2003
Annales de démographie historique
Catégories professionnelles et classement social dans les recensements russes et soviétiques (1897-1939)
Martine Mespoulet
13, rue Edison49000 Angers
Dans l’URSS des années 1920 et 1930, comme dans l’Empire russe avant 1917, les catégories de population ont été utilisées par l’État pour assigner une identité sociale aux individus. Le travail d’élaboration des catégories de classification dans les recensements démographiques effectués entre 1897 et 1939 porte la trace de la tension entre l’imposition par le pouvoir d’une classification sociale décrétée par l’État et la volonté des statisticiens de produire un savoir sur les caractéristiques réelles de la société qu’ils observaient. Comment s’opéra l’ajustement entre l’ambition scientifique de ceux-ci et le projet politique des dirigeants au pouvoir dans la construction des catégories professionnelles ? Cette question revêtit un enjeu politique d’autant plus important quand l’objectif fut d’évaluer les transformations de la structure sociale entraînés par la révolution d’Octobre 1917. Fortement influencés par l’expérience des premiers recensements européens, les statisticiens de l’État soviétique adaptèrent leurs outils d’observation et d’analyse, catégories et nomenclatures en particulier, tout en s’efforçant de rendre compte de la persistance de la diversité de la société soviétique pendant les années 1920 et 1930. Leur usage de la notion d’occupation semble avoir répondu à ce souci.
In the Soviet Union during the 1920s and 1930s, as well as during the Russian Empire before 1917, population category classifications were used by the State to attribute a social identity to individuals. Elaborating classification categories for the demographic census was carried out between 1897 and 1939, and reveal the tension between the state authorities’ will to impose a social classification and that of statistics experts to produce a body of knowledge relative to actual characteristics of the society they were observing. How did the scientific ambition of the latter and the political project of the former adjust to each other in the construction of professional categories ? This question underlines a very important political issue in light of the fact that the objective was to evaluate transformations in the social structure brought on by the October 1917 Revolution. Strongly influenced by the experience of initial European census projects, statistics experts in the Soviet state adapted their observation and analytical tools, and more particularly their categories and nomenclatures, all the while trying to grasp the persistent diversity of the Soviet society throughout the 1920s and 1930s. Their use of the notion of occupation seems to have responded to this goal.
L’histoire des recensements russes et soviétiques entre 1897, date du premier recensement général de la population de l’Empire russe, et 1939, année du dernier recensement de la période stalinienne, éclaire l’enjeu politique de la construction des catégories de population avant et après octobre 1917, dans deux États aux formes institutionnelles différentes mais qui ont, tous deux, utilisé les catégories de population pour assigner une identité sociale aux individus
[1]. Des conceptions différentes de la construction de l’unité nationale et de la représentation de la diversité des populations dans un Empire multiethnique fondèrent les discussions autour de l’élaboration des catégories ethniques et nationales au sein des cercles scientifiques, mais aussi les divergences entre scientifiques et dirigeants politiques (Cadiot, 2000 ; Hirsch, 1997).
L’élaboration des catégories professionnelles dans les recensements a donné lieu à peu de travaux jusqu’ici (Sacks, 1986). Sur l’ensemble de la période étudiée, cette opération du travail statistique a pourtant confronté les catégories d’analyse utilisées par les statisticiens aux catégories juridiques ou politiques fixées par leur État. Le travail de classement opéré par les statisticiens s’est effectué au point de confrontation entre deux logiques différentes, entre une démarche de connaissance et la volonté politique de construction d’une société par le chiffre. La classification d’une population en professions servant de base pour analyser sa structure sociale, cette opération statistique place inévitablement le travail de catégorisation du statisticien au centre de discussions et de divers processus de négociation (Desrosières, Thévenot, 1988 ; Boltanski, 1982). Passer de la position professionnelle à la position sociale des individus correspond à un travail d’interprétation du réel qui représente un enjeu politique indéniable.
Cette question prend un éclairage particulier dans le contexte de la Russie de la fin du xixe siècle et dans celui de l’Union soviétique des années 1920 et 1930. Dans les deux cas, les statisticiens ont été confrontés à l’imposition par le pouvoir d’une classification sociale décrétée par l’État, qui tendait, dans le premier cas, à fixer les statuts et privilèges et, dans le second, à afficher une représentation de la société conforme au projet politique de son organisation et de sa transformation. Comment s’opéra l’ajustement entre l’ambition de construction de savoir des statisticiens et le projet politique des dirigeants au pouvoir ?
Avant comme après 1917, les statisticiens russes durent faire face au défi posé par le repérage de phénomènes caractéristiques d’une économie et d’une société qui passaient de la ruralité à des formes plus urbaines, d’un système de production à dominante agricole à un système plus industrialisé. Comme les statisticiens français à la même époque par exemple (Desrosières, 1977), ils eurent à forger les méthodes d’observation et les outils pour enregistrer et analyser la pluriactivité, les situations intermédiaires entre le non-salariat et le salariat, entre l’agriculture et l’usine. Ils s’efforcèrent également de prendre en compte la position occupée dans l’activité exercée, centrale pour étudier la structure sociale. Fortement influencés par l’expérience des premiers recensements européens, impliqués, pour certains d’entre eux, dans l’activité des congrès internationaux de statistique, puis de l’Institut international de statistique, ils éprouvèrent néanmoins le besoin, dans certains cas, d’adapter les outils utilisés pour recenser la population, les questionnaires et les nomenclatures professionnelles notamment.
Un recensement européen en 1897
Une longue histoire
Le premier recensement général de la population de l’Empire russe fut fixé au 28 janvier 1897, après plus de trente ans de discussions et de controverses au sujet de son organisation (Grigoriants, 1997). Dès 1860, la Société impériale russe de géographie avait émis l’idée d’un tel recensement. En 1861, le Comité central de la statistique de l’État tsariste (TsSK
[2]), conscient de la faible qualité des données démographiques de son pays, avait envoyé deux de ses collaborateurs en mission en Angleterre et en France afin de prendre connaissance de l’organisation des recensements de la population dans ces deux pays. La même année, le TsSK et la Société de géographie conjuguèrent leurs efforts pour organiser un concours pour élaborer « un projet de la meilleure organisation des opérations de dénombrement de la population en Russie ». Il fut remporté par Arthur B. Bouchen
[3], l’un des deux hommes envoyés en mission. Il présenta un travail dans lequel il exposait notamment l’expérience des recensements européens.
La réflexion sur l’organisation du premier recensement général de la population fut largement influencée par la pratique des autres pays européens dans ce domaine. Un homme, Petr P. Semenov, joua un rôle décisif
[4]. Géographe, membre, et vice-président de la Société russe de géographie à partir de 1873, il fut nommé directeur du TsSK en 1864. Il quitta ce poste en 1875, quand il fut nommé président du Conseil de la statistique, fonction qu’il exerça jusqu’au recensement de 1897. Sa présence pendant plus de trente ans à la tête de la statistique de l’État tsariste se confond avec l’histoire mouvementée de ce recensement. Lors du premier congrès des statisticiens russes, qu’il convoqua en 1870, il mit à l’ordre du jour la question de l’organisation d’un recensement russe de la population. Un projet fut examiné et le recensement fut annoncé lors de la VIII
e session du Congrès international de statistique qui se réunit, en 1872, à Saint-Pétersbourg. L’implication de Petr P. Semenov dans les travaux des congrès internationaux de statistique ne fut pas étrangère à sa détermination pour faire aboutir ce projet en Russie
[5]. Au congrès de Saint-Pétersbourg, il participa activement à l’élaboration des « normes internationales minimales » d’organisation des recensements de la population, qui constituèrent un modèle de recensement général de la population (Dupâquier, 1985). En 1872, il fut élu président de la commission permanente des congrès. Membre de l’Institut international de statistique dès sa création, en 1885, il ne cessa de lutter, jusqu’en 1895, pour imposer l’idée de l’organisation en Russie d’un recensement général de la population sur le modèle des recensements en un jour conduits dans d’autres pays européens.
En 1874, il saisit l’occasion de la volonté du ministère des Finances d’introduire un service militaire obligatoire pour convaincre de la nécessité pour l’État d’un recensement général de la population : « L’organisation d’un recensement en un jour dans tout l’État donne le matériau à partir duquel il sera facile d’obtenir toutes les informations nécessaires sur la population, parmi lesquelles aussi celles qui sont utiles pour un dénombrement pour le service militaire. » (Grigoriants, 1997, 5). Le projet qu’il présenta à cette occasion proposait de réaliser un recensement en un jour tous les dix ans. Sa proposition introduisait une réelle rupture dans la pratique du dénombrement de la population en Russie, où les principales sources reposaient sur les registres paroissiaux (
metritcheskie knigi) et sur les documents des révisions fiscales, effectuées de manière irrégulière (Avdeev, Blum, Troitskaia, 1993). Ne portant que sur les personnes soumises à l’impôt, les révisions ne pouvaient pas fournir de données exhaustives sur la population de l’Empire. La dernière avait eu lieu en 1858
[6].
En 1877, le Conseil d’État, après avoir examiné le projet soumis par P. P. Semenov, considéra que l’importance d’une opération de cette envergure exigeait du temps pour y réfléchir plus. À la suite de différends entre les deux ministères les plus intéressés par un recensement général, celui des Finances et celui de l’Intérieur, cette idée finit par s’imposer en 1893, sous l’impulsion du nouveau ministre des Finances, Sergueï Witte. Un nouveau projet fut élaboré par le Conseil de la statistique, sous la houlette de P. P. Semenov. En 1895, après acceptation par le Conseil d’État, une nouvelle commission du recensement, présidée par le ministre de l’Intérieur, fut constituée.
Un questionnaire adapté à la situation russe
La rédaction du questionnaire du recensement de 1897 fut fortement inspirée par les recommandations formulées à ce sujet par le congrès international de statistique de Saint-Pétersbourg de 1872 tout en adaptant la liste des quatorze questions à la situation russe
[7]. Celles destinées à caractériser la situation professionnelle des individus illustrent particulièrement cet effort, en particulier le souci des statisticiens russes de prendre en compte la pluriactivité à la campagne et les situations intermédiaires entre le statut de paysan et celui d’ouvrier
[8]. Dans cet objectif, la question 14 sur l’occupation fut divisée en deux pour permettre d’enregistrer les situations de double activité :
Q. 14. Occupation, métier artisanal, petite production marchande, fonction ou service :
- principal, c’est-à-dire qui procure les moyens principaux d’existence.
- 1. Secondaire ou auxiliaire.
- 2. Situation par rapport au service militaire obligatoire.
(Grigoriants, 1997, 10)
La mise sur le même plan de notions aussi disparates que celles de métier, de fonction ou de type de production témoigne de la difficulté à discerner les contenus des activités de travail et à fixer sous un seul terme la diversité des situations
[9]. La question sur la situation par rapport au service militaire, non prévue au départ, fut rajoutée à la demande du ministère de l’Armée.
Lors de l’exploitation des données, la diversité des situations professionnelles disparut derrière la répartition de la population ayant un emploi en fonction principalement du type d’institution ou d’établissement dans lequel les individus travaillaient. Contrairement à la pratique de certains recensements européens à cette époque, aucune question spécifique ne fut posée au sujet de la position dans l’occupation. En France, par exemple, le questionnaire du recensement de 1872 demandait déjà de préciser la « situation dans la profession » pour distinguer patrons et salariés, ouvriers et employés (Desrosières, 1977). Aucune question ne fut posée non plus sur la source des « moyens d’existence ». Le statut social ne pouvait être saisi qu’au moyen de la question 6 sur « l’ordre social (
soslovie) d’appartenance, le statut ou le titre ». Appliquant les catégories juridiques ou administratives de la population fixées par l’État, les statisticiens ne purent pas cerner la structure sociale réelle de la population. Ils ne purent compter que les groupes sociaux définis par l’État : nobles, clergé, ordres urbains (citadins honoraires, marchands, bourgeois, artisans de corporations), ordres ruraux (paysans, colons, cosaques), militaires
[10].
Toutefois, ils s’efforcèrent d’obtenir des informations plus précises en incluant une consigne dans les instructions pour pousser les agents recenseurs à préciser autant que possible le type d’occupation, mais aussi « la position de la personne interrogée dans l’occupation » (Vorobiev, 1957, 92) : « Enregistrer les marchands, les manufacturiers, les employés dans les commerces et les banques, les artisans, en indiquant la position qu’ils occupent – patron, directeur, membre de la direction, employé de bureau, commis ; maître artisan, apprenti, ouvrier, etc. » (Vorobiev, 1957, 92)
Cette consigne était illustrée d’exemples concrets : « ouvrier dans une manufacture de caoutchouc », « ouvrière dans une manufacture de tabac ». De même, bien que la notion d’« aide familial », employée également dans certains recensements européens, ne fut pas introduite dans le questionnaire de 1897, les statisticiens demandèrent aux agents recenseurs, dans les instructions, de faire préciser cette situation à la personne interrogée : « Les membres d’une famille (femme, enfants etc.) qui prennent part aux travaux du chef de famille, par exemple dans les travaux des champs, dans l’artisanat, etc. doivent absolument indiquer cela, par exemple en notant travailleur-agriculteur, etc. Et seulement pour ceux qui n’ont aucune autre occupation, à l’exception des activités ménagères, ni aucun bien personnel financier, on doit noter à la charge de qui ils vivent, par exemple “à la charge du mari”, “à la charge des parents”, “à la charge du fils”, etc. » (Vorobiev, 1957, 93)
Mais une grosse partie des formulaires remplis ne contint qu’une information sur le type de production, sans aucune précision sur la position réelle de la personne dans le travail. Juxtaposant des situations très hétérogènes, la question sur l’occupation donna lieu à des réponses n’indiquant que le type de production, les ouvriers n’étant pas distingués des patrons (Grigoriants, 1997, 10). La classification de la population fut donc principalement une nomenclature de productions.
En réalité, dans une société dont l’organisation sociale reposait sur une hiérarchie d’ordres sociaux déterminés par un code de lois, le traitement de l’occupation ne pouvait pas donner lieu à un travail de catégorisation sociale sortant de ce cadre. La diversité sociale ne pouvait alors être perçue qu’à travers la diversité des situations professionnelles des individus, mais aucune question ne fut vraiment posée dans ce sens. Celle sur la double activité permettait de saisir la complexité des situations individuelles dans un contexte de mutations économiques et sociales et de forte mobilité des paysans sans pour autant donner des indications sur le statut réel des individus.
En outre, la question 6 ne portant que sur des catégories juridiques ou administratives préétablies, toute une partie de la population des nouvelles professions qui s’étaient formées depuis la fin du
xixe siècle constitua la dimension cachée de ce recensement
[11]. Privés pour beaucoup d’entre eux de la possibilité de s’exprimer comme citoyens au moyen du droit de vote, les membres de ces nouveaux groupes professionnels n’apparurent pas distinctement non plus dans les résultats finaux du recensement.
Après 1897, il fallut attendre l’année 1920 pour la réalisation d’un nouveau recensement général de la population en Russie. Toutefois, avant cela, la classification des individus selon le critère de l’occupation fut utilisée et affinée dans certains recensements locaux de villes, par exemple celui de Moscou en 1912. Les principaux points du programme de recensement établi au Congrès international de Saint-Pétersbourg de 1872 furent repris ici, en particulier les questions sur l’occupation (Kokchaïski, 1916, 1) À côté de l’occupation principale, il fut demandé aux personnes interrogées de préciser le type d’établissement et d’activité dans lequel elles étaient occupées, mais aussi leur « position dans la production » : patron, employé, ouvrier, journalier ou apprenti, ou aide familial. L’objectif était d’élaborer une classification de la population selon « la position sociale », sur la base d’une nomenclature autre que celle des ordres sociaux, de plus en plus en décalage par rapport à la société de l’époque.
La Première Guerre mondiale marqua un tournant dans la production des enquêtes statistiques en Russie. De nombreuses organisations économiques composées de membres de la société civile furent chargées par le gouvernement de gérer notamment les questions liées à l’approvisionnement de la population (Stanziani, 1998). Pour remplir leur tâche, elles organisèrent différentes enquêtes. Cette situation libéra les initiatives de beaucoup d’acteurs de la société civile, investis tout à coup d’une responsabilité accordée par l’État, et mobilisés par l’intention d’accomplir un projet de gestion économique et politique au service du changement (Holquist, 2001). Sur ce fond de bouillonnement des idées, les statisticiens expérimentèrent de nouvelles méthodes et de nouveaux outils pour collecter et traiter les données. Certains d’entre eux, habitués à travailler à l’échelle locale des institutions provinciales des zemstva ou des villes, furent amenés à concevoir leurs enquêtes à une échelle plus vaste, celle de l’État (Mespoulet, 2001). Les nombreuses questions méthodologiques qu’ils posèrent eurent une influence ensuite sur l’organisation des premiers recensements de l’État bolchevik des années 1920, assurant une forme de continuité dans les questionnements et les outils utilisés. Ce fut le cas, par exemple, du recensement agricole de 1916, dont la méthodologie servit de base aux recensements agricoles de 1917, 1919 et 1920.
Des recensements locaux sur la situation de l’approvisionnement fournirent un cadre approprié à l’application de nouveaux questionnaires de recensement de la population. Par exemple, à Saratov, dans la région de la Moyenne Volga, un recensement de la population de la ville fut réalisé en janvier 1916, à l’initiative du Conseil local de l’approvisionnement (Kokchaïski, 1916). Le responsable de son organisation, I. N. Kokchaïski
[12], afficha très clairement son rattachement à la pratique des recensements européens : « Le questionnaire du recensement adopté est presque entièrement celui de la ville de Moscou de 1912, qui a été considéré comme le plus élaboré et le plus mis à l’épreuve, sur la base de l’expérience de nombreux recensements. En fait, ce questionnaire ne présente en soi rien d’original car il a été construit complètement sur la base de l’expérience des grandes villes de l’Ouest et des travaux des congrès internationaux de statistique. » (Kokchaïski, 1916, 1).
La population de Saratov fut répartie en groupes sociaux selon le double critère de la « position dans la production » et de la situation par rapport à l’approvisionnement, ce qui donna la classification suivante :
« 1. Ouvriers dans une entreprise et chez un maître (ouvriers de fabriques, artisans, manœuvres, domestique dans une maison ou dans l’industrie, etc.)
2. Employés et fonctionnaires, personnes des professions libérales, militaires, clergé, etc.
3. Commerçants, manufacturiers, entrepreneurs, propriétaires d’immeubles vivant des revenus de leur propriété, capitalistes, etc.
4. Élèves des écoles secondaires et supérieures vivant à Saratov sans leurs parents, de manière indépendante (élément temporaire dans la ville).
Un cinquième groupe rassembla tous les individus qui ne pouvaient être classés dans un de ces quatre groupes. ».
(Kokchaïski, 1916, 1)
On le voit, la notion de « position dans la production » entra dans la pratique des recensements russes avant même le recensement de 1920, à laquelle pourtant sa première utilisation est souvent associée.
Un contexte d’« enthousiasme statistique »
[13]
La période qui suivit immédiatement la révolution d’Octobre fut marquée par un bouillonnement de la production statistique en Russie. La forte demande d’informations chiffrées des nouveaux dirigeants rencontra « l’enthousiasme » des statisticiens pour organiser enquêtes et recensements au service du progrès économique et social (Mespoulet, 2001). Dans un article publié en 1919, Grigorii S. Polliak restitue l’atmosphère de cette période : « Dans les enquêtes statistiques produites maintenant il y a cependant un autre aspect qui ne présente pas d’intérêt pour la politique pratique, mais qui est très intéressant pour la statistique ; précisément, il s’agit de l’aspect méthodologique. La nouveauté et la large étendue des tâches, l’élimination d’un grand nombre de contraintes formelles, qui dans le passé gelaient l’initiative des organisateurs des travaux statistiques, les moyens plus importants alloués pour la production des enquêtes, tout cela dans son ensemble a créé les conditions favorables pour une application large de nouvelles méthodes de collecte et de traitement des données, méthodes qui – dans la mesure où elles subissent une expérimentation par la pratique – auront une influence indubitable sur la réalisation des travaux statistiques futurs et sur leur développement ultérieur. » (Polliak, 1919, 20)
À peine formée, la nouvelle Direction centrale de la statistique de l’État bolchevik, la TsSOu
[14], programma un recensement de l’industrie et des professions à la fin de l’année 1918, qui fut suivi par un recensement agricole, en 1919, un recensement démographique et professionnel et un recensement agricole, en 1920.
Dès juin 1918, l’organisation du recensement de la ville de Petrograd
[15] constitua un galop d’essai pour expérimenter l’usage des catégories de classification professionnelle, parmi d’autres nouveaux outils
[16] : « Au nombre des enquêtes présentant un intérêt de ce point de vue appartient le dernier recensement de la population de Petrograd, qui a mis en œuvre quelques procédés méthodologiques s’écartant des traditions habituelles des recensements de la population. » (Polliak, 1919, 20). Les acquis de cette expérience furent mobilisés ensuite pour mettre au point la nomenclature des professions utilisée dans le recensement de la population de 1920.
Organisé à l’initiative du commissariat à l’Approvisionnement pour étudier les conditions de ravitaillement des familles vivant à Petrograd, le recensement de la population de cette ville intéressa également d’autres institutions du nouvel État bolchevik, en particulier le Conseil suprême à l’économie nationale, le commissariat au Travail et les organes chargés de la gestion économique de la ville. La commission du recensement fut donc élargie à deux représentants de ces institutions, S. G. Stroumiline et G. S. Polliak
[17]. Tous deux étaient élèves d’Aleksandr A. Tchouprov, professeur de statistique à l’Institut Polytechnique de Saint-Pétersbourg, puis Petrograd, de 1902 à 1917, et fils d’Aleksandr I. Tchouprov, professeur de statistique à l’université de Moscou, président de la section de statistique de la Société juridique de Moscou et membre de l’Institut international de statistique (IIS) dès sa création, en 1885
[18]. Au début des années 1920, les statisticiens de la TsSOu firent souvent référence à l’expérience acquise au cours de ce recensement, fortement influencé par la pratique des recensements européens. Ce fut le cas en particulier de Polliak quand il se retrouva au poste de chef de département de la statistique du travail, chargé d’élaborer la nomenclature des occupations des recensements de 1920.
La présence du statisticien Aleksandr A. Kaufman, ancien élève de Iouri E. Ianson
[19], professeur de statistique à l’université de Saint-Pétersbourg, à la présidence de la commission du recensement, contribua fortement à orienter l’élaboration des questionnaires et des instructions dans la continuité de la pratique des recensements européens et des recommandations de l’IIS
[20]. Quand une nouvelle commission fut créée, sa constitution ne modifia en rien cette orientation. En effet, outre Polliak et Stroumiline, on y trouvait Viktor V. Stepanov, ancien élève lui aussi de Iouri E. Ianson, directeur du bureau statistique de la ville de Saint-Pétersbourg de 1906 à 1917, qui avait participé à différentes sessions de l’IIS et aux différentes opérations du recensement de 1897. Enfin, Boris I. Karpenko
[21], élève d’A. A. Tchouprov et également professeur de statistique à l’Institut polytechnique de Petrograd, participait aussi à cette commission.
Il n’est donc pas étonnant que le recensement de Petrograd, centré sur l’approvisionnement des familles et leurs moyens d’existence, ait été conçu dans l’esprit des recensements européens. Les questions sur les différentes formes d’occupations professionnelles et de sources de revenus devaient servir à cerner l’appartenance sociale des individus (Volkov, 1998, 86). Cet intérêt n’était pas nouveau pour les statisticiens de la commission. Polliak, en particulier, avait rédigé un mémoire de fin d’études, sous la direction d’A. A. Tchouprov, sur « la profession comme objet de dénombrement statistique » (Polliak, 1913).
Chaque personne figurant sur la fiche de la famille devait d’abord répondre à une question sur la source de ses moyens d’existence en faisant la distinction entre la source principale et les sources secondaires (Polliak, 1919, 25). Contrairement à l’usage des recensements européens ou russes antérieurs, cette question fut séparée de celle sur l’occupation : si la source principale de subsistance provenait d’un travail exercé par la personne interrogée, elle devait alors répondre à la question sur l’occupation :
II. Renseignements sur les occupations (gains du travail) actuellement :
- Occupation servant de source principale des moyens d’existence :
- Type des travaux accomplis ou profession ou spécialité
- Dans quelle entreprise ou dans quel établissement la personne est occupée ?
- Position de la personne dans la production.
- S’il s’agit du patron, combien a-t-il d’employés et d’ouvriers, d’apprentis, de membres de la famille qui aident ?
- Où est produit le travail.
- Occupations servant de sources secondaires des moyens d’existence
- Remarque sur les chômeurs.
(Polliak, 1919, 25)
Les personnes qui n’avaient pas d’occupation devaient indiquer la provenance de leurs moyens d’existence (aide de parents, revenu du capital, pension ou charité privée, par exemple).
Les instructions définirent une occupation comme « un travail, physique ou intellectuel, qui apporte à la personne qui l’accomplit un revenu en nature ou monétaire » (Polliak, 1919, 28) et précisèrent : « Par occupation aujourd’hui, il faut entendre ce qui nourrit une personne au moment même de la réalisation du recensement, même si cette occupation est occasionnelle ou temporaire. » Par exemple, un ancien officier qui avait pour activité de vendre des journaux au moment du recensement devait être considéré comme vendeur de journaux.
Même si les personnes interrogées durent indiquer avec précision « le type de travail effectué ou la profession ou la spécialité », la notion d’occupation ne fut pas liée à celle de profession : « Par occupation il faut comprendre un travail productif effectif, réel, indépendamment du fait qu’il coïncide ou pas avec une profession ou une spécialité à laquelle une personne appartient ou considère appartenir en raison de sa formation initiale ou de ses dispositions. » (Polliak, 1919, 25).
Après discussion, la notion de profession, comme formation ou expérience acquise, ne fut pas prise en compte comme critère de classification, essentiellement parce que le recensement visait à fournir au commissariat à l’Approvisionnement les données nécessaires pour établir les rations d’approvisionnement selon les catégories de population. En raison de cela, il fut jugé plus important de connaître avec précision « les occupations réelles de la population ».
Les informations sur l’entreprise ou l’établissement dans lequel les personnes recensées travaillaient devaient permettre aux statisticiens de déterminer la branche de production ou de commerce où il convenait de les classer. Enfin, une question fut posée sur la « position dans l’occupation » (patron, ouvrier, employé) afin d’établir « la structure de classe » de la population.
Dans un contexte de pénurie d’emploi, la notion de chômage donna lieu à une définition très précise : « Considérer comme chômage l’absence de toute occupation concordant avec la perte d’un gain monétaire. Ne pas considérer comme chômeurs les invalides et les personnes qui ne tirent pas leurs moyens d’existence d’une occupation et qui, en même temps, ne cherchent pas un travail rémunéré. » (Polliak, 1919, 25).
Enfin, la distinction opérée en 1897 entre occupation principale et occupation secondaire fut reprise pour mieux saisir la pluriactivité et les situations intermédiaires entre le non-salariat et le salariat. L’occupation principale resta définie comme l’activité qui procurait le revenu le plus important. Un autre élément de mesure fut néanmoins introduit : aux personnes pour qui il était impossible d’évaluer quelle activité leur rapportait le plus, il fut demandé d’indiquer celle qui représentait la plus grande quantité de temps de travail. On peut déceler ici l’apport des premiers calculs de budget temps, effectués notamment par Stroumiline
[22].
Premier recensement général sous le pouvoir bolchevik
Le recensement de la population de 1920 fut fixé au 28 août. Sa conception fut clairement située par les statisticiens de la TsSOu dans la continuité des recommandations des diverses sessions de l’Institut international de statistique à ce sujet
[23]. Les résolutions des congrès internationaux de statistique et l’expérience des recensements européens continuèrent à influencer l’élaboration de la nomenclature des occupations effectuée par Polliak.
Les statisticiens utilisèrent une classification de la population par « occupations » et introduisirent l’usage de la catégorie « profession » au cours de ce recensement
[24]. Ils affinèrent la classification par occupations en cherchant à l’harmoniser autant que possible avec les nomenclatures utilisées dans les autres États européens dans un objectif de comparaison avec les données des recensements étrangers, comme l’annonça leur Direction centrale dès 1919 : « Une conscience claire de la nécessité d’une unité de la statistique d’État dans tout le pays et de la comparaison entre les données collectées dans les différents États a été pleinement affirmée dans la réglementation de la statistique d’État russe publiée le 30 juillet 1918. Ce texte, pour la première fois, parle de la mise en concordance des travaux de la statistique russe avec ceux des autres États et reconnaît comme indispensable la participation de représentants de la statistique russe dans les travaux de l’Institut international de statistique, des congrès et des autres organismes et réunions internationaux consacrés à la statistique internationale
[25]. »
La suite de ce texte faisait référence à la nomenclature des professions recommandée lors de la session de l’IIS de Chicago de 1893 et aux modifications apportées à Berne, en 1895, et à Kristiania, en 1899
[26]. Toutefois, en raison des difficultés diverses qui caractérisèrent l’organisation du recensement de 1920 à l’échelle d’un territoire en proie à la guerre civile (Mespoulet, 2001, chap. 9), les statisticiens ne mirent en œuvre qu’une classification en occupations, et le terme de profession ne fut utilisé que dans certains cas seulement (TsSOu, 1921). Son usage fut précisé à l’aide du
Glossaire des professions établi pour le recensement de la ville de Moscou de 1912 et de l’ouvrage de Sergueï M. Bogoslovski sur le système de classification professionnelle publié l’année suivante (Bogoslovski, 1913).
L’occupation donna lieu à un enchaînement de trois questions (Q. 12 à Q. 14) et fut définie comme dans le recensement de Petrograd de 1918. Les instructions apportèrent quelques précisions supplémentaires : « Ici il ne faut considérer comme occupations que les activités qui procurent un gain monétaire ou des moyens d’existence ; c’est pourquoi, pour le recensement, s’occuper de son ménage n’est pas considéré comme une occupation ; les personnes occupées à des tâches ménagères ne répondent qu’à la question 15 sur les moyens d’existence. Mais les personnes qui aident leurs parents dans l’agriculture (qui prennent part aux travaux des champs) ou dans une autre forme de production, même si celle-ci est effectuée loin de leur domicile, sont considérées comme ayant une occupation productive et répondent aux questions 12 à 14, et pas à la question 15. Ainsi, les femmes, les enfants et les parents qui travaillent dans l’exploitation agricole de leur mari, de leur père et de parents plus âgés n’écrivent pas “femme à la charge de son mari, de son père, etc.”, indiquent leur travail et leur spécialité, s’ils en ont une, par exemple, “cordonnier”, “couturière”,
“je fais du commerce sur un étal”, etc. Les personnes qui temporairement n’ont pas d’occupation (chômeurs ayant eu un travail) notent ici leur occupation habituelle. » (Vorobiev, 1957, 95)
L’effort de définition des notions d’actifs et inactifs, catégories en voie de constitution et de formalisation dans différents pays européens depuis la fin du
xixe siècle
[27], se dessine très clairement à la lecture de ces lignes, le terme utilisé par la suite, dans le recensement de 1926, pour désigner les actifs apparaissant déjà ici (
samodeiatelnye). Le critère de l’activité productive, déjà utilisé dans le recensement de Petrograd de 1918, est repris pour opérer la partition entre les deux catégories de population : sont comptés dans les productifs ceux qui ont une occupation qui leur procure des moyens de subsistance ; ceux qui vivent à la charge d’autres personnes sont classés dans les improductifs, catégorie qui deviendra celle des inactifs en 1926. Les aides familiaux sont classés dans les productifs ainsi que les chômeurs ayant déjà travaillé
[28].
Les statisticiens eurent aussi pour souci de dresser de la manière la plus précise possible les contours de la pluriactivité et des situations intermédiaires entre l’agriculture et les autres formes de production, entre le non-salariat et le salariat. Dans cet esprit, la première des trois questions sur l’occupation concerna l’agriculture :
Q. 12. Agriculture :
Est-il occupé dans l’agriculture ? et estime-t-il qu’il s’agit de son occupation principale ?
Possède-t-il une spécialité dans ce domaine et laquelle ?
Travaille-t-il sur son exploitation et comment (patron qui emploie des ouvriers, patron sans ouvrier salarié, membre de la famille)
S’il travaille comme salarié, est-ce ici ou ailleurs ?
Était-il occupé dans l’agriculture avant la guerre de 1914 ? de la guerre à octobre 1917 ? (Vorobiev, 1957, 95).
Cette suite de questions témoigne de la volonté des statisticiens de cerner au plus près la situation précise des individus et leur statut réel par rapport à l’activité de production dominante à cette époque, l’agriculture. Trois préoccupations essentielles ressortent : faire préciser si l’agriculture reste l’occupation principale de la personne, faire la distinction entre le non-salariat et le salariat et, dans le cas des indépendants, distinguer ceux qui emploient des salariés de ceux qui travaillent seuls ou avec une main-d’œuvre familiale. Dans la mesure où la confusion restait fréquente, chez les enquêtés, entre l’appartenance à l’ancien ordre social des paysans et le fait d’être enregistré administrativement dans son ancien village, les agents recenseurs étaient invités à veiller à ce que les paysans récemment arrivés en ville se déclarent ouvriers, et non paysans, s’ils n’avaient accompli aucun travail agricole au cours de l’année 1920.
La question relative aux occupations autres qu’agricoles laisse percevoir le même souci de précision pour cerner la situation réelle des individus. Les paysans ayant une occupation secondaire devaient y répondre également :
Q. 13. Autres occupations procurant des moyens d’existence :
| Occupation principale | Occupation secondaire |
| a) Désigner l’occupation et la spécialité, s’il y en a une | | |
| b) Position dans la production : patron employant des ouvriers salariés, patron sans ouvrier salarié, aide familial, employé, ouvrier, apprenti | | |
| c) Entreprise, administration ou exploitation où il est occupé (dénomination complète et adresse) | | |
| d) Actuellement a-t-il un travail dans cette occupation ? | | |
| e) S’il a changé d’occupation depuis la guerre de 1914, que faisait-il avant la guerre de 1914 ?. que faisait-il entre 1914 et 1917 ? | | |
Les enquêtés devaient indiquer les occupations qu’ils avaient l’habitude d’exercer, même si, au moment précis du recensement, ils n’étaient pas occupés. C’était le cas en particulier de ceux qui effectuaient des travaux saisonniers.
La distinction entre salarié et indépendant travaillant à son compte faisait l’objet de consignes précises dans les instructions adressées aux agents recenseurs
[29]. Il était impératif de repérer avec précision les situations de double activité, ce qui explique la présentation de la question 13 : pour chaque sous-question, la réponse devait être différenciée selon le statut de l’occupation. Ceci concernait tout autant les personnes ayant deux emplois que celles qui travaillaient dans une activité mélangeant différentes formes, par exemple une activité à la fois industrielle et commerciale. Comme leurs collègues d’autres pays européens à la fin du
xixe siècle et au début du
xxe siècle, les statisticiens de la TsSOu s’efforcèrent de saisir les positions de passage entre le non-salariat et le salariat, entre le statut de petit producteur indépendant et celui de salarié (Desrosières, 1977).
Une question sur la profession fut introduite dans le même esprit : « Quelle profession considère-t-il comme sa spécialité ? » (Q. 14).
Cette formulation, qui peut paraître étrange, s’éclaire à la lecture des instructions données aux agents recenseurs : « Par profession, il faut comprendre l’occupation à laquelle la personne interrogée est appropriée en raison de sa formation spécifique ou de son travail antérieur, même si maintenant cette profession n’est pas son occupation principale. Il peut même arriver qu’une personne n’exerce plus sa profession depuis longtemps. Cela concerne, par exemple, les ouvriers des fabriques qui ont quitté leur fabrique à cause de la famine et sont partis à la campagne travailler leur lopin de terre, les artisans ou les intellectuels qui se sont installés à la terre, les paysans qui ont cessé d’aller chercher des travaux d’appoint ou de fabriquer des articles par manque de matières premières, des médecins qui exercent un travail administratif et ont laissé tomber la pratique de la médecine, etc. Bien souvent actuellement, la profession est seulement une occupation secondaire. » (Vorobiev, 1957, 98)
Le terme de profession ne fut pas introduit comme seul critère de classification en raison du très grand nombre de modifications des situations d’emplois des individus dues à l’évolution même de l’appareil productif, mais aussi au contexte de la période, à savoir les conséquences de la guerre civile et les premiers signes de la famine dans le monde du travail. Dans ces conditions, les statisticiens préférèrent continuer à recourir au critère de l’occupation tout en gardant la possibilité de repérer l’appartenance professionnelle de fait des individus quand cela était possible. Ils eurent avant tout pour objectif de restituer dans toute sa complexité la situation des individus au travail à un moment où les transformations dans les campagnes depuis la réforme de Stolypine et les effets de la Première Guerre mondiale et de la guerre civile sur l’activité économique et l’emploi des individus avaient multiplié les situations occasionnelles, temporaires et intermédiaires.
Dans cet objectif, les instructions demandèrent aux agents recenseurs de s’efforcer d’obtenir les réponses les plus précises possibles à la sous-question a) sur le type d’occupation : « Il faut désigner de la manière la plus complète possible le type d’occupation et la spécialité dans cette occupation. Il ne faut pas écrire simplement “ouvrier”, “employé”, “marchand”, mais il faut noter de manière précise quel travail la personne effectue ou quelle fonction elle occupe. Par exemple, les ouvriers écrivent “fondeur de cuivre”, “tourneur de métaux”, “ouvrier sur une machine, “ouvrier ébéniste”, etc. Les artisans doivent absolument indiquer leur métier : “tailleur pour dames”, “modiste”, “polisseur de verre”, “armurier”, etc. Les patrons d’établissements industriels et commerciaux notent ici ce qu’ils produisent ou vendent : “forge”, “commerce de viande de cheval, “droguerie”. Les employés inscrivent l’appellation précise de leur fonction, à savoir : “instituteur”, “comptable”, “employé de bureau de 1re catégorie”, “commandant de batterie”, “choriste”, etc. Les domestiques doivent donner le nom de leur fonction : “cuisinière”, “nourrice”, “concierge”, “cocher”. Les journaliers doivent indiquer le genre de leur travail, à savoir “coupeur de bois”, “portefaix”, “blanchisseuse”, etc. » (Id., 97)
L’accumulation de telles précisions aboutit à l’établissement, pour le traitement des données, d’un dictionnaire répertoriant 5 496 occupations (TsSOu, 1921). Leur répartition par métiers et par secteurs conduisit à une classification de la population en 55 occupations principales, qui fut présentée alors comme une nouveauté dans la pratique du recensement démographique en Russie. Toutefois, dans la plupart des cas, ces occupations restaient des métiers.
Réalisé dans un contexte de plus grande stabilité politique et économique, le recensement de la population fixé au 17 décembre 1926 fut déclaré réussi tant par les dirigeants politiques que par les statisticiens. La lecture de différents comptes rendus relatifs à la conduite de ses opérations dans les régions donne effectivement l’image d’un déroulement sans grandes difficultés
[30]. De ce point de vue, ce recensement marque un tournant dans l’histoire des recensements démographiques en Russie.
Comme les équipes précédentes de statisticiens, celle qui fut chargée de l’organiser était nourrie de références à la statistique démographique européenne. La préparation du recensement fut conduite par Vassili G. Mikhaïlovski, chef du département de démographie de la TsSOu, qui avait dirigé le recensement de Moscou de 1912
[31]. Olimpii A. Kvitkine, qui avait dirigé le recensement des villes de 1923 et avait été envoyé en mission en Allemagne, en octobre et novembre 1925, pour étudier le recensement réalisé dans ce pays au mois de juin, dirigea le traitement des données et la publication des résultats
[32]. Comme en 1920, G. S. Polliak élabora la nomenclature des occupations.
Les questions relatives à la classification des individus selon leur activité professionnelle se posèrent dans un nouveau contexte pour les statisticiens. En laissant les mécanismes marchands continuer à agir dans production et la distribution, la Nouvelle Politique économique (NEP), engagée en 1921, avait contribué à multiplier les différences sociales et les statuts intermédiaires, ce qui compliquait le classement des individus et rendait d’autant plus difficile l’application du schéma marxiste des classes sociales. Le choix du critère principal de différenciation devint clairement un enjeu politique (Fitzpatrick, 1989).
La question sur la profession posée en 1920 ne fut pas reprise. En revanche, les statisticiens reconduisirent le même principe de questionnement sur l’occupation tout en introduisant quelques modifications afin de faire apparaître des classes sociales au sens marxiste du terme. La distinction entre occupation principale et occupation secondaire fut conservée. Toutefois, une seule question (Q. 12) fut consacrée aux occupations, et, cette fois-ci, aucune question spécifique ne concerna l’agriculture. Enfin, la notion de « position dans l’occupation » remplaça celle de « position dans la production », utilisée en 1920.
Q. 12. Occupation, position dans l’occupation et branche de travail
| Occupation principale | Occupation secondaire |
| a) Métier artisanal, petite production marchande, travail, fonction, et spécialité à l’intérieur | | |
| b) position dans l’occupation (patron, membre d’un artel, travailleur isolé, employé, ouvrier, aide dans l’occupation, membre de la famille) | | |
| c) si patron, celui-ci travaille-t-il avec des ouvriers salariés ou seulement avec des membres de sa famille ? | | |
| d) dénomination de l’administration, de l’établissement ou de l’entreprise, avec indication du type de production où il sert, travaille ou dirige, et son adresse | | |
La coexistence entre les notions de métier, activité, fonction et spécialité domine encore la formulation de la sous-question a) et le même souci qu’en 1920 demeure pour faire la distinction, d’une part, entre patrons, salariés et aides familiaux et, d’autre part, entre entreprise familiale et entreprise employant une main-d’œuvre salariée.
La classification adoptée pour le traitement des données reposa sur la combinaison de trois indicateurs : la position dans l’occupation, le type d’entreprise ou de production et le type de travail effectué. La position dans l’occupation fut utilisée comme critère principal de répartition des individus (TsSOu, 1927, préface). Dans la nouvelle « société des travailleurs » en construction, le clivage social principal passait par le rapport au salariat. Comme en 1920, la rédaction des instructions témoigne du souci de saisir la différence entre les statuts des individus liée à la position précise occupée dans le travail effectué : « Les réponses à la partie a) de la question 12 doivent être données de la manière la plus précise possible ; on ne doit pas accepter des désignations vagues, comme “métallurgiste”, “ouvrier de la construction”, etc., mais indiquer obligatoirement la dénomination des occupations et de la spécialité, par exemple : “ajusteur-outilleur”, “coupeur de cuir pour chaussures”, etc.
Les manœuvres qui exercent de manière permanente un travail déterminé quelconque doivent préciser le genre de leur travail et ne pas écrire seulement “manœuvre”. On doit considérer comme manœuvres les personnes qui, travaillant contre un salaire, n’ont pas de spécialité précise et effectuent chez leur employeur des travaux à caractère divers.
Les apprentis dans la production, le commerce et les administrations, qui reçoivent une rémunération, ne doivent pas écrire seulement “apprenti”, mais doivent indiquer aussi l’occupation dans laquelle ils sont en apprentissage, par exemple : “apprenti ajusteur”, “apprenti comptable”, etc. »(Vorobiev, 1957, 102)
Face à l’existence encore d’un grand nombre de situations intermédiaires entre le non-salariat et le salariat, les statisticiens veillèrent à préciser le mieux possible les contours de chaque catégorie utilisée.
Néanmoins, la plus grosse difficulté consista pour eux à élaborer une nomenclature professionnelle permettant d’effectuer une analyse en termes de classes sociales. Le remplacement de la notion de grouppy, utilisée depuis le xixe siècle, par celle de klassy exprime clairement cette intention. Dans son introduction au dictionnaire des occupations utilisé pour le traitement des données du recensement, Polliak précisa comment classer les personnes recensées de la manière suivante : « Le dictionnaire permet de coder seulement les réponses aux questions sur les occupations des individus et de classer ces occupations par catégorie […]. La distribution par classes représente en soi une tâche indépendante, qui est effectuée sur la base des indications sur la position dans l’occupation. Seulement dans les cas où l’on peut faire correspondre à une occupation donnée une seule position dans l’occupation (par exemple, un chauffeur est toujours un ouvrier, un secrétaire est toujours un employé), l’indication du type d’occupation est suffisante pour classer la personne recensée dans telle ou telle classe. » (TsSOu, 1927, 4)
En fait, ici, l’emploi de la catégorie « classe » ressemble plus à un compromis de langage qu’à l’appropriation réelle d’un concept utile pour l’analyse. L’usage d’une nomenclature très détaillée des occupations en témoigne : 10 371 métiers ou fonctions occupées furent regroupés en 1 208 catégories d’occupations. Faire coïncider une classification des occupations, largement inspirée de la pratique des recensements européens, avec la typologie des classes d’inspiration marxiste utilisée officiellement par les bolcheviks posa un réel défi aux statisticiens. La difficulté de forger un outil adapté à l’observation d’une société bousculée par le changement, à la ville comme dans les campagnes, fut renforcée par la construction politique de la réalité imposée par le discours bolchevik. D’outil d’analyse les classifications statistiques devenaient un instrument destiné à faire coller la réalité à l’utopie dans le cadre d’un travail d’invention du social reposant sur la théorie marxiste. Le discours politique qui fondait cette construction de la réalité avait besoin de chiffres pour paraître légitime.
Témoignage de la difficulté à appliquer une grille théorique fondée sur les classes sociales à un monde professionnel et social qui lui était difficilement réductible, les statisticiens établirent une nomenclature en sept classes qui semble opérer un ajustement entre l’analyse marxiste des classes sociales et la constitution de catégories sur la base du critère du rapport au salariat des individus concernés. En premier lieu, les ouvriers furent regroupés en une classe et tous les autres salariés dans une seule, celle des employés. Le « rôle dans la production » de chaque individu fut le critère principal de différenciation entre ces deux classes : « À la classe des ouvriers appartiennent les personnes occupées de manière directe à la production et au transport des biens matériels ou à l’entretien des mécanismes de production ; à celle des employés appartiennent les personnes dont la participation à la production s’exprime sous la forme de services immatériels, en lien direct avec la production (direction du processus de production et son organisation technique, comptabilité et contrôle des travaux, conservation et distribution du produit) ou avec les services à la population (protection de la sécurité et de la santé de la population, travail culturel et éducatif, etc.). » (TsSOu, 1927, 3)
La relation à la production des biens matériels fut donc le critère principal de distinction entre ces deux formes de salariat et ces deux classes. Les statisticiens soulignèrent néanmoins la difficulté à appliquer une telle définition dans certains cas : « La frontière entre ces deux notions n’est pas complètement stable, c’est pourquoi classer certaines occupations dans la classe des ouvriers ou dans celle des employés peut être discutable. » (TsSOu, 1927, 3)
Les cinq autres classes de la nomenclature regroupèrent les non-salariés. Les travailleurs indépendants furent répartis en trois classes différentes. Celle des « professions libérales » rassemblait « les personnes proches des employés par le contenu de leur profession », mais non salariées. « Ce groupe, peu nombreux, était constitué principalement de personnes vivant d’un travail intellectuel et que ne concernait pas le processus d’étatisation des occupations (médecins libéraux, enseignants vivant de leçons particulières, etc.). » (TsSOu, 1927, 3). Définie ainsi, cette catégorie apparaît plus comme un groupe en voie d’extinction que comme une classe en voie de constitution.
Quant aux patrons, ils furent répartis en deux classes différentes de « producteurs indépendants », le critère principal de différenciation étant « le degré de l’élément entrepreneurial exprimé dans le travail ». Ainsi l’emploi d’ouvriers fut utilisé comme indicateur privilégié pour distinguer la classe des « patrons employant des ouvriers salariés » de celle des « patrons ne travaillant qu’avec des membres de leur famille et des membres d’artel » groupe de loin le plus nombreux dans les campagnes (TsSOu, 1927, 4).
La classe des odinotchki, individus travaillant seuls, rappelle la catégorie des « isolés » utilisée dans les recensements français entre 1896 et 1936 (Desrosières, 1977, 163) : « Sont considérés comme isolés tant ceux qui travaillent chez eux, à la maison, sans ouvriers et sans quelque aide que ce soit, que ceux qui vont seuls dans les maisons pour accomplir n’importe quel travail de commande, sans que ce soit une embauche temporaire (par exemple, blanchisseuses à la journée, vitriers, réparateurs d’ustensiles de cuisine). » (Vorobiev, 1957, 30)
Les isolés étaient considérés comme une classe qui présentait « déjà un élément à caractère semiprolétaire » car leur statut était jugé peu différent de celui des ouvriers salariés à gages. Comme eux, ils étaient susceptibles de ce fait de tomber du jour au lendemain dans le statut du salariat. Le caractère rudimentaire de leur équipement de travail ne pouvait pas permettre, par ailleurs, de les classer comme des patrons petits producteurs indépendants. Les instructions précisaient, par exemple, qu’« un peintre en bâtiment ou un scieur qui exécute aujourd’hui des commandes privées peut demain s’embaucher comme ouvrier dans une usine ou sur un chantier de construction ». Comme dans les recensements français, aux franges du statut de travailleur indépendant et de celui de salarié, ces individus travaillant seuls furent considérés comme isolés socialement et occupant un statut temporaire appelé à disparaître dans la nouvelle société socialiste et prolétarienne en voie de construction, comme une classe résidu en quelque sorte.
En faisant du rapport au salariat, et plus particulièrement au salariat ouvrier, le critère principal de classification des individus, la nomenclature de 1926 respectait la représentation d’une société prolétarienne en voie de formation, les autres catégories n’étant construites et interprétées que par rapport à ce processus. La nomenclature des occupations débouchait sur une classification sociale dans laquelle les « patrons employant des ouvriers salariés » formaient la classe qui « exploitait à un degré ou un autre le travail d’autrui ».
Certaines situations individuelles étaient néanmoins difficiles à catégoriser selon le critère du rapport au salariat. Par exemple, comment classer les chômeurs ? Les principes du recensement de 1920 furent reconduits à ce sujet. Le statut des aides familiaux posa beaucoup plus de problèmes aux statisticiens, d’autant plus qu’il caractérisait la main-d’œuvre familiale de la majeure partie des exploitations agricoles familiales à cette époque et d’une partie des entreprises commerciales et artisanales : « Sont considérés comme membres de la famille aidant dans l’occupation ceux qui aident de manière permanente le chef de famille par leur travail dans la production et l’occupation ; sont considérés comme membres de la famille aidant dans l’agriculture ceux qui, indépendamment de leur âge, prennent part aux travaux fondamentaux dans l’agriculture (travaux des champs, battage, activité pastorale, etc.), même si simultanément ils effectuent des tâches ménagères. » (Vorobiev, 1957, 102).
Ici aussi, la proximité avec les critères de classification en usage dans les recensements français apparaît nettement. Furent inclus dans ce groupe : « Les femmes, les filles et les fils de paysans qui n’ont pas bénéficié d’un partage des terres et qui aident régulièrement le chef de famille dans les principaux travaux agricoles. Le fils d’un artisan qui travaille avec son père dans son atelier en qualité d’élève ou d’apprenti. La femme d’un artisan qui travaille derrière le comptoir dans le magasin de son mari. » (Ibid.).
Les statisticiens décidèrent de constituer une classe à part pour les aides familiaux : « Dans la majorité des cas, nous avons affaire ici à un travail qui n’est pas suffisamment différencié, qui se situe à la frontière du travail professionnel et des tâches domestiques (travail féminin sur une exploitation paysanne). Ce rôle subordonné d’exécution dans le processus de production rapproche cette catégorie d’individus des ouvriers, mais le lien de parenté avec le chef d’exploitation fait que leur position sociale est différente de celle des personnes salariées. Cela oblige à mettre dans une classe spécifique ce groupe particulier. » (Ibid.).
Dans ce cas-ci également, les individus ne pouvaient être classés sur la base du seul critère du rapport au salariat. Leur position dans le travail, subordonnée ou pas, était d’une autre nature. Tout comme celle des isolés, elle rendait la dichotomie patrons-salariés peu opérante pour rendre compte de la structure économique et sociale du monde de la production et du travail sous la NEP. Face aux salariés au sens plein du terme, qui louaient leur force de travail contre une rémunération, on trouvait les patrons. À côté des salariés, proches d’eux par le rapport d’exploitation, mais différents par le mode de rétribution et proches socialement du patron par leur lien de parenté, on trouvait les aides familiaux. Pouvaient-ils, comme les isolés, être considérés « en voie de prolétarisation » et donc être rangés, tôt ou tard, du côté des ouvriers ou des employés ?
Dans la logique d’une telle nomenclature, comment classer ceux qui n’avaient pas d’emploi, « qui recevaient des moyens d’existence provenant d’une autre source qu’une occupation » ? « Les personnes sans travail » furent distinguées de celles « qui n’avaient pas ou n’avaient pas indiqué une occupation ». Deux classes furent constituées sur cette base. Celle des « personnes sans travail » regroupa les individus qui avaient perdu leur emploi salarié, ceux qui étaient au chômage après avoir cessé leur activité de producteur indépendant (paysans, artisans) et les étudiants sans emploi après avoir terminé leurs études (Vorobiev, 1957, 57).
La classe des « sans occupation » rassembla les personnes à la charge de l’État et d’institutions sociales (invalides du travail et de la guerre, boursiers, enfants en âge préscolaire), mais aussi ceux qui vivaient d’un revenu autre que celui du travail, loyer d’un bien immobilier, revenu d’un placement en argent, charité privée, pension alimentaire, par exemple (Vorobiev, 1957, 58).
La justification donnée par les statisticiens pour expliquer la distinction entre ces deux classes fait référence à la différence entre les catégories « actifs » et « inactifs » esquissée déjà dans le recensement de 1920 : « La différence essentielle dans la position de ces deux classes tient toutefois dans le fait que, pour les “sans travail”, l’absence d’occupation est le résultat d’une conjoncture défavorable, et ils cherchent activement un travail salarié ; en revanche, les personnes qui appartiennent à la classe des “sans occupation” ne peuvent en avoir une ou n’en cherchent aucune. Cette classe, comme l’autre, rassemble des éléments sociaux assez hétérogènes. À celle des personnes sans travail appartiennent autant les individus qui ont perdu leur travail salarié que les anciens producteurs indépendants (paysans, artisans) qui s’engagent pour la première fois sur le chemin du salariat, et enfin les individus qui entrent pour la première fois à la production, comme, par exemple, les étudiants qui ont terminé leurs études et les inactifs qui ont atteint l’âge de travailler. » (TsSOu, 1927, 4).
La classe des « sans travail » regroupait donc des individus caractérisés par des statuts en voie de transition ou d’adaptation dans une société en mutation, en quelque sorte un groupe en attente d’un statut salarié, qui devait être la nouvelle forme dominante de l’emploi dans la société soviétique en construction. Tous étaient supposés pouvoir trouver ou retrouver une occupation. En revanche, tel n’était pas le cas de ceux qui étaient classés comme « sans occupation ».
Les militaires furent difficiles à classer également. Pour les statisticiens, leur fonction ne pouvait pas être identifiée à une occupation, telle que définie, c’est-à-dire à une activité directement liée à la production d’un bien ou d’un service. Le critère de la « position dans l’occupation » ne pouvait donc pas leur être appliqué. Leurs origines sociales différentes compliquaient leur regroupement dans une classe homogène. Les statisticiens choisirent néanmoins de prendre en compte l’utilité sociale de l’armée pour les rassembler dans une classe à part (TsSOu, 1927, 5).
Le critère de la branche d’activité d’appartenance vint se superposer à celui de la position dans l’occupation pour établir des subdivisions dans les classes sociales constituées. Neuf branches furent retenues : l’agriculture, l’industrie de manufacture ou d’usine, l’industrie artisanale, la construction, le transport ferroviaire, les autres types de transport, le commerce et le crédit, les administrations, les autres branches de l’économie nationale. Dans chacune de ces branches, on ventila les individus selon leur métier ou leur fonction. L’association métier-activité, fréquemment utilisée, depuis le xixe siècle, dans certains recensements européens (Desrosières, 1977), permit notamment d’affiner l’analyse du processus de différenciation du salariat dans l’agriculture en répartissant les ouvriers agricoles en deux sous-groupes, celui des ouvriers agricoles employés dans les exploitations de type paysan et celui des ouvriers travaillant dans des entreprises agricoles.
Enfin, bien qu’aucune question ne fût posée de manière explicite à ce sujet, les statisticiens ne renoncèrent pas à l’usage du critère de la profession pour classer les individus. En faisant référence à l’appartenance professionnelle, ils introduisirent des subdivisions supplémentaires pour affiner les catégories étudiées (TsSOu, 1927, 5-9). L’objectif fut de constituer des catégories « purement professionnelles » à l’intérieur de chaque grand secteur de production déjà retenu, en croisant plusieurs critères : le métier, la fonction précise occupée, la qualification et le rapport à la propriété des moyens de production.
Réintroduisant la diversité sociale derrière la différence de métier, de fonction ou de profession, les 1 208 occupations furent réparties dans les 10 branches de production, qui constituèrent autant de subdivisions possibles dans chaque classe sociale, ce qui aboutit à coder 377 catégories d’occupations (TsSOu, 1927, 11-27). Ainsi, dans la classe des ouvriers, par exemple, on trouvait la branche du transport ferroviaire, dans laquelle la catégorie des métallurgistes était subdivisée en 19 métiers différents. Les mêmes métiers pouvaient constituer des subdivisions d’autres catégories d’occupations incluses dans une branche d’activité, par exemple celle de l’industrie de manufacture ou d’usine.
Même si, bien souvent, les sous-catégories désignaient plus un métier qu’une profession, une classification aussi affinée fut une manière de ne pas réduire l’analyse des catégories du monde du travail à la seule division en classes sociales. En permettant une lecture transversale en métiers, fonctions ou professions de l’ensemble de la classification, elle réintroduisit la diversité sociale derrière le classement conventionnel en classes.
Recenser une société sans classes
Sur fond de discours politique annonçant l’avènement d’une société sans classes, les nomenclatures professionnelles utilisées dans les recensements des années 1930 restèrent fondées sur une classification par occupations, mais la manière de poser les questions et de traiter les informations collectées changea. L’histoire des recensements de cette période reste marquée par les tergiversations politiques qui jalonnèrent la préparation du recensement qui suivit celui de 1926, fixé finalement au 6 janvier 1937. L’histoire tristement célèbre de ce recensement témoigne de sa signification hautement politique dans une période marquée par les conséquences démographiques de la collectivisation des campagnes et de la famine de 1932-1933. Les chiffres du recensement étant nettement inférieurs à ceux escomptés par Staline, ses résultats furent annulés et ses principaux responsables arrêtés, déportés ou fusillés
[33]. Un nouveau recensement fut fixé par décret pour le mois de janvier 1939.
Annoncé en 1932 pour l’année suivante, le recensement qui eut lieu finalement en 1937 avait été reporté à plusieurs reprises sur décision du Conseil des commissaires du Peuple. La comparaison entre le questionnaire soumis au Conseil, le 22 février 1935, par la Direction de la statistique et le formulaire final du recensement de 1937, qui fut établi par une commission composée essentiellement de hauts dirigeants politiques, montre clairement l’enjeu politique des questions posées et de la classification professionnelle des individus.
Le projet présenté en 1935 par les statisticiens se situait dans la continuité du recensement de 1926. Ceci n’est guère étonnant quand on considère que, outre l’ancien directeur adjoint de la TsSOu, Mitrofan P. Krassilnikov, deux autres personnages clés de l’organisation de celui-ci étaient encore là en 1935, O. A. Kvitkine et G. S. Polliak. La conception des questions relatives aux caractéristiques professionnelles des personnes interrogées reprit deux principes de base du recensement de 1926, la distinction entre occupation principale et occupation secondaire, et la volonté de cerner la position sociale des individus sur la base de leur position dans l’occupation :
Q. 14. Occupation principale :
- Type d’occupation ou de travail à temps plein, fonction, métier, branche de spécialisation
- Qualification (pour les ouvriers)
- Position : ouvrier, employé, apprenti, membre d’un kolkhoz, d’une commune, d’un artel, travailleur indépendant, artisan à domicile, paysan individuel, aide familial
- Nom de l’entreprise ou de l’établissement (kolkhoz, sovkhoz, commune, fabrique, usine, atelier, magasin, etc.), intitulé de la branche d’industrie ou du corps de métier, adresse.
La structure du questionnement variait peu par rapport à celle du recensement de 1926, les modifications apportées visant essentiellement à mieux saisir les situations concrètes d’emploi ou de position face à l’emploi, comme en témoigne l’énumération des cas possibles à la question sur la position dans l’occupation. Celle-ci montre aussi l’effort pour cerner les différentes formes d’exercice indépendant ou individuel d’une activité dans une société en voie de collectivisation. Il est à noter que le terme de profession ne figura pas plus dans le questionnaire de 1935 que dans celui de 1926. Seuls les ouvriers durent préciser leur qualification, ce qui suggère l’application par les statisticiens de la classification sociale ternaire et globalisante utilisée dans le discours politique : ouvriers-employés-paysans. L’usage de la profession comme critère de classement aurait brouillé cette représentation politique de la société soviétique.
Les mêmes principes prévalurent, de manière simplifiée, pour la formulation de la question sur l’occupation secondaire :
Q. 15. Occupation secondaire :
- Type d’occupation
- Qualification (pour les ouvriers)
- Position
- Nom de l’établissement ou de l’entreprise et adresse.
Les corrections apportées à ces questions par la commission chargée d’examiner ce projet éclairent le travail de simplification opéré par le discours politique sur la société à cette époque. Ainsi les modifications introduites à la question 14 s’accompagnèrent de son découpage en 3 questions dans le formulaire final du recensement de 1937 :
Q. 12. : Type d’occupation (service) actuellement.
Q. 13. : Lieu de travail (nom de l’entreprise, du kolkhoze, de l’établissement).
Q. 14. : À quel groupe social appartient-il : au groupe des ouvriers, des employés, des kolkhoziens, des paysans individuels, des artisans à domicile, des professions libérales ou des serviteurs du culte et des éléments ne travaillant pas.
On le voit, les questions sur l’activité professionnelle furent condensées, perdant du même coup certains éléments de précision introduits par le statisticiens en 1935 pour affiner le classement des individus. En particulier, les travailleurs indépendants disparurent pour laisser la place aux seules professions libérales. Changement notoire également, les personnes interrogées furent amenées à se classer elles-mêmes dans un groupe social ou l’agent recenseur à le faire à leur place, alors que jusque-là cette opération était du seul ressort des statisticiens, qui effectuaient eux-mêmes ce classement sur la base des réponses apportées à la question sur la position dans l’occupation. L’auto-déclaration se substitua au travail statistique du classement social, avec toute la marge d’incertitude que cela représente, en particulier en raison de l’effort des individus pour répondre d’une manière qu’ils estiment conforme au schéma des classes défini par le pouvoir.
La suppression de la question sur l’occupation secondaire contribua à appauvrir la description et la connaissance de la population active et de ses sources de revenus, l’occupation principale devenant la seule légitime. La suppression des deux questions sur les sources de revenus contenues dans le projet des statisticiens de 1935 ajouta à cet appauvrissement de l’information.
Conçu ainsi, le formulaire du recensement de 1937 ne permettait plus d’avoir ni une vision complète de l’ensemble des activités et des moyens d’existence d’un individu, ni une représentation précise des formes persistantes d’économie familiale. La diversité des situations professionnelles et sociales disparaissait derrière la réduction du questionnement, en particulier les phénomènes de pluriactivité et les situations intermédiaires.
Néanmoins, la formation et la personnalité des statisticiens responsables de ce recensement expliquent que beaucoup d’éléments de continuité aient demeuré par rapport aux précédents. Ainsi, pour le traitement des données, la distinction entre population active et population inactive, déjà utilisée en 1920 et 1926, fut reprise pour traiter les données. La population soviétique fut répartie tout d’abord dans ces deux grandes divisions (Poliakov, 1991, 121-133) La différenciation des individus par groupes sociaux fut effectuée ensuite à l’intérieur de chacune d’elles. Le terme de groupes sociaux fut substitué à celui de classes, symbolisant l’abandon de fait de l’analyse en classes. Officiellement, l’URSS de Staline n’était plus une société en classes. Les discours de l’époque du dirigeant soviétique insistent en effet sur le changement radical de la société de son pays et le chemin parcouru depuis 1917 vers une société sans classes. Le recensement de 1937 devait traduire cette mutation dans les chiffres, comme l’illustre son annonce dans la
Pravda : « [Les feuilles de recensement] reflètent les nouvelles conditions dans lesquelles va se dérouler le recensement de 1937. Il n’y a plus sur ces feuilles de question sur l’appartenance sociale, et le terme même de “classes” manque dans ce recensement, car il se déroule au seuil d’une société sans classes
[34]. »
Les partis communistes de différents pays se firent l’écho de ce changement annoncé. En France, dès 1936,
L’Humanité écrivait : « Ce recensement [de 1937] doit donner un tableau statistique exact des changements inouïs qui se sont produits dans les rapports entre les dizaines de millions d’habitants de l’URSS. Lors du dernier recensement de 1926, les vestiges du capitalisme subsistaient encore qui, aujourd’hui, appartiennent au domaine de l’Histoire. Il y avait alors 845 000 patrons occupant des ouvriers salariés, avant tout des koulaks. Depuis, la catégorie sociale des “patrons occupant des ouvriers salariés” a disparu et
dans les questionnaires nouveaux du recensement l’expression même “classe” a disparu, car ce recensement a lieu au seuil de la
société sans classes
[35]. »
L’illusion de la réalité était construite par celle du discours. Toutefois, les catégories élaborées par les statisticiens témoignent d’une société encore diversifiée socialement en 1937 : alors que le dictionnaire des occupations du recensement de 1926 comprenait 10 371 appellations, celui de 1937 en compta 14 000. En fait, la complexité pour classer les situations individuelles s’est traduite ici, comme en 1926, par une augmentation du nombre d’occupations répertoriées. La nomenclature demeure très différenciée quand il s’agit de traiter les petits producteurs indépendants ou en coopératives. Comme en 1926, les ouvriers et les employés forment deux groupes sociaux. Sept autres sont constitués pour répartir les différentes catégories de travailleurs non salariés, indépendants ou organisés en coopérative (Poliakov, 1991, 121-133). Six d’entre eux concernent le monde des campagnes puisqu’ils rassemblent des paysans ou artisans ruraux : les kolkhoziens occupés dans l’agriculture, les autres kolkhoziens, les paysans individuels, les kolkhoziens travaillant dans l’industrie, les artisans ruraux en coopérative, les artisans ruraux en dehors des coopératives. En fait, l’appartenance à une quelconque forme de coopérative sert de critère de différenciation principal au sein de la population active rurale. En dehors de cette structure, il n’est plus de paysan qu’ « isolé ». Enfin, fait nouveau, une catégorie a été réservée aux personnes exerçant une profession libérale.
Prenant en compte les transformations d’emploi entraînées par le nouveau contexte d’organisation de la production et de l’économie, les statisticiens furent amenés à modifier la manière de classer les individus dans certains cas. L’introduction du dictionnaire des occupations précise les principales modifications introduites par rapport à celui de 1926 : « Le travail de vérification du dictionnaire a montré que, en lien avec la reconstruction de l’économie nationale, de nombreuses occupations qui ont gardé une désignation ancienne ont connu un changement de leur caractère et de leur qualification. L’application d’équipements plus complexes, la mécanisation des processus manuels, la décomposition d’opérations complexes en opérations plus simples, les particularités dans la nomenclature par fonction des employés – tout cela a conduit dans certains cas à une diminution de la qualification de certaines occupations, et dans d’autres cas à son augmentation. En raison de cela, il a fallu changer, dans certains cas, la répartition des occupations par groupes de qualifications. » (TsOuNKhOU, 1936, 3)
La position dans l’occupation, par rapport au statut de salarié, ne fut plus utilisée pour différencier les individus selon leur position sociale. Leur classement social reposa sur un autre critère : « Enfin, notons une différence entre les deux dictionnaires. Dans celui de 1926, à côté des occupations de travail salarié, on donne la désignation correspondante avec un code différent pour les occupations des groupes de patrons. Par exemple, un vendeur dans un magasin est affecté du code 226, mais un commerçant indépendant du n° 344 ; un ouvrier boulanger dans une boulangerie a le n° 119, mais un boulanger membre d’un artel le n° 332. Dans le dictionnaire actuel, le code de l’occupation ne change pas en fonction de l’appartenance d’une personne à tel ou tel groupe social : un vendeur dans un magasin et un commerçant ont un code identique -719, un ouvrier boulanger et un boulanger membre d’un artel le même code -067. La répartition des individus selon leur appartenance sociale se fait selon un autre système de codage, et le traitement des données en fonction de l’occupation est effectué à l’intérieur de chaque groupe social séparément. » (TsOuNKhOU, 1936, 3)
Quand le recensement fut refait, en 1939, l’occupation demeura le critère principal pour classer professionnellement et socialement les personnes recensées. La classification sociale fut modifiée et resserrée en huit catégories : « ouvriers de ville et de village, employés de ville et de village, kolkhoziens, artisans ruraux en coopérative, artisans ruraux en dehors des coopératives, paysans individuels, individus ne travaillant pas, groupes sociaux non indiqués. » (Poliakov, 1999)
Un nouveau dictionnaire des occupations fut constitué, différent de celui utilisé en 1937 (Poliakov, 1999, 206). Des catégories employées précédemment furent supprimées, par exemple professions libérales et serviteurs de la religion. La logique générale consista à supprimer toute occupation qu’il n’était pas possible d’inclure dans les groupes des ouvriers, des paysans, des artisans ruraux ou des employés. La représentation ternaire de la société en ouvriers-paysans-employés était en voie de consolidation.
Malgré cette opération de simplification, les statisticiens maintinrent une description différenciée en élaborant une nouvelle fois une nomenclature des occupations très détaillée. Ils inclurent les nouvelles fonctions de la société soviétique, en particulier celles exercées par les nouveaux personnels d’encadrement et de direction des organisations collectivisées, de l’administration et du parti, les directeurs de kolkhozes et les chefs de comités du parti, par exemple. Parallèlement, des métiers ou des professions déjà présents dans la nomenclature utilisée en 1920 furent conservés, tisserands, charpentiers ou mé