Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.270113725X
222 pages

p. 53 à 65
doi: en cours

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no 108 2004/2

2004 Annales de démographie historique Biodémographie : Une nouvelle frontière

Patronymes et démographie historique

Pierre DARLU CNRS, INSERM U535Génétique épidémiologique et Structure des populations humainesB.P. 100094817 Villejuif cedex
Cet article présente l'intérêt des noms de famille comme outil d'investigation dans le domaine de la démographie historique. Après avoir rappelé l'importance des sources et la nécessité d'en effectuer une analyse critique, diverses méthodes d'analyse statistique sont décrites, souvent dérivées de la génétique des populations ou issues de l'école des médiévistes quantitativistes. Ces méthodes statistiques se proposent d'analyser la distribution des noms, de comparer différentes listes obtenues sur plusieurs générations et dans plusieurs régions afin d'en tirer des informations sur la dynamique des populations et particulièrement sur l'origine et les déplacements des populations au cours du temps. Quelques exemples viennent illustrer le propos. This paper is intended to give a brief survey of the use of surnames as a method to investigate issues in historical demography. After highlighting the importance of the reliability of the research sources and the need for the development of critical analyses, several statistical methods are described, most of which have been derived from population genetics and from quantitative approaches used by medievalists. These methods provide a way to describe the distribution of surnames, as well as to compare various distributions obtained successively through time and gathered from diverse areas in order to draw conclusions about the population dynamics, and particularly, about the geographic mobility of people over time. Several examples are given to illustrate this purpose.
 
Introduction
 
 
Il n’est plus à démontrer que l’acte de nommer les personnes, et la façon de le faire, joue un rôle fondamental dans la structuration des personnes et des sociétés qui les rassemblent. Nommer, c’est signifier l’appartenance à une ou plusieurs entités sociales, familiales, lignagères ou professionnelles, c’est donner à chacun la possibilité d’y affirmer sa singularité et de la faire reconnaître, de marquer son rôle social ou une position hiérarchique. Dans bien des situations le nom renvoie à une histoire généalogique, parfois ancienne, et à une aire géographique d’origine. L’étude des noms de personnes s’avère donc un moyen de pénétrer et de comprendre la complexité des sociétés et leur évolution dans le temps et dans l’espace. Les ethnologues, comme Lévi-Strauss (1962) ou Zonabend (1977, 1980), les historiens comme Jullian (1919), Bloch (1932) ou les sociologues (Michel, 1938) ne s’y sont pas trompés qui se sont très tôt penchés sur le pourquoi ou le comment de la dénomination, dans diverses sociétés et à travers l’histoire.
Les généticiens ne sont pas en reste sur les études patronymiques. En effet, le nom de famille présente pour eux un analogue du gène, dans la mesure où le nom se transmet de génération en génération par le père, comme le ferait un gène du chromosome Y, avec l’intérêt supplémentaire de présenter un polymorphisme particulièrement élevé. Dès la fin du xixe siècle, Georges Darwin (1875) et Francis Galton (Watson et Galton, 1874) se sont intéressés à l’information patronymique, le premier pour vérifier l’existence supposée d’un effet délétère de la consanguinité, le second pour simuler les conséquences de la baisse de la natalité dans la haute société victorienne, face à la hausse observée de cette natalité dans les couches laborieuses. Depuis, autour de James Crow (Crow et Mange, 1965 ; Crow, 1980, 1983), Lasker (Lasker, 1985), Luigi L. Cavalli-Sforza (Yasuda et al., 1974 ; Zei, 1981, 1993), Barraï (1987, 1989) [1], les études patronymiques ont connu un essor considérable dans le domaine de la génétique des populations, apportant des descriptions détaillées sur la consanguinité moyenne des populations, sur leur structuration et sur les flux migratoires qui les traversent, rejoignant ainsi des préoccupations voisines de celles des démographes.
Historiquement, les études démographiques sur les noms se sont d’abord centrées sur une question récurrente, celle de l’appauvrissement des noms de famille, question traitée au xixe siècle par Galton et Watson (1874), puis par des démographes comme Lotka (1920, 1931) ou, plus récemment, Brouard (1989), Dupâquier (1992). Elles se sont ensuite focalisées sur la question des origines, avec les nombreuses études d’anthroponymie médiévale impulsées lors des Rencontres d’Azay-le-Ferron par Monique Bourin (1990-2002) et poursuivies depuis.
Sur un sujet aussi vaste que l’anthroponymie, il serait vain de prétendre à l’exhaustivité. Le présent article se bornera donc à proposer quelques réflexions et quelques exemples sur la question des sources et sur quelques points méthodologiques pouvant intéresser directement les démographes historiens.
 
Les sources
 
 
Les sources documentaires anthroponymiques sont extrêmement variées, en qualité et quantité, selon la date, le lieu et les conditions de leur consignation. De ce fait, leur exhaustivité ne se trouve que rarement garantie. Ces sources se révèlent le plus souvent partielles, biaisées ou même partiales, si bien que la construction d’une méthodologie critique rigoureuse s’impose si l’on souhaite extraire de ces documents des informations statistiquement exploitables.
Pour les périodes récentes, les corpus anthroponymiques sont issus de documents administratifs ou religieux, comme les registres de naissances, de baptêmes ou de mariages, les registres de décès, les listes fiscales, les actes notariés ou les notifications cadastrales. Pour les périodes plus anciennes, il faut rajouter polyptiques ou cartulaires.
Le premier problème que posent ces listes nominatives est celui de leur représentativité. En effet, ces listes ont été établies avec plus ou moins de conscience professionnelle (laxisme dans l’application des consignes administratives, respect approximatif de l’orthographe, certification douteuse de l’origine généalogique…) et avec une certaine finalité qui peut amener à un « filtrage » des noms. Par exemple la liste des personnes ayant payé l’impôt exclut les non-imposables, les registres de décès incluent tout à la fois les personnes originaires d’une localité et les immigrants venus y mourir. Le fichier de l’INSEE (1985) lui-même ne répertorie que les naissances de personnes encore vivantes en 1972. Se pose également le problème de la correspondance entre un nom, le nom « inscrit », et une personne unique. Dans bien des cas cette correspondance n’est pas établie, dans la mesure où c’est le nom du groupe familial ou celui de la maison qui est consigné tandis que le nombre de personnes relevant de ce groupe ou de cette maison reste inconnu ou imprécis. À l’inverse, plusieurs personnes peuvent partager le même nom, sans que l’on sache si elles sont apparentées ou non, si elles appartiennent à la même génération ou à deux générations différentes. Certains corpus associent au nom quelques informations sur l’origine géographique du porteur, mais il n’est pas toujours établi s’il s’agit de la localité de naissance ou de la énième résidence. Finalement, toute liste présente ses propres limitations. Il importe simplement de bien les circonscrire, avant de pouvoir répondre à la question statistique de leur représentativité en tant qu’échantillon non parfaitement « contrôlé ». Ce point est d’autant plus important que la diversité des noms, caractéristique fondamentale d’un point de vue démographique et historique, est fortement dépendante de la façon dont a été constitué l’échantillon.
Une deuxième question est celle de l’identification des noms et de leur délimitation lexicale. En effet, un nom peut connaître des variations orthographiques, des formes dérivées ou hypocoristiques importantes. Quel est leur degré de pertinence ? Doit-on toutes les prendre en considération, ou doit-on effectuer certaines corrections, nettoyages, lemmatisation et autres vérifications, et jusqu’à quel point ? Cette question de la définition et de l’identification des noms est essentielle car elle conditionne la qualité des inférences statistiques de nature démographique que l’on peut effectuer à partir d’eux. Pour prendre un exemple simple, doit-on considérer les noms « Cabal », « Cabail » et « Cabailh » comme un seul et même nom ? L’origine étymologique est probablement la même pour ces trois variantes (« puissant, riche » en occitan (Morlet, 1997), mais leur répartition géographique est nuancée, avec les Cabal en Aveyron, Tarn et Hérault, et les deux autres formes dans les Pyrénées de l’ouest et du centre. Réduire ces divers noms en un seul revient donc à perdre une information géographique locale appréciable. Comme on le voit, cette étape d’identification et validation des différentes formes d’un nom est cruciale. Si le nettoyage est poussé à son maximum, renvoyant toutes les variantes à la même étymologie par exemple, la diversité des noms va diminuer drastiquement. S’il est totalement négligé, cette diversité sera très élevée, mais incluant une grande quantité de noms uniquement représentés, ou hapax, à la pertinence médiocre et influant grandement sur toutes les statistiques fondées sur le nombre de noms. Cette opération de « lissage » des noms est à la fois délicate et incontournable, mais il faut s’assurer qu’elle ne conduise pas à masquer des informations fines. Le respect d’une même échelle d’analyse et l’application d’une stratégie comparative homogène sont les garde-fous qui s’imposent.
 
Les méthodes
 
 
Une fois qu’un corpus de noms est acquis, avec les réserves signalées dans les paragraphes précédents, se pose la question de déterminer la méthodologie la plus appropriée pour en tirer une certaine information démographique. On peut distinguer deux approches. La première consiste à analyser la distribution elle-même, la deuxième à tenter une approche comparative entre listes distinctes géographiquement ou diachroniquement.
Analyse de la distribution des noms
Deux types de listes de noms peuvent être constituées. L’une, élémentaire, se contente de relever tous les noms différents notés dans un document et d’en constituer une liste, l’autre associe à chaque nom un nombre d’occurrences (nombre de naissances, de décès, de « présents »…). Seules les listes de ce dernier type comportent assez d’informations pour prétendre à une analyse statistique, même si la question du degré de représentativité d’une telle liste reste toujours pertinente. Entre la liste des noms d’un cartulaire du Moyen Âge et les tables décennales des naissances supposées exhaustives dans une mairie bien « tenue », la représentativité ne recouvre évidemment pas la même réalité.
Une première approche statistique consiste simplement à ordonner les noms, des plus fréquents au plus rares. On apprend ainsi que les noms les plus fréquents au xiie siècle, d’après le cartulaire de Lézat (Nigoul, 1990), sont Guillelmus, Amaldus, Vidal (ou Vitalis), Amelius (ou Emilius) etc.
Pour la France prise globalement, les noms les plus fréquents sont, en ordre décroissant, Martin, Bernard, Petit, Durand, Thomas, Richard, Moreau, etc. (fichier INSEE des naissances entre 1891 et 1915, Darlu et al., 1997). Cette liste peut évidemment être affinée par département. Ainsi, les patronymes les plus fréquents en Lozère sont : Martin (encore), Maurin, Roux, Durand, Brunel ; dans la Manche : Marie, Hamel, Hébert, Jeanne, Lefevre, Simon…
Ces palmarès ne proposent qu’une information relativement anecdotique du point de vue démographique. Elle s’avère cependant indispensable pour établir la probabilité d’origine d’un nom et faire quelques inférences sur l’origine des migrants, comme nous le verrons plus loin.
Il est donc nécessaire de faire une présentation différente de ces listes, en essayant de cerner de manière plus précise l’information qu’elles contiennent. La première façon est de s’intéresser à la richesse patronymique globale. En effet, le nombre S de noms répertoriés dans une liste a des chances d’être d’autant plus grand que le nombre de personnes N inscrites sur cette liste est élevé. C’est pourquoi il est logique de rapporter S à l’effectif N. Ce rapport S/N, exprimé en %, représente le potentiel patronymique (ou condensation), donc le nombre de noms différents pour 100 personnes. Souvent c’est le rapport inverse qui est exprimé : N/S, qui représente alors le nombre moyen de personnes portant un même patronyme.
D’autres façons existent pour exprimer la richesse patronymique. Elles font référence à des indices mis en œuvre pour décrire la richesse d’un texte littéraire, la richesse d’un écosystème en nombre d’espèces ou la diversité génétique dans une population. Parmi les indices les plus courants, notons l’indice d’homonymie qui exprime la probabilité que deux noms tirés au hasard dans une même liste soient identiques [2]. D’un point de vue démographique, ces indices peuvent constituer des indicateurs intéressants. Ainsi, une statistique sur un ensemble de 86 départements français montre une corrélation entre le potentiel patronymique et le nombre moyen d’enfants par famille, corrélation variant de -0,46 à -0,55 selon les périodes ou les tailles des communes considérées. De même, une corrélation interdépartementale (r =-0,55) existe entre potentiel patronymique et taux de consanguinité tel qu’il a été estimé à partir des dispenses de mariage (Sutter et Tabah, 1951), (Darlu et al., 1992, 1997). Autrement dit, les régions où la richesse patronymique est faible sont également les régions où le nombre d’enfants par famille est élevé et la consanguinité importante, le même nom étant naturellement partagé entre davantage de personne. À ce titre, la richesse patronymique constitue donc un premier indicateur démographique.
La deuxième façon est de décortiquer plus précisément la forme de la distribution des fréquences. En effet, il se peut que cette distribution montre beaucoup de noms ayant des fréquences peu différentes les unes des autres ou, au contraire, un nombre très réduit de noms fortement représentés en même temps qu’une grande quantité de noms très rares ou uniques, les « hapax » (figure 1). L’analyse de la distribution de ces fréquences permet de faire quelques inférences sur le taux d’immigrants dans une région. La méthode est fondée sur des modèles de génétique des populations qui expriment la distribution du nombre d’allèles en un locus en fonction du taux de mutation affectant ce locus (Karlin et Mc Gregor, 1967). La comparaison entre la distribution observée et la distribution attendue sous le modèle permet d’obtenir une estimation de ce taux de mutation, n. Cette méthode s’applique également aux patronymes. Dans ce cas, le taux de mutation est équivalent à un taux de nouveaux noms introduits dans la population, donc, dans une certaine limite, à un taux d’immigration n. Dans une version simplifiée du modèle (Yasuda et al., 1983), le rapport S/N s’exprime en fonction de n selon l’équation suivante :
Fig.1
Distribution du nombre de noms différents (ordonnée) selon qu'ils sont présents en un, deux,…ou n exemplaires dans l'échantillon (abscisse)
IMGIMGDistribution du nombre de noms différents (ordonné...IMGIMFLa valeur pour x=1 correspond donc au nombre d'hapax. Les données sont extraites du cartulaire de Lézat (dépouillement de Nigout, 1990) d'après Chareille (2003). On remarque que la diversité des noms se réduit entre le xe siècle et le xiie, à la fois en raison d'une diminution du nombre d'hapax et du nombre de noms représentés deux fois, et d'une augmentation des noms présents plus de 100 fois.
Malgré les limites théoriques de cette approche, qui suppose que la population est en stabilité numérique, que le taux de reproduction est indépendant du patronyme et que la distribution du nombre d’enfants par famille suit une loi de Poisson de paramètre 2 [3], les résultats demeurent relativement satisfaisants. Plusieurs études ont montré que les corrélations entre les estimations démographiques classiques d’immigration et l’estimation obtenue par cette méthode des patronymes étaient relativement élevées : entre 0,70 et 0,92, selon les périodes et selon les tailles des populations pour la France ou l’Italie (Darlu et Ruffié, 1992 ; Piazza et al., 1987).
En fait, cette dernière méthode repose pour une bonne part sur le décompte des hapax (noms présents en un seul exemplaire). Dans la plupart des listes de noms, les hapax représentent près de 40 à 60 % des noms. Leur estimation est donc d’une grande importance, tout en étant largement dépendante de l’effectif de la population d’une part et du niveau de lissage des noms ou de lemmatisation d’autre part [4].
Une des limitations inhérente à cette méthode, fondée sur l’analyse de la distribution, est d’être « statique », en ce sens que, ne faisant pas appel à des observations successives dans le temps, l’intensité et la directionalité des flux migratoires des « noms » (à défaut de ceux des « personnes ») ne peuvent donc pas être précisées. La méthode ne donne que le nombre de noms immigrants dans une aire géographique donnée, quelles que soient leurs origines.
Comparaison des corpus selon la distribution des noms
Pour aller plus loin dans l’analyse, il s’impose donc de développer des méthodes permettant de comparer des listes de noms relevées dans des aires géographiques différentes ou bien à deux époques successives d’une même région. La question est d’établir si deux listes présentent entre elles des ressemblances, et avec quelle intensité. Il est clair que deux régions en contact régulier sur plusieurs générations auront plus de chance de présenter des stocks patronymiques voisins que deux régions séparées par des barrières géographiques, culturelles ou administratives. L’un des indices de ressemblance le plus utilisé est dérivé de la génétique des populations (Nei, 1973)
fik et fjk sont les fréquences du patronyme k dans les régions i et j respectivement. Le numérateur est dérivé du coefficient de parenté entre deux populations défini par Malécot (1966) et standardisé au dénominateur pour tenir compte de la diversité patronymique des deux régions i et j. Un tel indice possède la structure d’un coefficient de corrélation. C’est pourquoi il est souvent transformé en indice de distance de la façon suivante :
a et b sont de possibles constantes de standardisation (Mourrieras et al., 1995). Cette distance est maximale, lorsque aucun patronyme de la région i ne se retrouve dans la région j. Elle est d’autant plus proche de 0 que la distribution des patronymes dans la région i est comparable à celle de la région j.
Un tel indice de distance patronymique permet d’effectuer des comparaisons entre le corpus patronymique d’une région et ceux de plusieurs autres régions, ou d’établir les inter-relations entre les corpus de plusieurs régions simultanément. Les méthodes utilisées alors relèvent des méthodes multivariées classiques et permettent de mettre en relation distances patronymiques et distances géographiques par exemple (figure 2) ou de rechercher les zones de faibles échanges entre régions (figures 3 et 4) (Bocquet-Appel, 1994, Degioanni et al., 2000, Manni et al., 2004).
Fig. 2
Deux exemples, à des échelles de temps et d'espace différentes, des relations entre la distance patronymique et la distance géographique
IMGIMGDeux exemples, à des échelles de temps et d'espace...IMGIMFHaut : relation entre les différents domaines de Saint-Germain-des-Prés (Normandie, Perche, Mantois, Paris, Brie-Champenoise ; ixe siècle) (d'après Chareille, 2003). La divergence patronymique entre domaines augmente avec la distance géographique qui les séparent (r=0,67). Bas : relation entre les différents cantons du Pays Basque, du Béarn et de la Bigorre (r=0,79, après transformation logarithmique des distances géographiques) (d'après Darlu et al., 2001).
Fig. 3
Localisation, par la méthode du wombling (Bocquet-Appel, 1994), de frontières patronymiques dans l'espace géographique cévenol
IMGIMGLocalisation, par la méthode du wombling (Bocquet-...IMGIMFElles correspondent à des zones de variations spatiales brusques significatives de fréquences patronymiques. Ces frontières, stables sur les deux périodes considérées, s'expliquent pour 20 %, 16 %, 7 % et 6 %, respectivement par les variations des noms Arnal, Bertrand, Agulhon et Atger (Darlu et al., 1995 ). Les délimitations sont celles des cantons.
Fig. 4
Différenciation patronymique dans l'espace franco-belge, en fonction de la distance géographique et en fonction des deux types de frontières : nationale et dialectale
IMGIMGDifférenciation patronymique dans l'espace franco-...IMGIMFLa distance géographique explique le mieux cette différentiation qui est légèrement plus forte de part et d'autre de la frontière dialectale que de la frontière nationale (Degioanni et al., 2000).
Évolution temporelle de corpus de noms
Toutes les méthodes précédentes présentent un point faible dans la mesure où, en l’absence de données diachroniques, elles ne permettent pas de déterminer dans quels sens se sont effectués les échanges. En revanche, lorsque plusieurs enregistrements successifs sont disponibles pour les mêmes régions, il devient possible de répondre à la question de l’origine des migrations et d’en proposer une quantification. Plusieurs méthodes sont possibles. La première revient à lister les patronymes nouvellement arrivés dans une région et à rechercher ensuite les zones dans lesquelles ces nouveaux patronymes ont leur fréquence maximale. En probabilité, les migrants proviennent de ces zones. Cette méthode a été proposée pour estimer l’origine des flux migratoires de la France vers les Pyrénées occidentales, de cette dernière région vers Tarbes (Degioanni et Darlu, 2001) ou pour estimer le flux migratoire entre le Pays Basque, le Béarn et la Bigorre avant et après la Première Guerre mondiale (Darlu et al., 2003) (Voir l’exemple de la figure 5). D’autres méthodes, plus sophistiquées, recherchent la matrice de migration entre plusieurs régions, en exprimant l’effectif du patronyme k dans la région i à une certaine période, T2, nik2, comme une fraction linéaire des effectifs du patronyme k à la période précédente, T1, njk1, dans chacune des régions, avec la somme étendue sur l’ensemble J des régions et où les coefficients aij sont estimés par la méthode des moindres carrés (Wijman et al., 1984).
Fig. 5
Estimation des flux migratoires entre Pays Basque, Béarn et Bigorre
IMGIMGEstimation des flux migratoires entre Pays Basque,...IMGIMFEn fonction du pourcentage de noms de famille présents en une seule zone en 1891-1915 et apparaissant dans une autre zone en 1916-1940 (d'après Darlu et al., 2001).
Chacun de ces coefficients peut se décomposer en un terme représentant la probabilité de migrer de la région j à la région i et en un taux de reproduction dans la région i. À moins de disposer d’informations sur ce dernier terme, il n’est pas possible de distinguer ces deux composantes. Cette méthode a été appliquée aux données Sardes (Wijman et al., 1984), à des données pyrénéennes (Darlu et al., 1996) et, dans une variante de la méthode, pour estimer les flux migratoires des Italiens en France entre le xixe et le xxe siècle (figure 6) (Degioanni et Darlu, 1996).
Fig. 6
Représentation de l'ampleur des flux d'immigrants italiens entre les deux périodes 1891-1915 et 1916-1940
IMGIMGReprésentation de l'ampleur des flux d'immigrants ...IMGIMFEn dehors des régions frontalières soumises à des migrations traditionnelles, les zones de forte migration italienne se situent dans les grands bassins d'emploi, l'Île-de-France, la Lorraine et le bassin de la Garonne (Degioanni et Darlu, 1996, Darlu et Degioanni, 1998).
Le propos de ce bref document est de souligner l’intérêt que présentent les corpus de noms de familles comme outil d’investigation, particulièrement en démographie historique. Il semble qu’à ce jour, cet outil soit encore peu utilisé, malgré certains efforts récents, en particulier par l’école de médiévistes. Pourtant, les données sur les noms permettent de donner une profondeur historique à la dynamique des populations. Elles fournissent un matériel alternatif exploitable dans une perspective démographique, particulièrement en l’absence d’enregistrements systématiques et contrôlés de populations. Pour le généticien des populations humaines, qui ne dispose que d’observations génétiques synchroniques, les listes de noms apportent également une dimension diachronique, sur plusieurs générations. Cela lui permet de tester différents scénarios d’évolution. Cependant, dans un tel contexte, l’expertise de l’historien reste l’élément essentiel, même si la statistique, les modèles de génétique ou les compétences en traitement des informations géographiques se révèlent indispensables. Il faut bien admettre que, aussi sophistiquées soient-elles, ces méthodes d’analyse ne valent que par la qualité des corpus et que par la pertinence des analyses critiques que l’on peut en faire dans un contexte historique et social dont seul l’historien a la maîtrise.
 
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·  Mourrieras, B., Darlu, P. et al. (1995), “Surname Distribution in France: a Distance Analysis by a Distorted Geographical Map”, Annals of Human Biology, 22 (3), 183-198.
·  Nei, M. (1973), “Genetic Distance between Populations”, American Naturalist, 106, 283-292.
·  Nigoul, M. (1990), Recherche anthroponymique d’après le cartulaire de Lézat (xe-xiiie siècles, Toulouse.
·  Piazza, A., Rendine, S. et al. (1987), “Migration Rates of Human Populations from Surname Distributions”, Nature, 329, 714-716.
·  Sutter, J., Tabah, L. (1951), « La mesure de l’endogamie et ses applications démographiques », Journal de la Société de Statistique, Paris, 92, 243-267.
·  Watson, H. W., Galton, F. (1874), “On the Probability of the Extinction of Families”, Journal of the Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, 4, 138-144.
·  Wijsman, E., Zei, G. et al. (1984), “Surnames in Sardinia. II. Computation of Migration Matrices from Surname Distribution in Different Periods”, Annals of Human Genetics, 48, 65-78.
·  Yasuda, N., Cavalli-Sforza, L. L. et al. (1974), “The Evolution of Surnames : an Analysis of their Distribution and Extinction”, Theoretical Population Biology, 5, 123-142.
·  Zei, G., Barbujani, G. et al. (1993), “Barriers to Gene Flow Estimated by Surname-Distribution in Italy”, Annals of Human Genetics, 57, 123-140.
·  Zei, G., Guglielmino, R. et al. (1981), “Surnames as Neutral Alleles : Observations in Sardinia”, Human Biology, 55 (2), 357-365.
·  Zonabend, F. (1977), « Pourquoi nommer ? », 257-286, in L’identité, éd. par Lévi-Strauss, Paris, Grasset.
·  Zonabend, F. (1980), « Le nom de personne », L’Homme, XX (4), 7-23.
 
NOTES
 
[1]Ne sont cités que quelques-uns des travaux de ces auteurs. Pour une bibliographie plus abondante, voir Brunet et al., 2001.
[2]Pour une inventaire détaillé de ces indices, voir Chareille (2003).
[3]C’est-à-dire une distribution donnant la probabilité d’avoir 1, 2,…, n enfants et dont l’espérance et la variance sont toutes deux égales à 2.
[4]Sur ce point, voir Chareille (2003).
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[1]
Ne sont cités que quelques-uns des travaux de ces auteurs. ...
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[2]
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[3]
C’est-à-dire une distribution donnant la probabilité d’avoi...
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[4]
Sur ce point, voir Chareille (2003). Suite de la note...
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