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S'inscrire Alertes e-mail - Annales de démographie historique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezChangement agraire et récession démographique : la première enquête Orry (1730). L’exemple de l’élection d’Issoudun
AuteurOlivier Zeller du même auteur
Université Lyon IIEx-Centre d’études démographiques
UMR 5600 Villes, sociétés, environnements. pr.olivier.zeller@free.fr
Automne 2006 : le marteau d’ivoire à manche d’ébène voltige à l’hôtel Drouot. C’est un ensemble de fonds d’archives constitués par diverses familles berrichonnes d’Ancien Régime que le commissaire-priseur disperse. Événement banal, simple événement constitutif du vaste processus de destruction irrémédiable de tout ce champ heuristique majeur de l’histoire sociale que devraient former les archives privées (Figeac, 2006), puisque la logique du marché prévaut sur toute considération scientifique. Parmi les papiers dispersés cette fois-là se trouvent ceux de la famille de l’Estang, propriétaire de près de vingt seigneuries, et que d’Hozier faisait remonter à Pierre de l’Estang, écuyer, sieur de Borderousse, natif de Bretagne et établi dans la ville d’Issoudun au début du xviie siècle. Outre un échevin de Bourges en 1675, la lignée berruyère compta Pierre, installé en 1750 comme lieutenant général civil et criminel du bailliage de Bourges[1]
[1] Archives départementales du Cher, D 352 et 353. ...
suite auquel succéda son fils[2]
[2] Archives départementales du Cher, B 1230 et B 4400. ...
suite. La famille eut aussi une branche issoldunaise se transmettant sur quatre générations l’office de procureur du roi au siège royal des prévôté, maîtrise des eaux et forêts et bailliage d’Issoudun : Jacques II à partir de 1650, Pierre III en 1683, François-Joseph[3]
[3] Archives départementales du Cher, C 827. ...
suite dans le premier tiers du xviie siècle, suivi de Pierre-Joseph. Ensuite, on préféra l’état militaire, et, voyant son fils lieutenant au régiment de la Marine, le dernier procureur résigna sa charge en faveur d’un cousin d’une branche cadette, René de L’Estang, dont le père Jean avait été lieutenant particulier et criminel au bailliage et présidial d’Issoudun (Aubert de la Chesnaye-Desbois et Badier, 1867). La famille plaça aussi plusieurs de ses membres dans le premier ordre. On connaît ainsi un prieur de Sancoins (De Marasange, 1926, 333) et, quand, en 1778, la généralité de Bourges fut divisée en vingt-quatre « arrondissements » lors de la mise sur pied de la toute nouvelle administration provinciale, l’abbé de L’Estang, chanoine de la collégiale Saint-Cyr d’Issoudun, fut nommé député pour le clergé de l’arrondissement dont cette ville était chef-lieu[4]
[4] Pallet, Nouvelle histoire du Berry contenant son origine...
suite. Une classique lignée de riches robins, donc, fortement et durablement insérée à Issoudun, puis à Bourges, et dont la prééminence locale se constate à la simple lecture des registres de capitation de la noblesse berruyère : en 1719, le sieur de l’Estang fut le plus lourdement imposé, à hauteur de cent livres[5]
[5] Archives départementales du Cher, intendance du Berry,...
suite.
2 Hiver 2007 : l’un des professionnels adjudicataires des « lots » propose sur Internet un document présenté comme la réponse à une enquête du contrôleur général portant sur l’élection d’Issoudun. L’auteur de ces lignes s’en porte acquéreur[6]
[6] Des copies en seront déposées aux archives départementales...
suite et, au premier examen, détermine qu’il s’agit sans doute possible d’une épave d’une enquête statistique encore mal connue : la première enquête Orry. Rédigé par le receveur des tailles de l’élection François Thabault de La Terrée[7]
[7] Archives départementales de l’Indre, 2 B 546, inventaire...
suite, le document comporte deux colonnes : à droite, les questions posées par le contrôle général, à gauche, les réponses proposées par le receveur des tailles de la généralité, réponses d’ailleurs assorties de commentaires outrepassant volontiers les limites du travail d’information requis en assignant des causes aux calamités déplorées (Annexe I).
Orry et ses enquêtes
3 À la tête du ministère du 20 mars 1730 au 5 décembre 1745, le contrôleur général Philibert Orry connut une longévité politique inusitée : plus de quinze années et demie. Il n’a pas laissé une grande réputation de tact ; à la Cour, ses brusqueries le faisaient comparer à « un bœuf échappé dans le parc de Versailles ». C’est que ce grand commis de l’État, homme « inentamable », connu pour son autoritarisme et son inflexibilité, voulait appréhender à bras-le-corps les difficultés du règne, d’où la soif d’informations que prouve l’initiative qu’il prit, dès son entrée en fonction, d’adresser un questionnaire aux intendants. Selon Bernard Gille, ce serait en raison des effets de la réforme du conseil de commerce, réduit à un bureau restreint depuis un édit de 1722[8]
[8] Piganiol de la Force, Introduction à la description de...
suite, puis rétabli par un autre le 29 mai 1730 qu’ Orry lança sa première circulaire dès le 12 juillet 1730 (Gille, 1964, 34-36).
4 En l’état actuel des connaissances, la première enquête Orry reste mal connue. En 1985, en réalisant leur Histoire de la démographie, Jacques et Michel Dupâquier la signalèrent et, ne connaissant que l’existence de quelques documents en Dauphiné, limités aux élections de Gap, Romans, Valence et Montélimar, ils supposèrent qu’elle n’avait pas eu d’équivalent ailleurs (Jacques et Michel Dupâquier, 1985, 91). Peu après, les auteurs de l’Histoire de la population française précisèrent : « Après 1726, le pouvoir royal a cessé de s’intéresser aux dénombrements de feux. Lançant en 1730 une première enquête sur l’état économique de la France, le contrôleur général Orry se contenta de demander aux intendants le nombre global des habitants de leur province ou généralité “parce que, sans cette connaissance, on ne peut constater la quantité des bleds nécessaires à leur subsistance”, mais ne prescrivit pas d’opération à l’échelle nationale (Dupâquier, 1988 ; 1995, 38). »
5 Plus précisément, le questionnaire d’Orry se composait en 1730 de deux séries de questionnements, l’une agricole et démographique, l’autre industrielle[9]
[9] Publié intégralement dans : Gille, 1964, 34-36. ...
suite. La première annonçait : « Sa Majesté souhaite être instruite si la récolte y est toujours suffisante pour la subsistance des habitants, si quelque fois elle ne l’est pas et si quelque fois aussi elle donne plus de grains qu’il n’en faut pour la consommation d’une ou deux années ; quels sont les lieux dont vous tirez les blés lorsque la récolte n’est pas assez abondante, et quels sont ceux où se portent les blés qui excèdent la consommation, leur prix actuel relativement aux mesures de Paris, le nombre des habitants de votre province ou généralité parce que sans cette connaissance on ne peut constater la quantité des blés nécessaires à leur subsistance (Gille, 1964, 35). » En même temps, Orry recommandait aux intendants de s’appuyer sur leurs subdélégués et sur les receveurs des tailles qui pouvaient leur « fournir, élection par élection, des mémoires sur tous les articles » et prodiguait même de méfiantes instructions d’ordre pratique : « Je vous conseille toutefois de les consulter séparément, de faire la comparaison des mémoires des uns et des autres, car c’est le seul moyen de perfectionner ce travail. » Apparemment, chaque intendant prenait ensuite sur lui de reformuler à sa guise ces curiosités à l’usage de ses informateurs, compte tenu des spécificités locales. Par exemple, celui d’Amiens détailla beaucoup les demandes de renseignements portant sur les manufactures (Gille, 1964, 34-38). Si l’on se fie aux réponses du receveur d’Issoudun, l’intendant de Bourges fut nettement moins curieux de connaître l’industrie, dont il savait la minceur, que de mesurer les productions céréalières. Il rédigea donc vingt questions, dont les quinze premières étaient vouées à saisir les moyens d’assurer l’équilibre entre population et subsistances (Annexe I). Il ne reprit à la lettre les termes du questionnaire d’Orry que dans la deuxième question et pour une partie de la troisième. À moins que des instructions complémentaires aient été données par des courriers aujourd’hui perdus, l’intendant développa des interrogations de son cru sur la nature et le volume des productions céréalières, sur les réserves détenues par d’éventuels greniers publics, par des couvents ou par des particuliers. D’autres portaient sur le commerce des grains, sur la consommation d’orge en temps de disette et sur la manière dont était assurée la subsistance des pauvres et des gens de guerre. Directement inspirée par la circulaire d’Orry, la huitième question était incidemment démographique : « Le nombre des habitants quyl y a dans vostre élection car ce n’est que par raport a la quantite d’hommes que lon peut constater la quantite de bleds que leur subsistance demande. » Secondairement, les cinq dernières interrogations portaient sur les possibilités de rationalisation de la géographie fiscale, les facilités de transport, les manufactures, les foires, et, dans une perspective pré-physiocratique, se complétaient par un bref « mémoire par raport au commerce des productions de la nature ». Sous le séduisant prétexte de « bonifier » chaque élection, la préoccupation essentielle qui transparaissait était donc d’assurer l’équilibre entre subsistances et population dans le cadre d’une politique frumentaire nationale ; d’où la nécessité de distinguer les élections excédentaires des déficitaires, de repérer les structures de stockage existantes et de baliser les cheminements d’éventuels transports. Le souvenir encore récent du « grand hyver » de 1709-1710, particulièrement meurtrier en Berry (Lachiver, 1991, 448), et la récurrence de disettes locales avaient manifestement incité le contrôle général à organiser, sinon la libre circulation des blés, du moins d’éventuels transferts de stocks de province à province.
6 Quatorze années plus tard, la seconde enquête diligentée par Orry et naguère publiée par François de Dainville répondait à des préoccupations radicalement différentes (de Dainville, 1952). La circulaire du 17 décembre 1744 s’articulait en huit points : si le dernier, machiavélique, ordonnait de sonder l’opinion grâce au procédé éprouvé consistant à répandre intentionnellement des rumeurs fiscales et militaires pour en recueillir les réactions, les sept premiers visaient à apprécier le poids d’argent thésaurisé sous forme de vaisselle, le niveau de richesse des populations, leurs capacités fiscales inexploitées et, presque subsidiairement, leurs effectifs, l’information la plus explicitement désirée tenant dans le nombre d’hommes en état de porter les armes (Lecuyer, 1981). Il est évident que la seconde enquête Orry s’inscrivait avant tout dans les mesures prises pour mener la guerre de succession d’Autriche.
7 La dissemblance des enjeux et la convergence des curiosités démographiques entre les deux enquêtes portent en elles-mêmes un enseignement. Face à de graves enjeux de gouvernement, le contrôleur Orry et, sans doute, son entourage réagissaient en faisant dresser des statistiques d’État d’où la curiosité démographique ne pouvait pas être absente, puisque conditionnant les nécessités alimentaires dans un cas, et l’ampleur des levées de soldats dans l’autre. Alors que le récent recensement des pays de grande gabelle[10]
[10] Bibliothèque nationale, Manuscrits français, 23918-23925. ...
suite de 1726 commandé par son prédécesseur, Charles Gaspard-Dodun, ne répondait encore qu’à des objectifs fiscaux (Esmonin, 1964), le comptage constituait pour Orry un préalable normal de l’action politique. Certes, on peut objecter que l’obsédante question fiscale ne pouvait guère être totalement étrangère à la problématique de 1730, puisque, deux années plus tard, le contrôleur lança une nouvelle enquête centrée cette fois sur l’assiette et la levée des tailles (Touzery, 1994).
L’ enquête de 1730 dans l’élection d’Issoudun
La mosaïque berrichonne
8 Au cœur de la Champagne berrichonne, l’élection d’Issoudun faisait partie de la généralité de Bourges. Lors de sa création, en 1542, cette dernière correspondait au vaste Berry de l’ancien « diocèse-élection » de Bourges, mais les créations successives de la généralité d’Orléans en 1577[11]
[11] Piganiol de La Force, L’État de la France, Paris, David...
suite, de celles de Clermont et de Limoges, et, enfin, de celle de Moulins en 1586 entraînèrent une considérable réduction de son ressort, accentuée par la création interne de nouvelles élections, comme celles de Saint-Amand et, en 1696, de La Charité. Celle d’Issoudun fut créée avant 1598, puis connut une éclipse dans la première moitié du xviie avant d’être rétablie en décembre 1654. Il en résulta des découpages complexes, comme si souvent sous l’Ancien Régime (Poitou, 1997, 14-39 ; Canu et Arbellot, 1993). En 1783, l’académicien orléanais et avocat berruyer Pallet pouvait encore déplorer : « La plupart de ces élections sont tellement entremêlées les unes dans les autres que souvent on trouve une seule paroisse coupée en deux parties, dont la première paye à telle élection, la seconde à telle autre ; d’où les géographes ont pensé que c’étoient deux paroisses différentes du même nom ; il y en a plusieurs exemples sur leurs cartes et dans leurs dictionnaires[12]
[12] Pallet, op. cit. , tome III, 32. ...
suite. » L’élection d’Issoudun n’échappait pas à la règle. Elle possédait trois enclaves externes, l’une dans l’élection de la Châtre, à l’ouest de cette petite ville, et l’autre à l’est de Châtillon-sur-Indre, en pleine élection de Châteauroux, la dernière au sud. Inversement, elle incluait dans sa partie septentrionale des paroisses relevant de l’élection de Romorantin, et à l’ouest de Levroux, d’autres dépendaient de celle de Châteauroux (Poitou, 1997, 194)… Seules quelques rectifications de limites internes de la généralité furent réalisées en 1725 entre ses élections de La Châtre et de Saint-Amand, en attendant la modification entre 1768 et 1779 de la frontière extérieure séparant l’élection d’Issoudun de celle de Romorantin. Sur le plan juridique, il en résultait un curieux entrelacs de coutumes. L’avocat Pallet cite l’application en Berry de quatre droits différents[13]
[13] Pallet, op. cit. , tome III, 27-30. ...
suite : ceux du Berry, du Nivernais, du Bourbonnais et de Montargis (Poitou, 1997, 33-39).
9 Quant à sa population, force est de ne considérer que la généralité de Bourges dans sa totalité, faute de données plus détaillées. Vers 1700, ses 13 560 km2 ne comptaient qu’environ 290 000 habitants, soit une densité relativement faible de 21,4 habitants au km2, certes appelée à connaître plus qu’un doublement au cours du xviiie siècle, jusqu’à 44,1 habitants au km2 en 1778-1787 (Dupâquier, 1995, 76). Relativement clairsemée, la population berrichonne se répartissait en petites « collectes » : en 1713, lors du grand comptage des feux en pays d’élection, elle formait surtout des communautés d’une centaine de feux, à la différence de ce qui a été constaté dans les généralités de Rouen, de Soissons ou d’Amiens, où les villages étaient nettement plus gros (Dupâquier, 1995, 74). Compte tenu de la pauvreté avérée de l’élection d’Issoudun, on ne peut que supposer des densités encore plus faibles, et des communautés encore plus petites. Si l’on se fonde sur les seuls chiffres avancés par l’enquête de 1730, la « collecte » moyenne n’aurait regroupé que 89 feux.
Choisir un feu moyen
10 L’un des intérêts du formulaire rempli par Thabault de La Terrée tient au caractère explicite de sa méthode d’évaluation démographique : « L’élection d’Issoudun peut contenir dans les 106 paroisses quil renferme le nombre de 56 680 habitants, ce qui ce prouve par les feux qui sont au nombre de 9 448 dont il y en a 8 300 occupe par des manœuvres et gens d’industrie et 1 148 par des laboureurs et a six personnes par feu le fort portant le faible ledit nombre de 56 640 personnes. » De même que la réalisation du vaste recensement réalisé en 1713 dans l’ensemble des pays d’élection avait été demandée aux intendants (Dupâquier, 1995, 37), con-fier les enquêtes locales aux receveurs des tailles permettait de réaliser des comptages à partir des plus récents rôles fiscaux ; mais ensuite, chacun appliquait sans doute son évaluation toute personnelle de la taille moyenne des familles de ses administrés. L’enquêteur choisit six personnes par feu, ce qui, a priori, peut paraître fort, même en milieu rural. Pour tout le xviiie siècle, on ne dispose malheureusement en Berry que de comptages de feux, et jamais de recensements, serait-ce à l’échelle étroitement locale (Poitou, 1997, 71), si ce n’est un tardif dénombrement de Mareuil-sur-Arnon donnant le chiffre de 4,59 personnes par feu[14]
[14] Archives départementales du Cher, L 175. ...
suite, mais dans le contexte si particulier de l’année 1794 ! À défaut, on peut reprendre les moyennes communales calculées par Christian Poitou en rapportant les comptages d’habitants de 1794 aux comptages de feux de 1793, qui aboutissent à une moyenne élevée de 5,88 personnes par feu pour l’ensemble de l’ex-généralité de Bourges (Poitou, 1997, 203). L’écart-type est alors de 1,71, ce qui souligne la fréquence des moyennes paroissiales égales ou supérieures à six. Il faut aussi souligner qu’en 1744, lors de la seconde enquête Orry (de Dainville, 1952), on reprit manifestement ce feu moyen de six personnes, puisque le chiffre annoncé de 44 682 habitants correspond exactement à six fois 7 447 feux.
11 Le caractère arbitraire de ces valeurs moyennes « le fort portant le faible » ressort clairement des chiffres publiés par François de Dainville au sujet de l’enquête de 1744. Certes, les tests de divisibilité ne fournissent pas toujours de résultats décisifs et laissent perplexe dans nombre de cas. Il reste tout de même établi qu’une moyenne de six personnes par feu a été utilisée pour les élections de la Charité, de la Châtre et de Saint-Amand, et qu’elle a pu servir, en concurrence avec celle de 5,5 personnes par feu, pour celle d’Issoudun. Géographiquement, ces quatre élections forment un ensemble continu en forme de croissant enveloppant par le sud la généralité de Bourges, ce qui semble plaider en faveur de la cohérence de la démarche suivie, à tout prendre préférable, puisque soucieuse des disparités locales, à cette vaine recherche d’un « multiplicateur universel » applicable au nombre des baptêmes qu’effectuera encore Messance en 1757.
Tab. 1 - Test de divisibilité des effectifs estimés en 1744 pour les élections de trois généralités
La cause de tous les maux : l’éclatement foncier
17 Le receveur établit ici un lien direct et explicite entre baisse de la production céréalière et transformation des modes de faire-valoir. Un véritable leitmotiv qui revient constamment au fil de ses réponses consiste à expliquer la crise agraire des années 1710-1730 par un éclatement des grands domaines en une multiplicité de petites ou très petites exploitations, appelées « locatures[23]
[23] « Locature : dans le Centre, du Perche au Berry,...
suite », à ranger sans gros risque dans la vaste famille des métairies. L’argument sert peut-être à détourner l’hypothétique menace du logement de gens de guerre : « Il passe peut de troupes en cette election et l’on a pas besoin apresent pour consomer les grains que l’on receuille, veu quyl s’en manque un tiers au moins de ce qui se receuilloit il y a vingt ans par le nombre des domaines qui ont esté réduits en locatures et il ny en a que pour la noriture des habitans. » Il est repris pour expliquer la sous-exploitation du terroir : « Il y a plusieurs portions de terres inculte, les unes par leur mauvaise qualité, les autres par l’impuissance des exploiteurs de pouvoir les remettre en valleur et que le manque de credit a contraint dabandonner avec les imposts dont ils sont chargés qui n’ont pas peut contribué a cette abandonnement Et occasionne que nombre de domaines ont ete aussy reduits en locatures ce qui fait annuellement un manque de récolte depuis vingt ans de prèst d’un tiers. » Il sert aussi pour motiver l’impossibilité de dégager des excédents de blés commercialisables : « Il se trouveroit des greniers suffisans en cette election pour faire des amats de bled et il s’en est fait autrefois. Mais depuis labandonnement de plusieurs domaines qui ont este reduits en locatures, ils sont inutils, par le manque de recolte qui est d’un tiers moins qu’il n’etoit autrefois. » Ce qui plus est, la multiplication des locatures aurait même été responsable du fait que trop d’impôt ait tué l’impôt, le poids de la taille venant surcharger l’élection ayant fini par raréfier les contribuables : « Une augmentation de pres de deux tiers en sus de ce quelle portoit de taille en 1700 et ce qui a occasionné la desertion de ces terres et domaines, avec le commerce qui se trouve fort interompû et en quoy consiste le seul produit de cette election puisque cest la noriture des menus bestiaux qui en fait le principal revenû et qui fournit aux taillables de quoy satisfaire a leurs impositions et dont le nombre de ce quily avoit il y a vingt ans se trouve diminuer au moins d’un tiers par ces terres incultes et domaines reduits en locatures. »
18 Les moyens de critiquer ces affirmations sur la division des grands domaines manquent largement, à l’exception des chiffres établis par Marcel Moreau (Moreau, 1978) à partir de l’atlas terriste[24]
[24] Archives départementales du Cher, plan 442 et NA 442. ...
suite qui décrivit en 1766 la seigneurie de Mareuil, à trois petites lieues d’Issoudun. Dans la seigneurie, on ne dénombrait alors qu’un nombre réduit de « métairies », qui étaient ici des exploitations étendues, contre 468 « locatures », qui, vraiment minuscules, ne représentaient que 5,4 % de la superficie agricole. Une image encore plus probante de l’émiettement extrême de la frange inférieure de la hiérarchie des propriétés apparaît dès que la statistique ne porte plus sur les exploitations, mais sur les propriétaires. Plus de 75 % des patrimoines n’atteignaient pas cinq hectares, tandis que 79,9 % de la superficie étaient rassemblés entre les mains de sept détenteurs d’au moins cinquante hectares, dont le duc de Béthune-Chârost, qui régnait sur plus de 1 000 hectares, soit 58,8 % de la superficie agricole. Si une parcellarisation s’était produite dans le demi-siècle précédent, elle avait au moins laissé subsister la très grande propriété nobiliaire.
Tab. 3 - Répartition des propriétés à Mareuil (élection d’Issoudun) en 1766. La paroisse de Mareuil dans la seconde moitié du xviiie siècle, d’après M. Moreau (1978)
Annexe
Annexe ILa première enquête Orry dans l’élection d’Issoudun (1730)[50]
[50] 1. Erreur originelle du scribe : 11 556 000.
2. ...
suite

Mémoire des faits et Eclaircissements demande par le Ministre aux receveurs des Tailles de l’Election d’Issoudun our connoistre la scituation de cette Election et estre en Etat de la Bonifier
Annexe
Annexe IILa récession démographique dans l’élection d’Issoudun (1709-1726)
Notes
[1] Archives départementales du Cher, D 352 et 353. 
[2] Archives départementales du Cher, B 1230 et B 4400. 
[3] Archives départementales du Cher, C 827. 
[4] Pallet, Nouvelle histoire du Berry contenant son origine & ses antiquités les plus reculées, tant gauloises que romaines ; sa division en ses différentes parties ; ses descriptions géographique, hydrographique, physique et naturelle ; son gouvernement, les souverains, ses archevêques, patriarches, primats, &c. avec les histoires héraldiques, généalogiques, chronologiques des maisons & familles les plus connues dans le Berry, Bourges, J.-B. Prevost, 1783-1784, tome II, 32, 183. 
[5] Archives départementales du Cher, intendance du Berry, C 1322, capitation de la noblesse de Bourges, 1721. 
[6] Des copies en seront déposées aux archives départementales du Cher, Bourges ayant été le siège de l’intendance du Berry ainsi qu’à celles de l’Indre, l’élection d’Issoudun se trouvant aujourd’hui en très grande partie dans ce département. 
[7] Archives départementales de l’Indre, 2 B 546, inventaire après décès 17 mai 1738 et 2 B 82, 30 mai 1738. 
[8] Piganiol de la Force, Introduction à la description de la France et au droit public de ce royaume, Paris, Guillaume Desprez, 1752, t. I, 577. 
[9] Publié intégralement dans : Gille, 1964, 34-36. 
[10] Bibliothèque nationale, Manuscrits français, 23918-23925. 
[11] Piganiol de La Force, L’État de la France, Paris, David père, 1749, t. V, 598. 
[12] Pallet, op. cit., tome III, 32. 
[13] Pallet, op. cit., tome III, 27-30. 
[14] Archives départementales du Cher, L 175. 
[15] La franchise s’étendait aux paroisses de Lizeray, Sainte-Lizaine, Migny, Saint-Georges-sur-Arnon, Chouday, Condé, Sainte-Aoustrille. 
[16] Vimaire : (féminin) dégât causé dans les forêts par les ouragans (voir le dictionnaire de Richelet). 
[17] L’état conservé dans les papiers du bailliage de Bourges sous le titre "Les fouëres de Berry" dénombre huit foires à Issoudun, à la Saint-Paul (25 janvier), le lundi suivant la mi-Carême, le 1er mai, la veille de la Saint-Jean, la veille de la Sainte-Madeleine, la veille de N.-D. de septembre (le 7 ), à la Saint-Denis (9 octobre) et à la Sainte-Catherine (25 novembre). Il en compte trois autres le 20 juin, le 2 novembre, le 6 septembre. La foire de Mareuil se tenait le jour des saints Simon et Jude, le 21 octobre. Les huit foires de Lignières avaient lieu à la Saint-Hilaire (13 janvier), le lundi de Pâques fleuries, le premier jeudi de mai, le jeudi précédant la Pentecôte, le lendemain de la nativité de saint Jean-Baptiste, à la Saint-Cyr (6 août), le jeudi précédant la Saint-Michel, le 11 décembre. Enfin, les foires de Châteauneuf se tenaient à la Saint-Blaise (3 février), la « fouëre des œufs » le mardi précédant Pâques fleuries, le lundi des Rogations, à la Saint-Symphorien (22 août), le lundi après la Saint-Martin, celui après Saints Pierre et Paul, à la Sainte-Leobon (13 octobre), à la Saint-Lazare (17 décembre). Au total, 28 foires, dont le receveur des tailles n’aura retenu que les 17 principales. A. D. Cher, B 4400. 
[18] Surge : état de la laine en suint, quand elle n’est pas lavée. Voir Jaubert, 1864, 633. 
[19] Archives du ministère des Affaires étrangères, fonds France, Ms. 1767, f°207-208, cité dans : de Dainville, 1952, 60. 
[20] Pallet, op. cit., 9-10. 
[21] Ou Marseiche : 1) Grain semé en mars généralement l’orge à deux rangs qu’on appelle orge de Galatie au xviie siècle, et encore pamelle, paumelle, en Picardie, baillarge en Berry. En Basse-Auvergne, désigne le seigle de mars. 2) Ce qui arrive en mars. Voir Lachiver (1997), verbo marsèche. 
[22] Archives départementales du Cher, C 1318, Société royale d’Agriculture, 1785. 
[23] « Locature : dans le Centre, du Perche au Berry, petite maison de locatier sans labourage » ; Locatier : « généralement, paysan sans terre qui loue une pauvre maison et vit en faisant des journées chez les autres. » Voir Lachiver (1997). 
[24] Archives départementales du Cher, plan 442 et NA 442. 
[25] Le receveur a dénombré 106 paroisses. 98 communautés d’habitants seulement ont pu être repérées. Mais la ville d’Issoudun comportait quatre paroisses (Saint-Paterne, Saint-Jean, Saint-Denis et Saint-Cyr) et Neuvy-Saint-Sepulchre, deux (Saint-Pierre et Saint-Étienne). Il ne reste qu’une différence de quatre unités, qui corres-pond sans doute à la distinction faite de très petites collectes à moins qu’il s’agisse de paroisses distraites ultérieurement de l’élection d’Issoudun lors d’une rectification restée méconnue. 
[26] Le terroir de Coulon-lès-Gracay était encépagé en petit genouilleret, en noir tendre, en corps, en auvernat blanc, en chanmoreau, en bourdelas et en gouche. A. D. Cher, C 1318. 
[27] Il s’agit en réalité du rétablissement de la capitation, déjà instituée en 1695. 
[28] Archives départementales du Cher, Catalogue des travaux universitaires conservés aux Archives départementales du Cher, 2004, dactylographié, 46 p. 
[29] A. D. Cher, C 1092, 14 et 31 octobre, 4 novembre 1783. 
[30] Pallet, op. cit, tome II, 8. 
[31] Lire : les imprévus tels que les mortalités de cheptel. 
[32] 55 % par an d’intérêt annuel moyen. 
[33] Calcul exact. 
[34] Pallet, op. cit, tome II, 9. 
[35] Archives nationales, Série H1, documents et mémoires concernant l’ensemble des généralités. Mélanges. H1 1520-1521, « Suite du travail en conséquence des mémoires envoyés par MM. les intendants des provinces sur les productions du sol et de l’industrie de chacune de leurs généralités ». 
[36] A. D. Somme, C 166. 
[37] A. D. Aisne, C 34. 
[38] A. D. Calvados, C 268. 
[39] BnF, Manuscrits français, n° 8153. 
[40] Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et documents France, n° 1772. 
[41] A. D. Marne, C 2054. 
[42] BnF, Manuscrits français, n° 8152. 
[43] A. D. Côte d’Or, C 32. 
[44] BnF, Manuscrits français, n° 8159. 
[45] A. D. Haute-Vienne, C 13. 
[46] A. D. Gironde, C 31. 
[47] A. D. Lot, C 185. 
[48] Travaux en cours de S. Janichon, notamment sur l’enquête Orry de 1730 dans les généralités d’Amiens et de Caen 
[49] Pallet, op. cit., tome II, 2-3. 
[50] 1. Erreur originelle du scribe : 11 556 000.
2. L’adjectif « médiocre » a subi un glissement sémantique parfois trompeur. Comprendre ici : « moyennes ».
3. Erreur de 10 000 boisseaux ; le résultat exact est de 4 065 600 boisseaux.
4. Vimaire : (féminin) dégât causé dans les forêts par les ouragans (Voir le dictionnaire de Richelet).
5. Depuis, le Pinot et, surtout, le Sauvignon ont conféré leurs lettres de noblesse aux vins de Quincy et de Reuilly… En revanche, Pallet faisait déjà l’éloge de ceux de Sancerre, appréciés de très longue date.
6. En 1783, l’avocat Pallet confirmera : « Châteauroux, Argenton, Châteauneuf, Dun-le-Roi [aujourd’hui Dun-sur-Auron], sont renommés, après Issoudun et Charôt [Chârost] pour la finesse des laines, dont une partie est employée à la manufacture de Châteauroux. Il est sorti de cette manufacture de très-belles ratines & des draps légers que l’Asie & l’Amérique Méridionale préfèrent aux draps plus forts. On en a fait des envois dans l’Inde, que les Grands achetoient pour en caparaçonner avec faste leurs éléphans chargés de bagages. » Pallet, op. cit., tome II, 4.
7. Reims.
Résumé
Par un bienheureux hasard, un fragment jusque-là inconnu de la grande enquête dirigée par le contrôleur général Orry en 1730 vient d’être découvert. Il traite avant tout de la population et des productions agricoles dans l’ouest du Berry. Cette source est très précieuse pour l’histoire rurale, car elle décrit les productions de céréales, de vins, de bois et l’élevage. Elle fournit aussi quelques indications quant à la fiscalité, le transport et l’activité manufacturière. Surtout, c’est un document intéressant pour l’histoire de la pensée économique et démographique. Les officiers royaux ne se contentèrent pas de répondre aux questions gouvernementales ; ils soulignèrent la récession démographique du premier tiers du xviiie siècle, qu’ils mirent en relation avec l’émiettement des grands domaines. Ce phénomène expliquait selon eux la sous-population et l’abandon des terres les plus pauvres.
Thanks to a piece of chance, an unknown part of the huge inquiry directed by the contrôleur général Orry in I730 was recently found. It deals mostly with population and agricultural productions in the western part of Berry. This font is very precious for rural history, for it describes cereals, wine, wood and animal productions; it gives also some informations about royal taxes, transport and industry. Overall, it is a valuable document for economical and demographical thought history. Royal officers did not only give answers to government questions ; they pointed out a demographical collapse during the first third of the xviiith century, linked, according to them, with parcelling of the former great estates. This phenomenon was supposed to explain under-population and desertion of the poorest lands.
PLAN DE L'ARTICLE
- Orry et ses enquêtes
- L’ enquête de 1730 dans l’élection d’Issoudun
- La mort des grands domaines ?
- Conclusion
- Annexe
POUR CITER CET ARTICLE
Olivier Zeller « Changement agraire et récession démographique : la première enquête Orry (1730). L'exemple de l'élection d'Issoudun », Annales de démographie historique 2/2007 (n° 114), p. 143-171.
URL : www.cairn.info/revue-annales-de-demographie-historique-2007-2-page-143.htm.







