Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.270113725X
222 pages

p. 143 à 208
doi: en cours

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Comptes rendus

no 108 2004/2

2004 Annales de démographie historique Biodémographie : Comptes rendus

Comptes rendus

Jean-Nicolas CORVISIER, Christine DIDIER, Martine VALDHER (dir.), Thérapies, médecine et démographie antiques, Collection « Histoire », Arras, Artois Presses Université, 2001, 303 p.

Cet ouvrage est issu de deux colloques, qui se sont tenus, l’un dans le cadre de la SOPHAU à Arras les 20 au 20 mars 1998, l’autre sur l’initiative du centre de recherches « Urbanisation, Sociétés Urbaines et Démographie dans le monde Antique » les 27 au 27 novembre 1998 toujours à Arras. L’un et l’autre abordaient deux thèmes voisins, ceux de la médecine et de la démographie, deux domaines que l’on a peu l’habitude de traiter en Histoire ancienne, dont la matière et les résultats d’analyse, surtout pour la démographie antique, font l’objet de longs débats et d’exégèses périlleuses.
Comme le rappellent en préambule les éditeurs des actes, la synthèse des deux colloques n’allait pas de soi mais leur perspective était suffisamment proche pour offrir un panorama cohérent, que renforcent des textes de présentation et de transition très utiles.
L’ouvrage ainsi reconstitué se divise en quatre parties, qui traitent respectivement de l’importance de l’environnement, des « faits physiques et de leurs sources », de la santé du corps et de l’âme, enfin de l’apport de la réflexion médicale à la démographie. De ce panel de 19 communications nous retenons quelques discussions particulièrement intéressantes.
Des quatre communications de la première section, qui suggèrent combien les Anciens avaient du mal à saisir toutes les incidences du milieu physique sur la santé des populations, celle d’Henri Nicolaï et Pierre Salmon (« Eau et santé dans le monde méditerranéen. Permanence de la question depuis l’antiquité gréco-romaine ») souligne avec une particulière perspicacité comment les médecins de l’époque hippocratique ignorèrent les véritables vecteurs de la transmission de la malaria, fustigeant la qualité des eaux stagnantes au lieu d’incriminer les moustiques. Les auteurs, grâce à un tableau rapide et instructif de l’histoire de cette maladie, reviennent sur l’idée traditionnelle et fausse de la responsabilité de celle-ci dans le déclenchement d’un processus de désertification et de ruine économique et proposent de renverser l’ordre des faits. L’intervention de E. Lo Cascio (« Condizioni igienico-sanitarie e popolazione di Roma »), dans une perspective avant tout bibliographique, revient sur une autre idée convenue, qui verrait dans les métropoles du monde romain, et singulièrement dans le cas de Rome, la représentation aboutie d’une ville-mouroir, dont la population n’aurait été en mesure de se régénérer que grâce à une immigration continue.
Dans la troisième section, on lira avec une attention particulière la communication de Jean-Nicolas Corvisier, qui tente de déceler, dans les Préceptes de santé de Plutarque, les différentes influences philosophiques ou scientifiques à l’œuvre dans le traité. Cela nous vaut d’intéressants aperçus sur la part respective du platonisme et de l’aristotélisme dans la pensée médicale antique, la dette de Plutarque envers la réflexion platonicienne apparaissant, à cet égard, beaucoup plus importante que celle contractée auprès d’Aristote. L’intérêt du biographe pour l’équilibre entre corps et âme l’aurait conduit à privilégier la voie ouverte par Platon plutôt que celle de l’aristotélisme, qui est essentiellement axée sur une approche utilitaire et « civique » de la médecine. Concernant les écrits proprement médicaux des époques hellénistique et impériale eux aussi rapidement exposés, l’héritage apparaît très nuancé dans les Préceptes, ce qui ne veut pas dire que Plutarque ait négligé toute approche pratique, comme en témoigne sa typologie des aliments. La conclusion générale de l’article conduit néanmoins à voir dans Plutarque un médecin des âmes privilégiant une approche moraliste. La condamnation par Plutarque du régime des athlètes (trop excessif en viande) fournit une heureuse transition avec la communication de Pierre Villard (« Le régime des athlètes : vivre avec une santé excessive »).
La dernière section tente, dans un esprit de synthèse, de concilier réflexions sur la médecine et considérations sur la démographie antique. On rappelle raisonnablement qu’une démographie quantitative, comme s’y appliquent les historiens des époques moderne et contemporaine, est infaisable en Histoire ancienne, à l’inverse d’une démographie « sociale », qui tirerait de l’analyse de certains phénomènes sociaux (âge légal et âge d’usage pour le mariage, législation…) des considérations propres à envisager modestement une réflexion sur les mouvements de population. D’où plusieurs contributions sur les stérilités féminine et masculine et les soins qu’on leur apportait, sur le mythe de la césarienne. L’historien s’intéressera particulièrement à l’analyse par W. Suder de la législation augustéenne sur le mariage, dont l’auteur souligne les intentions proprement démographiques.
Henri FERNOUX

Marie VIALLON-SCHONEVELD (dir.), Médecins et médecine au xvie siècle. Actes du IXe colloque du Puy-en-Velay, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2002.

Ce volume, les actes d’un colloque consacré aux médecins et à la médecine au xvie siècle, se veut une mise au point de nos connaissances sur l’histoire de la médecine à la Renaissance. Les quatorze communications ici rassemblées décrivent et analysent différents aspects de la médecine en France, mais aussi en Italie et en Angleterre : les fondements savants et culturels de la science médicale, la place de la femme dans la pensée médicale, les représentations de la médecine dans la littérature, les parcours professionnels des médecins, et les pouvoirs publics face aux épidémies.
Que ressort-il de cet état des lieux de l’histoire de la médecine au xvie siècle ? Comme le souligne Gabriel-André Pérouse dans une excellente présentation préliminaire de la « situation de la médecine au xvie siècle », l’heure est à l’historicisation de notre conception de la professionnalisation, du savoir, des pratiques, des représentations, et des hommes et des femmes qui constituèrent la médecine au xvie siècle. Nous sommes loin des interprétations positivistes d’une historiographie antérieure, qui narrait l’ascension inéluctable d’une médecine scientifique et moderne. Reflétant les orientations les plus prometteuses de l’histoire de la médecine et des sciences des dernières décennies, ces travaux s’interrogent sur la nature même de la médecine au xvie siècle, et donnent lieu à un important travail de contextualisation de la théorie et de la pratique médicales. L’image qui se révèle à travers ces articles est celle d’une médecine qui, de toute évidence, a très peu à voir avec celle imaginée et pratiquée de nos jours.
Les contributions sont organisées autour de quatre rubriques. Les études regroupées sous la première rubrique, « médecine et philosophie », analysent différents aspects du contenu de la pensée médicale, comme la contribution de Jean-Luc Martinet qui démontre comment les discours médicaux et théologiques se conjuguent à la Renaissance pour célébrer la dignité humaine. La deuxième rubrique, « médecine et littérature », rassemble des études consacrées aux représentations du monde médical dans des textes littéraires : Simone Dorangeon, par exemple, décortique un poème écrit par un enseignant de Cambridge au début du xviie siècle, qui parcourt l’anatomie humaine de manière allégorique tout en restant fidèle aux modèles galéniques, exemple intéressant d’un genre spécifique à la Renaissance, la poésie médicale. Les articles de la troisième section, « portraits de médecins », reconstituent les parcours professionnels ou intellectuels de médecins individuels, comme celui de Girolamo Fabrici d’Acquapendente, enseignant en médecine à l’Université de Padoue, que nous présente Carlo Campana. Les travaux de la quatrième partie, « médecine et société », portent sur la place de la médecine dans la société en général.
Bien que ce volume n’échappe pas aux inconvénients associés à la publication des actes en général – contributions de valeur inégale, absence d’index –, et bien qu’il semble malheureusement trop focalisé sur la seule historiographie française – on s’étonne par exemple que l’article de Françoise Argod-Dutard sur la physiologie du langage ne fait aucune mention du travail considérable de Jeffrey Wollock sur ce sujet dans The Noblest Animate Motion : Speech, Physiology and Medicine in Pre-Cartesian Linguistic Thought (Amsterdam, John Benjamins Publishing Co., 1997) –, il fournit une feuille de route utile pour l’avenir des recherches dans l’histoire de la médecine. Ces travaux démontrent bien que la médecine ne peut être appréhendée qu’au carrefour de l’histoire religieuse, sociale, du gender, de la philosophie, de la littérature, des institutions, des sciences, et de la vie politique.
Paul COHEN

Leslie CHOQUETTE, De Français à paysans. Modernité et tradition dans le peuplement du Canada français, Québec-Paris, Septentrion, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2001, 323 p.

Cet ouvrage est la traduction du livre publié en 1999 par Leslie Choquette à partir de sa thèse, soutenue à l’université de Harvard en 1988. Plus que le titre, rappel du livre de Eugen Weber (From Peasants to Frenchmen), un sujet qui n’est en fait abordé qu’en conclusion, c’est le sous-titre qui rend le mieux compte de l’apport important de ce livre.
L’auteur s’intéresse aux origines des émigrants ayant quitté la France aux xviie et xviiie siècles vers le Canada. Aux récits classiques d’un peuplement par des paysans français traditionalistes et dévots, idées reçues véhiculées tant par les historiens anglais que par certains historiens de la Nouvelle-France, comme les abbés Ferland et Faillon, elle oppose des descriptions d’émigrants originaires des régions alors les plus dynamiques, celles de l’ouest de la France, ouvertes sur le marché et sur une économie atlantique en expansion. Elle ne constate pas de lien direct entre émigration et crises économiques, faisant justice de la représentation d’émigrants chassés par la misère. Ce n’est pas le cas de ces émigrants. Cette émigration est une émigration de pénurie mais non de misère, de l’ambition plus que du désespoir.
Elle appuie ces conclusions sur l’analyse statistique et nominative d’un échantillon de 13 400 émigrants à Québec, pluriannuels ou permanents (le nombre total d’émigrants est estimé à 67 000). Ces données sont tirées des sources canadiennes qui ont déjà été très utilisées par les historiens et les généalogistes (documents ecclésiastiques – dont les « témoignages de liberté au mariage » recueillis pour s’assurer que les soldats démobilisés n’allaient pas être bigames –, recensements, contrats de mariages et documents relatifs aux affaires pénales) et des sources françaises (contrats d’engagement, listes de passagers, documents militaires et la correspondance officielle entre les autorités canadiennes et françaises). L’originalité de la base de données est d’inclure outre ceux qui ont fait souche – les « fondateurs » –, ceux qui sont restés de façon temporaire. Elle élargit ainsi le corpus pour une meilleure appréhension des bassins de recrutement de l’émigration.
Elle conclut à un mélange de modernité (traitée dans la première partie) et de tradition (étudiée dans la deuxième partie). Les migrants sont le plus souvent originaires de l’ouest de la France, des régions où le capitalisme se développe. Mais ceux qui partent n’en sont pas les victimes. Ils sont plutôt à la recherche de meilleures conditions de vie. Et ils ont souvent fait une première migration vers une ville, surtout Paris. Cette émigration suit la côte, les routes et les rivières. Elle s’appuie sur les réseaux de mobilité : le recrutement militaire, le tour de France des artisans, les campagnes de pêche. Le voyage vers la colonie est la continuation ou le détournement des mobilités. Cependant les zones montagneuses, bien connues pour les migrations saisonnières vers les plaines, voire vers l’étranger (par exemple les départs d’Auvergnats vers l’Espagne) sont peu représentées. Ces systèmes de migration déjà en place résistent. Leslie Choquette constate aussi l’importance des individus. Des notables, ayant eux-mêmes déjà voyagé au Canada, réussissent à entraîner des hommes de leur région, comme Robert Giffard dans le Perche ou le père Énemond Massé en Anjou.
Les témoignages de liberté au mariage permettent de suivre les itinéraires personnels des déclarants. L’auteur y détecte le fonctionnement des réseaux personnels. On part avec un ami. Elle montre qu’il existe des formes de migration différentes pour les hommes et pour les femmes, celles-ci étant plus souvent originaires de Paris et de l’Île-de-France. On pense bien sûr aux « Filles du Roi », ces jeunes filles à marier que le roi dotait. Plus généralement, le recrutement à destination du Canada montre l’importance de l’action de l’État, à côté des marchands et des seigneurs, faute d’un mouvement migratoire réellement autonome.
La base de données fait apparaître une sous-représentation des agriculteurs et une sur-représentation des artisans. Une piste importante est esquissée à propos des registres notariés du Perche (p. 184). « Tous ces émigrants sont des propriétaires fonciers », issus de familles possédant des biens. Une étude plus fine des origines familiales aurait sans doute montré que ces artisans sont probablement à une ou deux générations des enfants d’agriculteurs, des cadets qui ont dû quitter l’exploitation familiale pour permettre à un de leurs frères de la reprendre. Ils ne sont donc pas si loin du monde rural, voire paysan, qui domine encore la société française.
Cette étude offre des éléments de comparaison avec les études récentes menées sur les migrations en France et sur les migrations ultérieures vers le continent américain. Elle éclaire certains aspects de la société française. L’ouvrage est riche d’informations, avec de nombreux tableaux, et des exemples. On regrettera cependant l’absence de cartes et de graphiques qui rendent la lecture plus légère, ainsi que d’un index et d’une bibliographie.
Annick FOUCRIER

Yves LANDRY (sous la direction de), Le peuplement du Canada aux xviie et xviiie siècles, Actes des premières journées d’étude du programme de recherche sur l’émigration des français en Nouvelle-France, Centre de Recherche d’Histoire Quantitative, Caen, Université de Caen Basse-Normandie/CNRS, 2004, 166 p.

Issu d’un colloque organisé à Paris et Alençon en juin 2001 par le PREFEN (programme de recherche sur l’émigration des Français en Nouvelle-France), ce petit volume, présenté par Yves Landry, rassemble neuf études, très utiles, sur les sources, la méthodologie, et les résultats déjà acquis concernant la question de l’émigration française au Canada et en Acadie.
La présentation que fait Leslie Choquette de l’émigration vers la Nouvelle-France n’intéressera que ceux qui n’auront pas déjà lu son livre, De Français à paysans. Modernité et tradition dans le peuplement du Canada français (1608-1760) (Sillery et Paris, Septentrion et Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2001) et qui trouveront ici, résumée à l’extrême, une de ses principales analyses. Il s’agit de montrer que la migration n’est pas fille de la misère, mais plutôt d’une forme de dynamisme, tant sur le plan individuel que collectif. L’auteur oppose par exemple un Anjou du Nord-Ouest pauvre, donnant peu de migrants, à un Aunis bien intégré à l’économie de marché, surtout dans la banlieue de La Rochelle, à l’origine de nombreux embarquements. Elle montre que l’émigration vers le Canada est une extension de déplacements préalables, de migrations interurbaines antérieures. Elle signale une géographie migratoire féminine spécifique et termine sur les travaux relatifs aux migrations vers la Louisiane.
Mario Boleda offre ensuite une mise à jour des chiffres de l’immigration française au Canada entre 1608 et 1760. Ayant rassemblé toutes les estimations passées et récentes, et à la lumière de ses propres recherches, il avance un chiffre de 31 900 immigrants, compte non tenu de la mortalité maritime et celui de 9 300 pour les immigrants fondateurs. En effet, selon lui, seulement 29 % des arrivants sont restés en Amérique du Nord.
Gervais Carpin, dans le prolongement de son principal ouvrage, Le réseau du Canada. Étude du mode migratoire de la France vers la Nouvelle-France (1628-1662) (Sillery et Paris, Septentrion et Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2001), s’intéresse aux émigrants percherons, qui offrent la double particularité d’avoir migré en famille, suite à un recrutement local, et d’être de vrais émigrants, plutôt que des engagés-migrants temporaires. Le recrutement percheron varie toutefois. Le pôle de Mortagne est celui d’un établissement définitif de migrants aisés partant en famille. Le recrutement à Tourouvre tient aux besoins de main-d’œuvre des colons, et aux facilités de transport dont bénéficient les frères Juchereau. L’identité des recruteurs a une grande importance dans cette région de recrutement in situ. L’auteur invite à une exploration des motivations personnelles des migrants.
Évelyne Heyer donne ensuite un très bel exemple de réussite des recherches en histoire génétique. On le sait, à l’aide de la banque de données BALSAC créée par l’équipe de Gérard Bouchard, toute la population de la région du Saguenay/ Lac-Saint-Jean a été reconstituée depuis la fondation de la Nouvelle-France. Une première étude d’Évelyne Heyer et Marc Tremblay avait montré que peu de fondateurs avaient contribué fortement au pool génétique actuel. Celle-ci a ensuite cherché à savoir si les gènes responsables de certaines maladies héréditaires pouvaient être attribués à un fondateur unique. S’il n’a pas été possible d’isoler un fondateur unique responsable, on découvre que dans une population fondée par un nombre réduit d’immigrants, certains gènes ont une fréquence plus élevée que dans la population mère d’origine. Au fil des générations, la fréquence de ces gènes augmente encore. Elle met ainsi en valeur un « effet fondateur ». Chemin faisant, certains comportement sociaux, déjà décelés par les historiens, peuvent se trouver confirmés.
La reconstitution des familles constituant aujourd’hui un préalable à toute étude globale, ou même locale, des populations, de nombreux outils informatiques et méthodes ont été mis au point. André Zysberg dans une première contribution, puis Gilles Duprès et Claire Lambert, dans une seconde, en font l’historique et décrivent le paysage actuel. Plusieurs méthodes de standardisation des données patronymiques, puis de couplage s’affrontent. La tendance est à l’abandon des techniques informatiques probabilistes entièrement automatiques pour des formes de jumelage semi-automatiques. Plusieurs obstacles à la reconstitution globale demeurent, tel que la couverture géographique différentielle des sources. Il paraît évident que la qualité du résultat repose sur celle des sources elles-mêmes. Gilles Duprès et Claire Lambert montrent bien l’intérêt des actes notariés pour compléter les registres paroissiaux avant 1670. Le problème de l’homonymie, pourtant très fréquente, n’est pas abordé ici, et l’on se demande s’il a retenu l’attention des historiens engagés dans ces reconstitutions globales. Il y a là, pour la première modernité, une source d’erreurs considérable et une vraie limite à l’utilisation de nombreux actes. Les difficultés de l’entreprise apparaissent encore plus dès lors que l’on fait intervenir des bénévoles, généalogistes par exemple, aux compétences inégales, et mus d’abord par un projet personnel. C’est ce qui ressort de l’article de Jean-Pierre Pélissier sur la collaboration d’un grand nombre de généalogistes à l’enquête TRA conduite dans les années 1980 par Jacques Dupâquier.
L’ouvrage se termine par la présentation, déjà faite ailleurs, de l’expérience d’un inventaire analytique informatisé (PIANA) aux Archives départementales de La Rochelle, des fonds des minutes notariales. Pauline Arseneault et Céline Ostrowski montrent l’intérêt de ce nouvel outil, sans équivalent dans d’autres lieux.
Si l’ensemble n’apporte guère d’éléments neufs sur la question du peuplement du Canada par les migrants français, il fait utilement et brièvement le point sur la question.
Jérôme-Luther VIRET

Françoise LE JEUNE (éd.), Legacy and Contribution to Canada of European Female Emigrants, Berne, Peter Lang, 2003, 239 p.

Pour des raisons bien connues, pointées depuis longtemps par les historiens de la famille et du genre, les femmes sont restées longtemps invisibles. Une articulation du genre et des migrations commence à peine à s’ébaucher, brisant l’image du « migrant universel », en sociologie (Jules Falquet, Annette Goldberg-Salinas et Claude Zaidman, Femmes en migrations. Aperçus de recherche, Cahiers du Cedref, n° 8/9, 2000) et maintenant en histoire. Les migrantes vers le Canada n’étaient pas mentionnées dans les listes de passagers, mais il est possible de les retrouver à l’arrivée, ou bien même avant leur embarquement, par exemple dans les archives des notaires. Pauline Arseneault présente le programme d’informatisation pièce à pièce des archives notariales de La Rochelle. Ces contrats permettent aussi de détecter des retours. Les domestiques irlandaises étudiées par Lorna Mc Lean et Marilyn Barber n’ont laissé aucun récit ou journal de leur vie au Canada. Les informations relatives au lieu d’origine, à la date d’arrivée et à la présence éventuelle de parents déjà établis au Canada manquent pour saisir le phénomène migratoire proprement dit, mais on les retrouve dans des registres d’incarcération de l’Ontario. Parmi les 1 481 femmes formant l’échantillon, entre 1841 et 1881, 239 furent des servantes, et parmi elles, 29 % étaient irlandaises. Les motifs d’incarcération les plus fréquents étaient l’alcoolisme, le vagabondage, le vol et la folie. L’alcoolisme est plus particulièrement examiné ici, qui constitue le délit le plus répandu chez ces servantes. Pour beaucoup, la prison n’était qu’une étape vers l’asile, dont les registres constituent l’autre source étudiée ici. Ces sources permettent de faire un tableau des difficultés rencontrées par ces femmes, souvent célibataires et souffrant d’isolement. À l’aide d’annuaires, Sylvie Arend s’intéresse aux femmes ayant exercé une profession libérale ou un métier indépendant dans l’Ontario de la fin des années 1880. Sortant ainsi de l’habituelle triade, religieuses, enseignantes, épouses, l’auteur cherche d’abord à savoir si ces femmes restaient cantonnées dans des activités de type domestique. La plupart des établissements féminins, surtout dans la couture ou la confection d’articles de mode, n’employaient qu’une seule personne, mais d’autres affaires pouvaient être plus importantes. En outre, certaines femmes, propriétaires de leur commerce, ou receveuses des postes, occupaient des fonctions « masculines ». Le mariage facilitait dans une certaine mesure l’exercice de ces métiers, tandis que le célibat restreignait plutôt l’éventail des métiers accessibles à une femme. Certains métiers sont exclusivement ou presque exclusivement pratiqués par des femmes mariées, comme dans la confiserie, la boulangerie, l’épicerie, l’hôtellerie et d’autres commerces. Elle observe également l’impact de l’urbanisation et l’extension des métiers exercés au féminin dans les villes de plus 5 000 habitants.
Yves Landry reprenant le dossier des Filles du roi, résume les données et analyses démographiques, sociales et culturelles du livre qu’il leur a consacré (Les filles du roi au xviiie siècle, Leméac, 1992). Il s’attache ensuite aux antécédents, aux causes de l’émigration. Suivant Leslie Choquette, il observe que les migrations impliquaient davantage les villes et les bourgs que les campagnes, et les campagnes ouvertes davantage que les campagnes fermées. L’émigration vers le Canada est une extension de déplacements préalables dans le pays de départ. Les colons venus en Nouvelle-France avaient des antécédents migratoires. Il insiste aussi sur l’importance des solidarités familiales, l’émigration étant souvent organisée avec le support de la famille. Observant que cette émigration n’était manifestement pas liée à une exclusion de l’héritage (mais est-ce surprenant dans des régions qui donnaient des droits égaux à tous les enfants sur la terre ?), il repousse en définitive l’idée que ces migrants fuyaient la misère et épouse plutôt l’idée d’une recherche du mieux-vivre.
Les femmes écrivains comme Catherine Parr Traill ont contribué à forger l’image archétypique de la pionnière. Elizabeth Hopkins montre comment son œuvre, et en particulier The Female Emigrant’s Guide, écrit à des fins pratiques pour faciliter la vie des immigrantes, a répandu une image de la pionnière digne, courageuse, indépendante, et obtint l’appui dans les années 1850-60 du gouvernement britannique et du ministère canadien de l’agriculture. C’est une image très différente que laisse l’abondante correspondance privée de Madame Bégon. Raymonde Litalien souligne la valeur documentaire du millier de lettres qu’elle adressa à son gendre de 1749 à 1753, où paraissent les habitudes sociales, la vie intime, du milieu des officiers de marine et notables de la colonie. Les loisirs, voyages et fêtes occupent la première place avec les problèmes de santé. La correspondance fut parfois mise à contribution pour encourager les migrations. Terry Mc Donald donne en exemple des lettres envoyées par des migrants venus de Corsley, Wiltshire, partis au Canada en 1830, publiées en recueils, puis commentées dans la presse anglaise. Rédigées en totalité ou en partie par des femmes, ces lettres laissent entendre une voix féminine. Des migrantes pouvaient espérer exercer là-bas des métiers qualifiés, et n’être pas uniquement femmes au foyer ou domestiques. Plus tardivement, le même phénomène est observé par Annie Blondel Loisel, qui s’attache aux destins de domestiques suédoises établies à Winnipeg à la fin du xixe siècle. Beaucoup de ces jeunes femmes réussirent leur intégration économique et, par leurs lettres enthousiastes, attirèrent d’autres migrantes célibataires. La proportion de femmes célibataires dans les migrantes augmenta ainsi entre les années 1850 et 1870.
En Colombie britannique, entre 1849 et 1863, les théories de Wakefield, influen-cèrent fortement la jeune société coloniale en formation. La grande idée de ce théoricien de la colonisation était d’équilibrer la participation des sexes de manière à favoriser la conservation des valeurs de la mère patrie. Les femmes défendraient mieux l’identité britannique, pour peu que l’on prenne soin de les recruter dans les catégories sociales intermédiaires, et non pas uniquement dans les classes populaires. La Compagnie de la baie d’Hudson fit en sorte d’attirer ces femmes et des colons, point trop démunis, appelés à devenir régisseurs, et à préserver la moralité sur le modèle britannique, c’est à dire celui d’une société de classe. Les femmes des classes inférieures devaient imiter les comportements de la nouvelle classe moyenne, promue classe supérieure dans la colonie. Françoise Le Jeune montre comment ce projet se matérialisa, et alimenta, outre une forte ségrégation sociale, un puissant racisme tourné contre les indiennes et les métisses. Un autre aspect de cette politique, promu par les sectes protestantes puis par l’Église anglicane, fut l’encouragement donné aux femmes pour qu’elles se tournent vers des activités charitables. Elles accomplirent un travail d’auxiliaires de l’Église comparable par bien des aspects, par exemple en matière éducative, à ce qui était attendu des religieuses catholiques. Les femmes des pasteurs furent particulièrement mises à contribution. C’est la trajectoire de deux congrégations féminines enseignantes qu’Elizabeth Smyth retrace ensuite. Elle explique l’histoire divergente des sœurs de Saint-Joseph et des religieuses du Sacré-Cœur de Jésus, en Ontario, la réussite des premières et la disparition des secondes en 1913, à Mt Hope, par l’inégale aptitude à répondre aux exigences de l’État.
Des écrivains ont prolongé cet héritage européen au xxe siècle. Georges Letissier prend l’exemple de l’écrivain Jane Urquhart, qui met en scène ses ancêtres britanniques. Le volume s’achève sur une étude consacrée par Hélène Destrempes et Jean Morency à l’influence exercée par des migrantes françaises, telle Marie Le Franc, sur certains grands auteurs franco-canadiens entre 1920 et 1950. Cette influence est particulièrement nette dans le cas d’Anne Hébert et de Gabrielle Roy.
Parallèlement à la multiplication des travaux d’historiens attentifs à la mobilité des femmes à toutes les échelles, ces articles dédiés à l’étude des migrations vers le Canada, aideront à l’élaboration d’une histoire sexuée des migrations, ainsi qu’à une meilleure compréhension des migrations masculines.
Jérôme-Luther VIRET

Philippe LARDIN, Entre tradition et modernité. Les premières années du Havre (1517-1541), Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 2003, 190 p.

Autant le dire d’emblée, ceux qui chercheront dans ce livre des informations précises sur le premier peuplement du Havre ne manqueront pas d’être déçus. Non seulement les documents qui permettraient une telle étude sont encore à inventer mais en plus il n’était pas dans les objectifs de l’auteur de ce livre de mener une enquête démographique puisque Philippe Lardin passe d’abord pour un spécialiste des chantiers normands au tournant du Moyen Âge et de la Renaissance (cf. sa thèse publiée Les Chantiers du bâtiment en Normandie orientale (xive-xvie siècles) : les matériaux et les hommes, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1998). En dépit d’un titre qui pouvait laisser entrevoir un large contenu, ce livre est donc avant tout le fruit d’une recherche sur « un chantier d’une ampleur et d’une nature inhabituelles » : la construction du port du Havre ordonnée par François 1er en 1517. Mais qui mieux que Philippe Lardin pouvait, en se replongeant dans des pièces comptables dont la plupart étaient connues depuis le xixe siècle, renouveler l’étude du lancement de l’opération et décrire avec autant de précisions, et maintes explications à l’appui, les travaux de terrassement et de maçonnerie qui devaient donner naissance à une nouvelle infrastructure portuaire ?
Passons rapidement sur la question de savoir si François Ier a voulu doter d’un nouveau port la ville d’Harfleur dont les anciennes installations s’envasent irrémédiablement ou s’il a souhaité fonder une nouvelle ville portuaire : les lettres patentes de février 1517 n’ordonnent que la construction d’un port fortifié mais le canal de liaison prévu à l’origine entre le nouveau havre et la vieille ville ne sera pas réalisé avant le règne de Louis XIV et, dès le mois d’octobre 1517, François Ier, poussé par son maître d’œuvre le vice-amiral de France Guyon le Roy, associe au projet portuaire un projet de fondation urbaine. Ce décalage de quelques mois explique aussi pourquoi Philippe Lardin n’aborde la question urbaine qu’à la fin de son ouvrage. Il faut reconnaître également que la construction des maisons de ville, encouragée par les privilèges royaux mais dépendante de l’initiative privée, n’a pas laissé autant de traces dans les archives que le chantier du port dont le financement a reposé entièrement sur les rouages administratifs traditionnels de la monarchie.
Qu’il s’agisse des travaux du port ou du premier essor de la ville, Philippe Lardin montre que, par bien des aspects, la création du Havre fut une fondation de type médiéval. Certes, les difficultés d’Harfleur avaient entraîné une réflexion précoce et une observation précise des rives de l’estuaire, mais la construction du port fut menée de façon empirique sans étude des sols, sans dessins d’architecte et sans plan de financement. Outre le fait qu’elle intéresse le démographe, le recrutement de la main-d’œuvre témoigne d’une adaptation presque permanente aux circonstances. Dès la fin du mois de février 1517, Guyon le Roy obtint du roi la possibilité de soumettre à la traditionnelle corvée les populations des élections de Montivilliers et de Caudebec. Mais au cours de la première campagne de travaux, Philippe Lardin estime à 80 seulement le nombre de corvéables présents chaque jour au titre du travail obligatoire. Face à la mauvaise volonté des populations assujetties, Guyon le Roy chercha d’abord à faire payer les réfractaires avant de se résigner à recourir exclusivement au travail salarié.
La main-d’œuvre utilisée paraît relativement stable. Les pionniers (c’est le nom donné aux ouvriers spécialisés dans les travaux de terrassement) et manœuvres sont venus des environs les plus proches et d’abord de la vicomté de Montivilliers. Les fréquentes homonymies rencontrées dans les listes nominatives montrent que les ouvriers se rendaient souvent en famille sur le chantier : un père avec ses fils ou plusieurs frères ensemble. Philippe Lardin pense qu’au début des travaux, certains chefs de famille, contraints de travailler au titre des corvées, restaient ensuite plusieurs jours comme salariés et amenaient parfois avec eux plusieurs de leurs enfants, eux aussi salariés, afin de rendre moins insupportable le travail obligatoire et gratuit. Ils étaient tous encadrés par des maîtres pionniers originaires des mêmes contrées environnantes ou de Bretagne (les Bretons semblent avoir été recrutés comme spécialistes des travaux de pionnage). Le chantier du port contribua donc à apporter du numéraire au pays de Caux et les habitants des paroisses voisines du Havre en tirèrent incontestablement profit.
Pour attirer la population dans la ville nouvelle, on reprit des méthodes qui avaient fait leurs preuves au cours de la guerre de Cent Ans, lorsqu’il s’agissait d’encourager le commerce ou de faire revenir les habitants qui avaient fui. Comme les Dieppois qui en bénéficiaient déjà, les Havrais se voyaient accorder le privilège de franc-salé pour leur consommation personnelle et pour les pêches maritimes. Pour favoriser la construction et le peuplement de la ville, les exemptions d’aides et de taille furent limitées à ceux qui s’engageaient à bâtir une maison et à résider sur place. En dépit des privilèges octroyés, la ville nouvelle se construisait et se peuplait très lentement en raison des contraintes présentées par un site marécageux et des incertitudes juridiques qui ont pesé sur l’avenir d’une cité bâtie par le roi mais sur un terrain dépendant de la seigneurie de Graville. Pour peu qu’on les connaisse, les premiers habitants sont originaires des paroisses voisines comme celle d’Ingouville ou des villes les plus proches comme Harfleur.
L’essor de la ville nouvelle s’accélérait au début des années 1530 grâce à la suppression de la prévôté de l’Eure et Harfleur, ancienne juridiction qui entravait le commerce havrais, et à la volonté manifestée par le roi de soustraire la ville à l’emprise seigneuriale. On peut regretter que le beau livre de Philippe Lardin s’arrête en 1541, juste au moment où la ville nouvelle s’apprête à bénéficier d’un nouvel élan et où les germes de la modernité havraise éclatent au grand jour quand le roi prend la ville dans sa main et confie à l’architecte italien Bellarmato l’achèvement de l’enceinte bastionnée et la réalisation d’un véritable plan d’urbanisme.
Jean-Baptiste GASTINNE

Philippe GUIGNET (éd.), Le peuple des villes dans l’Europe du Nord-Ouest (fin du Moyen Âge – 1945), Université Charles de Gaulle-Lille III, Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest, 2 volumes, 2003, 464 p. et 500 p.

Les historiens démographes qui se passionnent aujourd’hui pour l’histoire sociale urbaine (pour preuve, les Annales de Démographie Historique ont consacré leurs deux numéros de 1999 à cette question) trouveront matière à réflexions et à questions dans les deux volumes édités par Philippe Guignet. Sous la houlette de ce dernier, les enseignants chercheurs du Centre de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest ont réussi à organiser à Lille deux colloques successifs (novembre 2000 et novembre 2001) sur le thème du peuple des villes dans l’Europe du Nord-Ouest. L’entreprise était lourde et hardie et, à lire les deux imposants volumes d’actes, elle est parfaitement réussie.
Ce projet ambitieux embrasse le très long terme (de la fin du Moyen Âge à la fin de la Seconde Guerre mondiale) et couvre un vaste espace incluant la France, les Pays-Bas, la Belgique, l’Angleterre et les marges germaniques. Dans ces actes, les réflexions sur le peuple urbain s’organisent autour de la composition sociale du peuple, son organisation hiérarchisée, ses modes de vie (tome I), les luttes et les solidarités mais aussi les images du peuple (tome II). En tout, 53 contributions apportent un éclairage sur le peuple urbain, acteur et spectateur. Toutes les facettes du sujet sont examinées, approfondies et débattues.
Ces deux ouvrages confrontent des approches épistémologiques diverses. Faut-il conserver une approche macro-structurelle ou, à l’image de François-Joseph Ruggiu, mettre en œuvre une étude longitudinale des familles et des individus ? La question paraît aujourd’hui tranchée en faveur de la seconde hypothèse. La définition même du terme de « peuple » pose question. S’agit-il des seules classes salariées comme le pense Daniel Roche ou s’agit-il d’opposer les milieux urbains aux élites ? Les participants optent pour une définition large, en partie négative : le peuple n’a ni avoir, ni pouvoir, ni savoir ; il travaille manuellement, vit misérablement et dispose d’une faible instruction. Ainsi défini, le peuple urbain se structure en ensembles hiérarchisés aux marges floues. Dans son étude des milieux populaires tourangeaux sous Louis XIV, Claude Petitfrère préfère définir des marges et renoncer à des limites rigides. Étudiant les points de contact entre peuple et classes moyennes au début du xxe siècle, Jean Ruhlmann propose de retenir le pluriel : « les peuples ». Marie Louise Pelus-Kaplan est tentée par l’appellation de « bourgeoisie seconde » pour désigner les maîtres-artisans de Lübeck des xvie et xviie siècles. Effectivement, ce groupe dispose juridiquement du droit de bourgeoisie mais seulement quelques éléments s’assimilent aux marchands alors que la majorité accepte la domination politique de ces marchands. Élyne Olivier-Valengin observe un agrandissement de Lille au xviie siècle ayant pour corollaire l’enrichissement d’entrepreneurs et leur ascension sociale. Dans le Bordeaux du xviiie siècle, l’élite des tonneliers mène un train de vie comparable à celui des robins (Josette Pontet). Les recherches de Christine Lamarre sur les Lanturelus (chanteurs et chansons de carnaval) de Dijon et de Jean Boissière sur le dénombrement orléanais de 1695 confirment toute la difficulté de saisir le peuple, une réalité sociale diverse et changeante.
La source fiscale présente un double intérêt : donner une idée de l’aisance matérielle des individus ; situer le degré d’estime sociale accordée à la profession (voir aussi l’étude de Jean-François Dubost concernant la place tenue par le peuple de cour dans la Maison de Marie de Médicis). Les communications introduisent un débat sur les seuils de précarité sociale et de véritable aisance. La limite de la précarité se situerait vers 5 ou 6 livres de capitation (Jean Boissière pour Orléans et Sylvain Vigneron pour les villes du nord de la France). L’aisance commencerait à 10 livres de capitation (Jean Quéniart pour Rennes), les milieux dirigeants se situant au-delà de 20 livres.
Toutefois, les listes de la capitation contiennent des imprécisions. Élyne Olivier-Valengrin observe l’hétérogénéité de la corporation des maîtres-maçons lillois. Quelques familles d’entrepreneurs s’appuient sur des réseaux d’alliances et d’amitiés pour s’affirmer socialement. Dans la même lignée, Isabelle Paquay montre que, chez les charpentiers bruxellois du xve siècle, la répartition classique « apprenti – compagnon – maître » est inopérante. Elle réfère plutôt une hiérarchisation des niveaux de vie : quelques maîtres-entrepreneurs monopolisent les chantiers ducaux au détriment d’autres. Elle estime qu’un bon moyen d’investigation consiste à calculer le nombre d’heures de travail nécessaires pour acheter un quintal de blé froment ; si travailler plus de 100 heures est indispensable, alors la situation économique est alarmante.
Plusieurs auteurs s’interrogent sur la répartition spatiale des milieux populaires. Claude Bruneel reprend le dénombrement bruxellois de 1654 et constate que 34 quartiers sur 38 présentent un particularisme social. La partie haute abrite les organes du gouvernement central et donc de nombreux hôtels de maître. Cet îlot d’aisance suscite la présence de nombreux domestiques et d’artisans prêts à satisfaire les besoins des puissants. Les périphéries, à l’habitat moins dense, accueillent jardiniers et maraîchers alors que, naturellement, les transporteurs se localisent près du canal. Jacques Péret estime qu’à Poitiers au xviiie siècle, le logement constitue un marqueur social. La pauvreté pousse les familles populaires à s’installer dans les maisonnettes des faubourgs et dans les médiocres appartements du centre, c’est-à-dire dans un parc immobilier bon marché. La ville d’Ancien Régime est réputée connaître la mixité sociale. Mais un événement fortuit comme le grand incendie de Rennes du 23 décembre 1720 redistribue la géographie urbaine, les couches aisées accompagnées de domestiques et de commerçants s’établissant dans la ville nouvelle (Jean Quéniart). La révolution industrielle bouleverse les données. Les « cours à sacq », cours et courées, marqueurs identitaires de Lille existent depuis, au moins, le milieu du xvie siècle. L’entassement humain dans ces quartiers socialement homogènes et miséreux impressionne : en 1840, 3 000 personnes s’agglutinent sur 240 ares ! (Philippe Guignet).
Quelques communications attirent l’attention sur les modalités d’habitation. Les intervenants remettent partiellement en cause la répartition verticale des logements d’Ancien Régime, les plus pauvres étant censés habiter les combles. L’accès à la rue et à la lumière serait un critère de hiérarchisation de l’habitat. Le souci est aussi d’alléger les charges, ce qui explique que 30 % des Lillois pratiquent la sous-location au xviiie siècle (Sylvain Vigneron). L’accès à la chaleur est un domaine d’inégalité sociale, les milieux populaires n’y accordant pas d’importance (Jean-Pierre Gutton pour Lyon au xviiie siècle). L’insalubrité et la saleté concernent les quartiers populaires. Fondée au milieu du xviie siècle, Charleroi ne parvient pas à évacuer les eaux usées et à alimenter la population en eau potable (Isabelle Parmentier). La tuberculose ronge les villes. La « peste blanche » emporte annuellement 93 000 personnes dans le département du Nord entre 1888 et 1908, dix fois plus que la diphtérie et la typhoïde réunies (Alain Gérard). Aérer les pièces et s’aérer est une réponse au confinement mortifère. Dans un article plaisant, Robert Beck dissèque la promenade à Paris avec ses codes, ses rites et son intérêt.
Pendant longtemps, les pouvoirs publics délaissent le logement ouvrier. Le patronat du Nord se désintéresse également du sujet jusqu’à la Première Guerre mondiale (Anne Langlet). Il abandonne son apathie dans les années 1920. Les syndicats chrétiens poussent à la prise en charge par les employeurs de l’habitat ouvrier. Tourcoing s’ouvre alors à une politique monumentale des demeures ouvrières. Les industriels sollicitent des architectes comme Georges Forest. Les édiles locaux ne sont pas en reste. L’équipe municipale de Roger Salengro s’implique dans le logement social. Â Roubaix, le maire socialiste Jean-Baptiste Lebas crée l’office municipal des HBM pour combler le déficit en logements (Alice Thomine). La création du Comité Interprofessionnel du Logement en 1943 améliore le financement des logements ouvriers.
Cette question du logement ouvrier n’est-elle pas liée en partie à la perception du peuple qu’ont les autres catégories sociales ? Les curés de Beauvais du xviiie siècle présentent le peuple, soumis à des difficultés matérielles quotidiennes, comme étant immature mais non dangereux (Anne Bonzon). Spontané, querelleur, le peuple affronte fréquemment la justice. Il est alors défendu par des avocats ; en effet, au xviiie siècle, l’assistance judiciaire est une obligation individuelle et collective. Par charité chrétienne, l’avocat plaide gratuitement, des barreaux s’organisant pour soutenir les déshérités. Après 1760, l’engagement social des avocats se précise et quelques-uns dénoncent les incohérences de la justice (Hervé Leuwers).
Les élites construisent des identités populaires. Diderot idéalise la ville qu’il imagine ruche, bruissante d’activités, solidaire, lieu d’échanges permanents (Charles Coutel). La vie théâtrale, particulièrement animée entre 1789 et 1792, attribue un triple rôle au peuple parisien, à la fois spectateur, acteur et critique (Michel Biard). Au xixe siècle, Londres captive de nombreux artistes. Par exemple, en 1872 Gustave Doré publie 174 gravures londoniennes qui sont une description réaliste de l’humanité souffrante, le tout teinté de poésie romantique (Frédéric Chappey). Augustin Thierry et Jules Michelet magnifient le mouvement communal dans la Flandre médiévale : le peuple, entité assez confuse chez ces historiens, se lève pour la liberté et l’affirmation du sentiment national (Odile Parsis-Barubé). La gauche républicaine de février 1848 sacralise le peuple uni mais l’illusion lyrique s’érode au moment des événements de juin et s’effondre avec l’élection de Louis Napoléon Bonaparte en décembre. La vision du peuple s’altère parmi l’élite, la littérature politique des années 1860-1870 dénonçant l’ignorance et la grossièreté paysannes (Robert Vandenbussche). Éduquer le peuple devient une priorité, l’instruction élevant l’individu. Les universités populaires qui s’ouvrent dès 1899 veulent libérer le peuple par le savoir en assurant une forme d’éducation permanente. L’expérience se révèle éphémère car elle n’obtient pas l’adhésion du monde ouvrier (Jean-François Condette). Et cependant, la question est ancienne. En effet, au xixe siècle, la société du Sacré-Cœur cherche modestement à dégager une élite du savoir au sein des enfants pauvres (Monique Luirard). Les loisirs, outils éducatifs, sont des enjeux dans les villes nordiques que se disputent les groupes paroissiaux catholiques et les maisons du peuple d’obédience socialiste (Marie-Josèphe Lussien-Maisonneuve). Pierre-Yves Beaurepaire place les jeux d’adresse au cœur des formes de sociabilité urbaine ; des relations complexes s’y tissent entre les participants notables et populaires.
Les relations entre le peuple et les autorités politiques sont parfois difficiles. Exemptée du logement des gens de guerre, Grenoble assume seule sa défense au xvie siècle. Elle recrute des soldats, lève des impôts, lance des emprunts mais les habitants supportent mal la soldatesque, ce qui conduit la ville à entrer dans la Ligue (Stéphane Gal). L’intendant Calonne, en homme éclairé, se montre volontariste et attentif à l’approvisionnement des marchés, à la lutte contre les épidémies, à la promotion des cours itinérants de la célèbre Mme Le Boursier du Coudray (Éric Leroy). À Paris, au xviiie siècle, la police se bureaucratise et s’efforce de ne pas se heurter au peuple dont elle se méfie. Police de proximité, elle parvient à s’imposer pour traiter les conflits (Vincent Milliot). Les gens du livre de Lyon inquiètent les autorités ; Dominique Varry les présente comme étant à la fois « bons pères de famille » et prêts à publier des ouvrages interdits, produits à gros rapports.
Le peuple n’est pas que politiquement passif. Il peut aussi se montrer actif. Frédéric Caron démontre que les assemblées corporatives de Douai et Valenciennes sont, aux xviie et xviiie siècles, de petites républiques des maîtres. Guy Saupin remet en cause l’idée d’une marginalisation systématique des artisans. Il estime que des braises citoyennes couvent encore dans le fonctionnement des corps de ville. Le peuple joue un rôle déterminant dans les élections municipales bisontines jusqu’à ce que Louis XIV supprime les assemblées générales des chefs de famille (Maurice Gresset).
Le peuple urbain s’exprime plutôt dans son travail. Les métiers d’Ancien Régime cultivent le respect des anciens et de la tradition. Ils luttent pour sauvegarder leurs emplois à Amiens au xviiie siècle alors que les fabricants délocalisent à la campagne et déréglementent les métiers urbains (Charles Engrand). Dès le xvie siècle, les sayetteurs (tisseurs de laine) lillois défendent une éthique des relations sociales en refusant que « le grand poisson engloutisse le petit » (Alain Lottin). Alain Gérard étudie la grande grève textile de 1903 qui embrase le Nord. Partie d’une revendication salariale ancienne, elle est avivée par des querelles politiques et se règle difficilement après des violences marquées, personne ne voulant céder, même partiellement. Thibault Tellier se penche sur les grandes grèves textiles de Roubaix (1930-1931) et analyse l’attitude des politiques : la droite s’inquiète d’une possible contagion révolutionnaire et ne voit qu’une foule naïve manipulée par des agitateurs ; les communistes s’efforcent de donner un retentissement national aux événements alors que les socialistes jouent l’apaisement.
La violence est-elle inhérente au peuple ? Benoît Garnot observe que la violence est une situation minoritaire dans les villes bourguignonnes mais il souligne que les sociétés d’Ancien Régime règlent leurs différends sans nécessairement recourir à une justice pénale. Il atténue l’importance de la violence urbaine qui n’éclaterait qu’à un stade paroxystique des rapports humains et qui n’aurait pour finalité que l’humiliation publique de la victime. De vives tensions sociales se produisent à Lyon vers 1750. Les querelles de voisinage et les relations socioprofessionnelles concernent tout le monde, hommes et femmes, employeurs et employés. Mais la condamnation prononcée par le tribunal a-t-elle vertu d’exemple ? À Lyon au xixe siècle, l’élite sociale ne cherche pas à terroriser le peuple par la publicité des exécutions capitales. Elle réprouve même ce spectacle que prisent tant les gens humbles (Alexandre Nugues- Bourchat). Catherine Delhaye-Marle décrit l’accompagnement du supplicié par les consolateurs appartenant à la confrérie valenciennoise de Saint-Jean le Décollé ! La mort est omniprésente dans la ville mais « la grande faucheuse » se montre socialement inégalitaire : par exemple, dans la Belgique de la révolution industrielle, les immigrés paient un tribut plus élevé que les autochtones (Michel Oris et George Alter).
Au total, ces deux volumes vivifiants et multiformes enrichissent notre connaissance du peuple des villes. Ils placent les travailleurs au cœur de l’espace urbain, questionnent beaucoup, remettent en cause quelques idées reçues et appellent de nouvelles recherches. Michel Oris et George Alter proposent de privilégier l’histoire de la famille pour « refonder une nouvelle histoire sociale de la formation du prolétariat ouvrier au xixe siècle ». La piste pourrait en effet se révéler féconde.
Jean-Claude SANGOÏ

Bruno BERNARD, La société mâconnaise à la veille de la Révolution. Étude socio-démographique (1761-1785), Travaux de l’Institut de recherche du Val de Saône-Mâconnais, n° 5, 2001, 104 p.

En mars 1774, sans doute pour répondre aux demandes de l’abbé Terray désireux, par la collecte de données locales, de définir le fameux « multiplicateur » apte à fournir une estimation de la population du royaume de France, des agents recenseurs parcourent les différents quartiers (ici appelés « cinquantaines ») de la cité de Mâcon ainsi que ses quelques faubourgs (faubourg de la Barre, Bourgneuf, et faubourg de Saint-Antoine). La liste distinguant les feux et fournissant des informations sur leur composition qui fut alors composée, a heureusement été conservée aux archives municipales de Mâcon, permettant à Bruno Bernard d’appliquer à un nouvel exemple de ville d’Ancien Régime la grille d’analyse mise au point par Olivier Zeller sur d’autres collectivités (Bourg, Belley…).
Avec 9 495 habitants recensés, Mâcon se range dans la catégorie des villes moyennes d’Ancien Régime. Ce total comprend les individus recensées dans les feux collectifs qui atteignent 658 personnes, soit 6,9 % de l’ensemble. Cette proportion est assez classique dans les villes de l’époque moderne, dont on sait qu’elles regroupent en général plusieurs communautés religieuses, des hôpitaux, etc. À Mâcon, le phénomène est particulièrement sensible, puisque ce ne sont pas moins d’une douzaine de couvents et d’églises qui ont été fondés ou reconstruits dans le demi-siècle de pleine affirmation de la Réforme catholique au xviie siècle. D’ailleurs, le clergé occupe une grande place dans la population mâconnaise. L’ensemble des séculiers et des réguliers des deux sexes regroupe 358 personnes en 1774, soit environ 4 % de la population, une proportion presque double de celle que l’on observe dans la plupart des petites villes de Bourgogne.
De fait, Mâcon est plutôt une ville tertiaire. Dans la ville « intra-muros » (ce n’est qu’en 1756 qu’une première partie de l’ancienne muraille a été détruite), Bruno Bernard compte 2 066 chefs de ménage. Le document fournit l’« état » de 1 610 d’entre eux (1 470 hommes et 140 femmes). Il en ressort que 4 sur 10 relèvent du secteur tertiaire (défini d’après les catégories adoptées par Christine Lamarre dans sa thèse sur les petites villes bourguignonnes). Ce pourcentage élevé, supérieur à celui d’autres villes moyennes françaises (Gap, Vienne) à la même époque, s’explique par la présence de nombreuses fonctions administratives (Mâcon est le siège d’une subdélégation de l’intendance de Bourgogne, d’un bailliage présidial, d’une justice prévôtale) et d’activités commerciales liées à la production viticole régionale et à la localisation sur l’axe Rhône-Saône. En outre, la faiblesse relative du secteur secondaire (51 % des chefs de ménage) participe de cette surreprésentation du secteur tertiaire : Mâcon ne dispose en effet à l’époque d’aucune « industrie » textile de type manufacturier.
Sur le plan démographique, Mâcon présente peu d’aspects remarquables. Les taux de mortalité et de natalité y sont à peu près égaux à ceux de la France pour la période 1770-1774. Le taux de nuptialité est très légèrement inférieur, ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu de la présence de nombreux domestiques et du clergé. On retrouve également deux traits classiques des villes d’Ancien Régime : la domination de la population féminine (53,59 % de l’ensemble) et le poids élevé des feux dirigés par des femmes (un sur cinq). Plus original est le fait que ces derniers sont équitablement répartis dans les différents quartiers. L’auteur met avec raison l’accent sur cette étonnante faiblesse de la ségrégation socio-spatiale à Mâcon. Alors qu’à Caen Jean-Claude Perrot voyait le quartier pauvre comme le réceptacle des filles célibataires et des veuves pauvres, à Mâcon, c’est la « cinquantaine » la plus pauvre qui possède le plus fort taux de masculinité.
Le chapitre VIII aborde enfin la taille des ménages. À Mâcon, avec 4,07 membres, le feu moyen (hors feux collectifs) est un peu plus ample que dans d’autres villes comparables : Dijon en 1784 (3,8), Reims et Troyes en 1773 (3,7). La différence entre la cité et les faubourgs est infime (respectivement 4,08 et 4,03). Comme à l’accoutumée, la taille augmente avec le niveau social du chef de ménage. Les feux dirigés par des membres de la noblesse regroupent sept personnes en moyenne. À l’inverse, les ménages dirigés par une femme ne regroupent que 2,51 personnes en moyenne contre 4,47 pour les feux « masculins », ce qui s’explique par le poids des veuves isolées. 70 % des ménages solitaires sont féminins.
On le voit, malgré quelques spécificités soulignées à juste titre, Mâcon en 1774 peut être considérée comme une bonne illustration de la situation socio-démographique prévalant dans les villes moyennes de la France d’Ancien Régime. Cet ouvrage, fort clair et très soucieux de comparatisme, permet ainsi d’étoffer un dossier qui est encore loin d’être bouclé et pour lequel les études bien menées ne sont pas si nombreuses.
Vincent GOURDON

Jérôme-Luther VIRET, Valeurs et pouvoir. La reproduction familiale et sociale en Île-de-France. Écouen et Villiers-le-Bel (1560-1685), Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2004, 461 p.

L’ouvrage de Jérôme-Luther Viret est ambitieux à plusieurs titres : ce livre qui aurait pu être une simple étude des structures de la propriété dans deux villages de l’Île-de-France a en effet un propos beaucoup plus large. L’auteur analyse non seulement le rapport à la terre des individus mais aussi leur rapport au droit et aux valeurs familiales et cherche à « saisir le mouvement circulaire des valeurs au droit en combinant une analyse des pratiques individuelles et une analyse de la régulation juridique ». Ambitieux, ce travail l’est aussi par ses dimensions : deux villages certes mais suivis sur plus d’un siècle – quatre générations – à travers des sources difficiles et rarement exploitées de manière aussi systématique pour le xviie siècle. L’auteur a en effet effectué un long travail de reconstitution des familles grâce notamment aux terriers disponibles. Ainsi, il a pu saisir le fonctionnement du marché foncier et ses bases pour partie intrafamiliales. L’étude des cycles de vie et des réseaux familiaux se fonde sur un échantillon de 200 contrats de mariage largement recoupés avec toute sorte d’actes notariés (partage, démissions…). Les valeurs, l’éthique du groupe sont aussi envisagées à travers le droit coutumier, en profonde mutation durant la période (notamment en matière successorale et conjugale), et à travers les Mémoires publiés de Philipe Bourreau, curé de Villiers-le-Bel entre 1648 et 1694. L’ambition affichée ici est bien de comprendre le fonctionnement d’un système de valeurs et non pas de décrire une série de normes, y compris lorsque l’auteur analyse la Coutume. Jérôme-Luther Viret défend l’idée que ce sont les valeurs, une morale commune qui expliquent les comportements et non pas le simple respect d’une norme juridique. Ouvrage ambitieux enfin parce que l’auteur s’attache à comprendre la reproduction sociale et familiale dans une région de partage égalitaire alors que l’essentiel des travaux consacrés à cette question ont jusqu’ici concerné la France de partage inégalitaire.
Le livre s’articule autour de trois grandes parties. La première intitulée « pouvoir et valeurs dans les campagnes du nord de Paris » confronte les règles du droit coutumier – que l’auteur maîtrise parfaitement – et la pratique, à travers les actes notariés des grandes étapes de la vie : tutelles, mariages et remariages, successions. Il ressort que la pratique suit très fidèlement la coutume et que le souci de l’égalité – première valeur – est absolu. Les possibilités d’avantager tel ou tel héritier pourtant prévues par la Coutume ne sont jamais exploitées. L’accès aux subsistances, enjeu fondamental de l’existence, s’opère dans le strict respect des valeurs d’égalité. Si la protection des plus faibles est un souci majeur, il ne se fait jamais aux dépens de l’égalité. Le chapitre II consacré au « sort des mineurs » est particulièrement éclairant. Le bail à nourriture des enfants mineurs apparaît à la confluence de deux impératifs du système de valeurs : reconnaître et rémunérer leur travail des enfants d’une part et indemniser le parent survivant des aliments apportés aux enfants. La seule inégalité admise est celle d’ordre naturel : le cadet devra rembourser plus que son aîné car il aura été plus longtemps une charge. La juste récompense du travail est donc la seconde des valeurs fondamentales de cette société. L’étude des mariages et remariages (chapitre III) ainsi que des successions, des avances d’hoirie et des démissions (chapitre IV) montrent comment sont conciliées la protection du faible et une troisième valeur : le respect et la pérennité du lignage. Si le douaire et la capacité à renoncer à la succession protègent la veuve (et marquent la reconnaissance du travail qu’elle accomplit au sein du ménage), son remariage et l’inventaire avant mariage qui souvent le précède, manifestent le caractère lignager de la parenté. Encore faut-il s’entendre sur ce que signifie la force de la valeur lignagère. L’auteur souligne lui-même l’ambiguïté de son affirmation quand il écrit que « l’idéologie lignagère pour les paysans obsédés par la survie immédiate, ce n’est rien d’autre que de faire circuler son sang dans les veines de la génération suivante ».
La seconde partie décrit le rapport à la terre d’une population paysanne qui subit l’offensive de la bourgeoisie urbaine (parisienne surtout) sur le marché foncier et qui, en contexte de micropropriété et de morcellement, trouve une partie non négligeable de ses ressources dans le travail, notamment, de la dentelle. Plusieurs points retiennent l’attention. L’activité du marché foncier est faible (0,83 % des surfaces changent de main chaque année) et dominé par l’offre ; les périodes de crise animent le marché en contraignant certains à vendre. Son fonctionnement est largement intrafamilial en particulier en ce qui concerne le marché des maisons, cœur de la reproduction familiale. Sur le marché locatif, les réseaux familiaux, en particulier chez les laboureurs moyens, permettent de capter les baux – mais les baux oraux par définition échappent à l’analyse. Enfin, pour l’auteur, la notion de cycle de vie telle qu’elle est généralement conçue pour le monde paysan, c’est-à-dire une adaptation des superficies aux forces de travail du ménage, ne convient pas pour décrire une utilisation dans l’urgence du capital foncier : les micro propriétaires cèdent en effet le plus souvent leurs biens à des fins alimentaires. Pourtant, doit-on considérer que parce qu’un certain nombre de biens s’échangent entre apparentés le marché a un fonctionnement familial ? L’auteur le pense. Mais on peut aussi supposer que, étant donné le stock de parents que compte habituellement un paysan dans son village, une partie importante des transactions intrafamiliales ressortissent de cette situation et non d’un mode de fonctionnement proprement familial du marché.
La troisième partie s’intéresse aux relations et aux pouvoirs détenus par les paysans. Faisant le constat, en s’appuyant largement sur les mémoires du curé, de l’anémie de la vie communautaire (chapitre IX) de ces villages divisés entre catholiques et protestants, Jérôme-Luther Viret émet l’hypothèse que ce vide communautaire est rempli par des réseaux familiaux informels. Rejetant l’idée selon laquelle les comportements familiaux seraient le résultat d’un « tout stratégique », l’auteur préfère rechercher les « sollicitations ponctuelles du cercle de parenté » (Hugues Neveux). Grâce à l’analyse de 60 familles souches, il définit quatre « bassins d’alliance » entre des familles qui s’allient préférentiellement sur la moyenne durée. Au sein de ces bassins, il distingue des « pools matrimoniaux » c’est-à-dire des alliances sur une courte durée au moyen de mariages redoublés3. C’est seulement dans le cadre de ces pools, à forte caractérisation professionnelle, que l’on peut parler de construction d’alliances. Mais le désir de rester entre soi ne signifie pas forcément volonté de construire un réseau. On ne peut qu’être d’accord sur ce point avec l’auteur dans la mesure où les familles que l’on retrouve au sein de ces pools ont deux caractéristiques essentielles : une forte et classique endogamie professionnelle et de nombreux enfants à marier.
L’ouvrage s’achève sur un « essai sur les systèmes familiaux d’Ancien Régime ». Élargissant son propos au-delà des limites du travail de thèse à l’origine de cet ouvrage, Jérôme-Luther Viret suggère que les différents systèmes de reproduction familiaux s’expliquent non pas par le rapport à la terre mais par des conceptions différentes du pouvoir au sein des familles et de la vieillesse. En pays coutumier, le rejet du pouvoir individuel au profit des usages collectifs interdit aux parents de disposer de leur héritage tandis qu’en pays de droit écrit, la patria potestas et le pouvoir individuel sont des valeurs-clé. La question du mode de partage, égalitaire ou non, ne serait donc pas le principal critère de différenciation des systèmes familiaux. Les systèmes de reproduction dépendraient largement de choix éthiques et non plus d’orientations pratiques – et notamment pas de la forme du groupe domestique.
Ces conclusions ne seront sans doute pas accueillies sans réserve. Tout d’abord par ceux qui voient des stratégies à l’œuvre dans la plupart des comportements familiaux alors que l’auteur montre combien l’usage, l’habitude sont producteurs, et réciproquement, de valeurs en pays coutumier. Ensuite parce que, si en pays de droit écrit le chef de famille dispose d’une véritable autorité sur sa succession, la pratique de ce pouvoir n’est pas forcément incompatible avec le respect d’usages et de valeurs intériorisées. Quoi qu’il en soit, on l’aura compris, cet ouvrage mérite toute l’attention de ceux qui s’intéressent aux modes de reproduction familiaux dans les sociétés rurales traditionnelles.
Fabrice BOUDJAABA

Sébastien JAHAN et Emmanuel DION, Le peuple de la forêt : nomadisme ouvrier et identités dans la France du Centre-Ouest aux temps modernes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, 274 p.

Dans un précédent travail consacré aux notaires de Poitiers, Sébastien Jahan s’interrogeait sur la construction de l’identité sociale. Son approche fondée sur la reconstitution des familles et des alliances conduisait l’auteur à l’idée que la parenté tenait le premier rôle dans l’inscription sociale des personnes, un rôle supérieur même aux critères de fortune ou d’appartenance à un corps professionnel. Sébastien Jahan et Emmanuel Dion reprennent ici la question et décrivent la trajectoire aussi bien géographique que sociale de familles de bûcherons, charbonniers, fendeurs, voituriers, bref, de tout un peuple de forestiers qui travaillaient sur les chantiers d’abattage du Berry et du Poitou, aux xviie et xviiie siècles. Ces chantiers prirent leur essor en association avec l’édification de forges, d’abord en Berry, autour de Châteauroux, puis, après 1680 dans le Poitou. Quelques centaines d’ouvriers, arrachés au Maine et au Perche dans la première moitié du xviie siècle, menèrent là une vie de nomades, jusqu’à ce qu’un début de sédentarisation advienne vers le milieu du xviiie siècle.
S’attacher à une population de travailleurs extrêmement mobiles, pose bien évidemment de nombreuses difficultés, et réclame un important surcroît de travail par rapport à l’étude d’un effectif équivalent de travailleurs sédentaires. Les auteurs se sont donc immergés dans les registres de 505 paroisses du quart nord-ouest de la France. Les registres de toutes les paroisses forestières du Poitou, du Bas-Berry et du Maine, entre 1650 et 1750, ont été sondés, et pour certains, intégralement dépouillés. Seul un travail de cette ampleur permet de retrouver la trace des forestiers qui parcouraient des dizaines de kilomètres pour rejoindre de nouveaux chantiers. La première difficulté, et non la moindre, était donc d’établir les contours, la composition de ce groupe. La reconstitution de 37 lignées d’ouvriers nomades est tout à fait admirable, même si quelques individus peuvent avoir été perdus. Ces généalogies figurent en annexe. Le livre comporte à partir de là six chapitres. Dans le premier, c’est la mobilité qui est interrogée. Des itinéraires sont établis, des flux inter-régionaux détectés. On découvre la force d’attraction des forges. Au fil de ce chapitre, d’importantes questions sont posées. Comment ces forestiers nomades ont-ils trouvé à s’employer au détriment de la main-d’œuvre locale ? Quelles sont les motivations des migrants ? Dans un second chapitre, ce sont les phases de stabilité qui retiennent l’attention des auteurs. Les principales professions présentes sur les chantiers sont les bûcheurs, fendeurs, charbonniers et voituriers. Les uns et les autres sont examinés sous l’angle de l’intensité de la relation établie avec la forge, forte dans le cas des voituriers, moindre dans celui des bûcheurs et surtout des fendeurs. Ce peuple n’est pas seulement le « peuple extérieur » de la forge (p. 64). Certains, charbonniers et bûcherons, vivent dans des loges au cœur de la forêt, d’autres en lisière, et en particulier les voituriers. Ces chantiers accueillent de 10 à 50 travailleurs pendant une durée d’une dizaine d’années. Du fait de la sédentarisation progressive des travailleurs, ces chantiers disparurent autour de 1660 dans le Maine, dans le Berry à partir de 1700, et en Poitou, au milieu du xviiie siècle.
Le troisième chapitre, bref, examine l’âge au décès des hommes et des femmes, l’âge au mariage, le nombre et la rapidité des remariages, la fécondité moyenne, à partir d’effectifs qui demeurent nécessairement réduits, excepté pour l’âge au décès. Les calculs reposent sur quelques dizaines d’individus et 24 reconstitutions de descendances. Si la fécondité paraît plutôt élevée, le nombre de remariages semble lui plutôt faible.
Le IVe chapitre aborde la question du rôle de la parenté dans la formation des couples et dans les références identitaires. Des mariages dans la parenté affine indiquent une volonté permanente de réactiver des liens, en dépit de la mobilité, et aussi (peut-être même plus ?) une certaine difficulté à trouver un parti, soit du fait de l’âge et du veuvage, soit du fait de la mobilité. À cette parenté réelle s’ajoutent des « cousins géographiques », des cousins germains imaginaires. Il s’agirait d’une manière de valoriser les amitiés professionnelles (p. 88). Les auteurs retrouvent l’usage, déjà observé dans ces professions, de nombreux pseudonymes, créant une parenté à usage interne et traduisant des liens privilégiés dans ces communautés de forestiers. Ce peuple des forêts n’échappait pas à tout contrôle. Lieutenants et sénéchaux punissaient jusque dans les forêts. Est ainsi amorcé le thème suivant, celui d’une société parallèle vivant à l’écart du monde, dans les chantiers. Les inventaires mobiliers dégagent un « fort remugle de misère » (p. 100), tandis que les cotes fiscales se situent au plus bas niveau. Les apports dotaux, détaillés en annexe, sont proches de l’insignifiance. Les forestiers n’ont aucune propriété foncière et promènent toute leur richesse dans leur bourse et leurs objets de travail. Les voituriers seuls apportent avec leurs chevaux ou animaux de bât, quelques centaines de livres. Ces derniers jouissent d’une certaine considération, comme l’attestent les avant-titres de maître dont certains sont gratifiés dans les registres, ainsi que quelques inhumations dans les églises. Les fendeurs se distinguent aussi de la masse des illettrés, et signent plus souvent que les autres. La plupart des commis sont d’anciens fendeurs, ce qui indique ici une possibilité de promotion sociale interne.
Cette société est-elle ouverte ? Si l’on s’en tient à l’observation des parentés spirituelles, aucunement. Migrants et sédentaires ne se mêlent pas. La parenté intervient peu dans le choix des parrainages, car c’est une denrée rare. La solidarité professionnelle prend le relais et domine une impression de fermeture, de sociabilité close sur la forêt. Une poignée de forestiers vont chercher femme en ville, mais pratiquement aucune fille forestière n’épouse un sédentaire. L’endogamie est la norme, faiblissant toutefois chez certains ouvriers du bois. Cette société des forêts reste ouverte enfin par le canal de la consommation, de la rencontre à l’auberge ou chez le boulanger. Cette société ne serait pas, au final, plus fermée qu’une autre sur son identité professionnelle ou familiale. L’endogamie est simplement issue d’habitudes de fréquentation et d’un besoin affectif de rattraper un tissu familial décousu.
Un sixième et dernier chapitre aborde la question de la reproduction sociale. Les auteurs distinguent des lignées (16) qui maintiennent le métier de l’ancêtre dans leur descendance, voituriers et fendeurs pour l’essentiel, et des lignées moins stables (18) qui débouchent presque toutes sur des voituriers. Quelques bûcherons donneraient enfin deux générations plus tard des fendeurs. En somme, et à s’en tenir à cet échantillon, il n’y aurait que des lignées en ascension sociale, ou stabilisées au sommet du monde des forestiers ! Les auteurs n’en paraissent nullement surpris et redoublent d’exemples de réussites individuelles, évoquant l’existence d’un « cursus honorum » dont le sommet est tenu par le commis aux bois ou le marchand de bois, la plupart s’arrêtant toutefois à l’état de voiturier. Ce dynamisme constitue « un facteur d’explication à la pérennité du nomadisme » (p. 130). Pourquoi dans ces conditions assiste-t-on à la sédentarisation ou semi-sédentarisation des uns et des autres ? Charbonniers et voituriers sont stoppés dans leur mobilité, et les garçons commencent à épouser des filles du finage à la fin du xviiie siècle. Les échanges avec les métiers de la terre et de l’artisanat se multiplient après la Révolution, toujours dans une perspective de promotion sociale. Les mariages mixtes se généralisent. La sédentarisation est donc massive, et il paraît difficile de l’expliquer uniquement par la contrainte étatique et patronale, même si la stabilisation du personnel est favorable aux patrons. Les auteurs en concluent que le nomadisme et la vie en forêt ont été plus subis que véritablement choisis. La sédentarisation a été finalement bénéfique pour tous. D’abondantes annexes ferment l’ouvrage.
Ces trajectoires presque toutes ascendantes laissent rêveur, mais les difficultés de l’entreprise, et son caractère inédit, rendent l’ouvrage indispensable à la connaissance des mobilités dans les sociétés rurales d’Ancien Régime.
Jérôme-Luther VIRET

Christine LACANETTE-POMMEL, La famille dans les Pyrénées de la Coutume au Code Napoléon. Béarn 1789-1840, Estadens, Pyrégraph, Universatim, 2003, 229 p.

Cet ouvrage, issu d’une thèse d’histoire du droit, s’applique à observer la mise en place du Code civil dans les vallées béarnaises d’Aspe et d’Ossau où la coutume désignait un héritier unique pour succéder à la tête de la maison familiale, l’oustau. S’appuyant principalement sur les archives notariales et judiciaires, Ch. Lacanette-Pommel s’emploie à aller au-delà de la seule lecture juridique des actes et propose une analyse des évolutions d’un système de dévolution inégalitaire dans la lignée des travaux entrepris depuis une trentaine d’années sur le sud-ouest de la France (Baronnies des Pyrénées, Gévaudan…). Comment les familles ont-elles réagi face à la mise en place du Code civil, l’ont-elle refusé ou s’y sont-elles adaptées ? Quelles ont été les conséquences de ce nouveau cadre juridique sur le fonctionnement social de la maison béarnaise ? C’est à ces deux questions que le livre prétend répondre.
L’ouvrage comprend deux parties, chacune composée de deux chapitres ; la première s’attache à montrer la lutte entre le système coutumier et les nouvelles lois, la seconde intitulée « l’assimilation du Code civil » indique clairement la volonté de nuancer le mythe tenace de la forte résistance des Béarnais au changement. La Révolution (chapitre I) est une période particulièrement confuse – mais clairement exposée – dans la mesure où les lois successorales sont régulièrement modifiées et parfois contradictoires. Pourtant, très rapidement l’information circule en Béarn et certains cadets osent réclamer leur légitime tout d’abord, un véritable partage ensuite. De même certaines veuves ont l’audace de faire valoir leurs nouveaux droits aux dépens du système coutumier. La résistance des aînés à l’inverse est réelle, allant parfois jusqu’à la fraude, notamment pour contourner la rétroactivité de la loi du 21 nivôse an II. L’auteur analyse ensuite les survivances coutumières dans la pratique notariale une fois le Code mis en place (chapitre II). Le fait que la moitié des mariages fassent l’objet d’un contrat et que 90 % de ces contrats privilégient le régime dotal signale la fidélité à l’ancien système même si le code ne permet plus le tournadot (retour de dot dans la lignée d’origine). La suppression du principe de rétroactivité dans le Code permet ensuite de faire perdurer le système coutumier de dévolution bien au-delà de la Révolution lorsque des conventions, signées avant 1789, ont organisé la succession en désignant un héritier. Cela n’empêche pas les conflits familiaux face aux revendications de certains cadets, en particulier ceux qui ont quitté la maison familiale et qui sont plus prompts que les autres à demander le partage. La transition a donc été longue et a vu cohabiter des familles déj pleinement engagées dans le nouveau système et d’autres pour lesquelles le Code ne s’est appliqué que tardivement.
Ch. Lacanette-Pommel relève ensuite les pratiques qui ont permis aux familles de maintenir la maison sans la coutume (chapitre III) c’est-à-dire en utilisant les possibilités offertes par le Code. Les parents emploient notamment la quotité disponible que leur réserve le droit de succession lors du mariage de celui qu’ils ont désigné comme héritier ou dans leur testament (70 % favorisent l’aîné). Très justement, l’auteur emploie avec précaution le terme de « stratégies ». Elle le réserve aux familles dont plusieurs membres (les oncles par exemple) font des testaments en faveur de l’aîné. Ces stratégies sont réellement efficaces parce qu’elles respectent le Code et surtout parce qu’elles s’appuient sur une condition indispensable : une bonne cohésion familial