Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.2701134366
256 pages

p. 199 à 237
doi: en cours

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Comptes rendus

no 106 2003/2

2004 Annales de démographie historique Comptes rendus

Comptes rendus

Les administrateurs d’hôpitaux dans l’Europe moderne, Actes de la table ronde du 7 décembre 2000 réunis par Jean-Pierre GUTTON, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2002, 140 p.

Un premier volume, paru en 1999, avait tenté de répondre à trois questions concernant les administrateurs d’hôpitaux en France. Pourquoi les notables briguent-ils ces postes ? Quels sont la place et le rôle des gens d’Église dans ces bureaux ? Peut-on parler de politique hospitalière ? Ce second volume a quant à lui l’ambition de mettre à l’épreuve de la comparaison le modèle français des bureaux peuplés de directeurs nés ou cooptés, devenus majoritairement laïcs au xvie siècle, et souvent critiqués pour leur gestion désastreuse. À cette fin, Jean-Pierre Gutton a rassemblé lors de la table ronde de décembre 2000 plusieurs historiens européens qui se sont penchés sur le cas des administrateurs, avec parfois un peu de difficulté, car les travaux parus ou en cours n’abordent pas toujours leurs carrières et leurs motivations. Deux exemples le montrent. En Angleterre, comme le souligne J. Rogister, aucune étude prosopographique n’a été faite à ce jour. Le cas de Hogarth, un des gouverneurs prestigieux du Foundlings Hospital de Londres qu’il cite, ne saurait remplacer une analyse sur les charges, le recrutement et les carrières des administrateurs en général. En Espagne, on s’est très peu intéressé aux recteurs d’hôpitaux supposés être tous des gens d’Église. Les conditions sociales – absence d’une bourgeoisie urbaine – et politiques – la monarchie favorise avant tout l’Église – expliquent que l’on a jusque-là négligé ce groupe. Pourtant, les charges d’administrateurs font partie d’un cursus honorum des clercs, agents de l’État et de l’Église, qui ont la particularité de passer aisément d’une administration à une autre, d’un hôpital à un autre. Les carrières de clercs à Séville témoignent d’ailleurs de l’existence d’une hiérarchie entre les hôpitaux au xvie, et prouvent le rôle de tremplin que peut avoir une charge d’administrateur hospitalier.
La laïcisation des administrations à vocation d’assistance se met en place assez largement à l’époque moderne mais avec des décalages dans certaines régions et des exceptions ailleurs. Dans le cas espagnol étudié par J. Soubeyroux, la position de prééminence cléricale renforcée avec la Réforme catholique n’est pas forcément due aux mérites de gestionnaires des clercs mais à la situation de pouvoir de l’Église. L’émergence d’une administration laïque, réclamée dès le xvie siècle, se concrétise peu à peu, et non sans résistance, au xviiie siècle, avec l’installation de juntes royales à la tête des hôpitaux. Alors qu’on assiste dans la vieille Europe à la laïcisation des administrations à vocation d’assistance, le Québec se différencie nettement puisqu’il connaît un renforcement de la place de l’Église dans les institutions hospitalières. Dans un premier temps, on a voulu reproduire le modèle de la métropole dans les hôtels-Dieu et les Hôpitaux généraux ; mais, assez rapidement, à la différence de la France et contre la position royale traditionnelle, on a confié un plus grand pouvoir aux évêques et aux congrégations religieuses. Les ecclésiastiques locaux ont accordé une large protection aux congrégations et, à condition d’accepter la clôture, ils leur ont entièrement confié la gestion de certains hôpitaux dès la fin du xviie siècle. Pour expliquer cette suppression des administrateurs et le passage sous l’autorité des sœurs et des frères, D. Hickey suggère l’inutilité de la charge d’administrateur laïc. Pourtant, si elle a perduré et servi les élites locales en France, elle ne doit pas être si vaine…
Dans les pays acquis à la Réforme, la laïcisation est beaucoup plus précoce, mais se pose alors la question de l’impact de la Réforme. En raison de l’antériorité de la nouvelle politique d’assistance, on sait bien que les différences entre pays, protestants et catholiques, ne peuvent être que des variations et que les conceptions sur la pauvreté et les mesures prises constituent un patrimoine commun, ce que Y. Krumenacker rappelle dans sa contribution. Plus que le critère religieux, le rapport de force entre l’Église, le Prince et les villes a conditionné les particularités propres à chaque pays ou région. Au Danemark, dans le Schleswig, ou le Mecklembourg, la Réforme a introduit le Prince un peu partout dans les administrations hospitalières aux côtés des citoyens, des pasteurs ou bien de l’évêque (T. Riis). Si le pouvoir laïc se trouve en position dominante, il impose un secours à tous les pauvres, mais si une Église prend le pas, elle peut décider de ne secourir que ses fidèles. Les villes des Provinces-Unies attestent des deux attitudes. Y. Krumenacker souligne également l’importance du culte mis en place dans l’hôpital dans l’acculturation religieuse des pauvres. Lors du transfert des biens ecclésiastiques aux hôpitaux qui caractérise les pays réformés, on a aussi parfois modifié le recrutement du personnel à tous les niveaux, en écartant les religieux. Ces changements d’administration et de personnel n’ont, semble-t-il, pas été encore suffisamment analysés.
À propos des recteurs d’hôpitaux, C. Lacharme s’interroge sur les motivations diverses des hommes qui obtiennent ces postes à Genève et à Lausanne. Pour ces individus, de telles charges, dans lesquelles ils se succèdent parfois de père en fils, renforcent une position d’élite urbaine. À Genève la pratique montre qu’ils sont nombreux à démissionner avant la fin de leurs six années de mandat pour rejoindre une autre charge. À Lausanne, il n’y a pas de durée légale ; mais pour le tiers des recteurs qui restent plus de dix ans, la charge n’a rien d’une étape dans un cursus. Leurs motivations religieuses et spirituelles sont trop peu connues, regrette C. Lacharme, et il est vrai que pour bon nombre de cas étudiés dans ce volume, c’est un point faible des recherches.
P.-J. Hesse et J.-P. Gutton présentent, au travers de la pratique des bureaux, le rôle des administrateurs d’hôpitaux dans l’élaboration de règles juridiques, administratives, fiscales et surtout sociales. Leurs règlements et conditions d’accès à l’assistance ont notamment contribué à la définition du statut d’assisté, les sanctions et pouvoirs sur les personnes secourus ont participé au développement du droit pénal. Les administrateurs lyonnais, parisiens et quelques autres ont démontré que l’adoption, réputée tombée en désuétude à l’époque moderne, est encore pratiquée, quoique en faveur d’un nombre très restreint d’enfants. On voit là combien ces recteurs hospitaliers ont pu avoir une activité « créatrice », bien éloignée de leur réputation auprès de leurs contemporains ou des historiens.
Isabelle ROBIN-ROMERO

À Votre Santé : éducation et santé sous la IVe République, textes rassemblés par Didier NOURRISSON, Saint-Étienne, publications de l’Université de Saint-Étienne, 2002, 212 p.

Didier Nourrisson opens this collection of essays on education and health between 1945 and 1960 with a quote from de Gaulle’s Mémoires de guerre: « La marée, en se retirant, découvre donc soudain, d’un bout à l’autre, le corps bouleversé de la France (p. 7). » Wartime death and destruction resulted in a rekindling of infectious diseases, food shortages, and disorganization in public health services and sanitary conditions. Yet de Gaulle’s allegory also indicates the imperative of healing, a task which Nourrisson and his collaborators set out to describe. Several themes hold this collection together; they include the battle against alcoholism, the protection of child health, and post-war school curricula. However, the most constant contextual premise is the rise of consumer society. Consumerism offered many apparent freedoms—automobiles, labor saving devices, new lifestyles—yet as the authors of this volume demonstrate, consumerism was matched by powerful cultural constructions of normative behavior.
Thierry Teret opens the volume with an essay on physical education. Teret provides a detailed examination of the debate over how France should strengthen its enfeebled youth. Although the First World War had been far deadlier than the second, civilians were severely deprived during Vichy and under German occupation. Fourteen-year olds in 1945 were, on average, 7 to 11 centimeters shorter and weighed 7 to 9 kilograms less than their counterparts of 1935. Teret skillfully identifies the diverse tendances that influenced the development and reform of physical education under the Fourth Republic. Drawing on association and government publications, Teret identifies a panoply of physical education ideologies. The Institut National des Sports drove the tendance sportive and favored the furtherance of organized sporting and competition. More practical and eclectic approaches—such as gymnastics—were apparent in the tendance psychomotrice advocated by the Société Française de Rééducation Physique and leaders of rural physical activity programs. Although a consensus was never possible, Teret concludes that instead of a bitter turf battle, there resulted “un partage du territoire de l’éducation physique… Désormais distincte pour l’écolier, le collégien ‘normal’, l’apprenti et le collégien faible ou handicapé, l’éducation physique permet à chacun de se trouver en position dominante sur une partie du dispositif” (p. 52).
Perhaps the most unifying article of the collection is Nicole Verney-Carron’s article on school medicine. By the end of the Second World War a medical presence in schools had established itself as a necessary component in the fight against contagious diseases. During the immediate postwar years, the physical needs of the students meant a predominance of somatic medicine, i.e., one that focused on material and technical solutions. As conditions improved by the 1960s, a more holistic notion of well being emerged in which the entire school and, by extension, the education bureaucracy, became responsible for assuring not only the intellectual competence of students but also their physical and moral health.
Didier Nourrisson’s contributions on school cantines and milk programs bolster Verney-Carron’s conclusions concerning school medicine. Nourrisson notes that school cantines are presently in decline, especially in urban areas. Causes for this trend are diverse. Home-cooked meals are making a comeback while others students have succumb to the temptation of fast food. Whatever the cause, Nourrisson reminds us that the fluorescence of school food programs came under the Fourth Republic. And if there exists a father of the school cantine, it is Raymond Paumier. Paumier began working on childhood nutrition during Vichy under the well-known dietician Lucie Randoin. After the liberation, Paumier convinced the Conseil municipal of Montgeron (Seine-et-Oise) to purchase an old nursery where he created the first restaurant scolaire. Paumier’s cantine became a national model for school lunch programs by 1960 when over a million children were eating in cantines nationwide.
Nourrisson’s related article on school milk programs is broadly political and cultural. His principal source is a series of 1950s propaganda that promoted milk as the ultimate food product or simply, “La santé par le lait” (p. 86). Milk’s apparent naturalness —never mind that cow milk is very different from breast milk and that many children can drink the latter but not the former—made it an ideal prop in the fight against alcoholism. Enter Pierre Mendès France who adopted milk as the anti-wine, ostentatiously drinking a glass of the white on the floor of the Assemblée Nationale. Nor was Mendès France’s gesture only for show as the scandalized alcohol lobby soon found out. He pushed through the code du vin, cut home distiller’s production by 40 percent, increased taxes on hard alcohol by 25 percent, and put a cap on the number of liquor licenses available to bars and cafés. “On peut parler d’un véritable New Deal antialcoolique…En même temps est initiée une politique systématique de distribution de lait dans les écoles.” (p. 89). Yet even more than the cantines where it was poured into children’s glasses, milk distribution fell dramatically in the 1960s due to budget cutbacks and decreases in milk subsidies.
Despite Mendès-France’s crusade against alcoholism, science and health instruction in the schools remained contradictory concerning the effects of alcohol on the body. In her article, Marie-Françoise Perrier examines over two-dozen applied science texts from primary and secondary schools. All of the secondary texts included a chapter devoted to alcoholism, but the books differed widely on the nutritional and medical value of alcohol. Moreover, several of the books included decontextualized links between alcoholism and tuberculosis: “L’alcool fait le lit de la tuberculose.” (p. 112). Others repeated disproved theories and simplistic views of cancer and tuberculosis. Cancer was rarely discussed in the plural and some texts still thought cobra venom to be a worthy treatment. Similarly, Perrier found that discussions of tuberculosis mortality rates bordered on the ridiculous because of the variance from one text to another (39 to 60 thousand in 1952, for example) and the fact that such information, in any case, was quite impossible to know since a declaration of the illness was still not compulsory. Perrier notes, “toute approche statistique doit rester prudente et reflète la sensibilité sociale à la maladie qui ne traduit pas son importance relative. À l’école aussi, l’usage des statistiques s’ajoute à l’arsenal des procédés d’éducation par la peur” (p. 118). Another of Perrier’s disappointing findings, from a public health standpoint, was a total absence of human sexuality in the texts. This despite the fact that venereal diseases posed as great a threat to health as tuberculosis, alcoholism, and cancer. Although her report is generally bleak, Perrier notes some areas of illumination; the dangers of tobacco and drunk driving, for example, make their first appearances at this time. Yet, overall, she concludes that Fourth Republic science books reveal a striking similarity with their interwar predecessors. Unproven scientific and medical theories set in a highly normative discourse, “…dans la tradition hygiéniste qui s’appuie sur des moyens de propagande utilisés aussi pour d’autres publics: images, statistiques, citations, textes injonctifs, et dont le caractère souvent obsolète mérite d’être souligné” (p. 124).
The final chapters of the volume return to the theme of alcoholism. Didier Nourrisson and Jean François Brun respectively explore the images of alcoholism and alcoholic consumption in the military. Brun’s article analyzes the sharp contrast of the military milieu where high rates of alcoholism are found side by side with an especially pronounced anti-alcohol campaign. Brun extends his study with seven annexes that provide data on alcohol rations in the various services as well as consumption rates among enlisted men as well as junior and senior officers.
À Votre Santé is an engaging and cohesive set of essays on a hitherto overlooked period —The Fourth Republic—and a relatively unexamined duo of social reform—education and health. Yet the contributors’ focus on the Fourth Republic results in the highlighting of a conjuncture in 1945 that is of questionable significance. In his introduction Nourrisson insists that the Fourth Republic was a time when, “l’État-Providence se met en place après le War State, le Welfare State. La création de la Sécurité sociale… d’entrée de jeu (ordonnances des 4 et 19 octobre 1945), elle couvre les risques maladie, invalidité, vieillesse, décès et accidents du travail” (p. 8-9). Such an assertion overstates the importance of Pierre Laroque’s post liberation reforms and discounts the importance of interwar developments. Almost a third of the population already enjoyed social insurance protections when the Provisional Government assumed power in 1944 and most employers had been legally bound to pay family allowances to heads of household among their workers since 1932. In short, l’État providence, which this volume helps to illuminate, had been in the making since the late nineteenth century, with a quickened pace since the armistice of 1918. Indeed, the evidence in several of the articles points to more continuities than discontinuities between the interwar, Vichy and Fourth Republic years, a feature that goes largely underemphasized except in Perrier’s examination of school science books. Several of the public health and education programs analyzed in this volume are traced back to the Third Republic and Vichy eugenicist and pro-natalist movements. For example, Nourrisson notes in passing the connection between school cantine promoter Raymond Paumier and Alexis Carrel. Yet connections such as these with education and health programs during the Third Republic and Vichy, while mentioned in the volume, go largely unexamined in its conclusions.
That said, À Votre Santé makes an important contribution to the scholarship on social reform in France. It presents several well-documented and fascinating stories about the personalities, ideologies, and resources of health and education programs between 1945 and 1960.
Paul V. DUTTON

Manuel ARDIT LUCAS, Miquel Angel BADENES MARTIN, Joan Serafi BERNAT I MARTI, El Pais Valencia en el cens d’Aranda (1768), Valencia, Universitat Jaume I-Universita de València, 2001, 402 p.

L’Espagne du xviiie siècle a connu trois grands recensements généraux, celui d’Aranda en 1768, celui de Floridablanca en 1787, celui de Godoy en 1797. Bien qu’il soit le premier recensement à visée statistique moderne en Espagne, et d’ailleurs l’un des premiers de ce type en Europe, le recensement de 1768, effectué sur ordre du roi Bourbon Charles III, a été pour l’instant très peu utilisé par les historiens démographes, au contraire de celui de Floridablanca. La plupart des données primaires par unité territoriale sont pourtant disponibles (du moins des copies effectuées en 1772 et conservées à la Bibliothèque de l’Académie Royale d’Histoire) et fournissent de très précieux renseignements : distribution de la population par sexe, groupes d’âge et situation matrimoniale, poids des nobles et des ecclésiastiques, présence des couvents et des institutions d’assistance, données économiques et géographiques, statut juridique des communautés locales, nom des seigneurs… Comment expliquer un tel désintérêt ? Selon les auteurs de cet ouvrage, Manuel Ardit Lucas, Miquel Angel Badenes Martin et Joan Serafi Bernat i Marti, il faut d’abord y voir une conséquence du mode opératoire de ce recensement. En effet, l’enquête d’Aranda, bien qu’ordonnée par l’État, a été réalisée sur le plan pratique par le clergé local, d’où une présentation des données disponibles par paroisses et diocèses. Comme ce dernier niveau territorial ne se superpose pas avec les divisions administratives civiles de l’époque (ou d’aujourd’hui), bien des historiens ont choisi d’esquiver ce redoutable problème de chevauchement des circonscriptions en reportant leur attention sur le recensement de Floridablanca (qui fournit, quant à lui, des données par divisions civiles), supposant – à tort, nous le verrons – que leur grande proximité se traduirait par des résultats démographiques peu différents. Par ailleurs, le recensement d’Aranda a très tôt souffert d’une mauvaise réputation au sein de la communauté historienne. Pierre Vilar soutenait ainsi que les curés locaux avaient utilisé les listes de communion pascale pour établir leurs données, ce qui en fragilisait fortement les résultats.
Les trois auteurs du présent ouvrage contestent cependant ce verdict hostile, déjà remis en cause récemment pour d’autres régions espagnoles comme les Asturies et l’île de Majorque. Ils entendent bien montrer tout ce que cette source peut apporter à la connaissance de la population du Pays Valencien de la seconde moitié du xviiie siècle, une fois que les données primaires ont été reprises et classées en fonction des divisions administratives civiles anciennes.
Le livre, qui est d’abord une publication de documents, est donc construit de manière très simple. Dans un premier temps, les auteurs répondent aux critiques historiographiques émises et mesurent la validité des données fournies en utilisant une batterie de tests classiques de la démographie (test sur le taux de natalité, le sex-ratio, etc.). Ils en déduisent une grande fiabilité des données malgré un sous-enregistrement global de la population qu’ils estiment à 7,4 %. Dans un deuxième temps, ils présentent les principaux résultats obtenus. Puis ils fournissent la liste exhaustive des données par paroisses et une annexe statistique présentant notamment l’ensemble des populations des institutions religieuses et la liste des seigneurs des communautés locales.
L’exploitation fournit de nombreux enseignements sur la population totale du Pays Valencien en 1768. Après correction du sous-enregistrement, celle-ci est estimée dans les limites administratives de l’époque à 733 351 habitants. Les données primaires des communautés relevant du diocèse de Tortosa (dans la partie septentrionale du Pays Valencien) étant indisponibles, la suite de l’exploitation porte sur les 85 % des habitants restants. Il apparaît d’abord que la densité de la région est de 35,8 habitants au kilomètre carré (soit le double de la moyenne espagnole), avec des niveaux particulièrement élevés sur les côtes et dans les régions méridionales. En outre, le niveau d’urbanisation est important pour la période : 31 % de la population vit dans des unités territoriales dépassant les 5 000 habitants, un quart dans les cinq agglomérations de plus de 10 000 habitants, dont précisément 76 906 habitants à Valence même qui fait partie des quatre plus grandes villes d’Espagne. Comme bien des villes d’Ancien Régime, cette dernière se caractérise par une nette sur-représentation du clergé (4,05 % des habitants) et de la noblesse, mais aussi des femmes, notamment célibataires, ce qui traduit le poids spécifique et régulièrement signalé des servantes en milieu urbain. Au niveau de l’ensemble de la province, le recensement d’Aranda permet d’estimer à 13,1 % en 1768 la part des personnes ayant 50 ans ou plus et à 9,0 % et 10,0 % respectivement le niveau de célibat définitif des hommes et des femmes (clergé exclu), soit un niveau plus faible que la moyenne espagnole. De même, l’âge moyen au mariage (24,2 ans pour les hommes, 21,5 ans pour les femmes) se situe en-dessous de la moyenne nationale. Enfin, la comparaison avec les données issues du recensement de Floridablanca en 1787 indique une sensible évolution en à peine 20 ans, puisque le taux de natalité situé à environ 45 pour mille en 1768 n’est plus que 39 pour mille en 1787. Ceci montre que, dans le dernier tiers du xviiie siècle, le Pays Valencien est déjà engagé dans un processus de réduction de la fécondité légitime, en partie sous l’effet d’une remontée sensible (un an environ) de l’âge moyen au mariage des femmes.
Vincent GOURDON

Scarlett BEAUVALET-BOUTOUYRIE, Être veuve sous l’Ancien Régime, Paris, Belin, 2001, 415 p.

Il y a une quinzaine d’années, le veuvage dans les sociétés traditionnelles ne donnait lieu qu’à de brefs commentaires dans les synthèses sur l’histoire de la famille qui concentraient davantage leur attention sur la composition des foyers, la formation du couple, la fécondité et les relations à l’enfant. Si Mary Abbot, dans Family ties (London, Routledge, 1993) consacrait systématiquement un paragraphe à la veuve dans l’analyse des relations familiales propres à chacun des cinq milieux sociaux étudiés, dans le livre collectif Histoire de la famille (Paris, Armand Colin, 1986), André Burguière et François Lebrun, quant à eux, ne l’évoquaient que très incidemment dans les chapitres sur les familles européennes de l’époque moderne. Tout comme Alain Collomp ou Arlette Farge dans le volume 3 de l’Histoire de la vie privée (Paris, Seuil, 1985), et ce d’ailleurs pour en donner surtout une image négative d’appauvrissement ou de mise en dépendance vis-à-vis des enfants ou des institutions. Quant à la démographie historique, elle s’y intéressait en priorité sous l’angle de la rupture d’union déterminant le nombre final d’enfants du couple et sous celui des probabilités de remariage. Cependant, en grande partie sous l’effet d’une histoire des femmes en plein développement, les veuves sont devenues depuis peu un véritable objet d’études de l’histoire de la famille ou de l’histoire sociale (voir le récent ouvrage d’Emmanuelle Santinelli, Des femmes éplorées ? Les veuves dans la société aristocratique du haut Moyen âge, (Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2002), de même qu’une autre figure longtemps marginalisée, la femme célibataire (Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, « La femme seule à l’époque moderne : une histoire qui reste à écrire », Annales de Démographie Historique 2000/2, p. 127-141).
Être veuve sous l’Ancien Régime, issu d’une thèse d’habilitation, est donc le bienvenu car non seulement ce livre fournit une première vision panoramique du sujet pour la France de l’époque moderne, mais encore il examine à nouveaux frais la question du veuvage, tant sur le plan des représentations que des pratiques sociales, en s’éloignant de la vision quelque peu misérabiliste du sort de la veuve qui a tendu à dominer jusqu’à maintenant.
Très didactique, le livre se structure en trois parties, elles-mêmes divisées en trois chapitres. L’idée étant de confronter l’image que les contemporains ont du veuvage aux « réalités » de celui-ci, la première partie porte sur la « figure mythique de la veuve ». Usant de sources religieuses comme de la littérature profane, Scarlett Beauvalet dégage toute l’ambiguïté de l’image des veuves sous l’Ancien Régime, entre solitude et indépendance, entre retour valorisé à la chasteté et souvenir de la chair (ce qui les place sur une échelle morale entre les vierges et les femmes mariées). Dans ce contexte, la phase de veuvage est présentée comme un état intermédiaire à « gérer ». Dans le discours de l’Église (qui multiplie alors les biographies de saintes veuves), cette période de relative décharge de la vie mondaine ne peut être synonyme d’autonomie mais doit permettre de gagner son salut soit en menant une vie réglée et exemplaire de mère chrétienne au sein du monde, soit en se consacrant pleinement à Dieu, par les œuvres ou par l’entrée au couvent. La littérature profane, inquiète elle aussi devant la nouvelle liberté de la femme, prône surtout un remariage rapide.
La deuxième partie s’intéresse alors aux « réalités démographiques et juridiques » du veuvage. Grâce aux données issues de l’enquête INED et de la base Vernon mise en place par Jean-Pierre Bardet au Centre Roland-Mousnier, l’auteur parvient à estimer les durées moyennes et médianes du mariage en France aux xviie et xviiie siècles, les âges au veuvage des femmes, leur risque de décéder avant leur mari et leur charge d’enfants. De l’ensemble des résultats effectués à partir des fiches MF (femmes mariées entre 15 et 45 ans), il se dégage une image moins catastrophiste qu’attendu, surtout pour le dernier siècle de l’Ancien Régime. Si de nombreux couples sont rompus précocement par la mort, il n’en reste pas moins que, dans les paroisses de l’enquête INED, les couples mariés en 1650-79 ont duré en moyenne 18,7 ans (un quart dépassant les 30 ans), tandis que ceux des années 1760-79 atteignent une durée moyenne de 24,1 ans (38,1 % dépassant 30 ans). Dans la région de Vernon, 46,6 % des couples mariés au cours des années 1750-89 restent unis au moins 30 ans (moyenne : 26,8 ans). Cette amélioration de l’espérance de vie au xviiie siècle, cumulée avec le retard de l’âge au mariage, amène d’ailleurs une certaine transformation du portrait de la veuve. Celle-ci est de plus en plus une femme âgée (dépassant les 50 ans) lorsqu’elle perd son mari, sa probabilité de se remarier diminue en conséquence et sa charge d’enfants est moindre. Ainsi à Vernon au xviiie siècle, les veuves ont en moyenne 1,26 enfants survivants de tous âges lorsqu’elles deviennent veuves dans la période 1700-49 et 1,2 dans les années 1750-89, mais dans la seconde moitié du siècle 60 % d’entre eux ont désormais plus de 15 ans (contre 40 % auparavant). Ceci laisse penser que ses enfants sont davantage une ressource qu’une charge pour la veuve (on regrettera cependant que l’auteur ne puisse prendre en compte le mariage des enfants dans ses analyses qui portent sur les enfants survivants quel que soit leur âge).
Le regard se porte ensuite vers la composition des foyers des veuves, pour l’essentiel dans le monde urbain de la France du Nord. À partir de quatre recensements (Valenciennes en 1693, Senlis en 1765, Pontoise en 1781 et Vernon en 1836), Scarlett Beauvalet confirme le poids considérable en ville des ménages dirigés par une veuve (entre un cinquième et un huitième des feux), un phénomène visible à l’échelle européenne. La taille de ces foyers est en général restreinte (2,6 personnes en moyenne à Senlis, 2,10 à Pontoise), et seuls 55 % environ des ménages de veuves de Pontoise en 1781 et Vernon en 1836 contiennent plus d’une personne. Mais le dénombrement de Valenciennes en 1693 tranche sur ceux de la fin de période, à la fois par le nombre moyen de personnes présentes (3,5 par ménage de veuve) et par l’extrême faiblesse du nombre de feux de veuve solitaire. L’auteur évoque comme explications à cette évolution en quelques décennies la baisse de la fécondité au xviiie siècle, la montée de l’âge au veuvage qui réduirait le nombre des enfants encore en âge d’être accueillis, mais aussi une évolution « individualiste » de la famille entre 1700 et 1800 qui aboutirait à une présence moindre des familles étendues. Les données sur lesquelles l’auteur appuie cette démonstration (un seul recensement pour le xviie siècle) peuvent néanmoins sembler un peu fragiles, d’autant que chaque dénombrement a été effectué avec des modalités spécifiques.
Vient alors le chapitre sans doute le plus remarquable du livre, ne serait-ce que par l’ampleur de la documentation consultée : l’analyse du statut théorique des veuves quant à la gestion de leurs biens et de ceux de leurs familles au sein des multiples systèmes juridiques de la France d’Ancien Régime. Globalement, il en ressort que la femme qui, pendant son mariage, est considérée comme mineure sur le plan du droit (impossibilité de contracter sans autorisation du mari, d’ester en justice…), bénéficie par là même d’un statut protecteur qui se révèle lors de son veuvage, c’est-à-dire lorsqu’elle se retrouve juridiquement capable et en conflit potentiel avec les héritiers ou les créanciers de son époux. Mais les formes de cette protection varient beaucoup selon les régions, en fonction de la manière selon laquelle a été conçue et gérée la question des biens du couple. À cet égard, s’appuyant sur les travaux de juristes, Scarlett Beauvalet rappelle que l’on peut distinguer au moins trois grands modèles, celui de la communauté entre époux (coutumes de Paris et d’Orléans, par exemple), le régime dotal (ou de séparation de biens) de la France du Sud, inspiré du droit romain, le système normand de séparation des biens qui garantit une claire distinction entre les patrimoines respectifs des deux époux et interdit les transferts entre branches. Dans ce dernier modèle, la dot de la femme, seulement confiée au mari comme usufruitier, est conçue comme inaliénable et insaisissable. À la mort de son mari dont elle n’hérite pas, la femme est certaine de retrouver ses biens (ou en tout cas leur équivalent). Dans le régime communautaire parisien, le décès de l’époux signe la fin de la communauté ; dès lors, la veuve, qui a aussi ses biens propres, récupère en général la moitié de la communauté, l’autre moitié allant aux héritiers. Mais la veuve y ajoute le douaire, c’est-à-dire un droit de jouissance sur une portion non négligeable des biens du mari, sans oublier des « droits de deuil », tels le préciput, souvent précisé dans la convention matrimoniale d’origine, qui est un « droit de prélever une certaine somme ou certains biens sur la masse de la communauté avant son partage ». Quelques coutumes prévoient la possibilité d’ajouter dans le contrat de mariage une clause de « rem-port » (la veuve récupère du linge à usage personnel), voire un droit viager d’habitation dans une maison de l’époux décédé. Enfin, avec des variantes locales, les coutumes parisiennes (voire normandes) autorisent des donations à caractère usufruitier entre époux soit par contrat de mariage, soit par testament. Le troisième et dernier système, celui de la France du Sud, est aussi protecteur pour la veuve. Celle-ci récupère nécessairement sa dot, y compris si elle n’a pas été versée par son père, ainsi qu’un « augment de dot », c’est-à-dire un droit d’usufruit sur les biens du mari, droit considéré comme une compensation pour ce que l’épouse avait apporté en dot et pour sa collaboration pendant la durée de l’union. Au cas où la dot et l’augment seraient insuffisants au vu de l’état financier du mari et laisseraient craindre une déchéance sociale de la veuve et de sa famille, le droit écrit prévoit en outre d’attribuer une portion supplémentaire à la veuve sur la succession de son conjoint prédécédé (la « quarte » du conjoint pauvre). Enfin, rien n’empêche le mari par testament de donner quelques avantages à son épouse : une somme d’argent, les biens meubles, voire une pension viagère.
En somme, bien que rarement héritière de propriétés (car le droit protège les successions en ligne), la veuve a la garantie d’obtenir un certain nombre de biens ou de jouissances, quels qu’aient pu être l’attitude ou la gestion de son époux et malgré les prétentions des autres ayants droit. Cependant, cette protection n’est promise qu’à la veuve « honnête, décente et chaste dans sa conduite » : la loi ou la jurisprudence annihilent certains droits, par exemple le douaire, si la veuve n’a pas porté le deuil selon l’obligation légale d’une année, si elle a abandonné de manière injustifiée le foyer conjugal pendant la période d’union, etc. La veuve est protégée, certes, mais toujours suspecte et donc sous contrôle.
Arrivée à ce stade, Scarlett Beauvalet se pose la question qui structure une grande part de son ouvrage : le veuvage à l’époque moderne est-il en pratique une période de difficultés économiques, voire signe-t-il l’entrée dans la pauvreté et la marginalité ? La troisième partie de l’ouvrage y répond de manière très nuancée, et plutôt par la négative. L’analyse serrée de plusieurs centaines de contrats de mariage parisiens du xviie et du xviiie siècle (contrats issus de l’ancienne enquête Mousnier) montre en effet que la plus grande partie des veuves bénéficient en pratique, grâce à la moitié de la communauté, la dot, le préciput, etc., des moyens d’éviter la misère. En outre, de nombreuses veuves parviennent à gagner leur vie par le travail. Ainsi, quand le mari relève d’une communauté de métier (libraire par exemple), cette dernière admet souvent que la veuve puisse reprendre l’activité du décédé, soit personnellement, soit par l’intermédiaire d’un ouvrier compétent qu’elle embauche. Mais il arrive qu’elle y mette certaines limitations : interdiction de prendre d’autres apprentis, contrôle sur la profession d’un éventuel nouveau conjoint. À Paris, les veuves les plus pauvres travaillent quant à elles comme journalières, ouvrières, couturières, ou dans les « métiers libres » : revendeuses de chapeaux, de linges, de ferraille…
Ce point de vue « optimiste » peut sembler contrebalancé par l’auteur dans le dernier chapitre de son livre, consacré à la veuve assistée, où sont passées en revue les formes d’aide institutionnelle existant à Paris sous l’Ancien Régime. Qu’il s’agisse de l’aide à domicile dispensée par le Grand Bureau ou de l’accueil à l’Hôpital Général section Salpêtrière et à l’Hôpital des Petites Maisons, les veuves représentent en effet une part importante du public concerné. Mais, là encore, une étude plus précise nous fait sortir d’une vision trop misérabiliste du veuvage. En effet, l’Hôpital des Petites Maisons, qui comprend plusieurs centaines de places occupées par 60 % de veuves au xviiie siècle, apparaît en définitive comme un établissement de « privilégiés » (les veuves de marchands ou de maîtres de métiers y sont prises de préférence) très demandé à en juger par la longueur de sa liste d’attente. Quant à la Salpêtrière, au recrutement bien moins « huppé » certes, mais à la liste d’attente tout aussi fournie, elle se transforme peu à peu au cours du xviiie siècle en une maison d’accueil temporaire pour veuves nécessiteuses, qui en ressortent à leur guise.
C’est donc une vision contrastée et multiforme de la situation concrète des veuves qui se dégage de ce vaste ouvrage, une vision somme toute assez éloignée du retrait social prôné par l’Église ou de la marginalité socio-économique trop souvent imaginée par les historiens. On pourra cependant regretter que l’accent soit surtout mis sur le cas des veuves en ville, et en particulier à Paris. Les chapitres sur l’assistance institutionnelle, les professions exercées et les ressources prévues par les contrats de mariage, portent pour l’essentiel sur la situation dans la capitale du royaume, qui n’est sans doute pas à l’image du pays, et notamment des campagnes.
Vincent GOURDON

Gervais CARPIN, Le réseau du Canada. Étude du mode migratoire de la France vers la Nouvelle-France (1628-1662), Sillery (Québec) et Paris, Septentrion et Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2001, 555 p.

Cet ouvrage volumineux est tiré de la thèse de doctorat que Gervais Carpin a soutenue à l’Université Laval. Son but est de renouveler l’approche d’un sujet que l’on pourrait croire déjà bien étudié : les flux fondateurs qui ont peuplé la Nouvelle-France dans les années 1628-1662. L’historiographie québécoise est, on le sait, particulièrement riche en la matière, mais centrée sur les lieux d’installation. Plusieurs équipes reprennent depuis quelques années la piste qu’inaugura jadis Hubert Charbonneau dans une des monographies fondatrices de la démographie historique, celle qu’il consacra à Tourouvre-au-Perche, village d’où partirent de nombreux colons. Ces chercheurs analysent la genèse des départs dans leurs terroirs d’origine, et Gervais Carpin est un des premiers à aboutir.
Ils furent quelque 6 700 à partir de La Rochelle et de Dieppe sous l’égide de la Compagnie de la Nouvelle-France, pour peupler la seigneurie que Richelieu avait concédée à cette entreprise où se retrouvaient quelques-unes de ses créatures. Toute la première partie de l’ouvrage est consacrée à la genèse de cette compagnie, à l’élaboration et à la concrétisation de ce projet politique, d’abord porté puis délaissé par Richelieu. Bien que je ne sois ni de près, ni de loin un spécialiste de l’histoire politique de la France moderne, j’ai été surpris par une analyse très pointilliste, sans doute trop proche des faits bruts. En effet, aucune référence n’est faite à la littérature mercantiliste qui inscrivait le projet colonial dans une logique absolutiste en des termes très précis. Ce cadre intellectuel permet de mieux comprendre les éléments clés des textes fondateurs de 1627 et 1628 consacrés au peuplement, à la question protestante, au commerce, points que Gervais Carpin identifie fort bien mais contextualise peu.
La deuxième partie, située à mi-chemin de l’histoire politique, économique et sociale, est une contribution notable à l’étude des migrations car elle est consacrée en son entier aux recruteurs, groupe dont l’importance est souvent décisive dans la construction des flux, mais qui est rarement aussi bien approché. En l’occurrence, dans le cas de la Compagnie de la Nouvelle-France, les problèmes majeurs furent le sous-financement à partir de 1632 et les conflits qui déchirèrent les associés en fin de période, échos des changements politiques à la tête de la France.
La troisième partie est dévolue aux recrutés. Un chapitre analyse en détail une collection de 529 contrats d’engagement rochelais et un autre s’attache à l’étude d’un type de recrutement in situ, dans le Perche. Gervais Carpin s’attaque à plusieurs idées reçues. Plusieurs travaux expliquaient la médiocrité de l’émigration française par la répulsion suscitée tant par la rudesse du voyage que par la dureté du milieu d’accueil. Mais Carpin souligne que parmi les quelque 3 000 émigrants qui subsistaient dans la colonie lors du recensement de 1663, la contribution des engagés a été essentielle. Ces individus ont été séduits par la Nouvelle-France et ont préféré y rester. De même, plusieurs colons ont traversé plusieurs fois l’Atlantique et se sont quand même fixés dans la colonie. L’auteur établit également une chronologie fine des départs pour disqualifier l’interprétation commune qui reliaient ces émigrations aux crises frumentaires et épidémiques.
À travers ce plan en trois parties, Carpin avait l’ambition de reconstituer et de comprendre le fonctionnement du « réseau du Canada », d’un mode migratoire qui a résulté de l’interaction entre un projet politique et économique et deux catégories d’acteurs, les recruteurs et les recrutés. Dans un chapitre qui tient lieu de préliminaire, il insiste sur la nécessité de « penser en termes de relation ». Les pages 19 à 23, dans lesquelles l’auteur s’appuie sur les apports des sciences sociales pour donner un sens précis et non métaphorique au mot « réseau », méritent sans nul doute d’être lues par tous ceux qui s’intéressent aux dynamiques d’interrelations, à leurs effets sur les parcours et options de vie. L’ensemble de l’ouvrage est à la hauteur de ces ambitions initiales, et ce n’est pas un mince compliment que de le reconnaître. Mon malaise ne vient, en somme, que de l’absence des grands textes de et sur la micro-histoire, alors que celle-ci se fixe explicitement comme but l’identification des réseaux et de leur influence sur les histoires individuelles et familiales. L’auteur utilise et croise avec talent des sources lacunaires, démêle avec précision – trop peut-être, parfois – l’écheveau des situations et relations complexes. Il évite avec élégance le piège des généralisations hâtives et s’en tient à des interprétations prudentes. Mais j’ai eu plusieurs fois le sentiment qu’il empruntait des chemins qui ont déjà été tracés, et dont la connaissance lui aurait permis sans doute de ramasser davantage son propos, et surtout de comparer et contraster l’expérience de la Nouvelle-France des années 1626-1662. Cette absence de comparaisons frustre l’historien des migrations, mais il reste indéniable que Gervais Carpin apporte ici une belle contribution à l’histoire de la Nouvelle-France.
Michel ORIS

Philippe DAUMAS, Familles en Révolution. Vie et relations familiales en Île-de-France, changements et continuités (1775-1825), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, 337 p.

L’histoire de la législation familiale de la Révolution française est désormais bien connue. Mais force est de constater avec Philippe Daumas qu’elle s’en tient souvent à une approche très juridique (débats théoriques, législations) et néglige de s’interroger sur les transformations au quotidien du fonctionnement familial des Français durant la période. Cette question est évidemment d’importance pour les historiens de la famille, mais elle l’est à l’évidence autant pour les historiens de la Révolution française. Car la Famille est au cœur des débats des révolutionnaires qui, loin de vouloir la détruire, entendent au contraire la promouvoir en l’établissant sur des bases nouvelles moins autoritaires. De là une incessante volonté de légiférer en la matière, activisme qui constitue la Famille comme l’un des meilleurs laboratoires pour saisir l’impact pratique de la logique de « régénération » à l’œuvre dans la décennie révolutionnaire.
Afin de tester l’impact de la Révolution sur les mentalités familiales, Philippe Daumas choisit un lieu pertinent : onze villages d’Île-de-France suffisamment proches de Paris pour avoir subi les influences multiformes de la capitale et participé à l’événement. Il définit une période – 1775-1825 – qui permet de cerner en amont et en aval les éventuelles évolutions, d’en voir le caractère durable, mais aussi d’analyser l’arrivée à l’âge adulte sous la Restauration des premières générations d’enfants nés sous la Révolution. Enfin, usant de sources variées (registres paroissiaux, registres d’état civil et registres de catholicité après 1792, actes des justices seigneuriales d’Ancien Régime et des justices de paix créées par les révolutionnaires, archives notariales), il adopte une méthodologie résolument sérielle prétendant ainsi répondre à ce qu’il nomme une « exigence de représentativité ». Pour au-tant, il ne se lance pas dans une approche de type Henry, d’où la faiblesse des apports sur les pratiques de fécondité et le manque de perspectives longitudinales quant aux comportements familiaux.
Après une longue présentation du projet suivie de considérations sur le fonctionnement de la communauté paysanne d’Ancien Régime (que l’auteur, fidèle aux positions d’Alain Croix qui préface l’ouvrage, refuse de décrire comme un milieu « fermé », « immobile » et « harmonieux »), le livre se présente comme une série de chapitres où sont abordés successivement la question de l’encadrement religieux de la famille, la constitution de l’alliance, l’amour et la sexualité hors mariage, le choix des prénoms, la gestion judiciaire des conflits familiaux.
Disons-le d’emblée, certains chapitres ou certains développements n’emportent pas complètement l’adhésion, car l’auteur pousse parfois trop loin la recherche d’indices sur une éventuelle montée de l’individualisme ou du sentiment d’égalité à partir de 1789. C’est le cas notamment du chapitre sur le mariage et le remariage. Si Philippe Daumas met clairement en lumière les effets des événements de la Révolution et de l’Empire sur le marché du mariage et du remariage (avec, en particulier, une poussée de la nuptialité en 1790-94 dans un contexte de conscription), il cherche par des raffinements d’analyse hélas peu appuyés sur des données statistiques incontestables et significatives (fluctuations du remariage féminin, tendance à la baisse de l’âge au mariage à la fin de l’Empire…) à montrer une certaine transformation de la vision du couple donnant plus de poids au sentiment. Or, c’est plutôt une image de parfaite continuité qui frappe le lecteur, ce que d’ailleurs Philippe Daumas admet lorsqu’il évoque par exemple une stabilité sur la période de l’exogamie villageoise (exogamie déjà forte à la fin de l’Ancien Régime en Île-de-France). De même est-il difficile de suivre tout à fait l’auteur dans son développement, certes prudent, sur le concubinage ou l’adultère. Après avoir écrit que le premier n’est pas mesurable, il pense pouvoir affirmer qu’il en existe toutefois plus de traces dans les multiples sources étudiées après la Révolution – mais la modification des sources elles-mêmes n’interdit-elle pas de trancher ? De même, à partir de l’existence de témoignages d’adultères dans les justices civiles révolutionnaires, il conclut qu’il existe moins de volonté de dissimulation, ce qui marquerait que l’on attache désormais moins d’importance à la réputation et au souci des apparences qu’aux intérêts individuels. On voit la fragilité des preuves et le caractère hypothétique du raisonnement, trait souvent reconnu par Philippe Daumas qui multiplie avec honnêteté dans le cours de son étude les mises en garde et les appels à la prudence.
Malgré tout, l’ouvrage apporte beaucoup. L’acquis le plus essentiel réside dans le bilan « nuancé » qu’il trace de l’impact révolutionnaire au sein du fonctionnement quotidien des familles. L’encadrement religieux de la vie familiale reçoit les secousses les plus rudes, c’est là que l’effet est le plus certain et le plus durable. La laïcisation de l’état civil (1792), suivie du mouvement de déchristianisation qui interrompt durablement le culte – du moins publiquement à partir de l’An II, amène une crise de la religion catholique comme moyen de contrôle et d’encadrement des relations sociales à travers les rites et contraintes imposés à l’individu au cours de sa vie. Ainsi le baptême immédiat des nouveau-nés, obligatoire sous l’Ancien Régime, s’effondre : en 1825, en pleine Restauration, le délai moyen de baptême dépasse déjà les douze jours, malgré les prescriptions réitérées de l’Église. De même, le calendrier mensuel des mariages s’homogénéise par rapport aux écarts classiques de l’Ancien Régime, surtout à partir de 1810-14. La double montée des dispenses de ban et de temps clos montre, selon Philippe Daumas, une nette tendance à considérer les préceptes « comme de simples formalités administratives » sans prise en compte de leur signification religieuse. Hors la période de déchristianisation proprement dite, la rupture totale avec l’Église, fort coûteuse sur le plan spirituel comme sur celui de l’intégration communautaire, est en revanche plus rare et moins durable. Seuls 60 % des enfants nés en 1792-93 semblent avoir été baptisés soit clandestinement, soit dans une phase de rattrapage post-révolutionnaire (l’auteur n’explique pas cependant s’il a pris en compte le problème de la mortalité infantile), mais la part remonte à plus de 90 % pour ceux nés à partir de 1800. Quant aux mariages religieux, leur proportion s’effondre dans la phase 1793-95, puis remonte aux alentours de 80-90 % sous l’Empire napoléonien et la Restauration (il s’agit d’un minimum car des régularisations plus tardives ou hors des villages peuvent avoir eu lieu). Le rétablissement reste néanmoins incomplet dans un cas comme dans l’autre, y compris après 1815, et les prêtres sont désormais obligés de « négocier » avec les familles, sous peine d’accentuer les ruptures.
À l’inverse, pour d’autres aspects, la Révolution ne crée ni rupture, ni accélération de tendances. Au contraire de ce qui s’est passé à Paris, le divorce reste marginal, et l’adoption, autorisée par le décret du 18 janvier 1792, est inconnue dans les villages. Les conceptions prénuptiales, déjà très fréquentes à la fin de l’Ancien Régime, s’accroissent, de même que les naissances illégitimes (2 % vers 1775, 7 % en 1820-25), mais sans lien véritable avec l’événement révolutionnaire. On observe d’ailleurs un creux des naissances illégitimes dans les années 1790, qui rappelle que la pensée révolutionnaire met bien davantage en avant le mariage que l’amour libre ! Le cœur du fonctionnement familial est donc à peine altéré par la législation et l’esprit de la Révolution et échappe à la « régénération » prônée par les orateurs des assemblées. À cet égard, l’analyse des affaires familiales traitées entre 1775 et 1825 par les justices seigneuriales puis par les justices de paix ne montrent pas d’évolutions très marquées. Le nombre d’affaires demeure minime, et si l’on observe une poussée temporaire en 1790-94, cela tient pour beaucoup à la mise en place des justices de paix, vécues comme plus équitables et plus proches des justiciables que les justices seigneuriales, et au contexte économique et monétaire de cette période qui attise les tensions entre proches : les problèmes d’argent restent centraux pour expliquer la poussée des conflits entre parents et enfants dans la décennie 1790. Tout juste doit-on noter à partir de la Révolution l’apparition de plaintes de parents reprochant le non-versement de pension alimentaire par leurs enfants, modeste signe d’un affaiblissement éventuel de l’autorité parentale. Rien d’étonnant à cette stabilité dès lors que les juges de paix, plutôt que propagateurs d’une remise en cause de l’ordre des familles, se montrent surtout soucieux du maintien d’un ordre social passant par un ordre familial où l’« harmonie » recherchée se réalise par l’acceptation résignée des équilibres antérieurs (notamment dans les rapports de sexe).
Au sein de ces évolutions contrastées, il faut faire une place à la question des prénoms, ne serait-ce que parce que le chapitre du livre de Philippe Daumas qui en traite est le plus passionnant et sans doute le plus convaincant. Comme dans d’autres études menées depuis une vingtaine d’années, l’auteur observe une augmentation sensible du stock des prénoms dans la période 1775-1825, alors que le nombre de prénoms donnés en moyenne à chaque enfant augmente à peine (2 environ). Des prénoms à forte connotation religieuse disparaissent (par exemple ceux des saints patrons d’Ivry et de Thiais : Frambour et Leu) tandis que le stock patronymique s’ouvre largement à des prénoms extérieurs au martyrologe chrétien. Autant qu’une prise de liberté vis-à-vis de l’Église, cette évolution marque une recherche d’originalité de la part des parents qui met en cause le système de prénomination traditionnelle et traduit un rapport nouveau et plus individualiste à l’enfant. Ainsi la transmission des prénoms des père et mère s’affaisse fortement. Celle des prénoms des parrain et marraine se maintient à un niveau élevé, mais en se transformant : désormais l’enfant ne reçoit plus uniquement le prénom du parent spirituel de même sexe, mais les prénoms du parrain et de la marraine. Cette volonté d’équilibre entre les branches semble traduire le passage d’une logique de reproduction à un souci de protection de l’enfant et de mise en avant du lien social. D’autre part, la baisse constante de la féminisation des prénoms masculins (permettant la transmission aux filles des prénoms familiaux) et la montée conjointe des prénoms à sonorité « féminine » (en « ie » ou en « ine ») montrent la volonté d’une adéquation renforcée du prénom des filles à leur personnalité sexuelle plutôt qu’à leur identité familiale, et s’inscrivent dans les transformations des rapports de genre dans la seconde moitié du xviiie siècle. Plus que la mode éphémère des prénoms révolutionnaires, ces transformations marquent une mue durable de la vision de l’enfant. En maintenant la juxtaposition de la déclaration de naissance à l’état civil et du baptême, l’Empire et la Restauration permettent aux familles de continuer à jouer librement sur les prénominations malgré les brèves velléités de reprise en main de certains curés.
Bien entendu, cette modification du choix des prénoms obéit à une tendance de fond dépassant la décennie révolutionnaire proprement dite. Et c’est là l’une des difficultés de la démonstration globale de Philippe Daumas : comment faire la part de ce qui relève directement de l’effet de la Révolution et de ce qui traduit un mouvement plus général et davantage étalé de modification des comportements familiaux et culturels depuis la seconde moitié du xviiie siècle ? La réponse n’est pas toujours aisée, d’autant qu’en aval l’auteur veut percevoir des effets indirects de la Révolution en insistant sur l’arrivée des cohortes nées et socialisées dans la tourmente. Parler d’extension ou de démocratisation, dans le contexte révolutionnaire, de pratiques encore élitistes sous l’Ancien Régime (par exemple les prénoms à la mode), c’est supposer sans pouvoir le prouver que de tels phénomènes n’auraient pu se produire par simple capillarité sociale en l’absence de Révolution. Il n’empêche : au-delà des interrogations et des doutes qu’il suscite parfois, voici un livre passionnant et stimulant, qui devrait ouvrir la voie à des recherches comparables sur d’autres terrains.
Vincent GOURDON

Virginie DE LUCA, Aux origines de l’État providence. Les inspecteurs de l’Assistance publique et l’aide sociale à l’enfance (1820-1930), Paris, INED, 2002, 367 p.

Disons le tout de suite, le travail de Virginie de Luca comble un vide dans l’histoire administrative des corps sociaux de l’État. À côté des instituteurs (les hussards), des inspecteurs du travail (les voltigeurs), voici un ouvrage sur les inspecteurs départementaux des Enfants assistés, devenus en 1904 les inspecteurs de l’Assistance publique. Ainsi se tisse peu à peu la trame du réseau des médiateurs républicains entre les intentions éducatives et sociales d’un État protecteur et les disparités des réalités départementales. Car nous avons bien affaire ici aussi à des acteurs de terrain portés par une vocation pédagogique adjointe à celle d’un contrôle social de l’orthodoxie réglementaire. Pour cette sociographie, l’ouvrage se découpe en trois parties : l’évolution des fonctions de l’inspection ; celle du corps en tant que tel et sa gestion administrative ; enfin, les voies de la professionnalisation du corps.
L’appareil de recherche utilisé reste classique dans le cadre de l’ensemble des analyses sociales sur la protection sociale de l’enfance durant la période étudiée. Les sources traditionnelles ont été épluchées dans leur moindre détail et recoupées entre elles. Les arrêtés de nomination, promotion et mutation publiées dans le Journal officiel ont permis la reconstitution des trajectoires professionnelles de 992 fonctionnaires. Elles sont complétées par un travail précis et rigoureux portant sur les personnes et les personnels grâce à l’usage des annuaires et des documents du Ministère de l’Intérieur en charge du personnel d’État, ainsi que des dossiers personnels conservés dans les départements du Calvados, de l’Eure, de l’Hérault, du Nord, du Rhône et du Vaucluse.
Les bornes de la période étudiée, de 1820 à 1930, se justifient, pour la première, par l’acte de création du corps, le décret du 19 janvier 1811 et par la lenteur de son application. Pour la seconde, elle se fonde sur la modification administrative apportée par la création du Ministère de la Santé publique. Cela peut sembler plus artificiel dans le sens où la recherche aurait pu se poursuivre jusqu’aux réformes de l’assistance des années 1936-1939. Néanmoins, elle traduit bien la difficulté commune que rencontrent les chercheurs de terrain sur le médico-sanitaire et sur le médico-social avec l’uniformisation et la perte de substance des documents officiels au sortir de la Première Guerre mondiale. Comme le démontre précisément Yannick Marec (cf. Bienfaisance communale et protection sociale à Rouen (1796-1927), Paris, AHESS, La Documentation Française, 2002), le désengagement des acteurs politiques locaux d’après-guerre conduit à un éloignement des fonctions de propositions au profit des administrations centrales de l’État. Le travail présenté ici en constitue une illustration supplémentaire. La montée de la question des assurances sociales et des allocations familiales va également transposer sur des groupes intermédiaires la résolution d’un ensemble de problèmes autrefois gérés localement. Cette redistribution correspond enfin à une modification générationnelle des personnels des administrations.
La première partie de l’ouvrage montre le contexte de constitution du corps des inspecteurs par l’évolution progressive de leurs fonctions. À l’origine, il s’agit d’un corps à vocation administrative chargé de surveiller au sein de leur placement d’accueil les enfants confiés à l’assistance publique. L’âge d’or de l’institutionnalisation débute avec la mise en application de la loi du 5 mai 1869 sur les dépenses du service des Enfants assistés. Les inspecteurs, jusqu’alors personnels de préfecture deviennent fonctionnaires d’État, rattachés au Ministère de l’Intérieur. Démarre alors une période de construction, de délimitation du champ d’action et des pouvoirs d’orientation face au Conseil général. Le rapport qui s’établit entre le préfet et l’inspecteur départemental reste l’une des composantes de la compréhension de la politique locale mise en œuvre tant auprès des enfants assistés que d’autres populations telles les familles nombreuses nécessiteuses. En effet, les inspecteurs initialement chargés du seul service des Enfants assistés ont vu progressivement s’étendre leur domaine de compétence. La loi Roussel du 23 décembre 1874 leur permet un regard dans le domaine médico-social, ce qui ne va pas sans frottement avec le corps des médecins. La loi du 24 juillet 1889 sur les enfants moralement abandonnés et celle de 1898 sur les enfants victimes ou auteurs de délits étend leur action vers les domaines éducatifs et du travail. Elle jette le trouble dans les services qui sont réticents à accepter ces enfants dits difficiles, vicieux ou anormaux. Elle permet de mettre en valeur que l’action des inspecteurs se confond parfois avec les intérêts des départements. En effet, ils peuvent se montrer les gardiens de l’orthodoxie financière, évitant des avances et des charges trop lourdes pour les finances départementales. Mais, la prégnance du discours sur la dépopulation constitue le fil explicatif de l’engagement d’un certain nombre d’inspecteurs pour plus de souplesse dans l’application de la loi. La mutation profonde des attributions de l’inspection vient avec l’extension de leurs missions vers les adultes. Ils sont chargés par exemple de l’application et du contrôle de la loi sur l’assistance médicale gratuite (1893), de celle sur l’assistance aux vieillards, infirmes, incurables (1905), de celle de 1913 sur le repos des femmes en couches… L’inspecteur tend vers l’assistance publique au sens large du terme, ce qui explique le changement de l’intitulé de la fonction. L’inspection en 1904 devient celle de l’assistance publique et non plus celle des seuls Enfants assistés même si l’action auprès de ces enfants reste centrale. Cette valorisation de la fonction provoque une grande variété de situations et de domaines d’investissement dans les départements. En effet, l’application et le contrôle des lois d’assistance aux adultes ne sont pas nécessairement entre les mains de l’inspecteur : le préfet et le Conseil général sont seuls juges en la matière. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale va désorganiser les services en raison de l’augmentation du nombre des assistés mais aussi de la mobilisation d’un bon nombre de fonctionnaires. Avec la montée des assurances sociales, c’est vers une fonction stricte de contrôle administratif et financier au nom de l’État que se dirige ce corps.
La deuxième partie regarde les hommes et leurs carrières, derrière les fonctions. C’est l’évolution des qualifications initiales des postulants qui traduit bien la professionnalisation progressive du corps. Même si les profils restent variés, la mise en place d’un examen en 1906 puis d’un concours en 1909 va homogénéiser le recrutement des inspecteurs et des sous-inspecteurs. Le suivi de quelques figures, déjà amorcé en première partie, illustre la richesse des engagements d’horizons divers vers ces fonctions. Une constante est toutefois notée, l’implication dans l’action républicaine. La « féminisation » du corps apparaît timidement à partir de 1887 avec trois sous-inspectrices. Cette expérience ne sera pas renouvelée jusqu’en 1925. À partir de cette date, des femmes qui possèdent déjà une bonne connaissance des arcanes du législatif et de l’administratif sont autorisées à concourir au poste de sous-inspectrice. Elles parviennent, brillamment au regard de leur place dans les trois premiers rangs du concours, à prendre la moitié des postes de sous-inspecteurs. En revanche, leur accès à la fonction d’inspecteur va se montrer plus problématique. Les délicates questions de l’avancement et de la promotion, des salaires et indemnités montrent l’envers du décor. L’étude des structures et de la gestion administrative des personnels ainsi que leur comparaison avec la dynamique de carrière voulue par les professionnels apporte un éclairage de l’intérieur. Les rivalités entre fonctionnaires, les déplacements en cours de carrière, la caractérisation des départements d’accueil dans une logique de promotion sociale achève la cartographie humaine d’une fonction difficile.
À partir des éléments des deux premières parties, la dernière approche pose la question du rapport entre la compréhension de la fonction par les acteurs et l’idée républicaine d’assistance publique telle qu’elle est conçue avant la Première Guerre mondiale. Dans cette grande période de recherche d’expertises, les questions d’assistance n’échappent pas à ce courant, d’autant moins qu’elles représentent un coût en hausse dans le budget de l’État. Ces expertises peuvent se révéler un instrument précieux comme dangereux lorsque la manipulation des outils n’en est pas maîtrisée. Le rapport annuel d’inspection reste la source de base de cette analyse, complété par toute une série d’écrits de nature diverse. Les différentes représentations portées par des histoires singulières de quelques fonctionnaires emblématiques, comme celle issue de la masse des rapports divers, illustrent l’écart de perception entre les réalités administratives et les représentations collectives.
Au final, cet ouvrage bien organisé et particulièrement documenté apporte un éclairage de l’intérieur sur un corps de fonctionnaires et son histoire. Les inspecteurs de l’Assistance publique sont généralement connus des chercheurs par leurs écrits publiés dans les volumes annuels des délibérations des conseils généraux. Cette compréhension argumentée permet d’aller au-delà de l’interprétation des dits rapports pour resituer, dans le contexte, l’action publique collective et l’implication personnelle des acteurs. Par cela, les inspecteurs de l’Assistance publique ne sont pas simplement « les hérauts » d’un programme gouvernemental, mais surtout les grenadiers de la solidarité républicaine.
Jean-François MONTES

Antonio EIRAS ROEL y Domingo L. GONZALEZ LOPO (coord.), Movilidad y migraciones internas en la Europa latina. Mobilité et migrations internes de l’Europe latine, actas del Coloquio Europeo Santiago de Compostela, 9-11 de noviembre de 2000, Santiago de Compostela, Universidade, Servicio de Publicaciones e Intercambio Científico, 2002, 297 p. Antonio EIRAS ROEL y Domingo L. GONZALEZ LOPO (coord.), Movilidad interna y migraciones intraeuropeas en la península Ibérica. Mobilidade interna e migraçoes intraeuropeias na península Ibérica, actas del Coloquio Europeo Santiago de Compostela, 8-9 de noviembre de 2001, Santiago de Compostela, Universidade, Servicio de Publicaciones e Intercambio Científico, 2002, 314 p.

La parution quasi simultanée des actes de ces deux sessions de colloque offre un panorama très large des travaux en cours sur les migrations des populations de l’Europe latine et en particulier de l’Espagne et du Portugal. Le premier volume s’intéresse aux migrations intra-européennes, le second aux mobilités internes à la péninsule Ibérique mais aussi à la péninsule comme terre d’accueil. Chacun des deux volumes se compose de la manière suivante : une première partie est consacrée aux migrations anciennes du xvie au xixe siècle, une seconde partie traite des migrations contemporaines. Les articles sont majoritairement en français et en espagnol, le portugais et l’italien se partageant les autres communications.
En ce qui concerne les migrations anciennes, le premier volume compte plusieurs articles qui offrent à la fois des données générales sur ces phénomènes et une réflexion d’ordre méthodologique sur la définition des termes migration et mobilité. Revenant sur les travaux de A. Croix et sur ceux de P.-A. Rosental, J.-P. Poussou rappelle que les migrations sont un phénomène ancien dans une France d’autrefois marquée cependant par une sédentarité massive. Il souligne l’importance des micromobilités au niveau local mais considère ces phénomènes comme ne relevant pas à proprement parler des migrations. Les migrations ne prennent en France de véritable ampleur qu’au xixe siècle. J. Dupâquier se livre à un travail de définition et de typologie des mobilités et des migrations dans la France du xixe siècle. Contestant la notion de « territoire familial », il insiste sur le fait que le changement de résidence ne relève pas nécessairement de la migration mais bien souvent d’une « mobilité habituelle » intense au xixe siècle qui prolonge d’anciennes réalités. Si au xixe siècle les migrations, au sens strict, ne sont pas un fait nouveau, l’ampleur du phénomène conduit à l’exode rural.
Trois articles dans cette première partie proposent des études régionales. G. Pizzorusso fait la synthèse assez descriptive des phénomènes migratoires en Italie à l’époque moderne. Il souligne l’importance de ces mouvements depuis le Moyen Âge et la nécessité d’étudier des cas régionaux faute de modèle unique valable pour toute l’Italie. L’enquête de M. Oris sur les migrants en Wallonie en contexte d’industrialisation est particulièrement intéressante. S’appuyant sur le recensement de 1846, l’auteur souligne les contrastes entre les villes préindustrielles – où l’immigration ouvrière vient de très loin – et les villes issues de l’industrialisation – où l’aire de recrutement est au contraire beaucoup plus resserrée. Considérant le problème de l’intégration au sens classique comme une notion absurde dans le cadre de villes où les immigrés sont majoritaires, M. Oris revisite cette notion à partir de la mortalité différentielle des natifs et des migrants. Il montre que ceux-ci ne survivent pas plus mal et parfois mieux que les premiers. L’article de A.-L. Head-König traite quant à lui du cas particulier de la migration des élites suisses. Si l’émigration apparaît comme une solution à la précarité et aux conjonctures difficiles, elle engendre aussi des dysfonctionnements du marché matrimonial qui se traduisent par un célibat très important des filles de la bourgeoisie – de l’ordre de 30 % à Genève à la fin du xviiie siècle.
Le second volume propose quatre articles consacrés aux migrations anciennes à l’intérieur de la péninsule Ibérique. R. Lanza Garcia analyse les mouvements d’émigration qui affectent la Cantabrie depuis le xvie siècle. Soulignant les insuffisances des méthodes traditionnelles de la démographie historique pour mesurer ces phénomènes, il utilise des recensements et diverses listes de population des villes de départ et des villes d’arrivée et il s’appuie sur des indices indirects tels que l’évaluation du ratio homme/femme. La migration apparaît comme largement conditionnée par le régime démographique de la zone de départ et réciproquement. À l’inverse, J. de la Pascua Sanchez étudie la migration non plus depuis la zone de départ mais à partir de la région d’accueil des migrants en s’appuyant sur le cas des Galiciens de Cadix. Il retrace les grandes étapes de ces migrations qui depuis la fin du Moyen Âge sont très liées à l’activité américaine de ce port. À travers des études de cas, il analyse les réseaux de solidarité en jeu dans la migration et montre que ce phénomène ne concerne pas seulement une population de manœuvres voués aux travaux les plus difficiles, mais qu’il existe une élite migrante notamment chez les commerçants disposant d’animaux pour le transport des marchandises. J. Fernandes Alves fait le même constat lorsqu’il étudie les migrations des Galiciens vers le nord du Portugal. Son propos est plus large cependant puisqu’il cherche à comprendre la situation paradoxale du Portugal qui est fréquemment pays d’accueil tout en étant structurellement un pays d’émigration. Les Galiciens poussés par la pauvreté de leurs terres et par l’absence d’activités industrielles viennent peupler un pays qui laisse partir vers l’Amérique une part non négligeable de sa population. Cette émigration portugaise contribue à l’afflux de capitaux américains qui rend à nouveau attractives les villes portugaises aux yeux des Galiciens. Sa base documentaire est plus étendue puisque à côté des sources quantitatives, l’auteur fait appel aux témoignages littéraires, aux correspondances administratives et analyse les variations de la législation sur les immigrants. Enfin, F. Delgado Cravitao décrit le mouvement de peuplement qui s’opère au Portugal à partir du xvie siècle du nord vers le sud du pays, de l’intérieur vers le littoral et qui transforme ces « terres nues » en des espaces densément peuplés.
La seconde partie des deux volumes traite des migrations contemporaines. O. Faron (vol. 1) étudie le cas de la France comme pays d’immigration et propose une approche démographique d’un « modèle de réussite migratoire » à travers la description des différentes étapes de ce mouvement. L’immigration apparaît en France comme un phénomène structurant de l’évolution de la population dès le xixe siècle. La clé de cette spécificité française réside dans la précocité du déclin de la fécondité qui oblige à faire appel à l’immigration pour faire face aux besoins de main-d’œuvre de l’industrie – besoins que le bilan humain de la Grande Guerre ne fera qu’accroître. La part d’immigrés dans la population parisienne passe ainsi de moins de 3 % pendant la Révolution à 6,3 % en 1891. S’appuyant sur l’exemple des Italiens de Paris, l’auteur souligne l’importance des déplacements de longue durée et l’indépendance de ces phénomènes à l’égard des conjonctures notamment politiques. J.-P. Poussou (vol. 1) décrit les différentes étapes de l’immigration espagnole en France aux xixe et xxe siècles. Rappelant qu’après huit siècles où la France fut le principal apport de population à l’Espagne – par des migrations temporaires souvent – depuis la fin du xviiie siècle, c’est au tour de l’Espagne de fournir des migrants de manière continue à la France et de manière accrue depuis les années 1860. À cet égard, l’afflux lié à la guerre civile espagnole est très relatif et n’a pas sur le plan démographique la place qu’il occupe dans l’imaginaire politique et historique. Trois quarts des migrants sont rapidement retournés en Espagne. Les 140 000 migrants définitifs participent aussi d’un rattrapage des années creuses en matière d’immigration consécutives à la crise des années 1930. A.-L. Head-König et L. Lorenzetti (vol. 1) retracent à la fois les étapes des mouvements d’immigration vers la Suisse et les évolutions de la législation. Ils montrent, qu’à partir des années 1920, la crainte de réactions xénophobes a fait préférer une législation restrictive en matière de regroupement familial qui privilégie les permis de séjour temporaire. On assiste donc jusqu’au milieu du xxe siècle à un fort taux de réémigration. Cette rotation dissimule en fait des problèmes d’intégration de populations que les Suisses ont longtemps considérées comme présentes à titre temporaire. Aujourd’hui, les Suisses y voient une solution à leur vieillissement – solution à court terme au regard de la propre évolution démographique des populations immigrantes. On retiendra de l’article de O. Casacchia et S. Strozza (vol. 1) la richesse des données fournies par les tableaux et les annexes sur les migrations italiennes depuis la fin du xixe siècle.
Quatre articles traitent spécifiquement du cas espagnol. Trois d’entre eux sont consacrés au basculement récent qui a transformé l’Espagne de pays d’émigration en pays d’immigration. R. Puyol dans un article intitulé « el tornafaz del milenio » (vol. 1) insiste sur le caractère nouveau du phénomène et sur les difficultés à l’appréhender. En quinze ans, l’Espagne a voté trois lois et procédé à quatre vagues de régularisation. J. Diez-Nicolas (vol. 2) s’intéresse aux « deux faces » du phénomène. S’appuyant sur onze enquêtes annuelles réalisées entre 1991 et 2000, l’auteur s’interroge sur la perception de l’immigration et de l’intégration par les Espagnols et par les immigrants eux-mêmes grâce à une enquête récente. Les résultats sont souvent difficiles à interpréter. Toutefois, quelques évolutions peuvent être remarquées. Ainsi, si en 1991 les Espagnols sont favorables à une immigration temporaire, ils souhaitent aujourd’hui que les migrants s’installent durablement car ils y voient le moyen d’une meilleure intégration. Si les Espagnols voient dans la religion et la langue les principaux obstacles à l’intégration des étrangers, ceux-ci mettent en avant les conditions de travail, notamment le travail au noir, comme obstacle majeur à leur intégration dans la société espagnole. V. Gonzalvez Pérez se penche sur l’immigration africaine en Espagne, tente une évaluation – 2 % de la population totale –, propose des cartes de leur implantation – ils se concentrent dans les grandes agglomérations et les régions d’agriculture intensive du littoral méditerranéen – et aborde prudemment la question de l’intégration. Au total, les auteurs rendent compte du caractère nouveau de ce phénomène et se font l’écho de débats et de problématiques qui en France nous paraissent déjà très anciens.
L’article de J.-B. Vilar est consacré à l’immigration espagnole vers les colonies françaises d’Afrique du Nord et en particulier vers l’Algérie entre 1830 et 1962. L’Algérie a été une alternative à l’immigration vers la France, elle a pourtant une place très restreinte dans l’historiographie au regard de son importance et de son ancienneté. Présents en Algérie dès 1830, ils sont 160 000 Espagnols en 1900 et c’est seulement dans le dernier tiers du xixe siècle que l’Europe devient en fait une destination de substitution à l’Afrique du Nord. De la même façon, les immigrés espagnols colons ont été très largement occultés dans l’histoire de la décolonisation. Pour l’auteur, il existe tout un champ de recherche qui doit permettre de comprendre le choix du pays d’accueil – Algérie ou France. L’explication par la pression démographique ne suffit pas à éclairer ce choix, il faut le mettre en relation avec la structure politique, économique et sociale du pays d’accueil et notamment avec la distribution différenciée de la rente foncière. Cette contribution offre par ailleurs des outils statistiques et bibliographiques très utiles.
Deux articles du second volume sont consacrés au cas portugais. M. E. Leandro s’intéresse au nouveau contexte de l’émigration portugaise et à ses liens avec l’immigration. Si l’émigration est un mouvement ancien et remonte aux découvertes maritimes du xve siècle, elle a connu son apogée au xixe siècle. Toutefois, l’immigration n’est pas un phénomène inconnu ni même récent au Portugal. Au xviiie siècle la forte émigration vers le Brésil donne lieu à une immigration d’esclaves en métropole. Dans les années 1960-70, l’émigration vers l’Europe se traduit par une immigration d’origine africaine au Portugal. Si la crise des années 1970 a réduit les flux migratoires, l’émigration comme l’immigration retrouvent un nouveau souffle. Les facilités de circulation et l’attractivité de l’Union européenne d’une part, la complaisance des autorités portugaises en matière de recrutement de main d’œuvre – même clandestine – en provenance d’Europe de l’Est d’autre part, expliquent ce renouveau des mouvements migratoires. Enfin, M. B. Rocha-Trindade offre une description des différentes étapes des migrations portugaises contemporaines. Jusqu’au milieu du xxe siècle, la destination américaine prédomine. C’est seulement dans les années 1960 que l’Europe devient la destination privilégiée. Aujourd’hui, si la tradition d’émigration persiste, c’est surtout l’immigration en provenance d’Europe de l’Est qui retient l’attention.
Au total, ces deux volumes sont bienvenus dans la mesure où les migrations de l’Europe latine, notamment celles qui sont internes à la péninsule ibérique, ne sont pas très bien connues à l’extérieur des deux pays concernés, en particulier en France. On trouvera dans ces actes de nombreuses données chiffrées très utiles. Toutefois, on peut regretter que certains articles soient souvent trop descriptifs et surtout qu’il y ait des redites d’un article à l’autre. Enfin, l’édition en tant que telle laisse parfois perplexe : titres différents entre la table des matières et l’article lui-même, article dans une langue accompagné de tableaux dans une autre, texte écrit en français par des non-francophones courageux mais parfois incompréhensible faute visiblement d’un relecteur francophone.
Fabrice BOUDJAABA

Michèle FELLOUS, À la recherche de nouveaux rites. Rites de passage et modernité avancée, Paris, L’Harmattan, 2001, 244 p.

Au premier abord, ce livre juxtapose cinq études de rites de passage assez hétérogènes : des funérailles de fœtus morts in vitro mises en place à la maternité Jeanne de Flandre à Lille ; le quilt, rite de mort construit autour du sida par la communauté homosexuelle américaine ; une barmitsvah juive laïque inaugurée à la synagogue de Bruxelles en 1987 ; des rites de puberté ou d’accès à l’âge adulte émergeant dans des groupes d’inspiration New-Age aux États-Unis ; des formes « renouvelées » de funérailles chrétiennes expérimentées en France depuis quelques années. Mais, grâce à une introduction et une conclusion éclairantes, l’auteur nous livre une réflexion fort stimulante sur la place renouvelée du rite dans des sociétés contemporaines (dites « modernes avancées »), qui, dans la veine webérienne, sont volontiers décrites comme « individualistes », « techniciennes », « désenchantées » et conséquemment « déritualisées ».
Place renouvelée en effet : comme l’indiquent les exemples analysés, le rite perdure comme désir et pratique dans nos sociétés. Le constat est d’autant plus significatif que ce maintien ne s’opère pas uniquement par transformation ou adaptation (« déperdition » diraient les sceptiques ou certains professionnels des rites antérieurs) des rites déjà existants, comme, d’une certaine mesure, pourrait le suggérer l’exemple des nouvelles funérailles chrétiennes, formatées pour répondre à la demande de familles ne se reconnaissant pas dans le formalisme ou la symbolique des cérémonies « traditionnelles », mais s’effectue aussi par totale invention, comme dans les deux premiers cas cités. En outre, ces nouveaux rites de passage ont bel et bien partie liée à la « modernité ». N’apparaissent-ils pas le plus souvent dans des contextes que l’on ne peut qualifier raisonnablement de « traditionnels », qu’il s’agisse par exemple du milieu technicisé de l’hôpital lillois ou des associations de militants homosexuels américains ? Les personnes qui les inventent ou les groupes qui les adoptent ne relèvent-ils pas d’abord, des deux côtés de l’Atlantique, des classes moyennes urbaines, socialement et culturellement intégrées et converties à l’esprit individualiste ? D’ailleurs la description précise qu’en livre Michelle Fellous montre bien que ces rites participent des valeurs modernes : l’idéal démocratique ultra-libéral dans le cas américain, la laïcité dans les exemples européens, l’égalité, le primat de l’individu et la valorisation de la spécificité personnelle. Ainsi les quilts, petits drapeaux-patchwork de 1,80 mètre sur 0,90, réalisés par les proches des homosexuels morts du sida dans un but de remémoration et déployés collectivement lors de grandes manifestations, sont à la fois uniques pour chaque individu, mais de taille uniforme, selon une logique égalitaire.
La force de ces rites ne tient donc en aucun cas au poids d’une contrainte externe ou d’un héritage, ceux-ci sont le fruit d’une « contrainte interne individuelle », qui émerge chez des personnes adhérant à l’individualisme de la société contemporaine, ne nourrissant pour la plupart aucune nostalgie de la tradition ou ne témoignant d’aucune aspiration proprement sectaire (du moins dans les cas analysés). Les nouveaux rites, lorsqu’ils marquent la volonté d’inscription dans une collectivité, ne le font pas dans le cadre d’une communauté héritée. C’est évident dans le cas du quilt issu de la mouvance homosexuelle. Mais la barmitsvah laïcisée bruxelloise est elle aussi une manière de sortir d’une identité juive purement religieuse et héritée pour valoriser une adhésion à la fois « distanciée » (donc libre) et « affective » à une communauté juive, construite dans une perspective plus historique et culturelle, et perçue comme plurielle et non ghettoïsante. Comme l’écrit Michelle Fellous, dans les rites concernés, les communautés de référence sont des « communautés de cooptation, là où on est. On reconnaît par là que la mémoire familiale et celle des pays d’origine sont essentielles, mais elles ne sont pas les seules constitutives de l’individu » (p. 37).
Le fait que les rites soient nouveaux, « inventés », donc éloignés des représentations et d’un univers de significations préexistants, ne remet pas en cause leur efficacité (du moins à moyen terme, Michelle Fellous se montrant prudente sur la durée de survie des pratiques étudiées). Au contraire. Certains d’ailleurs, notamment dans le cas des rites de puberté et de maturité américains, sont revendiqués comme tels, et on constate parfois une volonté de ne pas rapporter le rite à autre chose qu’à sa valeur de rite, c’est-à-dire de prise de distance vis-à-vis du quotidien. Ainsi les cérémonies qui surgissent dans les collectifs d’inspiration New-Age américains se font dans un refus affiché de toute « théologie ». Si elles usent certes d’un vocabulaire symbolique, celui-ci est souvent puisé à un ensemble mêlé de référents hétéroclites et cosmopolites, dont l’artisan du rite voit pleinement la portée, mais qui touchent peu la plupart des impétrants, bien plus préoccupés par la « dimension transitionnelle ou psychosociale du rite » (p. 143). Par ailleurs, l’innovation rituelle rend possible la flexibilité, alors que la plupart des participants reprochent aux ritualisations plus anciennes leur rigidité, leur « routine », leur réticence à mettre en avant la dimension personnelle des transitions qu’elles sont censées mettre en scène.
Les rites décrits sont dès lors adaptables à des demandes personnelles et négociées avec les personnes concernées ou leurs proches. À Lille, le rite d’accompagnement destiné aux parents d’enfants morts in utero se fait sous la forme de propositions rituelles permanentes et successives. De même, les nouvelles funérailles chrétiennes expérimentées sous l’égide de l’aumônier Christian Biot donnent une grande place à des gestes, des paroles, des chants (y compris profanes) émanant de l’initiative des participants, ceux-ci cherchant ainsi à rendre hommage par une cérémonie singularisée à l’unicité de la personne décédée. Ce faisant, les participants entendent devenir « acteurs » d’une cérémonie qu’ils ne subissent plus comme spectateurs, mais qu’ils élèvent au rang de « création » en lui donnant le « sens » qu’ils jugent adéquat. L’efficacité du rite est dès lors garantie par le jeu entre l’écart et la norme.
Reste à comprendre ce désir et cette demande de nouveaux rites. À cet égard, Michelle Fellous lance plusieurs pistes. Elle signale en particulier que certains marquent une volonté d’inscription dans un tissu social large, au-delà de soi et de la famille, et que l’on peut y trouver une volonté de renouveler le contrat social, tout en préservant la liberté et l’autonomie des sujets. Plus globalement, elle perçoit une quête du sens refusant de s’en tenir au « moi » pur, contrairement à ce que prêche une des versions de l’individualisme moderne. Si le pratiquant des nouveaux rites ne veut plus recourir aux anciens rites collectifs, dans lesquels il ne se reconnaît plus parce qu’il renvoie à des identités qui ne correspondent guère à la vision moderne de la construction du « moi », il n’entend pas pour autant trouver une cohérence intérieure par la seule relation duelle avec un « expert-psychologue » qui rapportera son expérience à une simple symbolique individuelle.
Michelle Fellous met enfin l’accent s