Accueil Revue Numéro Article

Annales de géographie

2008/4 (n° 662)

  • Pages : 114
  • ISBN : 9782200924409
  • DOI : 10.3917/ag.662.0085
  • Éditeur : Armand Colin
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



Article précédent Pages 85 - 103 Article suivant
1

Dans la lointaine périphérie de Managua, Ciudad Sandino (fig. 1) s’impose comme un des éléments constitutifs de la métropole nicaraguayenne. Apparue à la fin des années soixante, Ciudad Sandino est désormais une des trois municipalités qui la compose. Ce territoire est très distinct de la municipalité de Managua, à la fois spatialement et socialement. De nombreux indices en font une marge urbaine. Dès son apparition, ce territoire placé à l’écart de Managua sert de zone de déversement urbain. Sa spécialisation est cependant assez particulière : il est destiné à agréger des sinistrés des manifestations des risques dits « naturels ». C’est avant tout sur cette particularité que l’identité de Ciudad Sandino semble se fonder. Il s’agit d’emblée d’un espace placé en localisation périphérique par rapport au tissu urbain, duquel il se distingue à la fois par sa morphologie et par sa composition humaine. Ses habitants sont en effet en grande partie des sinistrés de différentes catastrophes qui ont endommagé les territoires urbains de Managua. Ils sont non seulement relégués en limite de la ville, en marge — la marge est alors un référent de localisation par rapport à la ville —, mais sont aussi considérés par ceux de la ville, c’est-à-dire « au regard de la représentation dominante de la légitimité citadine » (Puig, 2003, p. 137) comme des marginaux puisqu’ils sont pauvres, rejetés dans la périphérie de la ville où l’urbanité est défaillante (Morelle, Laumonier, 2006, p. 9). On retrouve donc avec l’ « autre monde » qu’est Ciudad Sandino l’objet scientifique de la marge urbaine, tout autant qu’un débat qui anime les sciences sociales (Hugon, 2006, p. 8). Les trajectoires assez similaires de la majorité des habitants d’origine modeste de Ciudad Sandino ne doivent pas masquer l’avivement des différences, avec Managua, comme au sein de Ciudad Sandino. Elles dessinent de nouvelles frontières entre les pauvres et les moins pauvres et au bout du compte, participent à défaire la ville, à la fragmenter (Jaglin, 2001 ; Navez-Bouchanine, 2002 ; Hardy, 2003). Même si les différences qui traversent les territoires urbains ne se dévoilent que de manière subtile et ne sont qu’assez rarement exhibées, elles finissent par mettre en péril la construction territoriale de l’ensemble urbain. Aussi le dualisme entre centre et périphérie doit-il être analysé à différentes échelles territoriales, pour en aborder toutes les subtilités. À Ciudad Sandino, la relation identité-territoire, qui rend possible la construction de la territorialité, s’exprime à des échelles et sous des modalités diverses. Ciudad Sandino est encore en voie d’urbanisation et ressemble par de nombreux aspects à une zone de transition entre rural et urbain. Elle est incontestablement une marge interne à la métropole, qui fonctionne pourtant en parfaite symbiose avec la capitale nicaraguayenne. De ce point de vue, Ciudad Sandino n’est pas qu’un espace spatialement périphérique. Il se révèle même stratégique pour Managua, notamment dans la politique de gestion des risques. Peut-il alors être vraiment considéré comme une marge ? Quel est ici le rôle des représentations dans la construction territoriale de Ciudad Sandino et de ses rapports avec Managua ? Cette marge ne permettrait-elle pas de comprendre finalement le fonctionnement territorial de Managua dans sa complexité ? Par ailleurs, les outils méthodologiques de l’Histoire poussent à interroger les liens entre marge spatiale et marge sociale. L’analyse de l’évolution socio-spatiale des territoires de Ciudad Sandino dans leurs rapports avec ceux de Managua, à partir d’une approche temporelle, démontre en effet qu’il n’y a pas forcément coexistence permanente entre marginalité spatiale et marginalité sociale. Leurs liens dépendent plutôt des représentations sociales du moment. Ainsi, en fonction du temps historique, des individus territorialisés qui étaient considérés comme en rupture avec la société, une marge sociale, se retrouvent être intégrés à la société, voire dans le cas de Ciudad Sandino au moment de la Révolution à la fin des années soixante-dix, le cœur de la société (Eeuwen, 1991). Des habitants qui étaient sans liens sociaux avec la capitale et à travers cette dernière, avec le pays tout entier, se retrouvent être la figure de lance d’un nouvel ordre social. Mais, la stigmatisation peut réapparaître, notamment à partir des processus économiques (Morelle, Laumonier, 2006, p. 11). La société nicaraguayenne en proie à l’instabilité économique depuis les années 1980 se transforme en une société apeurée, qui refoule à ses périphéries, par le biais de politiques territoriales, ce qu’elle craint, la pauvreté, qu’incarne justement Ciudad Sandino.

2

Ces problématiques ne sont pas propres à la capitale nicaraguayenne. Le Caire, à de nombreux égards, connaît une situation semblable. Le tremblement de terre du 12 octobre 1992 a en effet repoussé en périphérie de la ville, souvent aux portes du désert, des habitants sinistrés, qui ont été regroupés dans des campements temporaires (El Kadi, 1993 ; El Kadi, 1994) qui deviennent, faute d’alternative, définitifs, malgré leur précarité (Puig, 2003). Dans les deux cas, la gestion politiques des catastrophes, pratique par ailleurs courante dans les villes des Suds (Blaikie, 1994 ; Tamru, 2002 ; Pelling, 2003), est utilisée, à dessein ou à défaut, comme politique territoriale : les urbains pauvres, socialement difficiles à gérer par des décideurs par ailleurs contraints d’insérer leur capitale dans un monde globalisé, sont repoussés vers les marges de la ville lors des catastrophes. Mais, le cas de Managua, outre la dimension originale de l’usage social et politique des catastrophes, démontre aussi combien la construction territoriale dépasse les décideurs, pour prendre appui sur les pratiques des habitants, aussi bien leurs activités sociales que leurs mobilités qui s’insèrent dans les territoires. Ces pratiques intensifient les expériences urbaines et participent à construire les territorialités de la ville, même si les interdépendances sont très souvent asymétriques (Hugon, 2006, p. 8) entre ces différents territoires de la ville et renvoient largement aux processus de fragmentation urbaine.

3

L’étude de Ciudad Sandino fondée sur les notions d’exclusion et d’inclusion permet donc d’analyser cette situation, en abordant tous les visages, forcément contradictoires de ce territoire : ses trajectoires, ses habitants et les activités qui l’animent. Une telle approche offre la possibilité de s’intéresser de manière simultanée aux territoires urbains et aux citadins, acteurs de ces territoires dont ils s’approprient l’usage par leurs pratiques et représentations (Gervais-Lambony, 2001, p. 94). Ces pratiques urbaines renseignent ainsi sur les appartenances socio-spatiales des acteurs et sur leurs stratégies territoriales.

Fig. 1 - Ciudad Sandino, en périphérie spatiale et sociale de Managua. Ciudad Sandino, at the spatial and social periphery of Managua.

1 Un processus d’exclusion hors de la capitale

1.1 Naissance d’une marge urbaine

4

Le territoire de Ciudad Sandino émerge par à-coups, à partir de 1969, environ un siècle après la création de Managua. Il tire son origine d’un débordement du lac Xolotlán qui endommage sur treize kilomètres de long les quartiers miséreux de la capitale, riverains du lac (Collectif, 1981, p. 1). Ses premiers résidants sont des sinistrés. Ils ont été expulsés sans alternative vers les marges physique et sociale de Managua, à la fois par les manifestations des risques dits « naturels », mais aussi par les politiques de différentiation socio-spatiale qui ont cours dans la capitale nicaraguayenne. Il s’agit en effet de familles aux faibles ressources, incapables de trouver à se loger à Managua, faute de pouvoir répondre aux exigences du marché immobilier et foncier. Cette situation est assez commune dans les villes des Suds. Au Caire, les destructions de logements causées par le tremblement de terre d’octobre 1992 ont obligé des familles en situation précaire en provenance des quartiers de la vieille ville à se déplacer (El Kadi, 1993 ; El Kadi, 1994) vers des territoires qui « ne semblent pas vraiment appartenir à la ville telle qu’elle est vue des quartiers centraux » (Puig, 2003, p. 137). Comme au Caire, les politiques résidentielles du régime dictatorial de la famille Somoza ne concernent que les classes moyennes et aisées. Elles laissent les classes populaires face à l’alternative de promoteurs immobiliers peu scrupuleux ou d’invasions sur des terrains peu aptes à l’urbanisation, comme les bords du lac Xolotlán (Hardy, 2003).

5

Les familles sinistrées en octobre 1969 trouvent donc refuge sur des terrains d’usage agricole, situés au kilomètre 12 de la route vers León, mais hors des limites de la ville. Le propriétaire, la famille Blandón, trop content de se débarrasser à bon prix de terrains épuisés par la culture du coton, les divise en lots de 25 mètres carrés. Il les leur vend 3 000 cordobas, payables en mensualités de 30 cordobas (le salaire mensuel moyen d’un ouvrier est à cette époque de 700 cordobas, soit 100 dollars). À la fin du crédit, les familles doivent recevoir un titre de propriété. Ce titre n’a cependant aucune valeur légale. La loi d’édification de zone résidentielle oblige en effet les promoteurs immobiliers à planifier, en liaison avec les services municipaux compétents, l’installation d’équipements et le respect de normes. Or, les promoteurs improvisés se passent non seulement des autorisations administratives préalables pour construire, mais se gardent bien d’investir dans des équipements coûteux (Hardy, 2003 ; Puig, 2003). En outre, cette législation propre à la capitale ne s’applique pas au-delà des limites urbaines. C’est donc dans des conditions très pénibles que les sinistrés de l’inondation d’octobre 1969 survivent au kilomètre 12, dans ce qui n’est pas encore une ébauche de quartier.

6

Un an plus tard, le père jésuite Ignacio Pinedo interpelle la famille Blandón. Il s’agit une fois de plus de trouver des terrains pour reloger de nouvelles familles sinistrées par le débordement du lac Xolotlán. Les terrains de la Finca La Cruz, situés à proximité du kilomètre 12 sont alors cédés aux Jésuites. Les autorités somozistes mettent même des camions à la disposition des sinistrés. Elles déplacent ainsi les familles sinistrées hors des limites urbaines de la capitale (La Prensa, 22.10.1970, p. 17). Elles procèdent de la sorte à ce qui n’est pour elles qu’un déguerpissement inespéré, qui revêt les atours d’une opération humanitaire. Ce déplacement prend le nom d’Opération d’urgence nationale numéro trois. Très rapidement, l’espace occupé par les premiers résidants est alors dénommé OPEN 3. Cet acronyme (OPeración de Emergencia Nacional 3) avec tout ce qu’il peut véhiculer comme mépris dévoile les rapports socio-spatiaux qui s’instaurent d’emblée entre cet espace, marginalisé, et Managua. Il rappelle également la genèse de ce territoire, placé sous le signe de la stigmatisation, notamment des pouvoirs publics et indique comment se dessinent des limites, des frontières sociales et spatiales (Morelle, Laumonier, 2006, p. 11) au sein de la ville.

1.2 Une stigmatisation institutionnelle

7

Évoquant l’apparition d’OPEN 3, la presse le qualifie de quartier précaire supplémentaire (La Prensa, 10.11.1970, p. 13), plaçant le paradoxe sous les yeux des Managuas [1]   Le terme Managuas désigne les habitants de Managu... [1] . Ce regroupement d’habitants pauvres qui proviennent de Managua, situé hors des limites administratives des territoires urbains de la capitale, doit-il être considéré comme un nouveau quartier de Managua ou comme une agrégation de citadins mis au ban de la capitale, sur un espace périphérique, en marge ? Les premiers résidants sont écartés de Managua, poussés à la fois par les processus physiques d’endommagement (Pigeon, 2005), mais aussi par les différentiations socio-spatiales (Blaikie, 1994 ; Tamru, 2002 ; Pelling, 2003). Par leurs politiques résidentielles et de gestion des risques, les autorités proscrivent opportunément les populations pauvres qui les dérangent dans Managua. Relégués à la marge, dans un schéma centre-périphérie, leurs positions sociale et spatiale tendent à se confondre.

8

C’est soutenu par les Jésuites que les premiers habitants élèvent le quartier Santa María autour de l’église dédiée à San Francisco Javier, sur des terrains pierreux à la topographie assez accidentée. Si OPEN 3 attire autant les populations sinistrées, c’est essentiellement parce qu’il y existe une organisation minimale, supervisée par les Jésuites (entretiens avec le Jésuite Marciano Mercerreyes, 2002). D’ailleurs, à cause des prix pratiqués à Managua par les bailleurs de cuarterías [2]   Le terme cuarterías fait référence à Managua à une... [2] , sorte de courées, et devant les conditions offertes dans les invasions, les habitants pauvres de la capitale ont vite eu tendance à vouloir profiter des opportunités de logement offertes à OPEN 3. La famille Blandón en profite pour poursuivre son opération de vente de lots, toujours illégale, transformant progressivement cet espace rural à proximité de Managua en une réalité urbaine, très liée à la capitale. D’une part, les résidants proviennent dans une très large majorité de la capitale. D’autre part, les autorités publiques y déplacent opportunément les pauvres de la capitale, sous prétexte de gestion des risques. Elles y imposent même leur marque, en refusant de planifier ces terrains pour les rendre aptes à l’urbanisation et les protéger par la même occasion des endommagements. Elles stigmatisent de la sorte cet espace et leurs résidants.

9

Une nouvelle vague migratoire renforce considérablement le processus d’urbanisation d’OPEN 3 avec l’arrivée des sinistrés du tremblement de terre de 1972 (Collectif, 1981, p. 1) et conforte la dialectique exclusion/inclusion. En effet, immédiatement après le séisme du 23 décembre 1972, les autorités somozistes constituent aux abords d’OPEN 3 des camps destinés à héberger les sinistrés, presque exclusivement des populations pauvres qui n’ont pas les moyens de fuir la capitale (Hardy, 2004, p. 155). Ces nombreuses familles pauvres, qui ont perdu leur logement ne bénéficient pas des programmes de reconstruction somozistes. Elles se trouvent donc refoulées définitivement de Managua à OPEN 3, malgré le manque total d’activités. OPEN 3 a désormais toutes les caractéristiques d’une marge urbaine. Malgré son poids démographique et son rôle très articulé avec les territoires urbains de la capitale nicaraguayenne, les autorités somozistes continuent à marginaliser les habitants. Les projets de reconstruction de la capitale établissent en effet une région métropolitaine (fig. 2) et assignent aux entités urbaines qui la composent des fonctions spécifiques. Les autorités attribuent le rôle de satellite résidentiel à la municipalité de Mateare auquel OPEN 3 est administrativement rattaché, mais aussi assez mal relié, à l’encontre de la réalité urbaine. C’est à cause de cette attitude de mépris social et de rejet spatial affichée par les autorités somozistes à leur encontre que les habitants d’OPEN 3 construisent des pratiques sociales destinées sinon à briser la marginalisation socio-spatiale, au moins à faire face à l’adversité.

2 Contrecarrer la marginalisation ?

2.1 Des pratiques pour faire face à l’isolement

10

Les habitants d’OPEN 3 ne se résignent pas à cette forme d’exclusion socio-spatiale qui nie officiellement leur ancrage dans la cité. Ainsi, jusqu’à la Révolution de juillet 1979, les équipements et services disponibles à OPEN 3 procèdent des résidants eux-mêmes. Vu à travers la focale des dominants, OPEN 3 est un repoussoir, alors que celle des résidants laisse au contraire voir un lieu propice au développement d’une vie communautaire. Les Jésuites orchestrent d’ailleurs les étroits liens sociaux via le développement urbain. OPEN 3 n’ayant jamais reçu les autorisations légales d’urba- nisation, les services offerts et l’articulation de l’espace avec le reste de la ville sont en effet très largement défaillants. La famille Blandón en profite ainsi pour vendre aux résidants de l’eau, directement pompée à même un puits d’irrigation du coton. Elle les oblige chaque jour à de longues files d’attente pour remplir leurs récipients. Les conditions et les redevances d’eau jugées excessives amènent les résidants, canalisés par les Jésuites, à s’organiser pour payer le forage d’un puits à usage collectif, puis à progressivement développer un réseau de distribution d’eau destiné à desservir les habitations. Les habitants d’OPEN 3 affirment par ces travaux d’équipement leur capacité à s’organiser dans l’adversité et la qualité de leurs besoins qui est celle de véritables urbains.

Fig. 2 - Métropolisation nicaraguayenne après le séisme de 1972. Nicaragua’s metropolisation after the1972 earthquake.

11

La ténacité avec laquelle les résidants d’OPEN 3 réfutent leur mise à l’écart est encore plus édifiante dans l’ingéniosité pour réduire la distance spatiale avec la ville. Pour s’affranchir de l’éloignement physique entre OPEN 3 et Managua et accéder, malgré leur faible taux de motorisation aux activités de la capitale, les déplacés financent et aménagent un rudimentaire service de transport collectif. Servis par la proximité du passage de la Panaméricaine, les résidants achètent de vieux camions et les réparent : leurs plates-formes sont équipées de sièges et de bâches protectrices des rigueurs du climat. Grâce à une coopérative de transport, des interrelations entre OPEN 3 et Managua se tissent chaque jour. Les habitants d’OPEN 3 effectuent des migrations pendulaires puisque leur survie dépend très largement d’activités informelles localisées à Managua. Au début bi journalier, destiné aux seuls travailleurs, le nombre de liaison s’étoffe progressivement de manière à couvrir les besoins de tous les habitants, notamment des plus jeunes pour qui les centres de formation sont localisés à Managua. Ces pratiques de mobilité constituent pour les résidants « une ressource de leur pratique de la ville » (Puig, 2003, p. 137). Finalement, ces pratiques collectives permettent des rapprochements sociaux entre les résidants qui limitent sur place les effets de la marginalisation. A cause des difficultés, une vie collective s’est développée et elle est mise en exergue par les habitants, en opposition à la froideur et la pauvreté de celle de Managua. Les habitants ont construit leur territoire qui a ainsi une identité propre. Ces pratiques communautaires permettent aussi la revendication d’une citadinité s’acquérant dans la pratique des territoires urbains de Managua. Les résidants réfutent par-là même une sorte d’isolement collectif émanant de la coïncidence entre situation spatiale et sociale, largement orchestrée par les autorités somozistes.

2.2 Une inclusion socio-spatiale de la périphérie qui masque l’exclusion

12

En effet, dans un mouvement d’émancipation à l’égard des structures somozistes, les habitants d’OPEN 3 dont l’unité repose jusqu’alors sur leur parcours de sinistrés décident en pleine Révolution de rebaptiser leur territoire. Quelques jours avant le Triomphe révolutionnaire OPEN 3 devient Ciudad Sandino. Ce nom rappelle le héros nicaraguayen qui avait combattu les troupes étasuniennes occupant le Nicaragua et assassiné par Anastasio Somoza García en 1934. À l’aide de ce symbole fort, les résidants annihilent leur mise au ban en s’affirmant comme l’avant-garde de la Révolution. À ce titre, ils aspirent désormais à la solidarité territoriale entre entités urbaines de la capitale.

13

La Révolution leur reconnaît cette citadinité tant revendiquée. En 1979 le territoire et ses 72 000 habitants deviennent officiellement un quartier de la capitale. Dix ans plus tard, Ciudad Sandino est un des sept districts municipaux qui constituent la capitale nicaraguayenne. Les résidants tirent de substantiels avantages de ces changements de statuts qui mettent pratiquement fin à leur isolement. En effet, pour ne pas s’aliéner un tel soutien politique, le gouvernement sandiniste intervient dans l’équipement de ses territoires. Les dix zones qui constituent le quartier de Ciudad Sandino obtiennent ainsi la connexion au réseau électrique et au réseau d’eau potable de la capitale. Pour répondre à l’éloignement spatial entre Ciudad Sandino et Managua, au faible taux de motorisation des habitants et à la concentration des activités à Managua, le quartier est connecté aux territoires de la capitale par des lignes de bus intra-urbaines subventionnées par les pouvoirs publics. Celles-ci permettent aux habitants de se déplacer facilement vers le cœur de la capitale (Collectif, 1981, p. 4), notamment pour y travailler.

14

Ces politiques de rapprochement socio-spatial, d’inclusion de Ciudad Sandino à la capitale, dissimulent cependant assez mal la poursuite de la politique d’exclusion de populations pauvres. Ces dernières sont finalement toujours jugées aussi indésirables dans les territoires urbains de la capitale. Les politiques d’exclusion se poursuivent d’autant plus facilement avec les Sandinistes qu’elles revêtent les apparences de la solidarité territoriale. Le 19 juin 1984, Samuel Santos López, maire de Managua (1980-1985) et président du Comité d’urgence, dresse un bilan des dommages ayant affecté Managua suite à de volumineuses précipitations. Sur 496 familles de la capitale sinistrées, essentiellement des familles modestes, 124 sont déplacées et réinstallées… à Ciudad Sandino. Le site sélectionné est présenté par les autorités sandinistes comme plus sûr, alors même qu’il n’y a aucune planification urbaine préalable (Collectif, 1981). En réalité, la reconnaissance progressive de Ciudad Sandino entérine de manière paradoxale l’assujettissement envers Managua. Ciudad Sandino demeure une zone de déversement urbain des populations pauvres du centre, sinistrées par des catastrophes naturelles. Elle est un outil de la politique socio-territoriale de gestion des risques. Cet assujettissement de Ciudad Sandino se perpétue dans l’autonomie municipale qui lui est octroyée depuis janvier 2000.

15

Par redéfinition des limites de la municipalité de Managua (fig. 3), le quartier de Ciudad Sandino, district de la capitale, devient municipalité autonome en 2000 (La Gaceta, 2000). Il acquiert de la sorte une reconnaissance appréciée par la majorité des désormais 130 000 résidants. Surtout, Ciudad Sandino est dorénavant un espace bien délimité et encadré, ce qui ouvre la voie à de nouvelles revendications, notamment en termes d’aménagement des espaces. Les habitants ont ainsi souhaité à cette occasion que le territoire change à nouveau de nom pour rendre hommage aux fondateurs jésuites. Ils le placent ainsi sous la protection de San Francisco Javier, avec une fête patronale distincte de celle de Managua (Collectif, 2000, p. 3-14), qui semble rendre possible un processus d’intégration (Puig, 2003, p. 144-145), en affirmant de la sorte l’urbanité du territoire. Les habitants de Ciudad Sandino apprécient surtout l’avantage de l’installation dans leur municipalité de services auparavant localisés à Managua et qui les obligeaient à d’onéreux déplacements (Bravo, 1999, p. 8). Mais ce phénomène d’identification croissante des habitants à leur territoire ne risque-t-il pas d’affaiblir leurs liens avec les territoires urbains de la capitale et par conséquent, la construction de leur vie collective ?

16

On observe en effet depuis le début des années 1990 un affaiblissement de la fréquentation des territoires urbains de la capitale par les habitants de Ciudad Sandino. Avec les politiques libérales, les coopératives municipales de transport public ont été remplacées par des entreprises privées. Leur rentabilité passe par une pratique de prix plus élevés, une fréquence moindre, des correspondances plus nombreuses qui obligent les usagers à acheter à chaque fois, pour chaque tronçon, un nouveau titre de transport. Il en résulte une moindre mobilité des habitants de Ciudad Sandino qui aboutit à leur isolement. L’exemple du quartier de Dûwîqa au Caire démontre pourtant que la mobilité est un élément de l’ancrage urbain, puisqu’elle permet de multiplier les expériences urbaines, tout en facilitant des moments de déprise d’avec le milieu habituel de résidence, favorisant ainsi l’interconnaissance (Puig, 2003). Une moindre mobilité signifie donc un repli sur sa marginalité. Or, les habitants qui revendiquent le moins une identification aux territoires de Ciudad Sandino sont ceux qui peuvent encore maintenir une étroite pratique des territoires urbains de la capitale. Il s’agit des habitants les plus mobiles, au niveau d’éducation plus élevé, alors que pour les plus précaires, les territoires de la capitale deviennent de plus en plus étrangers, avec des codes et des signes avec lesquels ils sont peu familiers — les modes de vie et de langage de l’autre, le supposé urbain —, accentuant de la sorte leur marginalisation. Surtout, la pratique de la ville développe aussi chez les « citadins stigmatisés, les compétences de rassemblement que les habitants du centre-ville et des quartiers chics pensent seuls détenir » (Puig, 2003, p. 137). La perte de mobilité des résidants de Ciudad Sandino aurait donc des conséquences sur leur mobilisation collective, qui justement leur a permis dès l’origine, de construire leur territorialité. On distingue ainsi deux processus en cours, celui de la fragmentation urbaine qui isole toujours plus Ciudad Sandino de Managua et celui de la microfragmentation qui différencie les résidants de Ciudad Sandino entre eux, à travers leurs pratiques à la fois de la ville et de mobilisation collective.

Fig. 3 - Nouvelles municipalités, nouvelles limites territoriales de Managua. New municipalities, Managua’s new territorial limits.

17

Vue sous l’angle du choix gestionnaire, l’autonomie de Ciudad Sandino signifie la perte des redistributions par péréquations financières entre les quartiers riches et les quartiers pauvres de la capitale (Huascar, 1999 ; Collectif, 2000), qui avaient permis tout au long des décennies 1980 et 1990 l’équipement de Ciudad Sandino. C’est l’illustration du processus de fragmentation urbaine. Avec la division de 2000, les charges municipales de Ciudad Sandino sont dorénavant plus importantes que les revenus. La qualité des services diminue déjà et les différences socio-spatiales avec Managua s’exacerbent (photo 1). Le franchissement des nouvelles limites municipales se traduit par « une exacerbation des effets de la ségrégation dans l’accès aux équipements et aux services urbains » (Dureau, 2004, p. 144). Mais les différences s’accentuent aussi au sein de la désormais municipalité de Ciudad Sandino. Cette situation financière précaire de Ciudad Sandino l’oblige à des compromis avec le gouvernement municipal de la capitale. Ils dissimulent mal l’assujettissement toujours plus fort de la municipalité de Ciudad Sandino envers Managua. Le déplacement des populations pauvres installées sur les zones inondables des bords du lac Xolotlán vient une fois encore servir les politiques d’aménagements de la capitale. Sans consulter les autorités de Ciudad Sandino, le maire de Managua a hypothéqué des terrains municipaux situés dans une zone résidentielle aisée de Managua pour acheter des terrains à Ciudad Sandino afin d’y reloger les résidants précaires du bord du lac. Les autorités de Ciudad Sandino avouent n’être pas d’accord pour recevoir à nouveau des populations provenant des rives du lac. Elles justifient leur position en mettant en avant la débilité des ressources de la municipalité de Ciudad Sandino, la faiblesse des sources d’emploi en son sein, l’absence de transferts de ressources dans le projet du maire de Managua et le peu de terrain disponible pour édifier un nouveau quartier. Dans cette rhétorique du refus, les autorités municipales de Ciudad Sandino laissent néanmoins une porte ouverte aux négociations. Pour augmenter les ressources de la municipalité — et implicitement être en mesure d’accueillir les populations des rives du lac —, les autorités municipales souhaitent voir la superficie de Ciudad Sandino augmenter. Elles cherchent en fait à voir intégrer à leur territoire une zone industrielle localisée dans la municipalité de Mateare (à l’origine municipalité d’accueil d’OPEN 3 ! ) (entretien avec le maire adjoint de Ciudad Sandino, 2002). Ce n’est aussi peut-être pas uniquement dans un souci désintéressé d’entraide entre municipalités sandinistes que de manière informelle la mairie de Managua met régulièrement à la disposition de celle de Ciudad Sandino son matériel d’entretien des routes (entretien avec le maire adjoint de Ciudad Sandino, 2002).

Photo 1 - Ciudad Sandino Despite poor housing conditions, Ciudad Sandino remains a living place for the poorests who left Managua. Malgré des conditions d’habitabilité parfois difficiles, Ciudad Sandino constitue toujours un lieu de vie aux yeux des populations les plus pauvres qui sont déguerpies de Managua.

S. Hardy, 2001
18

Si la trajectoire socio-spatiale de Ciudad Sandino évolue par à-coups, la solidarité n’a cependant rien d’immuable. En effet, le déplacement des sinistrés aux marges urbaines, à l’origine non planifié, se révèle au fur et à mesure des endommagements, constatés ou potentiels, comme une politique opportune de gestion des risques « naturels » à Managua, notamment en délestant la capitale d’une charge sociale, politiquement difficile à administrer. Cette sédimentation imposée des sinistrés à Ciudad Sandino s’accompagne souvent de heurts qui fragilisent les pratiques socialement intégrantes et la construction territoriale.

3 Des témoignages de microfragmentation derrière la cohésion

3.1 Ciudad Sandino : des territoires, des populations

19

Par leurs parcours, les résidants de Ciudad Sandino sont assez enracinés dans des territoires urbains relativement homogènes. Mais cette cohésion est fragile et l’apport de nouvelles populations la met en péril. Les nouveaux ont parfois d’autres pratiques sociales qui déstabilisent des rapports sociaux jusqu’ici très territorialisant. Satélite Asososca (fig. 1), une zone résidentielle édifiée à partir de 1973 par un promoteur privé, à l’écart mais à proximité d’OPEN 3 fournit un éclairage d’analyse des processus de microfragmentations urbaines en cours (Jaglin, 2001 ; Navez-Bouchanine, 2002). Bien équipé et relié à Managua, Satélite Asososca répond aux aménités recherchées par les familles aisées dans les espaces périphériques. Il a ainsi accueilli des familles ayant perdu leur logement dans le tremblement de terre de 1972. Ces résidants, motorisés, travaillant dans la capitale, n’ont jamais cherché à tisser des liens socio-spatiaux particuliers avec les résidants d’OPEN 3, si ce n’est pour en obtenir des employés de maisons. Contrairement à ceux d’OPEN 3, ils n’ont jamais subi de stigmatisation, leur zone résidentielle ayant toujours été juridiquement rattachée à Managua. Cet accolement a rassuré les familles aisées qui y ont acquis leurs résidences (photo 2).

20

Depuis 2000, le rattachement de Satélite Asososca à la municipalité de Ciudad Sandino et non plus à celle de Managua oblige ses habitants à porter un regard nouveau sur leur lieu de résidence. Ils craignent désormais de voir la valeur foncière de leurs propriétés diminuer, d’avoir à porter les charges financières des autres quartiers de Ciudad Sandino et de ne plus bénéficier de services efficaces. Les mutations liées au nouveau découpage administratif du territoire urbain de Managua et qui affectent la gestion urbaine et les modes de gouvernement favorisent donc les processus de microfragmentation urbaine. Pour les représentations dominantes de l’extérieur, Ciudad Sandino semble un ensemble homogène, un territoire périphérique agroupant des pauvres. Mais un changement de focale donne une représentation toute autre. Les résidants de Ciudad Sandino sont loin de composer un tout — Satélite Asososca le démontre — et les politiques territoriales en modifient constamment l’homogénéité supposée. Ciudad Sandino est donc un territoire parcouru par un processus de microfragmentation, qui défait son homogénéité sociospatiale.

21

L’équipe en charge de la nouvelle municipalité de Ciudad Sandino semble toutefois consciente des enjeux et de la nécessité de prendre en compte les aspirations de l’ensemble des citoyens de la municipalité. Aussi désire-t-elle mettre en place un comité de citoyens afin de réunir toutes les populations et les faire activement participer aux projets de la cité (entretien avec le maire adjoint de Ciudad Sandino, 2002). Dans ce cadre, les familles du quartier de Satélite Asososca ont été contactées par le maire afin de réfléchir aux politiques et aux ressources de la nouvelle municipalité (entretien avec des résidants de Satélite Asososca, 2002). Jusqu’à aujourd’hui, la population de Satélite Asososca paie les services publics (eau du réseau, ramassage des ordures, électricité) plus chers que le reste des populations de Ciudad Sandino. Les impôts fonciers du quartier ont d’ailleurs augmenté depuis la création de la municipalité de Ciudad Sandino. En contrepartie, la mairie s’efforce d’offrir des services à la hauteur de l’effort financier concédé par les habitants du quartier de Satélite Asososca. Ainsi, les rues asphaltées du quartier ont été réparées à l’approche de l’hiver (entretien avec des résidants de Satélite Asososca, 2002). La mairie n’exclut pas dans l’avenir de s’engager à élever la qualité des services municipaux auprès des populations de Satélite Asososca en échange d’une augmentation significative des tarifs (entretien avec le maire adjoint de Ciudad Sandino, 2002). Malgré les engagements de la mairie, toutes les familles du quartier de Satélite Asososca n’ont pas confiance dans l’équipe municipale sandiniste. De nombreuses maisons du quartier ont déjà été mises en vente par leurs propriétaires. Elles se vendent d’ailleurs bien moins facilement et à un prix moindre qu’avant la loi de division de Managua (entretien avec des résidants de Satélite Asososca, 2002). Ces faits prouvent le refus de solidarité et de mélange socio-spatial que la partition de Managua impose aux populations aisées. Une partie préfère quitter leur quartier plutôt que de subir un régime de défragmentation, de solidarité socio-territoriale. Mais à Ciudad Sandino, ces processus de micro-fragmentation ont également cours au sein de populations de même classe sociale.

Photo 2 - Quartier de Satélite Asososca Residents of Satélite Asososca show an opulence that contrasts with the poor general living conditions in Ciudad Sandino, to which it is now administratively associated. Les résidences du quartier de Satélite Asososca affichent une opulence qui contraste avec la pauvreté générale de la municipalité de Ciudad Sandino à laquelle ce quartier est désormais rattaché.

S. Hardy, 2004

3.2 Un déversoir qui perd ses compétences « intégratrices » ?

22

La fragmentation urbaine s’appréhende à deux échelles territoriales. À l’échelle du tissu urbain dans son ensemble, mais aussi au sein d’un même quartier de ce tissu urbain. Dans les quartiers populaires qui d’emblée semblent composer un tout, l’homogénéité sociospatiale serait une conséquence de la construction de la territorialité, qui résulte des compétences d’appartenance des membres, ainsi que de leurs compétences de rassemblement (Puig, 2003, p. 138). C’est à partir de cet éclairage que la représentation dominante de la légitimité urbaine conçoit Ciudad Sandino. Et il est vrai que l’adversité, tout comme l’ingéniosité pour y faire face, ont fait émerger à Ciudad Sandino une vie collective assez « intégratrice ». Pour autant, les politiques territoriales de gestion des risques défont cette homogénéité socio-territoriale de Ciudad Sandino, en y favorisant l’apparition de processus de microfragmentation. Les conséquences de la gestion de l’inondation de 2003 l’affirment.

23

En 1998, 1 271 familles sont sinistrées par le débordement du lac Xolotlán provoqué par les précipitations de l’ouragan Mitch. Elles sont déplacées et installées d’urgence sur un terrain vague de 31,5 hectares à Ciudad Sandino (Traña, 2000, p. 242-243). Les bailleurs internationaux y financent la construction de logements (La Prensa, 10.11.1999) qui donne naissance au quartier au nom chargé d’espoir : Nueva Vida (Vie Nouvelle). En relogeant la masse des sinistrés dans d’assez bonnes conditions matérielles, les acteurs publics cherchent à ménager les critiques d’incompétences, tant sur la scène nationale qu’internationale, dans la gestion de la catastrophe. Les 460 premières familles sinistrées s’installent dès le 28 novembre 2000 sur les 10,5 hectares que la mairie de Managua avait acquis en avril 1998. Elles sont bientôt rejointes par d’autres familles installées sur un terrain adjacent de 21 hectares (Maldonado, 1999, p. 11-15 ; Gobierno de Managua, 1999, p. 159). Soutenus de bout en bout par les pouvoirs publics, comme par le biais des ateliers de formation, les habitants de Nueva Vida ont des pratiques sociales qui diffèrent de celles de la majorité des habitants de Ciudad Sandino. Cette dernière ne leur dissimule d’ailleurs pas leur hostilité. Les entretiens réalisés à Ciudad Sandino révèlent la mauvaise entente entre les habitants des plus vieux quartiers de Ciudad Sandino et ceux de Nueva Vida. Pour les premiers, les habitants de Nueva Vida sont à l’origine de nombreux tourments à Ciudad Sandino. La mairie confirme que la prostitution et le trafic de drogue se sont développés dans le quartier de Nueva Vida (entretien avec le maire adjoint de Ciudad Sandino, 2002). Le documentaire El diá que me querias relate les problèmes traités dans le Commissariat pour la protection des femmes et des enfants (Jaugey, 1999). Il atteste des difficultés qui germent à Nueva Vida. Les habitants de Ciudad Sandino reprochent aux nouveaux de ne pas respecter leur environnement social. Ils craignent « l’affaiblissement des rapports sociaux jusqu’ici très territorialisés » (Guerrien, 2002, p. 140). En effet, la comparaison de Ciudad Sandino avec Dûqîqa au Caire (Puig, 2003) laisse à penser qu’il existe dans les territoires d’accueils de réfugiés de catastrophes naturelles une sociabilité singulière, fondée sur les difficultés. L’intégration des nouveaux arrivants semble passer par l’accueil par les plus anciens, qui permet de surmonter les difficultés, mais instaure aussi de la sorte un contrôle, par proximité, qui se veut « intégrateur ». Ce contrôle s’exerce par exemple sur la moralité des membres et permet de rappeler à l’ordre ceux qui dérogent aux règles, comme apparemment certains habitants de Nueva Vida. Toute-fois, pour les habitants de Nueva Vida, qui proviennent de quartiers de Managua où « ce type de sociabilité aujourd’hui a peu ou prou disparu » (Puig, 2003, p. 145), l’acceptation de ces pratiques sociales ne va pas de soi, ce qui contribue à créer des tensions avec les résidants les plus anciens.

24

Au-delà de ces reproches, les habitants des plus vieux quartiers de Ciudad Sandino avouent également leur exaspération devant le niveau de services dont bénéficient les habitants de Nueva Vida et qu’eux, en dépit de leurs combats qu’ils qualifient de légitimes, ne réussissent pas à obtenir (entretiens auprès d’habitants de Ciudad Sandino, 2002). Ces accusations envieuses sont en partie assez injustes. Même si les acteurs institutionnels se sont engagés à développer à Nueva Vida un nouveau modèle résidentiel pour améliorer les conditions précaires des familles qui y ont été déplacées (Collectif, 1999), les autorités de Managua obligent les familles à construire elles-mêmes leur propre logement et à apporter leur aide pour la construction de l’école et des latrines dans le cadre de travaux collectifs. Mais ces tensions révèlent l’effritement d’une identité collective fondée sur l’exclusion hors de la ville déclenchée par les risques « naturels » et qui entraînait une forte territorialisation des rapports sociaux. Le phénomène d’agrégation de vagues de sinistrés des diverses catastrophes de Managua qui a jusqu’à présent réussi — les familles se regroupent par quartiers d’origine et reproduisent la disposition des logements des quartiers d’où elles proviennent —, s’enraye à partir de 1998. Les conceptions des dispositifs institutionnels pour venir en aide aux sinistrés de l’ouragan Mitch, différentes de la négligence antérieure, en sont responsables. Ces conceptions ont tenté d’ancrer les sinistrés dans les territoires de Ciudad Sandino, alors que la plupart travaillaient de manière informelle au Marché oriental, à proximité de leur logement précédent. En n’étant de la sorte peu ou pas disponible aux pratiques sociales de Ciudad Sandino, les nouveaux résidants ne donnent pas les garanties du caractère inoffensif de leur présence. En ne s’insérant pas dans les cercles des relations de proximité instaurés à Ciudad Sandino, les nouveaux arrivants, perçus comme des « autres » par les résidants les plus anciens, ne se convertissent donc pas en « semblables » (Puig, 2003, p. 146) et nourrissent le sentiment de méfiance et les querelles. Enfin, les déplacements des nouveaux résidants sont liés au réseau relationnel qu’ils ont encore à Managua, ancrage qu’ont perdu des habitants installés à Ciudad Sandino depuis plusieurs générations.

25

Mais cet ancrage des nouveaux sinistrés par les autorités revient aussi à nier à Ciudad Sandino le statut de banlieue de Managua progressivement et péniblement construits par ses habitants. Il donne au contraire l’impression de le confiner dans un rôle de marge, de déversoir de sinistrés pauvres des endommagements qui affectent la capitale. L’exemple des territoires de Ciudad Sandino, à première vue homogènes, laisse ainsi apparaître des manifestations de micro-fragmentation au sein des territoires urbains. Ce déchirement identitaire que les habitants de Ciudad Sandino éprouvent à cause des trajectoires socio-spatiales de leur territoire de vie n’est pas prêt de prendre fin puisque les processus de construction territoriale y sont de plus en plus divers.

26

Les territoires de Ciudad Sandino abritent pour l’essentiel des sinistrés de la capitale nicaraguayenne et les placent dans une situation de marge urbaine. Ce parcours commun favorisait jusqu’à peu une certaine cohésion sociale d’une part entre des habitants anciennement sinistrés et d’autre part, avec la société urbaine de la capitale dans son ensemble. Il légitimait des actions collectives, déjà observées dans d’autres marges urbaines (Puig, 2003 ; Dureau, 2004, p. 115). Création imposée par la gestion des risques, qui a refoulé des sinistrés pauvres, Ciudad Sandino est devenue une réalité résidentielle et sociale durable. Le parcours commun de la majorité des habitants participe pourtant de moins en moins à la construction territoriale. Tous les résidants ne sont plus marginalisés et ceux qui le sont n’y sont pas au même degré. Ceci explique des pratiques sociales qui ne sont plus suffisamment homogénéisantes pour créer une identité revendiquée par tous les résidants. Les rapports sociaux à l’échelle des territoires de Ciudad Sandino révèlent d’ailleurs que ses populations construisent différemment leurs territoires et par là même, leurs attitudes citadines. Ciudad Sandino n’a rien d’une nouvelle forme urbaine, qui contrecarre la fragmentation en œuvre dans la métropole nicaraguayenne (Hardy, 2005). Elle constitue plutôt une de ses composantes, traversée, à son échelle, par des manifestations quotidiennes de micro-fragmentation. La perte de l’ancrage urbain ne concerne pas l’ensemble des résidants de Ciudad Sandino. Il existe des tentatives qui ont parfois réduit la marginalisation sociale et spatiale. Elles dissimulent par la même occasion une tendance de fond qui traverse la capitale nicaraguayenne : isoler en périphérie les populations pauvres, sous couvert d’opportunes politiques de gestion des risques.


Bibliographie

  • Blaikie P., Cannon T., Davis I., Wisner B. (1994), At Risk. Natural peoples’s vulnerability, and disasters, London, Routledge, 280 p.
  • Bravo A. (1999), Problemas de carácter metropolitano, Managua, BID, 14 p.
  • Collectif (1981), « Ciudad Sandino. Su vida como barrio popular en la Revolución », Envio, n° 4, p. 1-15.
  • Collectif (1999), Soluciones, n° 2, 29 p.
  • Collectif (2000), « Después del pacto : la suerte está echada », Envío, n° 214, p. 3-14.
  • Dureau F. (coord.) (2004), Villes et sociétés en mutation. Lectures croisées sur la Colombie, Paris, Anthropos/Economica, 370 p.
  • Eeuwen D. (1991), « Nicaragua », in A. Rouquié (dir.), Les forces politiques en Amérique centrale, Paris, Karthala, p. 187-251.
  • El Kadi G. (1993), « Le tremblement de terre en Égypte », Égypte/Monde arabe, n° 14, p. 163-193.
  • El Kadi G. (1994), « Le Caire : la ville spontanée sous contrôle », Maghreb, Machrek, n° 143, p. 30-41.
  • Gervais-Lambony P. (2001), « La citadinité ou comment un mot peut en cacher d’autres… », in É. Dorier-Apprill (dir.), Vocabulaire de la ville. Notions et références, Paris, Éditions du Temps, p. 92-108.
  • Gobierno municipal de Managua (1999), Memoria anual 1998, Managua, ALMA, 159 p.
  • Guerrien M. (2002), « Pratiques et perceptions de l’espace urbain dans des quartiers populaires de Mexico », Cahiers des Amériques latines, n° 39, p. 128-153.
  • Hardy S. (2003), Processus de fragmentation urbaine et risques dits « naturels » dans la ville de Managua (Nicaragua), thèse de doctorat nouveau régime en géographie, Paris, École des hautes études en sciences sociales, 416 p.
  • Hardy S. (2004), « Destruction, déplacement, polémique et politique. Managua, capitale immobile », Cahiers des Amériques latines, n° 43, p. 143-161.
  • Hardy S. (2005), « Les risques dits naturels, élément de territorialisation de la capitale nicaraguayenne ? », Espaces tropicaux et risques, Orléans, IRD, p. 197-206.
  • Huascar E. (coord.) (1999), Propuesta de ley para la división de Managua. Situaciones de las actividades de cooperación técnica, Managua, BID, 3 p.
  • Hugon P. (2006), « Remarques sur la notion de marge », Revue Tiers Monde, n° 185, p. 7.
  • Jaglin S. (2001), « Villes disloquées ? Ségrégations et fragmentation urbaine en Afrique australe », Annales de Géographie, n° 619, p. 243-265.
  • Jaugey F. (1999), El dia que me quieras, Managua, Camila Films, 61 minutes.
  • La Gacetta, Diario Oficial, año CIV, n° 7, 11 de enero de 2000, República de Nicaragua, 24 p.
  • La Prensa [On-line], Available from Internet : <URL : http:// www. laprensa. com. ni>.
  • Maldonado V. (1999), « Surviving Mitch », NACLA, n° 2, p. 11-15.
  • Morelle M., Laumonier L. (2006), « Marges au cœur de la ville : introduction au dossier », Revue Tiers Monde, n° 185, p. 9-13.
  • Navez-Bouchanine F. et alii (2002), La fragmentation en question. Des villes entre fragmentation spatiale et sociale, Paris, L’Harmattan, 411 p.
  • Pelling M. (2003), The vulnerability of cities. Natural disasters and social resilience, London, James/ Earthscan, 256 p.
  • Pigeon P ; (2005), Géographie critique des risques, Paris, Economica/Anthropos, 217 p.
  • Puig N. (2003), « Habiter à Dûwîqa au Caire. Dedans et dehors d’une société de proximité », Autrepart, n° 25, p. 137-152.
  • Tamru B. (2002), « L’émergence du risque d’inondation à Addis-Abeba : pertinence d’une étude des dynamiques urbaines comme révélatrices d’un processus de vulnérabilisation », Annales de Géographie, n° 627-628, p. 614-636.
  • Traña Galeano M. (2000), Apuntes sobre la historia de Managua, Managua, Aldilá Editor, 280 p.

Notes

[1]

Le terme Managuas désigne les habitants de Managua.

[2]

Le terme cuarterías fait référence à Managua à une forme de logement. Il s’agit de logements construits par un propriétaire sur un terrain urbain, la plupart du temps de petite taille. Les logements sont précaires : les matériaux de construction sont de mauvaise qualité, les services urbains tels que la connexion au réseau d’eau, la connexion au réseau d’égout, sont souvent absents ou défaillants. Les logements se succèdent souvent autour d’une cour qui constitue le cœur du terrain. Cette promiscuité donne naissance à des pratiques sociales singulières.

Résumé

Français

En dépit de sa position périphérique, Ciudad Sandino est un des éléments urbains de la capitale nicaraguayenne. Ce territoire révèle les rapports sociospatiaux entre Managua et ses marges. Ils reposent largement sur les manifestations des risques "naturels" et les politiques de différentiation. Les habitants de Ciudad Sandino ne se résignent pourtant pas à l’exclusion sociospatiale qui nie leur ancrage dans la cité. Des pratiques collectives permettent des rapprochements sociaux qui limitent les effets de la marginalisation spatiale. Ils permettent aussi la revendication d’une citadinité s’acquérant dans la pratique des territoires urbains de Managua. Les résidants réfutent de la sorte un isolement collectif émanant de la coïncidence entre situations spatiale et sociale. L’avivement des différences, notamment provoqué par la redéfinition des limites administratives et de gestion des territoires urbains de la capitale remet toutefois en question la construction socioterritoriale de Ciudad Sandino.

Mots-clés

  • Marge urbaine
  • périphérie
  • différentiation sociospatiale
  • citadinité
  • Nicaragua

English

Ciudad Sandino : urban margin at the suburb of Managua ? In spite of its peripheral position, Ciudad Sandino is one of the urban components of the Nicaraguan capital. This territory reveals the socio-spatial connections between Managua and its margins. They are broadly based on the manifestations of the "natural" risks and the policies of differentiation. Nevertheless, the inhabitants of Ciudad Sandino do not resign themselves to the socio-spatial exclusion which denies their anchorage in the town. Collective practices allow social links which limit the effects of the spatial marginalization. They also allow the demand for a “citadinity” which is acquired through the practice of the urban territories of Managua. The resident thus refute a collective isolation coming from the coincidence between both spatial and social situations. However, the revival of the differences, partly provoked by the redefining of the administrative limits, questions the socio-territorial construction of Ciudad Sandino.

Key words

  • Urban margin
  • suburb
  • socio-spatial differenciation
  • citadinity
  • Niacaragua

Plan de l'article

  1. 1 Un processus d’exclusion hors de la capitale
    1. 1.1 Naissance d’une marge urbaine
    2. 1.2 Une stigmatisation institutionnelle
  2. 2 Contrecarrer la marginalisation ?
    1. 2.1 Des pratiques pour faire face à l’isolement
    2. 2.2 Une inclusion socio-spatiale de la périphérie qui masque l’exclusion
  3. 3 Des témoignages de microfragmentation derrière la cohésion
    1. 3.1 Ciudad Sandino : des territoires, des populations
    2. 3.2 Un déversoir qui perd ses compétences « intégratrices » ?

Pour citer cet article

Hardy Sébastien, « Ciudad Sandino, marge urbaine en périphérie de Managua ?  », Annales de géographie 4/ 2008 (n° 662), p. 85-103
URL : www.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2008-4-page-85.htm.
DOI : 10.3917/ag.662.0085


Article précédent Pages 85 - 103 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback