2005
Annales de démographie historique
Comptes rendus
Comptes rendus
Jean-Pierre BARDET, Jean-Noël LUC, Isabelle ROBIN-ROMERO, Catherine ROLLET (dir.), Lorsque l’enfant grandit. Entre dépendance et autonomie, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, « collection Centre Roland Mousnier », 2003, 983 p.
Il est enfin né, cet enfant si attendu, sur le berceau duquel se sont penchés tant d’esprits curieux, érudits, aux intérêts multiples... Pour cerner l’objet du colloque tenu en septembre 2000 à Paris, à savoir l’étude de cet âge « évanescent » situé entre la petite enfance et l’âge adulte, qui a peu attiré l’attention des chercheurs jusqu’à présent, les organisateurs ont réuni plusieurs équipes : les universités de Paris-IV et de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines, la Société de Démographie Historique, le Centre Roland Mousnier et le Laboratoire Printemps. Tous se sont rassemblés sur un thème commun : l’enfant, celui qui grandit, celui qui apprend, et qui, en s’émancipant de ses diverses tutelles, va passer de l’état de dépendance à celui d’individu autonome ; non pas « une œuvre faite ou un produit achevé », mais « un devenir, un commencement d’être, une personne en voie de formation », selon la très belle définition, rappelée par C. Rollet, qu’ont donnée en 1911 E. Durkheim et F. Buisson.
Très tôt, il est donc apparu qu’aux historiens et aux démographes, il fallait adjoindre des anthropologues, des sociologues, des psychologues et des psychiatres, autant que des professionnels de l’enfance (éducateurs, assistants sociaux, juges pour enfants…). L’appel à communications a été largement entendu, et une soixantaine de contributions, sur les 70 présentées au colloque, ont été finalement retenues pour publication. Comme l’a remarqué encore C. Rollet, le champ couvert a été tel que le volet démographique et anthropométrique a failli être submergé par le volet « histoire sociale » et « représentations ». La confrontation entre historiens et non-historiens promettait d’être enrichissante, elle le fut. Le colloque se proposait en effet de saisir aussi bien les faits que les concepts concernant la croissance, la dépendance, l’autorité et l’autonomie. À l’origine, trois axes avaient été prévus qui, à l’arrivée, se sont trouvés au nombre de quatre : Démographie et âges de la vie. – La famille : autorité, sociabilité, dysfonctionnements. – Formation et travail. – La société en charge d’enfants.
Dans une copieuse et excellente introduction, les éditeurs ont cherché à faire la synthèse des différents textes publiés, en relevant tout d’abord les traits caractéristiques de ces âges exemptés d’une mortalité massive (pourquoi meurt-on le moins entre 5 et 14 ans ?), mais soumis à de puissantes mutations physiologiques ; puis en examinant le mode de relations familiales et l’exercice de l’autorité parentale ; le rôle de la scolarisation et du travail dans le maintien de la dépendance ou, au contraire, l’émergence de l’autonomie ; et enfin la multiplication des organisations pour la jeunesse et la diversification des représentations collectives à l’époque contemporaine.
Cette introduction est si bien conçue qu’elle pourrait inciter le lecteur pressé à s’en contenter et le dissuader de parcourir l’ensemble des contributions. Ce qui serait regrettable, car il se priverait ainsi du plaisir de découvrir maints faits ignorés ou maintes représentations méconnues. Sans vouloir tenter à notre tour une autre synthèse, ni exciper non plus du moindre détail, sans chercher nécessairement à suivre la classification ou l’ordre adopté dans la publication, nous nous bornerons à relever ici, de manière toute subjective, les éléments qui, dans ce recueil si riche, nous ont semblé les plus significatifs.
Tout d’abord, le point de départ même de toute cette entreprise, à savoir la théorie des âges de la vie, définie depuis l’Antiquité et reprise avec des variantes plus ou moins conséquentes au cours des siècles : ainsi à Rome (Y. Rivière) où, selon Varron, la pueritia (enfance) s’étendait jusqu’à 15 ans, l’adulescencia (adulescentis, adulti, ceux qui grandissent, qui ont grandi) durait de 15 à 30 ans, et la juventus allait jusqu’à 45 ans. Cette distinction se retrouvera au Moyen Âge et à la Renaissance (D. Alexandre-Bidon), par exemple chez Barthélemy l’Anglais ou Isidore de Séville. À l’époque moderne encore, de la fin du xixe siècle aux années 1930, il était convenu de déterminer l’orientation professionnelle en fonction des âges (J. Martin).
Certains thèmes, récurrents, ont particulièrement retenu l’attention : ainsi, le traitement de l’enfance dans l’Antiquité gréco-romaine, la vie des petits mousses et des élèves-marins dans la marine marchande et dans la Royale, la condition des filles du xviie au xixe siècle. À Rome, encore (Y. Rivière), la société ne protégeait pas l’enfant en tant que tel mais, dans la répression de la délinquance déjà juvénile, les peines étaient modulées selon l’âge, notamment chez les prépubères (âgés de moins de 14 ans). J.-N. Corvisier, qui étudie avec beaucoup d’érudition et un grand luxe de détails les textes médicaux de la Grèce antique, observe que la jeunesse est alors bien individualisée sur le plan physiologique et qu’entre le ve siècle avant et le iie siècle après J.-C., la conscience d’un âge intermédiaire, la « meirakia », se fait jour. Se penchant sur les romans grecs anciens (du milieu du ier siècle à la fin du iiie siècle après J.-C.), S. Couraud-Lalanne y voit de véritables traités d’apprentissage qui décrivent le parcours initiatique, menant de l’âge précoce (Daphnis et Chloé ont entre 13 et 15 ans) à l’âge adulte, que doivent suivre les jeunes garçons pour accéder à leur statut de dominants et les jeunes filles à celui d’épouses obéissantes ; aux unes comme aux autres est assigné le même double objectif : le retour à la cité et le mariage.
La figure emblématique du jeune marin a fait également l’objet de deux communications. L’enfant prenant la mer, symbole maternel, pour affronter un monde d’hommes et en devenir un lui-même, a hanté la musique (de la chanson populaire : « […] Le sort tomba sur le plus jeune […] » – à l’opéra : « Peter Grimes »), la littérature (« Billy Budd ») et le cinéma. Dans une stimulante contribution, M. Duquesne s’interroge sur l’étymologie du mot « mousse », masculin en 1552, mais féminin au xve siècle (« la mousse », comme en catalan, « la mossa »). Elle souligne la part implicite de féminité que recèle le terme : le « moussaillon » est considéré comme étant pour un quart masculin et pour trois quarts féminin, alors que les proportions s’inversent pour le mousse. Ce dernier doit s’extraire de sa propre féminité et laisser sa part de masculinité prendre progressivement le dessus s’il veut devenir matelot-pêcheur à part entière. L’ambiguïté persistera cependant : M. Vergé-Franceschi ne rappelle-t-il pas que le bailli de Suffren était un homosexuel notoire ? Dans une contribution très vivante, cet auteur nous parle du jeune marin, de 1626 – date de la création par Richelieu des « Seize gentilshommes » – à 1792, montrant comment celui-ci est passé de l’état d’enfant-soldat très tôt « amariné » à celui de collégien-marin surprotégé (création de l’École royale de Marine par M. de Boignes en 1773). En France, l’effectif total de 50 000 gens de mer, contre 70 000 en Angleterre, forme à lui seul une micro-société où tous les ordres sont représentés. Si cependant les jeunes recrues, même peu instruites au départ, sont des combattants très efficaces en mer, au temps de la voile, souligne l’auteur, le grand âge est synonyme d’une expérience hors pair.
Autre catégorie longtemps tenue à l’écart de la recherche : celle des adolescentes, largement étudiées ici sous des aspects très divers. Ainsi, D. Pico attire de nouveau l’attention sur ces demoiselles de Saint-Cyr qui, depuis Racine, n’ont cessé de fasciner romancières et cinéastes, en réfutant le mythe du « mouroir », sans toutefois le dissiper complètement (1 décès pour 8, sur les 3 000 jeunes filles âgées de 7 à 20 ans qui se sont succédé à l’institution de 1686 à 1793). A. Perrenoud souligne également qu’il n’y a pas eu de baisse régulière de la mortalité enfantine et juvénile du xviiie au xxe siècle, et que la surmortalité observée chez les filles, au xixe siècle, en Europe occidentale, n’était pas due à des causes externes, mais internes, nouvelles et dangereuses. J.-P. Bardet se demande qui étaient ces filles qui se mariaient jeunes (1 sur 10 avant l’âge de 20 ans à la veille de la Révolution) à Vernon, dans l’Eure : bien nées, alphabétisées, cadettes de familles nombreuses, elles étaient souvent orphelines de père. L’auteur assortit sa démonstration non seulement de références juridiques et canoniques, mais de multiples exemples tirés de la littérature, du xviiie (Diderot, Moheau, Restif) au xxe siècle, allant d’Hector Malot à la baronne Staffe ou à Berthe Bernage. C. Rollet évalue pour sa part le coût de l’enfant à partir des comptes de pension d’une fratrie de quatre jeunes aristocrates bretonnes dans l’Orléanais à la fin du xixe siècle, alors que C. Grasser étudie la manière dont se sont construites les identités féminines bourgeoises « au jardin » de 1820 à 1870 : ceci lui permet d’opposer la « jeune fille en fleur » française à la « good girl » anglaise, le jardin étant l’« innocent exutoire à une sensualité contenue » ou, comme l’avance Michelet (La Femme, 1858), à la fois le lieu et le moyen d’une initiation des filles à leur futur rôle de reproductrices (C. Grasser donne l’exemple parlant du tableau d’A. Grimshaw, « The Rector’s Garden : Queen of the Lilies », 1877) – à la même époque, la ferme était certainement pour les jeunes paysannes le lieu d’une initiation plus crue… La contribution de R. Rogers sur les pensionnats féminins à la fin du xixe siècle remet en question, en tout cas, l’image convenue de l’« oie blanche », en modifiant le regard traditionnellement porté sur l’éducation des filles à cette époque. Une vision plus pratique, voire plus intellectuelle, se fait jour alors avec la mode des brevets, qui se développe sous le Second Empire. Mgr Dupanloup lui-même (qui l’eût cru ?) s’élevait contre la « mutilation de l’éducation de la femme » et revendiquait pour cette dernière l’accès à une véritable vie de l’esprit.
Il faut signaler à ce propos la place qui est faite ici aux modèles étrangers et à l’influence qu’ils ont pu exercer sur les systèmes français. Ainsi les universités suisses ont-elles été les premières (Zurich, 1865) avec les universités russes à accueillir les filles au xixe siècle (N. Tikhonov). Dans le programme d’éducation de la célèbre école privée des Roches, fondée en 1899, ouverte aux filles en 1969, l’influence des « public (new) schools » anglaises, comme celle du scoutisme, est prégnante : il s’agit, grâce entre autres à l’institution du « capitanat », de former des individus « armés pour la vie », les attitudes primant sur les résultats (N. Duval). Il est intéressant de noter qu’à l’exemple de la fameuse parabole de Saint-Simon, pour les fondateurs de l’École les véritables élites de la nation ne sont pas les fonctionnaires, mais les agriculteurs, les industriels, les commerçants. Rappelons qu’une trentaine d’années auparavant, au lendemain de la guerre de 1870, c’est également sur le modèle allemand qu’avait été créée l’École libre des Sciences Politiques.
D’autres pays européens se montrent encore en pointe en ce qui concerne la protection des enfants et des adolescents, ainsi la Suède avec la loi de 1897 sur les enfants moralement abandonnés, et la Norvège avec la loi de 1915 relative au patronyme des enfants illégitimes : N. Le Bouteillec montre à ce propos que l’État a désormais le droit d’intervenir dans la vie des enfants jusqu’au sein de la famille, c’est-à-dire dans le domaine, réservé jusque-là, de l’autorité paternelle.
Les déviances les plus graves peuvent en effet se produire dans le cadre familial : l’inceste, l’infanticide, ou même des phénomènes d’apparence mineure, comme l’énurésie, ont fait l’objet de communications spécifiques. Ainsi M.-C. Cliche, à travers l’étude de l’inceste au Québec de 1858 à 1973, montre que celui-ci n’est qu’un aspect de la relation de pouvoir entre l’homme et la femme dans la famille et la société patriarcale. L’inceste ne connaît aucune barrière, qu’elle soit socio-économique, ethno-culturelle ou géographique, et si, à partir des années 1970, l’on enregistre moins de violences, ce serait peut-être parce que les enfants concernés sont de plus en plus jeunes. En examinant un cas d’infanticide au xviiie siècle, M. Trevisi rappelle que les sociétés occidentales, à l’origine, ne considéraient pas cet acte comme un crime, mais plutôt comme un moyen de contrôler les naissances. Ce n’est qu’à partir de 1500 que l’Europe chrétienne commence à se soucier de l’âme des enfants condamnés à errer dans les limbes. Se fondant sur l’exemple étudié, l’auteur montre combien la génitrice se sent seule après la perpétration de son acte : absence à peu près complète du réseau de parenté, rôle déterminant du voisinage, en particulier des femmes, dans l’accusation. Quant à l’énurésie (P. Quincy-Lefebvre), question douloureuse souvent abordée dans la littérature du xixe et du xxe siècle, et qui évoque, par la stigmatisation dont elle a longtemps été l’objet, celle dont l’onanisme a été frappé, elle a été vue par les psychiatres comme une façon de protester contre la société et par les médecins comme un refus inconscient de s’adapter au monde des adultes.
Du point de vue religieux, également, les enfants ont subi des pressions et des contraintes parfois violentes, comme la « fabrication » de « saints de lait », qui, au début du xxe siècle, rappelle P. Cabanel, transformait une simple inclination de l’enfant en vocation proprement dite. On peut rapprocher cette pratique de celle en usage aux xviie et xviiie siècles dans les maisons de Nouvelles et de Nouveaux Catholiques, dont les dirigeants jugeaient les jeunes protestants suffisamment mûrs à l’âge de 7 ans pour se convertir, alors qu’après 1685 ces derniers seront carrément enfermés par lettres de cachet ; un véritable arsenal répressif permettait à la monarchie française de retirer aux parents huguenots, notamment aux veuves, davantage vulnérables, la garde de leurs enfants. C. Mercier évoque l’exemple célèbre de J.-J. Rousseau qui, au début du xviiie siècle encore, fut envoyé à l’hospice des catéchumènes de Turin par Mme de Warens, elle-même convertie, pour abjurer.
L’un des thèmes majeurs du colloque apparaît donc déjà ici : celui de l’affermissement, puis de la remise en cause, de l’autorité paternelle au cours de la période considérée, au bénéfice tout d’abord de l’autorité de l’État ; il est à peine question encore des droits de la femme (en France l’épouse n’aura la libre disposition de son salaire qu’en 1907), et encore moins de ceux de l’enfant. Si l’on fait abstraction de ses sources religieuses, l’histoire de la « patria potestas » en Occident remonte jusqu’à Rome : Y. Rivière montre que dans l’Urbs, l’homme, même adulte, reste un éternel mineur du vivant de son père (Rome sera d’ailleurs hantée par l’obsession du meurtre du père). À partir des actes de donation « à cause de mort » entre époux, passés devant les notaires dijonnais du xvie au xviiie siècle, on constate, nous dit Ch. Corley, avec la disparition des « royaumes » de jeunesse, l’élévation de l’âge à la majorité des héritiers présomptifs et la montée en puissance de l’autorité paternelle (voir le tableau de Greuze, « Le fils puni », 1777-1778). L’émancipation économique, comme le choix nuptial, sont alors des étapes essentielles, et « l’allongement de la période de dépendance résulterait mécaniquement de l’allongement de la durée du célibat imposée aux jeunes », ascèse collective largement commandée par les structures démographiques, rappellent les éditeurs.
O. Faron (« Le père face à ses enfants » du xixe au xxe siècle) décrit cependant l’érosion accélérée, dès le xviiie siècle, de son autorité chez le chef de famille. Certes, pendant la période révolutionnaire, un mouvement égalitaire a tenté de briser en 1792 la puissance paternelle. Mais « si les révolutionnaires se défiaient des pères, les jurisconsultes du Consulat ne se défient plus que des enfants ». Pour O. Faron, le contenu coercitif du Code civil ne serait qu’une contre-offensive sans lendemain. Cambacérès : « Qu’on ne parle donc plus de puissance paternelle ! » Durant tout le xixe siècle, les rapports entre les parents et leurs rejetons se distendent, avec les grandes lois sociales françaises sur l’obligation scolaire, l’interdiction du travail des enfants dans les manufactures (1841), la répression des mauvais traitements (1898), la possibilité de la déchéance paternelle (1889), ou la loi Lemire (1907) abrogeant la nécessité de l’autorisation du père pour le mariage célébré après l’âge légal de la majorité. Ce sera la Première Guerre mondiale qui, en transférant l’exercice du pouvoir parental aux mères de famille, bouleversera en profondeur le système traditionnel. L’enfant se trouve au centre de cette évolution qui le dotera progressivement d’une personnalité juridique. Néanmoins ce phénomène ne se produit pas de manière homogène dans l’ensemble de l’Europe, puisqu’en Espagne (M. Sanctos Sacristàn) le « pater familias » n’a vu limiter ses pouvoirs qu’au début du xxe siècle, alors qu’en Scandinavie la masculinité est entrée en crise dès le xixe siècle (D. Tjeder), et que des lois protectrices de l’enfance y ont très tôt été promulguées, comme l’a montré N. Le Bouteillec.
Il n’en reste pas moins que, même aux temps les plus glorieux de la puissance paternelle, avant la Révolution, la dimension affective était prise en compte, que ce soit chez les juristes ou chez les auteurs des traités sur le mariage (M. Daumas et A. Walch). Si, au xvie siècle, l’amour entre parents et enfants n’est pas mentionné, c’est qu’il est considéré comme naturel ; à la fin du siècle, on ne parle plus de « procréer », mais d’« élever » des enfants. Au xviie siècle, en revanche, l’affection parentale est prônée, et celle de la mère est même survalorisée. Au xviiie, l’amour de l’enfant couronne l’amour conjugal qui émerge comme valeur sociale concurrente (voir le vécu d’un père de famille à cette époque, décrit par Ph. Marchand). Il faut également relever le rôle déjà dévolu dans les assemblées de famille au grand-père paternel, qui est souvent nommé tuteur des orphelins mineurs (V. Gourdon). On assiste donc véritablement à ce moment à la formation de la famille affective, où l’enfant tient une place prédominante. Les traités du mariage, qui deviennent des traités sur la famille, sont ainsi un excellent indicateur de la naissance de ce nouveau modèle familial dont la première représentation sociale apparaît dès les années 1640.
Antérieurement, les périodes de formation et d’apprentissage des adolescents étaient précédées d’une multitude de rites de passage variant selon les lieux et les époques. P. Caspard s’étend ainsi sur le rite « puissant » de la première communion (à 17 ans pour les garçons et à 16 ans et demi pour les filles, contre 12 ans chez les catholiques) dans la Suisse protestante, du début du xviiie au milieu du xixe. Le service militaire a été un autre de ces modes de passage de l’adolescence à l’âge adulte. Au xixe siècle, la médecine militaire (O. Roynette) a ainsi contribué à déterminer la représentation de la masculinité et à définir une véritable arithmétique médicale. La mention « bon pour le service » équivalait à un authentique brevet de virilité. Mais les critères scientifiques n’ont pas tardé à faire place aux critères esthétiques.
Dans l’Europe d’Ancien Régime, le cycle de vie domestique, largement répandu, permettait aux jeunes d’accéder à l’autonomie en sortant de la tutelle paternelle. C. Kuklo a recherché si ce cycle existait dans la Pologne pré-industrielle. Ce sont en effet des cadets de familles nombreuses qui, dans ce pays, au xviiie siècle, forment le gros de la main-d’œuvre ; les domestiques représentent 6 à 10 % des habitants ; les 2/3 des hommes et les 3/4 des femmes sont des célibataires au-dessous de l’âge au mariage. En Pologne, l’étendue des tâches ménagères était telle que le modèle de foyer n’entretenant pas de gens de service n’existait pas. Peut-on assimiler à ce cycle de vie la mobilité des jeunes Normands arrivés à Paris à la fin du xviie siècle (C. Grange et J. Renard), ou celle des jeunes Corses aux xviie et xviiie (A.-P. Graziani) ?
Du xvie au xixe siècle, les établissements qui accueillent les enfants trouvés, abandonnés, orphelins ou assistés, sont censés les aider à rejoindre le monde des adultes en leur permettant d’acquérir un métier. Ainsi, au xviie siècle, les hôpitaux parisiens du Saint-Esprit et de la Trinité étaient de « vraies institutions de formation des grands enfants » (I. Robin-Romero), de même que les hôpitaux d’enfants trouvés à Florence et en Toscane entre le xvie et le xviiie (L. Sandri rappelle que c’est dans ces hôpitaux qu’est née la pédiatrie), ou celui de la Charité à Lyon au xviiie (J.-P. Gutton). À cette époque, l’hôpital de la Salpêtrière, qui devient un établissement de placement temporaire pour les enfants légitimes de parents qui ne peuvent assurer leur subsistance ou leur éducation, crée une école à Paris et met les enfants au travail (S. Beauvalet-Boutouyrie). Du xviie au xviiie siècle, la maîtrise du chapitre métropolitain de Cambrai est un instrument de promotion sociale de premier ordre pour les enfants de chœur (Ch. Leduc), de même que les écoles de charité italiennes au xixe (C. Grandi), qui forment des domestiques mais qui ouvrent aussi à des filles très pauvres des filières de scolarisation et d’initiation professionnelle.
À l’époque contemporaine, ce sont la scolarisation et le travail précoce qui vont devenir pour les jeunes les voies privilégiées d’accès à l’indépendance. L’allongement progressif de la période d’instruction, qui contribue à construire leur identité, apparaît, selon M. Perrot, comme « la meilleure assise institutionnelle à la distinction de l’adolescence ». De même le travail va favoriser l’intégration sociale de ceux qui sortent de l’enfance et, malgré les conditions parfois très rudes dans lesquelles il est alors exercé, il représente à leurs yeux une réelle promotion, même si ces jeunes ont conscience de leur exploitation (J.-L. Lenhof). Le placement rural signifie pour eux un salaire plus élevé et une autonomie plus rapide (G. Brunet, J.-P. Gutton, P. Delsalle). Les pupilles de l’Assistance publique eux-mêmes, en Sologne, au début du xxe siècle, ne sont pas des parias, exclus de tout droit, mais des acteurs qui ont des droits et qui en usent (I. Jablonka).
Même une éducation très stricte peut avoir des retombées positives du point de vue professionnel. La littérature française au xixe siècle regorge de témoignages et de souvenirs sur cet environnement concentrationnaire où le discours sur la discipline était inséparable de la peur suscitée par l’adolescent. Évitant tout manichéisme, les auteurs des contributions nous montrent les aspects ambigus et contrastés de cette éducation, voire du « dressage » à l’honneur à l’époque, sans en dissimuler les versants, insoutenables de nos jours.
Il ne faut pas croire néanmoins que ces groupes d’enfants souvent dominés, humiliés et parfois battus, soient restés sans réagir. Ils se sont au contraire fréquemment soulevés contre les conditions de vie qui leur étaient faites ou leur ont opposé une résistance passive. La contestation a existé, comme le montrent la révolte des « Nocentine », assimilées à des prostituées, en 1687 (L. Sandri), les mouvements dans les pensionnats féminins au xixe (R. Rogers), chez les « Rocheux » eux-mêmes en France (N. Duval) ou dans les organisations catholiques au Québec au xxe siècle (L. Bienvenue). Les éditeurs se demandent d’ailleurs si les conflits de générations et les révoltes de jeunes n’ont pas été en fait un élément moteur dans certaines sociétés.
La délinquance juvénile est une invention récente, qui ne date que du début du xixe siècle. La thèse de l’hérédité morbide et celle des tares constitutionnelles chez les « petits pervers » (« le spermatozoïde est saoul », 1908), qui se développent par la suite, imprégneront toute la pensée médicale jusqu’au premier xxe siècle. À la fin du xixe et au début du xxe, les anciennes institutions (hôpitaux, maisons de correction, etc.) font place à de nouvelles structures d’accueil et d’encadrement de la jeunesse, que celle-ci soit pauvre, délinquante, ou favorisée. Ainsi de l’Inspection des Enfants assistés, créée en 1869, devenue en 1904 l’Inspection de l’Assistance publique : ses membres, qui se voient confier la tutelle des enfants, ont pour mission de veiller à l’intégration sociale de leurs protégés (V. De Luca). Les organisations, qui se développent sur une grande échelle, touchent désormais toutes les classes, tous les âges, et les deux sexes (A. Thiercé). Au Québec (L. Bienvenue), de 1930 à 1939, même les mouvements d’Action catholique contribuent à la prise de conscience de classe de la jeunesse. En France, avec l’ordonnance de 1945, qui fait de l’enfant « coupable » un enfant « inadapté », les maisons de correction cèdent la place à la mise en liberté surveillée. Mais c’est seulement à l’époque contemporaine que l’institutionnalisation de l’enfance délaissée recule au profit de l’adoption et du placement en famille.
Avant et après la Seconde Guerre mondiale, de nouvelles représentations de la jeunesse, délinquante ou non, se multiplient. Chaque vision est difficilement conciliable avec les autres, que ce soit celle des médecins (G. Périssol, C. Valenti et J.-Y. Le Naour) ou celle des cinéastes. Dans une communication fort intéressante sur « les maisons de correction dans le cinéma français » du début des années 1930 au milieu des années 1960, S. Le Pajolec a analysé sept films – dont les incontournables « Quatre cent coups », 1969 –, portant sur l’enfermement des jeunes délinquants. Il s’interroge sur les raisons du succès de ce stéréotype, puis sur celles de sa disparition progressive, à la suite, entre autres, de la création de l’Éducation surveillée en 1945 (le mythe des bagnes d’enfants a certes vécu, mais qu’en sera-t-il de l’expérience actuelle des centres fermés ?). La période de l’Occupation, déterminante dans la désignation des classes d’âge (J1, J2, J3), a vu croître la délinquance juvénile, qui a triplé de 1938 à 1942. Les jeunes concernés – pour moitié orphelins, pour un quart enfants de parents divorcés ou séparés –, n’ont pas changé de comportement après le départ des Allemands (G. Périssol). La fin des années 1950 verra cependant émerger comme phénomène de masse la question de la jeunesse qui souhaite se constituer désormais un univers propre (le film « Rendez-vous de juillet » date de 1949, mais la véritable explosion se produira en 1963, avec le grand rassemblement des « baby-boomers » à la Nation).
« Pour conclure », les éditeurs indiquent qu’ils n’ont pas voulu donner un nouveau modèle explicatif, mais qu’en partant de faits mal reliés, ils ont cherché à ouvrir la discussion sur les modes de représentation de la dépendance et de l’autonomie, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Ce faisant, ils n’ont pas tenté de minimiser les dysfonctionnements des systèmes traditionnels d’éducation et d’insertion professionnelle, ni de remettre à l’honneur les discours purement répressifs des siècles passés, mais ils ont essayé de faire ressortir ce que ces systèmes et ces discours ont pu avoir de positif. Ils soulignent que le champ reste ouvert à de nouvelles recherches, lesquelles, selon eux, devraient mener à des perspectives comparatistes examinant sur une longue période, à l’échelle européenne, les contextes sociaux et culturels.
Que de chemin parcouru depuis le temps où les théologiens, saint Augustin en tête, ne voyaient dans l’enfant, conçu dans le péché, que le fruit de l’« iniquité », réceptacle de vices et de perversité ! Le tournant s’est produit vers le milieu du siècle des Lumières, lorsqu’a surgi la figure de cet « enfant chéri » auquel une très belle exposition a été consacrée en juin 2003 au musée de Marly-le-Roi, avec une section sur l’adolescence montrant qu’à cette époque, les portraits des garçons et des filles indiquaient clairement leurs différences d’éducation. C’est à partir de ce moment cependant qu’à la suite de Rousseau, l’enfance apparaîtra définitivement comme un état à la fois spécifique (« L’enfance a des manières de voir et de sentir qui lui sont propres »), et essentiel à la formation de l’adulte (« Il faut considérer l’homme dans l’enfant, et l’enfant dans l’homme »).
Comme l’ont souligné au départ les responsables du colloque, leur initiative est née d’un constat : alors que les tout jeunes enfants ont été depuis des lustres l’objet d’une attention soutenue, ceux qui avaient passé le cap fatidique de la première, puis de la cinquième année, les « survivants », n’avaient jamais suscité d’étude d’envergure. Voilà qui est fait. Nous disposons maintenant d’une somme sur la « seconde enfance » et la première adolescence qui, loin de le clore, laisse le chemin libre pour d’autres hypothèses, d’autres explorations, voire d’innovantes actions politiques.
Coïncidence, réactivité, ou tardive prise de conscience ? Toujours est-il en effet que, le 29 juin 2004, pour la première fois, la Conférence de la Famille, qui définit tous les ans les orientations de la politique familiale, s’est penchée sur cette « période d’espérance, de projet et de devenir » (M. Rufo) que représente la tranche d’âge des 11-17 ans, « créneau de la vie jusqu’à présent laissé pour compte » (M. Sassier). Parmi les différents types de mesures envisagées, signalons le développement prévu des Maisons de l’adolescent dont une demi-douzaine existent déjà en France. Si le thème de l’adolescence a enfin été ainsi abordé sur le plan politique, on peut être amené à penser que la tenue du colloque, puis la parution des actes, y ont éventuellement été pour quelque chose.
La présente publication, sur laquelle plane l’ombre puissante de Philippe Ariès, a le très grand mérite de remettre en jeu nombre d’idées reçues : non, l’affection n’a jamais été absente du cercle familial, même au temps où la puissance paternelle était à son zénith ; non, l’autorité du père n’a pas été renforcée par le Code civil, elle n’a cessé de se dégrader depuis, sinon avant, la Révolution ; non, la mortalité enfantine et juvénile n’a pas subi une baisse régulière depuis trois siècles et au xixe les filles ont pu connaître une surmortalité ; non, l’éducation des filles au xixe siècle ne visait pas à en faire avant tout des épouses vertueuses et de bonnes mères de famille, et les parents, loin de se désintéresser de la formation intellectuelle de leur progéniture, s’y sont au contraire fortement impliqués ; non, la prolongation de la scolarité n’a pas uniquement abouti à maintenir la dépendance, elle a permis aussi à une classe d’âge de se forger une identité ; non, le travail précoce n’a pas été seulement une forme injustifiable d’exploitation, il a été également un facteur de libération.
Certes, nul n’a voulu à cette occasion réhabiliter les modes de pensée et les pratiques qui, naguère encore, écrasaient l’enfant et l’adolescent sous une chape de contraintes et d’obligations, quand ce n’était pas d’exactions ; mais ce que les travaux si diversifiés réunis ici ont permis de montrer, c’est que ces attitudes et ces comportements ont eu aussi des effets bénéfiques en contribuant, involontairement peut-être, à l’émancipation des sexes, à celle des classes et à celle des âges. Le recours à des sources multiples – textes législatifs, documents fiscaux, œuvres littéraires, expressions artistiques… –, a considérablement enrichi à cet égard la démonstration démographique.
Un mot, cependant, pour terminer, sur la présentation de ces actes en un fort volume difficilement maniable. L’on comprend que des raisons, sans doute d’ordre pratique, ont incité l’éditeur à opter pour une publication en un seul tome, mais deux fascicules moins importants auraient certainement été plus aisés à transporter et à parcourir pour le lecteur. D’autre part, ce dernier reste quelque peu sur sa faim quant à ce qu’il sait ou a pu apprendre sur les organisateurs du colloque et les différents auteurs de communications : quelques précisions complémentaires à leur sujet auraient été les bienvenues, de même que la mention de leur nom immédiatement après le titre de leur contribution, et non pas à la fin du texte ou en haut de page.
Ces réserves sur des points de détail ne diminuent en rien, évidemment, l’intérêt et le plaisir pris à la lecture de ce « poids lourd », qui fera date dans l’histoire de l’adolescence et qui, tout en la contredisant parfois, constitue un hommage implicite à la recherche entreprise il y a plus d’un demi-siècle, déjà, par Philippe Ariès.
Jacqueline HECHT
Gisela BOCK, Anne COVA (dir.), Écrire l’histoire des femmes en Europe du Sud, xixe-xxe siècles, Oeiras (Portugal), Celta Editora, 2003, 183 p.
Cet ouvrage regroupe seize contributions écrites par des historiennes et historiens des pays de l’Europe méditerranéenne issues d’un colloque tenu en septembre 1999 à Arràbida (Portugal) sur l’histoire des femmes et du genre en Europe du Sud (France, Espagne, Portugal, Italie et Grèce). Cette rencontre était le point de départ d’une réflexion sur les réalisations dans ce domaine et sur les voies à défricher. Après avoir rappelé que l’histoire ne peut être écrite et comprise sans intégrer celle des femmes et du genre (qui prend en compte les rapports de pouvoir entre les sexes dans leur dimension sociale et culturelle), Anne Cova et Gisela Bock invitent à développer l’histoire des femmes et du genre dans les pays européens (d’Europe centrale et orientale ou les petits pays) souvent délaissés pour des raisons politiques mais aussi linguistiques. Le bilan et les perspectives que nous proposent les auteurs s’articulent autour d’une première partie sur l’historiographie des femmes et du genre en Europe du Sud, et d’une seconde qui dépasse le stade programmatique en donnant un aperçu de quelques recherches en cours au Portugal.
Mary Nash, dans « Women’s History in Contemporary Spain », met en relation les changements de paradigme dans l’histoire des femmes avec les transformations politiques espagnoles, les changements dans la perception du féminisme et le processus de reconnaissance du féminisme académique et universitaire. L’histoire des femmes est ainsi passée de l’amnésie dans les années d’après-guerre à une redécouverte dans de multiples directions depuis les années 1990. Des institutions comme l’Asociación Española de Investigación Histórica de la Mujeres (AEIHM), fondée en 1991, ainsi que la revue d’histoire des femmes Arenal, publiée depuis 1994, ont à la fois été d’extraordinaires stimulations pour la recherche et des lieux de diffusion des travaux dans l’histoire des femmes et du genre en Espagne. Depuis quelques années, un effort particulier est fait dans ces institutions pour s’ouvrir aux recherches étrangères.
Les deux communications sur l’historiographie au Portugal témoignent également du rôle joué par le contexte politique dans l’émergence plus tardive qu’en France ou en Italie d’une histoire des femmes et du genre. L’historiographie sur les femmes au Portugal au cours du xixe siècle est présentée par Irene Vaquinhas, professeur à l’Université de Coimbra. Après la « Révolution des œillets », les sciences sociales, et notamment l’histoire, ont approché des objets jusqu’alors illégitimes. L’histoire du xixe siècle, par exemple, a fait l’objet d’une redécouverte. Bien que marginalisée dans l’institution, l’histoire des femmes du xixe siècle connut une période faste dans les années 1980. L’apport d’autres disciplines, comme l’anthropologie, et de travaux étrangers – Histoire de la vie privée de Philippe Ariès ou l’Histoire des femmes en Occident de Michelle Perrot et Georges Duby – a ouvert des voies, elles-mêmes nourries par ailleurs par des réflexions théoriques liées aux débats sur la parité. Actuellement, cette histoire du xixe siècle, qui, selon les mots de Françoise Thébaud, en est à sa « phase d’accumulation », a connu un développement significatif, malgré l’absence de revue d’histoire des femmes et de postes d’histoire des femmes à l’université. La diversité des travaux portant notamment sur le monde du travail, le quotidien des femmes, les structures familiales et les comportements démographiques devrait maintenant s’enrichir de démarches prosopographiques ou de travaux sur le féminisme. Anne Cova, co-directrice de l’ouvrage, auteur de travaux pionniers sur l’histoire des femmes et de la maternité en France, donne un aperçu de « L’histoire des femmes au Portugal [au] xxe siècle ». La première période des années 1970 fut celle de travaux sporadiques, en lien avec la chute de la dictature et les mouvements de gauche et d’extrême gauche. En 1977, la Commission pour la condition féminine encourage les premiers travaux d’histoire des femmes caractérisés par une victimisation des sujets féminins. Cette institution a été un des volets de l’institutionnalisation de l’histoire des femmes au Portugal. La décennie suivante a vu la création d’un DEA d’études sur les femmes à l’Université Aberta de Lisbonne, avec en parallèle la fondation d’une direction de recherche « genre et histoire des femmes » au CEMRI (le Centre d’études féminines portugais). En 1997, aux côtés de ce « féminisme d’État » se constitue l’Association portugaise pour la recherche d’histoire sur les femmes (APIHM), six ans après la fondation de l’Association portugaise d’études sur les femmes (APEM) qui ont contribué à la diffusion des recherches lors de colloques. Les recherches sur le xxe siècle se sont portées sur des associations féminines ou féministes avec une focalisation pour la période allant de 1910 à 1926.
L’histoire des femmes en Italie présentée par Michela de Giorgio est née en lien avec le féminisme de la deuxième vague, dit « néoféminisme », dans les années 1970, autour de trois revues : Donna Woman Femme, Memoria rivista di storia delle donne et Quaderni Storici. Le contexte était celui du faible nombre de femmes insérées dans le monde universitaire. L’auteur retrace les étapes marquantes de l’histoire des femmes, puis du genre, en Italie à travers des ouvrages pionniers. Elle rend compte des débats, des tensions liées à l’apport de disciplines comme l’anthropologie ou de définitions nouvelles, comme le genre en 1986. De même qu’en France, la publication de l’Histoire des femmes en Occident, commandée par l’éditeur Laterza, a rendu visible pour un large public l’histoire des femmes. Elle a été suivie de nombreuses autres « histoires » de la maternité, des femmes au travail dans les années 1990, avec une particularité, la conjugaison de l’histoire religieuse au féminin. Cependant, malgré la création de la Société italienne des historiennes en 1989, et le fait que l’enseignement universitaire se soit féminisé, l’histoire des femmes et du genre n’a toujours pas la place qu’elle mériterait à l’université en Italie. Michela De Giorgio a accompagné son texte d’un petit questionnaire adressé aux historiennes italiennes sur les trois livres d’histoire des femmes qui leur sont apparus les plus importants. Cette approche originale donne au lecteur une idée non seulement des ouvrages marquants de l’historiographie mais aussi de la façon dont circulent les savoirs et dont chacune a pu se les approprier.
Quelle est la situation en Grèce ? L’histoire des femmes, au sortir de la dictature, y est issue de la nouvelle histoire, qui s’est concentrée sur les classes et non le genre. Elle souffre toujours du manque de reconnaissance institutionnelle, comme le souligne Efi Alveda dans « l’histoire des femmes au sein de l’historiographie grecque ».
Françoise Thébaud dans « Écrire l’histoire des femmes en France », présente une analyse sur l’histoire des femmes et les institutions. Elle offre « un tableau synthétique de l’histoire des femmes en France » – des cours de Michelle Perrot de 1973, aux recherches plus récentes enrichies des apports du genre. Cependant, tout comme en Italie, malgré la fondation d’une revue d’histoire des femmes, Clio : histoire, femmes et sociétés, en 1995, puis de Mnémosyne, association d’histoire des femmes et du genre, les chaires d’histoire des femmes sont quasi absentes de l’université, tout comme les postes de recherche au CNRS. Michelle Zancarini-Fournel, dans « Vers une histoire des femmes du temps présent », s’interroge sur le lien entre histoire des femmes et du genre et l’histoire du temps présent, histoire qui s’étend globalement de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Cette histoire des femmes est marquée par la guerre et Vichy. Elle a également investi la citoyenneté politique – liée au suffrage – et la citoyenneté sociale – liée au Welfare
– comme objets d’analyse. Enfin, le rapport des individus aux média, les représentations, l’histoire culturelle ont fortement marqué l’histoire des femmes et l’histoire du genre du temps présent. La question des identités de genre, des appartenances et de leurs mutations seront sans doute les pistes à explorer dans cette histoire du passé très proche.
La seconde partie de l’ouvrage réunit des contributions de jeunes chercheurs portugais qui donnent un aperçu des recherches actuelles sur l’histoire des femmes et du genre au Portugal. L’histoire des femmes au travail est représentée par la contribution de Virginia do Rosàrio Baptista, « Women in the Labour Market (1890-1940) », qui dresse un tableau de 1890 à 1940, ainsi que par l’article de Teresa Pinto, qui s’intéresse plus particulièrement à la formation professionnelle des jeunes filles, et au processus d’éviction qui touchent les écoles de dessin industriel à la fin du xixe siècle. Maria Isabel Viegas Liberato, dans « Discours, pratiques et politiques de la prostitution au Portugal (1841-1926) », intègre les apports de l’anthropologie, de la science politique et du genre pour décrire l’évolution des politiques sociales menées autour de la prostitution. Dans la lignée des travaux d’Anne Cova sur les associations féminines, João Esteves s’intéresse à l’associativisme féminin au Portugal de 1906 à 1918. Irene Flunster Pimentel analyse l’œuvre des mères pour l’éducation nationale (1936-1974), sous le régime de Salazar. La jeunesse féminine était également encadrée par le régime. L’organisation de la jeunesse féminine portugaise de 1937 à 1945 est étudiée dans la présentation de Manuela Barbas. Maria Antonia Fiadeiro s’intéresse quant à elle à la journaliste Maria Lamas. Enfin, plus proche de nous, Amélia Campos s’est interrogée sur les féminismes dans les années 1970 et 1980.
Les communications, concises, claires, offrent une vision d’ensemble de travaux souvent méconnus en raison notamment de l’absence de traduction. Il propose ainsi une vision de l’histoire des femmes et du genre propre au monde européen du Sud, qui emprunte parfois des chemins différents de la Gender history anglo-saxonne, très marquée par le linguistic turn et les études culturelles, tant sur le plan institutionnel que sur le plan méthodologique. Il a également le grand mérite de donner à de jeunes chercheuses l’occasion de faire connaître leurs recherches au public français et européen.
Magali DELLA SUDDA
Roland CATY (dir.), Enfants au travail. Attitudes des élites en Europe occidentale et méditerranéenne aux xixe et xxe siècles, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2002, 278 p.
Ce travail, dirigé par Roland Caty et issu d’un colloque tenu en 1999 à Aix-en-Provence, se propose d’étudier l’attitude des élites face à la question du travail des enfants en Europe occidentale et méditerranéenne du xixe siècle à l’entre-deux-guerres. Le terme d’élite doit être ici entendu au sens large : on s’intéresse aux positions des personnes détentrices d’une autorité ou d’un savoir ce qui inclut tant les patrons, les industriels que les médecins, les ecclésiastiques et les inspecteurs du travail.
Le livre est divisé en trois parties. Dans la première intitulée « Faire la loi » sont regroupés des textes qui montrent comment la législation s’est mise en place. Mais le titre renvoie aussi aux pratiques abusives de certains patrons qui font justement leur propre loi dans leurs établissements. Ivan Kharaba s’intéresse aux élites économiques et administratives du Var et des Bouches-du-Rhône face à l’élaboration des lois sur le travail des enfants au xixe siècle. Une évolution nette est perceptible entre 1837 et 1867, quand les membres des chambres de commerce sont appelés à s’exprimer sur l’emploi des enfants. Si, en 1837, celles-ci estiment que la main-d’œuvre enfantine ne peut pas être retirée à l’industriel au profit d’une éducation élémentaire sans dommages pour ses activités, au contraire en 1867, les chambres de commerce se prononcent pour que l’éducation primaire des enfants ne soit pas sacrifiée. Pour l’auteur, cette évolution marque le passage d’un discours relevant de l’économie charitable, à un autre tenant de l’économie sociale. Roland Caty étudie également le discours et les pratiques des élites, particulièrement les médecins et les ingénieurs des Bouches-du-Rhône et du Var. Ces hommes, s’ils ne sont pas directement concernés par les textes législatifs sur le travail des enfants, se trouvent confrontés à leur application et expriment leur position. Roland Caty met à jour des comportements distincts : pour les ingénieurs, l’enfant est un agent de production et donc à ce titre précieux ; pour les médecins, cette population fragile doit être protégée, conservée pour la régénération de la population. « Pour l’un, le jeune est un producteur, pour l’autre, il est envisagé comme un futur reproducteur » (p. 30). Françoise Fortunet et Ivan Kharaba abordent le cas des établissements Schneider au xixe siècle qui emploient un nombre conséquent d’enfants de moins de 16 ans : 268 en 1853, plus de 300 dans les années 1880. D’après les rapports des inspecteurs du travail, ces enfants bénéficieraient d’un régime de faveur. Ainsi celui de 1859 conclut : « L’établissement du Creusot élève et dirige sa jeune population d’une manière aussi éclairée que paternelle et qui ne peut avoir qu’une influence heureuse sur son avenir (p. 46). » Or, ces enquêtes sont sujettes à caution car les Schneider ont usé de leur influence pour choisir les inspecteurs. Cependant, l’article le démontre, si les conditions faites aux enfants sont meilleures dans les ateliers du Creusot qu’ailleurs, c’est parce que le travail à effectuer exige des enfants plus âgés et parce que les Schneider entendent faire de leurs établissements une vitrine sociale. Deux textes s’intéressent l’un à la Grèce (Michalis Riginos) et l’autre au cas lombard (Antonia Pasi). Ils montrent l’importance relative de la main-d’œuvre enfantine dans l’industrie mais aussi dans l’artisanat. De nouveau, les attitudes envers le travail des enfants divergent selon la position des élites. C’est finalement la modification des types d’activités, le développement de l’industrie lourde notamment qui exige plus de force et moins d’enfants, qui a contribué à la modification de la perception de la main-d’œuvre enfantine.
La deuxième partie de l’ouvrage étudie « la main-d’œuvre captive », c’est-à-dire des enfants particulièrement vulnérables parce que séparés de leur famille. Pierre Guillaume s’interroge sur le travail des enfants trouvés à l’hospice de Bordeaux dans la première moitié du xixe siècle. Si une instruction élémentaire leur est donnée, ce sont surtout des ateliers (couture, filature…) qui occupent les enfants séjournant à l’hospice. Les journées sont longues certes mais « l’hospice n’est pas un bagne pour enfants » (p. 121). Il s’agit d’une initiation au travail mais qui ne prépare en rien l’avenir de ces enfants. Éliane Richards présente les œuvres de l’abbé Fissiaux en Provence au xixe siècle. Dans cet ensemble d’établissements – des orphelinats et des pénitenciers –, les jeunes pensionnaires (des jeunes filles pauvres), les détenues et les orphelines reçoivent une éducation qui a pour but de les préparer pour l’essentiel à des fonctions de servantes : broderie, raccommodage, repassage composent une partie de leur enseignement. Ces œuvres bénéficient du soutien de notables en dépit de critiques qui portent tant sur la gestion administrative de ces établissements que sur les conditions de vie des filles (hygiène exécrable, mauvaise alimentation). Mais il s’agit là d’une population spécifique pour laquelle le travail est une thérapie comme le note l’auteur. Le travail y apparaît comme un élément essentiel d’une éducation ou d’une rééducation. C’est sur la colonie agricole de Porquerolles que porte le travail de Jean-Marie Guillon. Il s’agit d’une « école de réforme » à vocation agricole créée en 1883 qui accueille des enfants placés par l’Assistance publique. Trois ans plus tard, elle est le théâtre d’une révolte des enfants qui refusent le régime particulièrement dur et violent qui leur est appliqué. Cette affaire est largement relayée par les journaux. La défense des administrateurs de cet établissement repose là encore sur l’idée que le travail effectué par les enfants est avant tout rédempteur. L’une des conséquences de cet épisode sera le vote de la loi de 1889 sur les enfants moralement abandonnés qui prévoit, en dehors de la déchéance paternelle pour certains cas, la surveillance des établissements privés. Le texte de Daniel Murat porte sur le travail des enfants abandonnés dans les filatures de soie du Gard dans le seconde moitié du xixe siècle, travail perçu comme un moyen par lequel ils peuvent être reconnus socialement. Jusqu’en 1860, cette main-d’œuvre offre peu d’intérêt pour les filateurs de soie en raison notamment de la grande facilité avec laquelle ils recrutent dans la population locale. Mais, à partir de cette date, la main-d’œuvre locale est moins abondante. Les filateurs se tournent alors vers les services de l’Assistance publique : ils sont assurés d’y trouver un nombre constant de pupilles, qui peuvent être renvoyées facilement. En outre, cette population présente un avantage financier considérable même si les employeurs doivent assurer le logement et la nourriture des filles. Des conditions de travail difficiles expliquent le retour massif des filles malades à l’hospice. Après 1880, les filateurs devront trouver leur main-d’œuvre ailleurs car les inspecteurs de l’Assistance publique n’ont plus de difficultés à trouver des placements pour les filles. Se focalisant sur le cas belge, Valérie Piette étudie le travail des enfants dans la sphère privée à partir d’un registre de domestiques tenus par la police entre 1813 et 1815. Il s’agit d’orphelines placées par l’hospice de Bruxelles sur lesquelles la direction de l’institution exerce un contrôle étroit de manière à les protéger, ce qui montre d’ailleurs l’extrême fragilité de cette population soumise aux familles au sein desquelles elle est placée.
La troisième partie du livre s’intitule « Former encadrer moraliser ». Yves Tyl étudie le cas alsacien au xixe siècle, une région où les industriels n’ont guère tenté de faire appliquer la loi de 1841 qui réglemente le travail des enfants. Il met à jour plusieurs formes de rébellion de cette main-d’œuvre et examine les réactions des industriels. Laurence Américi présente quant à elle l’école des mousses de Marseille (1839-1901) et s’interroge sur les actions et réactions des membres de la chambre de commerce de Marseille qui l’ont fondée face à la question du travail de ces enfants. L’école installée à bord d’un navire reçoit des enfants issus de classes défavorisées et l’enseignement délivré est conçu une nouvelle fois comme réparateur. Il s’agit « d’arracher les plus pauvres aux vices qu’enfante l’oisiveté », comme le déclare un administrateur. En 1885, des élèves se plaignent des mauvais traitements qu’ils subissent. En 1901, les élites renoncent à former ces mousses d’autant qu’une école supérieure de commerce section marine a été créée en 1892. Jean Domenichino étudie comment la question de la formation professionnelle a préoccupé les élites dans le premier tiers du xxe siècle. Il montre que celles-ci, les entrepreneurs en particulier, sont en majorité opposées aux dispositions législatives qui la réglementent. Éliane Gubin aborde l’enjeu de l’obligation scolaire en Belgique avant 1914. Les élites bourgeoises ont joué un rôle important dans la mise en place de l’éducation populaire des adultes consentant à des efforts importants. En revanche, les mêmes milieux ont manifesté une opposition persistante à l’obligation scolaire qui n’est votée qu’en 1914. Globalement les catholiques sont unis contre celle-ci tandis que les libéraux ont été plus divisés. Enfin Aron Cohen étudie la main-d’œuvre d’un établissement andalou (1902-1920) en s’appuyant sur un corpus de 3 000 trajectoires ouvrières dont 118 concernent des enfants de moins de 16 ans, reconstruites à partir des dossiers médicaux. Il montre que c’est un critère d’utilité qui domine dans les recrutements.
L’ouvrage présente le double mérite de juxtaposer des exemples français et étrangers qui prouvent en définitive l’existence d’« une question du travail des enfants » au même titre qu’on a pu démontrer celle d’une « question sociale » au xixe siècle. En outre, la variété des situations présentées, grâce à une définition large du terme « élite » permet de mettre en évidence des attitudes contrastées qui témoignent d’intérêts différents et de logiques d’action divergentes voire contradictoires. Finalement ce livre qui comble une lacune historiographique depuis celui de C. Heywood (Childhood in Nineteenth-Century France. Work, Health and Education among the « Classes populaires », Cambridge, Cambridge University Press, 1988), ouvre aussi plusieurs pistes de recherches. Nous en retiendrons deux parmi d’autres. La résistance des enfants à des situations douloureuses ou violentes, les actes de rebellions, les révoltes soulignent l’existence d’une perception propre de la part de ce groupe d’âge devant la situation qui lui est faite. Cet enjeu mériterait d’être approfondi. Par ailleurs, si le travail comme moyen de redressement a été maintes fois attesté lorsqu’il s’agit des adultes, ce discours s’agissant des enfants mériterait davantage d’attention, dans la continuité des textes ici rassemblés.
Virginie DE LUCA
Daniel COURGEAU, Du groupe à l’individu. Synthèse multiniveau, Paris, INED, 2004, 242 p.
Depuis quelques années, dans toutes les sciences sociales, et après la vogue du « micro », des appels fleurissent pour une analyse du niveau « méso » (organisations, réseaux…) et/ou pour un meilleur lien « micro/macro ». L’analyse multiniveau représente une réponse en termes de méthodologie statistique à ce type d’interrogations. Comme c’est souvent le cas, la méthode quantitative s’avère intéressante à découvrir pour ce qu’elle impose en termes de clarification conceptuelle, quand bien même le lecteur ne serait pas disposé à investir dans un réel apprentissage statistique ou ne disposerait pas des données appropriées à un tel traitement. L’ouvrage de Daniel Courgeau représente ainsi une très utile introduction aux problématiques et aux techniques de l’analyse multiniveau – soulignons par ailleurs l’effort fait par l’INED pour publier des manuels en français et d’une présentation matérielle irréprochable pour un coût modique.
Présentant à la fois les racines épistémologiques du recours au multiniveau, les différents types de modèles (avec leur quota de formules) et quelques exemples détaillés (démographiques, notamment autour de questions de migration, ou non, avec, par exemple, une reprise des données de Durkheim sur le suicide), l’ouvrage, vu son faible volume, prend le risque de n’atteindre à 100 % aucun de ses objectifs ou des lectorats visés. Il ne peut guère se lire sans connaissances préalables (en particulier dans le domaine de l’analyse des biographies, ou event history analysis), mais il ne permet pas pour autant d’entrer réellement dans les fondements statistiques des démonstrations ni de mettre en œuvre concrètement les analyses (aucun exemple de programme informatique n’est donné). Il reste pourtant irremplaçable, notamment grâce aux pistes données en bibliographie et au fait que l’auteur ne cache pas les difficultés et les limites de l’approche multiniveau. On le conseillera même à l’historien ou au démographe peu familier des modèles, qui s’en tiendra peut-être aux cinq premiers chapitres : avec l’aide d’exemples très pédagogiques, il comprendra ainsi tous les apports conceptuels de la démarche et pourra comprendre les enjeux des publications de plus en plus nombreuses qui l’emploient.
De quoi est-il donc question ? D. Courgeau présente l’analyse multiniveau comme une synthèse (plutôt d’ailleurs qu’un dépassement) des approches holistes et individualistes, visant à éviter les défauts majeurs de chacune d’elles. Sa présentation de l’histoire des programmes de recherche en sciences sociales, quelque peu simpliste en termes d’histoire des sciences, s’avère en revanche très pédagogique. Il évoque d’abord les approches holistes : non seulement les études de corrélations à un niveau très agrégé (par exemple : les régions qui comprennent beaucoup d’agriculteurs comprennent aussi beaucoup de migrants ; qu’en dire ?), mais aussi les recherches sur des cohortes, classiques en démographie, qui se limitent à l’étude du rythme de survenue d’un seul phénomène, écrasant le temps historique mais surtout le vécu individuel (histoire personnelle, interactions entre événements). En réaction, depuis une vingtaine d’années, s’est développée l’analyse des biographies, exigeant des données différentes
– et dont D. Courgeau est un des grands spécialistes en France. Dès lors que l’on dispose des bonnes sources, des hypothèses sur des comportements et des processus bien plus subtils peuvent alors être testés. Mais cette approche, purement individualiste, présente ses propres inconvénients ; elle sous-estime les effets de groupe et de contexte. Un non-agriculteur vivant dans une région majoritairement agricole aura ainsi peut-être des comportements spécifiques.
L’étude des réseaux sociaux représente un élément de réponse à ce problème, évoqué brièvement par D. Courgeau : il est vrai que, très exigeante en matière de sources et proposant souvent des descriptions plutôt que de véritables modèles statistiques, elle ne peut, en l’état actuel des recherches, proposer une solution globale aux faiblesses des approches holistes ou individualistes. L’analyse contextuelle et sa variante plus élaborée, l’analyse multiniveau, conservent le cadre formel des modèles habituels (logistiques, logit, de Cox… suivant le type de phénomène étudié) mais en introduisant des termes aléatoires représentant les effets pro-pres au contexte (une région, une localité, une école, un hôpital…) ou à l’individu – tant il est vrai, et l’auteur le souligne bien, que les notions d’« individu », de « groupe » ou d’« échelle » ne se comprennent qu’en termes relatifs. Un modèle peut ainsi prendre en compte, à côté d’attributs individuels classiques (comme le fait d’être agriculteur), éventuellement considérés dans le temps (comme le fait de se marier), des données de contexte (comme le fait de vivre dans une région où il y a beaucoup d’agriculteurs), mais aussi les spécificités irréductibles de tel département français ou de telle personne.
Bien sûr, le caractère « irréductible » de ces spécificités est tout relatif. En réalité, elles représentent d’autres variables qui n’ont pu être mesurées, à l’échelle individuelle, d’un groupe, d’une région ou autre. Mais l’intérêt est d’obtenir une mesure de ces spécificités à côté de celle de l’effet des autres paramètres. Le suivi, de chapitre en chapitre, des mêmes exemples de questions de recherche montre bien à quel point des modèles différents amènent à des conclusions substantielles parfois opposées.
Ainsi, s’initier à l’analyse multiniveau, même sans ambitionner de la pratiquer sur des données réelles, permet de réfléchir sur ce que nous entendons par « contexte » ou par « spécificité individuelle ». D. Courgeau, grâce à son expérience de l’analyse des migrations, aborde en particulier un aspect important de l’étude des « contextes » : la question du temps d’adoption de nouveaux comportements lorsque l’on change, par exemple, de lieu de résidence. Quand passe-t-on de l’influence du contexte d’origine à celle du contexte nouveau ? C’est une véritable question de recherche qui est posée là ; et l’auteur a l’honnêteté de montrer que la quantification, dans de tels cas, ne résout pas tout, mais qu’elle aide à mieux poser la question.
Claire LEMERCIER
Antoine DEPARCIEUX, Essai sur les probabilités de la durée de la vie humaine (1746), suivi de l’Addition à l’Essai (1760), introduction de Cem Behar, réédition, Paris, INED, 2003, CCXI + 187 p.
Dans la collection « Classiques de l’Économie et de la Population » qui nous a déjà habitués à de beaux volumes remarqués, les éditions de l’INED ont récemment réédité en fac-similé l’Essai sur les probabilités de la durée de la vie humaine d’Antoine Deparcieux, publié la première fois en 1746. Ce mathématicien est à l’origine de la première table de mortalité française qu’il construit avec l’objectif affiché de calculer le plus justement possible le prix des rentes viagères. Antoine Deparcieux partage alors cette préoccupation avec d’autres, notamment les Hollandais Struyck et Kersseboom ou encore l’Anglais Jacob Hogdson.
Le parcours scientifique et intellectuel du mathématicien et « mécanicien » Antoine Deparcieux est introduit par Cem Behar. Il montre le contexte de la production de cet essai. Jusqu’en 1740, les travaux de Deparcieux portaient essentiellement sur la confection de procédés mécaniques et hydrauliques. Il est l’auteur notamment des Nouveaux traités de trigonométrie et de gnomonique en 1741. Parallèlement à ces recherches, Deparcieux répond à une commande d’un conseiller d’État et intendant des Finances qui s’intéresse aux rentes viagères et aux tontines. Le rapport est rédigé en deux temps : une première étape a consisté à faire un exposé méthodologique sur les rentes ; la seconde a consisté en une étude fine de la mortalité. En 1745, le texte est présenté à l’Académie royale des sciences. Celle-ci approuve l’édition du manuscrit qui lui paraît pouvoir être « d’une grande utilité au Public » (cité p. 53). En 1746, l’auteur est nommé membre de cette Académie. Dès sa parution, le livre connaît un franc succès. L’innovation technique est reconnue tout comme l’utilité pour l’État et pour tout un chacun de la démarche présentée par Deparcieux. Comme le note Jean-Marc Rohrbasser dans l’avant-propos de la réédition, l’ouvrage est extrêmement pédagogique : les procédures de construction de la table, le calcul de la vie moyenne sont clairement décrits et la lecture est aisée, l’effort théorique de Deparcieux n’obscurcit jamais son propos. Le lecteur se félicitera néanmoins que des compléments précieux contribuent à lui préciser l’ensemble des techniques démographiques et financières du xviiie siècle. Georges Gallais-Hamonno et Christian Rietsch exposent, en un chapitre, les suites et développements donnés à la table de Deparcieux. Le premier de ces auteurs s’associe à Jean Berthon pour présenter, dans le chapitre suivant, la structure de la table de mortalité de Deparcieux.
Une belle édition, un texte important servi par des auteurs qui en montrent le caractère novateur : à en juger par cet exemple, nous ne pouvons qu’espérer que cette collection s’enrichisse de nouveaux volumes.
Virginie DE LUCA
Christophe DUHAMELLE et Jürgen SCHLUMBOHM (éd.), Eheschliebungen im Europa des 18. und 19. Jahrhunderts. Muster und Strategien, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2003, 410 p.
L’ouvrage regroupe une introduction et quatorze contributions. Six textes sont en allemand, cinq en anglais et quatre en français, tous issus d’un colloque tenu à Göttingen du 20 au 22 septembre 2001. Il s’y agit des modèles et des stratégies de mariages dans l’Europe des xviiie et xixe siècles.
Ainsi que le précise l’introduction, l’ensemble des interventions s’adosse principalement au « modèle européen » de John Hajnal : en Europe de l’Ouest, hommes et femmes se seraient mariés tard et beaucoup seraient demeurés célibataires. L’ouvrage, en proposant de nouvelles approches méthodologiques et un bilan provisoire sur le sujet, tend à remettre en question, et le modèle et la primauté du conditionnement économique, tant du point de vue de la macro- que de la micro-analyse : le rôle des individus acteurs y est porté au premier plan. En outre, l’Europe du Nord-Ouest n’est pas ici considérée comme un agrégat indifférencié : une différence s’y dessine entre sociétés traditionnelles et sociétés proto-industrielles.
Un premier ensemble de trois études confronte la vulgate, subordonnant la célébration des noces et la procréation à la possession d’une niche économique, à une étude détaillée de la nuptialité dans une paroisse de la Bohême méridionale de 1640 à 1840. Il s’avère que les implicites de la théorie ne sont pas vérifiés et que le modèle ne parvient pas à expliquer le maintien de l’âge au mariage dans cette région à un niveau élevé et stable durant la période étudiée. Il en va de même en Westphalie au xixe siècle : un éventail d’approches empiriques allant des agrégats statistiques aux méthodes de la micro-analyse montre qu’il ne convient pas de se focaliser sur le lien de cause à effet entre « place » et mariage ; le rapport établi entre la fondation d’une famille et l’héritage d’une « place » constitue une chimère. Dans cette même région, l’analyse de la transmission des exploitations montre également que rien ne permet de déclarer le mariage subordonné à l’acquisition d’une ferme : d’une manière générale, le mariage semble plutôt un déclencheur occasionnant le transfert de ressources.
Une distinction traditionnelle est établie entre l’importance du noyau conjugal et la secondarité des liens de parenté par le sang prégnants en Europe occidentale et centrale, et la dominance des familles de structure patrilinéaire en Europe de l’Est et du Sud. Une analyse des remariages et des réseaux de parenté en situation d’exploitations indivisibles montre quel rôle jouaient, pour l’acquisition de « places » stables, le mariage d’un côté, et de l’autre les relations fondées sur les liens du sang. L’influence des nombreux remariages sur les réseaux de parenté est au cœur de l’analyse. La construction de ces derniers démontre la primauté du noyau conjugal, caractéristique majeure des structures familiales dans la zone du modèle matrimonial « européen ».
L’examen de deux communes en voie d’industrialisation dans le Yorkshire permet d’associer aux indicateurs statistiques classiques l’étude d’itinéraires individuels. Ici également, la primauté généralement accordée aux critères économiques pour expliquer les variations spatiales et chronologiques de la nuptialité est remise en question : la corrélation entre mariage et héritage est réelle mais bouleversée par le hasard ou des facteurs institutionnels, si bien que le mariage exerçait au moins autant d’influence sur l’héritage que l’inverse.
Trois contributions mettent l’accent sur le rôle institutionnel de l’État. En s’interrogeant sur les raisons du mariage tardif et non généralisé dans l’Europe pré-industrielle, les historiens ont souvent laissé aux juristes l’étude du rôle des institutions étatiques dans la formation du mariage : ces dernières ont néanmoins conduit à des taux de célibat très variés, ce que montre un dépouillement de législations matrimoniales spécifiques dans les cantons suisses. Le contrôle de l’État chercha avant tout à y limiter la reproduction des couples jugés trop pauvres pour assurer sans aide la subsistance de leurs enfants. En Norvège, entre 1733 et 1900, on constate, comme dans le cas précédent, que les dispositions législatives influaient fortement sur la décision de se marier. Avec l’introduction, dans ce pays, de la Réforme en 1536, le mariage était devenu un contrat public : l’attention fut peu à peu attirée sur les couples qui ne se mariaient pas mais vivaient ensemble, ayant des relations sexuelles ou non. Une étude analogue montre la manière dont l’évolution du cadre économique et légal a affecté les couples mariés suédois de la fin du xviie au début du xixe siècle. Il s’agit d’établir que les biens dont les femmes héritaient servaient de plus en plus à leurs maris pour acheter des terres, bien que ces héritages fussent légalement à la disposition des seules épouses.
Depuis le xiie siècle, l’Église avait interdit le mariage entre consanguins, tout comme entre parents jusqu’au quatrième degré. Mais l’Église acceptait des dérogations dans certains cas. L’examen des dispenses en fonction du degré de parenté des contractants permet une réflexion sur les motivations profondes de ce genre de mariage : pourquoi choisir son conjoint parmi ses parents ? Comment était perçue cette parenté ? Quelle était la relation la plus fréquente ? Ces questions sont traitées à propos de la situation de La Roche-Guyon (France) au xviiie siècle.
Aux frontières entre la France et l’Allemagne, au xviiie siècle, les familles juives préféraient choisir leurs partenaires matrimoniaux dans les environs immédiats de leur résidence. On constate ici aussi l’importance fondamentale de la parenté et si, en macro-analyse, les mariages consanguins apparaissent comme des exceptions, l’étude par biographies donne des résultats différents. L’histoire d’une famille d’hommes d’affaires montre que les alliances furent renforcées par différents types de mariages internes à la parenté.
Une même considération des significations que revêtait le mariage est au principe de l’analyse des correspondances, journaux privés et livres de compte laissés par une famille d’ecclésiastiques et de marchands vivant dans l’Angleterre rurale de l’Ouest, à Londres et aux Caraïbes. Comment expliquer, notamment, que certains couples « se mariaient tout seuls » sans l’assistance de leur famille et parfois sans l’informer ? Il semble que les facteurs religieux aient ici joué davantage que les économiques que privilégiait Hajnal.
Les trois dernières contributions adoptent un point de vue plus méthodologique ou macro-historique. Le casse-tête constitué par le phénomène du remariage soulève des problèmes d’analyse statistique qui sont loin d’être résolus. Calculer la probabilité de se remarier n’est pas simple, la mobilité des individus empêchant une étude basée sur les registres paroissiaux, d’ailleurs pas même conservés pour Paris, objet de l’étude. Il est donc utile de convoquer de nouveaux documents, ici les minutes de réunions de famille pour désigner un tuteur et des archives généalogiques fournissant les dates de mariage de 44 % des couples observés dans les rapports de tutorat. Il reste cependant difficile d’évaluer l’influence du nombre d’enfants sur la probabilité de remariage. En se fondant essentiellement sur la généalogie nobiliaire, la contribution suivante tente d’identifier, sur le long terme – xe/xviiie siècles
–, les modèles culturels gouvernant le remariage en Europe occidentale. À ce niveau d’analyse, il est possible de voir l’interaction entre l’appartenance à une communauté culturelle et les réponses aux réalités contextuelles. Enfin, une comparaison avec l’Asie orientale tente d’apporter un éclairage nouveau sur les liens unissant le ménage et les structures de parenté, remettant en cause l’équivalence communément établie entre simplicité des structures familiales et faible importance de la parenté.
En convoquant, non seulement les historiens généralistes et démographes habituels, mais aussi les historiens des appareils administratifs et des institutions ecclésiastiques, cet ouvrage présente une vue d’ensemble sur les corrélations complexes existant entre situation économique et nuptialité, sur la place du mariage et ses motivations dans les stades ou étapes de la vie, ces derniers étant considérés comme des processus en évolution. La thèse du lien existant entre transmission de patrimoine, mariage et reproduction a particulièrement attiré l’attention de beaucoup de contributeurs à cet ouvrage : la perspective normative du modèle européen y est ainsi remise en question, voire remplacée par une étude des conduites possibles des acteurs. D’un point de vue méthodologique, « diversité » ne signifie pas seulement variété des cas étudiés, mais surtout qu’aucune méthode prédéterminée, aucun dogmatisme n’ont commandé à la mise au point élaborée dans cet ouvrage bien documenté
– chaque article étant suivi d’une riche bibliographie et d’un résumé dans les deux langues complémentaires, qui annonce les pistes d’une nouvelle historiographie sur la nuptialité.
Jean-Marc ROHRBASSER
Jean-Claude FARCY et Alain FAURE, La mobilité d’une génération de Français. Recherche sur les migrations et les déménagements vers et dans Paris à la fin du xixe siècle, Paris, INED, Cahier n° 151, 2003, 590 p. et un CD-Rom.
La France de la fin du xixe siècle a assisté avec inquiétude à la croissance jusque-là inconnue de Paris et de sa banlieue et au dépeuplement largement imaginaire de ses campagnes. Désireuse de comprendre ce phénomène nouveau, l’administration a forgé l’expression d’ « exode rural » et a tenté de brosser, notamment à Paris sous les auspices de Jacques Bertillon, des tableaux annuels de cette population changeante.
Jean-Claude Farcy et Alain Faure reprennent ces questions sous l’éclairage nouveau du suivi longitudinal des individus, apport essentiel de l’historiographie récente et naguère exploré pour l’espace français par Jean-Luc Pinol ou Paul-André Rosental. La restitution de ces parcours et de ces flux pose problème, on le sait, tant au niveau cartographique qu’au niveau de l’écriture. Mais cette démarche a le mérite fondamental de rattacher ce qui d’ordinaire est séparé par les cadres administratifs et conceptuels, à savoir, le rural et l’urbain, le lieu de départ et le lieu d’arrivée.
Ces regards croisés d’un historien du rural et d’un historien de Paris et de sa banlieue permettent de saisir les mobilités de ceux qui passent un jour par Paris.
Pour ce faire, les auteurs ont exploré dans les moindres détails une source : les registres matricules militaires établis par les Conseils de révision suite à la loi de 1872 qui instaure le service universel même si instituteurs, séminaristes ou fils uniques en sont encore facilement exemptés. Outre les traditionnelles informations militaires sur la taille, l’état de santé, le niveau d’instruction et le passif judiciaire, ces registres récapitulent en effet les adresses successives des conscrits durant leur période de service puis de réserve entre 20 et 45 ans. Les auteurs, partant de la classe 1880, ont enquêté sur un effectif monumental de 8 311 Parisiens d’origine et de 36 429 provinciaux passés un jour par Paris. Ils les ont donc trouvés à Paris, dans un échantillon de dix arrondissements, dans toutes les communes de la Seine et dans dix départements jugés représentatifs : le Cantal, la Creuse, les Côtes-du-Nord, l’Orne, l’Eure-et-Loir, la Nièvre, le Pas-de-Calais, l’Oise, la Seine-et-Marne et la Seine-et-Oise.
Jean-Claude Farcy et Alain Faure revendiquent une étude de masse, même s’il s’agit de l’étude d’un groupe social particulier, celui des hommes de 20 à 45 ans, et non d’une génération dans son entier puisque manquent la jeunesse et la vieillesse de ces hommes et bien sûr, au vu de la source, les femmes.
À partir de cet échantillon de population, les auteurs ont scrupuleusement reconstruit les aires de déplacement de cette génération d’hommes en quatre grands tableaux.
La première partie, « Les hommes et les lieux », dépeint de façon relativement classique les émigrés suivant leurs origines sociales et géographiques.
Après ce portrait d’une génération de ruraux, de Parisiens et de banlieusards, les deux historiens animent ce tableau dans la seconde partie intitulée « Des migrants conquérants ? ». En suivant les « mobiles locaux », les « émigrés » et les « sédentaires » – qui représentent jusqu’à un tiers de l’effectif –, les auteurs s’attachent à retrouver les mécanismes du push et du pull.
Ils déconstruisent ainsi des idées reçues comme celle, par exemple, qui fait du service militaire un pas décisif dans le processus migratoire ; les adresses successives nuancent largement cette idée puisqu’un quart de ceux qui émigrent l’ont fait avant l’âge de vingt ans. À l’inverse, les analyses des niveaux d’instruction par exemple viennent confirmer et consolider ce qu’on avait pu pressentir : l’instruction joue un rôle central dans la capacité à émigrer. Des informations capitales comme l’ordre dans la fratrie manquent dans les registres ; ils permettent cependant de brosser un tableau très nuancé du rôle de l’histoire familiale dans le choix de partir. Des analyses factorielles compléteraient sans doute cette analyse des stratégies et des ressorts du départ.
Enfin, si l’analyse confirme que l’exode rural est une réalité de la fin du xixe siècle – 40 % des émigrés venant des départe-ments travaillaient dans l’agriculture –, elle confirme aussi ce que nous apprennent les enquêtes sociologiques sur l’émigration contemporaine : ce ne sont pas les plus faibles qui partent (même si le départ fragilise), et la migration facilite sans doute le maintien de familles entières en milieu rural. Plus qu’une « émigration de la misère », il s’agit bien d’une « émigration de promotion ».
En regard, la question du pull apparaît sous un nouveau jour : non seulement Paris attire dans des proportions voisines des immigrés qui viennent travailler dans le commerce, l’industrie et l’agriculture mais, plus encore, Paris n’est souvent que l’étape finale de pérégrinations dont les motivations sont en général professionnelles. On doit souligner ici un des autres biais de cette source relevé par les auteurs : on ne connaît la profession de ces recrues qu’à l’âge de 20 ans, laissant dans l’ombre les parcours professionnels.
Décrivant les rythmes, les fréquences des migrations et leur disparité suivant les régions d’origines, cet ouvrage rappelle que les étapes avant la ville sont nombreuses, que les allers-retours sont fréquents à la fin du xixe siècle même s’il faut noter qu’ils vont en se réduisant puisque environ 80 % des immigrés à Paris y demeurent au moins jusqu’à 45 ans. Encore une fois, la source ne permet malheureusement pas de saisir si le retour est lié à un échec ou au contraire à l’aboutissement d’un projet mûri de longue date. Ainsi, « mobilité de défaite » et « mobilité de conquête » se confondent.
La troisième partie, « Les Parisiens et Paris », est peut-être la plus originale dans la mesure où elle examine, toujours via les registres matricules, les rapports de ces recrues à l’espace parisien. Si on voit sans surprise le poids de la richesse et des professions dans les installations, les auteurs mettent en évidence le poids « de l’attachement aux lieux ». On voit comment l’espace où se déroulent les vingt premières années de la vie est un point d’ancrage pour la majorité des recrues : s’ils bougent à Paris c’est pour une grande majorité dans les quartiers périphériques de leur première adresse ; en banlieue, ils restent majoritairement dans leur commune d’origine. Au passage, ces résultats invitent à réviser, comme à l’accoutumé, les cadres d’analyses utilisés. Pour Paris, le problème est frappant : le découpage des « lieux » ne coïncide manifestement pas avec le découpage administratif et on serait tenté de poursuivre l’enquête à l’échelle des rues ou, au moins, d’ensembles de rues. Paradoxalement, des distinctions plus floues comme celles opérées entre « centre et périphérie » apparaissent plus efficaces et plus pertinentes.
Paris apparaît comme une formidable machine à créer de la mobilité et à ouvrir des « horizons ». Du moment de la « décohabitation » – moment où la recrue quitte le domicile familial – et jusqu’à 45 ans, Paris accélère les départs et la mobilité, notamment des ouvriers. L’historien de la ville pourra regretter ici que ni les transformations urbaines ni la qualité de l’habitat ne soient véritablement corrélées à ces résultats, d’autant que des travaux comme ceux d’Halbwachs ont ouvert la voie de telles analyses. Cela aurait nécessité, il est vrai, une analyse à l’échelle des rues, mais elle aurait peut-être permis d’avancer quelques hypothèses explicatives.
Enfin, guidés par leurs sources, Faure et Farcy s’attaquent dans leur dernière partie, « Les migrants et Paris », à la question récurrente de l’intégration des immigrés dans l’espace urbain. On découvre ainsi, contrairement à l’idée reçue, que les recrues originaires de province déménagent moins dans Paris que les recrues parisiennes, ce qui s’explique notamment par leur profession et leur niveau d’instruction. Encore faut-il relever que suivant les origines, les stratégies d’implantation semblent varier : des groupes régionaux forts, comme les Bretons ou les Creusois, passent lentement de la concentration à la dissémination, alors que des groupes plus marqués par leur origine sociale, comme les Nivernais, épousent alors la géographie sociale de Paris.
Schématiquement, la précarité sociale et professionnelle contraint à des déplacements fréquents de courtes distances ; à l’inverse, l’aisance invite à des déplacements moins fréquents mais plus amples. Pourtant, le résultat le plus frappant ici, est sans doute de constater qu’en regardant de près cette source, richesse ou misère, succès ou précarité professionnelles peuvent avoir les mêmes effets sur la mobilité