2004
Annales de démographie historique
Prêtres et familles
Les ecclésiastiques et leurs familles. Étude des structures sociales et des pratiques migratoires en Haut-Dauphiné du XVe au XIXe siècle
Michel Prost
UMR 6578.Laboratoire d’Anthropologie : adaptabilité biologique et culturelle.CNRS-Université de la Méditerranée.Faculté de Médecine.27, Bd Jean Moulin. 13385Marseille Cedex 5.
Cette étude, prend appui sur un corpus de 421 ecclésiastiques montagnards – 7 au xve, 88 au xvie, 225 au xviie, 88 au xviiie et 13 au xixe siècle – extrait d’un registre de population informatisé. Ce dernier regroupe l’ensemble des personnes nées dans une vallée du Haut-Dauphiné durant une période de plusieurs siècles. Pour chacun des prêtres, nous examinons la configuration familiale : taille de la fratrie, rang de sa naissance, statut socioprofessionnel du père et des grands-pères respectifs, potentialité de la famille à migrer, existence dans l’environnent proche d’un autre ecclésiastique (oncle, grand-oncle, etc.). Nous nous intéressons ensuite aux « placements » de ces prêtres hors de leur lieu d’origine ainsi qu’à leurs multiples activités autres que celles de leur sacerdoce, mais aussi à leur capacité à générer des filières migratoires permettant l’établissement viager de montagnard(e)s. En définitive dans les Alpes françaises, l’homme de l’Église est certes le relais indispensable entre les paroissiens et la puissance divine, il pratique le sacerdoce. Néanmoins, c’est un pragmatique, il occupe corrélativement maintes activités liées à l’argent et au commerce. Contrôleur du marché matrimonial et de l’éducation, il est aussi l’organisateur et le vecteur essentiel de différents mouvements migratoires viagers.
In this study, 421 mountain ecclesiastics are observed from a register of computerized population (7 to the 15th, 88 to the 16th, 225 to the 17th, 88 to the 18th and 13 to the 19th century). This database gathers these persons who were born in the valley of Vallouise in Haut-Dauphiné all along several centuries. The family situation of priests is examined: size of the fratrie, rank of birth, status socioprofessional of each father and great-father, potentiality of the families to migrate or not, existence in their family of an other ecclesiastic (uncle, great-uncle, etc.).
In French Alps, the churchman is certainly the essential relay between the parishioners and the heaven power, he practices the priesthood. Nevertheless, he is a pragmatic. His activity concentrates also on the trade and the bank. He controls most of the “matrimonial market” and the education. So, he is an organizer and the vector of different or definitive migratory movements.
Nos prêtres ne sont point ce qu’un vain peuple pense,
Notre crédulité fait toute leur science.
Voltaire (Œdipe, IV, 1), 1730.
Dérivant du latin
presbyter par le grec
presbus qui signifie âgé ou vieux, le mot prêtre désigne le ministre d’un culte religieux. Ainsi, à l’origine, les prêtres étaient choisis parmi les anciens de la communauté. Dans la religion catholique, il est celui qui a reçu la consécration sacerdotale par le sacrement
[1] de l’ordre
[2]. En réalité, si cette hiérarchisation des ordres est relativement ancienne, elle a passablement fluctué au cours du temps. Au
iiie siècle à Rome, elle comptait d’autres degrés. Plus tard le droit canon fixa certaines règles, par exemple, l’âge de 21 ans accomplis pour le sous-diaconat, de 22 ans pour le diaconat, 24 ans pour le sacerdoce et de 30 ans pour l’épiscopat. Il défendit aussi de recevoir le même jour tous les ordres mineurs et fixa un intervalle de trois mois entre le sous-diaconat et le diaconat et également entre ce dernier et la prêtrise. Par ailleurs, si le droit canonique interdit le mariage des prêtres, il faut savoir qu’avant le
xvie siècle, aucune disposition législative ne sanctionnait l’empêchement au mariage, constitué par la réception des ordres sacrés. Cependant, la jurisprudence des parlements frappait de nullité tout mariage contracté par un prêtre. D’ailleurs, une ordonnance de Charles IX du 4 août 1564 confirma cette jurisprudence et lui donna force de loi.
On constate que dans l’Arc alpin, au début du xixe siècle, les départements des Hautes-Alpes et des Alpes de Haute-Provence renferment un potentiel d’étudiants ecclésiastiques bien plus important que dans les départements environnants (Aron et al., 1972 ; Vovelle, 1973 ; Collectif, 1984). Il semblerait que dans cette partie des Alpes, très tôt et bien plus cultivée qu’ailleurs en France, des habitudes culturelles orientées vers la connaissance de la lecture et de l’écriture se soient imposées au sein des familles (Parias, 1981). Dans la même logique que celle observée pour les régents d’école des hautes vallées du Dauphiné qui furent en partie, à l’origine, un reflux de l’effectif pléthorique du notariat montagnard (Prost, 1991), nombre de familles optèrent pour la prêtrise de l’un de leurs enfants. Cependant, si pour les notaires et les régents, l’autodidactie et l’apprentissage étaient possibles, pour la prêtrise, un cursus parfaitement établi était de mise. De fait, des sommes plus ou moins importantes étaient nécessaires pour accompagner l’étudiant.
La Vallouise présente un contexte particulier par rapport aux autres vallées alpines concernant l’hérésie vaudoise qui s’y était développée (Marx, 1914 ; Paravy, 1993 ; Audisio, 1999 ; Prost, 2002c). En effet, passé la dernière crise de 1488 – on parle de « croisade » –, et jusqu’à la réhabilitation de 1503, les archives de la vallée ne mentionnent plus aucun cas de valdéisme : départs, massacres, conversions ont totalement réduit le problème. Dans ces conditions, au début du xvie siècle, on assiste à un regain de la religion apostolique et romaine qui fait que nous recensons, très tôt, une quantité importante de prêtres.
C’est dans ce contexte très structuré que nous allons observer, sur une longue période de cinq siècles, le groupement des ecclésiastiques d’une vallée des Alpes françaises. Cette recherche a pour but de comprendre et d’expliquer leur(s) rôle(s) tant au niveau familial que communautaire. Quelles sont les familles qui choisissent, pour une ou plusieurs personnes de leur descendance, ce type de célibat définitif bien particulier ? Comment ces dernières s’organisent-elles pour que l’un de leurs enfants accède à la prêtrise ? Dans cette société alpine très rude et très pragmatique, quels avantages véritables les familles de montagnards peuvent-elles attendre de la nomination de l’un des leurs comme ecclésiastique ? Finalement, y avait-il place pour la vocation ?
Élaboré pour des recherches en anthropologie biologique et en démographie historique, le registre de population informatisé « Vallouise en Briançonnais (
xive-
xxe siècles) », sert de base de données initiale (Prost et Boëtsch, 2001b). Cet outil spécifique regroupe les généalogies familiales d’une population reconstituée sur près de sept siècles et permet des suivis familiaux sur plus de 22 générations pour les personnes autochtones. Informatisées à l’aide d’un logiciel canadien-français
Analypop (Boisvert
et al., 1996), les données réunies pour la vallée de Vallouise comprennent des dossiers individuels et familiaux comportant, le cas échéant, des indications sociologiques et économiques. Différentes mentions ont permis de filtrer les quelque 43 000 individus actuellement recensés et un ensemble d’environ 450 ecclésiastiques a pu être répertorié. Évidemment, ces hommes et femmes sont inégalement répartis sur le plan chronologique car les archives sont de moins en moins abondantes au fur et à mesure de la remontée dans le temps. De surcroît, le fait que les archives ecclésiastiques d’Embrun
[3] ont été brûlées (Playoust, 1992) aboutit à une perte d’information. Quoi qu’il en soit, en ne retenant que les personnes répondant aux critères de la requête, le
corpus de travail comprend 421 individus : 7 au
xve, 88 au
xvie, 225 au
xviie, 88 au
xviiie et 13 au
xixe siècle.
L’approche se fera ici selon deux directions distinctes. La première s’intéressera au contexte familial, à la diversité et à la pratique professionnelle des prêtres alpins, la seconde aux processus et stratégies migratoires engagés par ces derniers lors de leur établissement dans des cures hors de la vallée. Quant à la réalisation, elle sera conduite par la méthode de l’étude de cas, en tentant d’en décrire le plus grand nombre possible pour pouvoir accéder à une réalité pertinente.
Le groupement des ecclésiastiques en Vallouise à la fin du Moyen Âge
Il faut d’emblée préciser que les communautés montagnardes dauphinoises ont été capables, entre le
xiiie et le
xive siècle, d’imposer une charte de liberté au pouvoir seigneurial (Falque-Vert, 1997). Autogérées, les hautes vallées briançonnaises connaissent un développement sans doute différent des autres terroirs qui composaient la province (Sclafert, 1926 ; Chanaud, 1974). Leurs dirigeants sont assez proches du pouvoir central pour négocier au mieux les intérêts de leur communauté. Cette préoccupation de proximité du pouvoir va sans cesse être rappelée dans les archives et même dans les livres : « Ils ont à Paris, un pensionnaire, tout le plus accrédité qu’ils peuvent ; cet homme prend soin de les informer de tout ce qui se passe à leur égard. Ils ont toujours auprès des Intendants une personne qui leur est dévouée ; cela fait qu’ils sont informés de toutes choses et qu’ils prennent des mesures justes sur toutes leurs affaires (de Rochas, 1882). » En réalité, durant une large période allant du
xive au
xviiie siècle, on retrouve un notaire, un conseiller, un ecclésiastique proches du pouvoir diocésain à Embrun, de la prévôté à l’abbaye d’Oulx
[4], du parlement de Dauphiné à Grenoble, et même de la cour du roi à Paris
[5]. Ainsi, à Grenoble, dès 1332, Estienne Gérard, notaire et conseiller, natif de la Vallouise, siège à la curie du Dauphin. Les quelques archives restant de cette époque ne nous renseignent pas sur son rôle éventuel et ses inférences quant à la rédaction de la charte des « escartons »
[6] ou sur les poursuites et les condamnations des hérétiques vaudois.
Au xve siècle, de nombreuses révisions des feux nominatives nous informent minutieusement de l’état de la population briançonnaise (Bauthier et Sornay, 1968-1975). Celle de 1434 mentionne en exergue le clergé de Vallouise : trois nobles, dont un autochtone et deux « étrangers », sont cités. Seize ans plus tard, en 1450, on retrouve le même effectif mais en 1458, onze chapelles et églises sont dénombrées dans la vallée. En revanche, le 13 septembre 1474, le groupement initial s’est sensiblement agrandi : on compte maintenant onze ecclésiastiques dont neuf sont autochtones. Outre l’aspect quantitatif – le nombre de prêtres a quasiment quadruplé durant une période de quarante années –, il faut noter qu’au début du xve, et même avant, seuls les nobles accédaient à la prêtrise. Tel n’est plus le cas dans la seconde moitié du xve, où les prêtres sont des fils de familles certes riches, mais pas nobles.
Cette fin de Moyen Âge semble donc marquer une période de « démocratisation » de la fonction curiale. En réalité, il s’agit même d’un double basculement : non seulement la noblesse perd cette prérogative que l’on qualifiera « d’intellectuelle », mais encore ce sont dorénavant des autochtones qui accèdent à ces charges. Il y a donc, dès la fin du Moyen Âge, dans ces hautes vallées briançonnaises, assez de personnes issues de familles fortunées, capables de faire des études au point de produire les forts effectifs dénombrés plus haut (Prost, 2002a). À la lecture attentive des révisions des feux du haut Dauphiné, on ne peut pas considérer la Vallouise comme anomique, le contexte économique peut sans doute être un des facteurs explicatifs (Chanaud, 1974).
Entre 1497 et 1540, plus d’une vingtaine de chapelles sont recensées dans la Vallouise auxquelles il faut ajouter deux églises déjà attestées au
xiie – deux autres chapelles parmi la vingtaine étaient déjà présentes aux
xiie et
xiiie siècles. Ces dernières sont de deux types, les unes sont érigées en un lieu bien précis de la vallée, les autres sont fondées au sein même des deux églises paroissiales. En tout cas leur implantation n’est pas homogène géographiquement parlant : elles se concentrent surtout dans la « tierce de ville »
[7], à Vallouise et aux Vigneaux ; les deux autres « tierces » n’en ont que très peu.
En ce qui concerne l’encadrement, le « clergé de la vallée de Vallouise » – c’est l’acception qui est employée dans les archives – comprend, entre 1496 et 1550, quarante-cinq ecclésiastiques, tous autochtones, dont deux curés, pour une population estimée alors aux alentours de 2 000 personnes. Ces chiffres aboutissent à un taux d’encadrement grossier d’environ un prêtre pour quarante-cinq personnes. Néanmoins, les ecclésiastiques ne sont pas forcément tous présents sur la totalité de la période de 54 ans : si nous n’en dénombrons que la moitié par exemple, le taux descend à un pour quatre-vingt-dix montagnards ou vingt familles. Au
xviie siècle, durant une courte période 1623-1643, pour une population évaluée maintenant à 2 600 personnes, le même comptage aboutit à un total de quarante et un prêtres. Parmi ces ecclésiastiques, il faut spécifier que douze sont curés dans d’autres paroisses du Dauphiné ou dans d’autres provinces françaises. Nous savons cependant qu’ils reviennent ponctuellement dans leur vallée d’origine
[8]. Nous parvenons là encore à un taux d’encadrement d’environ un pour quatre-vingt-dix habitants. De surcroît, avec les crises de peste récurrentes de la période 1580-1598 suivies de celle de 1630, plusieurs nouvelles chapelles sont érigées. En définitive, de la fin du Moyen Âge à l’époque moderne, nous nous trouvons face à une société alpine où l’autorité ecclésiastique semble omniprésente et conséquente. Quel sera son rôle dans ces communautés d’altitude où les conditions d’existence sont, plus qu’ailleurs, difficiles ?
Les rôles du prêtre dans la société traditionnelle montagnarde
Le prêtre est, de par sa fonction, l’intercesseur entre la puissance divine et le groupe de croyants qu’il conduit ou qu’il encadre. Mais si sa vocation première est axée essentiellement sur la théologie, le dogme et la philosophie, dans la montagne alpine ses préoccupations se font plus prosaïques. En réalité, ce dernier est impliqué dans nombre d’activités à tel point que l’on peut se demander s’il ne représente pas un rouage fondamental de cette société.
À cet égard, avant même d’exercer son ministère, l’étudiant en théologie contribue à la stabilité des familles et occupe une place de choix dans l’organisation de la succession et dans celle de la transmission patrimoniale (Prost et Revol, 2001). En effet, durant ses études, les parents ou les ayants-droit procèdent, par acte devant notaire, à une avance d’hoirie particulière et déguisée nommée « titre clérical ». Déguisée car la portion allouée doit impérativement être rétrocédée une fois le nouveau prêtre installé dans sa cure.
Voici la teneur de quelques titres cléricaux établis respectivement en 1700 et 1701 :
« Sieur Claude Giraud feu sieur Philippe de la Pisse pour son fils Philippe étudiant en théologie dans la ville de Vienne
[9], absent » au moment de l’acte. L’avance pour étude se compose « d’un bâtiment provenant de feu Me Gaspard Carlhian son ayeul : une cuisine basse, une cuisine au devant, deux chambres, une grotte et cave, une grange. On ajoute 1/3 de pièce chenebier (chanvre) devant le bâtiment, 1 terre à la Croix rouge, 1 terre à la Maison neuve, une pièce pré et une vigne. Le tout pouvant rendre toutes les années 100 livres de rente toutes charges payées ». On ajoute encore « 300 livres provenant du testament de feu Jeanne Giraud sa mère ».
« Maîstre Jean de Bardonnesche feu Anthoine et Suzanne Roulx sa femme pour sieur Jean Anthoine de Bardonnesche, acolite, étudiant en théologie à la ville de Grenoble, absent. Une portion de maison à la ville et 2/3 du jardin : soit une cave, une cuisine, une chambre et grange de bas en haut. Une pièce terre avec bois et arbres. Une sestérée [0,42 ha environ] de pré au Auches donnée par son frère Messire Estienne de Bardonnesche, prêtre, 1 autre pièce terre [0,21 ha environ] et 300 livres en argent. Les consuls de la vallée sont présents pour jurer à main levée que les biens décrits peuvent rendre toutes les années 100 livres de rente toutes charges payées. »
Cependant, ces donations a priori ne sont que des artefacts car lors du véritable partage, qui s’effectue majoritairement en Dauphiné à parts égales, on retrouve toujours dans les familles d’ecclésiastiques la mention : « Untel, prêtre, diacre ou autre, veuille remettre dans le comble de l’héritage tout ce qu’il luy a été donné par sondit titre clérical. »
Il arrive parfois que les sommes engagées au préalable ne suffisent pas. En 1705, « sieur François Giraud feu sieur Sébastien, assisté de sieur Joseph Giraud, châtelain, son oncle curateur : la portion des biens que lui donne la succession de son père n’est pas suffisante pour l’entretenir dans sa condition au collège de la ville d’Embrun là où il a fait ses classes jusqu’en rhétorique ». Il demande à ses frères Sébastien et Estienne « de lui fournir ce qui sera nécessaire soit pour son habillement, nourriture et entretien audit collège » et il s’oblige à rembourser. En 1706, voulant entrer « au monastère des Révérends Pères de la Doctrine Chrétienne de Gap ou d’ailleurs, il lui est nécessaire d’avoir de l’argent pour être reçu » : il emprunte 251 livres 4 sols et 6 deniers avec le consentement de son oncle curateur.
Occasionnellement, le volume d’argent peut être considérable, mais il y a des contreparties. Ainsi, dans la même famille que précédemment, lors de la prise de voile d’une vallouisienne. « Soeur Catherine Giraud feu sieur Joseph, châtelain », devient dame religieuse Sainte Ursule de Briançon, le 6 novembre 1710. Pour y entrer, le père a « fait donation à sa fille de 600 livres au contrat de réception le 12 juillet 1708 en louis d’or et d’argent ». De plus, « Monsieur Maître François Giraud, (son oncle) docteur en médecine de la ville d’Embrun a promis 1 200 livres supplémentaires composées de 60 louis d’or de 20 livres chascuns ». Pourtant, dans l’année suivante, les mêmes sœurs religieuses prêtent aux consuls de la Vallouise, pour les affaires de la communauté, « 2 000 livres sous la pention annuelle et perpétuelle de 100 livres tous le 6 octobre de 1711 jusqu’au remboursement dudit capital ». Sont présents devant le notaire tous les protagonistes et deux prêtres du clergé vallouisien. Les comptes sont finalement clôturés en 1717, les ursulines « en retirent 2 191 livres 2 sols et 6 deniers ».
Constamment présents dans le domaine socioéconomique de la vallée, les prêtres figurent en particulier dans les contrats de mariage pour lesquels ils semblent vraiment « contrôler le marché matrimonial ». Si par exemple il ne sont que deux au contrat d’ « Anthoine Garnier et Catherine Bonnataire le 15 avril 1619 », l’après midi du 7 juin 1622, dans un autre contrat, on en dénombre cinq. En effet, bien qu’il s’agisse d’un mariage « ordinaire » – « 170 escus réduit suivant l’édit à 510 livres, payables par parties de 24 livres le jour de la feste de la saint Luc » –, sont présents, entre autres, aux noces de « Guigues Garnier et Pierrette Roulx de Ville-Vallouise », outre quatre notaires dont celui qui instrumente, « messire Estienne Garnier, preste et vice-prieur, messire Rostaing Alliey aussy preste, messire Jean Barnéoud, preste ». Et parmi les témoins, on relève : « messire Thomas Ronat, docteur en théologie, preste et curé de Vallouise, et messire Anthoine Morand, preste… » En réalité, la lecture assidue des actes de notaires laisse percevoir que dans la montagne dauphinoise, l’encadrement ecclésiastique n’est pas un vain mot.
À la vue de cette implication en première ligne dans les questions d’argent, nous sommes en droit de nous demander si l’activité financière n’était pas la principale activité de l’ecclésiastique montagnard
[10].
Ainsi, « messire Thomas Ronat », curé de Vallouise procède, après l’épidémie de peste de 1630, à un réaménagement de son patrimoine. Par une série d’actes notariés étalés dans le temps, il «
arrente [loue] » une terre qu’il possède à la ville – sa famille est autochtone depuis le
xiiie siècle au moins –, puis vend « divers fonds et immeubles », pour la somme de 210 écus (630 livres). Il transige ensuite avec les procureurs du chapitre de Notre-Dame d’Embrun pour la portion congrue – en Vallouise, celle-ci s’élevait à 900 livres en 1667 après augmentation
[11] – et finalement vend de nouveau des fonds pour 190 écus. Que fera-t-il de ces gains ? Peut-être participeront-ils à l’établissement de son neveu, « messire Anthoine Ronat, Maistre es Arts, docteur en théologie », dans la cure de Sainte-Parise en Bourbonnais en 1653 ?
Mais les périodes post-épidémiques ne sont pas les seules consacrées à la réorganisation des finances locales. Au cours du xviie, « vénérable messire Jean Barnéoud, prêtre, recteur bénéficier de la chapelle Saint Pierre et Paul » fait fructifier une partie de son patrimoine. Il vend d’abord les « fruits de la chapelle » pour trois ans à « Monsieur Blanc [c’est encore un Vallouisien], avocat de Briançon pour 60 livres par an ». Puis il « arrente à Maître Estienne Giraud, secrétaire greffier, des fonds de la chapelle pour 4 ans pour 15 écus par an ». Plus tard il « arrente d’autres fonds de la chapelle Notre Dame de la Consolation pour 4 ans à raison de 45 livres par an ».
Ces quelques exemples montrent bien que l’argent et la gestion de patrimoine occupent grandement les ecclésiastiques de l’Ancien Régime. Mais là où ils excellent davantage, c’est dans le prêt d’argent. Aux particuliers bien sûr, dont les actes se font sous « escritures privées » et portent toujours sur de petites sommes, mais surtout aux communautés.
Voici « vénérable messire Pierre Rolland » natif de Vallouise, « prêtre et chanoine des Beaumes de Venise ». Rentré dans la vallée en 1633, « il constitue 4 rentes au profit des communautés de Vallouise et de la Salle ». Une rente « annuelle et perpétuelle de 121 livres 17 sols au fort capital de 1950 livres », une autre « de 93 livres 15 sols pour 1 500 livres, une autre de 84 livres 7 sols pour 1 350 livres et une de 75 livres pour 1 200 livres ». Le total du prêt s’élève à 6 000 livres. Ce prêtre est assurément un banquier. D’ailleurs dans d’autres parties du Dauphiné, des paroissiens n’hésitent pas à se plaindre de faits comparables à l’évêque lors des visites paroissiales. En 1672, à Villeneuve d’Uriage, dans une montagne proche de Grenoble, on signale que le curé « preste de l’argent a 6 et quart, [il] est riche a plus de 10 000 livres (ADI 4G 272, p. 39) ». De nombreux autres actes témoignent de cette capacité de circulation du numéraire dans la montagne alpine faite par l’entremise des prêtres.
Étaient-ils cependant de bons gestionnaires ? Avaient-ils fait fortune au crépuscule de leur vie ? En examinant des testaments d’ecclésiastiques nous pourrons sans doute en obtenir une évaluation. Voici celui d’un vicaire de la Vallouise en janvier 1710, pris dans une famille aisée, au sein duquel nous n’avons gardé que les sommes mentionnées. Quand « messire Alexis Estiennerossignol » teste, il fait donation :
- aux prêtres de la vallée : « 300 livres plus 900 livres payées par son frère Jacques soit 1200 livres »,
- à ses neveux et nièces, ses frères et ses sœurs, « en tout 1 100 livres et une maison à Saint-Antoine avec les terres »,
- aux pénitents
[12] : « 273 livres »,
- au curé de Vallouise : « 271 livres pour les cierges et 12 aunes de draps de pays pour 12 pauvres avec en plus la soupe de légumes ».
Ses héritiers universels sont « Estienne son frère qui reçoit 2 400 livres et Alexis son fils qui recevra 600 livres à 25 ans ». De plus, « la chapelle Saint-Roch du Rièrepont reçoit 9 livres et il aliène entièrement les capitaux en faveurs de 6 débiteurs de toutes les obligations qui ont été passées moyennent le payement d’une pension à la cotte du denier vingt ».
Au total sans doute plus de 6 000 livres, auxquelles il faut ajouter des biens immobiliers non évalués. Si l’on considère que, dans une famille « moyenneaisée » de la vallée, la part d’héritage, quand elle est évaluée devant notaire, s’établit dans une fourchette de 800 à 1 700 livres, on conclut aisément que la prêtrise est une fonction qui ouvre à certains l’accession à la fortune en une génération.
En matière d’affaires financières, ce sont souvent des destins individuels ou familiaux qui sont observés. Les prêtres agissent alors pour leur compte personnel ou pour celui de leur famille. Ainsi, au début du xviiie, les consuls de Briançon, de Monestier et de Saint-Martin de Queyrière « donnent pouvoir à messire Jean Morand [de Vallouise], preste résidant à Paris et à Jean Turcon avocat à Briançon pour le paiement de 50 000 livres [ordonnance du 1er avril 1710] accordé audites communautés à compte de leurs fournitures d’estape de l’année 1708 ». Ailleurs, c’est « messire Sébastien Gérard, sacristain de Valbonnais au diocèse de Grenoble, qui est procureur fondé de sieur Gabriel Gérard et de Me Pierre son frère, marchand ». Il transige à Grenoble avec les marchands briançonnais Audra et Blanchard de Lyon et leurs procureurs pour « une somme de 1 500 livres due par Gabriel Gérard, le sieur curé devra rechercher tous les débiteurs de son frère, qui traffique actuellement en Languedoc et à Agen ».
Néanmoins, les prêtres peuvent agir aussi en tant que groupe « professionnel ». Ce dernier étant numériquement si important et si géographiquement dispersé, qu’un « syndic » composé de plusieurs d’entre eux les représente. Parfois, ce sont les dirigeants des couvents qui font fonction de banquier. Ainsi, au xviie siècle, « la communauté [de Vallouise] doit 4 321 livres et quelques intérests à la charité establie dans cette paroisse par obligations depuis le 8 juin 1647 jusqu’en 1691 ». Ce sont trois prêtres qui sont recteurs de la charité, ceux ci assurent « le paiement qui s’effectue en louis d’or valant respectivement 36 et 24 livres ». En 1718, la même communauté est « débitrice des prestes aggrégés de 3 981 livres 6 sols en capital [ceux-ci sont] représentée par un de leur sindic Estienne Gautier, prestre, 4 041 livres 2 sols sont données ». La même année, « la communauté de Vallouise doit 1 625 livres au couvent des filles de Briançon, elle paie ». L’année suivante, « les consuls de Vallouise empruntent chez les Cordelliers de Briançon par obligations à 4 % par an, 5 385 livres 10 sols ; et encore 1 688 livres 9 sols en or et en argent aux Révérents du couvent des hommes de Briançon ».
Mais outre l’activité bancaire, les ecclésiastiques occupent l’autre créneau économique important en montagne : le « traffic de bestiaux ». Cette situation n’est d’ailleurs pas nouvelle. En Vallouise, en 1474, le curé de la paroisse Saint-Étienne figure en bonne place dans la révision des feux, c’est une importante personnalité de la vallée. Toutefois quand nous examinons les vendeurs de moutons qui se succèdent entre 1478 et 1481 à la foire de Briançon (ADI VIIIB 705-707), nous retrouvons ce personnage, parmi d’autres, sans que sa fonction curiale soit effectivement mentionnée. Cela devait être habituel car, là encore, les visites paroissiales de 1672 (Godel, 1974), nous informent d’une situation similaire dans de nombreuses communautés du Dauphiné (ADI IVG 272, juin-septembre 1672). Les paroissiens, sans doute exaspérés par les attitudes des prêtres, dénoncent certaines dérives à l’évêque. On signale qu’à Vaujany-en-Oisans, le curé « a quitté la marchandise pour se faire prêtre, il est maquignon
[13] », à Entraigues-en-Valbonnais, « il se mesle de marchandises et va aux foires pour achepter et vendre du bestail ». Celui de Valjouffrey-en-Valbonnais, « estoit toujours dans les foires et qu’il faisoit plus la fonction d’un marchand que celle d’un prêtre ». En Mateysine, à Mayres-Savel, les habitants signalent qu’« il a eu autrefois des affaires, s’est meslé de commerce », tandis que dans le bourg de Vizille « il trafique avec un marchand ». Ailleurs, aux Moulettes, c’est un industriel
[14], il est carrément « en négoce pour son frère, il a des martinets a ferme où il fait travailler ». Avec cette dernière information, nous arrivons à une articulation de l’étude, celle qui sera consacrée aux familles d’où sont issus les prêtres.
Les familles montagnardes et les groupes sociaux en présence
Les paroissiens des Moulettes en 1672 ont vu juste : le prêtre dans sa cure œuvre aussi pour sa famille, en l’occurrence ici pour son frère
[15]. Il paraît normal, puisque dans sa famille ses frères et sœurs se sont « sacrifiés » pour que son bien temporaire ou éphémère rapporte « 100 livres par année nettes d’impôts » et pour qu’il puisse faire des études, que ce soit dorénavant à lui de contribuer à l’enrichissement familial. Il y parvient grâce à un revenu fixe (dîme, portion congrue, argent divers récolté lors des baptêmes, mariages et enterrements, dons, etc.) et bien entendu aux différentes activités bancaires que nous venons d’évoquer. Hormis cette dimension économique que lui a conférée sa famille ou sa fratrie, d’autres charges pèsent sur les épaules de cet ecclésiastique. Ce sont ces contraintes que nous analyserons ultérieurement.
Dans la montagne dauphinoise, depuis le
xiiie siècle au moins et jusqu’au début du
xixe, la société est fractionnée en deux composantes disproportionnées. On distingue d’une part, un important ensemble de propriétaires-cultivateurs qui représentent entre 75 et 85 % de l’effectif des chefs de famille selon la période. D’autre part, on retrouve ceux que nous avons appelé les « décideurs » (parfois qualifiés « d’agriculteurs plus ») et qui forment le complément de la population (Falque-Vert, 1997 ; Boëtsch et Prost, 2001, Prost
et al., 2003). Ces derniers sont réellement des propriétaires terriens. Ils font fructifier leurs terres par leur famille, mais exercent en sus une ou plusieurs fonctions rémunératrices autres. Ces professions supplémentaires pratiquées par les Briançonnais vont de l’artisanat aux métiers dit intellectuels, en passant par l’activité marchande. Alors que la population de la Vallouise présente sur près de huit siècles une stabilité familiale peu commune, la scission de la communauté en deux groupes socioprofessionnels se vérifie jusque dans la structure démographique. Quelques données chiffrées démontrent aisément en effet la dichotomie existante entre les deux composantes de cette société. Alors que sur la période 1600-1809, l’âge moyen au mariage des agriculteurs (remariages compris) est de 27,2 ans (coefficient de variation (CV) = 23 %), celui des décideurs s’établit à 26,5 (CV = 23 %). De même, les femmes des premiers s’unissent en moyenne à 25,2 ans (CV = 24 %) quand celles de la strate la plus riche se marient à 23,1 ans (CV = 26 %). Quant à la durée de l’union, chez les agriculteurs elle n’est que de 21,5 ans, celle de leurs homologues fortunés étant de 24,4 ans. Mais là où la différentiation est la plus marquante, c’est avec la fécondité. Les familles d’agriculteurs n’ont que 2,56 enfants quand celles des « décideurs » en ont 5,43
[16]. En réalité, tout sépare les deux groupes en présence car l’homogamie sociale fonctionne parfaitement dans l’Arc alpin, où tous les autochtones sont propriétaires terriens et où le partage égalitaire répartit le patrimoine et crée les conditions d’une endogamie géographique persistante (Netting, 1972 ; Cole, 1977 ; Wiegandt, 1977 ; Brekner and Mendels, 1978 ; Brennan
et al., 1982 ; Siddle, 1986 ; Prost et Boëtsch, 2001a et 2002 ; Boëtsch
et al., 2002).
Examinons d’autres données chiffrées concernant le corpus des prêtres.
Nous avons d’abord recherché, pour chacun des ecclésiastiques de la base de données informatisée, le statut social du père et des grands-pères. Il faut savoir cependant que chaque dossier biographique des individus intégrés dans le registre de population – environ 43 000 actuellement – n’est pas forcément complet. Avant le xvie siècle, la collecte des données est particulièrement ardue. Pour connaître ce type d’information, il est nécessaire de recouper longuement différentes séries d’archives : de fait, les proportions citées ici ne seront que des seuils. Dans 51,1 % des cas observés, le père des ecclésiastiques appartenait à la strate sociale la plus fortunée (contre complémentairement 48,9 % d’agriculteurs). Au niveau de la génération précédant celle des prêtres, les deux groupes sociaux s’équilibrent donc. Néanmoins l’apport financier pour les études peut provenir, par testament, de la troisième génération, celle des grands-parents. Avec le comptage du statut social de ces derniers, on enregistre, pour les branches paternelle et maternelle, des accroissements respectifs de 9,8 % et 6,5 % qui font passer le pourcentage initial de prêtres issus de la strate fortunée de 51,1 à 60,9 puis 67,4 %. En somme, en Briançonnais, sept prêtres sur dix sont issus des familles les plus aisées. Cependant, cela signifie aussi que, dans cette société alpine très endogame, trois prêtres sur dix proviennent de familles plus modestes et donc, qu’il existe, parmi ces montagnards, une capacité et/ou une volonté de s’élever dans l’échelle sociale.
Dans un second temps, nous avons étudié et comparé la taille des différentes familles de la Vallouise. Une étude globale portant sur la période 1600-1809 fournit le chiffre moyen de 4,0 enfants par couple (Prost et al., 2002). Néanmoins, comme nous le précisions plus haut, une différence importante sépare les groupes sociaux quant aux comportements reproductifs qu’ils adoptent. Les « décideurs » briançonnais ont 2,1 fois plus d’enfants que leurs homologues cultivateurs. Cet important différentiel devrait donc se retrouver dans les familles de prêtres. Ici, les 421 familles examinées au long des cinq siècles de l’étude font ressortir une moyenne brute de 6,5 enfants par couple. Il s’agit donc d’un chiffre considérable qui donne à penser que, parmi les chefs de famille recensés comme agriculteurs, on devait sans doute avoir des « décideurs » avec des métiers non déclarés et/ou saisonniers mais rémunérateurs (Prost, 2002b et 2003). S’agissant des familles les plus prolifiques, nous avions précédemment émis l’hypothèse que la prêtrise pouvait être un moyen d’écarter de la succession un ou plusieurs membres de la fratrie (Prost et Revol, 2001).
Quant à la place du prêtre dans la fratrie, la recension s’avère délicate car le comptage s’est effectué sur les fiches de famille informatisées. Nous n’avons pu nous préoccuper du destin de chacun des différents membres de la fratrie. En clair, nous ne savons guère s’ils étaient de sexe masculin ou féminin, et présents (mortalité, migration) au moment où le prêtre était étudiant ou en fonction. Dans les fratries d’au moins 3 enfants, on observe que l’aîné est l’ecclésiastique dans 15,7 % des cas. Pour les familles ayant de 2 à 5 enfants naissants, la place du prêtre se trouve dans la seconde moitié de la fratrie
[17]. Il en est de même pour les familles ayant de 6 à 9 enfants et encore pour celles comptabilisant 10 enfants et plus. Ainsi, il apparaît que dans les multiples configurations familiales considérées, nous avons principalement affaire à des cadets. Ces résultats sont très proches de ceux que nous avons obtenus dans nos études des familles au sein desquelles nous avions repéré des migrants définitifs. Dans 21,8 % des cas, le migrant était un aîné, tandis que pour près de 42 %, celui ci se situait dans les trois derniers rangs de la fratrie. L’hypothèse exprimée plus haut semble se confirmer. Ce choix de la prêtrise par les familles, cas particulier du célibat définitif, s’effectue bien parmi les plus prolifiques et les plus fortunées. Il apparaît donc bien comme un des moyens spécifiques destinés à ne pas totalement disloquer un patrimoine foncier et bâti plus ou moins conséquent. Pourtant, les montagnards ne se contentent pas de cette pratique « monovalente » puisque de nombreux autres rôles sont dévolus aux ecclésiastiques.
Un des points que l’on peut aborder quand il est question de la mobilité des personnes, c’est la capacité migratoire. Ici, 77,3 % des ecclésiastiques du
corpus sont soit titulaires d’une cure hors de la vallée, soit professeurs dans un des nombreux collèges régionaux, soit curés, religieux doctrinaires, moines ou encore missionnaires. Les 22,7 % restants occupent des fonctions curiales parfois différentes. Certes, ils sont curés, vicaires, prieurs et vice-prieurs des deux paroisses de la vallée, mais aussi « recteurs-bénéficiers » des multiples chapelles. Une autre statistique recoupe la première : 75,2 % des membres de cet effectif décèdent hors de la vallée contre 24,8 %, qui apparaissent plus stables. Cependant, à y regarder de plus près, on constate que cette mobilité géographique ne résulte pas d’un comportement pionnier. On retrouve fréquemment dans la paroisse même de l’établissement ou dans les paroisses circonvoisines un membre de la famille (frère, oncle, grand-oncle) qui en était précédemment titulaire. Ce type de « placements » semble surtout fonctionner depuis le début du
xviie. « Messire Claude Trobat, curé de Vallouise, docteur en théologie de la Sorbonne » mentionne dans plusieurs actes notariés ses appuis importants à Paris qui vont lui permettre de régler différents problèmes dans les années 1630-1635. Une génération plus tard, on retrouve une famille alliée, les Morand, en la personne de Jean Morand, né en 1653 à Vallouise, qui est abbé à Paris. Puis, c’est un neveu, un autre Jean Morand, né à Vallouise, qui est chanoine à Saint-Germain-l’Auxerrois, toujours dans la capitale. De façon concomitante, une autre famille de la vallée est présente à Paris : Thomas Lagier, né à Vallouise en 1645, est curé à Paris et son petit-neveu, un autre Thomas Lagier, né en 1695, le sera aussi. L’un d’entre eux est en outre confesseur particulier de la reine. On peut expliquer cet état de fait. À l’origine, les étudiants ecclésiastiques débutent leurs études dans les collèges régionaux, Embrun
[18], Gap, Grenoble, Briançon, Vienne et Marseille. Plus tard, ils vont à l’université : Aix, Avignon, Turin… Ils y font des rencontres et nouent des relations avec les strates sociales les plus élevées de la société montagnarde environnante et avec les fils de famille de la noblesse urbaine. Ils créent ainsi un processus d’entregent propice à des avantages futurs pour eux et pour leur famille : relations commerciales, accession à des postes de responsabilité, arrangements matrimoniaux, etc. Ce type de stratégies est accru par le fait qu’un certain nombre d’enseignants est originaire de la vallée (professeur de théologie, recteur des études). Sans oublier que, dans chacune des villes de la province, on découvre à nouveau de nombreux ecclésiastiques montagnards. Dans tous les espaces urbains déjà cités (villes, faubourgs et paroisses périphériques) et même pour tout le quart sud-est, y compris Turin et Pignerol, aux
xviie et
xviiie siècles, on recense des vicaires, des « secondaires », des curés, dont l’origine est vallouisienne. Considérée individuellement, la géographie de ces implantations semble disparate. Cependant, une analyse plus vigilante permet de déceler sinon un réseau, plutôt un maillage régional dans lequel ont certainement évolué nombre d’étudiants en théologie. Mais la réalité apparaît en définitive beaucoup plus complexe encore quand on s’intéresse aux cures rurales qu’occupent ces Alpins
[19]. Outre un « maillage urbain » déjà évoqué, d’autres prêtres sont nommés ça et là dans l’espace provincial rural ou semi-montagnard. Là encore, ces nominations dans des cures que l’on peut qualifier d’insignifiantes
[20], semblent répondre à deux objectifs quasi stratégiques, car ils permettent d’assurer simultanément :
- Le relais entre marchands, « estudiants, régents d’escoles » et sans-doute migrants saisonniers : c’est la tactique de la « tête de pont ».
- L’établissement ponctuel par mariage de personnes de leur famille proche (sœur, nièce, frère ou neveu) dans la paroisse considérée : ce sont les prémices du cycle migratoire viager.
Nommés dans des paroisses où la portion congrue est dérisoire, les curés vallouisiens – et forcément les autres – fournissent une base logistique à tout un ensemble de personnes provenant du Briançonnais. Bien entendu, aucune archive ne précise cette pratique, mais la lecture attentive des registres paroissiaux permet de la mettre en évidence. Connaissant exactement les individus de la vallée grâce au registre de population, il est presque aisé de les distinguer dans une population autre ne portant pas les mêmes patronymes. Nous repérons alors très vite, au fil de la chronologie des actes, diverses mentions et signatures – ce sont pratiquement les seuls ayant la capacité de signer
[21]– indiquant qu’il s’agit d’un frère ou d’un oncle marchand en Dauphiné, d’un « accolyte » en apprentissage chez son oncle – il s’entraîne à la rédaction des actes, sert de secondaire, etc. – ou d’un « recteur » qui instruit, pour quelques mois, les enfants du village. Généralement situées près des grandes voies de circulation, ces paroisses anodines forment en quelque sorte des étapes pour les multiples « traficants ». Elles se situent également sur des routes commerciales, dans des zones de chalandises particulières ou près d’une industrie rémunératrice (Crubellier, 1948 ; Léon, 1954 ; Chanaud, 1974) : il y a là matière à une nouvelle recherche. Néanmoins, en ce qui concerne une partie de la migration saisonnière (peigne du chanvre et peinture des indiennes), nous n’avons jamais rencontré cette forme d’entraide. Il faut dire que ce type de migration s’adresse à la strate sociale la moins fortunée de la vallée, tandis que les activités de marchandises et de régence impliquent l’autre groupe social. Une fracture sociale dans cette communauté alpine se poursuivrait donc au-delà des frontières géographiques de la vallée et du « pays briançonnais ».
Le second objectif que nous observons concerne la migration définitive ou viagère. Déjà durant le xvie siècle (1513-1570), plusieurs prêtres vallouisiens installés dans des cures briançonnaises ont permis à quelques personnes de venir s’unir dans la vallée, avec l’intention de s’y implanter. À la fin du siècle, cette pratique sporadique d’immigration cessa complètement au profit du mouvement inverse. Aux xviie et xviiie siècles, ce furent les prêtres qui, dans leur diocèse éloigné, purent de façon très ponctuelle, établir définitivement une personne de leur famille. Il suffit de rechercher la paroisse exacte dans laquelle l’ecclésiastique a été nommé pour enregistrer, dans les années suivantes, une union avec établissement d’un neveu ou d’un frère et d’une autochtone. La même pratique fonctionne même plus fréquemment avec le sexe féminin. Il convient à nouveau de garder à l’esprit que les curés et vicaires sont très majoritairement issus des familles les plus fécondes. Il apparaît donc logique que, par l’entremise du prêtre, la migration matrimoniale s’opère pour qu’un certain équilibre subsiste dans la vallée. Toutefois, les situations ne sont pas immuables. Même si certains curés se succèdent dans les mêmes paroisses – preuve de leur prépondérance ou de leur importance –, dès leur disparition, on assiste toujours à un repli familial généralisé. Une fois la sépulture effectuée dans l’église, plus aucune mention de passage, plus aucune signature et plus aucune nomination de « régent » ne figurent dans les archives paroissiales. De même, dans le second cas des mariages exogames, on s’aperçoit qu’à la génération suivante, quand elle existe, le prêtre et les parents ayant disparu, la famille restante semble socialement décliner, les différents membres ne paraissent plus vraiment s’intégrer à la population. Il y a là une problématique nouvelle, celle que nous appelons « du cycle migratoire complet ». Au demeurant, il importe peu que l’on sache si tel ou tel migre et à quel endroit, il est bien plus pertinent de savoir si le cycle migratoire s’accomplit. Certes, il est nécessaire de comprendre quels sont les facteurs qui déclenchent la mobilité, mais il est encore plus approprié d’étudier les comportements sociaux et reproductifs des migrants hors de leur vallée d’origine. On ne développera pas plus avant l’évolution de ces cycles migratoires qui s’effectuent avant la transition démographique, car une recherche est en cours pour étudier le phénomène d’adaptabilité humaine, à la fois dans le domaine biologique et culturel.
À l’issue de cette recherche, nous distinguons mieux la place des prêtres montagnards dans les communautés dauphinoises du Moyen Âge à l’époque moderne. Du seul point de vue sociodémographique, ils apparaissent déjà comme un des rouages indispensables de la société, tandis qu’ils sont des éléments primordiaux du point de vue économique.
En croisant les champs du religieux et de la démographie, nous accédons à une vision nouvelle de la société alpine et de ses prêtres. En Haut-Dauphiné et sans doute ailleurs en montagne, la multiplicité des rôles tenus par l’ecclésiastique s’avère essentielle et ceci à plusieurs niveaux d’observation. Certes, il remplit plus ou moins bien, selon les visites paroissiales effectuées par les évêques, sa tâche première pour laquelle il a été formé, mais il assure en complément quantité de fonctions :
- Au niveau familial, il permet de ne pas disloquer complètement l’héritage en cas de fratrie importante et d’évacuer ponctuellement un surplus de personnes à marier. Il est aussi celui qui peut servir de maître d’apprentissage pour la lecture et l’écriture. Nommé dans une cure éloignée, il a d’autres implications, comme celle de fournir la logistique au sein d’une aire de chalandise pour ses frères ou pour diverses activités commerciales ou intellectuelles.
- Au niveau communautaire, c’est avant tout un banquier soucieux d’une gestion rigoureuse. Mais, il est aussi omniprésent lors des mariages. Contrôleur du marché matrimonial, il en régule jusqu’à la structure génétique même en enquêtant sur les dispenses de consanguinité. Présent aux côtés des dirigeants, consuls et auditeurs, il examine la nomination des « régents d’escole » et s’assure d’un certain contenu. Il occupe parfois cette fonction éducative.
- Au niveau provincial, intermédiaire avec différents pôles politiques et ecclésiastiques, il est celui qui garantit telle ou telle transaction. De nouveau banquier, c’est par son entregent que s’effectuent les contrats, les conventions et divers autres arrangements.
Au niveau national, c’est un émissaire. Son rôle n’est pas au premier plan, mais il capte l’information à la source et la rétrocède dans les communautés. Il sert à nouveau de caution et de banquier pour des engagements et des accords touchant le pouvoir central et les dirigeants des « escartons ». Pourtant, les conséquences des périodes révolutionnaire et napoléonienne vont introduire une flexion et annihiler toutes ces stratégies familiales et économiques. Les prêtres alpins vont en quelque sorte « rentrer dans le rang » et ne plus se singulariser.
En définitive, il est mal aisé de cerner véritablement le contour professionnel et la personnalité d’un prêtre briançonnais. À la fois captif des biens matériels, il l’est forcément aussi du spirituel. Homme de l’Église avant tout, il est le relais des hommes auprès de la puissance divine, mais en avait-il réellement le temps ? Homme de terrain, on le retrouve çà et là coordinateur familial, go-between communautaire, ombudsman provincial et surtout remarquable financier.
AC : archives communales.
ADHA : archives départementales des Hautes-Alpes.
ADI : archives départementales de l’Isère.
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[1]
Le sacrement est conféré par l’évêque, il donne le pouvoir d’exercer les fonctions ecclésiastiques et la grâce de les remplir sainement : « il imprime dans l’âme un caractère ineffaçable, et ne peut être réitéré. » Pour que l’ordination soit licite, l’ordinand doit être légitimement appelé, dégagé de toute irrégularité, et ordonné par son propre évêque ou avec sa permission.
[2]
Ordres ecclésiastiques : on appelle ainsi les différents degrés de la hiérarchie ecclésiastique. On distingue 7 degrés ou ordres ; quatre mineurs : portier, lecteur, exorciste, acolyte et 3 majeurs : sous-diaconat, diaconat, sacerdoce, ce dernier comportant lui-même 2 degrés supplémentaires : prêtrise et épiscopat.
[3]
Diocèse comprenant, entre autres, le Briançonnais.
[4]
Au début du
xviie siècle, deux vallouisiens sont successivement présents à Oulx (La « disme au prévost d’Oulx s’élève à 46 escus 10 sols » en 1643, de même en 1592. En 1572, cette dernière était de 230 florins, « le florin vallant 53 sols 10 deniers » (AC Vallouise, BB 57 et CC 75) : « Vénérable messire Eynar Combe, prêtre, chanoine chantre en la prévosté de Saint Laurent d’Oulx », succède en 1658 au prieuré de Saint-Étienne de Vallouise vacant par le décès du chanoine de la prévôté Reymond Alliey. Celui-ci est à la fois recteur du prieuré [La rente du prieuré de Vallouise pour Messire Reymond Barnéoud, curé de Vallouise s’élève à 110 florins en 1567, (AC Vallouise CC 55) en 1645, il reçoit alors 12 « pistolles d’Espagne pour le prieuré soit 40 escus de bénéfice » (AC Vallouise BB 58) et de la chapelle Sainte-Catherine].
[5]
Voir
infra (pratiques migratoires) les informations concernant les familles Morand et Lagier.
[6]
Au début du
xive siècle (1343), le dauphin Humbert II, ayant un pressant besoin d’argent, accorda aux populations de la principauté de Briançonnais, un certain nombre de libertés politiques et fiscales, en particulier en matière d’
escartoner (
i. e. répartir) l’impôt. Lors du rattachement du Dauphiné à la France, six ans plus tard, ces privilèges furent respectés par les rois de France. Cette organisation des « escartons » perdura jusqu’en 1789. Pour un approfondissement, voir (Fossier, 1970 ; Falque-Vert, 1997 ; Vaillant, 1967).
[7]
La vallée de Vallouise était partagée en trois tierces (terroirs) : celle de Villouise comprenait les communes de Vallouise et des Vigneaux, celle du Travers, actuelle commune de Puy-Saint-Vincent et celle de Pisse, actuelle commune du Pelvoux.
[8]
Un recensement non officiel indique qu’en 1640, le clergé de Vallouise ne compte que 10 prêtres présents dans la vallée (AC Vallouise, BB 56).
[9]
La situation décrite par l’acte est la suivante : le sieur Claude Giraud, fils de feu sieur Philippe, résidant à la Pisse, agit au profit de son propre fils – nommé Philippe comme son grand-père – qui est étudiant et absent devant le notaire qui dresse l’acte.
[10]
(AC Vallouise, CC 85). « Année 1603, Messire Anthoine Garnier, curé de Vallouise, arrente les biens de la cure pour 42 escus (126 livres). »En 1636, un autre prêtre fait procéder à « la vente du foing de quelques prés du prieuré [qui] rapporte 30 livres ». En 1644, messire François Allard, prêtre de Vallouise et curé de la Roche, vend, « en tant que recteur des bénéfices de ND de la consolation et de Saint Georges, quelques fonds pour 151 livres 4 sols et 9 deniers ».Plus tard, au
xviiie, « messire Estienne de Bardonnesche, prêtre demeurant à Lyon fait faire un inventaire des biens et fonds de deux chapelles car il est recteur moderne d’icelle ».
[11]
(AC Vallouise, BB 68). 300 livres aux Vigneaux en 1711.
[12]
En 1713, « sieur Joseph Roux de la confrérie des pénitents du Puy, Estienne Domeyne, maistre de cérémonie, Jean Joseph Jayme, procureur et d’autres confrères […] prêtent à la communauté de Vallouise 600 livres à 4 %, nonobstant les 600 livres déjà prétées […] » (AC Vallouise, BB 84). Mais quel était le rôle exact des pénitents dans la société montagnarde ? L’activité bancaire transparaît dans les actes notariés, mais on ne retrouve guère d’informations sur ce sujet précis dans les études qui leur sont consacrées : (Vovelle, 1973 ; Froeschlé-Chopard
et al., 1988). En tout cas, quatre confréries du Saint-Esprit sont recensées en Vallouise au début du
xvie (1510), une par village. Étant inscrite au cadastre, elles sont donc possessionnées et dès lors ont été crées bien antérieurement, sans doute au
xive siècle après la peste.
[13]
Plusieurs cas analogues sont relevés en Vallouise, mais aussi l’inverse. Une fois le séminaire terminé, le futur prêtre n’exerce pas, il est alors marchand (« trafiquant ») ou soldat, il se marie et migre vers d’autres provinces…
[14]
En Vallouise aussi, « Messire Anthoine Clément, prestre », demande à la communauté, avec Anthoine Mottet son associé, de couper un arbre pour réparer leur moulin (1676-1677, AC Vallouise BB 87).
[15]
En 1718, « Messire Estienne Roman », des Claux de Vallouise, curé de Ville Vieille en Queyras et son neveu « sieur Anthoine Roman, marchand », réduisent de 4 à 3 %, le taux de remboursement de l’emprunt effectué par la communauté de Vallouise pour la somme de 10 684 livres. Trois autres familles de la Vallouise, accompagnées de prêtres, font la même réduction pour différentes sommes empruntées de 1 800 à 5 000 livres (AC Vallouise, BB 84).
[16]
La fécondité calculée ici résulte du rapport effectué comme le nombre total d’enfants descendants à la première génération sur la quantité d’unions recensées à une période donnée. La méthode est mixte (démographie historique /anthropologie biologique), on définit des cohortes d’environ 30 ans, figurant les générations humaines et, au moyen d’un registre de population informatisé, on détermine l’ensemble des descendants de ces couples à la première génération (Prost
et al., 2002).
[17]
Si la fratrie compte 3 enfants, nous ne retenons que le dernier né. Si la fratrie compte 5 membres, nous retenons les deux derniers rangs.
[18]
« Le collège d’Embrun est dirigé en 1583 par les Jésuites. Il compte à l’origine 400 écoliers répartis dans 5 classes : 5
e, 4
e, 3
e, l’humanité et la rhétorique. En 1672, on ajoute une 2
e classe de philosophie et une bibliothèque. L’encadrement comprend : un recteur, un préfet, deux professeurs de philosophie, cinq régents de basses classes et deux prédicateurs. Les classes commencent le 3 novembre pour les philosophes et se finissent en août, pour les autres la rentrée est en septembre (Albert, 1783). » Le 15 septembre 1756, on dresse un état des revenus et des charges du collège d’Embrun : « 12 668 livres 19 sols 11 deniers de revenus pour 12 462 livres 13 sols de charges. » Mais précédemment, en 1686, le collège est nettement plus riche puisqu’il acquière pour 400 livres une coseigneurie à Orcières en Champsaur (ADHA, C 149).À Gap, les « escolles » de la ville sont confiées aux Dominicains qui sont présents dans cette ville depuis 1427. En 1644, il y a trois classes, on y enseigne la philosophie, toutes les parties de la grammaire latine et des humanités. Il y a six enseignants, l’inscription des études est de 12 sols en 1756 et gratuite pour apprendre à lire et à écrire (ADHA, C 148).
[19]
Principaux diocèses : Vienne, Embrun, Grenoble, Die, Avignon, Gap, Turin et Pignerol.
[20]
Relativement au niveau de la portion congrue allouée.
[21]
Voici quelques données chiffrées tirées de l’ouvrage (Aron
et al., 1972) : en 1827-1830, à l’évaluation départementale des jeunes gens de la classe sachant lire et écrire, les Hautes-Alpes arrivent en 4
e position, avec un niveau de 70,11 %. C’est le seul département de la moitié sud de la France qui dépasse 53 % (p. 176-177). En ce qui concerne les écrivains, entre 1819-1826, les Hautes Alpes se classent en 2
e position après Paris (p. 126-127). Quant au classement départemental recensant les étudiants ecclésiastiques, les Hautes Alpes occupent la 6
e position nationale avec 5,54 % (p. 74-75)