoire de ces relevés administratifs, ainsi que des évaluations tirées de ces données sur la distribution des populations en Prusse, est celui de Belzyt (1998).
[7]
Par exemple : Geoff Eley, Richard Blanke, Klaus Zernack, Michael Müller.
[8]
Les dates de leur création sont respectivement : 1861, 1860 et 1862.
[9]
Ce sont les autorités militaires qui étaient chargées du dénombrement de la population militaire. Cette séparation dura jusqu’au recensement de 1890.
[10]
Zeitschrift des Königlichen Preussischen Statistischen Bureaus (1860).
[11]
L’article n’est pas signé comme cela est fréquent dans les publications du Bureau de statistique.
[12]
C’est le cas également du frison parlé par des populations du Schleswig du nord de la Prusse, province habitée par une importante minorité danoise, qui venait d’être annexée.
[13]
Le Bureau de statistique cessa de les publier à partir de cette date, pour des raisons qu’on ignore.
[14]
Précisons cependant que des questions sur la langue parlée, ou la langue d’usage, étaient habituellement posées dans d’autres recensements européens, comme en Autriche, en Belgique, en Suisse.
[15]
« La population prussienne selon la langue maternelle et l’origine », Fircks (1893).
[16]
Si Broesike insiste sur cette définition de la statistique comme discipline dotée d’un objet, c’est probablement aussi par que son texte paraissait dans un ouvrage édité par G. V. Mayr, statisticien allemand de grande renommée, directeur du bureau bavarois de statistique et qui s’était sur ce point opposé à Tonnies qui concevait au contraire la statistique comme une méthode.