2004
Annales de démographie historique
Biodémographie : Comptes rendus
Comptes rendus
• Andrea ZANNINI, Daniele GAZZI,
Contadini, emigranti, « colonos ». Tra le Prealpi
venete e il Brasile meridionale : storia e demografia, 1780-1910,
Treviso, Edizioni Fondazione Benetton Studi Ricerche/Canova, 2003, 2 vol.
(XXVIII-272 p., VIII-328 p., 47 ill.).
• Claude MOTTE, Isabelle SÉGUY et
Christine THERE, avec la collaboration de Dominique TIXIER-BASSE,
Communes d’hier, communes d’aujourd’hui. Les communes
de la France métropolitaine, 1801-2001. Dictionnaire d’histoire
administrative, Paris, INED, Classiques de l’économie et de la
population, Études et enquêtes historiques, 2003, 407 p. +
cd-rom.
Jean-Nicolas CORVISIER, Christine
DIDIER, Martine VALDHER (dir.), Thérapies, médecine
et démographie antiques, Collection « Histoire », Arras, Artois
Presses Université, 2001, 303 p.
Cet ouvrage est issu de deux colloques, qui se sont tenus, l’un
dans le cadre de la SOPHAU à Arras les 20 au 20 mars 1998, l’autre sur
l’initiative du centre de recherches « Urbanisation, Sociétés Urbaines et
Démographie dans le monde Antique » les 27 au 27 novembre 1998 toujours à
Arras. L’un et l’autre abordaient deux thèmes voisins, ceux de la médecine et
de la démographie, deux domaines que l’on a peu l’habitude de traiter en
Histoire ancienne, dont la matière et les résultats d’analyse, surtout pour la
démographie antique, font l’objet de longs débats et d’exégèses
périlleuses.
Comme le rappellent en préambule les éditeurs des actes, la
synthèse des deux colloques n’allait pas de soi mais leur perspective était
suffisamment proche pour offrir un panorama cohérent, que renforcent des textes
de présentation et de transition très utiles.
L’ouvrage ainsi reconstitué se divise en quatre parties, qui
traitent respectivement de l’importance de l’environnement, des « faits
physiques et de leurs sources », de la santé du corps et de l’âme, enfin de
l’apport de la réflexion médicale à la démographie. De ce panel de 19
communications nous retenons quelques discussions particulièrement
intéressantes.
Des quatre communications de la première section, qui suggèrent
combien les Anciens avaient du mal à saisir toutes les incidences du milieu
physique sur la santé des populations, celle d’Henri Nicolaï et Pierre Salmon
(« Eau et santé dans le monde méditerranéen. Permanence de la question depuis
l’antiquité gréco-romaine ») souligne avec une particulière perspicacité
comment les médecins de l’époque hippocratique ignorèrent les véritables
vecteurs de la transmission de la malaria, fustigeant la qualité des eaux
stagnantes au lieu d’incriminer les moustiques. Les auteurs, grâce à un tableau
rapide et instructif de l’histoire de cette maladie, reviennent sur l’idée
traditionnelle et fausse de la responsabilité de celle-ci dans le déclenchement
d’un processus de désertification et de ruine économique et proposent de
renverser l’ordre des faits. L’intervention de E. Lo Cascio (« Condizioni
igienico-sanitarie e popolazione di Roma »), dans une perspective avant tout
bibliographique, revient sur une autre idée convenue, qui verrait dans les
métropoles du monde romain, et singulièrement dans le cas de Rome, la
représentation aboutie d’une ville-mouroir, dont la population n’aurait été en
mesure de se régénérer que grâce à une immigration continue.
Dans la troisième section, on lira avec une attention
particulière la communication de Jean-Nicolas Corvisier, qui tente de déceler,
dans les Préceptes de santé de
Plutarque, les différentes influences philosophiques ou scientifiques à l’œuvre
dans le traité. Cela nous vaut d’intéressants aperçus sur la part respective du
platonisme et de l’aristotélisme dans la pensée médicale antique, la dette de
Plutarque envers la réflexion platonicienne apparaissant, à cet égard, beaucoup
plus importante que celle contractée auprès d’Aristote. L’intérêt du biographe
pour l’équilibre entre corps et âme l’aurait conduit à privilégier la voie
ouverte par Platon plutôt que celle de l’aristotélisme, qui est essentiellement
axée sur une approche utilitaire et « civique » de la médecine. Concernant les
écrits proprement médicaux des époques hellénistique et impériale eux aussi
rapidement exposés, l’héritage apparaît très nuancé dans les
Préceptes, ce qui ne veut pas dire que
Plutarque ait négligé toute approche pratique, comme en témoigne sa typologie
des aliments. La conclusion générale de l’article conduit néanmoins à voir dans
Plutarque un médecin des âmes privilégiant une approche moraliste. La
condamnation par Plutarque du régime des athlètes (trop excessif en viande)
fournit une heureuse transition avec la communication de Pierre Villard (« Le
régime des athlètes : vivre avec une santé excessive »).
La dernière section tente, dans un esprit de synthèse, de
concilier réflexions sur la médecine et considérations sur la démographie
antique. On rappelle raisonnablement qu’une démographie quantitative, comme s’y
appliquent les historiens des époques moderne et contemporaine, est
infaisable en Histoire ancienne, à
l’inverse d’une démographie « sociale », qui tirerait de l’analyse de certains
phénomènes sociaux (âge légal et âge d’usage pour le mariage, législation…) des
considérations propres à envisager modestement une réflexion sur les mouvements
de population. D’où plusieurs contributions sur les stérilités féminine et
masculine et les soins qu’on leur apportait, sur le mythe de la césarienne.
L’historien s’intéressera particulièrement à l’analyse par W. Suder de la
législation augustéenne sur le mariage, dont l’auteur souligne les intentions
proprement démographiques.
Henri FERNOUX
Marie VIALLON-SCHONEVELD (dir.),
Médecins et médecine au
xvie siècle. Actes du IXe colloque du Puy-en-Velay,
Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2002.
Ce volume, les actes d’un colloque consacré aux médecins et à
la médecine au xvie siècle, se veut une mise au point de
nos connaissances sur l’histoire de la médecine à la Renaissance. Les quatorze
communications ici rassemblées décrivent et analysent différents aspects de la
médecine en France, mais aussi en Italie et en Angleterre : les fondements
savants et culturels de la science médicale, la place de la femme dans la
pensée médicale, les représentations de la médecine dans la littérature, les
parcours professionnels des médecins, et les pouvoirs publics face aux
épidémies.
Que ressort-il de cet état des lieux de l’histoire de la
médecine au xvie siècle ? Comme le souligne
Gabriel-André Pérouse dans une excellente présentation préliminaire de la «
situation de la médecine au xvie siècle », l’heure est à
l’historicisation de notre conception de la professionnalisation, du savoir,
des pratiques, des représentations, et des hommes et des femmes qui
constituèrent la médecine au xvie siècle. Nous sommes loin des
interprétations positivistes d’une historiographie antérieure, qui narrait
l’ascension inéluctable d’une médecine scientifique et moderne. Reflétant les
orientations les plus prometteuses de l’histoire de la médecine et des sciences
des dernières décennies, ces travaux s’interrogent sur la nature même de la
médecine au xvie siècle, et donnent lieu à un important
travail de contextualisation de la théorie et de la pratique médicales. L’image
qui se révèle à travers ces articles est celle d’une médecine qui, de toute
évidence, a très peu à voir avec celle imaginée et pratiquée de nos
jours.
Les contributions sont organisées autour de quatre rubriques.
Les études regroupées sous la première rubrique, « médecine et philosophie »,
analysent différents aspects du contenu de la pensée médicale, comme la
contribution de Jean-Luc Martinet qui démontre comment les discours médicaux et
théologiques se conjuguent à la Renaissance pour célébrer la dignité humaine.
La deuxième rubrique, « médecine et littérature », rassemble des études
consacrées aux représentations du monde médical dans des textes littéraires :
Simone Dorangeon, par exemple, décortique un poème écrit par un enseignant de
Cambridge au début du xviie siècle, qui parcourt l’anatomie
humaine de manière allégorique tout en restant fidèle aux modèles galéniques,
exemple intéressant d’un genre spécifique à la Renaissance, la poésie médicale.
Les articles de la troisième section, « portraits de médecins », reconstituent
les parcours professionnels ou intellectuels de médecins individuels, comme
celui de Girolamo Fabrici d’Acquapendente, enseignant en médecine à
l’Université de Padoue, que nous présente Carlo Campana. Les travaux de la
quatrième partie, « médecine et société », portent sur la place de la médecine
dans la société en général.
Bien que ce volume n’échappe pas aux inconvénients associés à
la publication des actes en général – contributions de valeur inégale, absence
d’index –, et bien qu’il semble malheureusement trop focalisé sur la seule
historiographie française – on s’étonne par exemple que l’article de Françoise
Argod-Dutard sur la physiologie du langage ne fait aucune mention du travail
considérable de Jeffrey Wollock sur ce sujet dans The Noblest Animate Motion : Speech, Physiology and
Medicine in Pre-Cartesian Linguistic Thought (Amsterdam, John
Benjamins Publishing Co., 1997) –, il fournit une feuille de route utile pour
l’avenir des recherches dans l’histoire de la médecine. Ces travaux démontrent
bien que la médecine ne peut être appréhendée qu’au carrefour de l’histoire
religieuse, sociale, du gender, de la
philosophie, de la littérature, des institutions, des sciences, et de la vie
politique.
Paul COHEN
Leslie CHOQUETTE,
De Français à paysans. Modernité et tradition dans le
peuplement du Canada français, Québec-Paris, Septentrion, Presses de
l’Université Paris-Sorbonne, 2001, 323 p.
Cet ouvrage est la traduction du livre publié en 1999 par
Leslie Choquette à partir de sa thèse, soutenue à l’université de Harvard en
1988. Plus que le titre, rappel du livre de Eugen Weber (From Peasants to Frenchmen), un sujet qui n’est
en fait abordé qu’en conclusion, c’est le sous-titre qui rend le mieux compte
de l’apport important de ce livre.
L’auteur s’intéresse aux origines des émigrants ayant quitté la
France aux xviie et xviiie siècles vers le Canada. Aux récits
classiques d’un peuplement par des paysans français traditionalistes et dévots,
idées reçues véhiculées tant par les historiens anglais que par certains
historiens de la Nouvelle-France, comme les abbés Ferland et Faillon, elle
oppose des descriptions d’émigrants originaires des régions alors les plus
dynamiques, celles de l’ouest de la France, ouvertes sur le marché et sur une
économie atlantique en expansion. Elle ne constate pas de lien direct entre
émigration et crises économiques, faisant justice de la représentation
d’émigrants chassés par la misère. Ce n’est pas le cas de ces émigrants. Cette
émigration est une émigration de pénurie mais non de misère, de l’ambition plus
que du désespoir.
Elle appuie ces conclusions sur l’analyse statistique et
nominative d’un échantillon de 13 400 émigrants à Québec, pluriannuels ou
permanents (le nombre total d’émigrants est estimé à 67 000). Ces données sont
tirées des sources canadiennes qui ont déjà été très utilisées par les
historiens et les généalogistes (documents ecclésiastiques – dont les «
témoignages de liberté au mariage » recueillis pour s’assurer que les soldats
démobilisés n’allaient pas être bigames –, recensements, contrats de mariages
et documents relatifs aux affaires pénales) et des sources françaises (contrats
d’engagement, listes de passagers, documents militaires et la correspondance
officielle entre les autorités canadiennes et françaises). L’originalité de la
base de données est d’inclure outre ceux qui ont fait souche – les « fondateurs
» –, ceux qui sont restés de façon temporaire. Elle élargit ainsi le corpus
pour une meilleure appréhension des bassins de recrutement de
l’émigration.
Elle conclut à un mélange de modernité (traitée dans la
première partie) et de tradition (étudiée dans la deuxième partie). Les
migrants sont le plus souvent originaires de l’ouest de la France, des régions
où le capitalisme se développe. Mais ceux qui partent n’en sont pas les
victimes. Ils sont plutôt à la recherche de meilleures conditions de vie. Et
ils ont souvent fait une première migration vers une ville, surtout Paris.
Cette émigration suit la côte, les routes et les rivières. Elle s’appuie sur
les réseaux de mobilité : le recrutement militaire, le tour de France des
artisans, les campagnes de pêche. Le voyage vers la colonie est la continuation
ou le détournement des mobilités. Cependant les zones montagneuses, bien
connues pour les migrations saisonnières vers les plaines, voire vers
l’étranger (par exemple les départs d’Auvergnats vers l’Espagne) sont peu
représentées. Ces systèmes de migration déjà en place résistent. Leslie
Choquette constate aussi l’importance des individus. Des notables, ayant
eux-mêmes déjà voyagé au Canada, réussissent à entraîner des hommes de leur
région, comme Robert Giffard dans le Perche ou le père Énemond Massé en
Anjou.
Les témoignages de liberté au mariage permettent de suivre les
itinéraires personnels des déclarants. L’auteur y détecte le fonctionnement des
réseaux personnels. On part avec un ami. Elle montre qu’il existe des formes de
migration différentes pour les hommes et pour les femmes, celles-ci étant plus
souvent originaires de Paris et de l’Île-de-France. On pense bien sûr aux «
Filles du Roi », ces jeunes filles à marier que le roi dotait. Plus
généralement, le recrutement à destination du Canada montre l’importance de
l’action de l’État, à côté des marchands et des seigneurs, faute d’un mouvement
migratoire réellement autonome.
La base de données fait apparaître une sous-représentation des
agriculteurs et une sur-représentation des artisans. Une piste importante est
esquissée à propos des registres notariés du Perche (p. 184). « Tous ces
émigrants sont des propriétaires fonciers », issus de familles possédant des
biens. Une étude plus fine des origines familiales aurait sans doute montré que
ces artisans sont probablement à une ou deux générations des enfants
d’agriculteurs, des cadets qui ont dû quitter l’exploitation familiale pour
permettre à un de leurs frères de la reprendre. Ils ne sont donc pas si loin du
monde rural, voire paysan, qui domine encore la société française.
Cette étude offre des éléments de comparaison avec les études
récentes menées sur les migrations en France et sur les migrations ultérieures
vers le continent américain. Elle éclaire certains aspects de la société
française. L’ouvrage est riche d’informations, avec de nombreux tableaux, et
des exemples. On regrettera cependant l’absence de cartes et de graphiques qui
rendent la lecture plus légère, ainsi que d’un index et d’une
bibliographie.
Annick FOUCRIER
Yves LANDRY (sous la direction de),
Le peuplement du Canada aux
xviie et xviiie siècles, Actes des
premières journées d’étude du programme de recherche sur l’émigration des
français en Nouvelle-France, Centre de Recherche d’Histoire Quantitative, Caen,
Université de Caen Basse-Normandie/CNRS, 2004, 166 p.
Issu d’un colloque organisé à Paris et Alençon en juin 2001 par
le PREFEN (programme de recherche sur l’émigration des Français en
Nouvelle-France), ce petit volume, présenté par Yves Landry, rassemble neuf
études, très utiles, sur les sources, la méthodologie, et les résultats déjà
acquis concernant la question de l’émigration française au Canada et en
Acadie.
La présentation que fait Leslie Choquette de l’émigration vers
la Nouvelle-France n’intéressera que ceux qui n’auront pas déjà lu son livre,
De Français à paysans. Modernité et tradition
dans le peuplement du Canada français (1608-1760) (Sillery et Paris,
Septentrion et Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2001) et qui trouveront
ici, résumée à l’extrême, une de ses principales analyses. Il s’agit de montrer
que la migration n’est pas fille de la misère, mais plutôt d’une forme de
dynamisme, tant sur le plan individuel que collectif. L’auteur oppose par
exemple un Anjou du Nord-Ouest pauvre, donnant peu de migrants, à un Aunis bien
intégré à l’économie de marché, surtout dans la banlieue de La Rochelle, à
l’origine de nombreux embarquements. Elle montre que l’émigration vers le
Canada est une extension de déplacements préalables, de migrations
interurbaines antérieures. Elle signale une géographie migratoire féminine
spécifique et termine sur les travaux relatifs aux migrations vers la
Louisiane.
Mario Boleda offre ensuite une mise à jour des chiffres de
l’immigration française au Canada entre 1608 et 1760. Ayant rassemblé toutes
les estimations passées et récentes, et à la lumière de ses propres recherches,
il avance un chiffre de 31 900 immigrants, compte non tenu de la mortalité
maritime et celui de 9 300 pour les immigrants fondateurs. En effet, selon lui,
seulement 29 % des arrivants sont restés en Amérique du Nord.
Gervais Carpin, dans le prolongement de son principal ouvrage,
Le réseau du Canada. Étude du mode migratoire de
la France vers la Nouvelle-France (1628-1662) (Sillery et Paris,
Septentrion et Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2001), s’intéresse aux
émigrants percherons, qui offrent la double particularité d’avoir migré en
famille, suite à un recrutement local, et d’être de vrais émigrants, plutôt que
des engagés-migrants temporaires. Le recrutement percheron varie toutefois. Le
pôle de Mortagne est celui d’un établissement définitif de migrants aisés
partant en famille. Le recrutement à Tourouvre tient aux besoins de
main-d’œuvre des colons, et aux facilités de transport dont bénéficient les
frères Juchereau. L’identité des recruteurs a une grande importance dans cette
région de recrutement in situ.
L’auteur invite à une exploration des motivations personnelles des
migrants.
Évelyne Heyer donne ensuite un très bel exemple de réussite des
recherches en histoire génétique. On le sait, à l’aide de la banque de données
BALSAC créée par l’équipe de Gérard Bouchard, toute la population de la région
du Saguenay/ Lac-Saint-Jean a été reconstituée depuis la fondation de la
Nouvelle-France. Une première étude d’Évelyne Heyer et Marc Tremblay avait
montré que peu de fondateurs avaient contribué fortement au pool génétique
actuel. Celle-ci a ensuite cherché à savoir si les gènes responsables de
certaines maladies héréditaires pouvaient être attribués à un fondateur unique.
S’il n’a pas été possible d’isoler un fondateur unique responsable, on découvre
que dans une population fondée par un nombre réduit d’immigrants, certains
gènes ont une fréquence plus élevée que dans la population mère d’origine. Au
fil des générations, la fréquence de ces gènes augmente encore. Elle met ainsi
en valeur un « effet fondateur ». Chemin faisant, certains comportement
sociaux, déjà décelés par les historiens, peuvent se trouver
confirmés.
La reconstitution des familles constituant aujourd’hui un
préalable à toute étude globale, ou même locale, des populations, de nombreux
outils informatiques et méthodes ont été mis au point. André Zysberg dans une
première contribution, puis Gilles Duprès et Claire Lambert, dans une seconde,
en font l’historique et décrivent le paysage actuel. Plusieurs méthodes de
standardisation des données patronymiques, puis de couplage s’affrontent. La
tendance est à l’abandon des techniques informatiques probabilistes entièrement
automatiques pour des formes de jumelage semi-automatiques. Plusieurs obstacles
à la reconstitution globale demeurent, tel que la couverture géographique
différentielle des sources. Il paraît évident que la qualité du résultat repose
sur celle des sources elles-mêmes. Gilles Duprès et Claire Lambert montrent
bien l’intérêt des actes notariés pour compléter les registres paroissiaux
avant 1670. Le problème de l’homonymie, pourtant très fréquente, n’est pas
abordé ici, et l’on se demande s’il a retenu l’attention des historiens engagés
dans ces reconstitutions globales. Il y a là, pour la première modernité, une
source d’erreurs considérable et une vraie limite à l’utilisation de nombreux
actes. Les difficultés de l’entreprise apparaissent encore plus dès lors que
l’on fait intervenir des bénévoles, généalogistes par exemple, aux compétences
inégales, et mus d’abord par un projet personnel. C’est ce qui ressort de
l’article de Jean-Pierre Pélissier sur la collaboration d’un grand nombre de
généalogistes à l’enquête TRA conduite dans les années 1980 par Jacques
Dupâquier.
L’ouvrage se termine par la présentation, déjà faite ailleurs,
de l’expérience d’un inventaire analytique informatisé (PIANA) aux Archives
départementales de La Rochelle, des fonds des minutes notariales. Pauline
Arseneault et Céline Ostrowski montrent l’intérêt de ce nouvel outil, sans
équivalent dans d’autres lieux.
Si l’ensemble n’apporte guère d’éléments neufs sur la question
du peuplement du Canada par les migrants français, il fait utilement et
brièvement le point sur la question.
Jérôme-Luther VIRET
Françoise LE JEUNE (éd.),
Legacy and Contribution to Canada of European Female
Emigrants, Berne, Peter Lang, 2003, 239 p.
Pour des raisons bien connues, pointées depuis longtemps par
les historiens de la famille et du genre, les femmes sont restées longtemps
invisibles. Une articulation du genre et des migrations commence à peine à
s’ébaucher, brisant l’image du « migrant universel », en sociologie (Jules
Falquet, Annette Goldberg-Salinas et Claude Zaidman,
Femmes en migrations. Aperçus de
recherche, Cahiers du Cedref, n° 8/9, 2000) et maintenant en
histoire. Les migrantes vers le Canada n’étaient pas mentionnées dans les
listes de passagers, mais il est possible de les retrouver à l’arrivée, ou bien
même avant leur embarquement, par exemple dans les archives des notaires.
Pauline Arseneault présente le programme d’informatisation pièce à pièce des
archives notariales de La Rochelle. Ces contrats permettent aussi de détecter
des retours. Les domestiques irlandaises étudiées par Lorna Mc Lean et Marilyn
Barber n’ont laissé aucun récit ou journal de leur vie au Canada. Les
informations relatives au lieu d’origine, à la date d’arrivée et à la présence
éventuelle de parents déjà établis au Canada manquent pour saisir le phénomène
migratoire proprement dit, mais on les retrouve dans des registres
d’incarcération de l’Ontario. Parmi les 1 481 femmes formant l’échantillon,
entre 1841 et 1881, 239 furent des servantes, et parmi elles, 29 % étaient
irlandaises. Les motifs d’incarcération les plus fréquents étaient
l’alcoolisme, le vagabondage, le vol et la folie. L’alcoolisme est plus
particulièrement examiné ici, qui constitue le délit le plus répandu chez ces
servantes. Pour beaucoup, la prison n’était qu’une étape vers l’asile, dont les
registres constituent l’autre source étudiée ici. Ces sources permettent de
faire un tableau des difficultés rencontrées par ces femmes, souvent
célibataires et souffrant d’isolement. À l’aide d’annuaires, Sylvie Arend
s’intéresse aux femmes ayant exercé une profession libérale ou un métier
indépendant dans l’Ontario de la fin des années 1880. Sortant ainsi de
l’habituelle triade, religieuses, enseignantes, épouses, l’auteur cherche
d’abord à savoir si ces femmes restaient cantonnées dans des activités de type
domestique. La plupart des établissements féminins, surtout dans la couture ou
la confection d’articles de mode, n’employaient qu’une seule personne, mais
d’autres affaires pouvaient être plus importantes. En outre, certaines femmes,
propriétaires de leur commerce, ou receveuses des postes, occupaient des
fonctions « masculines ». Le mariage facilitait dans une certaine mesure
l’exercice de ces métiers, tandis que le célibat restreignait plutôt l’éventail
des métiers accessibles à une femme. Certains métiers sont exclusivement ou
presque exclusivement pratiqués par des femmes mariées, comme dans la
confiserie, la boulangerie, l’épicerie, l’hôtellerie et d’autres commerces.
Elle observe également l’impact de l’urbanisation et l’extension des métiers
exercés au féminin dans les villes de plus 5 000 habitants.
Yves Landry reprenant le dossier des Filles du roi, résume les
données et analyses démographiques, sociales et culturelles du livre qu’il leur
a consacré (Les filles du roi au
xviiie siècle, Leméac, 1992). Il
s’attache ensuite aux antécédents, aux causes de l’émigration. Suivant Leslie
Choquette, il observe que les migrations impliquaient davantage les villes et
les bourgs que les campagnes, et les campagnes ouvertes davantage que les
campagnes fermées. L’émigration vers le Canada est une extension de
déplacements préalables dans le pays de départ. Les colons venus en
Nouvelle-France avaient des antécédents migratoires. Il insiste aussi sur
l’importance des solidarités familiales, l’émigration étant souvent organisée
avec le support de la famille. Observant que cette émigration n’était
manifestement pas liée à une exclusion de l’héritage (mais est-ce surprenant
dans des régions qui donnaient des droits égaux à tous les enfants sur la terre
?), il repousse en définitive l’idée que ces migrants fuyaient la misère et
épouse plutôt l’idée d’une recherche du mieux-vivre.
Les femmes écrivains comme Catherine Parr Traill ont contribué
à forger l’image archétypique de la pionnière. Elizabeth Hopkins montre comment
son œuvre, et en particulier The Female
Emigrant’s Guide, écrit à des fins pratiques pour faciliter la vie
des immigrantes, a répandu une image de la pionnière digne, courageuse,
indépendante, et obtint l’appui dans les années 1850-60 du gouvernement
britannique et du ministère canadien de l’agriculture. C’est une image très
différente que laisse l’abondante correspondance privée de Madame Bégon.
Raymonde Litalien souligne la valeur documentaire du millier de lettres qu’elle
adressa à son gendre de 1749 à 1753, où paraissent les habitudes sociales, la
vie intime, du milieu des officiers de marine et notables de la colonie. Les
loisirs, voyages et fêtes occupent la première place avec les problèmes de
santé. La correspondance fut parfois mise à contribution pour encourager les
migrations. Terry Mc Donald donne en exemple des lettres envoyées par des
migrants venus de Corsley, Wiltshire, partis au Canada en 1830, publiées en
recueils, puis commentées dans la presse anglaise. Rédigées en totalité ou en
partie par des femmes, ces lettres laissent entendre une voix féminine. Des
migrantes pouvaient espérer exercer là-bas des métiers qualifiés, et n’être pas
uniquement femmes au foyer ou domestiques. Plus tardivement, le même phénomène
est observé par Annie Blondel Loisel, qui s’attache aux destins de domestiques
suédoises établies à Winnipeg à la fin du xixe siècle. Beaucoup de ces jeunes femmes
réussirent leur intégration économique et, par leurs lettres enthousiastes,
attirèrent d’autres migrantes célibataires. La proportion de femmes
célibataires dans les migrantes augmenta ainsi entre les années 1850 et
1870.
En Colombie britannique, entre 1849 et 1863, les théories de
Wakefield, influen-cèrent fortement la jeune société coloniale en formation. La
grande idée de ce théoricien de la colonisation était d’équilibrer la
participation des sexes de manière à favoriser la conservation des valeurs de
la mère patrie. Les femmes défendraient mieux l’identité britannique, pour peu
que l’on prenne soin de les recruter dans les catégories sociales
intermédiaires, et non pas uniquement dans les classes populaires. La Compagnie
de la baie d’Hudson fit en sorte d’attirer ces femmes et des colons, point trop
démunis, appelés à devenir régisseurs, et à préserver la moralité sur le modèle
britannique, c’est à dire celui d’une société de classe. Les femmes des classes
inférieures devaient imiter les comportements de la nouvelle classe moyenne,
promue classe supérieure dans la colonie. Françoise Le Jeune montre comment ce
projet se matérialisa, et alimenta, outre une forte ségrégation sociale, un
puissant racisme tourné contre les indiennes et les métisses. Un autre aspect
de cette politique, promu par les sectes protestantes puis par l’Église
anglicane, fut l’encouragement donné aux femmes pour qu’elles se tournent vers
des activités charitables. Elles accomplirent un travail d’auxiliaires de
l’Église comparable par bien des aspects, par exemple en matière éducative, à
ce qui était attendu des religieuses catholiques. Les femmes des pasteurs
furent particulièrement mises à contribution. C’est la trajectoire de deux
congrégations féminines enseignantes qu’Elizabeth Smyth retrace ensuite. Elle
explique l’histoire divergente des sœurs de Saint-Joseph et des religieuses du
Sacré-Cœur de Jésus, en Ontario, la réussite des premières et la disparition
des secondes en 1913, à Mt Hope, par l’inégale aptitude à répondre aux
exigences de l’État.
Des écrivains ont prolongé cet héritage européen au
xxe siècle. Georges Letissier prend
l’exemple de l’écrivain Jane Urquhart, qui met en scène ses ancêtres
britanniques. Le volume s’achève sur une étude consacrée par Hélène Destrempes
et Jean Morency à l’influence exercée par des migrantes françaises, telle Marie
Le Franc, sur certains grands auteurs franco-canadiens entre 1920 et 1950.
Cette influence est particulièrement nette dans le cas d’Anne Hébert et de
Gabrielle Roy.
Parallèlement à la multiplication des travaux d’historiens
attentifs à la mobilité des femmes à toutes les échelles, ces articles dédiés à
l’étude des migrations vers le Canada, aideront à l’élaboration d’une histoire
sexuée des migrations, ainsi qu’à une meilleure compréhension des migrations
masculines.
Jérôme-Luther VIRET
Philippe LARDIN,
Entre tradition et modernité. Les premières années du
Havre (1517-1541), Rouen, Publications de l’Université de Rouen,
2003, 190 p.
Autant le dire d’emblée, ceux qui chercheront dans ce livre des
informations précises sur le premier peuplement du Havre ne manqueront pas
d’être déçus. Non seulement les documents qui permettraient une telle étude
sont encore à inventer mais en plus il n’était pas dans les objectifs de
l’auteur de ce livre de mener une enquête démographique puisque Philippe Lardin
passe d’abord pour un spécialiste des chantiers normands au tournant du Moyen
Âge et de la Renaissance (cf. sa thèse publiée Les Chantiers du bâtiment en Normandie orientale (xive-xvie siècles) : les matériaux et les
hommes, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion,
1998). En dépit d’un titre qui pouvait laisser entrevoir un large contenu, ce
livre est donc avant tout le fruit d’une recherche sur « un chantier d’une
ampleur et d’une nature inhabituelles » : la construction du port du Havre
ordonnée par François 1er en
1517. Mais qui mieux que Philippe Lardin pouvait, en se replongeant dans des
pièces comptables dont la plupart étaient connues depuis le
xixe siècle, renouveler l’étude du
lancement de l’opération et décrire avec autant de précisions, et maintes
explications à l’appui, les travaux de terrassement et de maçonnerie qui
devaient donner naissance à une nouvelle infrastructure portuaire ?
Passons rapidement sur la question de savoir si François
Ier a voulu doter d’un nouveau
port la ville d’Harfleur dont les anciennes installations s’envasent
irrémédiablement ou s’il a souhaité fonder une nouvelle ville portuaire : les
lettres patentes de février 1517 n’ordonnent que la construction d’un port
fortifié mais le canal de liaison prévu à l’origine entre le nouveau havre et
la vieille ville ne sera pas réalisé avant le règne de Louis XIV et, dès le
mois d’octobre 1517, François Ier, poussé par son maître d’œuvre le
vice-amiral de France Guyon le Roy, associe au projet portuaire un projet de
fondation urbaine. Ce décalage de quelques mois explique aussi pourquoi
Philippe Lardin n’aborde la question urbaine qu’à la fin de son ouvrage. Il
faut reconnaître également que la construction des maisons de ville, encouragée
par les privilèges royaux mais dépendante de l’initiative privée, n’a pas
laissé autant de traces dans les archives que le chantier du port dont le
financement a reposé entièrement sur les rouages administratifs traditionnels
de la monarchie.
Qu’il s’agisse des travaux du port ou du premier essor de la
ville, Philippe Lardin montre que, par bien des aspects, la création du Havre
fut une fondation de type médiéval. Certes, les difficultés d’Harfleur avaient
entraîné une réflexion précoce et une observation précise des rives de
l’estuaire, mais la construction du port fut menée de façon empirique sans
étude des sols, sans dessins d’architecte et sans plan de financement. Outre le
fait qu’elle intéresse le démographe, le recrutement de la main-d’œuvre
témoigne d’une adaptation presque permanente aux circonstances. Dès la fin du
mois de février 1517, Guyon le Roy obtint du roi la possibilité de soumettre à
la traditionnelle corvée les populations des élections de Montivilliers et de
Caudebec. Mais au cours de la première campagne de travaux, Philippe Lardin
estime à 80 seulement le nombre de corvéables présents chaque jour au titre du
travail obligatoire. Face à la mauvaise volonté des populations assujetties,
Guyon le Roy chercha d’abord à faire payer les réfractaires avant de se
résigner à recourir exclusivement au travail salarié.
La main-d’œuvre utilisée paraît relativement stable. Les
pionniers (c’est le nom donné aux ouvriers spécialisés dans les travaux de
terrassement) et manœuvres sont venus des environs les plus proches et d’abord
de la vicomté de Montivilliers. Les fréquentes homonymies rencontrées dans les
listes nominatives montrent que les ouvriers se rendaient souvent en famille
sur le chantier : un père avec ses fils ou plusieurs frères ensemble. Philippe
Lardin pense qu’au début des travaux, certains chefs de famille, contraints de
travailler au titre des corvées, restaient ensuite plusieurs jours comme
salariés et amenaient parfois avec eux plusieurs de leurs enfants, eux aussi
salariés, afin de rendre moins insupportable le travail obligatoire et gratuit.
Ils étaient tous encadrés par des maîtres pionniers originaires des mêmes
contrées environnantes ou de Bretagne (les Bretons semblent avoir été recrutés
comme spécialistes des travaux de pionnage). Le chantier du port contribua donc
à apporter du numéraire au pays de Caux et les habitants des paroisses voisines
du Havre en tirèrent incontestablement profit.
Pour attirer la population dans la ville nouvelle, on reprit
des méthodes qui avaient fait leurs preuves au cours de la guerre de Cent Ans,
lorsqu’il s’agissait d’encourager le commerce ou de faire revenir les habitants
qui avaient fui. Comme les Dieppois qui en bénéficiaient déjà, les Havrais se
voyaient accorder le privilège de franc-salé pour leur consommation personnelle
et pour les pêches maritimes. Pour favoriser la construction et le peuplement
de la ville, les exemptions d’aides et de taille furent limitées à ceux qui
s’engageaient à bâtir une maison et à résider sur place. En dépit des
privilèges octroyés, la ville nouvelle se construisait et se peuplait très
lentement en raison des contraintes présentées par un site marécageux et des
incertitudes juridiques qui ont pesé sur l’avenir d’une cité bâtie par le roi
mais sur un terrain dépendant de la seigneurie de Graville. Pour peu qu’on les
connaisse, les premiers habitants sont originaires des paroisses voisines comme
celle d’Ingouville ou des villes les plus proches comme Harfleur.
L’essor de la ville nouvelle s’accélérait au début des années
1530 grâce à la suppression de la prévôté de l’Eure et Harfleur, ancienne
juridiction qui entravait le commerce havrais, et à la volonté manifestée par
le roi de soustraire la ville à l’emprise seigneuriale. On peut regretter que
le beau livre de Philippe Lardin s’arrête en 1541, juste au moment où la ville
nouvelle s’apprête à bénéficier d’un nouvel élan et où les germes de la
modernité havraise éclatent au grand jour quand le roi prend la ville dans sa
main et confie à l’architecte italien Bellarmato l’achèvement de l’enceinte
bastionnée et la réalisation d’un véritable plan d’urbanisme.
Jean-Baptiste GASTINNE
Philippe GUIGNET (éd.),
Le peuple des villes dans l’Europe du Nord-Ouest (fin
du Moyen Âge – 1945), Université Charles de Gaulle-Lille III, Centre
de Recherche sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest, 2 volumes, 2003, 464 p.
et 500 p.
Les historiens démographes qui se passionnent aujourd’hui pour
l’histoire sociale urbaine (pour preuve, les Annales de Démographie Historique ont consacré
leurs deux numéros de 1999 à cette question) trouveront matière à réflexions et
à questions dans les deux volumes édités par Philippe Guignet. Sous la houlette
de ce dernier, les enseignants chercheurs du Centre de Recherche sur l’Histoire
de l’Europe du Nord-Ouest ont réussi à organiser à Lille deux colloques
successifs (novembre 2000 et novembre 2001) sur le thème du peuple des villes
dans l’Europe du Nord-Ouest. L’entreprise était lourde et hardie et, à lire les
deux imposants volumes d’actes, elle est parfaitement réussie.
Ce projet ambitieux embrasse le très long terme (de la fin du
Moyen Âge à la fin de la Seconde Guerre mondiale) et couvre un vaste espace
incluant la France, les Pays-Bas, la Belgique, l’Angleterre et les marges
germaniques. Dans ces actes, les réflexions sur le peuple urbain s’organisent
autour de la composition sociale du peuple, son organisation hiérarchisée, ses
modes de vie (tome I), les luttes et les solidarités mais aussi les images du
peuple (tome II). En tout, 53 contributions apportent un éclairage sur le
peuple urbain, acteur et spectateur. Toutes les facettes du sujet sont
examinées, approfondies et débattues.
Ces deux ouvrages confrontent des approches épistémologiques
diverses. Faut-il conserver une approche macro-structurelle ou, à l’image de
François-Joseph Ruggiu, mettre en œuvre une étude longitudinale des familles et
des individus ? La question paraît aujourd’hui tranchée en faveur de la seconde
hypothèse. La définition même du terme de « peuple » pose question. S’agit-il
des seules classes salariées comme le pense Daniel Roche ou s’agit-il d’opposer
les milieux urbains aux élites ? Les participants optent pour une définition
large, en partie négative : le peuple n’a ni avoir, ni pouvoir, ni savoir ; il
travaille manuellement, vit misérablement et dispose d’une faible instruction.
Ainsi défini, le peuple urbain se structure en ensembles hiérarchisés aux
marges floues. Dans son étude des milieux populaires tourangeaux sous Louis
XIV, Claude Petitfrère préfère définir des marges et renoncer à des limites
rigides. Étudiant les points de contact entre peuple et classes moyennes au
début du xxe siècle, Jean Ruhlmann propose de
retenir le pluriel : « les peuples ». Marie Louise Pelus-Kaplan est tentée par
l’appellation de « bourgeoisie seconde » pour désigner les maîtres-artisans de
Lübeck des xvie et xviie siècles. Effectivement, ce groupe
dispose juridiquement du droit de bourgeoisie mais seulement quelques éléments
s’assimilent aux marchands alors que la majorité accepte la domination
politique de ces marchands. Élyne Olivier-Valengin observe un agrandissement de
Lille au xviie siècle ayant pour corollaire
l’enrichissement d’entrepreneurs et leur ascension sociale. Dans le Bordeaux du
xviiie siècle, l’élite des tonneliers mène un
train de vie comparable à celui des robins (Josette Pontet). Les recherches de
Christine Lamarre sur les Lanturelus (chanteurs et chansons de carnaval) de
Dijon et de Jean Boissière sur le dénombrement orléanais de 1695 confirment
toute la difficulté de saisir le peuple, une réalité sociale diverse et
changeante.
La source fiscale présente un double intérêt : donner une idée
de l’aisance matérielle des individus ; situer le degré d’estime sociale
accordée à la profession (voir aussi l’étude de Jean-François Dubost concernant
la place tenue par le peuple de cour dans la Maison de Marie de Médicis). Les
communications introduisent un débat sur les seuils de précarité sociale et de
véritable aisance. La limite de la précarité se situerait vers 5 ou 6 livres de
capitation (Jean Boissière pour Orléans et Sylvain Vigneron pour les villes du
nord de la France). L’aisance commencerait à 10 livres de capitation (Jean
Quéniart pour Rennes), les milieux dirigeants se situant au-delà de 20
livres.
Toutefois, les listes de la capitation contiennent des
imprécisions. Élyne Olivier-Valengrin observe l’hétérogénéité de la corporation
des maîtres-maçons lillois. Quelques familles d’entrepreneurs s’appuient sur
des réseaux d’alliances et d’amitiés pour s’affirmer socialement. Dans la même
lignée, Isabelle Paquay montre que, chez les charpentiers bruxellois du
xve siècle, la répartition classique «
apprenti – compagnon – maître » est inopérante. Elle réfère plutôt une
hiérarchisation des niveaux de vie : quelques maîtres-entrepreneurs
monopolisent les chantiers ducaux au détriment d’autres. Elle estime qu’un bon
moyen d’investigation consiste à calculer le nombre d’heures de travail
nécessaires pour acheter un quintal de blé froment ; si travailler plus de 100
heures est indispensable, alors la situation économique est alarmante.
Plusieurs auteurs s’interrogent sur la répartition spatiale des
milieux populaires. Claude Bruneel reprend le dénombrement bruxellois de 1654
et constate que 34 quartiers sur 38 présentent un particularisme social. La
partie haute abrite les organes du gouvernement central et donc de nombreux
hôtels de maître. Cet îlot d’aisance suscite la présence de nombreux
domestiques et d’artisans prêts à satisfaire les besoins des puissants. Les
périphéries, à l’habitat moins dense, accueillent jardiniers et maraîchers
alors que, naturellement, les transporteurs se localisent près du canal.
Jacques Péret estime qu’à Poitiers au xviiie siècle, le logement constitue un
marqueur social. La pauvreté pousse les familles populaires à s’installer dans
les maisonnettes des faubourgs et dans les médiocres appartements du centre,
c’est-à-dire dans un parc immobilier bon marché. La ville d’Ancien Régime est
réputée connaître la mixité sociale. Mais un événement fortuit comme le grand
incendie de Rennes du 23 décembre 1720 redistribue la géographie urbaine, les
couches aisées accompagnées de domestiques et de commerçants s’établissant dans
la ville nouvelle (Jean Quéniart). La révolution industrielle bouleverse les
données. Les « cours à sacq », cours et courées, marqueurs identitaires de
Lille existent depuis, au moins, le milieu du xvie siècle. L’entassement humain dans ces
quartiers socialement homogènes et miséreux impressionne : en 1840, 3 000
personnes s’agglutinent sur 240 ares ! (Philippe Guignet).
Quelques communications attirent l’attention sur les modalités
d’habitation. Les intervenants remettent partiellement en cause la répartition
verticale des logements d’Ancien Régime, les plus pauvres étant censés habiter
les combles. L’accès à la rue et à la lumière serait un critère de
hiérarchisation de l’habitat. Le souci est aussi d’alléger les charges, ce qui
explique que 30 % des Lillois pratiquent la sous-location au
xviiie siècle (Sylvain Vigneron). L’accès à
la chaleur est un domaine d’inégalité sociale, les milieux populaires n’y
accordant pas d’importance (Jean-Pierre Gutton pour Lyon au
xviiie siècle). L’insalubrité et la saleté
concernent les quartiers populaires. Fondée au milieu du
xviie siècle, Charleroi ne parvient pas à
évacuer les eaux usées et à alimenter la population en eau potable (Isabelle
Parmentier). La tuberculose ronge les villes. La « peste blanche » emporte
annuellement 93 000 personnes dans le département du Nord entre 1888 et 1908,
dix fois plus que la diphtérie et la typhoïde réunies (Alain Gérard). Aérer les
pièces et s’aérer est une réponse au confinement mortifère. Dans un article
plaisant, Robert Beck dissèque la promenade à Paris avec ses codes, ses rites
et son intérêt.
Pendant longtemps, les pouvoirs publics délaissent le logement
ouvrier. Le patronat du Nord se désintéresse également du sujet jusqu’à la
Première Guerre mondiale (Anne Langlet). Il abandonne son apathie dans les
années 1920. Les syndicats chrétiens poussent à la prise en charge par les
employeurs de l’habitat ouvrier. Tourcoing s’ouvre alors à une politique
monumentale des demeures ouvrières. Les industriels sollicitent des architectes
comme Georges Forest. Les édiles locaux ne sont pas en reste. L’équipe
municipale de Roger Salengro s’implique dans le logement social. Â Roubaix, le
maire socialiste Jean-Baptiste Lebas crée l’office municipal des HBM pour
combler le déficit en logements (Alice Thomine). La création du Comité
Interprofessionnel du Logement en 1943 améliore le financement des logements
ouvriers.
Cette question du logement ouvrier n’est-elle pas liée en
partie à la perception du peuple qu’ont les autres catégories sociales ? Les
curés de Beauvais du xviiie siècle présentent le peuple, soumis à
des difficultés matérielles quotidiennes, comme étant immature mais non
dangereux (Anne Bonzon). Spontané, querelleur, le peuple affronte fréquemment
la justice. Il est alors défendu par des avocats ; en effet, au
xviiie siècle, l’assistance judiciaire est
une obligation individuelle et collective. Par charité chrétienne, l’avocat
plaide gratuitement, des barreaux s’organisant pour soutenir les déshérités.
Après 1760, l’engagement social des avocats se précise et quelques-uns
dénoncent les incohérences de la justice (Hervé Leuwers).
Les élites construisent des identités populaires. Diderot
idéalise la ville qu’il imagine ruche, bruissante d’activités, solidaire, lieu
d’échanges permanents (Charles Coutel). La vie théâtrale, particulièrement
animée entre 1789 et 1792, attribue un triple rôle au peuple parisien, à la
fois spectateur, acteur et critique (Michel Biard). Au
xixe siècle, Londres captive de nombreux
artistes. Par exemple, en 1872 Gustave Doré publie 174 gravures londoniennes
qui sont une description réaliste de l’humanité souffrante, le tout teinté de
poésie romantique (Frédéric Chappey). Augustin Thierry et Jules Michelet
magnifient le mouvement communal dans la Flandre médiévale : le peuple, entité
assez confuse chez ces historiens, se lève pour la liberté et l’affirmation du
sentiment national (Odile Parsis-Barubé). La gauche républicaine de février
1848 sacralise le peuple uni mais l’illusion lyrique s’érode au moment des
événements de juin et s’effondre avec l’élection de Louis Napoléon Bonaparte en
décembre. La vision du peuple s’altère parmi l’élite, la littérature politique
des années 1860-1870 dénonçant l’ignorance et la grossièreté paysannes (Robert
Vandenbussche). Éduquer le peuple devient une priorité, l’instruction élevant
l’individu. Les universités populaires qui s’ouvrent dès 1899 veulent libérer
le peuple par le savoir en assurant une forme d’éducation permanente.
L’expérience se révèle éphémère car elle n’obtient pas l’adhésion du monde
ouvrier (Jean-François Condette). Et cependant, la question est ancienne. En
effet, au xixe siècle, la société du Sacré-Cœur
cherche modestement à dégager une élite du savoir au sein des enfants pauvres
(Monique Luirard). Les loisirs, outils éducatifs, sont des enjeux dans les
villes nordiques que se disputent les groupes paroissiaux catholiques et les
maisons du peuple d’obédience socialiste (Marie-Josèphe Lussien-Maisonneuve).
Pierre-Yves Beaurepaire place les jeux d’adresse au cœur des formes de
sociabilité urbaine ; des relations complexes s’y tissent entre les
participants notables et populaires.
Les relations entre le peuple et les autorités politiques sont
parfois difficiles. Exemptée du logement des gens de guerre, Grenoble assume
seule sa défense au xvie siècle. Elle recrute des soldats, lève
des impôts, lance des emprunts mais les habitants supportent mal la
soldatesque, ce qui conduit la ville à entrer dans la Ligue (Stéphane Gal).
L’intendant Calonne, en homme éclairé, se montre volontariste et attentif à
l’approvisionnement des marchés, à la lutte contre les épidémies, à la
promotion des cours itinérants de la célèbre Mme Le Boursier du Coudray (Éric
Leroy). À Paris, au xviiie siècle, la police se bureaucratise et
s’efforce de ne pas se heurter au peuple dont elle se méfie. Police de
proximité, elle parvient à s’imposer pour traiter les conflits (Vincent
Milliot). Les gens du livre de Lyon inquiètent les autorités ; Dominique Varry
les présente comme étant à la fois « bons pères de famille » et prêts à publier
des ouvrages interdits, produits à gros rapports.
Le peuple n’est pas que politiquement passif. Il peut aussi se
montrer actif. Frédéric Caron démontre que les assemblées corporatives de Douai
et Valenciennes sont, aux xviie et xviiie siècles, de petites républiques des
maîtres. Guy Saupin remet en cause l’idée d’une marginalisation systématique
des artisans. Il estime que des braises citoyennes couvent encore dans le
fonctionnement des corps de ville. Le peuple joue un rôle déterminant dans les
élections municipales bisontines jusqu’à ce que Louis XIV supprime les
assemblées générales des chefs de famille (Maurice Gresset).
Le peuple urbain s’exprime plutôt dans son travail. Les métiers
d’Ancien Régime cultivent le respect des anciens et de la tradition. Ils
luttent pour sauvegarder leurs emplois à Amiens au
xviiie siècle alors que les fabricants
délocalisent à la campagne et déréglementent les métiers urbains (Charles
Engrand). Dès le xvie siècle, les sayetteurs (tisseurs de
laine) lillois défendent une éthique des relations sociales en refusant que «
le grand poisson engloutisse le petit » (Alain Lottin). Alain Gérard étudie la
grande grève textile de 1903 qui embrase le Nord. Partie d’une revendication
salariale ancienne, elle est avivée par des querelles politiques et se règle
difficilement après des violences marquées, personne ne voulant céder, même
partiellement. Thibault Tellier se penche sur les grandes grèves textiles de
Roubaix (1930-1931) et analyse l’attitude des politiques : la droite s’inquiète
d’une possible contagion révolutionnaire et ne voit qu’une foule naïve
manipulée par des agitateurs ; les communistes s’efforcent de donner un
retentissement national aux événements alors que les socialistes jouent
l’apaisement.
La violence est-elle inhérente au peuple ? Benoît Garnot
observe que la violence est une situation minoritaire dans les villes
bourguignonnes mais il souligne que les sociétés d’Ancien Régime règlent leurs
différends sans nécessairement recourir à une justice pénale. Il atténue
l’importance de la violence urbaine qui n’éclaterait qu’à un stade paroxystique
des rapports humains et qui n’aurait pour finalité que l’humiliation publique
de la victime. De vives tensions sociales se produisent à Lyon vers 1750. Les
querelles de voisinage et les relations socioprofessionnelles concernent tout
le monde, hommes et femmes, employeurs et employés. Mais la condamnation
prononcée par le tribunal a-t-elle vertu d’exemple ? À Lyon au
xixe siècle, l’élite sociale ne cherche pas
à terroriser le peuple par la publicité des exécutions capitales. Elle réprouve
même ce spectacle que prisent tant les gens humbles (Alexandre Nugues-
Bourchat). Catherine Delhaye-Marle décrit l’accompagnement du supplicié par les
consolateurs appartenant à la confrérie valenciennoise de Saint-Jean le Décollé
! La mort est omniprésente dans la ville mais « la grande faucheuse » se montre
socialement inégalitaire : par exemple, dans la Belgique de la révolution
industrielle, les immigrés paient un tribut plus élevé que les autochtones
(Michel Oris et George Alter).
Au total, ces deux volumes vivifiants et multiformes
enrichissent notre connaissance du peuple des villes. Ils placent les
travailleurs au cœur de l’espace urbain, questionnent beaucoup, remettent en
cause quelques idées reçues et appellent de nouvelles recherches. Michel Oris
et George Alter proposent de privilégier l’histoire de la famille pour «
refonder une nouvelle histoire sociale de la formation du prolétariat ouvrier
au xixe siècle ». La piste pourrait en effet
se révéler féconde.
Jean-Claude SANGOÏ
Bruno BERNARD,
La société mâconnaise à la veille de la Révolution.
Étude socio-démographique (1761-1785), Travaux de l’Institut de
recherche du Val de Saône-Mâconnais, n° 5, 2001, 104 p.
En mars 1774, sans doute pour répondre aux demandes de l’abbé
Terray désireux, par la collecte de données locales, de définir le fameux «
multiplicateur » apte à fournir une estimation de la population du royaume de
France, des agents recenseurs parcourent les différents quartiers (ici appelés
« cinquantaines ») de la cité de Mâcon ainsi que ses quelques faubourgs
(faubourg de la Barre, Bourgneuf, et faubourg de Saint-Antoine). La liste
distinguant les feux et fournissant des informations sur leur composition qui
fut alors composée, a heureusement été conservée aux archives municipales de
Mâcon, permettant à Bruno Bernard d’appliquer à un nouvel exemple de ville
d’Ancien Régime la grille d’analyse mise au point par Olivier Zeller sur
d’autres collectivités (Bourg, Belley…).
Avec 9 495 habitants recensés, Mâcon se range dans la catégorie
des villes moyennes d’Ancien Régime. Ce total comprend les individus recensées
dans les feux collectifs qui atteignent 658 personnes, soit 6,9 % de
l’ensemble. Cette proportion est assez classique dans les villes de l’époque
moderne, dont on sait qu’elles regroupent en général plusieurs communautés
religieuses, des hôpitaux, etc. À Mâcon, le phénomène est particulièrement
sensible, puisque ce ne sont pas moins d’une douzaine de couvents et d’églises
qui ont été fondés ou reconstruits dans le demi-siècle de pleine affirmation de
la Réforme catholique au xviie siècle. D’ailleurs, le clergé occupe
une grande place dans la population mâconnaise. L’ensemble des séculiers et des
réguliers des deux sexes regroupe 358 personnes en 1774, soit environ 4 % de la
population, une proportion presque double de celle que l’on observe dans la
plupart des petites villes de Bourgogne.
De fait, Mâcon est plutôt une ville tertiaire. Dans la ville «
intra-muros » (ce n’est qu’en 1756 qu’une première partie de l’ancienne
muraille a été détruite), Bruno Bernard compte 2 066 chefs de ménage. Le
document fournit l’« état » de 1 610 d’entre eux (1 470 hommes et 140 femmes).
Il en ressort que 4 sur 10 relèvent du secteur tertiaire (défini d’après les
catégories adoptées par Christine Lamarre dans sa thèse sur les petites villes
bourguignonnes). Ce pourcentage élevé, supérieur à celui d’autres villes
moyennes françaises (Gap, Vienne) à la même époque, s’explique par la présence
de nombreuses fonctions administratives (Mâcon est le siège d’une subdélégation
de l’intendance de Bourgogne, d’un bailliage présidial, d’une justice
prévôtale) et d’activités commerciales liées à la production viticole régionale
et à la localisation sur l’axe Rhône-Saône. En outre, la faiblesse relative du
secteur secondaire (51 % des chefs de ménage) participe de cette
surreprésentation du secteur tertiaire : Mâcon ne dispose en effet à l’époque
d’aucune « industrie » textile de type manufacturier.
Sur le plan démographique, Mâcon présente peu d’aspects
remarquables. Les taux de mortalité et de natalité y sont à peu près égaux à
ceux de la France pour la période 1770-1774. Le taux de nuptialité est très
légèrement inférieur, ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu de la présence de
nombreux domestiques et du clergé. On retrouve également deux traits classiques
des villes d’Ancien Régime : la domination de la population féminine (53,59 %
de l’ensemble) et le poids élevé des feux dirigés par des femmes (un sur cinq).
Plus original est le fait que ces derniers sont équitablement répartis dans les
différents quartiers. L’auteur met avec raison l’accent sur cette étonnante
faiblesse de la ségrégation socio-spatiale à Mâcon. Alors qu’à Caen Jean-Claude
Perrot voyait le quartier pauvre comme le réceptacle des filles célibataires et
des veuves pauvres, à Mâcon, c’est la « cinquantaine » la plus pauvre qui
possède le plus fort taux de masculinité.
Le chapitre VIII aborde enfin la taille des ménages. À Mâcon,
avec 4,07 membres, le feu moyen (hors feux collectifs) est un peu plus ample
que dans d’autres villes comparables : Dijon en 1784 (3,8), Reims et Troyes en
1773 (3,7). La différence entre la cité et les faubourgs est infime
(respectivement 4,08 et 4,03). Comme à l’accoutumée, la taille augmente avec le
niveau social du chef de ménage. Les feux dirigés par des membres de la
noblesse regroupent sept personnes en moyenne. À l’inverse, les ménages dirigés
par une femme ne regroupent que 2,51 personnes en moyenne contre 4,47 pour les
feux « masculins », ce qui s’explique par le poids des veuves isolées. 70 % des
ménages solitaires sont féminins.
On le voit, malgré quelques spécificités soulignées à juste
titre, Mâcon en 1774 peut être considérée comme une bonne illustration de la
situation socio-démographique prévalant dans les villes moyennes de la France
d’Ancien Régime. Cet ouvrage, fort clair et très soucieux de comparatisme,
permet ainsi d’étoffer un dossier qui est encore loin d’être bouclé et pour
lequel les études bien menées ne sont pas si nombreuses.
Vincent GOURDON
Jérôme-Luther VIRET,
Valeurs et pouvoir. La reproduction familiale et
sociale en Île-de-France. Écouen et Villiers-le-Bel (1560-1685),
Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2004, 461 p.
L’ouvrage de Jérôme-Luther Viret est ambitieux à plusieurs
titres : ce livre qui aurait pu être une simple étude des structures de la
propriété dans deux villages de l’Île-de-France a en effet un propos beaucoup
plus large. L’auteur analyse non seulement le rapport à la terre des individus
mais aussi leur rapport au droit et aux valeurs familiales et cherche à «
saisir le mouvement circulaire des valeurs au droit en combinant une analyse
des pratiques individuelles et une analyse de la régulation juridique ».
Ambitieux, ce travail l’est aussi par ses dimensions : deux villages certes
mais suivis sur plus d’un siècle – quatre générations – à travers des sources
difficiles et rarement exploitées de manière aussi systématique pour le
xviie siècle. L’auteur a en effet effectué
un long travail de reconstitution des familles grâce notamment aux terriers
disponibles. Ainsi, il a pu saisir le fonctionnement du marché foncier et ses
bases pour partie intrafamiliales. L’étude des cycles de vie et des réseaux
familiaux se fonde sur un échantillon de 200 contrats de mariage largement
recoupés avec toute sorte d’actes notariés (partage, démissions…). Les valeurs,
l’éthique du groupe sont aussi envisagées à travers le droit coutumier, en
profonde mutation durant la période (notamment en matière successorale et
conjugale), et à travers les Mémoires publiés de Philipe Bourreau, curé de
Villiers-le-Bel entre 1648 et 1694. L’ambition affichée ici est bien de
comprendre le fonctionnement d’un système de valeurs et non pas de décrire une
série de normes, y compris lorsque l’auteur analyse la Coutume. Jérôme-Luther
Viret défend l’idée que ce sont les valeurs, une morale commune qui expliquent
les comportements et non pas le simple respect d’une norme juridique. Ouvrage
ambitieux enfin parce que l’auteur s’attache à comprendre la reproduction
sociale et familiale dans une région de partage égalitaire alors que
l’essentiel des travaux consacrés à cette question ont jusqu’ici concerné la
France de partage inégalitaire.
Le livre s’articule autour de trois grandes parties. La
première intitulée « pouvoir et valeurs dans les campagnes du nord de Paris »
confronte les règles du droit coutumier – que l’auteur maîtrise parfaitement –
et la pratique, à travers les actes notariés des grandes étapes de la vie :
tutelles, mariages et remariages, successions. Il ressort que la pratique suit
très fidèlement la coutume et que le souci de l’égalité – première valeur – est
absolu. Les possibilités d’avantager tel ou tel héritier pourtant prévues par
la Coutume ne sont jamais exploitées. L’accès aux subsistances, enjeu
fondamental de l’existence, s’opère dans le strict respect des valeurs
d’égalité. Si la protection des plus faibles est un souci majeur, il ne se fait
jamais aux dépens de l’égalité. Le chapitre II consacré au « sort des mineurs »
est particulièrement éclairant. Le bail à nourriture des enfants mineurs
apparaît à la confluence de deux impératifs du système de valeurs : reconnaître
et rémunérer leur travail des enfants d’une part et indemniser le parent
survivant des aliments apportés aux enfants. La seule inégalité admise est
celle d’ordre naturel : le cadet devra rembourser plus que son aîné car il aura
été plus longtemps une charge. La juste récompense du travail est donc la
seconde des valeurs fondamentales de cette société. L’étude des mariages et
remariages (chapitre III) ainsi que des successions, des avances d’hoirie et
des démissions (chapitre IV) montrent comment sont conciliées la protection du
faible et une troisième valeur : le respect et la pérennité du lignage. Si le
douaire et la capacité à renoncer à la succession protègent la veuve (et
marquent la reconnaissance du travail qu’elle accomplit au sein du ménage), son
remariage et l’inventaire avant mariage qui souvent le précède, manifestent le
caractère lignager de la parenté. Encore faut-il s’entendre sur ce que signifie
la force de la valeur lignagère. L’auteur souligne lui-même l’ambiguïté de son
affirmation quand il écrit que « l’idéologie lignagère pour les paysans obsédés
par la survie immédiate, ce n’est rien d’autre que de faire circuler son sang
dans les veines de la génération suivante ».
La seconde partie décrit le rapport à la terre d’une population
paysanne qui subit l’offensive de la bourgeoisie urbaine (parisienne surtout)
sur le marché foncier et qui, en contexte de micropropriété et de morcellement,
trouve une partie non négligeable de ses ressources dans le travail, notamment,
de la dentelle. Plusieurs points retiennent l’attention. L’activité du marché
foncier est faible (0,83 % des surfaces changent de main chaque année) et
dominé par l’offre ; les périodes de crise animent le marché en contraignant
certains à vendre. Son fonctionnement est largement intrafamilial en
particulier en ce qui concerne le marché des maisons, cœur de la reproduction
familiale. Sur le marché locatif, les réseaux familiaux, en particulier chez
les laboureurs moyens, permettent de capter les baux – mais les baux oraux par
définition échappent à l’analyse. Enfin, pour l’auteur, la notion de cycle de
vie telle qu’elle est généralement conçue pour le monde paysan, c’est-à-dire
une adaptation des superficies aux forces de travail du ménage, ne convient pas
pour décrire une utilisation dans l’urgence du capital foncier : les micro
propriétaires cèdent en effet le plus souvent leurs biens à des fins
alimentaires. Pourtant, doit-on considérer que parce qu’un certain nombre de
biens s’échangent entre apparentés le marché a un fonctionnement familial ?
L’auteur le pense. Mais on peut aussi supposer que, étant donné le stock de
parents que compte habituellement un paysan dans son village, une partie
importante des transactions intrafamiliales ressortissent de cette situation et
non d’un mode de fonctionnement proprement familial du marché.
La troisième partie s’intéresse aux relations et aux pouvoirs
détenus par les paysans. Faisant le constat, en s’appuyant largement sur les
mémoires du curé, de l’anémie de la vie communautaire (chapitre IX) de ces
villages divisés entre catholiques et protestants, Jérôme-Luther Viret émet
l’hypothèse que ce vide communautaire est rempli par des réseaux familiaux
informels. Rejetant l’idée selon laquelle les comportements familiaux seraient
le résultat d’un « tout stratégique », l’auteur préfère rechercher les «
sollicitations ponctuelles du cercle de parenté » (Hugues Neveux). Grâce à
l’analyse de 60 familles souches, il définit quatre « bassins d’alliance »
entre des familles qui s’allient préférentiellement sur la moyenne durée. Au
sein de ces bassins, il distingue des « pools matrimoniaux » c’est-à-dire des
alliances sur une courte durée au moyen de mariages redoublés3. C’est seulement dans le cadre de ces
pools, à forte caractérisation professionnelle, que l’on peut parler de
construction d’alliances. Mais le désir de rester entre soi ne signifie pas
forcément volonté de construire un réseau. On ne peut qu’être d’accord sur ce
point avec l’auteur dans la mesure où les familles que l’on retrouve au sein de
ces pools ont deux caractéristiques essentielles : une forte et classique
endogamie professionnelle et de nombreux enfants à marier.
L’ouvrage s’achève sur un « essai sur les systèmes familiaux
d’Ancien Régime ». Élargissant son propos au-delà des limites du travail de
thèse à l’origine de cet ouvrage, Jérôme-Luther Viret suggère que les
différents systèmes de reproduction familiaux s’expliquent non pas par le
rapport à la terre mais par des conceptions différentes du pouvoir au sein des
familles et de la vieillesse. En pays coutumier, le rejet du pouvoir individuel
au profit des usages collectifs interdit aux parents de disposer de leur
héritage tandis qu’en pays de droit écrit, la patria potestas et le pouvoir individuel sont
des valeurs-clé. La question du mode de partage, égalitaire ou non, ne serait
donc pas le principal critère de différenciation des systèmes familiaux. Les
systèmes de reproduction dépendraient largement de choix éthiques et non plus
d’orientations pratiques – et notamment pas de la forme du groupe
domestique.
Ces conclusions ne seront sans doute pas accueillies sans
réserve. Tout d’abord par ceux qui voient des stratégies à l’œuvre dans la
plupart des comportements familiaux alors que l’auteur montre combien l’usage,
l’habitude sont producteurs, et réciproquement, de valeurs en pays coutumier.
Ensuite parce que, si en pays de droit écrit le chef de famille dispose d’une
véritable autorité sur sa succession, la pratique de ce pouvoir n’est pas
forcément incompatible avec le respect d’usages et de valeurs intériorisées.
Quoi qu’il en soit, on l’aura compris, cet ouvrage mérite toute l’attention de
ceux qui s’intéressent aux modes de reproduction familiaux dans les sociétés
rurales traditionnelles.
Fabrice BOUDJAABA
Sébastien JAHAN et Emmanuel DION,
Le peuple de la forêt : nomadisme ouvrier et
identités dans la France du Centre-Ouest aux temps modernes, Rennes,
Presses Universitaires de Rennes, 2002, 274 p.
Dans un précédent travail consacré aux notaires de Poitiers,
Sébastien Jahan s’interrogeait sur la construction de l’identité sociale. Son
approche fondée sur la reconstitution des familles et des alliances conduisait
l’auteur à l’idée que la parenté tenait le premier rôle dans l’inscription
sociale des personnes, un rôle supérieur même aux critères de fortune ou
d’appartenance à un corps professionnel. Sébastien Jahan et Emmanuel Dion
reprennent ici la question et décrivent la trajectoire aussi bien géographique
que sociale de familles de bûcherons, charbonniers, fendeurs, voituriers, bref,
de tout un peuple de forestiers qui travaillaient sur les chantiers d’abattage
du Berry et du Poitou, aux xviie et xviiie siècles. Ces chantiers prirent leur
essor en association avec l’édification de forges, d’abord en Berry, autour de
Châteauroux, puis, après 1680 dans le Poitou. Quelques centaines d’ouvriers,
arrachés au Maine et au Perche dans la première moitié du
xviie siècle, menèrent là une vie de
nomades, jusqu’à ce qu’un début de sédentarisation advienne vers le milieu du
xviiie siècle.
S’attacher à une population de travailleurs extrêmement
mobiles, pose bien évidemment de nombreuses difficultés, et réclame un
important surcroît de travail par rapport à l’étude d’un effectif équivalent de
travailleurs sédentaires. Les auteurs se sont donc immergés dans les registres
de 505 paroisses du quart nord-ouest de la France. Les registres de toutes les
paroisses forestières du Poitou, du Bas-Berry et du Maine, entre 1650 et 1750,
ont été sondés, et pour certains, intégralement dépouillés. Seul un travail de
cette ampleur permet de retrouver la trace des forestiers qui parcouraient des
dizaines de kilomètres pour rejoindre de nouveaux chantiers. La première
difficulté, et non la moindre, était donc d’établir les contours, la
composition de ce groupe. La reconstitution de 37 lignées d’ouvriers nomades
est tout à fait admirable, même si quelques individus peuvent avoir été perdus.
Ces généalogies figurent en annexe. Le livre comporte à partir de là six
chapitres. Dans le premier, c’est la mobilité qui est interrogée. Des
itinéraires sont établis, des flux inter-régionaux détectés. On découvre la
force d’attraction des forges. Au fil de ce chapitre, d’importantes questions
sont posées. Comment ces forestiers nomades ont-ils trouvé à s’employer au
détriment de la main-d’œuvre locale ? Quelles sont les motivations des migrants
? Dans un second chapitre, ce sont les phases de stabilité qui retiennent
l’attention des auteurs. Les principales professions présentes sur les
chantiers sont les bûcheurs, fendeurs, charbonniers et voituriers. Les uns et
les autres sont examinés sous l’angle de l’intensité de la relation établie
avec la forge, forte dans le cas des voituriers, moindre dans celui des
bûcheurs et surtout des fendeurs. Ce peuple n’est pas seulement le « peuple
extérieur » de la forge (p. 64). Certains, charbonniers et bûcherons, vivent
dans des loges au cœur de la forêt, d’autres en lisière, et en particulier les
voituriers. Ces chantiers accueillent de 10 à 50 travailleurs pendant une durée
d’une dizaine d’années. Du fait de la sédentarisation progressive des
travailleurs, ces chantiers disparurent autour de 1660 dans le Maine, dans le
Berry à partir de 1700, et en Poitou, au milieu du
xviiie siècle.
Le troisième chapitre, bref, examine l’âge au décès des hommes
et des femmes, l’âge au mariage, le nombre et la rapidité des remariages, la
fécondité moyenne, à partir d’effectifs qui demeurent nécessairement réduits,
excepté pour l’âge au décès. Les calculs reposent sur quelques dizaines
d’individus et 24 reconstitutions de descendances. Si la fécondité paraît
plutôt élevée, le nombre de remariages semble lui plutôt faible.
Le IVe
chapitre aborde la question du rôle de la parenté dans la formation des couples
et dans les références identitaires. Des mariages dans la parenté affine
indiquent une volonté permanente de réactiver des liens, en dépit de la
mobilité, et aussi (peut-être même plus ?) une certaine difficulté à trouver un
parti, soit du fait de l’âge et du veuvage, soit du fait de la mobilité. À
cette parenté réelle s’ajoutent des « cousins géographiques », des cousins
germains imaginaires. Il s’agirait d’une manière de valoriser les amitiés
professionnelles (p. 88). Les auteurs retrouvent l’usage, déjà observé dans ces
professions, de nombreux pseudonymes, créant une parenté à usage interne et
traduisant des liens privilégiés dans ces communautés de forestiers. Ce peuple
des forêts n’échappait pas à tout contrôle. Lieutenants et sénéchaux
punissaient jusque dans les forêts. Est ainsi amorcé le thème suivant, celui
d’une société parallèle vivant à l’écart du monde, dans les chantiers. Les
inventaires mobiliers dégagent un « fort remugle de misère » (p. 100), tandis
que les cotes fiscales se situent au plus bas niveau. Les apports dotaux,
détaillés en annexe, sont proches de l’insignifiance. Les forestiers n’ont
aucune propriété foncière et promènent toute leur richesse dans leur bourse et
leurs objets de travail. Les voituriers seuls apportent avec leurs chevaux ou
animaux de bât, quelques centaines de livres. Ces derniers jouissent d’une
certaine considération, comme l’attestent les avant-titres de maître dont
certains sont gratifiés dans les registres, ainsi que quelques inhumations dans
les églises. Les fendeurs se distinguent aussi de la masse des illettrés, et
signent plus souvent que les autres. La plupart des commis sont d’anciens
fendeurs, ce qui indique ici une possibilité de promotion sociale
interne.
Cette société est-elle ouverte ? Si l’on s’en tient à
l’observation des parentés spirituelles, aucunement. Migrants et sédentaires ne
se mêlent pas. La parenté intervient peu dans le choix des parrainages, car
c’est une denrée rare. La solidarité professionnelle prend le relais et domine
une impression de fermeture, de sociabilité close sur la forêt. Une poignée de
forestiers vont chercher femme en ville, mais pratiquement aucune fille
forestière n’épouse un sédentaire. L’endogamie est la norme, faiblissant
toutefois chez certains ouvriers du bois. Cette société des forêts reste
ouverte enfin par le canal de la consommation, de la rencontre à l’auberge ou
chez le boulanger. Cette société ne serait pas, au final, plus fermée qu’une
autre sur son identité professionnelle ou familiale. L’endogamie est simplement
issue d’habitudes de fréquentation et d’un besoin affectif de rattraper un
tissu familial décousu.
Un sixième et dernier chapitre aborde la question de la
reproduction sociale. Les auteurs distinguent des lignées (16) qui maintiennent
le métier de l’ancêtre dans leur descendance, voituriers et fendeurs pour
l’essentiel, et des lignées moins stables (18) qui débouchent presque toutes
sur des voituriers. Quelques bûcherons donneraient enfin deux générations plus
tard des fendeurs. En somme, et à s’en tenir à cet échantillon, il n’y aurait
que des lignées en ascension sociale, ou stabilisées au sommet du monde des
forestiers ! Les auteurs n’en paraissent nullement surpris et redoublent
d’exemples de réussites individuelles, évoquant l’existence d’un « cursus
honorum » dont le sommet est tenu par le commis aux bois ou le marchand de
bois, la plupart s’arrêtant toutefois à l’état de voiturier. Ce dynamisme
constitue « un facteur d’explication à la pérennité du nomadisme » (p. 130).
Pourquoi dans ces conditions assiste-t-on à la sédentarisation ou
semi-sédentarisation des uns et des autres ? Charbonniers et voituriers sont
stoppés dans leur mobilité, et les garçons commencent à épouser des filles du
finage à la fin du xviiie siècle. Les échanges avec les métiers
de la terre et de l’artisanat se multiplient après la Révolution, toujours dans
une perspective de promotion sociale. Les mariages mixtes se généralisent. La
sédentarisation est donc massive, et il paraît difficile de l’expliquer
uniquement par la contrainte étatique et patronale, même si la stabilisation du
personnel est favorable aux patrons. Les auteurs en concluent que le nomadisme
et la vie en forêt ont été plus subis que véritablement choisis. La
sédentarisation a été finalement bénéfique pour tous. D’abondantes annexes
ferment l’ouvrage.
Ces trajectoires presque toutes ascendantes laissent rêveur,
mais les difficultés de l’entreprise, et son caractère inédit, rendent
l’ouvrage indispensable à la connaissance des mobilités dans les sociétés
rurales d’Ancien Régime.
Jérôme-Luther VIRET
Christine LACANETTE-POMMEL,
La famille dans les Pyrénées de la Coutume au Code
Napoléon. Béarn 1789-1840, Estadens, Pyrégraph, Universatim, 2003,
229 p.
Cet ouvrage, issu d’une thèse d’histoire du droit, s’applique à
observer la mise en place du Code civil dans les vallées béarnaises d’Aspe et
d’Ossau où la coutume désignait un héritier unique pour succéder à la tête de
la maison familiale, l’oustau.
S’appuyant principalement sur les archives notariales et judiciaires, Ch.
Lacanette-Pommel s’emploie à aller au-delà de la seule lecture juridique des
actes et propose une analyse des évolutions d’un système de dévolution
inégalitaire dans la lignée des travaux entrepris depuis une trentaine d’années
sur le sud-ouest de la France (Baronnies des Pyrénées, Gévaudan…). Comment les
familles ont-elles réagi face à la mise en place du Code civil, l’ont-elle
refusé ou s’y sont-elles adaptées ? Quelles ont été les conséquences de ce
nouveau cadre juridique sur le fonctionnement social de la maison béarnaise ?
C’est à ces deux questions que le livre prétend répondre.
L’ouvrage comprend deux parties, chacune composée de deux
chapitres ; la première s’attache à montrer la lutte entre le système coutumier
et les nouvelles lois, la seconde intitulée « l’assimilation du Code civil »
indique clairement la volonté de nuancer le mythe tenace de la forte résistance
des Béarnais au changement. La Révolution (chapitre I) est une période
particulièrement confuse – mais clairement exposée – dans la mesure où les lois
successorales sont régulièrement modifiées et parfois contradictoires.
Pourtant, très rapidement l’information circule en Béarn et certains cadets
osent réclamer leur légitime tout d’abord, un véritable partage ensuite. De
même certaines veuves ont l’audace de faire valoir leurs nouveaux droits aux
dépens du système coutumier. La résistance des aînés à l’inverse est réelle,
allant parfois jusqu’à la fraude, notamment pour contourner la rétroactivité de
la loi du 21 nivôse an II. L’auteur analyse ensuite les survivances coutumières
dans la pratique notariale une fois le Code mis en place (chapitre II). Le fait
que la moitié des mariages fassent l’objet d’un contrat et que 90 % de ces
contrats privilégient le régime dotal signale la fidélité à l’ancien système
même si le code ne permet plus le tournadot (retour de dot dans la lignée
d’origine). La suppression du principe de rétroactivité dans le Code permet
ensuite de faire perdurer le système coutumier de dévolution bien au-delà de la
Révolution lorsque des conventions, signées avant 1789, ont organisé la
succession en désignant un héritier. Cela n’empêche pas les conflits familiaux
face aux revendications de certains cadets, en particulier ceux qui ont quitté
la maison familiale et qui sont plus prompts que les autres à demander le
partage. La transition a donc été longue et a vu cohabiter des familles déj
pleinement engagées dans le nouveau système et d’autres pour lesquelles le Code
ne s’est appliqué que tardivement.
Ch. Lacanette-Pommel relève ensuite les pratiques qui ont
permis aux familles de maintenir la maison sans la coutume (chapitre III)
c’est-à-dire en utilisant les possibilités offertes par le Code. Les parents
emploient notamment la quotité disponible que leur réserve le droit de
succession lors du mariage de celui qu’ils ont désigné comme héritier ou dans
leur testament (70 % favorisent l’aîné). Très justement, l’auteur emploie avec
précaution le terme de « stratégies ». Elle le réserve aux familles dont
plusieurs membres (les oncles par exemple) font des testaments en faveur de
l’aîné. Ces stratégies sont réellement efficaces parce qu’elles respectent le
Code et surtout parce qu’elles s’appuient sur une condition indispensable : une
bonne cohésion familial