2005
Annales de démographie historique
Comptes rendus
Comptes rendus
• Guy BRUNET, Michel ORIS et Alain BIDEAU (éd.), Les minorités. Une démographie culturelle et politique, xviie-xxe siècles – Minorities. A Cultural and Political Demography, 18th-20th Centuries, Berne, Peter Lang, « Population, famille et société », vol. 2, 427 p.
Katherine A. LYNCH, Individuals, Families and Communities in Europe, 1200-1800. The Urban Foundations of Western Society, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, xiii-250 p.
Spécialiste de l’histoire de la famille et de la société en France au xixe siècle, Katherine Lynch s’est donné, dans cette synthèse d’environ deux cents cinquante pages, l’ambitieuse tâche d’explorer les relations qui existaient, dans la société occidentale, entre la famille qu’elle considère avec d’autres chercheurs, comme une forme sociale profondément inscrite dans la sphère publique, et une série d’autres institutions, en particulier les systèmes d’assistance aux pauvres, dont elle estime qu’elles ont été façonnées à son image pour prendre en charge un ensemble de fonctions que celle-ci ne pouvait pas, ou ne pouvait plus, accomplir, soit en raison de circonstances extraordinaires, soit en raison des évolutions économiques et sociales du temps.
L’étude court de la fin du Moyen Âge à la Révolution française et l’intérêt du choix de la longue durée est bien sûr de permettre à K. Lynch de travailler de part et d’autre de la grande rupture du xvie siècle qui a vu une redéfinition de la place de la famille et des institutions sociales par les autorités religieuses, centrales et surtout locales, qu’elles soient protestantes ou catholiques. Les exemples qu’elle développe, issus des recherches récentes dans le domaine de l’histoire de la famille, du genre, de la société, de la démographie et de l’assistance, sont empruntés à l’histoire de l’Italie, de la France, des provinces qui formèrent au xvie siècle les Provinces-Unies et les Pays-Bas espagnols, ainsi que, dans une moindre mesure, de la péninsule Ibérique, et, enfin, du Saint Empire romain germanique. Il est à noter que l’Angleterre, pourtant bien présente dans l’introduction et la conclusion, occupe, au final, une place relativement marginale dans les exemples développés alors qu’elle dispose, comme l’a bien montré P. Slack, d’un des systèmes d’assistance aux pauvres les plus efficaces et les plus originaux d’Europe. L’accent est, enfin, mis exclusivement sur le monde urbain ce qui est tout à fait acceptable au regard de l’ampleur de la tâche. En conséquence, le premier chapitre nous livre une présentation de la notion de ville à l’époque médiévale et moderne – qui insiste d’ailleurs sans doute trop sur la dimension quantitative du fait urbain aux dépens de la perception qu’en avaient les contemporains – et une exposition des grandes caractéristiques de sa démographie : la surmortalité urbaine ; le rôle des migrations dans la croissance de la population des villes ; les variations de l’âge au mariage et de la nuptialité ; la taille et la composition des familles à propos desquelles elle oppose un modèle plébéien nucléaire et un modèle patricien reposant sur une famille plus élargie ; la place des femmes dans l’ordre économique des villes.
Le deuxième chapitre est consacré à une présentation des formes sociales qui, dans la ville médiévale et à l’instigation de l’Église, ont pris la famille comme modèle. K. Lynch estime que l’Église a cherché à développer entre les individus qui n’étaient pas forcément apparentés des liens de solidarité, dont l’expression utilisait le vocabulaire de la parenté (« frère », « sœur »), et qui avaient pour fonction d’accentuer leur intégration dans une plus vaste communauté de croyants. Elle évoque bien sûr l’institution des parrains et des marraines, bien que cette dernière recoupe le plus souvent des liens familiaux déjà existants, mais elle en rapproche habilement les ménages des membres du clergé, les communautés monastiques et surtout les communautés de laïcs : les béguines des villes du Nord dont elle nous rappelle qu’elles ont survécu dans certaines villes des Pays-Bas jusqu’au xviiie siècle ; les confréries, tout particulièrement, dont elle signale qu’elles ont été présentées, surtout pour les émigrants pauvres, comme des familles de substitution.
Le troisième chapitre s’éloigne de la famille proprement dite car il n’aborde pas les formes de solidarités qui existaient en son sein mais porte sur les mécanismes d’assistance aux pauvres dans les villes occidentales de la fin du Moyen Âge. Au fil des exemples présentés, K. Lynch met en évidence le chemin parcouru par l’historiographie depuis les années 1970. S’appuyant sur les travaux d’Abram de Swaan, elle insiste, en effet, moins sur la dimension répressive des mesures prises, dont un des objets était indiscutablement d’exclure les éléments indésirables – vagabonds endurcis et criminels potentiels – que sur le fait qu’elles étaient liées à la construction d’une communauté civique, qui incluait les pauvres méritants ou respectables c’est-à-dire les veuves, les orphelins ou les adultes bien intégrés dans la paroisse ou le quartier mais frappés par une maladie ou une infirmité. Le développement consacré à l’Orsanmichele de Florence aux xiiie et xive siècles montre ainsi que les efforts de l’institution, d’abord tournés vers les misérables en général, s’est progressivement focalisé sur les famiglii poveri de la communauté. Elle souhaite, ensuite, substituer à une approche purement quantitative, qui ne peut que montrer que les sommes ou les secours en nature distribués ne mettaient pas une famille à l’abri du besoin, une approche plus qualitative qui entreprend de mesurer l’impact, réel, de ces aides, même insuffisantes, dans les tactiques de survie d’individus qui essayaient, comme l’a montré T. Sokoll pour l’Angleterre du xviiie siècle, de ne pas être passifs face aux autorités.
Elle insiste, enfin, sur l’intervention précoce des gouvernements civils aux côtés de l’Église dans la mise en place des systèmes d’assistance, en particulier des hôpitaux. Elle rejette alors l’idée d’une « sécularisation » de l’aide aux pauvres, qui serait survenue à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne et qui impliquerait à la fois l’essor d’un certain matérialisme et une sorte de concurrence de l’« État » vis-à-vis des institutions ecclésiastiques. Elle avance, au contraire, l’idée d’une « laïcisation » qui, pour elle, a été un moyen pour amener les laïcs à construire et à maintenir des liens communautaires basés sur des idéaux religieux (p. 110). La fin du chapitre évoque la reconstruction des systèmes d’assistance en Europe du Nord, pendant et après les Réformes luthérienne et calviniste, à la lumière des efforts entrepris par les autorités municipales pour concilier la nécessité de secourir les pauvres, quelle que soit leur religion, et la volonté de promouvoir l’unité confessionnelle de la communauté civique.
Le chapitre IV remet l’accent sur la famille en examinant la manière dont les autorités civiles et religieuses, dans le contexte de la confessionnalisation des xvie et xviie siècles, ont pesé, ou pas, sur l’évolution de la vie privée et sur les différents rôles joués par les individus – hommes et femmes – au sein de la famille. K. Lynch reprend pour l’essentiel, même si elle le nuance, l’idée d’un déclin de la place des femmes dans les systèmes économiques urbains, où elles tendraient à être progressivement cantonnées aux métiers les moins qualifiés et les moins payés, oubliant peut-être que le degré d’intégration des femmes à l’économie des villes médiévales n’était pas forcément très élevé. Elle compare ensuite la nature des actions des tribunaux religieux des villes allemande (Augsbourg), française (Nîmes), ou encore suisse (Genève) sur le comportement des communautés, en particulier en matière de mariage et de sexualité, puis elle s’intéresse à l’implication des femmes des élites et des classes moyennes catholiques dans les systèmes d’assistance aux pauvres au xviie siècle, dans le sillage de la Réforme catholique.
L’auteur de cette recension ne saurait minorer la difficulté de l’exercice, liée, en particulier, aux faits, d’abord, de s’appuyer sur des recherches parfois anciennes menées par d’autres auteurs, sans toujours pouvoir en vérifier les présupposés et les résultats et, ensuite, de dépendre d’historiographies nationales, forcément hétérogènes, qui n’envisagent pas les questions posées dans les mêmes termes. Au regard des bénéfices d’un tel ouvrage, les inévitables défauts – une bibliographie où un spécialiste peut toujours trouver des lacunes ; les décalages nés de la volonté de faire entrer dans une problématique générale des études qui ne s’y prêtent pas forcément de bonne grâce ; les développements insuffisamment poussés comme celui, simplement amorcé, sur la place des lignages dans les villes médiévales (p. 73-75) ; les extensions parfois un peu rapides des conclusions liées à un exemple régional (les Pays-Bas, l’Italie du Nord…) à l’Europe entière – apparaissent le plus souvent mineurs. Il a été parfois impossible à K. Lynch de prendre un parti ferme entre les différentes interprétations disponibles des phénomènes dont elle rend compte, souvent en raison de l’hétérogénéité des contextes dans lesquels ils étaient étudiés. Elle a été ainsi contrainte, à plusieurs reprises, de s’en tenir à des conclusions assez générales, insistant sur la réelle complexité des phénomènes étudiés. Il est enfin dommage qu’une place plus grande n’ait pas été accordée au xviiie siècle qui est réellement le grand absent de l’ouvrage. Le chapitre IV, qui porte sur le temps des Réformes, contient bien quelques échappées sur le xviie siècle mais le chapitre V, nous emmenant abruptement à l’époque de la Révolution, fait l’impasse sur un siècle des Lumières au cours duquel l’évolution de la famille et les transformations des institutions vouées à l’assistance furent majeures. La problématique, centrée sur l’importance de l’héritage des siècles antérieurs dans la constitution du système de secours aux pauvres par les autorités révolutionnaires, s’en trouve alors affaiblie.
Ce livre, qui présente la difficulté supplémentaire d’embrasser deux objets, la famille et l’assistance aux pauvres, dont l’auteur entend montrer, à juste titre, à quel point ils sont liés, et parfois un troisième, l’histoire des femmes, appartient au genre complexe de la synthèse qui se situe entre la monographie détaillée, qu’il est parfois difficile de resituer dans un contexte général, et le nécessaire, mais allusif, manuel de premier ou de second cycles. À la différence de K. Lynch, peu d’auteurs semblent de nos jours désireux de s’y aventurer alors que, bien mené, comme c’est le cas ici, un tel travail est susceptible de rendre des services inestimables aux étudiants comme aux chercheurs, leur livrant des références et dégageant pour eux des tendances qui leur donneront matière à réflexion, à prolongements et, éventuellement, à contestation. Pour cela, nous devons lui être particulièrement reconnaissants.
François-Joseph RUGGIU
Karen E. SPIERLING, Infant Baptism in Reformation Geneva. The Shaping of a Community, 1536-1564, Aldershot, Ashgate, 2005, 253 p.
Le livre de Karen Spierling est consacré au baptême dans la ville de Genève pendant les premières années de la Réforme. En adoptant une perspective d’histoire sociale, l’auteur explore le thème du rôle social du baptême et des relations qui y sont rattachées (en premier lieu, le parrainage), pendant une période au cours de laquelle les nécessités de la Réforme impliquèrent un profond changement normatif. Cette évolution à son tour contraignit à discipliner peu à peu une population habituée à des usages très éloignés de l’idéal du baptême que Calvin et les autres réformateurs désiraient imposer.
Bien entendu, ces thématiques s’apparentent à celles qui intéressent depuis plusieurs années les historiens de l’Église catholique, soucieux d’analyser la chronologie, les moyens et les limites de la « discipline » des âmes et des corps (voir P. Prodi (dir.), Disciplina dell’anima, disciplina del corpo e disciplina della società tra medioevo ed età moderna, Bologna, Il Mulino, 1994). De fait, en lisant le livre de Karen Spierling, l’historien d’un pays à dominante catholique, par exemple la France ou l’Italie, pourrait éprouver l’étrange sensation de suivre un parcours parallèle à celui de son propre pays, quoique en même temps différent. Quand on s’intéresse à des objets liés aux expériences religieuses des multiples parties de l’Europe, on trouve souvent un manque de communication entre les communautés scientifiques concernées, et par voie de conséquence, une pénurie d’échanges, de confrontations et d’influences réciproques qu’on ne peut expliquer par la seule existence de barrières linguistiques. Il s’agit là sans conteste d’une situation qui mériterait d’être dépassée au profit d’une perspective comparative plus riche ; car celle-ci pourrait bien montrer, comme le suggèrent dans le cas présent les recherches de Spierling, que les parcours suivis dans les différentes régions se ressemblent plus que nous l’imaginons.
La Genève de Calvin est souvent considérée (et pas seulement par les historiens catholiques) comme l’exemple le plus typique de l’application et de l’acceptation d’une Réforme intransigeante, c’est-à-dire comme une véritable communauté monolithique de fidèles. Karen Spierling, en analysant le rôle joué par le baptême dans la définition de la communauté religieuse, dévoile une situation très différente. Le baptême, seul sacrement reconnu par Calvin en plus de l’eucharistie, n’est pas à ses yeux nécessaire au salut, salut qui ne peut pas être assuré par une action humaine. Il représente plutôt le renouvellement de l’alliance entre Dieu et la communauté des fidèles. Cette conception du baptême a des conséquences sur la cérémonie, sur les usages et sur les pratiques, que l’auteur étudie minutieusement. Toutefois, l’enjeu n’est pas seulement de définir comment le modèle du baptême proposé par Calvin fut adopté à Genève ; il s’agit davantage pour Karen Spierling de reconstruire la genèse d’un modèle de baptême dérivant d’une négociation continue et de compromis entre Calvin (et l’autorité religieuse en général) et la communauté des fidèles. L’auteur distingue sur ce point l’action des autorités civiles d’un côté, et des citoyens de l’autre : à plusieurs reprises, ce fut en effet l’autorité civile qui modéra, sur demande des citoyens ou face à leur opposition, les positions les plus intransigeantes des réformateurs.
L’application de la Réforme à Genève et la progressive constitution d’une communauté des fidèles dotée de caractéristiques spécifiques et régulée par des normes particulières, furent donc des processus marqués par la flexibilité et la négociation, du moins dans cette phase initiale où la mémoire des pratiques catholiques restait vive. L’auteur reconstruit ces processus en utilisant essentiellement les registres des consistoires, ces « tribunaux des mœurs » des Églises réformées, composés des ministres du culte et des anciens de la communauté. Ces registres sont les sources actuellement les plus utilisées par les historiens de la Réforme, et autorisent un bon suivi des modalités de mise en place de la théologie et des idées réformées. Le livre, en effet, est explicitement consacré à la « pratique » du baptême ; à cet égard il faut noter que l’auteur, quand elle aborde la transformation de la pratique catholique en pratique réformée, semble partager la conviction (courante dans la littérature) que certaines pratiques étaient très largement répandues, sinon universelles, en Europe. Toutefois, des recherches récentes montrent que les usages baptismaux (par exemple, les critères d’attribution des prénoms aux nouveau-nés, les critères d’attribution des parrains, le rôle réservé aux sages-femmes, etc.) étaient très variés et territorialement fragmentés. Il aurait été plus prudent de faire référence seulement à la transformation des pratiques genevoises, tout en en proposant d’emblée une synthèse. En effet, on ne sait pas très bien si l’auteur suppose simplement l’existence de certaines pratiques à Genève avant la Réforme, ou si elle dispose de sources probantes ; il faut toutefois lui reconnaître que l’analyse des tentatives de résistance au baptême réformé s’appuie sur des éléments très solides présents au sein des registres des consistoires.
Après avoir introduit ses propres recherches et utilisé un chapitre à éclaircir les différentes conceptions du baptême répandues en Europe occidentale au xvie siècle (nous fournissant ainsi un utile compendium des doctrines des réformateurs sur ce thème), Karen Spierling entre dans le vif du sujet en abordant la question de la survivance de traditions baptismales catholiques à Genève. Au total, l’auteur montre que, dans certains cas, Calvin et ses disciples parvinrent à éliminer les traditions catholiques et à ramener tant les conceptions théologiques que les pratiques à l’état qu’ils considéraient comme « pur », mais que, dans d’autres cas, les préoccupations des parents quant au bien-être spirituel des enfants ou à leur propre condition sociale constituèrent de véritables obstacles. En examinant les questions qui suscitèrent la plus grande opposition et les moyens par lesquels les contradictions furent réduites grâce à des formes de négociations entre fidèles et réformateurs, Karen Spierling reconstitue une image complexe et passionnante du baptême réformé comme institution sociale in fieri.
Ces types de négociations ressemblent à celles suscitées par l’imposition du « nouveau » baptême catholique après le Concile de Trente, bien que dans ce dernier cas les marges de manœuvre fussent plus réduites (contrairement à Genève, la norme avait été fixée de manière rigide par le Concile ; seules son application et son interprétation pouvaient être négociées, et ce dans une certaine limite). Bien entendu, on ne peut demander à l’ouvrage de Karen Spierling d’effectuer une telle comparaison, dès lors qu’il se concentre à juste titre sur un terrain local. Il n’en reste pas moins qu’un questionnement global sur l’application des nouvelles règles lors des années cruciales du xvie siècle mériterait une plus grande attention.
Lorsque l’on entre dans les détails, on ne peut qu’être intéressé par la liste des innovations qui suscitèrent le moins d’enthousiasme de la part du peuple genevois. Ainsi l’élimination de la cérémonie de l’exorcisme, considérée comme une superstition par Calvin, mais qui jouait un important rôle psychologique en rassurant les parents sur le destin spirituel des enfants alors soumis à une très forte mortalité infantile. En relation directe avec cette question, il y avait aussi celle des baptêmes conférés en urgence par la sage-femme, une pratique solidement enracinée dans la tradition catholique et qui servait là encore à garantir le salut des nouveau-nés. Calvin, qui ne concevait pas le baptême comme nécessaire au salut, estimait que ces deux pratiques étaient superstitieuses et inutiles ; en outre, le baptême « privé » effectué par la sage-femme était inconciliable avec sa conception du baptême comme renouvellement de l’alliance entre Dieu et la communauté des fidèles. Il est symptomatique de constater que pendant plusieurs années les Genevois cherchèrent à faire répéter le baptême de leurs enfants par des prêtres catholiques susceptibles d’appliquer les bonnes formules d’exorcisme, et que les sages-femmes continuèrent à conférer des baptêmes d’urgence ou adoptèrent des modes opératoires qui, tout en respectant formellement la norme, leur permettaient de maintenir pour l’essentiel une tradition aux vertus sécurisantes.
Sur un point, le rôle des parrains, l’accrochage fut particulièrement dur, parce qu’il impliquait un grand enchevêtrement de pratiques traditionnelles. Karen Spierling donne avec raison un relief tout particulier à cet enjeu. En effet, Calvin aurait voulu éliminer in toto les parrains, mais l’opposition des Genevois l’obligea à conserver une tradition catholique, qu’il chercha cependant à plier aux objectifs de la Réforme. À y bien regarder, quand l’auteur dépeint la « tradition » par rapport à laquelle des nouveautés furent introduites, elle accepte une notion de parrainage catholique assez conventionnelle et, de nouveau, semble sous-estimer la variété des usages répandus en Europe jusqu’au xvie siècle. Toutefois, l’analyse des événements genevois est très convaincante. Les motifs de tensions entre la population de Genève et les réformateurs quant à la relation de parrainage furent multiples : le désir d’une partie des parents de choisir des parrains catholiques, excommuniés ou insuffisamment instruits dans la doctrine réformée ; l’aspiration des parrains à transmettre leur prénom aux filleuls, malgré l’interdiction de donner aux nouveau-nés certains prénoms, par exemple ceux des saints spécialement vénérés avant la Réforme, etc. De manière générale, les épisodes genevois soulignent le conflit entre l’idée du parrainage comme instrument utile de relation sociale et la notion de parrain réformé, tuteur de l’éducation spirituelle du filleul. Ce point est d’autant plus stimulant que des travaux récents ont montré que dans les pays catholiques, on retrouvait des phénomènes complètement analogues après le Concile de Trente (Guido Alfani, “Dalle pratiche alla norma: il Concilio di Trento e la riforma del padrinato in una prospettiva di lungo periodo”, Società e Storia, 2005/2, 31-62). Réformateurs et contre-réformateurs durent affronter un même échec, car le parrainage, quoique modifié (peut-être plus dans sa forme que dans sa substance), ne put jamais être transformé en un outil éducatif vraiment efficace.
Au bout du compte, le livre de Karen Spierling réussit avec finesse et solidité d’analyse à embrasser un problème difficile comme la transformation des usages, le rapport entre usages et normes, la négociation des normes et les modalités de leur application. À ce titre, il nous intéresse autant pour son objet (la construction progressive d’un « baptême réformé » et son rôle dans la re-définition de la communauté de Genève) qu’en tant qu’illustration de méthodes applicables à d’autres contextes. Les thèmes abordés ont une pertinence qui déborde l’histoire de l’Église et touche des disciplines comme l’histoire sociale en général et la démographie historique, surtout si l’on considère le récent intérêt pour les « autres » formes de parenté, parmi lesquelles beaucoup sont liées au baptême, dont bien sûr la plus importante, à savoir la parenté spirituelle.
Guido ALFANI
Francisco GARCÍA GONZÁLEZ, Las estrategias de la diferencia. Familia y reproducción social en la Sierra (Alcaraz, siglo xviii), Madrid, Ministerio de agricultura, pesca y alimentacíon, 2000, 396 p.
Depuis vingt ans environ, l’histoire de la famille dans les pays ibériques a fait l’objet de nombreuses études régionales visant à mettre en évidence la diversité et la complexité des systèmes familiaux et leur évolution en Espagne et au Portugal, depuis l’Ancien Régime jusqu’à la mise en place du Code civil au xixe siècle. Francisco García González est un de ceux qui ont lancé ce mouvement. Influencé par les travaux de ses aînés et par l’historiographie française et anglo-saxonne, il a étudié les stratégies familiales et les systèmes de reproduction de la Sierra Alcaraz, en Castille au xviiie siècle.
Cet ouvrage se distingue de son précédent livre publié en 1998 dans lequel Francisco García González proposait une analyse macro-structurelle traditionnelle de l’évolution démographique et économique de la Sierra Alcaraz au xviiie siècle. Ce dernier ouvrage (publié en 2000) est innovant en raison de la diversité des sources, des approches et des méthodes utilisées d’une part, et d’autre part, de l’originalité de ses conclusions, apportant ainsi une contribution notable à une meilleure connaissance de l’histoire de la famille ibérique en général et de celle de la Castille en particulier. Dans cet ouvrage (issu d’un travail de recherche mené dans le cadre d’une thèse en histoire), l’auteur utilise une multitude de sources démographiques, économiques et fiscales espagnoles du xviiie siècle afin d’entreprendre ensuite une étude micro-longitudinale de la famille castillane, par l’analyse approfondie de la répartition foncière, de la distribution socioprofessionnelle des foyers et de la transmission du patrimoine. Son objectif est de mettre en évidence la diversité des relations sociales et des réalités sociales et de démontrer leur flexibilité spatiale et temporelle. Selon l’auteur, le système successoral égalitaire et les structures sociales traditionnelles de la Castille au xviiie siècle n’étaient pas aussi égalitaires que ce qu’a décrit l’historiographie. Et les structures familiales, socioprofessionnelles et agricoles n’étaient pas aussi « immobiles » non plus. En conséquence, cette étude de la famille et des reproductions sociales est innovante et originale, au regard de sa méthodologie, de son approche et de ses résultats.
Après une longue introduction présentant le débat historiographique sur l’histoire de la famille dans les pays ibériques, les sources et les méthodes qu’il a utilisées pour arriver à ces conclusions, Francisco García González débute son étude par une analyse des structures démographiques et familiales, soulignant la diversité et l’évolution des conditions socioéconomiques en raison d’un essor démographique remarquable en Castille au xviiie siècle, de structures familiales nucléaires généralement et de grandes inégalités sociales au sein de la population (chapitre 1). Ces inégalités, très diverses et complexes (chapitre 2), étaient certes dues aux structures socioprofessionnelles en apparence peu diversifiées et propres à une agriculture de subsistance, mais aussi et surtout à une distribution inégale de la propriété (quelques grands propriétaires terriens, mais aussi beaucoup de petits et moyens propriétaires et enfin une multitude de journaliers agricoles) et à la concentration de la propriété. La majorité des terres était effectivement entre les mains d’un petit nombre de grands et riches propriétaires qui contraignaient la majeure partie de la population, la plupart propriétaire de petites terres, à accepter des emplois de salariés agricoles pour survivre.
À une échelle plus petite (micro), Francisco García González étudie la structure des ménages, leur taille, leur composition et leur diversité sociale (chapitre 3). L’auteur explique ainsi qu’il existait une forte corrélation entre le statut social des familles, la taille des ménages, la co-résidence des fils et la complexité des structures familiales. Plus les familles étaient aisées, plus les fils se mariaient jeunes, un grand nombre d’enfants co-résidant avec les parents et les structures de la famille s’élargissant. À l’autre bout de l’échelle sociale, plus les familles étaient pauvres, plus les fils se mariaient tard, travaillant de nombreuses années avant de créer un nouveau foyer dont les structures familiales demeuraient nucléaires. Dans la seconde moitié du xviiie siècle, la situation a quelque peu évolué en raison d’un essor démographique notable car, avec l’amélioration des conditions économiques, la taille des ménages des plus pauvres a augmenté. Les familles vivaient mieux et avaient plus d’enfants que dans le passé. En conséquence, à cette époque, le nombre de ménages à structure nucléaire a considérablement augmenté parmi les individus les moins aisés.
Naturellement, Francisco García González s’attache ensuite (chapitre 4) à analyser le système de transmission de la propriété et ses modalités par l’étude des dots, des testaments et du cadastre, dans le but de démontrer ensuite que le système n’était pas aussi égalitaire entre les fils en raison de la libre disposition du cinquième des biens et des conditions matrimoniales spécifiques à chacun des enfants (les fils et les filles). L’héritier n’était pas l’aîné, mais un fils cadet, voire une fille cadette, des résultats peu innovants mais essentiels à remarquer pour expliquer ensuite les processus de reproduction. Aussi, dans le chapitre 5, l’auteur démontre minutieusement que la distribution socioprofessionnelle de la société d’Alcaraz était trompeusement simple et l’homogénéité de ses structures sociales n’était qu’apparente. Les stratégies du travail étaient multiples et variées, les petits propriétaires développant des stratégies complexes de mobilités professionnelles, géographiques et intra-domestiques pour acquérir de nouvelles terres. L’étude du cycle familial et des trajectoires individuelles ont permis à l’auteur d’expliquer comment se reproduisaient les mécanismes de différentiation sociale entre les différents groupes sociaux et au sein des familles. Aussi, selon le groupe socioprofessionnel, la taille de la propriété, l’âge de l’individu, l’étape de leur cycle de vie et les modalités successorales des familles, les individus connaissaient des destins socioprofessionnels et une mobilité sociale plus ou moins favorables dans le temps.
Enfin, Francisco García González consacre le chapitre 6 à l’étude des « stratégies de la différence » qui vise à souligner la complexité et la multiplicité des facteurs qui régissaient le fonctionnement du système social et sa reproduction à l’intérieur des groupes sociaux et des familles. Selon le statut des familles, leurs stratégies matrimoniales et successorales, et leurs solidarités sociales et familiales, les individus réussissaient plus ou moins bien et étaient capables d’adaptabilité et d’opportunisme afin de reproduire les comportements socioprofessionnels des membres du groupe. Ce chapitre est donc dédié à l’étude de la parenté et des solidarités familiales et socioprofessionnelles, des stratégies utilisées afin de caser les fils aussi bien, voire mieux, dans la société castillane en reproduisant plus ou moins les comportements du groupe selon le statut social. Les familles les plus aisées reproduisaient des comportements fidèles au groupe : endogamie sociale, familiale, matrimoniale en utilisant les solidarités et amitiés familiales et professionnelles pour préserver, voire améliorer le statut social de leurs enfants. Les propriétaires moyens en faisaient de même mais avaient beaucoup plus de difficulté à reproduire les comportements familiaux et à assurer un avenir social équivalent à leurs enfants, dont un certain nombre connaissait des destins à mobilité sociale descendante. Enfin, les petits propriétaires avaient des comportements très hétérogènes, utilisant le réseau de parenté mais aussi celui des solidarités intra et extra professionnelles, adoptant des comportements endogames pour certains et exogames pour d’autres, afin de maintenir ou d’augmenter leur statut social.
En conclusion, grâce aux généalogies et aux reconstitutions d’itinéraires individuels et familiaux, l’auteur estime que la structure des groupes domestiques était complexe en raison de la multitude de solutions utilisées pour résoudre aussi bien les problèmes de subsistance que ceux de la reproduction sociale, solutions qui nécessitaient l’élaboration de nombreuses stratégies différentes, adaptatives et cumulatives, qui reflètent la diversité sociale et celle des circonstances propres de cette société castillane.
En dépit du nombre limité de cas dans cette étude et de la quantité et dispersion des sources et documents à croiser pour reconstituer les trajectoires individuelles et familiales – ce que reconnaît l’auteur –, cet ouvrage contribue considérablement à enrichir l’historiographie de la famille ibérique. C’est un travail essentiel à une meilleure connaissance de la géographie des structures familiales, des modèles familiaux, des modalités successorales, de la différentiation sociale, de la mobilité sociale et de la reproduction sociale dans les pays ibériques au xviiie siècle.
Marie-Pierre ARRIZABALAGA
Brigitte MAILLARD, Vivre en Touraine au xviiie siècle, textes rassemblés par Annie Antoine, Rennes, P.U.R., 2003, 450 p.
Ce volume rassemble trente-deux articles de Brigitte Maillard parus depuis les années 1980 jusqu’à 2002. Ils sont regroupés sous cinq rubriques : famille, démographie, mentalités pour la première d’entre elles, puis les sociétés rurales, l’encadrement du monde rural, la ville et enfin instruction et religions. Comme le suggère François Lebrun dans sa préface, la lecture peut se faire selon l’ordre proposé ou bien en allant d’un article à l’autre en suivant sa curiosité. Il peut être aussi intéressant de les reprendre dans l’ordre chronologique, en particulier pour tout ce qui concerne la démographie, afin de suivre les évolutions des interrogations propres à ce champ.
La première partie débute sur des questions devenues classiques comme le mariage, l’illégitimité, la mort, en apportant un ancrage très précieux dans une région et ses archives. Toutefois la démographie historique et l’histoire de la famille se retrouvent dans d’autres contributions. La suite de l’ouvrage présente un texte très complet sur « Les veuves dans le monde rural au xviiie siècle », un autre sur des familles complexes en pays égalitaire (« Mariage et héritage dans la société paysanne des Mauges ») et deux articles sur la communauté des protestants de Tours (« Religion et démographie : les protestants de Tours au xviie siècle », « Protestants dans la cité de Tours au xviiie siècle »). D’autres articles pourraient être cités plus ponctuellement pour les hypothèses proposées. Par exemple une étude sur le vocabulaire désignant les paysans et les âges des travailleurs (« Les mots du vocabulaire social et professionnel ») inscrit ces hommes dans un cycle de vie professionnel. Elle suggère qu’ils débuteraient en tant journaliers bordiers puis en vieillissant parviendraient à devenir métayers ce qui n’est pas sans conséquence pour la vie familiale.
La fréquentation assidue des archives paroissiales, notariales, judiciaires, médicales et administratives a permis à l’auteur de dresser au fil du temps ce portrait en mosaïque de la société de la Touraine. Elle met ainsi en valeur les registres paroissiaux de la région dont certains permettent de pallier les lacunes documentaires. Il y a certes peu de testaments en Touraine, mais les curés de Saint-Hilaire au xviiie siècle ont tant détaillé les actes de sépultures que les causes des décès, les lieux d’inhumation, les fondations, et même la pratique des fidèles sont documentés. Les procès-verbaux des visites pastorales sont perdus, mais le zèle des desservants de paroisse peut encore apporter la solution. Les remarques sur ces visites de l’évêque, la copie des mandements subsistent dans ces mêmes registres (« De la visite pastorale à l’enquête administrative : les méthodes d’action des archevêques de Tours au temps des Lumières »). Brigitte Maillard souligne aussi à plusieurs reprises l’intérêt des sources judiciaires pour éclairer le fonctionnement social quotidien. Les permis d’inhumation des protestants établis par le lieutenant de police de Tours ont constitué pour elle le premier indice de l’existence d’une petite communauté protestante au xviiie siècle. Ces fonds recèlent parfois des textes curieux comme cette expertise médicale de 1785 dans laquelle un médecin doit trancher un litige entre un chirurgien et son patient mécontent.
Ces contributions nous apportent des illustrations, des compléments, des nuances régionales à un tableau général d’une population française mieux connue grâce aux travaux de Brigitte Maillard et des très nombreux historiens qui se sont plongés dans la lecture des sources anciennes.
Isabelle ROBIN-ROMERO
Andrea A. RUSNOCK, Vital Accounts. Quantifying Health and Population in Eighteenth-Century England and France, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, xvi-249 p.
L’ouvrage de Andrea Alice Rusnock est issu de la refonte d’un travail de doctorat (The Quantification of Things Human: Medicine and Political Arithmetic in Enlightenment England and France) soutenu en 1990. Se situant dans le cadre des recherches qui prennent pour objet l’histoire de la théorie et de la pratique statistique, l’auteur ne développe aucune thèse nouvelle mais présente une compilation intelligemment organisée sur le thème de la quantification des phénomènes de population à l’âge classique. Les chapitres sur la naissance des statistiques médicales développent un article paru antérieurement au présent ouvrage (“The Weight of Evidence and the Burden of Authority: Case Histories, Medical Statistics and Smallpox Inoculation”, dans Roy Porter (sous la dir. de), Medicine in the Enlightenment, Amsterdam, 1995, 289-315).
L’origine des processus de quantification dans les questions de population est incontestablement à placer en Angleterre et particulièrement à Londres dans la seconde moitié du xviie siècle. L’influence de la philosophie baconienne pèse sur « l’obsession de compter » qui s’y développe alors. À l’arrière-plan des Observations de John Graunt – l’ouvrage de 1662 fondateur en matière de démographie statistique – se placent la création de la Royal Society et la disponibilité de ces outils qui vont faire le fond de la recherche démographique à l’âge classique : les bulletins de mortalité, d’abord simples indications de causes de décès puis, à partir de 1728, incluant l’âge au décès. Des ecclésiastiques ruraux ou des médecins citadins effectuent les dénombrements : arithméticiens politiques ou médicaux, ils se préoccupent autant de savoir ce qu’ils comptent que comment ils le comptent. Ils fournissent ainsi le matériau – des analyses quantitatives – étayant des débats sur la pratique médicale et les thérapies, la salubrité et la fécondité, la croissance ou le déclin des populations. Les dénombrements de naissances et de décès deviennent la mesure de la santé et du bien-être publics. Cette « nouvelle science » doit son nom, « arithmétique politique », à William Petty.
Le travail des arithméticiens dépend également de l’invention de méthodes de collecte, de classification et d’enregistrement des nombres. L’outil essentiel est alors le tableau ou la table dont on voit l’usage par exemple lors de la controverse sur l’inoculation. Là encore, la philosophie baconienne est au principe de cette pratique : le tableau est le meilleur instrument pour collecter et ordonner les observations d’un monde regorgeant de faits. Graunt et Petty en tirent la leçon en promouvant l’utilisation de tableaux de chiffres, ainsi que l’a souligné Philip Kreager dans un article innovateur (« New Light on Graunt », Population Studies, 42 (1988), 129-140).
Rusnock expose les principes épistémologiques qui forment le socle de l’entreprise de quantification menée en Angleterre et en France à l’âge classique. Dénombrer, c’est représenter des événements, des états du monde, par des nombres, et il est toujours loisible de s’interroger sur cette idée que le chiffre – et sa transformation plus ou moins sacralisée en nombre apporte une certitude là où l’on demeurait dans le flou. Certes le chiffre fixe les idées, mais en quoi apporte-t-il du certain ? Il en donne plutôt l’illusion. L’ordre de grandeur n’est rien d’autre qu’une hypothèse risquée : une estimation, pour donner une idée, se faire une représentation. Le passage d’un échantillon à une population et vice-versa est toujours une hypothèse risquée, l’engagement d’une probabilité ainsi qu’on le voit avec la pratique, à l’âge classique, du multiplicateur. Ainsi, la quantification étudiée dans le présent ouvrage n’est pas de la mathématique en soi mais de la « mathématique mixte » ou appliquée.
Par ailleurs, la quantification telle que pratiquée à l’âge classique n’est pas assimilable à la statistique : ce n’est pas une pratique d’État ou gouvernementale ; les arithméticiens avaient à convaincre les politiques et le public cultivé de l’utilité de collecter des nombres et de les soumettre à l’analyse. Les étapes de cette conviction constituent un long processus qui est l’axe choisi par Rusnock pour dérouler une histoire des faits démographiques et médicaux.
Les observations qualifiées par Graunt de « naturelles » connaissent une de leurs applications pratiques les plus pertinentes avec la controverse sur les avantages potentiels de l’inoculation de la petite vérole. L’esprit de quantification mis à l’honneur par les arithméticiens politiques est utilisé par les médecins qui espèrent par ce moyen démontrer que l’inoculation est absolument bienfaisante. L’auteur de l’ouvrage retrace cette discussion autour de l’émergence de la notion de risque dont les éléments sont à la fois mathématiques – par l’utilisation du calcul des probabilités –, médicaux – par l’étude de la pratique de l’inoculation – et éthiques : quel risque minimum peut-on tolérer pour sauver un maximum de personnes ? Les partisans et les adversaires de l’inoculation argumentent sur ces points à coup de chiffres et de tableaux.
En France, le débat se focalise autour des éventuelles corrélations à établir entre conditions climatiques, âge et taux de létalité d’une maladie, en même temps qu’il suscite une controverse profonde sur le sens pratique et les applications possibles du calcul des probabilités ; les savants anglais se préoccupent davantage de la condition sociale des inoculés et débattent autour du traitement à appliquer aux plus pauvres des citadins avec l’analyse des bienfaits sociaux et humains que cette lutte contre le paupérisme pourrait permettre d’atteindre.
Les considérations sur ce que l’auteur appelle « l’arithmétique médicale et la médecine environnementale », c’est-à-dire l’adaptation du traitement au milieu physique dans lequel vit le patient, font l’objet des chapitres suivants regroupés en une deuxième partie. On voit comment la mort apparaît peu à peu et toujours davantage comme un sujet d’étude quantitative à l’âge classique ; l’auteur nous fait assister à la naissance de la mortalité quantifiée par le truchement de l’étude des classifications des causes de décès. Là encore, les recherches prennent leur essor à partir du travail pionnier de Graunt, les classifications nosologiques devenant de plus en plus fines et de plus en plus précises au cours du xviiie siècle, moyennant une étude plus exacte de l’environnement et des conditions concrètes de vie, que l’on trouve par exemple chez Short ou Haygarth.
La troisième et dernière partie de l’ouvrage est consacrée à une autre controverse majeure de l’époque, celle qui porte sur la dépopulation de l’Europe, initiée par Montesquieu et tranchée notamment par un autre Français, Jean-Baptiste Moheau. L’auteur la met judicieusement en parallèle avec le débat sur la suprématie de Londres ou de Paris en ce qui concerne la quantité de population, querelle jadis présentée par Jacques Dupâquier dans un article inaugurateur (« Londres ou Paris ? Un grand débat dans le petit monde des arithméticiens politiques (1662-1759) », Population 1-2 (1998), 311-326).
Dans cet ouvrage, Andrea Rusnock raconte l’histoire de la naissance de la statistique démographique et médicale en France et en Angleterre. On peut y regretter la grande absence du Prussien Johann Peter Süssmilch dont le rôle dans la majorité des sujets étudiés dans le livre est rien moins que négligeable. Il ne s’agit pas d’exagérer la contribution allemande en ces domaines mais bien de souligner la carence théorique que l’absence de Süssmilch ne manque pas de créer. De même, le rôle de la Suède, avec Wargentin notamment, est ici forclos ; or, les développements et la pénétration de la statistique constituent un phénomène européen qu’il conviendrait de problématiser à ce titre. On peut en outre déplorer l’absence d’une perspective analytique et le confinement à des points de vue généraux relevant plus de l’histoire générale des idées que d’une histoire des sciences qui aurait déjà fort à faire avec une seule des questions examinées dans l’ouvrage. Cependant, des avantages certains compensent ces lacunes : les illustrations sont très bien choisies et très intéressantes, le traitement des controverses est pertinent comme c’est souvent le cas dans la perspective de l’histoire culturelle à la manière anglo-saxonne, la bibliographie est soignée et l’ensemble est écrit dans un style fluide et précis, agréable à lire. Enfin, si une vision globale des rapports entre État, administration, statistique et médecine à la fin de l’âge classique manque dans les conclusions de l’ouvrage, c’est au lecteur de se faire une religion sur ce point en suivant, si besoin est, les pistes généreusement ouvertes par l’auteur.
Jean-Marc ROHRBASSER
Dominique GODINEAU, Citoyennes tricoteuses. Les femmes à Paris pendant la Révolution française, Paris, Perrin coll. « Pour l’Histoire », 2004, 416 p.
Le travail de Dominique Godineau, historienne de la Révolution française, se place dans la lignée des travaux qui marquent l’historiographie des femmes, comme ceux de Michelle Perrot, d’Arlette Farge, avec laquelle elle a participé à l’Histoire des femmes en Occident pour la période moderne. Le livre s’ouvre sur les mains des ouvrières, des femmes du peuple de Paris, de celles qui prirent part à la Révolution. Elles nous rendent visibles, vivantes ces « femmes du peuple, celles qui n’ont pas laissé de nom, celles qui tous les jours partaient à la recherche de subsistances, celles qui avaient besoin de travailler pour vivre mais qui ne manquaient pas le soir de prendre place dans les tribunes des assemblées révolutionnaires. » (p. 12) Après nous avoir rendu ces femmes familières, Dominique Godineau analyse la politisation féminine sous la Révolution et met au jour l’activité des femmes dans les clubs et leurs actions pendant l’insurrection de Prairial.
Les portraits des passantes du premier chapitre nous font entrer dans l’univers quotidien du petit peuple parisien. Blanchisseuses, marchandes ambulantes, dames de la Halle emplissent la ville de leurs voix, de leurs cris, de leur présence. Le soir, les « Tricoteuses » se rendent aux clubs ou aux tribunes des sections, prenant part aux débats politiques. Chez elles, les relations avec leurs compagnons sont souvent marquées par la violence, qui caractérise l’ensemble des relations sociales de l’époque. Le mariage, que beaucoup de femmes souhaitent, n’est pas la seule union légitime pour les couples des faubourgs. L’union libre est fréquente qui, si elle évite de s’unir à un homme que les femmes ne connaissent pas, les laissent sans recours en cas d’abandon ou de rupture. Cette vie quotidienne, marquée par le chômage et les salaires insuffisants, fournit un terreau sur lequel les revendications matérielles ont pu se transformer en revendications politiques durant la Révolution.
Dans la deuxième partie (« Devenir citoyennes »), l’auteur analyse le processus d’inclusion des femmes à la nation, la naissance d’une « sans-culotterie féminine » de 1789 à 1793. Les femmes participent à la vie des sections, des clubs, et fondent des clubs féminins, comme celui des Républicaines révolutionnaires (10 mai-30 octobre 1793/9 brumaire) créé pour sauvegarder la Révolution, par opposition aux Girondins. C’est au sein de ces structures qu’elles font leur apprentissage politique, et que, malgré l’absence de vote, elles deviennent des citoyennes.
C’est à travers l’étude du « quotidien révolutionnaire des femmes du peuple » que nous est montré comment l’acquisition d’une véritable culture politique pendant la Révolution passe par la fréquentation des assemblées générales de sections, de certains clubs. La place des femmes est aux tribunes, où elles ne peuvent voter ou délibérer, la participation se fait alors par le chahut, le bavardage, pour manifester l’adhésion ou le refus d’une proposition. Les sociétés populaires leur sont un peu plus ouvertes et elles peuvent y prendre la parole. Après 1793, elles « contrôlent et dirigent la vie politique locale » et sont un endroit d’intervention publique pour les femmes exclues du suffrage. Les Tricoteuses apportent leur ouvrage et viennent y faire leur « instruction politique ». Elles n’ont souvent pas ou plus de charges domestiques et peuvent en rentrant du travail s’arrêter pour suivre les débats et délibérations dans les tribunes, lieux de convivialité et de sociabilité féminine. Les cabarets, la rue, l’atelier où certaines lisent les placards ou les journaux aux autres, sont aussi des endroits où les femmes manifestent leur intérêt pour les affaires publiques.
À côté des Tricoteuses, les « femmes en marge de la Révolution » font l’objet d’un chapitre qui va plus loin que les clichés sur la nature contre-révolutionnaire des femmes et montre par exemple le rapport complexe que les marchandes, les domestiques ont avec les aristocrates qui les faisaient vivre, tout en étant des patriotes sincères. Sortant d’une analyse binaire, cette interprétation en termes de marginalité plutôt que d’opposition permet de rendre compte de la complexité de l’adhésion des femmes à la Révolution qui ne passait pas nécessairement par le rejet total du christianisme ou de l’aristocratie.
La Révolution est aussi le moment où se fige une double image de la femme qui vient légitimer un modèle binaire et hiérarchique de la différence des sexes : le modèle de vertu féminine, l’épouse, mère exemplaire, douce, s’occupant du foyer, s’oppose au repoussoir de la virago qui le déserte. Cette distinction ne naît pas avec la Révolution mais celle-ci, justement parce qu’elle fut une période d’apprentissage et de participation politique féminine, est le moment de l’exclusion explicite des femmes des assemblées. Le paradoxe de l’inégalité dans une société d’égaux pose la question de l’égalité du droit. Elle est examinée dans le chapitre suivant, où la parole est donnée à ceux – minoritaires – pour qui la capacité à raisonner est partagée entre les hommes et les femmes, et qui pensent que peuple ne sera libre que quand les femmes le seront. L’étude de textes méconnus, comme celui de Lequino, député Montagnard, mis en lien avec les sources, éclaire d’un jour nouveau ces débats, qui se sont soldés par l’exclusion des femmes dans les assemblées.
La dernière partie analyse la participation des femmes à la Révolution comme « mouvement féminin de masse », ouvrant des pistes pour qui s’intéresse à la politisation des femmes. L’An III débute avec la réaction des Muscadins, jeunes gens de la bourgeoisie, et la famine aggravée par l’hiver rigoureux qui sévit à Paris. La lutte des femmes contre la réaction qui a lieu à l’automne 1794 opère le passage d’une action individuelle de plusieurs femmes, dont les modalités sont déterminées par leur absence de droit de vote, à une action collective. L’insurrection de prairial (20-24 mai 1794), point culminant de la participation politique des femmes à la Révolution, manifeste le passage de l’émeute de femmes réclamant du pain à l’insurrection politique les conduisant à l’Assemblée. Elle se solde par une répression féroce d’où s’ensuit le « silence des femmes ». Silence qu’entérine ensuite le xixe siècle avec le Code civil.
Dominique Godineau, met au jour une réelle participation politique des femmes pendant la Révolution, non seulement comme émeutières réclamant du pain mais comme travailleuses et comme « spectatrices actives » de la vie politique. Les annexes qui, en plus des sources et de la chronologie, comportent des portraits remarquables de ces Tricoteuses témoignent de l’important travail mené sur les archives. Cet ouvrage comble une lacune de l’histoire sociale et politique des femmes, incluant une dimension quantitative pour l’analyse des professions des militantes, la mesure du degré d’engagement, et l’étude du mariage, des relations de couples, de la vie familiale des femmes du peuple de Paris pendant la Révolution. Il contribue à repenser la citoyenneté féminine avant le droit de suffrage et son expression non par le vote mais par l’intervention dans les affaires publiques selon d’autres moyens.
Magali DELLA SUDDA
Giampiero DALLA ZUANNA, Alessandro ROSINA e Fiorenzo ROSSI (a cura di), Il Veneto. Storia della popolazione dalla caduta di Venezia a oggi, Venezia, Marsilio, 2004, 307 p.
Coordonné par le département de sciences statistiques de l’Université de Padoue, ce livre constitue, disons-le d’emblée, une des analyses les plus structurées et les plus complètes d’un espace régional italien du point de vue de la démographie historique (pour les xixe et xxe siècles) et de l’étude des relations entre les dynamiques historiques et sociales locales et les phénomènes macro (transition démographique, guerres mondiales, développement socio-économique). On y trouvera, en outre, l’analyse et la critique de certains des modèles interprétatifs développés par la littérature démographique internationale quant au passage de l’ancien au nouveau système démographique. Si l’ouvrage est d’abord le fruit des réflexions émanant du travail réalisé pendant quinze ans par le groupe de recherches à l’origine du projet, il comprend aussi des contributions venant d’autres spécialistes, démographes, historiens, urbanistes, sociologues. Le tout permet de bien saisir la relation entre la Vénétie (Veneto) et les régions voisines, de mesurer les fortes différences internes à la région et enfin de prendre en compte la dimension internationale des enjeux.
La publication s’effectue grâce au soutien de la « Fondation Nord-Est », un institut de recherches qui compte parmi ses objectifs l’étude des dynamiques de développement social et économique de l’ensemble régional du nord-est italien (Trentin-Haut Adige, Frioul-Vénétie Julienne et Vénétie). Parmi les centres d’intérêt de l’institut, on trouve en particulier l’identité territoriale et culturelle, le souci de tracer des lignes de développement, celui de définir des stratégies d’intervention pour le futur, voire la volonté d’émettre des propositions politiques prospectives à la frontière des dimensions régionale et européenne. Ce soutien institutionnel et la pression médiatique qu’a connue la région quand elle s’est retrouvée sous les feux des projecteurs pendant une grande partie des années 1990, parce qu’elle était alors considérée comme un « phénomène » – un véritable laboratoire économique et un modèle pour les entreprises –, sont de simples fils rouges qu’il faut sans doute connaître et garder en tête pour mieux comprendre certaines directions prises par les réflexions des auteurs.
En effet, la région connaît un véritable bouleversement en termes socioéconomiques, cessant d’être l’une des plus pauvres d’Europe (avec des taux de mortalité extrêmement élevés au début du xixe siècle) pour devenir un espace d’avant-garde. Alessandro Rosina et Andrea Zannini analysent la situation de l’ancien système démographique jusqu’à la fin du xviiie siècle, quand disparaît la République de Venise, et la relation entre population et ressources (natalité, mortalité, âge au mariage). Ils décrivent un système caractérisé par une fécondité presque exclusivement légitime et naturelle (sans limitation volontaire des naissances), résultat du fort contrôle social qui s’exerce dans un monde où les naissances illégitimes sont durement sanctionnées. L’âge moyen au mariage est bas (entre 19 et 23 ans pour les femmes). Des données incontestables font hélas défaut sur le célibat définitif, cependant le système décrit comporte visiblement un accès presque universel au mariage. Pour cette raison, les auteurs modifient quelque peu le schéma d’Hajnal, qui plaçait la région dans l’aire de domination du système « occidental ». Côté décès, c’est la mortalité infantile, parce qu’elle parvient à dépasser le seuil des 400 pour mille et s’élève pendant tout le xviiie siècle, qui fait figure de régulateur principal de la croissance démographique.
Fiorenzo Rossi analyse le début des changements jusqu’à la Première Guerre mondiale. Il retrace une transition démographique assez différente de celles des autres régions italiennes, puisqu’on y observe une chute précoce de la mortalité infantile, à partir des années 1830, qui n’empêche cependant pas la région de se situer toujours à des niveaux élevés (350 pour mille au début du xixe siècle ; 200 pour mille à partir des années 1880), en raison d’une mortalité néonatale exceptionnellement forte. La chute de la mortalité des adultes ne se produit qu’après 1880. Dès lors l’espérance de vie à la naissance ne parvient pas à dépasser 50 ans. De son côté, la natalité se maintient à des niveaux très élevés et ne s’abaisse qu’à partir de la Première Guerre mondiale ; la fécondité continue de se situer aux environs de 5 à 6 enfants par femme. Il en résulte une croissance générale de la population qui passe d’un effectif de 2 millions au début du xixe siècle à presque 4 millions, cent ans plus tard. Fiorenzo Rossi étudie en outre les interactions complexes qui s’opèrent entre ces différents processus.
L’ouvrage se poursuit avec des chapitres consacrés à la répartition des populations, soit au sein des groupes familiaux, soit sur le territoire. Concernant ce dernier enjeu, le territoire, Anna de Angelini parle d’un habitat en « nébuleuse » où la dispersion prévaut sur les concentrations urbaines et s’enracine fortement dans le passé. Les différences entre les multiples zones sont abordées, ce qui fournit l’occasion d’intéressantes réflexions sur les types d’implantation et les modèles édilitaires, surtout depuis les années 1960.
Salvatore La Mendola traite le thème des structures et relations familiales. Il explique la formation des familles dans les différentes aires territoriales (le milieu montagnard, les régions de collines, la plaine, les villes) et souligne une fois encore l’inadéquation des gros modèles « géographiques » tels que ceux de Hajnal, Laslett ou Le Play. De la même façon, il estime que la réduction de la complexité des groupes domestiques ne peut être mécaniquement attribuée à la poussée du modèle d’intimité conjugale et aux processus d’industrialisation. Les modèles interprétatifs de l’individualisme élaborés par et pour le monde anglo-saxon ne peuvent être importés dans le cas présent. On retrouve jusqu’à nos jours une conception diffuse d’une sorte de « famille corporative » (pour reprendre l’expression de Sweetser) : en clair, pour ce qui concerne la responsabilité dans la gestion des moyens de production, une succession masculine de la charge est bel et bien prévue (par exemple la transmission d’une activité professionnelle indépendante) ; à défaut, on se contente d’une succession au sein des ressources structurelles et matérielles, comme la maison. La force des relations intergénérationnelles comme de celles qui unissent les membres de la fratrie résiste par-delà les bouleversements socioéconomiques et ce jusque dans les nouvelles formes d’habitat. Ainsi, la distance séparant les logements des parents et enfants est en général très faible tout au long de l’existence. Dans les dernières décennies du xxe siècle, ces principes se maintiennent en construisant le milieu familial comme un espace de travail domestique (avec répartition sexuée des tâches) ou la parenté élargie comme un lieu d’entraide, de soutien, d’articulation essentielle pour ce qui touche à la recherche de travail et à la détermination des opportunités, de construction de la réputation et de structuration des destins individuels. La force des relations au sein de la parenté n’est pas le signe d’un manque de flexibilité (dans la répartition sexuelle des tâches, etc.) ; au contraire, elle paraît plus liée à l’innovation qu’au traditionalisme.
Giampiero della Zuanna développe les questions liées à la natalité et fait retour sur la haute fécondité naturelle de l’Ancien Régime, maintenue jusqu’à la Première Guerre mondiale, mais qui par la suite a évolué vers une fécondité « contrôlée » au niveau particulièrement faible à la fin du xxe siècle (malgré une timide reprise depuis quelques années). Il prend en compte les différences d’ordre territorial, socioéconomique ou liées à l’orientation politico-religieuse (importance du vote catholique) de manière à dégager le ou les facteurs déterminants de la chute de la fécondité : modernisation/industrialisation ? instruction ? sécularisation ? Il observe que la fécondité connaît ses principaux déclins dans les zones très catholiques qui sont aussi les régions des premières industrialisations. En revanche l’ancien système démographique a été plus durable dans les zones les moins catholiques. Ceci conduit à abandonner tout schéma interprétatif mécanique. L’auteur en appelle plutôt à une perception fine des décisions émanant des familles et des communautés locales, dès lors que la présence de réseaux de parenté forts et flexibles apparaît très liée aux industrialisations. À partir de là, par l’analyse des stratégies familiales, on parvient à une meilleure compréhension des motivations des parents dans le contrôle de la fécondité. En effet, il est probable qu’ils envisagent la réduction de leur descendance comme une façon d’investir plus efficacement sur leur future ascension sociale (la réduction du nombre d’enfants autorise en effet un plus fort investissement qualitatif sur leur instruction et, partant, sur les moyens de leur progression sociale). Dans la seconde moitié du xxe siècle, la fécondité chute, mais les intervalles intergénésiques augmentent. Ce mécanisme se met en place dans les zones les plus scolarisées, sécularisées et dominées par le tertiaire. La famille traditionnelle n’est toujours pas remise en question. Le nombre de divorces reste faible, la cohabitation juvénile ne se développe pas et la fécondité extraconjugale diminue. Concluant son propos, l’auteur esquisse des perspectives de transformations pour le futur.
Alessandro Rosina et Andrea Zannini reviennent à leur tour sur un autre trait démographique : la mortalité des enfants qui reste très élevée au xxe siècle. Ils abordent les aspects épidémiologiques et sanitaires, le climat, la situation économique des parents, les niveaux nutritionnels de la mère, les connaissances en termes de sevrage des enfants. La particularité de la Vénétie, c’est d’abord cette forte mortalité infantile, qui atteint le niveau de 315 ‰ aux alentours de 1850 contre 270 ‰ pour l’Italie en général. À l’inverse le quotient de mortalité entre 1 et 5 ans est à cette époque de 185 ‰ en Vénétie contre 230 ‰ en Italie. Sur ce dernier point, il est bien des facteurs explicatifs, mais les auteurs suggèrent – prudemment – qu’un des éléments de cette baisse précoce en Vénétie pourrait éventuellement résider dans l’impact du régime administratif autrichien (avec son cortège d’hôpitaux, d’écoles, de travaux publics, la présence de sages-femmes instruites dans chaque commune, etc.). L’observation rapide des dynamiques du xxe siècle montre ensuite comment la région s’est transformée en une des régions d’excellence au niveau européen pour la mortalité infantile.
Dans la partie suivante qui porte sur la mortalité chez les jeunes et à l’âge adulte, Giampiero Della Zuanna s’intéresse aux phases de la transition sanitaire. Il décrit la fin des grandes épidémies, l’amélioration des conditions globales d’hygiène, la présence d’une espérance de vie à 5 ans inférieure à 50 ans jusque dans les années 1880 environ. Par la suite, dans la période 1895-1913, l’amélioration de la situation est due pour l’essentiel à la baisse de la mortalité des enfants de moins de 4 ans. À cette époque, la survie adulte progresse peu, en particulier côté masculin, les femmes bénéficiant quant à elles d’une diminution des risques de l’accouchement. C’est surtout entre 1950 et 1970 qu’on assiste à une nette poussée de l’espérance de vie à l’âge adulte. Giampiero Della Zuanna analyse ensuite toutes les causes de décès les plus « récentes », qu’il s’agisse de celles engendrées par la pollution due à l’industrialisation ou celles qui découlent de la consommation excessive d’alcool, en les replaçant dans le cadre des progrès économiques, sociaux et sanitaires.
Anna Maria Birindelli aborde enfin les mouvements migratoires à partir des sources officielles. Elle montre comment en l’espace d’un siècle, on passe de l’émigrant vénitien en route vers l’étranger à une situation inversée où la région devient une zone privilégiée d’arrivée de l’immigration étrangère. Le grand mouvement de migration définitive vers le Brésil et l’Argentine qui se met en place à la fin des années 1870 et les migrations temporaires dans le cadre européen sont brièvement étudiés. Pour la période qui s’étale de 1876 à 1924, l’auteur décompose les grands traits structurels du phénomène, par exemple la composition professionnelle des différentes vagues migratoires et leurs dimensions individuelle ou familiale (c’est à dire les migrations définitives de groupes familiaux entiers). Sont aussi examinées les migrations internes (à l’échelle italienne) de l’après Seconde Guerre mondiale, marquée par des départs vers les autres régions de l’Italie du Nord. Le solde migratoire ne devient positif qu’à partir de 1968. Anna Maria Birindelli expose pour finir les composantes nationales de la migration internationale.
Une dernière partie est consacrée à la ville de Venise avec deux contributions, l’une de Renzo Derosas sur le xixe siècle, et l’autre de Giovanni Favero sur le xxe siècle. À partir de la chute de la République de Venise, la ville connaît un véritable dépeuplement, passant de 136 000 habitants en 1799 à 93 000 en 1838. La reprise et la chute sont encadrées dans les événements politiques, historiques et liés aux épidémies. Pour certains traits démographiques, la ville apparaît dans une position intermédiaire entre le contexte régional et les processus de transition qui affectent d’autres villes italiennes : ainsi la mortalité infantile atteint encore 188 °/°° dans la période 1900-1904 ; l’âge au mariage est élevé (26,9 ans en 1881 pour les femmes) ; une grande partie de la population est célibataire (23 % des femmes entre 45 et 49 ans en 1881) ; le nombre de naissances illégitimes est plus fort que dans la région, tandis que la fécondité légitime se maintient à un niveau élevé. Il n’y a pas de contrôle conscient des facteurs démographiques. Renzo Derosas étudie aussi les dimensions sociales de la démographie de Venise. La ville apparaît ainsi comme un ensemble de « villages urbains ». L’auteur indique en outre l’existence des réseaux parentaux non-corésidents et en décrit l’influence comme pourvoyeurs d’aide dans le mariage, dans la recherche du logement et lors des moments difficiles de l’existence. L’accent est mis fortement sur les différences sociales et religieuses : la mortalité infantile est de moitié inférieure dans les familles juives de Venise.
Giovanni Favero montre quant à lui l’impact dramatique de l’exode des Vénitiens vers la terre ferme. La population passe de 174 mille habitants en 1951 à 66 mille en 2001. Parmi les causes les plus saillantes, on recense les difficultés dans les transports, le coût de la vie et les conditions de logement : la vie en terre ferme s’avère plus facile, plus confortable et dès 1961, au sein de la population de la commune, la partie résidant dans le centre historique a été dépassée par celle qui loge sur la terre ferme. L’auteur décrit les effets opposés des deux guerres mondiales : la première a vidé la ville du fait de la proximité du front, tandis que la seconde lui a donné une certaine impulsion parce qu’il était certain que les Alliés ne la bombarderaient pas. Depuis les années 1970, le taux de mortalité s’est fixé autour de 15 ‰ et le taux de natalité autour de 5 ‰, ce qui entraîne des conséquences importantes sur le vieillissement de la population.
Cristina MUNNO
Marco BRESCHI, Paolo MALANIMA (a cura di), Prezzi, redditi, popolazioni in Italia : 600 anni (dal secolo xiv al secolo xx), Udine, Forum, 2002, 142 p.
Ce volume reprend huit communications présentées lors de deux conférences de la Société italienne de démographie historique tenues à Bologne en 2000 et à Udine en 2001. Toutes veulent mettre en relation des séries longues de prix et de mouvements de la population dans différentes régions italiennes entre le xvie et le xixe siècle, pour renouveler la recherche des liens entre variables démographiques et variables économiques. Il s’agit de poser de nouvelles questions aux longues séries temporelles de prix, comme l’expliquent brièvement Marco Breschi et Paolo Malanima dans l’introduction.
Les usages de la statistique en Italie à la fin du xixe siècle font d’ailleurs l’objet de la recherche présentée par Giovanni Favero à propos des « Annales de statistique ». L’auteur montre comment les enquêtes des années 1870-80 furent très attentives à des analyses de longue durée reconstruisant prix, salaires et population, tentant de fournir un matériel capable de soutenir ou d’infirmer les analyses de la théorie économique. Cette orientation de recherches cessa dans les années 1880 quand le réformisme autoritaire de Crispi demanda aux statisticiens des analyses ponctuelles et réservées de la situation économique contemporaine beaucoup plus que des recherches panoramiques de longue durée.
Hormis cette première étude, toutes les communications sont consacrées à des analyses historiques localisées dans les régions du centre et du nord de la Péninsule. L’étude de Luciano Pezzolo, à laquelle manquent malheureusement les tableaux et figures commentés dans le texte, avance quelques hypothèses sur l’évolution des prix en Vénétie entre le xvie et le xviie siècle, comme sur le degré d’intégration des marchés ou le rôle de la capitale. Il est cependant dommage qu’il laisse complètement de côté les mécanismes de formation des prix des céréales pour résoudre de telles questions. Giancarlo Fabbro s’attache quant à lui à une analyse économétrique des séries des prix des grains et légumes à Udine entre 1586 et 1830. Il en conclut à l’existence de deux groupes distincts de produits : d’un côté, froment, seigle et fève ont un comportement « persistent », c’est à dire gardent la mémoire des années précédentes, de l’autre les céréales des pauvres, millet, sorgo rouge, sarrasin, avoine, ont un comportement « antipersistent », c’est à dire changent très fréquemment de direction : résultats suggestifs mais qui attendent d’être mis en relation avec les autres variables annoncées, notamment démographiques. Guido Alfani entend, lui, construire un indice de la concentration de la richesse à Ivrée (Ivrea) pour le mettre en relation avec l’évolution démographique de la ville entre la fin du xve et le premier xviie siècle : une recherche encore en cours dont il expose surtout la méthodologie liée à l’utilisation des estimations fiscales pour évaluer la concentration des richesses. Pour l’instant, écrit-il, les liens avec l’évolution démographique de la ville sont encore peu clairs, même s’il semble que la concentration de la richesse augmente dans les phases d’expansion démographique et vice-versa. Mario Breschi, Alessio Fornasin et Giovanna Gonano étudient, eux, selon un modèle désormais classique, les relations entre prix des céréales et comportements démographiques de trois groupes de communautés frioulanes au xviiie siècle – la ville, la plaine, la montagne –, tandis que Francesco Scalone reprend le même questionnement pour l’Émilie-Romagne des xviie et xviiie siècles. Les premiers montrent que les réactions démographiques les plus vives sont celles de la ville et de la montagne, qui sont particulièrement sensibles à la montée du prix du maïs et y font face par une baisse de la natalité. Cette baisse de la natalité est également la réaction adoptée à Bologne lors de la montée des prix des grains qui a cependant aussi, comme à Udine, des répercussions sur la mortalité citadine alors que la corrélation semble beaucoup moins nette à la campagne : encore faut-il se méfier des évidences, car, comme le rappellent les auteurs, ce sont sans doute des pauvres des campagnes qui viennent mourir en ville, selon un schéma bien connu.
Si ces études montrent le réel dynamisme des études quantitatives en Italie, elles laissent quelque peu dubitatif quant à la démarche et aux résultats obtenus. En effet, aucune ne porte attention à la signification des prix, aux mécanismes sociaux dont ils sont le résultat, alors même que de nombreuses études ont depuis un certain temps insisté sur ce point. De même, elles ne prennent en compte comme variables économiques que les prix des grains, ce qui finit par faire regretter le temps où la fécondité du modèle proto-industriel semblait justement tenir à sa capacité de relier les variables démographiques avec un ensemble de variables économiques complexes comme la structure de l’emploi, les modes de répartition de la propriété, etc. On peut craindre que la complexification des modèles mathématiques et économétriques employés ici ait pour corollaire un appauvrissement des variables prises en compte et finalement de l’analyse.
Les deux dernières études concernent la Toscane : celle de Alessio Fornasin, Giovanna Gonano et Chiara Seghieri met en relation les changements démographiques dans le cour terme, 1823-1854, et un ensemble de facteurs économiques dont il s’agit justement de vérifier l’incidence qu’ils peuvent avoir sur les comportements démographiques : prix du froment, mais aussi diffusion de la propriété, valeur de la rente, niveau de scolarisation. Les conclusions restent ouvertes. Si, comme l’indiquent les auteurs, en extrême synthèse, l’augmentation des prix provoque l’augmentation des décès (surtout à t.1), la diminution des mariages et des naissances, ce qui n’étonnera personne, les interrogations restent et les recherches doivent se poursuivre sur l’influence du niveau de scolarisation, de la valeur de la rente ou encore du nombre des possédants (qui apparaît ici n’avoir pratiquement aucune incidence). L’étude de Marco Brechi et de Paolo Malanima, qui clôt le volume, retrace quant à elle dans la longue durée, i.e. du xive au xixe siècle, les relations entre démographie et économie en Toscane. Les auteurs commencent par dresser le portrait d’une région caractérisée depuis le xiiie siècle par une forte pression démographique dont ils reconstruisent les différentes phases (xe- mi xive siècle ; mi xive- mi xviie siècle ; mi xviie - fin xxe siècle) en comparant systématiquement l’évolution démographique régionale avec celle d’autres régions italiennes ou européennes, notamment l’Angleterre. Dans la mise en relation des facteurs démographiques et économiques, il est intéressant de souligner que les auteurs inversent les relations causales en général implicitement adoptées par les auteurs des autres articles puisque, selon eux, dans un contexte de forte pression démographique comme celui de la Toscane, et dans la longue durée, ce sont les prix du grain qui suivent les évolutions démographiques : hausse quand la population a tendance à augmenter (de 1450 à 1620 notamment), baisse lors des grandes crises démographiques (mi xive, 1629-30) ; de même, ils insistent sur le fait que le mouvement des salaires est inverse de celui de la population (hausse quand celle-ci baisse, baisse quand celle-ci augmente) : ce qui est particulièrement à l’œuvre dans la seconde moitié du xviiie siècle où la hausse de la population entraîne une baisse des salaires réels – phénomène général en Europe – à laquelle les familles font face par une augmentation du taux d’activité et de l’intensité du travail (la « révolution industrieuse » dont a parlé De Vries en 1994). Ce n’est qu’avec le xixe siècle que ces liens de causalité auraient évolué puisque la réduction des prix agricoles à partir des années 1820 est contemporaine d’une augmentation de la population et d’une hausse (en Angleterre), ou d’une stabilisation (en Toscane), des salaires : cela permet aux auteurs d’affirmer que les conditions sont remplies en Angleterre et en Europe du Nord pour la coexistence entre augmentation de la population et croissance économique, alors qu’elles ne le sont pas encore en Toscane.
Au total, et malgré les critiques formulées qui doivent sans doute être attribuées au caractère encore « en cours » de la plupart de ces recherches, le livre tient son pari : montrer le dynamisme, le renouveau et les potentialités des études quantitatives reliant à nouveaux frais démographie et économie.
Corine MAITTE
Guy BRUNET, Michel ORIS et Alain BIDEAU (éd.), Les minorités. Une démographie culturelle et politique, xviie-xxe siècles – Minorities. A Cultural and Political Demography, 18th-20th Centuries, Berne, Peter Lang, « Population, famille et société », vol. 2, 427 p.
Le deuxième volume de la collection dirigée par Michel Oris est dans la continuité du premier (The Road to Independance, 2004) : les auteurs sont d’origine variée, principalement européenne mais pas seulement, les études démographiques et statistiques sont nombreuses, le spectre chronologique est large. Ce volume consacré aux minorités rassemble quinze contributions en français et en anglais. Le thème est à la mode et occupe une place importante dans l’actualité comme le rappellent les éditeurs en introduction. L’objectif affiché ici est de réfléchir aux éléments de définition de ces minorités – qui ont pour seule caractéristique commune d’être moins nombreuses que le reste de la population d’un pays – mais aussi de prendre en compte les dynamiques, notamment démographiques, qui peuvent transformer le statut des minorités au cours du temps.
La première partie de l’ouvrage qui est aussi la plus importante avec sept articles cherche justement à définir ces minorités par leur particularisme démographique. P. A. Meyer se demande si la démographie des juifs de Metz au xviiie siècle – 6 % de la population – est vraiment marquée par une fécondité forte et une mortalité infantile faible comme le pensaient leurs contemporains (l’abbé Grégoire ou Turgot). Il démonte le mythe de la particularité démographique des Juifs soulignant que les conditions économiques empêchent la réalisation des prescriptions religieuses du mariage et de la conception précoce sauf pour les plus riches de la communauté. L’article de V. Meffre consacré à la sous-mortalité infantile des communautés juives européennes et américaines au xixe siècle doit retenir l’attention, ne serait-ce que par ses dimensions. Utilisant à la fois ses données propres et des enquêtes antérieures, elle compare la situation de 40 communautés juives avec les non-Juifs. Globalement les Juifs n’ont pas anticipé la baisse de la mortalité infantile. En revanche il a existé dans la durée un écart structurel en faveur des Juifs, du fait notamment des règles alimentaires et d’hygiène de la communauté, mais qui dépend aussi largement de l’environnement social et politique. Les Juifs, minorité par excellence, sont aussi le sujet de l’article de Van Poppel (et al.). L’enquête porte sur les Juifs de Hollande à l’époque actuelle et leur attitude à l’égard de la seconde transition démographique. La difficulté méthodologique vient du fait que la qualité de Juifs est ici déterminée en fonction des déclarations des individus. Là encore les auteurs insistent sur le facteur socio-économique : si les Juifs de Hollande pratiquent davantage le report du mariage ou le divorce, c’est d’abord parce que les échantillons comptent beaucoup de Juifs à haut niveau d’éducation, de revenus et qu’il s’agit d’une population plus urbaine que le reste de la société. Dans cette première partie du livre, les Gitans sédentaires de 23 localités de la province de Grenade étudiés par E. Martin et J.-F. Gamella sont les seuls à se distinguer nettement par un comportement démographique propre : âge au mariage précoce, faible taux de célibat et forte endogamie sont des traits traditionnels confirmés par cette enquête qui reconstruit les généalogies de ceux qui se déclarent Gitans. Évidemment, l’inconvénient de cette méthode, souligné par les auteurs, est de surreprésenter les comportements les plus traditionnels.
Le lecteur trouvera enfin des éléments de réflexion intéressants sur la définition des minorités dans l’article de A. Plakans à partir de l’exemple des provinces russes des pays baltes. S’appuyant sur le recensement de 1881, l’auteur analyse les différents moyens de cerner ces populations (la nationalité, la langue, la confession) et notamment les Russes qui se trouvent dans la situation paradoxale de minorité en position dominante. Ces problèmes de définition et de méthode occupent aussi une large place dans l’article de N. Robitaille et E. Guimond sur la situation démographique des autochtones du Québec. Les auteurs soulignent qu’il est difficile d’évaluer la place de cette minorité au xxe siècle car il faut tenir compte d’un critère trop souvent négligé : la « mobilité ethnique » des individus. Les déclarations varient d’un recensement à l’autre (notamment depuis que la loi de 1985 accorde certains privilèges aux Indiens). Au total, en termes de comportements démographiques et notamment de fécondité, l’origine ethnique joue sans doute un rôle moindre que l’identité telle que les individus la construisent.
La deuxième partie est intitulée « les chemins sinueux entre assimilation et intégration ». C. Grange y brosse un portrait tout en nuances de l’intégration des Juifs dans la société parisienne entre 1875 et 1914 à travers l’étude des témoins de mariage et analyse le poids de la parenté et le degré d’ouverture à la société française. Après avoir rappelé les évolutions de la législation sur les témoins de mariage, l’auteur indique que les Juifs ont largement recours à la parenté (60 % des témoins sont des parents contre 36,6 % pour les Parisiens en général). Mais le plus intéressant est sans doute la mise en évidence de la forte cohésion professionnelle – et pas seulement familiale – des Juifs au moment du mariage : dans 26 % des actes de mariages juifs, trois témoins sur quatre appartiennent au même milieu professionnel (contre 8,8 % des actes pour les Parisiens). La superposition des réseaux familiaux et professionnels est nette chez les négociants, beaucoup moins fréquente pour les professions libérales et les nouveaux métiers de la presse ou de l’art. Ph. Rygiel cherche, quant à lui, à mesurer la mobilité des enfants d’immigrés européens installés dans le centre de la France (1920-1970), principalement dans le Cher, en comparant la profession du père à la naissance de l’enfant et celle de ce dernier à son mariage. Loin d’une vision misérabiliste, l’auteur montre que les fils d’immigrés connaissent globalement un meilleur destin que leur père passant fréquemment du statut de manœuvre à celui d’ouvrier qualifié ou de technicien. L’origine immigrée n’apparaît au total ni comme un avantage ni comme un handicap : la mobilité sociale des immigrés et leur ascension s’effectuent plus souvent dans le cadre de l’usine tandis que pour les Français elle passe davantage par la fonction publique. L’intégration/assimilation peut aussi être analysée à travers l’adoption de la fécondité du pays d’accueil : T. Eggerickx et N. Perrin soulignent, pour les populations immigrées en Belgique entre 1992 et 1996, que si l’influence du pays d’accueil est évidente, celle du pays d’origine est aussi à prendre en compte. Deux originalités méritent d’être retenues : les auteurs proposent tout d’abord une analyse de la fécondité de ces populations en fonction de la région de résidence en Belgique : l’impact régional et urbain est très important, Bruxelles a les plus bas taux de fécondité quelle que soit la nationalité considérée. Ensuite les auteurs insistent sur le rôle décisif de l’origine du père, trop souvent occultée dans les enquêtes, et proposent la mise en place d’outils statistiques de la fécondité parentale prenant mieux en compte les caractéristiques du père.
La dernière partie est assez brève (3 articles) et pose la question des identités et de la définition des minorités par elles-mêmes. Retenons l’article de H. Pérez-Brignoli sur les populations indiennes d’Amérique latine. Certes, en brossant à grands traits un portrait de cette Amérique indienne (par ailleurs bien utile au lecteur européen), le texte peut paraître parfois trop allusif. Néanmoins, l’auteur met clairement en évidence le caractère local de l’identité indienne (les Indiens forment 7 % de la population mais se partagent en près de 600 ethnies) ainsi que l’importance de l’accès aux ressources naturelles dans la perpétuation de ces identités. Les Indiens du Guatemala ont pu plus aisément assurer leur reproduction ethnique sur la longue durée en s’appuyant sur des structures corporatistes de la propriété héritées de l’Amérique coloniale quand les Indiens du Mexique ont connu un métissage plus intense suite à la réforme agraire de 1856-57 qui les a transformés en journaliers des haciendas. Dans ces conditions, la croissance démographique peut constituer un danger paradoxal pour l’identité du groupe car elle rompt les équilibres économiques et environnementaux. Enfin, après avoir évalué la diversité ethnique du Québec au xxe siècle et fait état des grandes étapes politiques et législatives de l’histoire des minorités, V. Piché montre comment l’arrivée de nouveaux immigrants le plus souvent issus du tiers monde après 1960 aboutit à une redéfinition de l’identité québécoise. Les nouvelles minorités ont conduit à une modification du nationalisme québécois qui ne peut plus s’appuyer sur une définition ethnique issue du traditionnel face-à-face entre Canadiens frança