Annales de démographie historique
Belin

I.S.B.N.2701146621
242 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 112 2006/2

2006 Annales de démographie historique

Analyser les trajectoires féminines en démographie historique

Virginie De Luca Laboratoire Printemps (CNRS)Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines
Au cours de la décennie 1970, l’histoire des femmes naissante s’est nourrie du renouvellement de la discipline historique jusqu’à ce qu’une quinzaine d’années plus tard, l’analyse des rapports sociaux hommes-femmes conduise à l’élaboration de la notion de genre. La fécondité d’une telle approche n’est plus à démontrer. Dans bien des cas pourtant, il nous a semblé que la démographie historique était restée quelque peu éloignée d’une telle perspective de recherche ; si bien qu’une historienne en 1995 demandait, de façon certes ironique, aux historiennes démographes si les femmes étaient présentes au moment de la transition démographique (MacKinnon, 1995). En effet, le plus souvent, les travaux de démographie historique ou d’histoire des populations ont utilisé la variable statistique « sexe » comme une variable descriptive des situations observées sans que les spécificités des parcours et des situations de chacun des sexes n’aient été l’objet premier de la recherche, ni que le sexe n’ait été analysé comme variable explicative. Et si la dimension sexuée du social a été négligée jusqu’alors, c’est que les sources utilisées qui concernent les hommes plus que les femmes imposent une vision ambiguë des réalités comme un miroir déformant.
Les entretiens de la Société de Démographie Historique, qui se sont déroulés à l’Institut National d’Études Démographiques à Paris en janvier 2005, se sont donc donné pour objectif de réfléchir à ces caractéristiques, aux particularités des trajectoires féminines, aux relations construites autour d’elles, mais aussi à la perception de ces spécificités par les contemporains eux-mêmes. Au-delà des observations descriptives nécessaires, il s’est agi de s’interroger et de cerner les changements diachroniques, les différences temporelles des parcours et les formes multiples de situations de vie et de relations sociales des femmes. Les articles qui composent ce volume sont issus de cette rencontre, qui a regroupé pas moins de 28 communications réparties en trois ateliers thématiques.
C’est à la sphère familiale et à la spécificité des rôles et des trajectoires féminines au sein de la famille ou d’un réseau de sociabilité plus large que Marion Trévisi, Vincent Gourdon et Françoise Battagliola se sont intéressés tandis que Beatrice Moring s’est penchée sur les activités quotidiennes des femmes et leurs collaborations dans la Scandinavie rurale du xixe siècle et du début du xxe siècle. Marion Trévisi analyse les particularités du lien avunculaire, plus précisément les relations entre tante et nièce, au sein de l’ensemble des liens familiaux dans la France du Nord au xviiie siècle. Le croisement de sources diverses démontre que, dans certains cas, le rôle initial, assez modeste, des premières est largement dépassé : la tante devient pour sa nièce orpheline une mère de remplacement. Vincent Gourdon se penche, quant à lui, sur le choix des témoins au mariage civil dans plusieurs pays européens au xixe siècle, en mettant l’accent sur la situation en France après l’adoption de la loi de 1897 qui autorise finalement le recours à des témoins féminins. Il montre que la féminisation des témoins a conduit, non à un renforcement des choix intra-familiaux, mais au contraire à la mobilisation de réseaux amicaux ou professionnels de la femme, surtout, semble-t-il, dans les milieux populaires urbains. Françoise Battagliola analyse le réseau de relations qui se tissent entre femmes, membres du milieu de la réforme sociale à la fin du xixe siècle en France, et s’intéresse plus particulièrement à leur parentèle. Elle démontre que leurs engagements sont loin d’être individuels : ils sont transmis d’une génération à l’autre, ce qui contribue au final à dessiner une sorte de parenté élective. En définitive, ces textes montrent que les femmes dépassent les rôles premiers qui leur sont attribués dans la famille pour répondre à des exigences particulières et qu’elles sont en mesure de mobiliser leurs réseaux propres en certaines circonstances.
Ofélia Rey Castelao et Marie Pierre Arrizabalaga se sont également penchées sur les itinéraires féminins, sous l’angle du phénomène migratoire, prolongeant ainsi les travaux récents qui se sont intéressés au caractère spécifique des migrations féminines (par exemple Le Jeune, 2003). S’appuyant sur des sources diverses, Ofélia Rey Castelao s’interroge sur le monde de celles qui restent après le départ des hommes dans un contexte de forte migration. Les mouvements migratoires touchant davantage les hommes mariés ou célibataires, il en résulte un fort déséquilibre des sexes dans certaines zones, en particulier dans le nord-ouest espagnol aux xviiie et xixe siècles. On constate alors l’existence d’un système économique fonctionnant sous la responsabilité des femmes et un modèle de transmission du patrimoine qui les favorise. Marie-Pierre Arrizabalaga analyse quant à elle le destin de filles de propriétaires du Pays basque qui quittaient le foyer parental pour éviter une mobilité sociale descendante. L’étude porte sur 120 généalogies qui couvrent le xixe siècle. L’auteur peut ainsi comparer les trajectoires des frères et sœurs et leurs stratégies matrimoniales. En définitive, Marie-Pierre Arrizabalaga et Ofélia Rey Castelao démontrent le poids économique décisif des femmes dans des zones de migration mais aussi leurs parcours propres, « leurs marges de manœuvre », distincts de ceux des membres de leur famille.
Enfin, Sylvie Perrier, Olivier Perroux et Grazyna Ryczkowska se sont penchés sur des catégories de femmes en situation de marginalité sociale. Sylvie Perrier s’intéresse à la belle parenté féminine, née des recompositions familiales postérieures au veuvage, dans la France de l’Ancien Régime. Au-delà des représentations qui figent l’image de la marâtre, l’expérience d’« être belle-mère » est multiple et dépend d’abord de la configuration familiale que la femme intègre en épousant un veuf, mais aussi des disponibilités patrimoniales et financières de son conjoint. Olivier Perroux et Grazyna Ryczkowska ont comparé la vieillesse féminine et masculine à Genève dans la première moitié du xixe siècle. Les femmes ont particulièrement été mises en situation de vulnérabilité dès lors qu’âgées, elles cumulent veuvage et solitude. Les moyens d’échapper à cette dernière sont divers et tiennent pour une large part à la présence et à la disponibilité du réseau familial de la femme. Ce sont donc des adaptations à des situations de discrédit ou de vulnérabilité que dévoilent ces auteurs.
L’ensemble de ces textes, dont notre rapide survol n’épuise pas bien entendu la richesse, souligne en définitive les capacités d’adaptation, de décision et de choix des femmes, dans un champ des possibles certes restreint le plus souvent, mais qui laisse un espace d’action qui mérite d’être étudié en tant que tel.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Le Jeune, Françoise (éd.) (2003), Legacy and Contribution to Canada of European Female Emigrants, Berne, Peter Lang.
·  MacKinnon, Alison (1995), “Were Women Present at the Demographic Transition? Questions from a Feminist Historian to Historical Demographers”, Gender and History, 7, 222-24.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis