2004
Annales de démographie historique
Biodémographie : Varia
Mobilités individuelles, cycle et vieillissement d'une famille.
Le livre de raison d'un échevin lyonnais du XVIIIe siècle
Olivier ZELLER
Centre d'Études démographiques
Cette étude de cas est basée sur le mémoire-journal tenu par un échevin lyonnais du xviiie siècle. Il s'agit d'une source exceptionnelle qui décrit chaque événement familial à l'exemple des mises en nourrice, des envois de fils, de belles-sœurs et de beaux-frères en pension, des arrivées de parents, des voyages et, bien sûr, des décès. Cet essai propose une méthode très simple destinée à analyser les changements de structure répondant aux stratégies du chef de famille aussi bien que les différentes formes prises par le groupe durant un cycle complet s'étendant sur 59 ans. Il compare également les différences perceptibles dans l'enfance et dans les trajectoires d'adulte de chacun des cinq fils selon leur rang dans la fratrie.
This case study deals with the diary written by a town counsellor living in eighteenth-century Lyons. It contains important evidence describing various family events such as wet-nursing, the sending of sons, brothers-in-law and sisters-in-law to boarding schools, the arrival of relatives, travels and, of course, death. This essay proposes a very simple method for analysing the changes in family structures as determined by the strategy put forth by the head of the family, as well as the varying forms adopted by the group during a complete cycle lasting 59 years. It also examines the contrast between childhood and adult life course of the five sons according to their respective ranks within the family.
Faut-il encore rappeler aujourd'hui la diversité des regards posés sur les structures familiales de l'Europe moderne ? Pour le Cambridge Group for Family Studies naguère animé par le regretté Peter Laslett, il s'agissait de mettre en œuvre une typologie avant tout fondée sur la structuration des groupes familiaux de corésidence autour du lien matrimonial tout en distinguant soigneusement les modèles ne comportant qu'un couple marié de ceux qui en comptaient plusieurs. On sait que le résultat des premières applications de cette méthode à l'Europe occidentale fut de mettre en évidence une nette primauté de la famille mononucléaire qui n'était guère démentie que dans des zones méridionales ou montagneuses, une relation évidente s'imposant entre les structures familiales et la localisation géographique (Laslett et Wall, Shorter, 1976 ; Shorter, 1977 ; Macfarlane, 1978 ; Herlihy et Klapisch-Zuber, 1978 ; Smith, 1979 ; Herlihy, 1985). Utilisant le recensement comme source quasi exclusive, cette démarche a souvent été comparée à une photographie de l'ensemble des ménages constitutifs d'une population à un moment donné.
Lancée par Lutz Berkner, la critique de ces résultats intervint rapidement (Berkner, 1972 et 1975). Elle soulignait que la rareté relative des structures élargies ou polynucléaires ne faisait que traduire sur le plan statistique la brièveté de leur durée moyenne par rapport à celle de la phase mononucléaire. Il n'en demeurait pas moins que la structure complexe pouvait constituer une norme, le cycle familial passant ordinairement par une période de corésidence des générations pour peu que la durée de vie des ascendants l'autorise. Appliquée à ce type de questionnement, la métaphore du film souligne son aspect dynamique. Et si plusieurs ont proposé d'améliorer le système de Laslett, il n'en reste pas moins que sa critique par Berkner et sa postérité a dissuadé les chercheurs de persévérer dans cette direction, ce qui fait que les données quantitatives disponibles sont restées relativement peu nombreuses. De son côté, Hans Medick pouvait souligner que des structures familiales correspondant à des mêmes critères typologiques étaient susceptibles d'être très différentes en ce qui concernait leur fonctionnement interne (Medick, 1976). Ce fut la notion de cycle familial qui polarisa l'attention jusqu'à que soient adoptés des cadres d'étude plus vastes replaçant la famille dans une partie de son environnement social grâce à la reconstitution des réseaux de parenté (ADH, 1995).
Pourtant, la vision transversale et la vision longitudinale ne sont nullement incompatibles, exprimant le même réel dans des temporalités différentes. L'idéal serait certainement de pouvoir associer les deux démarches en mettant en œuvre dans la longue durée des recensements sériels réalisés suivant des intervalles courts. Si de telles sources n'étaient pas pratiquement introuvables pour la France moderne, la tentative serait de toute manière hypothéquée par l'importance de la mobilité géographique. Par ailleurs, on pourrait en attendre surtout des repérages de mobilités individuelles sans pouvoir en connaître directement les causalités ; les méthodes de l'
event-history analysis traitant d'agrégats débouchent sur des conclusions fondées sur des probabilités statistiques. En tout état de cause, un questionnement central reste celui des stratégies de composition du groupe familial. Seules des études de cas menées à partir de papiers personnels sont susceptibles d'apporter des éléments de réponse (Macfarlane, 1970). C'est ce qui justifie l'analyse du livre de raison tenu par l'échevin lyonnais François Valesque pour la période 1732-1791
[1].
La présente étude de cas a été rendue possible par le classement et l'exploitation d'un beau fonds privé, les archives de La Norenchal
[2] dont toute une série
[3] concerne des marchands et des financiers d'origine languedocienne, les Valesque (Zeller, 2002). Associant mobilité géographique et mobilité professionnelle, leur implantation lyonnaise avait été réussie par François Valesque (1706-1791) au fil d'une trajectoire individuelle fondée sur l'instrumentalisation de réseaux de solidarité familiaux et languedociens. Issu d'une famille jouissant de la notabilité à Poussan
[4] depuis la fin du
xvie siècle, exerçant des charges locales et vraisemblablement intéressée à la finance provinciale dès la fin du
xviie siècle, François Valesque se trouva impliqué tout comme son aîné dans une logique de géostratégie familiale. Promis à la finance, il fut d'abord placé à Agde chez le contrôleur du bureau des Fermes et receveur du droit nouveau sur les huiles et savons : un apprentissage qui s'étendit de sa seizième à sa dix-huitième année. Après quoi, accompagné d'un autre cadet de famille, il gagna Lyon où il fut encadré par son frère aîné pionnier dans cette migration, par un procureur originaire de Poussan assez intégré pour être devenu capitaine pennon
[5] d'un quartier lyonnais et, surtout, par son parent Nicolau, banquier appelé à devenir receveur de la ville de Lyon. Les années 1724 à 1726 furent passées à Grenoble chez un trésorier des troupes puis chez un commissaire des guerres jusqu'au retour définitif à Lyon, le 30 août 1727. Le 12 novembre suivant, Valesque entra chez un marchand épicier de Lyon, Étienne Allezon, assez notable pour avoir été juge conservateur des privilèges des foires de Lyon de 1718 à 1721 (Vaesen, 1879), mais veuf et chargé de nombreux enfants. Illustrant parfaitement la très haute fécondité lyonnaise (Garden, 1970), ses quatorze années de mariage de 1710 à 1724 avaient vu naître onze enfants, dont huit survivaient.
La promotion de François Valesque s'explique largement par cette intégration familiale (annexe I). Initialement engagé en tant que commis, il se vit rapidement confier la tenue du grand'livre, son maître lui passant une procuration générale pour veiller à ses affaires pendant ses absences. Valesque se vit ensuite confier la caisse. En 1732, il pouvait se faire émanciper par son père afin d'épouser en 1732 la fille aînée du marchand épicier selon les termes d'un double contrat faisant de lui son associé.
Annexe 1
L’environnement familial de François Valesque
Dès lors, Valesque accumula les responsabilités. La mort inopinée de son beau-père, survenue au bout d'un an, le chargea à la fois de la continuation des affaires et de la tutelle des huit mineurs Allezon. Engagé dans l'épicerie, il lançait cependant d'éphémères tentatives vers la finance, sous l'influence de Nicolau. Ainsi, en 1735, il menait de front ses activités commerciales avec un travail comptable au bureau général des aides, allant jusqu'à exercer en même temps la recette de droits sur les cuirs. À l'âge de 29 ans, Valesque finit par opter définitivement pour le négoce : il abandonna ses fonctions au bureau des aides et revendit le droit des cuirs. Dès lors, sa carrière fut celle d'un très important épicier en gros. L'âge et la fortune étant venus, il fut nommé en 1755 recteur de l'Hôtel-Dieu pour 1756 et 1757, fonction appelée à être reconduite pour 1758 et 1759. À partir de 1758, il fut en même temps directeur de la chambre de commerce, fonction qu'il exerça durant quatre années. À ce parcours social avait intimement correspondu une étonnante trajectoire résidentielle jalonnant son parcours de huit domiciles successifs (Zeller, 1999). Dès septembre 1759, le décès du trésorier de l'Hôtel-Dieu amena François Valesque à anticiper sa prise de fonction dans ce poste, en sus de ses activités de recteur responsable de la pharmacie et de la chirurgie. Ceci révèle l'importance de la fortune et du crédit acquis en vingt-cinq ans. Le 17 décembre 1761, ce cursus honorum bien typique des membres du microcosme consulaire lyonnais du xviiie siècle trouva enfin son couronnement quand le secrétaire du gouverneur lui apporta la lettre qui annonçait sa prochaine nomination lors du simulacre d'élection qui ferait de lui un échevin de Lyon pour 1762 et 1763 et conférerait à sa lignée la noblesse attachée aux fonctions municipales. Il ne semble pas que Valesque ait ensuite continué le commerce de gros ainsi que l'autorisait l'exception lyonnaise au droit de dérogeance. Il continua d'habiter place Saint-Pierre dans la même maison que les ménages respectifs de ses deux fils, tous deux receveurs des tailles de la Généralité de Lyon. Après 1775, il vécut surtout dans son domaine de La Guerrière, où il mourut en 1791. Il ne s'agit pas ici du parcours d'un véritable self made man : Valesque était arrivé en disposant d'un capital social et culturel et de la véritable tête de pont migratoire que constituait pour lui le groupe lyonnais d'origine languedocienne.
La belle pièce d'archives qui permet l'analyse de son cycle familial est le livre de raison à la fois riche et détaillé que François Valesque rédigea en 1760. La première page annonce : « En l'année 1760, moi François Valesque, négociant en épicerie en gros à Lyon, natif de Poussan, diocèse de Montpellier, province de Languedoc ay porté et écrit sur le présent livre les notes suivantes jusqu'à la présente année, recueillies tant sur un livre tenu par Sr Etienne Valesque mon bisaïeul à Poussan en l'année 1645, continué par François Valesque mon ayeul ainsi que par Pierre Valesque mon père jusqu'en l'année 1749 ; moment de son décès, que sur différents actes passés entre les trois Srs Valesque et différents particuliers, contrats de mariage, testaments, achats, ventes depuis 1645, et encore sur des notes faites par moi dès mon bas âge sur les principaux faits me concernant ainsi que ma famille jusqu'à présent, lesquelles notes éparses seront mises par ordre de date, et sera par moi continué semblables notes pendant le reste de ma vie s'il est possible ; ainsi soit-il. » L'intérêt du document est double. D'une part, sa précision est remarquable. Il a parfaitement résisté à la critique externe ; en particulier, ses leçons ont toujours été confirmées lorsqu'un recoupement des sources a pu être mené. Les événements sont presque tous datés au jour près ; il n'a donc été nécessaire de procéder qu'à deux fixations arbitraires, l'une supposant le retour de nourrice d'un enfant au même âge que ses frères, l'autre situant arbitrairement à la date du 15 un événement défini seulement par son mois de survenance. D'autre part, cette vue rétrospective d'un homme de 54 ans, appuyée sur les papiers mémoriaux des trois générations précédentes est très loin de constituer un document exceptionnel, sans quoi son étude relèverait de l'anecdote. L'expérience des fonds privés montre que la constitution et l'entretien d'une mémoire familiale écrite constituaient une préoccupation courante des chefs de famille d'Ancien Régime (Zeller, 2003). Par exemple, cinq générations de Brac tinrent et se transmirent des papiers mémoriaux détaillés au fil des xviie et xviiie siècles (Zeller, 1986 et 1990). L'exploitation du livre de François Valesque se propose donc deux objectifs : publier les données issues d'une étude de cas, mais également proposer ce qui pourrait former le cadre d'analyse de documents semblables, dans une perspective comparatiste.
Cette dernière préoccupation s'est traduite par l'agencement d'un outil informatique d'exploitation des livres de raison simple et accessible à tous, puisque conçus sous Claris Filemaker Pro 4.OFv1©
[6]. Chaque événement élémentaire fait l'objet d'une fiche portant systématiquement en tête les références archivistiques, les dates limites et la nature du document étudié (annexe II). La zone de saisie manuelle A se borne à accueillir neuf données : 1) la date de l'événement, 2) la nature de l'événement, 3) le sexe de la (ou des) personne(s) intéressée(s), 4) l'effectif concerné par la modification, 5) la structure de la famille (ici, dans la typologie de Peter Laslett), 6) le nombre de générations corésidentes, 7) la nature des mobilités d’entrée ou de sortie : naissance, arrivée temporaire ou établissement définitif (pour les membres de la famille propre), engagement (pour les serviteurs) ; décès, départ définitif (pour les membres de la famille propre), renvoi (pour les serviteurs), départ temporaire (pour tous), 8) le lien de parenté de la (ou des) personne(s) intéressée(s) par rapport au chef de feu, 9) l’état de serviteur de la (ou des) personne(s) intéressée(s), qui peut se superposer à une relation de parenté.
Annexe 2
Masque de saisie
Une zone de références automatiques B affiche trois données pour contrôle : la date de l'événement suivant, l'effectif précédent de la famille et la durée totale d'observation de la famille.
Cette dernière donnée est calculée grâce à l'usage de la fonction statistique « total de » de l'application. Les deux premières nécessitent l'usage de deux scripts intitulés « script général report des dates » et « script général report des effectifs », eux-mêmes respectivement construits à partir de trois et de deux sous-scripts
[7].
Les données contenues dans les zones A et B permettent de renseigner automatiquement par calcul ou par simple report les rubriques de la zone C1, qui regroupe toutes les dimensions connues de chacune des configurations prises successivement par la famille étudiée : 1) la taille de la famille, 2) la taille moyenne de la famille pondérée par les durées de configuration, 3) la structure de la famille, 4) le nombre de générations corésidentes, 5) la durée en jours de la nouvelle configuration familiale.
La zone C2 est destinée à comparer les données synthétisant des sous-échantillons obtenus par sélection des fiches suivant une ou plusieurs requêtes. Il s'agit par exemple de comparer les durées moyennes ou les durées cumulées d'une configuration par rapport au cycle familial entier. On peut également réaliser l'étude différentielle des nombres moyens de générations corésidentes
[8] ou des tailles moyennes de la famille en fonction des différentes structures codées suivant la typologie de Laslett.
Le comptage des mobilités est centralisé dans la zone D. Une dernière zone étiquetée E est enfin destinée à conserver la trace des estimations ou des corrections venues améliorer la source, ainsi qu'à définir nominativement les individus responsables d'un changement de configuration, ce terme désignant ici toute modification de la structure, de la taille ou de la composition du groupe corésidentiel familial.
De fréquentes reconfigurations
La durée d'observation permise par le papier mémorial de François Valesque s'étend de son mariage célébré le 22 juillet 1732 à son décès survenu le 8 mars 1791, soit 21 413 jours
[9]. Elle est jalonnée de 56 événements mettant en jeu 65 mobilités individuelles et déterminant 55 configurations successives. Globalement, le degré de stabilité de la composition familiale s'exprime par la durée moyenne d'une configuration : 389 jours, soit 1 an et 24 jours, les modifications mineures, correspondant par exemple à un court voyage, étant tenues pour négligeables. Ce rythme relativement lent des modifications de taille ou de structure ou de composition exprime avant tout le degré de stabilité de la famille propre formée par les corésidents liés au chef de feu par le sang ou par l’alliance. En effet, le livre de raison est muet quant aux serviteurs. Or, plusieurs exemples, dont des exemples lyonnais, montrent la rapidité de leur
turn-over (Gresset, 1981 ; Zeller, 1992 ; Sauzet, 1998). Nul doute que le rythme des changements de composition de la famille paraîtrait considérablement accéléré si le livre de raison n'avait pas négligé les serviteurs.
Tab. 1
La mobilité dans le groupe de corésidence (événements individuels, effectifs absolus)
Mobilités d’entrée Mobilités de sortie Naissances 5 Décès 7 Établissements définitifs 2 Départs définitifs 9 Retours au foyer 21 Départs temporaires 21 Total mobilités 28 Total mobilités 37 Constitution du feu (mariage) 10 Dissolution du feu (décès de Valesque) 1 Bilan (pour contrôle) 38 38
Taille et composition : les six phases d'un cycle familial
La connaissance précise des variations de composition de la famille permet de distinguer six phases au fil d'un cycle familial déroulé sur plus de 59 ans (annexe III).
Annexe 3
Les variations de taille et de composition du ménage de François Valesque
La première fut fort courte, du 22 juillet 1732 au 1er septembre 1733. Le mariage de Valesque instituait une cohabitation avec son beau-père et associé, mais également avec ses sept beaux-frères et belles-sœurs. Mais cette famille de dix personnes éclata au bout de treize mois seulement, lorsque l'épicier Allezon décéda en voyage. Une véritable diaspora dissémina les jeunes beaux-frères et belles-sœurs chez divers membres de la parentèle (annexe IV), en attendant d'en placer plusieurs à l'extérieur : en particulier, les trois filles furent toutes mises en pension au couvent, au besoin hors de Lyon, comme à Crémieu. La condition des sept orphelins hypothéqua apparemment leur avenir. Une seule des trois filles fut mariée dès l'âge de 19 ans dans l'orbe de sa grand mère maternelle, à Saint-Étienne. Les garçons restèrent célibataires dans des emplois lointains – les comptoirs des Indes – ou subalternes – simple commis à la recette des tailles. Seul l'aîné d'entre eux, Gabriel, continua le commerce paternel, en tant qu'associé de François Valesque.
Annexe 4
La diaspora des orphelins Allezon
Âge à la Placement État adulte Décès Âge et cause mort du père immédiat du décès 02/08/1733 Jeanne 17/08/1711 22 ans épouse de au foyer jusqu'à sa mort 15/02/1734 32 ans François Valesque Lyon ( St Pierre et St Saturnin) Lyon (cancer) un fils, 1712 prédécédé 1713 7 mois Gabriel 20 ans dans la famille associé à Valesque en 1738 09/06/1762 49 ans 06/09/1713 maternelle marchand épicier à Lyon Lyon (hydropisie) (St Nizier) Claudine 19 ans chez François célibataire définitive 17/11/1785 71 ans 04/09/1714 Valesque, puis chez François Valesque Couzon (apoplexie) au couvent de 24 ans à sa mort Etienne dit Lafosse 18 ans dans la famille célibataire 1747 37 ans 21/08/1715 maternelle employé à la Cie des Chandernagor Indes, Lorient et Pondichéry un fils, 1716 prédécédé 1717 10 mois un fils, 1718 prédécédé 1719 17 mois Chrysostome dit Mazille 14 ans dans la famille célibataire vers 1775 56 ans 17/08/1719 maternelle état inconnu Avignon Catherine-Jeanne- dans la famille célibataire définitive 17/08/1786 66 ans Marie 13 ans maternelle, puis chez François Valesque Couzon 20/07/1720 au couvent de 19 ans à sa mort Gaspard dit 11 ans dans la famille célibataire, commis à la 20/10/1801 79 ans Dondreville maternelle recette des tailles à Lyon Couzon 18/03/1722 quai de Retz Françoise 9 ans dans la famille mariée en 1743 Joseph 30/12/1774 50 ans 05/1724 maternelle, en 1735 Vialleton ; veuve le 14/05/1774 St-Étienne au couvent à Crémieu, puis Saint-Étienne chez sa grand'mère maternelle à St Etienne
Paroisse St Pierre et St Saturnin Actes de baptême Date Baptême de À chercher 1712 fils Allezon date et prénom 1716 fils Allezon date et prénom 1718 fils Allezon date et prénom 2 décembre 1737 Gabriel Valesque profession du parrain Gabriel Allezon 24 mars 1769 Marie Valesque profession du parrain Etienne Valesque 29 mars 1772 Gaspard Valesque profession du parrain GaspardAllezon 11/09/1774 Jeanne Valesque profession du représentant du parrain Pierre Claude Valesque 08/04/1778 Gaspard Valesque profession du parrain Gaspard Allezon 14/12/1778 Françoise Valesque profession du parrain Etienne Valesque 24/04/1781 Julie Valesque profession du parrain Pierre-Claude Valesque 30/08/1787 Anne-Victorine Valesque profession du parrain Etienne Valesque Paroisse St Pierre et St Saturnin Actes de mariage 1710 Allezon X Roustain date et détails Paroisse St Pierre et St Saturnin Actes de décès Décès de À chercher 1712 ou 1713 fils Allezon date et prénom 1716 ou 1717 fils Allezon date et prénom 1718 ou 1719 fils Allezon date et prénom 1724 Marie Roustain ép Allezon date 20/06/1782 Pierre Claude Valesque profession du défunt Paroisse de St Nizier Actes de décès Décès de À chercher 09/06/1762 Gabriel Allezon profession du défunt
La deuxième phase fut marquée par la reconstitution de l'effectif familial, les cinq fils nés les 14 juillet 1734, 5 janvier et 2 décembre 1737, 7 décembre 1738 et 1er janvier 1740 prenant en quelque sorte les places libérées par leurs jeunes oncles et tantes. Leur intégration au foyer était toutefois différée : ils étaient systématiquement envoyés en nourrice le surlendemain de leur naissance, et ne revenaient qu'au bout de deux ans, Dans la même période, François Valesque réintègre au foyer deux de ses belles-sœurs sorties du couvent à 19 et 24 ans pour vivre chez lui jusqu'à leur mort. Elles joueront un rôle important dans les soins prodigués aux enfants quand ils contracteront la variole, puis dans l'assistance affective et religieuse donnée à leur propre sœur quand elle succombera à un cancer du sein à l'âge de 31 ans, laissant François Valesque veuf. Lui-même n'avait alors que 37 ans ; il ne se remaria jamais, se consacrant désormais à son négoce et à l'éducation de ses cinq fils. Au bout de dix-huit mois, il réalisa une nouvelle forme de cohabitation riche de sens en termes de stratégie successorale : en août 1744 il accueillit pour la vie son frère aîné célibataire, propriétaire de l'une des deux charges de receveur alternatif de la Généralité de Lyon. C'était préparer une future résignation en faveur de l'aîné de ses fils. À cette date, la maisonnée de Valesque comptait tantôt neuf, tantôt dix personnes, outre les domestiques, taille géante par rapport aux moyennes que les recensements urbains du xviiie siècle permettent partout d'établir.
L'époque de Pâques 1750 marqua la troisième phase du cycle familial, correspondant au départ chez les jésuites de quatre des cinq enfants. Deux d'entre eux, âgés de treize et douze ans, entrèrent en classe de troisième, leurs cadets de onze et dix ans allant en sixième. Mais François Valesque ne restait pas seul dans une maison désertée par ses enfants, l'un de ces empty nests des historiens anglo-saxons de la famille. En effet, il portait une grande attention à l'éducation de son aîné, qui fit donc ses humanités à domicile, sans précepteur. Après une courte absence, le temps d'une classe de philosophie au séminaire, cet aîné revint au bercail tout en apprenant le droit chez Jolyclerc, célèbre jurisconsulte. Le départ de François Valesque junior n'interviendra qu'en 1757, à l'âge de presque 24 ans, pour le temps d'une année passée à Paris dans le but d'être reçu avocat devant le Parlement. Par ailleurs, le père de Valesque était décédé en 1749. Brûlant ses vaisseaux, François se rendit une dernière fois en Languedoc pour réaliser la valeur de son héritage, puis revint à Lyon en compagnie de sa mère, qui vécut chez lui ses huit ultimes années et demie. Ainsi, la maisonnée des années 1750-1753 comptait encore six personnes : Valesque, son frère, sa mère, son fils et ses deux belles-sœurs. Belle longévité d'une cohabitation de trois générations, situation trop généralement décrite comme instable du fait d'âges au mariage tardifs éloignant les générations aussi bien que de celui d'âges au décès assez précoces pour rendre éphémère la présence des ascendants (Fillon, 1991). Les travaux de Vincent Gourdon incitent ici à la prudence (Gourdon, 2001) de même que ceux de David Kertzer et de Nancy Karweit, portant, il est vrai, sur une période plus récente (Kertzer et Karweit, 1991).
Une quatrième phase du cycle peut être décrite comme une période d'instabilité marquée par les établissements d'une partie des fils entre leur retour de pension le 15 novembre 1753 et le dernier des deux mariages contractés, le 7 janvier 1771. En effet, octobre 1754 vit le départ de Gabriel, le troisième fils ; à l'âge de 18 ans, il quitta définitivement le foyer paternel pour se rendre à Paris au collège de Lisieux. Après un doctorat en théologie conféré par la Sorbonne, il devait finir chanoine de Coutances. Mai 1766 fut marqué par le mariage du fils aîné, qui travailla au bureau des tailles avant de succéder en tant que receveur à son oncle décédé en 1770. L'acquisition de la deuxième charge alternative par son cadet Pierre permit à ce dernier de s'établir à son tour et de se marier en 1771. Ces trois établissements nécessitèrent de nombreux séjours hors de Lyon : l'irrégularité de présence des fils accentua donc le rythme des variations de taille du feu de François Valesque. À cette époque, sept à huit personnes le formaient encore, domestiques non compris. Or il est probable que ce fut à ce moment du cours de sa vie que Valesque en employa le plus grand nombre ; en effet, 1756 à 1761 marquèrent son passage au rectorat de l'Hôtel-Dieu et les années 1761 et 1763 furent celles du passage anoblissant au Consulat de Lyon, ce qui supposait un train de vie en conséquence. Certes, les deux fils mariés n'allèrent pas loin : ils habitèrent chacun un étage d'une vaste maisonnée où François Valesque continua de résider. Mais l'absence de tout espace commun – bibliothèque, salon, bureau ou cuisine – prouve l'indépendance mutuelle des trois ménages Valesque rassemblés sous le même toit.
À compter de ces deux établissements, le feu de François Valesque père présenta une configuration réduite à cinq personnes : autour de lui ne vivaient plus que ses deux belles-sœurs et ses deux derniers fils. L'ancien marchand épicier prenait alors de la distance vis-à-vis de la ville qui avait vu son ascension et passait une partie importante de l'année dans son domaine de La Guerrière, à Couzon au mont d'Or. Cette cinquième phase dura de 1771 à 1782, année du décès du plus jeune de ces derniers. Elle fut caractérisée par une très grande stabilité de taille et de composition, les seuls changements temporaires étant liés à des séjours du troisième fils qui avait le loisir de délaisser régulièrement son canonicat normand.
Valesque avait 76 ans au décès de son fils. La sixième et ultime phase de son cycle familial s'écrivit alors en termes d'amenuisement de son environnement immédiat : ses deux belles-sœurs décédèrent à 71 et 66 ans après avoir passé toute leur vie d'adulte auprès de lui. Réduit à la compagnie de son quatrième fils resté célibataire, Valesque passa ses neuf dernières années à Couzon, où il décéda le 8 mars 1791.
Ainsi s'achevait le cycle complexe d'un feu à fort effectif. La taille moyenne pondérée par la durée des diverses configurations s'établit à 6,11 personnes, indicateur qui a pour véritable intérêt d'ouvrir une possibilité de classement au sein d'une série d'études de sources comparables. Il est sans doute plus pertinent de noter que le ménage de François Valesque compta entre 5 et 10 personnes pendant 76,66 % de sa durée totale. Même en considérant que les fils cadets tenaient lieu de commis et de secrétaire et que les belles-sœurs remplaçaient au moins une gouvernante, on peut raisonnablement tabler sur une domesticité minimale de deux personnes, ne fût-ce que pour se charger des plus grosses tâches. En admettant cette hypothèse, on peut évaluer la taille totale du groupe de corésidence de François Valesque entre 7 et 12 personnes. Rappelons que, dans un contexte « d'effritement de l'unité familiale » (Garden, 1970, 156-157), l'effectif moyen de l'ensemble des feux de trois quartiers lyonnais de 1709 s'établissait à 4,68 personnes, serviteurs compris, C'était donc au sein d'un environnement familial singulièrement étendu que vivait François Valesque.
Tab. 2
La taille du feu : répartition par durée (1732-1791)
Taille du ménage (individus) Nombre d'occurrences Durée moyenne (jours) Durée totale (jours) Durée relative par taille (%) Durée relative par groupes de taille (%) 2 3 670 2 010 9,39 3 8 198 1 584 7,40 4 7 200 1 403 6,55 23,34 5 6 721 4 325 20,20 6 6 324 1 942 9,07 7 5 501 2 505 11,70 8 11 344 3 781 17,66 9 7 466 3 263 15,24 10 2 300 600 2,80 76,66 Ensemble 55 389 21 413 100,00 100,00
Structures familiales, corésidence des générations et vieillissement du groupe
Le nombre important d'événements fit se succéder huit structures au fil du cycle de la famille de François Valesque, soit, dans l'ordre chronologique (annexe V), une séquence 4c
[10]- 4d
[11] - 3a
[12] - 3b
[13] - 4c 4d - 4c - 3c. La longue présence de belles-sœurs au foyer suffisait à elle seule à expliquer la prédominance de sa forme 4c (ménage nucléaire avec extension collatérale). Les périodes de forme 4d (ménage avec extensions ascendante et collatérales) correspondent d'ailleurs à une structure comparable, à l'adjonction du beau-père ou de la mère près. Cette dominance de la famille élargie s'exprime fortement en termes de durée, cette configuration recouvrant 85,98 % du cycle familial. L'observation de la relative rareté de la structure mononucléaire (type 3) se renforce par ailleurs par celle de sa brièveté moyenne. Il s'agit ici d'une structure qui ne se rencontre qu'à deux reprises : au début du cycle, quand le jeune couple retrouve ses premiers enfants au retour de nourrice (3a puis 3b), et à la fin, quand le foyer se réduit à la cohabitation du père et du fils.
Tab. 3
Les structures familiales du feu : répartition par durée (1732-1791)
Catégories de Peter Laslett Nombre d'occurrences Durée moyenne Durée totale Durée relative par sous-catégorie (%) Durée relative par catégorie (%) Taille de feu moyenne pondérée 3a 1 562 562 2,62 2,00 3b 1 777 777 3,63 3,16 3c 1 1 665 1 664 7,77 2,13 Forme mononucléaire 14,02 2,37 4c 3 4 978 14 935 69,75 6,53 4d 2 1 909 3 475 16,23 7,80 Forme élargie 85,98 6,72 Ensemble 8 2 677 21 413 100 100 6,11
Annexe 5
L’évolution simplifiée du feu de François Valesque
De l'étude prenant pour objet la répartition des structures familiales par durée au sein du cycle, il est possible de passer à un questionnement centré non plus sur la famille, mais sur le vécu individuel dans la famille. À cet effet, la répartition par structures subit une pondération prenant en compte le nombre de personnes concernées. Les résultats paraissent expressifs. Étant le cadre de vie d'un plus grand nombre de personnes durant des durées plus longues, la famille élargie s'impose comme une expression presque exclusive du vécu au sein du ménage Valesque, à hauteur de 94,6 % des personnes- jours
[14].
L'observation se renouvelle au sujet du nombre de générations corésidentes. Le modèle à deux générations représente à la fois 83,68 % du temps familial et des personnes-jours.
On peut enfin considérer le groupe corésidentiel familial comme un être social susceptible de vieillissement. D'une manière très générale, il s'agit ici de saisir un aspect susceptible d'être mis en relation avec les stratégies résidentielles, les sociabilités, les consommations, les pratiques matérielles et les comportements. Or, l'évolution de l'âge moyen n'est pas linéaire, variant en fonction de la présence des enfants, certes, mais également en fonction de l'intégration de membres âgés (annexe VI). Par suite de la présence de nombreux beaux-frères et belles-sœurs, le feu de François Valesque était très jeune à ses débuts : l'âge moyen était de l'ordre de 20 ans. Il rajeunit davantage quand les cinq fils revinrent de nourrice, et n'adopta un rythme de vieillissement linéaire qu'à partir de la treizième année du mariage jusqu'à atteindre une moyenne de 25 ans. Puis le départ en pension des enfants et l'arrivée au foyer du frère et de la mère de son chef provoquèrent un brutal vieillissement, de l'ordre de 20 années supplémentaires. Le décès de ces parents permit un rajeunissement temporaire, de l'ordre de 10 ans. Désormais stabilisé, le ménage de François Valesque reprit alors un rythme de vieillissement linéaire, et atteignit un âge moyen de 70 ans à la fin de son cycle.
Tab. 4
Les structures familiales comme cadre de vie individuel
Structures Durée (jours) Personnes Personnes-jours Part relative (%) Type 3 3 003 2,37 7 117 5,4 Type 4 18 410 6,72 123 715 94,6 Ensemble 21 413 6,11 130 833 100
Tab. 5
Le nombre de générations corésidentes : répartition par durée
Nombre de générations corésidentes Nombre d'occurrences Durée moyenne Durée totale Durée relative Taille de feu moyenne pondérée 1 1 1 095 1 095 5,11% 2,72 2 5 3 584 17 918 83,68% 6,11 3 3 800 2 400 11,21% 7,65 Ensemble 9 2 379 21 413 100% 6,11
Annexe 6
Variations de structure et d’âge moyen du feu de François Valesque
De la dissemblance des parcours de vie
À ce stade de l'analyse, il convient d'abandonner la problématique du cycle, qui prend le groupe familial pour objet, et d'adopter un questionnement portant sur le cours de la vie, donc en considérant les trajectoires individuelles. À cet effet, les personnes qui ont appartenu au ménage de François Valesque peuvent être réparties en trois catégories en fonction de la part de leur existence passée à son foyer. Excluons d'emblée le cas de l'épouse, trop particulier : que Jeanne-Marie Allezon n'ait passé que 33,8 % de son existence avec son mari s'explique par un âge au décès précoce. Restent trois situations au sein du groupe familial (Annexe 7).
Annexe 7
Le cours de vie des agrégés au foyer de François Valesque
Épouse Mère Frère aîné 4e fils 5e fils 1re belle-sœur 2e belle-sœur Naissance 16/08/1707 3/03/1671 09/09/1700 07/12/1738 01/01/1740 04/09/1714 20/07/1720 Décès 14/02/1739 27/02/1758 09/03/1770 1796 19/06/1782 17/11/1785 17/08/1786 Âge au décès 31 a. 7 m. 87 ans 69 a.6 m. 58 a. 40a 6 m. 71 ans 2 mois 66 ans 1 mois Arrivée 21/06/1728 16/08/1749 15/08/1744 4/12/1739 3/01/1742 1/09/1738 1/02/1739 Âge à l'arrivée 20 a. 10 m. 78 a. 5 m. 43a. 11m. 1a.11m.28j. 2a 2 j. 23a. 11m. 27j. 18a. 4m. 12j. Mode mariage après veuvage stratégie de veuvage retour de mise en nourrice retour de mise en nourrice retour du couvent retour du couvent Séjour au foyer (jours) 3 890 3 117 9 337 17 165 11 312 17 244 17 364 Durée de vie 11 505 31 773 25 383 21 025 15 507 26 007 24 134 % de la vie entière passé dans le ménage de François Valesque 33,80% 9,80% 36,80% 81,60% 72,90% 66,30% 71,90%
La première était celle des parents arrivés pour achever leur vie chez François Valesque. L'importance relative de cette phase de leur existence dépendait bien évidemment de leur âge à l'arrivée. Établie à Lyon à plus de 78 ans, sa mère survécut assez longtemps pour passer 9,8 % de sa vie dans cette forme de retraite. En revanche, son frère aîné vint dès l'âge de 44 ans « prendre table et pension » chez François, ce qui lui permit de vivre en sa compagnie 36,8 % de son existence.
Une deuxième situation était vécue par les parents dont le mariage était exclu et dont l'agrégation au foyer répondait à des stratégies d'organisation fonctionnelle. Chargées de régir l'économie domestique, les belles-sœurs intégrées au foyer dès leur retour du couvent, soit à 24 et 18 ans, n'eurent plus jamais l'occasion de le quitter, et passèrent donc l'une 66,3 %, l'autre 71,9 % de leur existence chez Valesque. Un destin très comparable était celui des fils cadets. Le quatrième fils servit au magasin dès la fin de ses brèves études et passa 81,6 % de ses jours dans la dépendance de son père, à qui il ne survécut que cinq années. Quant au cinquième, il ne connut dans sa vie d'adulte que des situations subordonnées : il fut commis de magasin chez son père, puis tint ses livres de comptabilité de l'Hôtel-Dieu. Certes, il passa les années 1763 et 1764 à Paris ; mais le but du séjour était de s'assurer la fonction de commis à la recette des tailles afin de servir les intérêts de ses deux frères aînés, receveurs de la Généralité. De la sorte, il passa 72,9 % de sa vie au foyer paternel.
D'une troisième catégorie de trajectoire de vie relevaient ceux que François Valesque avait décidé d'établir, c'est-à-dire les trois aînés. En partie dépendantes de la longévité de chacun, les parts de vie passées chez le père n'ont de valeur qu'indicative : elles opposent néanmoins les trois aînés, vite établis, à leurs deux cadets, célibataires gardés au foyer. Mais c'est surtout la double prise en considération de la part des 25 premières années passées chez le père et de l'âge de la fin des apprentissages qui permet de discerner les stratégies. La plus grande attention est portée à l'aîné : il est gardé au foyer le plus longtemps possible, mais accomplit des études tardives. Le cas de son premier cadet est particulier : une présence de 84 % de ses 25 premières années et une fin d'études prématurée résultent de graves difficultés de santé. Mais François Valesque, qui mettait pratiquement ses premiers fils sur un pied d'égalité, sut compenser ce défaut d'apprentissage en permettant au second fils de devenir receveur des tailles comme son aîné. Promis à l'état ecclésiastique, le troisième fils effectua chez les jésuites des études plus longues que ses frères, fit sa classe de philosophie au séminaire, puis quitta le foyer paternel avant d'avoir atteint l'âge de 16 ans. De longues études de théologie le retinrent à Paris jusqu'à sa vingt-sixième année. Aussi ne vécut-il que 50,9 % de ses 25 premières années chez son père. Le contraste est net par rapport aux deux puînés. Mis plus jeunes au collège, comme par l'effet d'une volonté d'allégement de l'effectif familial, ces derniers achevèrent leur apprentissage également plus jeunes et furent aussitôt employés au magasin.
Dans ces conditions, les cinq frères connurent des cours de vie parallèles, mais dissemblables. S'ils connurent tous la mise en nourrice, ils suivirent des scolarités selon des seuils d'âge différents et pour des durées également différentes. Leur rapport au foyer paternel fut également très différent. Ceci conditionna très largement la composition des fratries corésidant à un moment donné. Deux remarques peuvent être faites au sujet de la période permettant la cohabitation théorique des cinq frères, c'est-à-dire entre le retour de nourrice du dernier et le vingt-cinquième anniversaire de l'aîné. La sociabilité fraternelle ne pouvait se réaliser pleinement qu'entre deux échéances : le retour de la campagne et le départ au collège. Par ailleurs, l'inégale durée des mises en pension et des voyages à Paris aboutissait à éloigner trois des garçons, leurs deux frères – dont l'aîné – étant significativement plus souvent présents.
Ainsi, Étienne, quatrième dans l'ordre de la fratrie, fut présent durant 80 % de la période, à peine plus souvent que l'aîné François (77 %) ; dans le même temps, Claude, Gabriel et Pierre, respectivement 5e, 3e et 2e ne furent au foyer que 57 %, 48 % et 42 %. On remarque que cette analyse d'un objet collectif, qui se penche sur les 17,7 années où la cohabitation des fils était possible, dessine une hiérarchie des présences très différente de celle que suggérait le simple examen au cas par cas des trajectoires individuelles. C'est qu'il faut distinguer nettement deux problématiques : la première approche traduit une forme de relation entre parcours de vie et position dans la fratrie (tableau 6), tandis que la seconde mesure du champ de sociabilité fraternelle (tableau 7).
Position dans la fratrie et durée de séjour au foyer
Rang dans la fratrie 1 2 3 4 5 Durée de vie (jours) 30 013 20 844 29 632 21 025 15 507 Part de la vie passée chez le père 31,3 % 52,6 % 15,8 % 81,6 % 72,90 % Part des 25 premières années passées chez le père 75,9 % 84,1 % 50,9 % 77,6 % 54,0 % Âge de fin d'études 24 17 26 15 17
Tab. 7
Durées relatives des compositions de la fratrie corésidente (du retour de nourrice du cadet au 25e anniversaire de l'aîné, soit 6 455 jours)
Composition de la fratrie corésidente Part relative d'observation % 1-2-3-4-5 46,80 1-2-3-4 0,80 1-2-4 19,04 2-4-5 10,20 1 10,20 2 9,20 2-4 2,80 Aucun enfant 0,90
Le livre de raison de François Valesque est riche d'enseignements. C'est d'ailleurs l'intérêt majeur de ce type de document du for intérieur que d'expliciter des stratégies de composition de la famille, alors que les simples études quantitatives ne permettent que de constater leurs effets globaux et condamnent à ne pouvoir qu'avancer des hypothèses quant aux choix délibérément effectués. Ici, on assiste clairement à la mise à l'écart temporaire de beaux-frères et de belles-sœurs orphelins majoritairement voués au célibat, à l'intégration utilitariste et définitive de deux de ces dernières. L'éducation des cinq fils permet de constater des stratégies différentes selon leur rang dans la fratrie. Les deux aînés sont tous deux établis et mariés. Le troisième est placé hors du champ des enjeux patrimoniaux par l'aménagement d'une carrière ecclésiastique lui assurant un bénéfice. Objet d'investissements éducatifs plus légers, les deux cadets restent non seulement astreints au célibat définitif et à une pratique professionnelle les plaçant en position d'auxiliaires de leur père, mais à une cohabitation presque constante avec lui. Au sein d'autres familles comme les Brac ou les Journel, cette assignation des destinées provoquait une « souffrance des cadets » mise en évidence à l'occasion de conduites de transgression : mais rien de tel chez les Valesque.
Une deuxième leçon porte sur les mobiles de l'intégration au foyer d'un ascendant et d'un collatéral. Prendre chez soi sa mère immédiatement après son veuvage permet à Valesque de liquider sans plus attendre le patrimoine des ses ancêtres languedociens, la migration du capital venant compléter l'immigration individuelle à Lyon. Héberger son frère assure la transmission des savoirs, du patrimoine et de l'office de receveur à son fils aîné grâce à la mise en jeu, au demeurant très classique, de la relation d'oncle à neveu. La présence au foyer de parents adultes s'inscrit donc parfaitement dans une stratégie successorale.
Enfin, le déroulement du cycle familial ne se résume pas à une suite de modifications structurelles. En fonction de l'ancienneté du feu se constatent d'importants changements de composition et de taille survenant eux-mêmes selon des rythmes variables. Le vieillissement du feu s'exprime non seulement par la croissance de l'âge moyen de ses membres, mais également par l'évolution qualitative des liens de corésidence autour de son chef.
Lors de la présentation au colloque d'Helsinki du projet à l'origine de cet article, un excellent confrère avait souligné que la démarche parcourue ne trouverait pleinement son intérêt que lorsqu'elle aurait été appliquée à quelques centaines de monographies. Il avait évidemment raison. Aussi cet essai n'a-t-il d'autre prétention que de soulever des questionnements et de proposer une méthode, conditions préalables d'une indispensable démarche comparative.
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[1]
Les premiers résultats de cette analyse ont fait l'objet d'une communication à l'occasion du Congrès sur la Population Européenne tenu à Helsinki en juin 2001.
[2]
J'exprime ici toute ma reconnaissance à Monsieur Gérard Callies de Salies qui a mis très généreusement ses papiers de famille à ma disposition.
[3]
Archives de La Norenchal, série AP2.
[4]
Entre Sète et Montpellier.
[5]
Officier de la milice urbaine chargé d'importantes fonctions administratives de quartier.
[6]
Claris et Filemaker sont des marques déposées de Claris Corporation.
[7]
Clone (masque, rubriques et scripts) disponibles au Centre d'Études démographiques :
Olivier. Zeller@ ish-lyon. cnrs. fr
[8]
Sans intérêt dans le cas d'un tri portant sur les catégories 1, 2a et 3 du système de Laslett, où le nombre de générations est prédéfini par la conception même de la typologie ; mais il n'en est pas de même des catégories 2b, 2c, 4 et 5.
[9]
Filemaker Pro tient compte des années bissextiles dans ses calculs de durées.
[10]
Ménage mononucléaire élargi à des collatéraux.
[11]
Ménage mononucléaire élargi à des collatéraux et à un ascendant.
[12]
Ménage mononucléaire : couple sans enfants.
[13]
Ménage mononucléaire : couple avec enfant(s).
[14]
Il n'a pas été possible d'examiner le cadre d'existence de chacune des personnes intéressées en prenant en compte les phases passées hors du ménage de François Valesque. Seule cette démarche permettrait d'inscrire totalement la démarche dans une problématique du cours de la vie.