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Annales de géographie

2008/4 (n° 662)

  • Pages : 114
  • ISBN : 9782200924409
  • DOI : 10.3917/ag.662.0042
  • Éditeur : Armand Colin
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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Introduction

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Al-Balad, cœur historique, mémoire de la capitale jordanienne [1]   Voir l’article de Diala Khasawneh, « Al-Abdali : A... [1] est toujours, à l’heure actuelle, l’espace le plus fréquenté d’Amman. Mais, trop populaire et populeux au goût des autorités locales, il est délaissé depuis des décennies [2]   Voir G. Coignet, « Jabal Al-Weibdeh : histoire d’un... [2] . Aujourd'hui, inspiré par l’apparent succès du plan Solidere à Beyrouth, un projet de régénération urbaine conçu pour améliorer l'image du pays propose la construction, sur un autre site, d'un nouveau centre-ville moderne.

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Le constat récent de la déstructuration urbaine [3]   Comme le dénonce par exemple Mohammed Al Assad dans... [3] de Amman, la carence de visibilité de la ville et, au plan international, de la Jordanie, la perpétuelle quête identitaire et nationale ont encouragé les autorités à créer de toutes pièces un centre-ville, supposé à la fois être image de ses habitants et vitrine d’une capitale prête à intégrer le réseau des grandes métropoles (Coignet, 2008b). Al-Abdali, un quartier situé au centre géographique de la ville, a été choisi comme site de l'édification du « nouveau centre ville pour Amman » (Mawared, 2004). Ce projet, qui incarne la « vision du Roi Abdallah II de la ville » [4]   D’après les propos de Sami Khalifeh, responsable des... [4] , se doit d’être en cela un espace attractif, dynamique, multifonctionnel et unificateur.

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Mais dans quelle mesure le projet de régénération, créateur d’une monocentralité dans la capitale, peut-il répondre à la fois à des attentes économiques, politiques, identitaires et urbanistiques ? Si la question de la centralité n’est pas nouvelle dans la capitale jordanienne, elle prend de nos jours un tour stratégique.

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Derrière le discours, et au-delà du marketing urbain, les objectifs implicites du projet sont politiques, économiques et identitaires. La densité de la mixité socio-économique, pourtant le fer de lance du projet, n’est en fait qu’un discours ayant pour objectif la « vente » de ce dernier, une publicité au sens habermassien. Dans les actes, l’urbanité à l’échelle même de la ville pourrait être touchée, le processus de citadinisation obstrué, le caractère rassembleur du centre-ville, pourtant vital à la Nation, déstabilisé.

1 La centralité à Amman : une problématique ancienne revisitée

1.1 « Un nouveau centre-ville pour Amman » ?

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Cette volonté de créer un nouveau centre-ville pour la capitale jordanienne se base sur le constat de l’absence d’un centre unique. Il existe en effet plusieurs centralités diffuses à Amman ; les autorités souhaitent donc polariser l’activité en un seul lieu. Cette quête d’une centralité urbaine n’est cependant pas nouvelle. En effet, dès 1955 dans le « Plan de développement pour Amman », le premier document lançant les directions en urbanisme, Gerald King et Max Lock font de la centralité une finalité principale (Abu-Dayyeh, 2004). Ce document est le premier d’une série de plans d’aménagement qui vont se succéder tous les 10 ans environ, réalisés dans un premier temps par des Européens, puis par des Nord-Américains et des Japonais. Ils permettent à la fois de retracer l’histoire de la capitale jordanienne moderne et de marquer la volonté de l’État de policer la ville à travers les aménagements. En outre, les opportunités architecturales et urbanistiques ne sont pas négligées.

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Ce plan, qui avait aussi pour objectif de résoudre les problèmes de logement et de chômage [5]   Selon le recensement de 1952, 29 % de la population... [5] , voulait donner des orientations ambitieuses au développement futur de la capitale. Il est incontestablement influencé par les innovations britanniques de l’époque, en matière d’aménagement du territoire, d’architecture et de « design civique » [6]   Agencement d’éléments physiques conçus en vue de susciter... [6] . Ces architectes et urbanistes sont par ailleurs aussi fortement influencés par le Mouvement International d’Art Moderne, basé sur des préceptes rationalisateurs [7]   Ces préceptes rationalisateurs sont régis dans la... [7] tels que le fonctionnalisme. Or, la capitale, toute jeune, dans un pays nouvellement créé et sous perfusion d’aides étrangères, doit s’affirmer comme lieu du pouvoir et unifier sa population pour mieux asseoir son autorité. La première expression de cette volonté urbanistique renvoie à la directive très explicite, de « la nécessité de construire un groupe de bâtiments administratifs et représentatifs du gouvernement sur un site proéminent » [8]   Voir G. King (Aménagement du territoire, Nations Unies)... [8] .

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L’objectif avoué par les concepteurs du plan est en effet de faire de la Citadelle un « Capitole ». Il s’agit de faire en sorte que la fonction étatique de la ville s'impose, par l'implantation de celle-ci sur son site originel de fondation, un site à la fois défensif et en hauteur, acropolien.

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Un projet de Central Park est également envisagé dans le centre-ville, intégrant des bâtiments de service public (tels que des musées ou bibliothèques), correspondant à la fonction récréative. Ces urbanistes Modernes souhaitent rompre avec les prétendus « anarchie » et « manque de salubrité de la ville traditionnelle » ; ils veulent structurer Amman en y synthétisant la ville et la campagne, sur le modèle de la cité-jardin.

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Pourtant ce projet et celui du Capitole ne verront pas le jour. Le projet suivant, en 1968, va revenir sur cette idée et un projet de Civic Center s’y substitue. Il a deux objectifs : créer un « Central Business District » et attirer les touristes. Il s’agit d’incarner le sommet, le siège du pouvoir administratif et politique de l’État, intégrant le Palais royal, le Musée national, un centre piétonnier avec des échoppes de souvenirs, la Bibliothèque nationale, une gare routière, la mosquée Al-Hussein et les monuments archéologiques importants (le théâtre romain, l’Odéon, le Forum, la Citadelle, le Nymphaeum). La finalité de l’actuelle Basse Ville (Al-Balad) est donc, désormais, d’affirmer l’identité de la société civile et par extension de matérialiser le pouvoir monarchique. Cependant, la Place Hachémite reprend l’idée de 1955 qui stipulait que le centre civique devait se situer à proximité de l’entrée du Palais royal, afin de mettre en scène les défilés de la Garde royale, de l’armée jordanienne, de la Police du Désert. Quant au Central Park, il faut attendre le milieu des années 1990 pour qu’il voit le jour dans l’aménagement de Ras Al-Aïn, situé dans le prolongement d’Al-Balad (fig. 1). Cet espace accueille aussi la Mairie du Grand Amman, le Centre Culturel Al-Hussein et une mosquée.

Fig. 1 - Principaux centres et centralités à Amman. Centers and centralities in Amman.

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Aujourd’hui, la conception du zoning [9]   Théorie, développée par les Congrès Internationaux... [9] se retrouve un peu partout dans la capitale jordanienne. Ainsi de nombreux espaces, comme le quartier résidentiel aisé de Deir Al-Ghbar situé au sud-ouest de la ville, n’offrent pas de mixité fonctionnelle ou socio-économique qui faciliterait l’accès de tous à ce type d’espace (s) qui rappelle parfois les gated communities [10]   Quartiers résidentiels sécurisés, physiquement et... [10] . Leurs pratiques sont conditionnées par leurs spécificités fonctionnelles et marquées par leurs caractéristiques démographiques. Cette conception du zoning, qui va à l’encontre de la mixité socio-fonctionnelle [11]   Voir J. Lévy et M. Lussault (dir.), Dictionnaire de... [11] , semble contredire, de fait, l’urbanité, à savoir la densité et la diversité des formes, des objets, des usages et des individus. Le choix de construire des campus universitaires ou des malls plutôt que des structures intégrées et disséminées dans l’espace urbain rompt totalement avec l’échelle de la rue traditionnelle et des relations sociales de proximité, à l’instar du modèle anglo-saxon [12]   La seule application « positive » en terme d’urbanité... [12] .

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Le modèle urbanistique de référence du « Grand Amman », la structure municipale actuellement chargée de la planification urbaine, est toujours le même ; la réalisation d'un certain nombre des projets actuels était déjà prévue il y a plus de soixante ans (Abu-Dayyeh, 2004). Le mode d’organisation urbaine n’est pas remis en cause alors que le zoning a engendré un étalement tentaculaire de l’urbanisation, reconfigurant le territoire de la capitale. La rapidité du développement de celle-ci, dû à l'accroissement naturel de la population, à l’exode rural et aux flux massifs de réfugiés palestiniens, puis irakiens, a sans aucun doute obligé les autorités à parer au plus urgent, sans remettre en cause le mode de structuration établi dans les années 1950 et 1970, gros consommateur d’espace.

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La ville s’est ainsi étendue [13]   La municipalité du Grand Amman recouvre aujourd’hui... [13] et Al-Balad ne revêt plus la fonction de centre organisationnel escomptée à l’origine. La ré-invention d’un centre pour la ville apporterait donc, pour les autorités locales, une possibilité de « rectifier le tir » en créant de toutes pièces un centre structurant et gravitationnel, même s’il est distinct du centre historique. Par ailleurs, la conception d'un centre attractif rassemblant des populations diversifiées autour de fonctions variées permettrait d'améliorer l’image d’Amman, la Basse-Ville (Al-Balad) restant pour une partie de l’opinion publique, un espace de commerces et de fréquentations trop populaires, voire le théâtre de déviances en tous genres (Coignet, 2008a). La création d’un « nouveau centre-ville pour Amman » peut donc être l’occasion pour les décideurs de retravailler l’image, les discours et représentations de la ville tout en l’intégrant dans un processus de métropolisation plus efficace. Cela constituerait donc un tournant pour la capitale puisque l’enjeu, à plus petite échelle, serait d’intégrer Amman à un réseau urbain régional, voire international en faisant de ce nouveau centre-ville la vitrine d’une capitale mondialisée (Coignet, 2006).

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Dans ce contexte, le Roi Abdallah II demande à la municipalité de délocaliser les infrastructures militaires en dehors de la ville, libérant ainsi sur le site de Al-Abdali des terrains à forte valeur foncière, qui accueilleront le « nouveau centre d’Amman » et devraient ainsi constituer un pivot de l’économie nationale [14]   D’une surface de 350 000 m2, les travaux ont commencé... [14] .

1.2 Al-Abdali : un espace contenant déjà des ingrédients de la centralité

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Le site d’Al-Abdali, une friche militaire de 35 hectares contigus, est aussi choisi car il est localisé au centre géographique de la capitale jordanienne et constitue une interface entre les quartiers dits « populaires » (la Basse Ville, Jabal Husseïn par exemple) et les nouveaux quartiers (Sweifieh, Tla’ Al-‘Ali, Abdoun, Umm Al-Summaq, Khalda par exemple) tournés vers l’Occident.

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Avant même les premiers travaux engagés, ce vaste terrain vague bénéficie déjà d’une forte accessibilité. Connecté à Al-Balad et aux réseaux routiers desservant l’est de l’agglomération et a fortiori l’Irak, via la rue Sulaiman Al-Nabulsi, il est aussi relié au nord-ouest jordanien (comme Salt ou encore Jerash) mais aussi à la Syrie et au Liban, via, par exemple, la rue du Roi Husseïn. De plus, parce qu’il est à portée directe de la route des cercles (rue Zahran), grâce à la rue de la Reine Nour, il jouit d’une forte connexité avec tout l’ouest ammanien. Plus encore, le site d’Al-Abdali est contigu au périphérique intérieur en voie d’achèvement et par conséquent, grâce au nouveau pont d’Abdoun, directement accessible des quartiers sud de la ville ou encore de l’aéroport international et de l’autoroute desservant la Palestine, Israël, l’Égypte et l’Arabie Saoudite, plaçant, en outre, depuis, 2006, le « nouveau centre-ville d’Amman » à la croisée des principales zones d’intervention du nouveau plan directeur de la municipalité [15]   En effet, sous l’égide du nouveau maire, Omar Maani,... [15] .

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Par ailleurs, le projet ambitionne de créer de la mixité fonctionnelle, de développer des opportunités architecturales et un modèle d’urbanité sur un site qui était jusque-là un angle mort dans l’espace urbain.

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En outre, la proximité directe d’édifices symboliques de l’État jordanien, tels que le Parlement, la mosquée Abdallah Ier, le Palais de Justice, assurera, selon les concepteurs du projet, une intégration et garantira une centralité emblématique au projet (fig. 2).

Fig. 2 - Édifices préexistants à Al-Abdali, porteurs de centralités. Preexistent buildings in Al-Abdali, carrying centralities.

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La présence de nombreux établissements bancaires (l’Arab Bank, Union Bank, Housing Bank…), hospitaliers (tel le Jordan Hospital, Palestine Hospital…) commerciaux (à l’instar de Royal Jordanian Airlines, des hôtels Radisson SAS ou encore Meridien…), d’infrastructures et d’administrations, publiques (comme le ministère de l’Éducation ou le Centre de Police…) et culturelles (la Jordan National Gallery, le Musée de l’Islam…), marquent l'incorporation du projet urbain à un environnement multifonctionnel concret (fig. 3).

Fig. 3 - Situation du projet d’Al Abdali dans la municipalité du grand Amman. Situation of the Al Abdali project in the Greater Amman Municipality.

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Ainsi, le choix stratégique du site, combiné à celui de la situation dote le projet d’une centralité légitime.

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Pour mener à bien le projet d’Al-Abdali, un modèle de partenariat public-privé est mis en place (Summer, 2005). Ainsi Mawared (l’Agence Nationale de Ressources, d’Investissements et de Développement), organisation étatique à indépendance financière et administrative comptant parmi les cinq plus grands propriétaires jordaniens, s’associe, en juin 2003, à Saudi Oger, entreprise générale dont le siège est à Riyad. Cette entreprise est devenue un des établissements reconnus dans la réalisation et l’aménagement de projets majeurs à travers le Moyen-Orient, l’Afrique, l’Europe et les États-Unis. Ensemble, Mawared et Saudi Oger créent l’Agence de Développement et d’Investissement d’Al-Abdali, montent le projet de réaménagement, avancent plusieurs éléments novateurs pour attirer les investisseurs et faire de cet espace, avant même la première pierre posée, un espace d’ores et déjà central, polarisant.

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La communication territoriale, le marketing urbain développés par les différents acteurs du projet participent à cette assise symbolique et idéologique et donc, indirectement, à ce processus de légitimation, avant l’heure, du projet de régénération urbaine. Représenter un projet urbain en devenir, c’est aussi le concrétiser et donc participer à son appropriation par les différents acteurs. Or, la communication utilisée au commencement est encore peu étoffée, sans doute la conséquence de la carence d’investisseurs, les quelques informations qui sont rassemblées se trouvent dans les journaux, les dossiers d’informations ou encore les quelques affiches placardées. Aujourd’hui ce sont plusieurs éléments d'aménagement qui sont déjà prévus [16]   Les investisseurs étrangers sont pour l’essentiel... [16] , synthétisés dans la phrase-slogan de Mawared : « vers une meilleure vie urbaine ».

2 La régénération urbaine : une solution miracle aux maux jordaniens ?

2.1 Facteur de renouveau politique et d’opportunités urbanistiques ?

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Après le constat récent de la déstructuration urbaine induite par le zoning, le Roi, à travers les autorités locales, prend les rênes d’une nouvelle politique de la ville qui s’attache désormais aux valeurs urbanistiques « traditionnelles », dont on note le retour dans les projets urbains post-modernes. Ainsi, la mixité fonctionnelle constitue l'un des fleurons de cette politique urbaine, une garantie de « bonne » urbanité et, de fait, un gage de lisibilité et de reconnaissance de la capitale jordanienne sur la scène occidentale. Cela se traduit, notamment, par un changement récent de l'attitude des autorités locales à l'égard de l’écologie urbaine et par davantage de préoccupations paysagères. Symbolisant la défense de ces idées, toutes les esquisses du projet sans exception comportent un apport végétalisé (Abdali Investment & Development, 2006) (fig. 4).

Fig. 4 - Al-Abdali, premier grand projet urbain paysager à Amman. Al-Abdali, first big urban landscaping project in Amman.

A. I. & D. Psc, 2006.
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Auparavant, la ville s’étendait sans frein vers l’Ouest, sur les terrains fertiles, bétonnant des oliveraies ; elle opte aujourd’hui pour une toute autre démarche. C’est toute la cité qui témoigne de cet élan environnemental [17]   Cela s’incarne notamment dans la rue de l’Environnement... [17] , comme le fait bien entendu le nouveau centre. Parallèlement, l’accessibilité sociale est une valeur qui revient en force dans cette nouvelle politique de la ville et permet d’affirmer ce projet comme un espace pour tous. C’est, par ailleurs, le symbole par excellence du modèle politique démocratique : ainsi la future « Place Civique constitue la scène d’interactions publiques (…) au cœur d’Al-Abdali ». Cette place centrale, lieu de l’échange est en outre piétonnière et compose un « espace public ouvert qui forme un lien direct avec Al-Balad ».

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La nouvelle politique urbaine se distancie désormais des valeurs des villes « modernes ». Ainsi, le choix stratégique du site, par conséquent la présence d’éléments symboliques et d’ingrédients essentiels à la constitution d’un centre traditionnel, comme la présence de fonctions politique, résidentielle, commerciale, économique, va dans ce sens. Couplé à une volonté de créer un « environnement aux usages mixtes », il constitue le vecteur d’un renouveau urbain jordanien et inéluctablement d’un renouveau de l’identité urbaine, voire nationale. Dans cet « endroit pour vivre, apprendre, travailler et se divertir », en dehors des bâtiments contigus préexistants, sont prévus un centre commercial, un centre des congrès, la bibliothèque nationale, un panel de bâtiments résidentiels allant du dortoir aux plus « prestigieux » appartements (fig. 5), un ensemble de bureaux, l’Université Américaine de Jordanie doit, quant à elle, offrir l’ancrage principal à la vocation internationale du projet [18]   Lors de son discours du 12 juin 2004, au rassemblement... [18] (Mawared, 2004).

Fig. 5 - Le comble du luxe dans un pays en détresse hydrique : des piscines sur les toits. Luxury in the middle of water shortage : pools on the roofs.

A. I. & D., 2006.
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L’ensemble doit donc rassembler « des espaces attractifs et animés pour les gens 24 heures sur 24 », à l’opposé des espaces monofonctionnels qui n’attirent les usagers qu’une partie de la journée et constituent le reste du temps des isolats dans la ville.

2.2 Outil de relance et d’innovations économiques ?

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Plus qu’un témoignage d’un renouveau de la politique urbaine, ce projet marque aussi une volonté solide de repenser, de moderniser l’économie et offre l’occasion de rattacher Amman au réseau mondial des métropoles. Le site doit, en outre, « accompagner la Jordanie vers une économie du savoir ». En associant économie et recherche scientifique, à travers la mise en place notamment d’ « infrastructures électroniques, d’une Smart City », l’enjeu est bien de doter la capitale d’un technopôle intégrant les dernières innovations en matière de télécommunication et de véhiculer ainsi une image de ville mondialisée, un environnement favorable au « e-business ». Il s’agit de faire du site une place affirmée du commerce mondial, la « new business address ».

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Par ailleurs, le choix architectural d’immeubles en verre et acier pour les fonctions tertiaires correspond à l’image des Central Business Districts, c’est bien là le signe d’une volonté d'intégrer Amman à un réseau de métropoles dynamiques, relais de l’économie contemporaine [19]   Si l’implantation d’un centre apparenté à un business... [19] . En outre, ces formes plastiques marquent d’ores et déjà le quartier bancaire de Shmeisani aux limites ouest d’Al-Abdali.

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Alors que jusqu’à maintenant les jeunes actifs avaient tendance à partir travailler à l’étranger [20]   Faute de débouchés suffisants, de l’absence de e-business... [20] , notamment à Dubaï, Al-Abdali se veut une chance pour l’État jordanien de maintenir ses forces vives sur place, insufflant ainsi de nouvelles forces à l’économie chancelante du pays. Le projet exprime aussi la volonté acérée de s’affirmer, sur le plan régional, comme la place financière incontournable du Moyen-Orient et par-là même regagner l’importance, le prestige induit par la première guerre du Liban, Amman devenant le nouveau Beyrouth d'avant 1975 et, surtout, le nouveau Dubaï.

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En somme, selon les concepteurs, Al-Abdali permettra de doper l’économie urbaine et nationale tout en constituant une vitrine d’un commerce moderne, « propre » et dynamique, digne de catapulter la capitale sur la scène internationale. La régénération urbaine porte, de manière consubstantielle, une vision de renouveau identitaire de la ville ou, du moins, offre l’occasion d’affirmer une nouvelle identité urbaine.

2.3 Les visées identitaires de la régénération urbaine

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La Jordanie, ce pays neuf à la capitale « artificielle », se cherche encore. La régénération urbaine offre alors une possibilité d’affirmer une identité et par-là de favoriser un sentiment d’appartenance et d’améliorer le degré de citadinité. Elle vise à unifier sa population derrière des valeurs identitaires communes affirmées. Plus qu’un prolongement des mesures ou campagnes successives de définition ou de promotion d’une citoyenneté jordanienne, elle permet de les matérialiser. En effet, qu’il s’agisse de « Jordan First » ( « La Jordanie d’abord ») en octobre 2002, ou encore de « Together forward » ( « En avant ensemble ») suite aux attentats de novembre 2005, aucun de ces slogans ou campagnes n’a eu réellement l’effet prétendument attendu, n’a vraiment permis à un sentiment d’appartenance et d’identité nationale d’émerger. La création d’un centre urbain, à l’image de ses habitants, constitue donc un instrument concret dans cette quête identitaire nationale.

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Le Roi Abdallah II a choisi de réserver un secteur entier à la culture, situé à l’est du site d’Al-Abdali. Les édifices nationaux symboliques s’intègrent de fait dans cet espace culturel, appelée « Place Civique ». À ces derniers, viennent se surajouter l’édification de la « Bibliothèque Nationale [et du] Mémorial du Roi Husseïn » et la construction d’un centre artistique, l’ensemble formant le « quartier culturel ». Ces constructions monumentales, utilisant aussi des structures de verre, véhiculent une vision de modernité ; le ceinturage de ces bâtiments par un grand espace piétonnier leur donne un côté aérien, émergeant, tout le contraire d’Al-Balad. Ils s’annoncent donc comme des bâtiments primordiaux dans la ville, ouverts à tous, pour tous. Le but, dans son ensemble, étant d’ « encourager un style de vie distingué ». Le réseau piétonnier, qui intégrera la Place Civique sera marqué par une « architecture traditionnelle » dont les référents ne sont pas encore dévoilés. On notera juste l’utilisation de la pierre ocre qui caractérise et uniformise la capitale jordanienne.

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Le choix des registres utilisés dans la communication territoriale exprime alors l’identité du projet. Plus encore, Al-Abdali s’affirmant comme un nouveau centre ville pour la capitale, les champs lexicaux traduisent les orientations identitaires de la Jordanie choisies par les dirigeants hachémites. Al-Abdali est le quartier de la modernité, du dynamisme, « un espace multifonctionnel, incontournable et intégré », la nouvelle vitrine de la Jordanie, sa carte d’identité dans le monde.

3 Régénération urbaine ou dégénérescence citadine ?

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Cependant, au-delà du discours, de façon plus implicite, la régénération urbaine constitue aussi une occasion idéale d’augmenter la présence politique du régime dans l’espace urbain. Un danger se profile : parce qu’elle se veut novatrice, la régénération urbaine se doit d’être pensée en totale relation avec le reste du tissu urbain sous peine de constituer un espace certes régénéré mais non-intégré. Le danger est aussi de voir émerger un contre-ingrédient de l’urbanité.

3.1 Un outil de mise en scène du pouvoir, de légitimation politique

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Quelles sont les motivations réelles de ce projet de régénération urbaine ? Nous pensons que, pour décrypter les phénomènes d’actions publiques dans toutes leurs dimensions, il est nécessaire de croiser le couple représentations/ légitimation et le couple discours/action (Lévy, 1994). Ainsi la représentation du projet est censée permettre à la ville — ici comprise comme acteur — d’exprimer son intérêt auprès de la collectivité, de donner au projet l’image et l’idée d’un objectif légitime voire nécessaire à l’avenir de la collectivité. Dans le cas d’Al-Abdali, il n’y a pas nécessité de légitimer le projet auprès de la population civile puisque les relais démocratiques sont lacunaires. Et donc, sur quoi se fonde la légitimité d’un projet quand ce dernier n’a pas besoin d’être justifié auprès de la population civile ? [21]   Dans la mesure où le maire de la municipalité du Grand... [21]

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Dans un premier temps, les choix urbanistiques et architecturaux ne sont pas anodins. Sous couvert de modernité, d’une volonté d’affirmer une centralité forte, le projet de régénération urbaine traduit une réelle mise en scène du pouvoir. Ainsi, à la Mosquée Abdallah 1er, au ministère de l’Éducation, au Parlement, au Palais de Justice, à la Direction de la Sécurité Urbaine viendront s’additionner, comme dit plus haut, la Bibliothèque Nationale — la plus grande de Jordanie —, un Palais des congrès, le Musée Hachémite, le Mémorial Hussein, essentiellement donc des symboles de la société civile reconnus aux plans national, régional et international [22]   La concentration de symboles de la société civile... [22] . Ainsi cet éventail complet et dense du pouvoir jordanien dans l’espace incarnera le nouveau centre-ville d’Amman, la nouvelle vitrine du pays. Ce marquage du territoire à travers une compacité d’édifices impressionnants, fortement lisibles dans le paysage urbain, participe à une certaine intimidation ou dissuasion de la contestation (fig. 6).

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La perspective de l’allée piétonnière est une forme « d’encadrement ». Comment faire autrement, le long de cette rue bordant autrefois un terrain vague, que porter son regard sur ce qui s’annonce comme une perspective monumentale des lieux du pouvoir ? Il y a une volonté de bâtir pour mieux marquer son empreinte ; les centralités urbaines, les espaces attractifs constituent les lieux idoines.

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Par ailleurs, affirmer que seule est à la base de ce projet cette « vision du Roi », cette volonté de remplacer un Al-Balad en déperdition par un centre-ville moderne et multifonctionnel correspondant davantage aux critères occidentaux, reviendrait à ignorer la dépendance du régime hachémite vis-à-vis des influences extérieures. Les États-Unis, qui perfusent la Jordanie en aides financières, en ont fait un pays peu libre de ses choix économiques, politiques ou culturels. Pour eux, le Royaume hachémite, de par sa position stratégique, constitue un partenaire privilégié dans le règlement de conflits moyen-orientaux, mais aussi une occasion d’accroître leur zone d’influences. En outre, malgré les attentats perpétrés en novembre 2005, Amman émerge de plus en plus comme la capitale sûre du Machrek, le lieu de repli, l’espace privilégié en terme d’investissements notamment, la Jordanie profitant des conflits secouant ses pays voisins, comme l’Irak ou plus récemment le Liban. Si la mise en place du projet de régénération urbaine est en phase avec la volonté américaine de s’implanter davantage en Jordanie, c’est aussi, pour le gouvernement jordanien, une sorte de coming-out politique. En effet, l’édification de l’Université Américaine de Jordanie (AUJ) au beau milieu du centre ville de la capitale constituait indiscutablement, aux prémices du projet, la consécration de l’influence des États-Unis dans le pays. La création d’une telle structure d’éducation allait matérialiser la force de la présence américaine dans le monde arabe, après Le Caire ou Beyrouth ; désormais, sans sortir de leur territoire national, les étudiants jordaniens allaient avoir la possibilité d’être modelés « à l’américaine » s’ils le désirent. Plus encore qu'il ne contribue à accentuer la mainmise politique sur une population jeune, cet aspect du projet suggérait de façonner un vivier de forces vives à l’image du Roi, d'encadrer son éducation jusqu’à sa vie active, en passant même par ses divertissements. Mais face à la quête de rentabilisation du projet d’une part, aux coûts financiers induits par l’implantation d’un campus à l’américaine d’autre part, et sans doute à la possible provocation que cela pouvait constituer pour une part de la population, les concepteurs ont préféré faire une croix sur ce qui était pourtant annoncé comme un « ancrage » au futur nouveau centre-ville d’Amman [23]   Sans plus d’explication officielle, l’AUJ a purement... [23] . Choisissant de densifier l’espace initialement dédié à l’AUJ en érigeant des tours, ils participent ainsi pleinement à alimenter la verticalisation généralisée de la capitale, sur laquelle s’appuie le nouveau plan directeur de la Municipalité du Grand Amman [24]   Ajoutées à Al-Abdali, les trois zones HDMU vont générer... [24] .

Fig. 6 - La perspective de l’allée piétonnière conférera aux bâtiments toute leur monumentalité. The walking alley perspective gives sense to the buildings’ monumental dimension.

A. I. & D., 2006.
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En outre, dans la perspective d’un contexte régional de paix, dans lequel le Royaume Hachémite pourrait perdre ses notables palestiniens, le projet est un moyen de fixer cette « population légitime » [25]   Aux yeux des individus responsables des directives... [25] , en lui offrant sur place ce qu’elle va jusqu'à présent chercher hors des frontières jordaniennes. Mais la persistance de tensions régionales fait que la relative stabilité du pays est toujours plus recherchée. Elle se vend donc au plus offrant, moyennant une participation à l’effort de modernisation de l’image du pays, qui doit rapidement permettre de drainer des populations du monde entier, à l’instar de Dubaï. En effet, si les attentats à Amman en novembre 2005 ont temporairement refroidi les investisseurs, les projets se multiplient maintenant rapidement dans la capitale jordanienne, et, jusqu’en 2006, en dehors de tout schéma directeur et parfois bien souvent sans aucun permis de construire [26]   Voir à ce sujet l’article de Wajih Halwa intitulé... [26] .

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Derrière des propos affichés qui se veulent résolument philanthropiques pour la Jordanie et l’ensemble de sa population, se dessinent les contours d’un tout autre discours, aux objectifs implicites et non moins cruciaux dans l’élaboration du projet de régénération urbaine.

3.2 Régénération urbaine ou dégénérescence de l’urbanité, de la citadinité ?

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Une question se pose : à qui se destine le projet, quels Jordaniens vont se reconnaître en lui ? En apparence et selon le discours exposé jusqu’ici, il s’adresse à tout le monde, se revendique comme un espace rassembleur, centralisateur ; mais où est réellement la « puissance » unificatrice du projet en terme de contenu social ?

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Cet espace, d’ores et déjà annoncé comme « le plus sûr de tout Amman », sera contrôlé par des compagnies privées et individuelles de sécurité, auxquelles viendront s’ajouter la présence de la police d’Al-Abdali et « d’éventuels outils sécuritaires si besoin est ». Cette « libanisation » des espaces publics se traduira par un filtrage en terme d’accessibilité, gage de sécurité au sein des espaces attractifs ; elle est en fait un moyen de garantir l’appropriation par la population « légitime » de ces espaces centraux « publics » au détriment d’un métissage social. La pratique de l'espace public, qui implique pourtant nécessairement le côtoiement de tous les secteurs de la société, repose ici sur la détermination d’une fréquentation ciblée garante de la pratique de ces espaces publics par leurs habitants « légitimes ».

42

L’anonymat, condition de l’existence de l’espace public, est donc mis à mal. Pour en faire un des lieux qu’aime à fréquenter cette population « légitime », un certain tri doit être réalisé à l’entrée soit de « façon naturelle » — de par les caractéristiques même du lieu, son caractère dissuasif —, soit de façon plus formelle, en évinçant les intrus présents par des contrôles ou une action de filtrage. Les personnes qui, selon la population « légitime », sont indésirables dans ces espaces publics pourtant accessibles à tous en théorie, n’ont donc pas leur place dans ces futurs hauts lieux de l’urbanité de la capitale jordanienne. Cette « civilisation » dissimulée de l’espace public, nécessaire à l’appropriation par cette frange de la population influente — dont les autorités locales relaient les moindres attentes — se fait ainsi au détriment d’une majorité de la population urbaine.

43

Ainsi l’aménagement d’espaces publics destinés à une partie seulement de la population d'Amman va-t-il à l’encontre d’une généralisation du sentiment d’appartenance, d’une volonté unificatrice, pourtant mise en avant, comme on l'a montré, dans le projet de régénération ; pour aller plus loin encore, on pourrait avancer que le processus de citadinisation, essentiel au développement d'une citoyenneté et d'une civilité, se trouve court-circuité. Plus encore, la remise en cause du partage des valeurs implicitement contenue dans le projet pourrait contribuer à fissurer le ciment de la nation, d’autant que ce projet traite du centre-ville d’une capitale censée refléter, traduire les attentes et idéaux de la population du pays mais aussi y répondre.

44

De façon plus évidente, la configuration même du projet de régénération d’Al-Abdali remet aussi en cause le degré d’urbanité d’Amman. En cumulant ou en alignant des bâtiments à forte valeur symbolique et dissuasive les uns derrière les autres, les autorités locales ont clairement choisi la carte de l’architecture de prévention situationnelle, de l’espace défendable, parce qu’elle répond à leurs besoins sécuritaires et alimente la légitimation politique du pouvoir en place.

45

Le site constitue, par ailleurs, un réel isolat spatial. Étant clos et de surcroît ceinturé de grandes voies de communication, cela va à l’encontre de son intégration affirmée dans le tissu urbain et constitue de véritables frontières du quartier, accentuant inévitablement l’isolement des quartiers adjacents. Si les choix urbanistiques passés, notamment celui du tout-automobile, ne sont pas remis en cause, si la déambulation d’Al-Abdali vers les quartiers voisins n’est pas privilégiée, on y verra sans doute le développement d’un centre parmi d'autres dans la ville — encore faut-il qu’il soit public — mais probablement pas l'émergence d’un « nouveau centre-ville pour Amman ».

46

Plus largement, le choix d’un modèle occidental dans un contexte jordanien bloque le processus d’urbanité, dans la mesure où il ne résulte que du choix des autorités désignées comme compétentes en matière d’urbanisme, à savoir, pour l’essentiel, des personnes formées aux États-Unis ou au Royaume Uni, et se trouve, de la sorte, en décalage avec les attentes d’une majorité des urbains-citoyens-citadins.

47

Il est un fait indiscutable qui constitue un obstacle à l’urbanité : le choix d’activités élitistes pour ce futur centre-ville. La présence du secteur tertiaire, de magasins de luxe, de restaurants cotés, la volonté affichée d’en faire un quartier « smart » amoindrissent les possibilités d’une densification des diversités dans cet espace, édulcorant ainsi les degrés d’urbanité et de citadinité, quintessences d’un centre-ville.

Conclusion

48

Vision du Roi, projet novateur promettant en théorie une mixité de toutes natures, la régénération d’Al-Abdali menacerait pourtant la cohésion d’Amman. La simple juxtaposition d’édifices, d’immeubles, l’inclusion de monuments ne suffit en effet pas à faire émerger un centre urbain à proprement parler.

49

Malgré la volonté d’injecter des édifices publics, ce projet de régénération urbaine intègre en effet davantage des espaces publics conformes aux normes métropolitaines internationales, et par là au mode de vie du jordanien aisé, businessman, cosmopolite, consommateur par excellence, que des espaces publics réellement ouverts à tous, unanimement identifiables par la population jordanienne, largo sensu.

50

Les motivations sécuritaires et politiques qui ont influé sur les choix urbanistiques disloquent les liens entre habitants dans et avec la ville. Les confrontations, parfois laborieuses mais toujours constructives, entre les différents groupes d’individus, sont anesthésiées. Plus ou moins intentionnellement, la stabilité du territoire de la ville est menacée, c’est un fait. Plus encore, l’urbanité, la citadinité et, à plus petite échelle, la cohésion de la Nation sont écornées. Ce projet devrait, en effet, accentuer le phénomène de ségrégation socio-spatiale existant qui coupe Amman d’Est en Ouest.

51

Face à Al-Balad, mémoire de la capitale mais centre en déperdition, trop populeux et populaire pour les autorités locales, se dressera, paradoxalement, ce nouveau centre-ville clinquant alliant modernité et luxe destinés aux classes aisées. À croire que le développement ne profite qu’à ceux qui en ont les moyens financiers, que la pratique d’une forme de népotisme est ouvertement affirmée et que derrière le nouveau centre-ville vitrine de la Jordanie, se cacherait, en arrière plan, un accroissement du mal développement. Par ailleurs la décision récente, de la part de la Municipalité du Grand Amman, de réhabiliter les espaces publics des quartiers voisins [27]   À l’instar de la rénovation du Doar Al-Haouz en Square... [27] maquille probablement une volonté de gentrifier les alentours du nouveau centre-ville, peut être pour reclure davantage la frange populaire vers l’Est ?

52

Le nouveau centre-ville ne va-t-il pas ainsi constituer un vase clos pour la population légitime au détriment d’un centre ville pour la population urbaine et citadine ? À l’échelle de la ville, en contrepoids de ce futur centre reflétant la vision du régime, Al-Balad ne constituerait-il pas davantage l’espace privilégié de la parole contestataire, le théâtre de conflits en devenir ? Ce projet, à terme, pourrait donc davantage déstructurer l’identité jordanienne plus qu’il ne l’alimenterait comme il le revendique.

53

Ce phénomène ne fait pourtant pas exception au Moyen Orient, Beyrouth en est une illustration (Summer, 2005), et il trouve aussi d’autres échos dans le Monde Arabe, comme au Caire (Denis, 2006). Mais quels sont les espaces publics qui, aujourd’hui, n’importe où dans le monde, peuvent prétendre garantir à tous et à chacun de se retrouver et de s’y retrouver ?


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Notes

[1]

Voir l’article de Diala Khasawneh, « Al-Abdali : A new downtown for Amman », Jordan Times, Amman, 20 novembre 2005.

[2]

Voir G. Coignet, « Jabal Al-Weibdeh : histoire d’un quartier vivant », The Star, Amman, J. P. F., août 2004, p 12.

[3]

Comme le dénonce par exemple Mohammed Al Assad dans l’article intitulé « Sweifieh : a case of urban deterioration », The Jordan Times, Amman, J. P. F., 25 novembre 2004. Suite à ce constat réalisé par les architectes jordaniens et véhiculé par les médias, le Roi Abdallah II et la Reine Rania ont mis en place un comité d’embellissement de la ville en 2005 chargé, autour du projet d’Al-Abdali, de faire émerger une politique urbaine cohérente et de conférer à Amman un caractère attractif. À ce jour, ce comité, dépourvu d’influences légales, n’a pu réaliser que des projets de paysagement dans la capitale jordanienne sans pouvoir intervenir et s’imposer comme acteur urbain incontournable.

[4]

D’après les propos de Sami Khalifeh, responsable des relations publiques de l’agence Mawared, entretien réalisé le 7 décembre 2004.

[5]

Selon le recensement de 1952, 29 % de la population d’Amman vit sous tente, 8 % dans des cavités rocheuses, par ailleurs, 16,5 % sont sans-emploi et 11 % n’ont qu’un emploi partiel.

[6]

Agencement d’éléments physiques conçus en vue de susciter la reconnaissance du pouvoir et une identification à la sphère publique.

[7]

Ces préceptes rationalisateurs sont régis dans la Charte d’Athènes de 1933 autour de quatre fonctions fondamentales : habiter, se récréer, travailler, circuler.

[8]

Voir G. King (Aménagement du territoire, Nations Unies) et M. Lock (Consultant en urbanisme, Nations Unies), 1955 : Plan de développement urbain d’Amman, GAM.

[9]

Théorie, développée par les Congrès Internationaux d’Architecture Moderne, consistant au découpage du territoire en zones fonctionnellement différenciées. Voir G. Coignet, « Amman : une capitale ? », Évolutions, inerties, interférences, Paris, École Doctorale de Géographie, Paris IV, 2005, 1 p.

[10]

Quartiers résidentiels sécurisés, physiquement et socialement fermés. Ils sont les conséquences extrêmes de l’éclatement social, de la fragmentation urbaine apparues dans un premier temps sur le continent Américain, notamment à Los Angeles et à Mexico. Les projets de Greenland ou d’Andalucia, au Sud d’Amman, font même très explicitement du caractère élitiste et sécuritaire leur argument de vente principal (Coignet, 2008a).

[11]

Voir J. Lévy et M. Lussault (dir.), Dictionnaire de la Géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin, 2003, 1034 p.

[12]

La seule application « positive » en terme d’urbanité des projets occidentaux est le traitement des Jabal-s en « unités de voisinage » plurifonctionnelles agencées au sein d’une trame viaire favorisant les échanges à grande échelle.

[13]

La municipalité du Grand Amman recouvre aujourd’hui près de 1 680 km2 et regroupe plus de 2,2 millions d’habitants contre 5 000 en 1925 pour une surface de 2,5 km2.

[14]

D’une surface de 350 000 m2, les travaux ont commencé en 2005, les infrastructures ont été finalisées en 2006 et la partie bancaire et commerciale (Nabulsi Sector) devrait être accessible dès 2008. En 2009, les trois grandes tours dédiées aux bureaux et aux complexes hôteliers (IT Sector) seront inaugurées, de même que la totalité du secteur résidentiel. Ainsi, l’ouverture de l’Université Américaine de Jordanie, en 2010, viendra clore le projet.

[15]

En effet, sous l’égide du nouveau maire, Omar Maani, le plan directeur, annoncé en 2006, s’appuie sur la création de trois zones denses mixtes fonctionnellement, High Density Mixed Used (HDMU), comprenant la Northern Gateway, la Southern Gateway et Central Parkway, des centralités en devenir à la croisée desquelles se trouve Al-Abdali.

[16]

Les investisseurs étrangers sont pour l’essentiel des compagnies du Golfe, à l’instar de Damac Holding, Edgo, The Dubaï Construction Company, Foursan, armés de leur expérience architecturale et de leurs succès à travers le Moyen-Orient, ils ont choisi de s’implanter au sein d’Al-Abdali via des projets à visées résidentielles ou commerciales qui ont tous pour points communs leur hauteur et leur architecture en rupture avec le tissu urbain ammanien. Parmi eux, la Paradise Tower s’élève sur 137 mètres, comportant 35 étages, comme la tour résidentielle The Heigths. La Business Heights, elle, consacre ses 20 étages au secteur commercial, la Vertex Tower and Residences intègre des logements de haut standing sur 34 étages. Mais l’une des plus élevées restera sans doute la Capital Tower, haute de 220 mètres, imaginée par le cabinet d’architecture anglais Foster & Partners, elle doit son nom à son investisseur jordanien : la Capital Bank.

[17]

Cela s’incarne notamment dans la rue de l’Environnement ou encore dans le réaménagement paysager de nombreux ronds-points et la création de parcs, à l’instar du parc Abdallah II ou de celui d’Al-Abdali qui viendront prochainement s’ajouter aux Jardins Al-Husseïn qui, avec ses 70 hectares, constituait jusque-là le parc le plus grand à proximité directe de l’agglomération ammanienne.

[18]

Lors de son discours du 12 juin 2004, au rassemblement sur les relations internationales qui s’est tenu à Chicago, le Roi Abdallah II a ainsi annoncé que l’AUJ « adoptera les standards internationaux de scolarité (…) de liberté de pensée et de liberté d’expression ».

[19]

Si l’implantation d’un centre apparenté à un business district n’est pas sans interroger sur les rapports de la Jordanie à la mondialisation et sous tend une certaine hybridation des normes et des valeurs, elle ne remet pas pour autant en cause l’identité « arabe » de la ville largo sensu.

[20]

Faute de débouchés suffisants, de l’absence de e-business et de salaires en rapport avec leur expérience et qualifications professionnelles.

[21]

Dans la mesure où le maire de la municipalité du Grand Amman n’est pas directement élu par la population civile locale, les contestations éventuelles concernant les projets urbains ne risquent aucunement de le déstabiliser dans les fonctions qu’il exerce et de fait la justification de ces projets et la consultation de la population sont accessoires.

[22]

La concentration de symboles de la société civile reconnus sur le plan régional, comme la mosquée ; la justice, le parlement, l’éducation ou encore la culture sur le plan international sont aussi à mettre en relation avec l’excentration progressive des édifices de l’appareil d’État, comme le ministère des Affaires étrangères, les services secrets ou encore le bureau du premier ministre.

[23]

Sans plus d’explication officielle, l’AUJ a purement et simplement disparu du plan directeur du projet au profit de tours multifonctionnelles, l’Agence de Développement et d’Investissement d’Al-Abdali ne souhaitant pas s’exprimer sur le sujet.

[24]

Ajoutées à Al-Abdali, les trois zones HDMU vont générer pas moins de 260 tours, non sans bouleverser la skyline ammanienne jusque-là relativement préservée des ambitions métropolitaines de la municipalité et de sa volonté d’améliorer l’image de la capitale (afin de mieux l’insérer au réseau métropolitain régional voire international) en multipliant l’implantation de buildings synonymes, en théorie, de dynamisme économique et de modernité. Exit donc l’importance des risques sismiques qui jusque-là avait limité la hauteur des constructions (Coignet, 2008b).

[25]

Aux yeux des individus responsables des directives en matière d’aménagement et d’urbanisme de la capitale, il s’agit là de l’élite jordanienne, des notables qui détiennent l’économie nationale, d’une population habitant très largement l’ouest d’Amman, moderne, tourné vers l’occident, une population à laquelle ils appartiennent et dans laquelle ils se reconnaissent.

[26]

Voir à ce sujet l’article de Wajih Halwa intitulé « Capital punishment, Amman’s messy urban sprawl. A case for a new capital ? », Jordan Business, Amman, mai 2006, p. 47-52. En effet, jusqu’à la nomination en 2006 d’Omar Maani, l’urbanisme d’Amman pâtissait de l’absence de politique urbaine, était parfois fonction du clientélisme et souffrait d’un intéressement financier de la municipalité dans certains projets, la poussant à multiplier les coopérations quitte à fermer les yeux sur l’intégration urbaine des projets en question, à l’instar des deux gigantesques tours en construction du controversé Jordan Gate.

[27]

À l’instar de la rénovation du Doar Al-Haouz en Square de Paris ou encore la réhabilitation du Doar Al-Montazah en parc éducatif et culturel à Jabal Al-Weibdeh.

Résumé

Français

Dans un contexte jordanien complexe de quête identitaire et de volonté constante de légitimation politique, un « nouveau centre-ville pour Amman » sort de terre. Ce projet de régénération urbaine, résolument tourné vers le modèle occidental, interroge sur ses objectifs, explicites ou non. À plus petite échelle, il questionne le degré d’urbanité, la citadinité voire la cohésion sociétale de la capitale de Jordanie.

Mots-clés

  • Régénération urbaine
  • centralité
  • urbanité
  • citadinité
  • identité
  • représentations
  • discours
  • actes

English

Urban regeneration or degradation of urban life and values ? The Al-Abdali downtown project in Amman, Jordan In a Jordanian context, characterized by an ongoing search for national identity and a constant attempt by the power in place to gain political legitimisation, a “new downtown” in Amman has emerged. It comes out of an urban regeneration project clearly influenced by Western model, which raises the question of its explicit versus hidden objectives. On a smaller scale, it also questions the degree of urbanity, of its citadinity, and even the social cohesion of Jordan's capital city.

Key words

  • Urban regeneration
  • centrality
  • urbanity
  • “citadinity”
  • identity
  • representations
  • discourses
  • acts

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. 1 La centralité à Amman : une problématique ancienne revisitée
    1. 1.1 « Un nouveau centre-ville pour Amman » ?
    2. 1.2 Al-Abdali : un espace contenant déjà des ingrédients de la centralité
  3. 2 La régénération urbaine : une solution miracle aux maux jordaniens ?
    1. 2.1 Facteur de renouveau politique et d’opportunités urbanistiques ?
    2. 2.2 Outil de relance et d’innovations économiques ?
    3. 2.3 Les visées identitaires de la régénération urbaine
  4. 3 Régénération urbaine ou dégénérescence citadine ?
    1. 3.1 Un outil de mise en scène du pouvoir, de légitimation politique
    2. 3.2 Régénération urbaine ou dégénérescence de l’urbanité, de la citadinité ?
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Coignet Gildas, « Régénération urbaine ou dégénérescence de l'urbanité ?  », Annales de géographie 4/ 2008 (n° 662), p. 42-61
URL : www.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2008-4-page-42.htm.
DOI : 10.3917/ag.662.0042


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