2004
Annales de démographie historique
Les 3 000 Familles : travaux en cours
L’enquête des 3 000 familles
Jacques Dupâquier
de l’Institut
La philosophie de l’ enquête
L’enquête des 3 000 Familles, menée de 1980 à 1993 au Laboratoire de démographie historique de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, était destinée à renouveler, dans une perspective et avec des méthodes toutes nouvelles, l’étude de la mobilité géographique et sociale en France aux xixe et xxe siècles.
Il s’agissait d’appliquer à l’histoire sociale – avec les adaptations nécessaires – les méthodes qui avaient si bien réussi en démographie historique : l’observation au microscope des comportements et des situations, leur étude quantitative et le souci d’aboutir à des conclusions généralisables, en veillant à la représentativité des échantillons.
Malheureusement, comme on l’a dit et redit, les possibilités d’étudier la mobilité géographique et sociale dans le cadre des monographies communales sont pratiquement nulles : en effet, la méthode de reconstitution des familles ne permet de saisir que les couples sédentaires, ceux qui sont formés, se sont reproduits et se sont éteints sur place (fiches dites MF dans la nomenclature de Louis Henry) ; les autres ne peuvent faire l’objet que d’exploitations sommaires et partielles, avec beaucoup de points d’interrogation.
Quand l’historien démographe ne cherche à mesurer que la fécondité, la nuptialité et la mortalité, le risque de biais, c’est-à-dire d’erreurs systématiques résultant d’un effet de sélection, est assez limité
[1] ; mais, en ce qui concerne les migrations, la méthode ne permet aucune étude précise, sauf pour la mobilité prénuptiale
[2].
De même, la grande enquête de Louis Henry sur l’histoire de la population française de 1670 à 1829
[3] a dû laisser de côté le problème des migrations.
Or, cette question est fondamentale pour l’étude des anciennes sociétés, car celles-ci n’étaient ni entièrement repliées sur elles-mêmes, ni totalement sédentaires, comme je l’ai soutenu dans un récent article de la revue
Histoire et sociétés rurales
[4].
Une première évidence m’est alors apparue : la méthode de reconstitution des familles ne pourrait déboucher sur l’histoire sociale – en fait l’étude de la mobilité géographique et sociale – qu’à condition d’abandonner le cadre territorial (le village, le quartier …) et d’adopter une perspective généalogique, afin de suivre les individus mobiles aussi bien que les sédentaires. Ceci implique une nouvelle utilisation des données, au prix de grosses difficultés.
Une seconde évidence s’est bien vite dégagée, au cours des entretiens que nous eûmes, Louis Henry et moi, avec des responsables d’associations généalogiques : les études familiales, même les meilleures, ne sont pas utilisables pour notre propos, parce qu’elles ne sont pas représentatives. Leurs travaux, très utiles pour l’histoire sociale
[5] ne peuvent permettre d’accéder à la connaissance de la société tout entière : non seulement parce que les généalogistes se recrutent en proportions très inégales selon les milieux, mais surtout parce que les généalogies ascendantes – les plus fréquentes – nous donnent des sociétés d’autrefois une image déformée : par définition, les milieux inféconds n’y sont pas représentés, les milieux peu féconds ne le sont guère.
Nous ne descendons pas de tous les Français d’autrefois : on ne peut trouver chez nos ancêtres de couples stériles ; en revanche, on y rencontre trop de familles prolifiques, trop de paysans aisés. Imaginons un échantillon soigneusement choisi de généalogies ascendantes, où figureraient, en proportions adéquates, tous les milieux sociaux d’aujourd’hui : la photographie qu’il nous donnerait de la France d’Ancien Régime serait monstrueusement déformée: le clergé en serait absent, sauf cas rarissimes, les classes urbaines peu présentes, car s’étant mal reproduites, etc.
Donc, pour mettre la méthode de reconstitution des familles au service d’une nouvelle histoire sociale, il fallait s’appuyer sur un échantillon représentatif de généalogies descendantes.
La méthodologie de l’enquête
Le principe était simple, la réalisation très ardue: jusqu’à présent les généalogies descendantes qui ont été menées à bien ont été constituées à partir soit d’un ancêtre de l’auteur, soit d’un personnage célèbre (Saint Louis, Racine, etc.). Il s’agissait donc cette fois de prendre comme point de départ des inconnus formant un échantillon représentatif de la population française.
Le cadre géographique devait être choisi de manière à limiter au minimum les sorties d’observation. Ceci impliquait de prendre le territoire national tout entier, car les sources y sont homogènes, et le nombre des sorties et des entrées relativement réduit
[6].
Sur quelle période faire porter l’enquête ? Ce ne pouvait être que l’époque contemporaine, ceci pour deux raisons : d’abord parce que c’est aux xixe et xxe siècles que se situent les bouleversements majeurs de la société mais, aussi pour des motifs pratiques induits par les difficultés inhérentes à la généalogie descendante. En effet, alors qu’en généalogie ascendante le contenu des actes utilisés renvoie à la plupart des actes antérieurs, en généalogie descendante, on ne trouve pas trace, en règle générale, d’événements postérieurs. Comment donc retrouver le destin d’une personne dont on ne connaît que l’acte de naissance ? Impossible de le chercher au hasard parmi les centaines de millions d’actes conservés dans l’état civil. Pour l’Ancien Régime, il n’y a rien à faire, à moins que les actes notariaux ne fournissent quelques pistes. Mais quel travail ! Et quel risque de devoir passer à la rubrique des pertes des milliers d’individus mobiles, les plus intéressants justement pour l’étude de la mobilité géographique et sociale !
Heureusement, depuis le début du
xixe siècle, il existe un moyen de contourner la difficulté : à partir de la laïcisation de l’état civil (1792), on a dressé, dans toutes les communes, des tables semi-alphabétiques des naissances, des mariages et des décès
[7], ce qui rend possible la recherche des actes postérieurs, au prix d’un gros travail.
Comme les plus anciennes de ces tables (de l’an I à l’an X, c’est-à-dire de septembre 1792 à septembre 1802), dressées en un seul exemplaire, ont rarement été intégralement conservées, nous avons été amenés, pour pouvoir tirer parti de cette précieuse source auxiliaire, à ne faire débuter notre étude qu’au 1er janvier 1803.
Quelle taille pour notre échantillon de familles ? Elle devait être suffisante pour minimiser le brouillage induit par les variations aléatoires. En principe, un millier de familles aurait dû suffire, mais, avec la reproduction très différente des familles au
xixe siècle, l’échantillon risquait de se réduire, de génération en génération, au point de cesser d’être représentatif
[8], ou plutôt d’être brouillé par les variations aléatoires. C’est pourquoi nous avons décidé finalement de choisir 3 000 familles, ce qui avait l’avantage d’être dans un rapport simple (une famille pour 10 000 habitants) avec la population du territoire français de l’époque dans le cadre des frontières actuelles (30 millions). Un tel échantillon aurait une dimension suffisante pour permettre d’appréhender et de mesurer avec une précision satisfaisante la mobilité géographique et sociale de la population française tout entière ; il permettrait encore des conclusions assurées à l’échelle régionale et pour les grands ensembles socio-professionnels ; mais il ne se prêterait pas à des analyses plus détaillées.
Restait un gros problème à résoudre : l’expansion naturelle de l’échantillon de chaque génération, même dans une population stationnaire, du fait de l’introduction des conjoints : en effet, si un couple engendre en moyenne deux enfants mariés, le nombre total des couples double à la génération suivante ; donc aux 3 000 couples-souches du début devraient correspondre, au bout de cinq générations, 96 000 couples, ce qui formerait une masse de données socio-démographiques impossibles à maîtriser.
D’ailleurs, une reconstitution intégrale de la descendance est incompatible avec la méthode alphabétique que nous avons choisie (voir ci-après). En effet, selon la loi française, les femmes conservent jusqu’à leur mort, dans l’état civil, leur patronyme de naissance, mais elles ne le transmettent qu’à leurs enfants naturels, si bien que leur descendance légitime échappe à l’observation.
La seule méthode possible était donc de prendre un échantillon de généalogies patronymiques : à chaque génération y entreraient les conjoints ; à la génération suivante, en sortaient les descendances féminines. Ceci ne compense pas exactement cela : il faudra en tenir compte dans l’interprétation des résultats.
Une fois le terrain déblayé, et les contraintes épistémologiques reconnues, le choix de l’échantillon n’était plus qu’un problème technique. Pour assurer sa représentativité, on a combiné deux méthodes classiques.
Représentativité géographique : elle a été recherchée par la méthode des quotas: on a d’abord calculé la population de tous les départements français au recensement de 1806, dans leurs limites actuelles
[9], puis on a attribué à chaque département un contingent de couples-souches, proportionnel à cette population
[10].
Représentativité sociale : comme nous ne connaissons pas la répartition socio-professionnelle de la population française à cette époque, il était impossible d’appliquer la méthode des quotas : on a donc tiré au sort dans chaque département, les couples de l’échantillon, en suivant un ordre alphabétique spécial, parmi les mariages célébrés au cours des trente années 1803-1832
[11].
Le créneau alphabétique a été soigneusement choisi en fonction des trois critères suivants : être « solide », c’est-à-dire peu susceptible de déformations écrites ou orales ; être correctement représenté dans tous les départements et toutes les ethnies (même étrangères) ; ne pas être trop large, de manière à éviter des dépouillements immenses qui n’auraient été utilisés qu’en partie.
Après une série de recherches préalables, on a choisi comme créneau alphabétique le trigramme TRA (correspondant, par exemple aux patronymes Trabit ou Trarieux). Le nombre des mariages ainsi définis étant d’environ 7 500 pour la période 1803-1832, alors que l’échantillon lui-même, dans sa stratification géographique, ne devait compter que 2 965 familles, le taux d’utilisation des dépouillements préalables a atteint à peu près 40 %.
La représentativité de cet échantillon pose cependant quelques problèmes.
Représentation de l’aristocratie : dans les tables décennales, les nobles sont habituellement classés à la lettre D (par exemple, le décès de Jean de Tramecourt est classé à D et non à T). La plupart ont donc échappé à l’observation, ce qui nous obligera à ajouter à l’échantillon, avant l’exploitation finale, une trentaine de généalogies nobiliaires choisies selon un critère objectif.
Représentation des branches féminines : le fait de ne reconstituer que la descendance patronymique écarte de l’échantillon, non les filles, mais la descendance des femmes TRA mariées. En revanche, on introduit dans l’échantillon, à chaque génération, un nombre équivalent de conjointes, dont on connaît les ascendants par l’acte de mariage. Le problème est de savoir s’il y a systématiquement dissymétrie entre la transmission par voie masculine et celle par voie féminine
[12].
Contribution des étrangers à la formation de la population française : bien évidemment, le système de généalogies descendantes ne permet de suivre que la population de souche. Une première enquête, portant sur les naturalisés de patronyme TRA, a permis de reconnaître les processus d’intégration
[13]. Une seconde enquête devait permettre d’injecter dans l’échantillon, à chaque génération, un quota d’immigrés proportionnel à leur contribution dans le total des mariages enregistrés sur le territoire.
L’enquête des 3 000 Familles a été lancée en 1980. Elle a été menée tambour battant pendant treize ans, par une petite équipe du Laboratoire de démographie historique, appuyée par un réseau de correspondants. On pourrait en suivre le développement en se reportant à la feuille de liaison 3 000 Familles qui a été envoyée à tous les correspondants jusqu’en 1992.
Cette durée de treize ans s’explique par la lourdeur des opérations de dépouillement, par les difficultés qu’il a fallu surmonter et par la complexité du processus. Celui-ci a comporté quatre étapes.
La première a consisté à dépouiller systématiquement les tables décennales de l’état civil de toutes les communes françaises pour la période 1803-1902, afin d’y relever les mentions des actes de naissance, mariage et décès concernant les personnes de patronyme TRA. C’était un travail énorme, puisqu’il y a 3 tables par décennie, donc 30 pour l’ensemble du siècle, et environ 37 000 communes concernées
[14], donc approximativement 1 100 000 tables à manipuler et à dépouiller. Mais il n’y avait pas moyen de faire autrement : la recherche des individus un à un se serait apparentée à celle d’une aiguille dans une botte de foin. Le dépouillement a demandé cinq ans ; il n’a été rendu possible que par l’intervention d’un réseau de correspondants bénévoles recrutés dans les cercles généalogiques et chez les retraités ; ils se sont contentés d’un simple remboursement de leurs frais de déplacement, ce qui a réduit des deux tiers le coût de l’enquête. La Direction des Archives de France est intervenue pour leur donner toutes les facilités nécessaires dans le respect des lois et règlements
[15].
Au total, ont été ainsi collectées sur bordereau, puis informatisées 221 600 mentions, dont 92 700 concernant des actes de naissance, 47 100 des actes de mariage et 81 800 des actes de décès. Ces opérations
[16] ont permis de produire par ordinateur des listes chronologiques, topographiques et alphabétiques de naissances, de mariages et de décès.
Grâce à ces listes, on peut retrouver en quelques instants le décès, et éventuellement le mariage, de tout individu connu par son acte de naissance ; ou, réciproquement, la naissance d’un individu connu par un acte de mariage ou de décès, à condition que ces actes aient été enregistrés entre le 21 septembre 1802 et le 31 décembre 1902 sur le territoire métropolitain
[17]. Par exemple, notre attention ayant été attirée sur la personnalité de la Bienheureuse Marie Trapadoux, veuve d’un soyeux de Lyon et fondatrice de l’Institut des religieuses du Coeur Agonisant de Jésus, nous avons localisé son mariage (Lyon, 22 juillet 1819, Jean-Baptiste Trapadoux x Jeanne-Marie-Louise-Zoé Rondot), la naissance de ses dix enfants (à Lyon entre mai 1820 et avril 1835), le mariage de cinq d’entre eux, et de tous leurs décès – dont un aux États-Unis, transcrit sur les registres d’état civil de Lyon –, et un autre dans les épaves de l’état civil des Français d’Algérie. De même, l’inauguration par le président de la République d’une stèle en l’honneur de Ludovic Trarieux, fondateur de la Ligue des droits de l’homme, a été l’occasion de retrouver, par un simple coup d’œil jeté sur les listes alphabétiques, la date et le lieu de naissance de celui-ci.
Grâce aux listes alphabétiques d’actes de mariage, on a pu procéder au tirage de l’échantillon : ceux de la période 1803-1832 ayant été classés par département dans un ordre alphabétique spécial des patronymes
[18], et le contingent à prendre ayant été fixé par référence au recensement de 1806 (1 mariage à retenir pour 10 000 habitants présents en 1806 dans les limites actuelles du département), le choix de l’échantillon n’a guère présenté de difficultés
[19]. Dans presque tous les cas, le corpus des mariages TRA a été suffisant pour fournir le contingent fixé. Pour quelques départements (Landes, Gers et Meuse), il a fallu le compléter avec quelques mariages de la période révolutionnaire ou même des départements périphériques.
En outre, le dépouillement des tables décennales des naissances nous a fourni un nombre important de prénoms simples, doubles ou triples, dont nous avons tiré un ouvrage sur l’attribution des prénoms au
xixe siècle
[20].
La deuxième étape, menée à bien au cours des années 1985-1988, a consisté à relever intégralement, sur des fiches normalisées, le contenu des 47 100 actes de mariage repérés au cours de la première étape. Ces actes ont été informatisés par les services de l’Institut national d’études démographiques
[21], et c’est leur exploitation qui a fourni l’essentiel des contributions de l’ouvrage dont on parlera ci-après. En outre, comme ils permettent une identification très précise des parents des époux, on peut coupler en principe – au prix d’une normalisation de l’orthographe des patronymes – les mariages des enfants à celui des parents, et donc constituer des « tables filiatives » où le mariage des parents est associé à celui de leurs enfants
[22], opération indispensable à la constitution de généalogies descendantes.
C’est le moment d’insister sur la richesse informative des actes de mariage du xixe siècle. On y trouve en principe, comme on l’a déjà dit :
- la date et le lieu de mariage ;
- les noms, prénoms, dates et lieux de naissance, résidences, professions et signatures des époux ;
- les noms, prénoms, résidences et professions des parents, leurs signatures (si présents), ainsi qu’éventuellement leurs dates et lieux de décès (le consentement des parents était requis, quitte pour les enfants majeurs à les contraindre par des « sommations respectueuses ») ;
- éventuellement, les noms, prénoms, dates et lieux de décès des anciens conjoints ;
- les noms, prénoms, résidences, professions, liens de parenté avec l’époux ou l’épouse et signatures de quatre témoins ;
- mention éventuelle d’un contrat de mariage et de reconnaissance d’enfants
[23].
Bien entendu, ces données ne sont pas toujours complètes ni explicites, surtout au début du siècle : manquent presque toujours, en particulier, les professions des parents décédés et assez souvent le lieu de naissance de l’époux
[24]. On verra plus loin, à l’occasion des diverses contributions fondées sur l’exploitation des actes de mariage, ce qu’il en est au juste, et comment ces difficultés ont été surmontées.
La troisième étape, entamée en 1989, impliquait la reconstitution des 2 965 généalogies patronymiques descendantes, issues de l’échantillon
[25].
Voici les grandes lignes du processus :
– Pour le xixe siècle, les correspondants ouvrent une fiche de famille pour chacun des couples-souches de l’échantillon ; ils y portent toutes les informations contenues dans l’acte de mariage ; il s’efforcent de trouver d’éventuels remariages et le décès de l’époux de patronyme TRA, d’après les listes alphabétiques ; puis ils repèrent, grâce à la table filiative ou aux répertoires de mariages, les actes de mariage des enfants, qui les mènent aux actes de naissance des intéressés et éventuellement aux actes de décès des parents ; et ainsi de suite jusqu’au début du xxe siècle (cf. figure ci-après).
– Pour le
xxe siècle, le processus est totalement différent. Sur avis favorable de la Commission nationale de l’informatique et des libertés, un décret a été pris en Conseil d’État autorisant l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) à communiquer à notre équipe, moyennant certaines conditions, un extrait du Répertoire national d’identification des personnes physiques concernant les individus de patronyme TRA (personnes encore en vie en 1970, ou nées et décédées entre 1945 et 1970) : nom, prénoms, date et commune de naissance
[26], éventuellement date et lieu de décès. Sur ces bases, avec l’appui du ministère de la Recherche, nous nous sommes procuré les actes de naissance en question, ce qui nous a menés sur la piste des actes de mariage des intéressés, de leurs actes de décès (après 1970) et surtout, pour ceux nés depuis 1922, des actes de naissance de leurs parents.
La méthode de reconstitution
Le contenu de tous ces actes ayant été informatisé et classé par ordre alphabétique normalisé des patronymes, nous sommes en mesure de reconstituer la généalogie ascendante des individus de patronyme TRA encore en vie en 1970. On peut la remonter jusqu’aux actes de naissance du
xixe siècle, ce qui permet le raccordement avec les généalogies descendantes établies précédemment. Les seules difficultés concernent les décès survenus entre 1903 et 1945
[27], plus particulièrement pour les familles éteintes avant 1970
[28], mais le dépouillement systématique des Tables de successions et absences de l’Enregistrement, qui doit être mené à bien pour le
xxe siècle au cours de la quatrième étape, devait permettre de les retrouver.
La quatrième étape
Au 30 juin 1992, la reconstitution de 2 167 généalogies descendantes était achevée. Elle était en cours pour les 798 autres. Il restait à contrôler l’ensemble des fiches de famille, à les informatiser et à les exploiter, ce qui nécessitait d’élaborer des programmes spécifiques.
À cette date, on avait commencé à injecter dans l’échantillon une trentaine de familles à particules, la plupart de celles-ci ayant échappé à l’observation, car elles sont classées à la lettre D dans les tables décennales, ainsi que dans le Répertoire national d’identification des personnes physiques. De même, on avait calculé le contingent de mariages d’immigrés
[29] à introduire à chaque génération, de manière à mesurer la contribution de ceux-ci à la formation de la population française.
Parallèlement à l’enquête socio-démographique, Denis Kessler, qui dirigeait alors le CEREP (Centre d’études et de recherches sur l’épargne, le patrimoine et les inégalités) avait décidé d’étudier le patrimoine des familles reconstituées, en s’appuyant sur le dépouillement des Tables de successions et absences (TSA) et les Registres de mutations par décès (RMD).
Le travail était largement avancé lorsque, sur une intervention malveillante au plus haut niveau, il fut brusquement interrompu en février 1993. L’enquête fut alors confiée à des mains inexpertes qui ne réussirent qu’à l’embourber.
Les premiers résultats de l’enquête
Heureusement, l’équipe avait déjà exploité et publié les données concernant le xixe siècle, sous forme d’un ouvrage collectif intitulé La société française au xixe siècle. Traditions, transition, transformations (Fayard, 1992). En voici les principales contributions:
– « Paysans, ruraux, cultivateurs, actifs agricoles », par Claude Thélot.
– « Démographie de la nuptialité au xixe siècle », par Noël Bonneuil.
– « Mutations d’une société : la mobilité professionnelle », par Jacques Dupâquier et Jean-Pierre Pélissier.
– « La binette, l’aiguille et le plumeau : les mondes du travail féminin », par Claude Motte et Jean-Pierre Pélissier.
– « La mobilité géographique, de la naissance au mariage », par Didier Blanchet et Denis Kessler.
– « Immigration et mariages mixtes », par Jacques Dupâquier et Marie-Christine Vouloir-Morales.
– « Les naturalisés et leur destin », par Jacques Dupâquier et Fernàn Vejarano.
– « Filles-mères et enfants naturels : vingt-cinq ans après, que sont-ils devenus ? », par Danièle Rebaudo.
– « Les uns croissent et multiplient, les autres non. La reproduction différentielle des familles », par Michel Dürr.
– « Nos patronymes vont-ils disparaître », par Jacques Dupâquier.
– «Mort d’un patronyme », par Myriam Provence.
– « Postface : trame généalogique et trajectoires sociales », par Maurice Garden.
Un exemple généalogique
À titre d’exemple, on donne ci-dessous l’état des recherches pour une famille de la Haute-Saône, famille immobile d’ailleurs, qui ne peut constituer un cas représentatif. Elle montre cependant l’aspect concret de l’enquête des 3 000 Familles. Jean naît en Haute-Saône en 1755. La famille qu’il fonde compte au total 30 descendants, dont 20 sont encore vivants…
Né sous l’Ancien Régime, Jean est tissier à Récologne-les-Rioz, son village natal situé dans un région difficile entre Vosges et Jura. C’est après un long veuvage qu’il se remarie en 1811. Son fils unique, Jean-Claude, né en 1820, reprendra son métier, puisqu’il sera tisserand, toujours au village.
Il en sera de même pour le fils unique de Jean-Claude, né en 1843.
Julien infléchit le destin de la famille. En épousant Jeanne-Baptiste Hézard, également native de Récologne-les-Rioz, Julien accède à la terre. Jeanne-Baptiste est, en effet, fille d’un cultivateur. Leur fils, Jean-Pierre, né en 1862, ne sera pas artisan comme son père et son grand-père, mais cultivateur. Il hérite de la ferme maternelle, située aux environs du village et se marie en 1884 avec Marie Perrier, elle-même fille de cultivateur. De ce mariage naissent cinq enfants. Un début d’aisance, conséquence du produit de l’exploitation agricole, explique que Jean-Pierre ait ainsi rompu avec le comportement malthusien de ses ancêtres tisserands. Cette attitude va d’ailleurs conditionner l’avenir de la famille qui, dès lors, va à nouveau évoluer. Sur les cinq enfants de Jean-Pierre, deux garçons : Georges, né en 1889, André, né en 1892. Mais un seul pourra reprendre la ferme. L’autre devra partir. C’est ainsi qu’André choisit de quitter la terre pour devenir instituteur. En allant s’installer à Vollexon à 15 km de là, il est le premier depuis un siècle à quitter le village natal. Cette rupture est fondamentale, tant sur le plan social que sur le plan géographique.
Alors que Georges se marie avec une fille de cultivateur, André épousera en 1921 la fille d’un forgeron et d’une commerçante, Marthe Paris. Ils n’ont qu’un enfant, René, né en 1925. Grâce à la position sociale de ses parents, celui-ci se voit offrir d’autres possibilités d’avenir que ses cousins et cousines, restés à la terre. René accède à l’instruction. Un métier hautement spécialisé, celui de pharmacien biologiste, traduit l’ascension sociale de cette branche de la famille.
Pour autant, René n’abandonnera pas la région : il s’établira à 30 km de Recologne, à Gray. Il engendre un garçon et une fille en 1961 et 1963. Quel métier, quelle résidence vont choisir désormais les lointains descendants du tissier Jean et de son petit-fils Julien le cultivateur ?..
Ainsi l’enquête des 3 000 Familles a pu nous révéler tout un pan de la société française du xixe siècle, qu’il s’agisse de démographie, de nuptialité, ou de l’évolution des métiers.
La conclusion, c’est que le paysage social du xixe siècle n’apparaît pas aussi figé qu’on se l’imagine généralement. Certes, la population demeure majoritairement rurale (elle le restera jusqu’en 1926), mais les campagnes, surpeuplées depuis la Monarchie de Juillet, exportent leurs enfants excédentaires vers les villes, où ils occupent les emplois et les situations rendus disponibles par le progrès économique, et aussi par la surmortalité urbaine. Ainsi, la reproduction différentielle des grands groupes sociaux apparaît comme l’un des moteurs les plus puissants de la mobilité géographique et professionnelle, surtout pour le sexe masculin. Les fils n’exercent pas tous systématiquement le métier de leur père : certaines activités traditionnelles disparaissent, alors que l’artisanat, le petit commerce et la grande industrie se développent. Seules les femmes ne profitent guère du changement : c’est que le travail qu’elles effectuent, armées de la binette, de l’aiguille, du fuseau et du plumeau, reste essentiellement domestique, donc mal reconnu et mal rémunéré.
[1]
Cependant, à mesure que les monographies se sont multipliées, il est devenu clair que sédentaires et migrants n’ont ni la même nuptialité, ni la même fécondité, ni la même mortalité.
[2]
Le célèbre manuel de Louis Henry,
Techniques d’analyse en démographie historique (Paris, INED, 1980) comporte un chapitre sur le mouvement naturel de la population, mais rien sur la mobilité géographique.
[3]
Sur cette enquête et ses résultats, voir le numéro spécial de la revue
Population, « Démographie historique » (novembre 1975).
[4]
J. Dupâquier, « Sédentarité et mobilité dans l’ancienne société rurale : Enracinement et ouverture : faut-il vraiment choisir ? »,
Histoire et sociétés rurales, n° 18, 2
e semestre 2002.
[5]
Je pense en particulier à la grande œuvre du professeur Jean Delay,
Avant Mémoire (Paris, Gallimard, 1979-1986, 4 vol.) qui a renouvelé notre connaissance de la société parisienne aux temps modernes.
[6]
À l’échelle de la France, le nombre des entrées définitives d’étrangers est évalué, pour la période 1815-1914, à 2 millions environ, celui des émigrants non revenus à 1 600 000. Ceci correspond, pour les sorties, à une fréquence annuelle de l’ordre de 0,5 pour mille. Dans le cadre d’un département moyen cette fréquence aurait été cinq fois plus forte, ce qui aurait rendu difficile le suivi des familles, et donc compromis les résultats de l’enquête. En revanche, la méthode risque d’ignorer les immigrants, car elle implique de procéder à partir des seuls couples-souches présents au début de l’enquête ; une enquête annexe était donc indispensable pour intégrer, à chaque génération, une juste proportion d’immigrants.
[7]
En général, les tables sont classées premièrement par nature d’acte (naissances, mariages, décès), deuxièmement par lettre initiale du patronyme du sujet principal de l’acte (l’époux seulement dans la table des mariages), et troisièmement par ordre chronologique des actes.
[8]
La suite des opérations allait montrer que près des deux tiers des patronymes de l’échantillon se sont éteints avant 1920.
[9]
Ce recensement est le plus fiable du début du
xixe siècle. En outre, il donne la population par commune, ce qui permet de reconstituer les effectifs dans le cadre départemental actuel.
[10]
En principe, on a pris un couple pour 10 000 habitants présents au recensement de 1806 ; par exemple 10 pour l’actuel Val-d’Oise, puisque 100 882 personnes vivaient alors dans les limites actuelles de ce département.
[11]
On a écarté en principe les remariages, et cherché à éviter de prendre deux frères dans le même contingent départemental.
[12]
Une enquête menée dans les cercles généalogiques a prouvé qu’il n’y avait pas de règle générale : dans certaines familles, ce sont les femmes qui transmettent les modèles de comportement ; dans d’autres, les hommes.
[13]
J. Dupâquier et F. Vejarano, « Les naturalisés et leur destin »,
La société française au xixe siècle, Paris, Fayard, 1992, 401-416.
[14]
L’enquête a été menée dans le cadre des frontières actuelles, ce qui a posé quelques problèmes pour la Savoie et la Haute-Savoie (pas de tables décennales avant 1863). Et pour l’Alsace-Lorraine (actes rédigés en allemand en caractères gothiques, qui ont été lus par nos correspondants alsaciens et par M. Jack Zirnhelt, collaborateur permanent du Laboratoire de démographie historique).
[15]
Il y a eu localement quelques difficultés, notamment à Paris où la directrice de l’époque a refusé tout accommodement ; mais dans l’ensemble, nos correspondants ont reçu un excellent accueil. Que MM. Favier, Bernard et Ramière en soient publiquement remerciés.
[16]
Dans la plupart des communes (19 sur 20 environ), on n’a pas trouvé mention de patronyme TRA. Dans les autres, on a trouvé assez aisément les naissances, les décès et les mariages d’hommes, tous classés à la lettre T; mais pour les mariages de femmes, il a fallu lire intégralement la liste des mariées, opération très fastidieuse (1 femme sur 1 000 seulement porte un patronyme TRA), et il en est résulté des omissions, dont le taux peut être évalué à 10 %.
[17]
Pour les actes enregistrés en Algérie, dans les colonies françaises et à l’étranger, on a consulté les fichiers du service de Nantes, ainsi que ce qui a été sauvé de l’état civil algérien (lors de l’évacuation de l’Algérie, les autorités françaises n’avaient pas songé à rapatrier les doubles, et de tardives campagnes de microfilmage n’ont donné que des résultats partiels).
[18]
On a retenu en priorité les noms constitués par le trigramme TRA suivi d’une consonne non nasale : TRA…, TRAD…, TRAF…, etc. Lorsque le nombre de ces mariages ne suffisait pas à fournir le contingent départemental, on l’a complété avec discernement, en ne retenant que les patronymes peu susceptibles de dérive orthographique: par exemple,
Train, mais non
Trainet ;
Tranchant mais non
Tramblay ;
Trautmann, mais non
Trautin.
[19]
En principe, on a éliminé les remariages et retenu un seul des mariages de frères et de sœurs (pour éviter l’effet de grappe), mais cela n’a pas été possible dans des départements où le corpus était trop maigre.
[20]
J. Dupâquier, J.-P. Pélissier et D. Rébaudo,
Le temps des Jules, Paris, éditions Christian, 1987.
[21]
La responsable du service a dirigé l’opération avec compétence, mais l’un des employés a commis de nombreuses erreurs, ce qui nous a contraint à de multiples contrôles et corrections et a entraîné un retard de plusieurs mois.
[22]
Cette opération, menée une première fois sans normalisation des patronymes, ayant donné des résultats décevants, a été ensuite reprise par S. Vari, après normalisation, cette fois avec succès.
[23]
Les données concernant les témoins et l’existence d’un contrat de mariage ont été saisies sur fiche, mais non informatisées, faute de crédits.
[24]
Dans plus d’un millier de cas, le lieu de naissance indiqué est un hameau ou une commune disparue. Il n’a pas toujours été possible de les identifier.
[25]
Ces 2 965 généalogies ne concernent que les Français de souche dont le patronyme ne comporte pas de particule. Il était prévu d’y ajouter une trentaine de familles à particule et quelques centaines de familles immigrées.
[26]
Depuis les années 1930, la plupart des accouchements ont lieu en maternité, hors de la commune de résidence des parents, mais cette difficulté a été levée quand nous avons pu nous procurer le contenu des actes.
[27]
Les mentions d’actes de décès antérieurs au 31 décembre 1902 ont été relevées au cours de la première étape. Celles postérieures à 1945 font l’objet d’une mention marginale sur l’acte de naissance de l’intéressé. D’autre part, on dispose d’un répertoire alphabétique des morts de la guerre de 1914 ; enfin, les tables décennales du
xxe siècle avaient été dépouillées dans une vingtaine de départements.
[28]
Nous avons la certitude qu’une famille est éteinte, ou du moins sortie d’observation, lorsque son patronyme, même compte tenu des variantes possibles, ne figure pas dans le répertoire de l’INSEE. Comme nous avons mention de toutes les naissances jusqu’au 31 décembre 1902, et que nous avons copie de celles survenues depuis 1945, seules nous échappaient les personnes nées après 1903 et décédées sans postérité avant 1970 ; mais nous devions les retrouver dans les tables de successions d’absences.
[29]
Les descendances des femmes immigrées mariées à des Français sont inclues nécessairement dans la reconstitution. Manquent ceux des hommes nés à l’étranger et établis en France. Nous avons donc calculé le nombre de mariages correspondants à inclure dans l’échantillon par périodes trentenaires (1833-1862, 1863-1892, etc.), avec ventilation pour les principales nationalités.