Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.2701145969
200 pages

p. 177 à 197
doi: en cours

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Comptes rendus

no 111 2006/1

2006 Annales de démographie historique Comptes rendus

Comptes rendus

Giulia GALEOTTI, Storia dell’aborto, Bologne, Il Mulino (coll. Farsi un’idea), 2003, 131p.

Giulia Galeotti, docteur ès droit de l’université de Rome La « Sapienza », après avoir soutenu une thèse sur la recherche en paternité, retrace ici de manière synthétique l’histoire de l’avortement d’un point de vue juridique, théologique et scientifique. C’est le passage d’une conception de l’embryon comme appendice du corps maternel à celle d’une entité autonome qui marque le principal changement dans la façon de considérer l’avortement dans le monde occidental. La césure qu’observe l’auteur intervient au xviiie siècle « préparée par les découvertes scientifiques et les connaissances médicales du xvie siècle, elle se manifeste pleinement durant le siècle des Lumières instituée par les nouvelles instances qui émergèrent de la Révolution française et par l’affirmation décidée des États nations » (p. 7).
Durant la première période, qui va de l’Antiquité au xvie siècle, « la femme est la seule à pouvoir certifier l’existence de la grossesse conçue comme un mystérieux changement. […] L’opinion commune ne voit pas dans le fœtus une entité autonome mais le perçoit comme une partie du corps maternel » (p. 8.) La pratique de l’avortement est une « affaire de femmes », de la femme gravide à la sage-femme qui pratique l’avortement, les actrices sont des femmes, et le lieu de l’intervention relève de la sphère domestique, « l’espace privé féminin ». Giulia Galeotti se penche alors sur la position des Anciens et des trois religions du livre sur l’avortement pour comprendre comment les droits canon et civil sanctionnaient cette pratique. La religion catholique a toujours condamné celui-ci comme un homicide et affirmé souvent préférer sacrifier la vie de la mère à celle du fœtus (Tertullien accepte cependant l’élimination de ce dernier comme « necessaria crudelitas » en cas de danger pour la mère). Mais elle a admis cependant de larges nuances selon le moment de l’acte dans la grossesse par rapport à l’animation (dans la logique d’Augustin, avant l’infusion de l’âme dans le corps, l’avortement n’est pas licite, en tant qu’il interrompt un processus voulu par Dieu, mais n’est pas un homicide). De leur côté, la religion juive et l’islam sont sujets à diverses interprétations. En effet, les interprétations du judaïsme privilégient toujours la vie de la mère quand celle-ci est menacée. Dans la religion musulmane, l’avortement est condamné – sauf s’il est thérapeutique –, mais l’animation n’intervenant que tardivement dans la grossesse (au 120e jour), l’avortement peut être toléré jusqu’à ce stade.
Les normes en la matière sont redéfinies par les découvertes scientifiques de l’âge classique et de celui des Lumières, aux xviie et xviiie siècles. L’embryon est pensé selon les théories « préformationistes » comme étant un être humain miniature, ou selon les théories épigénésiques comme un noyau à partir duquel le fœtus va se développer. Ces dernières s’imposeront au xviiie siècle alors que dans le même temps, les progrès de l’obstétrique rendront l’accouchement moins dangereux et que certains médecins définiront les cas précis où l’avortement thérapeutique devra être pratiqué. Apparaît ainsi un nouvel acteur dans ce domaine jusque-là féminin : le médecin. Le corps des femmes est un objet de science, de savoirs rationnels, par opposition aux savoirs empiriques ou rituels de « bonnes femmes ». L’accouchement est désormais assimilé à une pathologie, et n’est plus vu comme un événement naturel : seuls les médecins vont être qualifiés à le pratiquer. Au xviiie siècle, dans l’atmosphère idéologique qui s’incarnera avec la Révolution française, l’avortement devient une affaire publique. Les découvertes sur le développement embryonnaire amènent la grossesse à être redéfinie en termes de relation entre deux entités distinctes : le fœtus et la mère. Du coup, l’avortement est analysé en termes binaires, conflictuels : faut-il privilégier la mère ou le fœtus, perçu comme un individu ou un citoyen potentiel ? L’État français choisit de privilégier le futur citoyen, tout comme l’Église catholique qui maintient ses positions sur l’interdiction de pratiquer l’avortement. Le contexte de la naissance de la démographie et l’affirmation de la vision de la population comme facteur de puissance de l’État, devant être comptée, administrée rationnellement, explique la position de l’État en la matière. Les législations qui se mettent en place en Europe au siècle suivant expriment la préférence des États pour le fœtus dans la relation entre celui-ci et la femme qui le porte : les codes français, le code Zanardelli de l’Italie post-unitaire (1889), qui vont dominer jusqu’à la fin du xxe siècle, fondent la condamnation sur une atteinte à la vie et aux intérêts de la collectivité. Simultanément, pourtant, la pratique de la contraception et de l’avortement se poursuit parmi les populations européennes. En matière théologique, malgré l’opinion de certains moralistes, l’Église maintient ses positions, mettant un terme au débat sur l’animation du fœtus en considérant que dès la conception, l’embryon est une vie humaine. Position qui ne changera pas malgré l’évolution, dans la seconde moitié du xxe siècle, des législations faisant de la femme l’actrice principale de la décision d’interrompre la grossesse.
L’ouvrage de Giulia Galeotti, s’articulant autour de la relation en terme juridique, entre la mère et le fœtus nous permet d’appréhender l’interruption de grossesse non comme un fait social ou une conquête, mais comme un objet juridique. Or, c’est en ces termes que se joue actuellement l’avenir de ce droit, notamment aux États-Unis, où le fœtus est maintenant considéré comme une personne, et c’est en définissant par exemple la relation néfaste pour la femme qui le porte, que le droit à interrompre la grossesse est défendu. Ce travail nous renseigne également sur la genèse des positions de l’Église en la matière, qui dans le contexte actuel italien ont montré leurs implications dans le domaine de la procréation médicalement assistée.
Magali DELLA SUDDA

Frédérique AUDOUIN-ROUZEAU, Les chemins de la peste. Le rat, la puce et l’homme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, 340 p.

Le peste humaine est affaire de puces, c’est entendu depuis les dernières années du xixe siècle. Mais la coupable est-elle Xenopsylla cheopis ou Nosopsyllus fasciatus, puce du rat, ou bien encore Pulex irritans, puce de l’homme ? Tel est le cœur du livre de F. Audouin-Rouzeau. Et il ne s’agit pas d’une question secondaire : de l’identification de la puce responsable de la transmission de la peste à l’homme dépend la compréhension correcte des chaînes de transmission et des grands phénomènes épidémiques. L’auteur rapporte comment A. Yersin a isolé et identifié pour la première fois le bacille pesteux à Hong Kong en 1894, et prouvé que la même maladie affecte les rats et les humains, et dans quelles conditions, dès 1896, P. L. Simond, à Bombay, a découvert le rôle fondamental de la puce. Elle analyse ensuite les différents travaux qui conduisent à changer d’hypothèses explicatives. Pour Yersin et Simon, le rat et ses puces sont responsables des épidémies pesteuses, puis à partir de 1932, R. Jorge, et surtout G. Blanc et M. Baltazard (1941-1945) imposent une nouvelle théorie : l’épidémisation serait le résultat de la seule transmission interhumaine via Pulex irritans. Or, suivant que la peste est transmise par les rats et leurs puces ou par la puce de l’homme, les priorités de la prévention changent radicalement : contrôler et se tenir éloigné des nappes de rongeurs dans le premier cas, ou pratiquer des désinfections intensives des hommes et de leur habitat dans le second. L’auteur consacre son ouvrage à accumuler des preuves, de caractère très différent, afin de revenir à la théorie de Yersin et Simon, – la peste est avant tout une maladie animale qui passe parfois à l’homme, reprenant ainsi un point de vue soutenu par H. H. Mollaret depuis le milieu des années 1970. L’argument archéozoologique n’est pas le moindre : des recherches effectuées au cours des deux dernières décennies permettent d’affirmer que le rat noir, acteur essentiel de l’épidémisation en Europe, apparaît sur le continent avec les Romains et sature l’espace européen aux xie-xiiie siècles. Les conditions d’une origine murine de la peste noire sont donc remplies. Les arguments biologiques et épidémiologiques permettent de prouver l’invalidité des expériences de Blanc et Baltazard. Pulex irritans peut difficilement transmettre la peste à partir des rongeurs car le mécanisme de blocage de l’appareil digestif ne se produit que dans très peu de cas, ce qui lui interdit par conséquent de transmettre le bacille. Des exemples pris en Inde, en Mauritanie, au Brésil, au Népal, au Sénégal et au Zaïre confortent l’hypothèse d’une transmission massive par la puce du rat alors que la puce humaine reste peu efficace. Frédérique Audouin-Rouzeau présente aussi une succession d’arguments historiques. La période de latence, de trois à sept semaines, qui sépare les premiers cas humains de l’explosion de l’épidémie, observée par Simon en 1898, mais dont on retrouve aussi les indices dans de nombreuses chroniques médiévales et modernes, rend improbable le rôle de la puce humaine qui générerait une épidémie de type explosif. La fréquente rechute bénigne qui intervient l’année suivante alors que 4/5 de la population demeurent exposés, s’explique par la forte mortalité des rats et de leurs puces pesteuses lors de l’atteinte précédente. Les épidémies larvées et limitées dans une même localité pendant des années traduisent la reconstitution progressive et difficile d’une population suffisante de rongeurs. Les témoignages qui permettent d’identifier les hommes qui apportent la peste permettent aussi de souligner qu’ils arrivent en général accompagnés de ballots, de hardes et probablement de rats ou de leurs puces infectées. En outre, les rats recherchent les entrepôts dans lesquels ils vivent et se reproduisent. En fait, on a aussi remarqué que certaines professions subissaient la peste beaucoup plus sévèrement que d’autres, il s’agit précisément de celles qui attirent les rats (bouchers, meuniers, boulangers, tisserands…). En outre, les pauvres, à l’inverse des riches, habitent des maisons peu étanches et dans lesquelles les rats peuvent entrer aisément, contribuant à la surmortalité si fréquemment observée. La rareté des témoignages quant à une forte mortalité des rats a été évoquée pour mettre en doute la théorie murine, mais en revanche, les témoignages concernant la multiplication des petits mammifères, la présence de cadavres de lapins ou de renards sont nombreux et annoncent bien une épidémie de peste. La liste des animaux souvent cités comme morts est précisément celle des animaux qui peuvent être aisément parasités par la puce du rat d’Europe, Nosopsyllus fasciatus. La faible extension de la troisième pandémie en Europe (celle qui sévit au xxe siècle) serait liée à l’immunité nouvelle des rats, acquise probablement grâce à la circulation parmi les rongeurs d’un bacille mutant de la peste : Yersinia pseudotuberculosis.
On peut être convaincu par la démonstration de F. Audouin-Rouzeau, le rat et sa puce ont été et sont essentiels dans la propagation de la peste si bien qu’il est crucial de s’intéresser aux maladies mutantes qui les concernent. Pour autant, il ne me paraît pas utile d’opposer cette théorie à celle qui voyait dans l’hygiène publique l’arme principale du recul des épidémies. Les progrès de l’hygiène publique et privée ainsi que ceux du niveau de vie ont changé les modes de vie et les sensibilités ; l’attention à la lutte contre les parasites et les rongeurs à l’intérieur de l’habitat a pu jouer un rôle complémentaire à celui de l’immunité nouvelle liée à Yersinia pseudotuberculosis pour contenir la peste dans des limites étroites.
Patrice BOURDELAIS

Mary S. HARTMAN, The Household and the Making of History. A Subversive View of the Western Past, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, 297 p.

Deux idées principales structurent les huit chapitres qui composent ce livre. La première, c’est qu’il faut compléter l’explication insuffisante qui, d’après l’auteur, a été donnée au pourquoi et au comment de l’apparition du système matrimonial tardif dans l’Europe du Nord-Ouest au début de l’époque moderne. La seconde, c’est que l’usage de ce système matrimonial (et du modèle de formation familiale nucléaire qui lui est associé) constitue un des éléments-clés d’un modèle civilisationnel qui, réalisé dans un milieu géographique déterminé et associé à une culture spécifique, se distinguerait de tout ce qui existe dans le reste du monde. Ce dernier point de vue explique que l’ensemble du texte soit en permanence émaillé de rappels de l’opposition entre, d’un côté, la situation de la femme, sa capacité à susciter et à assumer des changements sociodémographiques, le degré d’autonomie et de liberté individuelle dont elle a joui dans le nord-ouest européen en général et dans le monde anglo-saxon en particulier, et, d’autre part, la situation qui a prévalu à cet égard dans les territoires du sud de l’Europe, en Afrique du Nord ou en Asie. De là aussi l’insistance de l’auteur sur le caractère anormal et subversif dudit système matrimonial qui, dans cet ouvrage, se transforme en authentique moteur de l’Histoire, par sa capacité à susciter depuis l’intérieur des foyers les grandes transformations démographiques, socioéconomiques, politiques et culturelles qui nous auraient conduits de l’aube de l’époque moderne à la société actuelle. Comme le lecteur peut d’emblée le supposer, davantage qu’un classique travail de recherche, ce livre est d’abord le fruit d’une réflexion née de la lecture et de l’interprétation des résultats avancés par un ensemble, restreint, de démographes, de sociologues, d’anthropologues et d’historiens anglo-saxons. En dépit de cette limitation, l’auteur affirme que l’un des objectifs de cet ouvrage est de munir les spécialistes d’outils conceptuels capables d’aider, à l’avenir, à une réévaluation de ce que nous savons et pensons aujourd’hui à propos de la naissance du monde moderne.
Munie de cette ambition, M. S. Hartman critique dans le premier chapitre l’approche adoptée à leur époque par P. Laslett, E. A. Wrigley ou J. Knodel dans leurs recherches respectives. Leurs conclusions concernant la vie démographique et familiale du passé manqueraient à l’en croire d’une grille de lecture centrée sur le genre. En revanche, elle vante la pertinence de l’œuvre de J. Hajnal et de R. M. Smith. Elle met en effet l’accent sur les potentialités qu’elle recèle à un moment où il convient de se lancer dans une relecture et une réinterprétation du devenir historique mondial à la lumière du rôle joué par la femme dans le processus de formation des foyers. Fidèle à cette idée, ainsi qu’aux catégorisations géographiques, démographiques et familiales fournies par J. Hajnal, l’auteur en vient dans les chapitres suivants à opposer ce qui s’est produit au niveau économique, social et culturel dans les sociétés du nord de l’Europe pendant l’époque moderne, où se sont enracinés très tôt le mariage tardif, la famille nucléaire, le protestantisme et les germes du capitalisme, et dans les sociétés du Sud, patrimoine exclusif des unions nuptiales précoces, des familles élargies, des liens de parenté exacerbés, du catholicisme de Contre-Réforme et de la perpétuation des formations socioéconomiques de type féodal. Dans ce souci de contraste radical, elle accorde une importance certaine à des comparaisons anachroniques avec les réalités propres à l’Inde, à la Chine et au Maroc contemporains. Elle prétend ainsi montrer au lecteur les disparités qui ont existé, au niveau historique, entre les sociétés du nord et du sud du continent européen quant à la considération sociale de la femme et aux paramètres ayant défini sa sexualité ou son degré de liberté individuelle. Ce faisant, M. S. Hartman insiste de nouveau sur la capacité subversive du système matrimonial et familial qui domine l’Europe du Nord-Ouest depuis le xvie siècle, tant celui-ci s’est révélé capable d’enclencher avec succès un certain nombre de processus de civilisation, sur le plan social, économique et politique, qui sont restés lettre-morte dans le reste de la planète.
L’auteur essaie ensuite d’établir comment, quand et pourquoi les populations de l’Europe du Nord-Ouest ont adopté ce fameux système matrimonial et familial. Elle entame cette étude en recourant à des travaux d’autres auteurs. Elle parvient alors à en situer l’origine dans les transformations qui se font jour à partir des ixe et xe siècles au sein des systèmes agricoles, du fait des besoins économiques des foyers, des particularités du système féodal anglais et des implications démographiques découlant des stratégies socioéconomiques mises en pratique par les familles paysannes afin d’augmenter la productivité des exploitations agricoles. C’est au cours de cette même quête historique que le système matrimonial tardif se transforme en deus ex machina de l’Histoire. Car, entre autres faits et à en croire M. S. Hartman, il aurait incité les individus à accepter les risques du changement social, économique et culturel ; ce qui ne se serait pas produit dans les sociétés du sud de l’Europe, où dominait toujours le mariage précoce. L’auteur aborde hélas ces dernières sociétés sans même citer des travaux classiques européens tels que ceux de M. Bloch, G. Blois, Cl. Sánchez Albornoz, J. A. García de Cortazar ou G. Tobaccco. Nous craignons fort que leur absence (au même titre que l’acharnement à ne fournir qu’une bibliographie réduite aux publications anglophones) ne soit due à une méconnaissance des langues dans lesquelles sont publiées ces grandes études classiques des économies et des sociétés de l’Europe méridionale pendant le Moyen Âge. Ceci expliquerait alors la dérive du livre au-delà des quatrième et cinquième chapitres, marqué par la volonté obstinée d’opposer les caractères-clés, au plan sociodémographique et culturel, de l’Europe méridionale et du monde anglo-saxon à travers la seule confrontation de l’étude d’E. Le Roy Ladurie sur le village occitan de Montaillou et de divers travaux portant sur la répression de la sorcellerie à Salem (États-Unis) à la fin du xviie siècle. Cependant, pour être sincère, il sera plus difficile pour le lecteur d’admettre que la réinterprétation de quelques-uns des principaux événements de l’histoire européenne (Réforme protestante, Révolution anglaise, première Révolution industrielle) qui s’opère dans les chapitres suivants à la lumière de cette vision historique spécifique reconstituée autour de la notion de genre, puisse se faire sans référence aux apports d’auteurs tels que E. A. Tawney, Ch. Hill, P. Léon, P. Anderson, D. Simonton ou E. A. Wrigley, entre autres.
Le livre s’achève par une relecture singulière de l’influence que le système matrimonial tardif et le modèle de formation de la famille nucléaire ont pu exercer sur la formation des traits sociopolitiques et culturels essentiels des sociétés de l’Europe du Nord-Ouest. L’auteur en vient de nouveau à insister sur l’idée que les conséquences historiques de ce système nuptial et de ce modèle familial, expression du niveau supérieur d’autonomie de la femme dans la société et de l’importance majeure atteinte par l’individu comme acteur social, sont à l’origine des progrès et des mutations expérimentées par la civilisation occidentale actuelle. Une civilisation par ailleurs toujours identifiée au modèle anglo-saxon, ce qui incite à penser que cet ouvrage satisfera davantage les attentes des partisans des thèses de S. P. Huntington, que les démographes et historiens engagés dans l’étude sociale des populations et dans la démographie historique.
Isidro DUBERT

Lianne Mc TAVISH, Childbirth and the Display of Authority in Early Modern France, Aldershot, Ashgate, 2005, 272 p.

Lianne McTavish est historienne de l’art du xviie siècle français, spécialiste de l’Académie royale de peinture et de sculpture. Son livre étudie les luttes de pouvoir entre sages-femmes et chirurgiens français autour de la maîtrise de l’accouchement aux xvie et xviie siècles. Sa démonstration repose sur une source assez réduite : vingt-trois traités français d’obstétrique, publiés entre 1550 et 1730, plus quelques traductions. Trois traités sont écrits par des sages-femmes ; si celui de Louise Bourgeois (en 1626) est bien connu, les deux autres le sont moins : en 1571 la longue lettre (restée inédite) de Mlle Baudoin au docteur Vallant ; et en 1677, l’Instruction familière… de Marguerite de La Marche. Ce corpus exclut d’une part quelques praticiens actifs dans le processus de main mise sur les couches, mais qui n’ont pas écrit de traités (le nom de Julien Clément, accoucheur à la cour de Louis XIV, n’est jamais cité) ; et d’autre part les échanges avec les praticiens étrangers, si bien analysés naguère par Jacques Gélis sous le concept d’« Europe des accoucheurs ». Si l’analyse s’arrête en 1730 (tout en évoquant à l’occasion, le manuel de Mme du Coudray, publié en 1759), c’est parce que le deuxième xviiie siècle est mieux connu, grâce aux travaux de Mireille Laget et de Jacques Gélis. D’autre part, les images des traités plus tardifs, en devenant plus scientifiques (avec les premières mesures du bassin) et en codifiant l’usage de nouveaux instruments (les forceps réservés aux accoucheurs), ne relèveraient plus du même type de lutte de pouvoir.
Un des intérêts de ce livre est de nous faire connaître les nombreux historiens anglo-saxons de l’obstétrique (Hilary Marland, Ludmilla Jordanova, Helen King, entre autres), à partir desquels il est construit presque exclusivement, laissant de côté l’abondante bibliographie allemande sur les sages-femmes (Eva Labouvie, Waltraud Pulz), quand elle n’a pas fait l’objet de traductions en anglais. L’ouvrage est publié, chez l’éditeur Ashgate, dans une collection qui rassemble des essais, tous écrits par des femmes, sur « les femmes et le genre à l’époque moderne ». Le temps est heureusement révolu où, dans les années 1970, des historiennes féministes (comme Barbara Ehrenreich et Deirdre English) voyaient dans la montée en puissance de l’accoucheur une lutte de pouvoir sans merci, se terminant par le triomphe absolu des hommes au détriment des pauvres sages-femmes et des parturientes. La thèse défendue ici est heureusement nuancée : la légende des sages-femmes indûment accusées de sorcellerie pour mieux les éliminer a vécu ; le combat n’oppose pas des hommes tout-puissants et des faibles femmes, d’autant plus que la grande figure de Louise Bourgeois est au centre de la période étudiée. Les chirurgiens, qui se cherchent encore une identité comme accoucheurs, reconnaissent souvent qu’ils ont beaucoup appris des sages-femmes. Les conflits de pouvoir les plus violents ne les opposent pas aux sages-femmes, mais aux médecins et aux autres accoucheurs, les mêmes types d’arguments étant échangés de part et d’autre, qu’on soit homme ou femme. Dans un chapitre assez neuf, Lianne Mc Tavish analyse les nombreuses guerres de pamphlets qui émaillent la période : en 1575, Ambroise Paré qui n’est encore que barbier-chirurgien est attaqué par les médecins de la Faculté de Médecine de Paris pour avoir osé publier ses œuvres en français ; nouvelles polémiques en 1613-1618 à propos des prétentions des chirurgiens à un savoir anatomique original, issu de leur pratique des dissections ; en 1694, échanges de pamphlets, entre François Mauriceau et Philippe Peu, tous deux chirurgiens jurés de Saint-Côme à Paris, chacun accusant l’autre de n’avoir fait que peu d’accouchements. En 1718, Mauriceau, âgé, est de nouveau au centre d’une polémique : Dionis, son cousin, se moque de ses écrits, au nom du fait qu’il n’a pas eu d’enfants, alors que lui en a eu vingt. En soulignant à de multiples reprises la stérilité du mariage de Mauriceau, Dionis va au-delà de la simple médisance : il entend saper les bases même de l’autorité de l’accoucheur, en pointant son manque d’expérience personnelle de la grossesse et de l’accouchement. Il est donc clair que les chirurgiens accoucheurs ne constituent pas un groupe homogène. Ils sont divisés sur plusieurs points, notamment sur l’usage des instruments servant à dépecer les fœtus morts : Cosme Viardel, en 1671, est assez isolé quand il refuse tout recours à ces outils barbares ; Mauriceau utilise un « tire-tête ». Peu préfèrent les « crochets » et ils s’accusent mutuellement d’être des meurtriers. D’après ces pamphlets, les qualités qui font un bon chirurgien (l’expérience, l’âge mûr, la modestie, la réflexion, la prudence, la compassion) sont les mêmes que celles qui sont appréciées chez les sages-femmes. Il reste qu’une des polémiques les plus graves de l’époque se termine par la ruine définitive de la sage-femme mise en cause. En 1627, une des patientes de Louise Bourgeois à la cour de Louis XIII, la duchesse d’Orléans, femme de Gaston d’Orléans, meurt en couches. L’autopsie révèle la présence d’un morceau de placenta resté dans l’utérus après la délivrance, ce qui engage la responsabilité de la sage-femme. Louise Bourgeois est critiquée par les chirurgiens de son temps, non pas en tant que femme, mais en tant que mauvaise praticienne, comme l’ont été avant elle d’autres accoucheurs. Un chirurgien, aidé par quelques confrères, aurait pu surmonter des accusations aussi graves : Louise Bourgeois n’est soutenue par aucun praticien et cette affaire marque la fin définitive de sa carrière.
Il est clair qu’au xviie siècle, beaucoup d’accoucheurs sont encore mal à l’aise dans la chambre de gésine, comme s’ils devaient se faire accepter par des parturientes terrorisées, parce que leur arrivée a longtemps signifié l’extraction d’un fœtus mort. Selon Lianne Mc Tavish, dans leur manque d’assurance, ils sont presque « féminins ». À ce sujet, elle confronte les traités d’accouchements à quelques études historiques récentes portant sur des hommes « féminisés », enceints, réglés ou allaitant (mais elle ne cite pas l’étude de Lionetti). Pour asseoir davantage leur pouvoir, les accoucheurs n’hésitent pas à mettre en avant leur expérience de la parturition, vécue à travers l’accompagnement de leurs épouses, de leurs mères ou de leurs sœurs (Mauriceau parle ainsi longuement de la mort en couches de sa sœur). Certains n’hésitent pas à comparer les douleurs de l’enfantement à leurs propres efforts pour terminer plus ou moins heureusement les accouchements difficiles, dont les récits forment la trame de leurs livres. Ils se donnent ainsi volontiers la place du deus ex machina du théâtre de l’époque. Lianne Mc Tavish fait très souvent référence à la société de cour pour expliquer la manière dont les accoucheurs et les sages-femmes du xviie siècle se mettent en scène : cachant leurs émotions, montrant toujours un visage agréable, même dans les moments les plus difficiles, ils agiraient en courtisans. Cette explication, valable à la rigueur pour Louise Bourgeois, qui est effectivement une sage-femme de cour, est discutable pour la plupart des accoucheurs étudiés, qui exercent à domicile dans les classes parisiennes aisées et non pas à la cour. Quand ils mettent en avant la douceur et la gaieté qu’il faut montrer aux parturientes, quand ils s’efforcent de maîtriser leurs émotions, ils n’agissent pas en courtisans, mais plutôt en médecins hippocratiques, rompus au bon usage des « six choses non naturelles » (air, sommeil et veille, boire et manger, exercice et repos, excrétion et rétention, émotions) qui constituent l’environnement du corps souffrant et dont l’équilibre est indispensable au retour de la santé. En particulier, les passions trop fortes, comme la peur ou la joie, peuvent compromettre l’heureuse conclusion d’un accouchement.
Utilisant les méthodes d’analyse de la culture visuelle, qui constituent sa formation première, Lianne Mc Tavish s’intéresse aux enjeux de pouvoir à travers les images des traités. Elle analyse tout d’abord les portraits gravés des accoucheurs et de l’unique sage-femme du corpus, en montrant finement tout ce qui se joue dans le regard, dans les instruments représentés et dans la position des mains. À la différence de la sage-femme, le chirurgien accoucheur du xviie siècle est obligé d’opérer « à couvert » pour ménager la pudeur de la parturiente. Les mains sont donc son unique moyen de connaissance (pour connaître l’état d’avancement du travail ou la position du fœtus) et d’intervention (quand il s’agit de retourner dans la matrice un fœtus mal placé) : « les yeux de l’accoucheur, ce sont ses mains » dit l’un d’eux. D’un handicap, les hommes ont essayé de faire une force, en dévalorisant les pratiques des sages-femmes, chez lesquelles l’usage conjoint de la vue et du toucher ne compense pas les ignorances en anatomie. Le dernier chapitre sur les images de fœtus est le plus original : des bébés, flottant avec le sourire dans des matrices élégamment ouvertes, sont censés illustrer toutes les positions « contre nature ». Ces gravures, très répétitives et peu réalistes, ont toutes pour origine les images de la traduction latine du livre de Soranos d’Éphèse par Muscio au ixe siècle. En les reprenant, les accoucheurs se situent dans la continuité d’une lignée qui remonte à l’Antiquité. À l’époque, on ne sait rien de l’embryologie et des diverses phases du développement fœtal. Pour décrire le bébé avant sa naissance, les traités utilisent indifféremment les termes de « fœtus », « embryon », « enfant », quel que soit son âge ou sa taille ; toujours considéré comme humain, même quand il a la taille d’un insecte, il est volontiers comparé aux autres productions de la nature, fruits, graines, insectes, animaux. Faisant œuvre d’imagination, les graveurs représentent ces fœtus comme des putti, qu’ils ont appris à dessiner au cours de leur formation. Ils n’ont rien à voir avec les véritables bébés aux prises avec les difficultés immenses d’accouchements souvent catastrophiques dont parlent par ailleurs les textes, créant ainsi une distorsion importante entre l’écrit et image. La présence fréquente sur les gravures des mains de l’accoucheur ou de la sage-femme (chez l’Allemande Justina Siegemund, ou chez Mme du Coudray) indique que seule une personne expérimentée pourra les sortir de ce mauvais pas. Contrairement à la théorie de Karen Newman, ces fœtus solitaires et bienheureux n’ont absolument pas acquis un statut de personne, d’autant moins que, dans les cas désespérés, les accoucheurs n’hésitent jamais à sacrifier l’enfant pour sauver la mère. Loin de traduire une quelconque réalité, ces images doivent être lues comme une sorte de guide mental pour des accoucheurs qui n’ont que leurs mains pour comprendre dans quelle position se présente l’enfant à naître.
Au total, ce livre est un brillant exercice de style et d’intertextualité, bien écrit, bien documenté, mais un peu vain ; ses images et son index pourront rendre des services. Il vient compléter sur quelques points mineurs le livre indispensable (hélas épuisé) de Jacques Gélis, sur le passage de la sage-femme à l’accoucheur aux xviie et xviiie siècles.
Marie-France MOREL

Christian DESSUREAULT, John A. DICKINSON, et Joseph GOY (dir.), Famille et marché (xvie-xxe siècles), Québec, Septentrion, 2003, 383 p. Gérard BEAUR, Christian DESSUREAULT, et Joseph GOY (dir.), Familles, terres, marchés. Logiques économiques et stratégies dans les milieux ruraux (xviie-xxe siècles), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, 278 p.

Ces deux ouvrages sont proches l’un de l’autre à la fois par leur titre, leurs auteurs et leurs problématiques. Ils sont en effet le produit de deux colloques organisés dans le cadre d’une même coopération franco-canado-suisse. Il s’agissait dans une perspective comparatiste d’analyser le rapport des familles rurales au marché au sens large, qu’il s’agisse du marché foncier, de celui des grains ou encore de celui du crédit, et de s’interroger sur l’impact du marché sur le destin social des familles dans des contextes aussi différents que celui du monde plein franco-suisse ou de celui des terres de conquêtes canadiennes. Le premier volume (24 contributions) met l’accent sur les rapports entre famille, propriété et conditions de la production ainsi que sur le rôle de la transmission et des réseaux familiaux. Le second (19 contributions) reprend ces thématiques mais insiste plus précisément sur les logiques familiales perceptibles dans les comportements économiques et élargit la réflexion en intégrant la migration au processus de reproduction sociale et familiale. Sans prétendre rendre compte des 43 articles que contiennent ces deux livres, on s’intéressera surtout aux études qui font véritablement le lien entre les sources économiques et l’histoire des populations, en s’appuyant notamment sur les sources de la démographie historique.
Dans le premier volume une série d’articles interrogent le lien entre production agricole et cycle de vie familiale. B. Dérouet propose une analyse singulière sur la théorie du cycle de vie telle que la définit Chayanov. En comparant deux régions, le Thimerais et la Haute-Marche, il montre que cette théorie s’applique tout à fait à la première et très mal à la seconde, résultat paradoxal car le Thimerais est une région agricole ouverte alors que le postulat de Chayanov est justement que le cycle de vie a un impact prononcé sur les patrimoines fonciers dans les régions les moins ouvertes aux échanges. Ch. Dessureault et Y. Otis, à partir de trois recensements de la deuxième moitié du xixe siècle de la région de Montréal, analysent l’impact du cycle de vie sur les structures agraires. Celui-ci commande une période d’accumulation en vue de l’installation des enfants mais ne se traduit pas pour autant par une intensification de la production, les familles préférant une logique expansive plutôt qu’intensive. L. Lorenzetti quant à lui scrute le lien entre marché et recours au crédit et montre, pour une communauté du Lac Majeur, que les ventes forcées sont rares mais que les échanges fonciers sont davantage liés au cycle de vie des familles qu’à leur endettement. Signalons aussi l’article de E. Pélaquier sur le lien entre marché et système successoral en Languedoc. L’auteur montre de façon très persuasive que ce lien n’est pas figé dans cette région où le co-héritage des xvie-xviie siècles laisse peu à peu la place au système de l’héritier unique et explique cette évolution par la pression démographique et un malthusianisme de plus en plus important même si la mesure précise du phénomène manque ici à l’appui de la démonstration.
Le jeu des réseaux familiaux est à plusieurs reprises analysé à travers notamment le prisme de la migration. Ainsi, R. Bonnain étudie le comportement des Pyrénéens au xixe siècle : contrairement à bien des idées reçues, le migrant n’est pas toujours, loin s’en faut, un jeune célibataire cadet de famille ; la moyenne d’âge est en effet de 45 ans et les aînés sont aussi nombreux que les cadets parmi les migrants. J. Dickinson recherche les stratégies d’installation des Acadiens dans la vallée de Richelieu après le « grand dérangement » : plutôt que de chercher à s’implanter à tout prix dans des paroisses où leurs parents (au sens large) se sont installés, les ménages cherchent surtout à s’intégrer durablement dans leur communauté d’adoption ; l’intégration prime semble-t-il sur la réunion de la famille au-delà du niveau nucléaire. R. Duroux à propos des migrants des hautes terres du Massif central souligne combien les stratégies familiales sont difficiles à cerner dans la mesure où la conjoncture affecte lourdement les décisions familiales. C’est pourquoi le recours aux papiers de famille est indispensable pour entrer dans la complexité du parcours de ces « familles très ordinaires ». A. Foucrier s’intéresse au financement des migrations du Puy-de-Dôme vers la Californie lors de la ruée vers l’or. L’hypothèque et la caution familiale permettent de financer la traversée via des sociétés d’émigration tandis que la migration franc-comtoise qu’elle analyse dans le second volume, s’appuie sur une aide financière directe de la famille du migrant ou à tout le moins sur un système de financement beaucoup moins impersonnel. A.-L. Head-König quant à elle étudie la réo-rientation des migrations intérieures de la Suisse : une partie des migrants de l’Emmental dans la deuxième moitié du xixe siècle choisissent une migration rurale et non urbaine vers la Thurgovie qui offre la possibilité de devenir aisément petit propriétaire à la suite de la réforme du droit de résidence. Elle prolonge cette réflexion dans le second volume à partir du cas de l’émigration bernoise vers l’est de la Suisse et notamment la Thurgovie, en analysant le rôle de la parenté dans l’installation des nouveaux migrants, en particulier leur rôle d’intermédiaire dans les opérations d’achats de terres ou dans les acquisitions en indivision.
Enfin dans ce premier volume un certain nombre d’auteurs s’interrogent sur le rapport des familles au marché et à l’héritage, en étant particulièrement attentifs aux caractéristiques démographiques des populations concernées. L. Michel par une analyse longitudinale des familles de deux paroisses de la plaine de Montréal dans la première moitié du xviiie siècle observe que les comportements à l’égard de l’héritage et simultanément du marché varient beaucoup selon qu’il s’agit d’une paroisse en expansion ou que la paroisse constitue déjà un monde plein. R. Marcoux et al., à partir d’un recensement de 1901, se demandent si la fécondité élevée de Québec s’explique par l’origine rurale d’une partie importante de sa population. Les auteurs démontrent en fait que les comportements natalistes ne sont pas liés à des traits culturels spécifiques de cette partie de la population et émettent l’hypothèse que la démographie différenciée des ménages s’explique d’abord par des modes de production différents selon les familles. Enfin S. Olson et al. comparent, en suivant 12 patronymes, la mobilité et les structures démographiques des trois ethnies anglaise, irlandaise et française de la région de Montréal entre 1840 et 1900 et soulignent le rôle de l’âge au mariage dans l’évolution des comportements démographiques et le rythme de la transition démographique.
Dans le second livre, on est tout d’abord frappé par la place qu’occupe l’approche « macro » de la reproduction sociale et familiale, laquelle est d’ailleurs fortement soulignée dans l’introduction de l’ouvrage. N. Vivier prend appui sur la grande enquête agricole de 1866 pour tenter une cartographie des pratiques successorales en Bretagne et émet l’hypothèse d’un lien entre les règles du partage et la productivité agricole. G. Béaur s’essaie lui à une cartographie des modes de transmission en France au xixe siècle à partir de l’enquête de 1810. S’appuyant sur un échantillon de 12 départements, il constate la variété des pratiques d’un arrondissement voire d’un village à l’autre, au sein de régions traditionnellement présentées comme ne ressortissant que d’un seul système de partage.
Plusieurs auteurs s’interrogent sur les logiques de la reproduction familiale et surtout les stratégies d’adaptation au changement du contexte économique et juridique dans lequel évoluent ces familles. Outre l’article de A.-L. Head-König mentionné plus haut, signalons celui de B. Dérouet, qui, à partir de l’enquête de 1866, montre comment dans le sud-ouest intérieur de la France la pratique de l’héritage intégral s’est développée au xixe siècle et a accompagné le développement de la petite propriété : il s’agit donc d’une nouvelle pratique familiale dans cette région et non d’une survivance d’un droit inégalitaire comme le pensaient les auteurs plus anciens, notamment de Brandt. A. Fauve-Chamoux reconstitue l’histoire de plusieurs maisons d’Esparros (Pyrénées) entre le xviie et le xxe siècle et observe que la famille-souche a su s’adapter au changement économique, la femme jouant un rôle de plus en plus grand dans la transmission notamment après 1850 quand la continuité de la maison n’est plus assurée par les hommes qui préfèrent bien souvent l’émigration. A. Fauve-Chamoux soulignait déjà la place des femmes dans la transmission des biens en France aux xviiie et xixe siècles dans un article du premier ouvrage où elle rappelait notamment qu’en Occident les femmes obtiennent toujours une part de l’héritage – sous forme mobilière souvent – et jouent donc toujours un rôle dans le niveau de vie des ménages.
Les tensions nées de la gestion des patrimoines au sein des familles font l’objet d’une série d’articles où l’analyse de cas individuels l’emporte. J.-P. Desaive étudie plusieurs cas d’émancipation de mineurs en Auxerrois aux xviie et xviiie siècles et R. Bonnain propose une très intéressante interprétation d’un fait divers familial – un gendre empoisonné par sa belle-mère dans les Pyrénées en 1807 : le crime s’explique largement par le contexte économique de la famille soumis au risque de vente forcée et donc de dissolution de la « maison » au sens pyrénéen du terme. Enfin, S. Perrier analyse les tensions entre le marché matrimonial et les principes de la transmission familiale dans la région de Toulouse à travers l’étude des contrats de mariage. Elle met au jour une géographie des pratiques plus complexe que la simple opposition entre ville et campagne en distinguant le comportement spécifique des habitants du « gardiage » c’est-à-dire des faubourgs de la ville.
Enfin, quatre articles – dont celui de A. Foucrier sur les Franc-Comtois de la ruée vers l’or – sont consacrés aux rapports entre migrations et marché du travail. Th. Wien étudie le calendrier agricole et celui de l’engagement dans le commerce des fourrures au Canada, le premier primant généralement sur le second aux yeux d’individus qui trouvent dans le commerce des fourrures un complément de revenus pour leur ménage. L’article de S. Depatie retiendra sans doute l’attention du lecteur : à partir d’un recensement de 1765 dans les campagnes montréalaises, l’auteur détermine le nombre de domestiques des ménages paysans de la région – 15 % d’entre eux comptent au moins un domestique – et se demande si l’embauche de domestiques doit être interprétée comme le signe de la capacité de production du ménage et de la taille de ses propriétés ou au contraire comme une réponse aux besoins temporaires du cycle de vie familial. L’analyse fine de la composition des familles et du groupe des domestiques, par âge et par sexe, laisse supposer que l’explication par la taille et la composition du groupe familial n’est pas la plus convaincante mais il s’agit d’une enquête encore en cours. Enfin J. Goy qui proposait dans le premier ouvrage un bilan des acquis de la recherche sur les migrations dans les Alpes aux xviiie et xixe siècles et de leur rôle dans la transmission des exploitations agricoles prolonge cette réflexion dans le second volume et souligne les insuffisances de l’historiographie sur la migration féminine.
Ces deux publications offrent donc plusieurs approches des rapports entre famille et marché, elles abordent plus largement la question de la reproduction sociale et familiale avec un souci certain de prendre en compte non seulement les pratiques juridiques notamment en matière d’héritage mais aussi la spécificité des contextes géographiques et temporels. Si quelques articles peinent à faire le lien entre les processus économiques globaux et les logiques familiales, le plus souvent faute de sources, ces deux ouvrages tiennent globalement ce pari. Un troisième ouvrage à paraître aux éditions Peter Lang doit compléter l’entreprise.
Fabrice BOUDJAABA

Luigi LORENZETTI et Raul MERZARIO, Il Fuoco acceso. Famiglie e migrazioni alpine nell’Italia d’età moderna, Roma, Donzelli editore, 2005, 194 p.

L’ouvrage codirigé par Luigi Lorenzetti et Raul Merzario est le dernier travail du célèbre « micro-historien », prématurément décédé quelques mois après cette publication. Les deux auteurs, liés par une longue activité de recherches dans les domaines de la migration alpine et de l’histoire de la famille, ont toujours mis en lumière dans leurs études les stratégies économiques et les micro-dynamiques existant au sein des familles, leurs relations avec la démographie, les relations de genre, le rôle des réseaux de parenté.
Signalons d’emblée que cet ouvrage de synthèse contient la bibliographie la plus complète sur les migrations dans les Alpes italiennes au tournant des xviiie et xixe siècles. Elle recense en effet pas moins de 600 monographies ou articles. Cette bibliographie se situe principalement à la croisée des littératures scientifiques de langues française et italienne, mais ne néglige pas pour autant les contributions les plus pertinentes ou novatrices en allemand ou en anglais.
Le titre de l’ouvrage renvoie à l’image évocatrice du « feu allumé », c’est-à-dire à cette présence toujours vivante au sein des maisons et des familles de la zone alpine. Le « feu » est bien, dans le langage fiscal d’antan, un élément concret et juridiquement défini en raison de son importance dans les catégorisations administratives, que cela concerne l’État ou l’usage des biens communautaires. Mais l’image du « feu allumé » comporte une dimension symbolique plus forte et renvoie à des aspects beaucoup plus généraux : elle fait surtout référence aux conceptions de la transmission intergénérationnelle et, en particulier, à cette idée d’une réalité qu’il ne faut pas laisser mourir et s’éteindre. Pour cette raison, l’objet traité déborde le niveau du ménage tout comme la simple idée de lignée : nous sommes très proches de la notion de « maisonnée » (voir F. Weber, Le sang, le nom, le quotidien. Une sociologie de la parenté pratique, Paris, Éditions Aux lieux d’être, 2005), sans pour autant que celle-ci soit effectivement utilisée de manière explicite.
L’ouvrage se déploie sur six chapitres.
Le premier d’entre eux s’intéresse au travail des femmes dans les Alpes. Dans les témoignages de l’époque, dans les œuvres littéraires ou encore dans les publications scientifiques, il se dégage une vision presque « animale » des femmes montagnardes. Tout y concourt : leur attitude au travail, la mission de procréation, l’allaitement des nourrissons (le « baliatico » ). Les auteurs décrivent la relation des femmes avec la terre, la pénurie de terres, et insistent surtout sur le fait que le travail proprement agricole est assigné aux femmes autant par manque d’hommes que parce que, dans l’économie montagnarde, l’importance de cette activité est somme toute relative.
Le deuxième chapitre s’intitule « l’argent des hommes ». Il s’agit d’étudier le rôle de l’émigration et son influence sur la population masculine. Après une description du calendrier migratoire, les deux auteurs s’intéressent brièvement à l’alphabétisation, et montrent que celle-ci offre des opportunités, des chances de travail supplémentaires. De même Raul Merzario et Luigi Lorenzetti s’attardent sur les événements négatifs (maladies, décès) qui peuvent toucher les migrants et dont la perspective les poussent à rédiger, au cas où, des testaments avant de partir ailleurs à la recherche de travail. Ils proposent de regrouper les migrants alpins en cinq catégories : non-qualifiés, qualifiés, commerçants ambulants, gens du spectacle, pauvres et indigents. Le chapitre explore plus en détail le cas de ceux qui sont employés dans le bâtiment, en particulier les maçons. Les auteurs n’oublient pas de décrire quelques parcours d’échecs, mais montrent aussi, exemples à l’appui, les importantes conséquences de cette économie de la migration (qui s’appuie sur la mise sous hypothèque des terrains) : la circulation d’argent, l’accumulation des capitaux investis sur les biens immeubles (terrains et maisons) et sur les biens meubles (la marchandise des ambulants). Il en ressort que les biens et les services produits par les femmes ne circulent pas sur le marché et revêtent une importance toute relative.
Le troisième chapitre s’attarde sur la conception du « feu allumé » tout en expliquant les raisons symboliques et empiriques de son importance. Les auteurs rappellent la fonction fiscale et de répartition administrative du feu, avant d’en venir à l’exposition des règles les plus courantes de transmission de la propriété, la maison tout particulièrement. Le système local autorise à la fois l’émancipation des individus par leur père et la constitution des familles-souches ou de frérèches. Notons que la description s’effectue en prenant en compte les circonstances contingentes propres à chacune des familles et en admettant la flexibilité des règles de la solidarité familiale et de la transmission. Pour autant, il en ressort que, de manière générale mais non systématique, les hommes et la descendance masculine prédominent dans la transmission.
Le chapitre suivant, intitulé « la terre des racines », s’intéresse au double caractère potentiel de la propriété foncière : privée ou communale. Les auteurs, en montrant que bien souvent la transmission des biens communaux ne s’éloigne pas dans la forme de celle de la propriété personnelle, nous font comprendre qu’il est possible d’espérer maintenir des droits d’exploitation en gardant toujours à l’esprit la notion du « feu allumé » de la lignée. Les biens communaux forment généralement des espaces importants, d’une part en tant que ressource en bois, d’autre part parce qu’ils servent de pâturages pour les bergers. Cependant, en termes de revenu, la valeur des biens communaux est modeste. Ce chapitre évoque également la question des familles originaires et celle de la réglementation des droits : dans certains cas, l’accès s’effectue par le droit du sang, mais dans d’autres occasions, en vertu de la résidence locale. L’endettement des communautés aboutit cependant à une progressive aliénation des biens communaux. Les diverses stratégies des familles pour garder les droits sur les biens communaux sont mises en relation avec les différents types de fermeture/ouverture des droits aux forains et avec l’endogamie (puisque, dans certaines zones, le mariage avec un conjoint forain entraîne la perte des droits).
Le cinquième chapitre est consacré à la question de la propriété, de la vente et de l’achat de la terre. Dans un premier temps sont décrites les exploitations existantes, puis la pénurie céréalière qui entraîne une forte valorisation sur le marché des rares terrains cultivables. La propriété représente un élément-clé sous-tendant chaque négociation de crédit de même que les stratégies familiales. La présence de propriétés de petite taille, souvent même minuscules, est une des caractéristiques des Alpes italiennes et concerne chaque couche sociale. Cet élément permet de saisir aussi des phénomènes importants des communautés montagnardes comme, par exemple, une autonomie certaine vis-à-vis des systèmes féodaux. Les auteurs analysent l’une des formes de cette autonomie, la location à « livello » (il s’agit d’un droit hérité sur l’exploitation : le vrai propriétaire ne reçoit qu’une redevance annuelle). Les dynamiques de ventes et achats sont ensuite mises en relation avec les législations statutaires des communautés. Enfin le propos s’attarde sur la question du crédit et évoque les différentes options présentes (de même que les différents points de vue historiographiques) concernant le rôle de celui-ci au sein des relations sociales et familiales.
Le livre s’achève (chapitre VI) sur des réflexions touchant à la formation des familles et au modelage des destins individuels. Les auteurs rappellent d’abord que les systèmes alpins se caractérisent par une certaine stabilité démographique (régime de basse pression démographique : faible fécondité ), principalement en raison du faible niveau de la nuptialité et de l’âge au mariage élevé, mais aussi de l’émigration. Les auteurs passent en revue les diverses analyses historiographique, récentes ou anciennes, et signalent de nombreux exemples qui soulignent l’existence de différentes options. Les différents comportements des acteurs (sur le plan de la nuptialité et de l’émigration) suivent généralement les régimes coutumiers et varient évidemment en fonction des caractéristiques socio-économiques des familles. On retrouve donc bien ici l’idée de destins individuels liés à des exigences et à des contingences. Ainsi, pour ne prendre que cet aspect, ce sont souvent les absences des hommes migrants qui expliquent les écarts entre les naissances. Les auteurs donnent ensuite des exemples de contrôle de la fécondité et de variations de comportements, qui montrent une régularité et une homogénéité bien moindres que prévues : parfois, c’est la nuptialité qui sert de processus régulateur principal, ailleurs la forte mortalité ou encore la migration. Des régimes démographiques proches expriment donc des systèmes de régulations différenciés et il apparaît que ceux-ci s’articulent bel et bien avec les potentialités des particuliers, les opportunités fournies par le marché, les structures économiques locales, etc.
De manière globale, on pourra regretter que la richesse des indications ponctuelles, qui entremêlent les divers comportements visibles dans une région aussi vaste, nous fasse perdre parfois le fil rouge de la démarche générale. Les différences internes à cette grande région qui s’étend des Alpes liguriennes jusqu’aux Alpes Juliennes ne sont pas toujours perceptibles, et à cet égard il est dommage qu’une carte n’ait pas été insérée dans le livre, ne serait-ce que pour aider le lecteur à se repérer. Cette absence est sans doute la conséquence d’exigences éditoriales, mais, de fait, un effort cartographique nous aurait permis de visualiser l’éventuelle régionalisation des pratiques et des caractères les plus marquants. Par ailleurs, la grande quantité d’exemples cités comporte un autre risque, celui de nous masquer, jusqu’à un certain point, l’évolution diachronique des systèmes, les ruptures dans les usages, les modèles de division et de transmission d’héritage (puis leurs conséquences sur les destins individuels). En revanche, ce n’est que par la multiplication et la variété des exemples que nous parvenons à saisir toute l’importance du hasard, des événements imprévus et de l’incertitude du quotidien au sein des existences individuelles.
Somme toute, ce qui ressort avec netteté, c’est sans conteste la capacité générale d’une zone, les Alpes italiennes, à affirmer sa vitalité et ses propres logiques, alors même qu’elle semble périphérique et éloignée des grands axes économiques. Au sein de l’objectif général de reproduction familiale, le maintien du « feu allumé » reste le but principal qui règle l’équilibre des relations hommes-femmes, des relations intergénérationnelles, et, plus globalement, des rapports entre individus et territoire. La migration, en particulier, est plutôt analysée comme une pratique active émanant d’individus, de familles et de villages entreprenants. Elle n’est plus envisagée, en termes historiographiques, comme une pratique passive, un comportement secondaire correspondant à des situations de pénurie, mais comme un élément central et vital des stratégies familiales.
Cristina MUNNO

Olöf GARDARSDOTTIR, Saving the Child. Regional, Cultural and Social Aspects of the Infant Mortality Decline in Iceland, 1770-1920, Report n° 19 from the Demographic Data Base, Umea, Umea University, 2002, 286 p.

Quel bonheur de pouvoir accéder à une thèse sur un aspect passionnant de l’histoire de l’Islande ! L’auteur, Olöf Gardarsdottir, bien connu des milieux spécialistes de l’enfance et de la mortalité, a eu la bonne idée de soutenir et de publier sa thèse en anglais, ce qui nous permet d’en prendre facilement connaissance. En un exposé parfaitement clair découpé en trois parties, illustré par des cartes, des graphiques et des tableaux de données, l’auteur nous fait découvrir la solution d’une double énigme : comment se fait-il que l’Islande ait connu une mortalité infantile aussi étonnamment élevée avant la transition épidémiologique (jusqu’au xixesiècle) ? Comment expliquer par ailleurs que cette mortalité décline aussi rapidement jusqu’à devenir plus faible que dans beaucoup de pays d’Europe au xxe siècle ? Pourquoi ce régime si particulier sous l’Ancien Régime qui voyait bon an mal an plus de 300 enfants sur mille mourir avant un an, avec des pointes extraordinaires allant jusqu’à 800 pour mille certaines années de crise ? Quels facteurs expliquent d’autre part la rupture du milieu du xixe siècle : des facteurs socio-économiques, des facteurs culturels, ou bien le résultat de politiques sociales ?
Au moyen d’analyses fondées sur la lecture de rapports de médecins, de sages-femmes, sur l’exploitation de données agrégées (Statistique de l’Islande dont certains volumes au début du xxe siècle sont publiés sous ce titre en français), de données nominatives issues des registres d’état civil, l’auteur est à même de soulever un coin du voile de cette histoire bien particulière. L’argumentation est très soigneuse, l’analyse est toujours bien située par rapport aux recherches les plus récentes des historiens, des spécialistes de la santé, des démographes. C’est un plaisir de lire ce livre d’un bout à l’autre.
L’Islande représente à elle seule un cas d’école très intéressant : petit pays rattaché au royaume du Danemark, c’est une contrée peu peuplée (moins de 50 000 habitants jusqu’au début du xixe siècle) et même vide d’habitants dans la zone centre sud (zone des volcans), très isolée du reste de l’Europe. Au xviiie siècle, précisément en 1783, une éruption volcanique fit baisser la population d’un cinquième et la population stagna jusqu’au début du xixe siècle. Par ailleurs, l’isolement protégeait l’île des atteintes épidémiques en même temps qu’il la rendait particulièrement vulnérable en cas d’introduction de l’agent pathogène.
L’économie de l’île était fondée sur l’agriculture, dans des fermes dispersées tout au long des côtes, et sur la pêche, surtout à l’ouest, du côté de la capitale (une toute petite capitale de 7 000 habitants au tournant du xxe siècle). Cette structure économique, jointe à l’isolement déjà évoqué (l’île devait faire face seule aux aléas des contraintes climatiques et naturelles) avait contraint les femmes à un investissement dans les travaux agricoles assez considérable. Au xve siècle, à la suite de deux épidémies particulièrement violentes de peste qui avaient laissé la population en âge de travailler exsangue, les charges pesant sur les femmes s’étaient alourdies, les conduisant à se décharger des soins aux nouveau-nés : l’habitude avait été prise de confier le nouveau-né à la sage-femme immédiatement après le baptême ; celle-ci gardait l’enfant chez elle plusieurs semaines, ce qui permettait à la mère de reprendre plus vite ses occupations. Pendant ce temps, la sage-femme nourrissait le nouveau-né de lait de vache souvent enrichi de crème et très vite de nourriture solide (poisson prémâché mis dans un petit sac de toile : on faisait cela aussi en France sur les côtes bretonnes au xixe siècle mais il s’agissait plutôt d’une « sucette » destinée à calmer l’enfant). Ce système représentait une adaptation originale aux conditions locales, à l’image de ce qui se passait dans certaines régions de Suède, de Finlande et d’Allemagne du Sud. Mais les petits enfants, en Islande comme ailleurs, souffraient des conséquences de l’allaitement artificiel qui leur était imposé dès la naissance : beaucoup mouraient dans les premières semaines de vie et la surmortalité par rapport aux niveaux connus ailleurs en Europe, se poursuivait tout au long de la première année et au-delà.
En utilisant un modèle réalisé par Robert Woods et Nicola Shelton, Olöf Gardarsdottir calcule que le niveau de mortalité infantile de base était de 250 pour mille en Islande, alors qu’il était de 100 pour mille en Angleterre-Galles pour la période pré-transitionnelle. Ces 250 pour mille seraient dus aux risques obstétricaux, à la prématurité mais surtout à l’absence d’allaitement maternel et au régime alimentaire inadapté qui faisait mourir les enfants de diarrhées et de déshydratation. À quoi on peut ajouter, selon l’analyse très fine qu’en a faite l’auteur, la mortalité liée au tétanos ombilical qui était à l’origine chaque année d’un quart des décès infantiles de l’Islande. Le cas de l’île de Vestmannaeyjar est étrange : cette île tout à fait au sud du pays connaît une mortalité par tétanos exceptionnellement élevée : le risque pour un nouveau-né de mourir du tétanos, une maladie transmise par une bactérie vivant dans les déjections animales, est maximale entre le 4e et le 14e jour, provoquant la mort des deux-tiers des bébés dans l’île en question (600 pour mille en 1816 et 1846). Or les choses changent radicalement à partir de l’année 1847, au moment où est installée une petite maternité dirigée par un médecin et une sage-femme formés à Copenhague. L’organisation qu’ils mettent en place, leurs conseils personnalisés ont un effet immédiat sur le risque de tétanos et la mortalité régresse très rapidement. Au lieu d’une mortalité néonatale qui oscille entre 600 et 700 pour mille pendant la première moitié du xixe siècle, celle-ci tombe à 200-300 après 1847 pour se situer au-dessous de 100 pour mille dans les années 1860. Il s’agit d’une véritable révolution liée à l’observation attentive des faits et à la mise en œuvre d’une action adaptée à la situation.
En plus d’un niveau de base très élevé, la mortalité infantile connaissait des fluctuations très prononcées : à quoi était dû ce surcroît de décès certaines années ? Certainement aux aléas épidémiques qui frappaient d’autant plus durement l’île qu’elle était isolée (terre vierge) et épargnée pendant de nombreuses années. Il suffisait qu’un bateau arrive apportant avec lui l’agent pathogène pour que la maladie prenne le caractère d’une flambée épidémique extrêmement grave ; deux ans après l’éruption volcanique de 1783, une épidémie de variole avait ravagé l’île. Mais c’était le cas de l’ensemble des maladies dites infantiles, rougeole, coqueluche, scarlatine qui n’avaient pas normalement l’occasion de prendre la tournure d’épidémies, du fait de la dispersion du peuplement et de la faiblesse de la population. Donc ces maladies devaient être réintroduites dans l’île par l’arrivée d’un bateau-marchand. En 1846 la rougeole, qui n’avait pas touché l’île depuis soixante ans, réapparaît dans l’île : aucun enfant et même presque aucun adulte n’était immunisé contre cette maladie qui toucha donc toute la population, provoquant un taux de mortalité infantile en 1846 de 600 pour mille et un taux brut de mortalité de plus de 50 pour mille. En 1882 encore, la rougeole provoque une épidémie grave, avec un taux de mortalité infantile de 439 pour mille ! Mais c’est la dernière attaque de ce genre. Par la suite, la coqueluche prend le dessus (les enfants ne sont pas immunisés par les anticorps de leur mère, contrairement à ce qui se passe pour la rougeole) et surtout, du fait de l’ouverture (relative) de l’île et de l’augmentation de la population, les maladies infantiles prennent un caractère endémique et deviennent beaucoup moins meurtrières, avant de disparaître presque complètement au xxe siècle. La transformation du régime épidémiologique est certainement un des facteurs majeurs de la transformation de la courbe de survie des enfants.
Mais, selon l’analyse de l’auteur, ce facteur seul ne suffit pas pour comprendre le changement, non plus que les facteurs socio-économiques : bien sûr la transformation économique de l’île (l’industrie de la pêche s’intensifie à la fin du xixe siècle, supplantant en certains endroits l’agriculture traditionnelle), l’augmentation de la population provoquant un agrandissement de la taille moyenne des ménages (on passe de 6,7 personnes au début du xixe siècle par famille à 7,6 en 1880), l’amélioration du niveau d’éducation des femmes, sont des facteurs qui ont pu offrir des conditions favorables au changement de comportement des femmes et des mères. Mais ces facteurs à eux seuls n’ont pas suffi à renverser les anciens modèles, il a fallu une intervention des pouvoirs publics, une volonté de convaincre les femmes de faire autrement vis-à-vis de l’allaitement : c’est cette histoire que raconte Olöf Gardarsdottir. Tout commence par le changement, chez les médecins, de la perception du rôle de l’allaitement dans la survie de l’enfant. Le point de vue de ceux-ci était resté jusque-là fataliste, mais, vers le milieu du xixe siècle, des médecins, l’un danois et l’autre islandais, Carl E. Levy et Jon Thorstensen (1794-1855), se dégagent de cette pensée et écrivent des manuels dans lesquels ils recommandent l’allaitement dès les premiers jours et à la demande, considérant qu’une cause majeure de la mortalité infantile réside dans le manque d’hygiène de l’allaitement au moyen du biberon en bois (öskur). Il est difficile de mesurer l’impact de ces livres sur la population, bien qu’il soit possible d’envisager qu’un certain nombre de femmes les aient lus puisque leur niveau d’instruction avait progressé comme dans tous les pays de confession luthérienne. Il est possible que des sages-femmes les aient lus également, or elles furent des agents majeurs des changements ultérieurs. Comme ailleurs en Europe, les sages-femmes étaient accréditées par les pasteurs, puisqu’elles devaient pouvoir conférer le baptême, mais elles reçurent de plus en plus souvent au xixe siècle une formation, en Islande même ou bien à Copenhague, à la maternité. Or, à Copenhague, l’allaitement au sein par la mère était la règle. Une fois leur stage de formation terminé, elles revenaient s’installer dans la paroisse et là, auprès des femmes et des mères, au fil des jours, elles introduisaient des notions et des modes de faire qui étaient jusque-là partagés seulement par les familles urbaines de la capitale. En 1847, une mesure ne rendit plus obligatoire le baptême au temple immédiatement à la naissance : le nouveau-né pouvait recevoir le sacrement à la maison. Cette pratique cassait la vieille tradition dangereuse de la sortie dans le froid et surtout du séjour pendant plusieurs semaines chez la sage-femme : le cercle vicieux, baptême précoce, séparation mère/enfant et non-allaitement était brisé. Le successeur de Jon Thorstensen comme médecin-chef de l’île, Jon Hjaltalin (1807-1882) alla encore plus loin dans la promotion de l’allaitement maternel en formant les sages-femmes sur place. Le changement se fit sentir vers le milieu du xixe siècle, avec une mortalité néonatale, post-néonatale et infantile décroissante : la mortalité néonatale passe au-dessous de 100 pour mille à partir de 1871-1875 et au-dessous de 50 pour mille au début du xxe siècle.
À partir du moment où les deux facteurs, régime épidémiologique et mode d’alimentation des petits enfants, ont changé et dans le contexte d’autres conditions secondaires favorables, la survie des enfants augmenta jusqu’à atteindre les performances des pays les plus développés.
Dans plusieurs chapitres d’un grand intérêt, Olöf Gardarsdottir analyse les différences géographiques et sociales, montrant comment chaque groupe, pêcheurs de la côte ouest et sud-ouest, agriculteurs du nord, habitants des villes (toujours petites), articulent différemment travail dans la maison et à l’extérieur, migrations internes pendant les pointes des saisons de la pêche ou des moissons, soins aux enfants, allaitement des jeunes enfants, recours aux médecins et à la sage-femme, etc. Bien que l’île soit petite, on a affaire à une société très diversifiée, ces différences s’exacerbant, selon le modèle de Daniel Scott Smith, avec le début de la transition démographique. Avant 1840, entre la capitale, Reykjavik et la zone de Rangarvallasyda au sud, qui combine élevage et pêche, la mortalité infantile va du simple à presque le triple (106,9 et 286,2 pour mille pendant la période 1821-1840). En 1872-1880, la différence n’est plus que du simple au double entre ces deux ensembles géographiques. Au fil du temps, la différenciation géographique s’estompe, de même que les accidents annuels se résorbent.
Pour étayer sa démonstration, l’auteur recourt à toutes les méthodes expérimentées par les démographes : on peut voir l’utilité par exemple du recours au modèle biométrique de Jean Bourgeois-Pichat pour mettre en valeur l’existence ou non d’une surmortalité de la période néonatale, ce qui suggère, comme l’avaient bien montré John Knodel et Hallie Kintner, le recours à l’allaitement au sein.
En bref, on l’aura compris, c’est un livre qui fait connaître à un large public d’historiens, de démographes, de spécialistes de la santé, l’histoire singulière de cette île : l’interaction entre les contraintes naturelles, le système socio-économique mis en place au long des siècles, les valeurs culturelles véhiculées par les églises et les groupes dirigeants, les arrangements concrets dans la vie des familles, fait de cette histoire, à l’échelle d’une population peu nombreuse mais bien observable, un cas d’école aussi bien concernant la transition épidémiologique que l’intervention des pouvoirs publics relayés ici par les médecins et les sages-femmes.
Catherine ROLLET

Isabelle von BUELTZINGSLOEWEN (dir.), « Morts d’inanition ». Famine et exclusions en France sous l’Occupation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, 312 p.

L’ouvrage collectif réalisé sous la direction d’Isabelle von Bueltzingsloewen à la suite d’un colloque tenu à Lyon les 20 et 21 novembre 2003 est remarquable à plusieurs titres. Il comble tout d’abord, par son objet d’étude, un vide historiographique important en s’interrogeant pour la première fois sur les catégories de population principales victimes de la sous-alimentation en France durant la Seconde Guerre mondiale et en analysant également la dimension politique et idéologique des différentes réponses apportées par les autorités centrales et locales pour limiter les effets du rationnement. Il met aussi en lumière l’assistance sélective – dont dépendra la survie ou non de nombreux individus coupés de toute aide, familiale ou collective – accordée selon les priorités établies par les responsables politiques, médicaux ou caritatifs. Ce livre entreprend en outre une démarche comparatiste originale en mettant en perspective le sort des populations vulnérables – les populations urbaines et les enfants particulièrement – et des populations fermées ou semi fermées. Dans ces derniers cas sont envisagés deux types de collectivités, les institutions hospitalières d’une part – hôpitaux généraux, hospices de vieillards, sanatoriums –, les prisons et camps d’internement d’autre part.
Après avoir brossé un tableau historiographique des travaux consacrés à la question des décès en masse des malades mentaux dans les asiles de 1940 à 1944 (Laurent Douzou) et inscrit la réflexion dans le contexte de pénuries et de rationnement alimentaire de l’époque (Dominique Veillon), la première partie du livre porte sur le sort des principales victimes de la sous-alimentation : les aliénés internés dans les hôpitaux psychiatriques. L’étude part du constat d’une hécatombe, à savoir la disparition de 40 000 malades mentaux durant cette période. Les cinq contributions d’Isabelle von Bueltzingsloewen, Samuel Odier, Anne Marescaux, Olivier Bonnet et Michel Caire montrent que la morbidité ne touche pas de la même façon tous les établissements. Trois facteurs de différenciation sont mis en évidence : la taille, le statut et la situation géographique. La taille conditionne tout d’abord la possibilité de stratégies de luttes contre la famine, plus faciles à mettre en place dans de petits établissements, par exemple l’asile privé Saint-Jean de Dieu de Lyon (Anne Marescaux), que dans ceux de grande taille – à l’hôpital du Vinatier ou à celui de Clermont-d’Oise qui comptent chacun plus de 5 000 internés (Isabelle von Bueltzingsloewen). Le statut a en outre une grande importance, la surmortalité étant plus forte dans les établissements publics, soumis aux règles d’une comptabilité rigide, que dans les établissements privés tenus par des religieux ou des congrégations bénéficiant de plus de souplesse pour se procurer des denrées non contingentées à prix élevés et pour s’approvisionner sur le marché parallèle (Olivier Bonnet). La situation géographique est aussi fondamentale, certains départements étant mieux approvisionnés que d’autres. Des facteurs secondaires sont également mis en exergue. Ce sont tout d’abord la composition (par âge et par sexe) et le profil social des aliénés à l’intérieur d’un même établissement. Ainsi la différence de traitement est-elle importante entre indigents et pensionnaires à l’hôpital psychiatrique départemental de l’Isère par exemple (Samuel Odier). La mobilisation ou non du personnel conditionne aussi le sort des aliénés. Les établissements religieux apparaissent alors privilégiés. Tout leur personnel s’investit en effet pour nourrir les malades. Les religieuses font notamment jouer leur réseau de solidarité entre maisons, échangent des tickets de rationnement, recherchent des soutiens de tous côtés, auprès de l’administration comme au sein de la résistance. Or le rôle des autorités locales en charge de l’assistance et du ravitaillement apparaît comme majeur. La thèse d’une volonté politique délibérée de la part de Vichy d’éliminer ses aliénés est toutefois écartée, comme le prouve la circulaire Bonnafous du 4 décembre 1942 par laquelle le pouvoir central alloue à la population internée des suppléments de rations alimentaires. En revanche, un eugénisme diffus (une conception hiérarchique des individus fondée sur un critère d’utilité sociale) semble bien à l’œuvre dans la société française. Il explique la coupure, existante avant 1940, entre la communauté nationale et la population aliénée, internée dans un hôpital psychiatrique-ghetto, et abandonnée à son triste sort. Au niveau individuel, la famine et ses conséquences morbides, révèle l’abandon familial dont sont victimes depuis longtemps les aliénés internés.
La deuxième partie examine les cas peu connus des malades hébergés dans les collectivités hospitalières. Si les conclusions des trois contributions d’Olivier Faure, Isabelle von Bueltzinglsoewen et Dominique Dessertine sont présentées comme provisoires, elles n’en constituent pas moins des pistes de réflexion très intéressantes sur les critères de différenciation entre malades et types d’établissements – hôpitaux généraux, sanatoriums, hospices de vieillard et orphelinats étant tour à tour envisagés. Tous les établissements n’ont pas été touchés de la même façon et avec la même intensité, les sanatoriums apparaissant comme relativement favorisés (Dominique Dessertine). Ils bénéficient en effet dès janvier 1941 d’importants suppléments de denrées rationnées. Trois facteurs expliquent cette sollicitude de la part de l’État envers les tuberculeux : la jeunesse des pensionnaires, la place de la lutte contre la tuberculose dans la politique gouvernementale, enfin la curabilité de ces malades et leur probable réinsertion sociale. À l’inverse, les vieillards apparaissent, de la même façon que les aliénés, comme les victimes prioritaires en cas de crise (Isabelle von Bueltzingsloewen). Dans des hospices-ghettos considérés davantage comme lieux d’hébergement que lieux de soins, les vieillards sont exclus de la solidarité caritative et ces institutions, tout comme les hôpitaux psychiatriques, n’ont pas les moyens financiers de se procurer des calories complémentaires alors que la ration officielle est insuffisante pour maintenir en vie leurs pensionnaires. Si des mesures sont prises en leur faveur, c’est au niveau local et au coup par coup. Sans stopper la famine, elles ne peuvent qu’en atténuer les effets. Parmi ces vieillards, les plus vulnérables sont les plus pauvres – ils ont le droit de sortir de leurs hospices mais n’ont pas l’argent pour se ravitailler –, les invalides et les plus isolés ne bénéficiant pas d’une solidarité familiale. Le départ de certains pensionnaires dans leur famille a laissé dans les hospices les vieillards les moins résistants. Le taux de morbidité est alors accentué. De manière générale, au sein de très grands établissements comme les Hospices civils de Lyon, la pénurie touche tous les services, même si des écarts de morbidité demeurent importants en raison de la grande diversité des hospitalisés : vieillards, infirmes, malades, incurables, femmes en couches (Olivier Faure).
La troisième partie étudie le sort des populations fermées dans les prisons et les camps d’internement (camps administratifs d’internement en France et camps de prisonniers de guerre en Allemagne). Les trois contributions de Corinne Jaladieu, Denis Peschanski et Bernard Delpal montrent que ces populations ont été durement touchées par les restrictions, les insuffisances alimentaires ayant entraîné une augmentation des décès, en particulier dans les grandes centrales pénitentiaires de Riom ou de Poissy (Corinne Jaladieu), aggravée par le surpeuplement des prisons, l’impossibilité de recourir au système D et par la désorganisation du système du travail qui permettait aux détenus de se procurer jusqu’alors un petit pécule. Dans les camps de prisonniers de guerre, jusqu’au mois de juin 1944, le ravitaillement est moins difficile et les rations sont paradoxalement moins réduites qu’en France (Bernard Delpal). La mortalité de tous ces enfermés n’a toutefois pas été aussi importante qu’on aurait pu le craindre, malgré la sous-nutrition et les infections. Les auteurs soulignent tout d’abord la forte capacité, à l’intérieur des camps, d’organisation individuelle et collective des détenus et l’importance de la solidarité pour le partage des colis reçus. Ces derniers, individuels (sous la forme parfois de pécules dans les prisons) dans le cadre d’une solidarité familiale ou collectifs, constituent une aide extérieure essentielle. Les interventions soulignent d’ailleurs le rôle primordial qu’ont joué les œuvres d’assistance notamment dans les camps d’internement français pour l’aide alimentaire et médicale (Denis Peschanski) dans la survie de ces populations. Celles-ci n’ont toutefois pas été traitées de la même façon. Les critères d’inégalité varient selon la nature des centres d’internement. Fondés sur l’âge et le sexe dans les camps d’internement, ils reposent sur la nationalité et le grade dans les camps de prisonniers de guerre. Dans les prisons, ce sont les politiques qui semblent plus favorisés, bénéficiant des réseaux de solidarité interne et externe alors que les droits communs semblent plus isolés et moins organisés.
Enfin la quatrième partie, composée de quatre contributions écrites par Ludivine Bonnet, Jean-Pierre Le Crom, Catherine Rollet et Virginie de Luca, Joëlle Droux et Mariama Kaba, s’intéresse aux catégories « fragiles » de la population urbaine. Il s’agit tout d’abord des catégories biologiquement vulnérables, les vieillards et surtout les enfants. Ces derniers paient un lourd tribut à la guerre, en particulier les petites filles, plus vulnérables, et les enfants nés hors mariages, en raison notamment de la désorganisation de l’aide aux mères célibataires (Virginie de Luca et Catherine Rollet). Ces enfants, très souvent abandonnés et pris en charge par la collectivité, connaissent des conditions de vie très difficiles. Pour soulager les souffrances de la population urbaine dues au rationnement et à la hausse des prix, les associations caritatives, par exemple le Secours national (Jean-Pierre Le Crom), et les municipalités – en particulier dans les grandes agglomérations comme à Lyon (Ludivine Bonnet) – multiplient leurs activités et renouvellent leurs modes d’intervention (parrainage d’enfants, création de restaurants municipaux, distribution de semences, d’outils, d’engrais aux exploitants de jardins familiaux, etc.). Une hypothèse serait à confirmer par des travaux supplémentaires : un nouveau type de population bénéficiaire de cette charité (petits rentiers, petits retraités et bas salaires) n’aurait pas supporté d’avoir recours à ces formes d’assistance, perçues comme socialement stigmatisantes, ce qui aurait mené ces pauvres « honteux » ou « timides » à la dénutrition et à la mort. Reste le cas de l’aide étrangère. Une dernière intervention, qui analyse le rôle de la Croix-Rouge suisse dans le secours aux enfants, insiste notamment sur la discrimination opérée au sein des enfants à assister. Ceux qui sont déjà frappés d’exclusion sociale et médicale par le régime de Vichy – juifs, émigrés, handicapés ou très malades – deviennent les laissés pour compte de l’entraide suisse et les exclus de l’aide internationale.
Au final cette étude souligne l’ampleur de la famine et de ses conséquences sous l’Occupation mais aussi les limites des moyens dont disposait l’État français pour soulager la population. Ce livre permet en outre d’appréhender de façon particulièrement fine et pertinente les différents types d’exclus durement frappés par la sous-nutrition : les marginaux et assistés structurels auxquels s’ajoutent les assistés dus aux circonstances de la guerre et au coût de la vie (réfugiés, sinistrés, vieillards, malades, infirmes, isolés, « timides ») ainsi que les très nombreux pensionnaires des collectivités hospitalières et non hospitalières. C’est toutefois par son analyse des motivations et de la portée de l’assistance publique et privée que cet ouvrage constitue un apport essentiel à la réflexion sur l’action sociale durant la Seconde Guerre mondiale : il démontre, sans nier des motivations strictement humanitaires, que les formes d’intervention privilégiées répondent à des préoccupations économiques – dans le contexte d’une main-d’œuvre rare à protéger –, d’ordre – éviter la multiplication des manifestations de mécontentement – et de santé publique – empêcher le développement des épidémies. Il met surtout en lumière le caractère discriminatoire de cette assistance : elle ne viserait pas la protection des plus vulnérables – comme les malades chroniques ou les vieillards – mais des plus dignes d’intérêt aux yeux du régime de Vichy – enfants, adolescents, femmes enceintes, femmes allaitantes, travailleurs, jeunes tuberculeux. Ces pistes de réflexion particulièrement stimulantes demanderaient cependant à être confirmées par des travaux ultérieurs. En ce sens, cet ouvrage ouvre un nouveau et passionnant chantier de recherche.
Christophe CAPUANO
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