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Annales de géographie

2008/5 (n° 663)

  • Pages : 138
  • ISBN : 9782200924416
  • DOI : 10.3917/ag.663.0062
  • Éditeur : Armand Colin
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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Aujourd’hui, la friche désigne, dans les territoires urbains et ruraux, des tènements inutilisés, bâtis ou non bâtis. Son appellation se décline selon l’ancienne affectation de l’espace sur lequel elle se trouve, d’où les termes de friche agricole, de friche industrielle ou encore de friche militaire. Dès lors, si aujourd’hui la friche agricole tient moins le devant de la scène paysagère, la friche urbaine est devenue la préoccupation de nombreux acteurs et son traitement se trouve inscrit dans les politiques d’aménagement. Pour autant friches agricoles et friches bâties sont-elles opposées ? À notre sens non. Contrairement à de nombreuses approches qui insistent sur la nature de la friche, que ce soit dans les publications scientifiques ou les actions d’aménagement, nous émettons l’hypothèse que la localisation, la visibilité et les enjeux corrélatifs des friches sont plus influents sur leurs apparitions et leurs devenirs que le type d’activité qui les a abandonnées. De plus, posée ainsi, la problématique des dynamiques d’enfrichement et de défrichement ne peut que favoriser un certain décloisonnement disciplinaire et professionnel.

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Toutes les friches ont en commun les notions d’abandon, de césure, de crise, de déprise. « La friche marque la fin d’une territorialité spécifique, la disparition de relations et d’interrelations. […] elle est donc un indicateur de changement, un indicateur du passage de l’ancien à l’actuel, du passé au futur par un présent de crise » (Raffestin, 1997, p. 15). Visible à une échelle locale, la friche peut être révélatrice de changements limités dans l’espace et dans le temps, ou plus largement de phénomènes de mutations de plus grande ampleur et spatialement plus globaux. Elle peut ainsi se distinguer par les facteurs de son apparition, sa temporalité et sa spatialité. Quoi qu’il en soit, elle peut être interrogée en tant que ressource perdue ou future, par rapport à un système de valeurs (économique, foncier, symbolique, idéel, …). Finalement donc, la friche, en tant qu’espace abandonné, ne serait-elle pas le témoin de la manière dont une société gère ses changements ?

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Après avoir cherché à distinguer différents types de processus d’apparition de friches, nous nous interrogerons sur leurs modes de traitement et de gestion, et, ce, à partir du cas du territoire grenoblois.

1 Retour sur abandons

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Les processus de mutation conduisant à l’apparition de friches ne sont pas nouveaux. À travers l’histoire, nombreux sont les exemples de terrains délaissés, de manière subie ou dans une visée plus utilitariste. Preuve en est la multiplication de monuments abandonnés caractérisables comme friches antiques, à la suite de la chute de l’empire romain, ou la profusion des friches religieuses après 1789, suite à l’aliénation par l’Assemblée Nationale des propriétés cléricales. Le besoin de fonctionnalité de l’espace a aussi incité par exemple, dès la Renaissance, nombre d’activités artisanales à sortir des noyaux centraux des villes qui s’étendaient hors de leurs remparts. Étaient laissés ainsi à l’abandon les anciens bâtiments. Enfin, à l’époque médiévale, les friches-jachères apparaissaient au rythme des besoins des sociétés rurales en espaces agricoles productifs, ou, de manière cyclique, répondaient aux nécessités techniques de laisser reposer les terres cultivées. Pour autant, c’est bien à partir de la deuxième moitié du XXe siècle que la profusion des friches, agricoles comme urbaines, devient une véritable problématique de réflexion et d’action. En l’occurrence, afin d’appréhender les processus d’abandons à l’origine du développement de ces espaces délaissés, de toutes natures confondues, distinguer la friche subie de la friche instrumentalisée constitue à notre sens une clé d’analyse pertinente.

1.1 Les friches subies

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Les mutations des sociétés urbaines et rurales sont au cœur des processus d’émergence des friches subies. Celles-ci vont de pair soit avec les dynamiques économiques, sociales ou encore spatiales, soit avec l’évolution des systèmes de production.

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Les premières, d’ordre socio-spatial et économique, que l’on peut qualifier de friches du déclin et de la déprise sont celles de la crise, tant agricole qu’industrielle. À partir des années 1970, en effet, les modes de production agricoles se modernisent. La mécanisation de l’agriculture et l’augmentation de la productivité entraînent une diminution des besoins en surfaces de production. Des parcelles sont abandonnées lors des cessations d’activité d’exploitations dont tout ou une partie des surfaces n’ont pas été reprises par des successeurs. Il est évident que les espaces les moins mécanisables ou les moins productifs potentiellement sont délaissés les premiers.

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Ces mutations sociétales et la profusion des friches qui en découlent sont difficilement acceptées. Qu’elles apparaissent comme faisant désordre dans un espace que l’on souhaiterait organisé, ou, plus profondément, qu’elles soient ressenties comme des signes inquiétants de changements de la société et des modes de vie, les friches sont indissociables d’une nostalgie vis-à-vis d’un paysage ancien, d’une forme d’agriculture passée. Cette déprise agricole, génératrice de friches, choque comme l’illustre le propos d’un journaliste du Monde : « La France en friche ! L’image déplaît à notre société civilisée qui siècle après siècle, dans chaque intervalle laissé par les guerres, s’est évertuée à défricher. Habitué à ses paysages humanisés, à l’ordre éternel des champs, l’Hexagone n’ose plus se regarder en face, de peur de se découvrir de bien curieuses rides. La France se désertifie autant qu’elle se défigure » (Fottorino, 1991, p. 13).

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L’apparition des friches est tout autant mal acceptée lorsqu’elle concerne les activités industrielles. En effet, dans les territoires urbanisés, la multiplication de friches industrielles est révélatrice de la récession économique de la fin des Trente Glorieuses. Elle concerne ainsi particulièrement les territoires dits noirs, tels que les anciennes régions ou villes industrielles (Nord-Pas-de-Calais, Saint-Étienne, par exemple) où les activités s’étaient développées à proximité des ressources houillères. C’est ainsi toute la structure économique et sociale de la société qui est remise en question et, ce, de manière profonde. Atteignant son apogée dès le début des années 1970, cette crise entraîne la profusion de bâtiments abandonnés suite à des disparitions d’entreprises. « La friche industrielle devient un paysage banal, découlant d’un phénomène de crise amorçant le renouvellement des formes de production et d’emploi, des principes de localisation, des équilibres entre secteurs économiques et même de la répartition mondiale des activités » (Roncayolo, 1990, p. 235). En surnombre par rapport à la capacité d’absorption du marché, leur mutation est très difficile et questionne les collectivités publiques. Les friches industrielles sont ainsi associées à une vie sociale ouvrière en berne et à un dynamisme économique révolu. L’énonciation de J.-P. Lacaze, dans son rapport éponyme, du commentaire émis par un ingénieur de la sidérurgie durant la visite d’un industriel en cours de démantèlement, est explicite : « C’est la guerre. Une guerre économique, avec ses replis stratégiques, ses démolitions et ses milliers de chômeurs qui n’acceptent pas aisément d’en être les victimes » (Lacaze, 1986, p. 7). Ce processus d’apparition des friches industrielles est comparable à celui des friches agricoles : il correspond à une baisse d’intérêt sociétal et de rentabilité économique dans les anciens pays industrialisés pour les secteurs de production traditionnels au profit des secteurs tertiaires.

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Les friches liées aux évolutions des systèmes de production agricole sont quant à elles, le fruit du productivisme et de la déspatialisation des activités. Avec l’accroissement de la technicité et de la productivité, la culture de certains terrains n’est plus utile. Ainsi, nombre d’exploitations, trouvant suffisamment de ressources sur les surfaces les plus facilement mécanisables, délaissent progressivement les parcelles les plus contraignantes à cause de la pente ou de l’hydromorphie du sol (Janin, 1995). Se développent alors de nouvelles friches agricoles, recolonisées progressivement par les espèces végétales spontanées. En bas de pentes, en limite des boisements de versants ou des crêtes de collines, elles favorisent une avancée progressive des forêts comme dans les Monts du Beaujolais, la Chartreuse, Belledonne ou le Vercors. Ces friches soulignent dans le paysage la fin de l’expansion de l’espace agricole amorcée mille ans auparavant. La satisfaction des besoins alimentaires vitaux dans les sociétés industrielles et l’accroissement de la productivité des systèmes de production font que l’agriculture n’a plus besoin de toutes ses surfaces. Les friches agricoles sont ainsi également celles du resserrement de l’activité agricole. Or, ce processus de déspatialisation est aussi valable pour les friches urbaines.

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Or, ce processus de déspatialisation est aussi valable pour les friches urbaines, parallèlement à la désindustrialisation des systèmes industriels. Une accélération des rythmes d’innovation technologique, une mobilité plus exacerbée du capital et des ressources énergétiques nouvelles, et une concurrence internationale accrue, en particulier de main-d’œuvre, en sont les facteurs importants. Ces mécanismes écourtent la durée de vie des produits et dévalorisent plus rapidement le capital fixe des entreprises, ce qui contribue à accélérer les dynamiques de délocalisation (Di Meo, 1988). Ces nouvelles friches industrielles subies ne sont plus ainsi le seul fait de la désindustrialisation mais le résultat de stratégies, efficaces ou erronées, des acteurs, en termes de localisation ou d’offres de produits. À ces dynamiques, relevant de processus économiques mondialisés, s’adjoignent les répercussions d’une diversification et d’une extension des lieux d’implantation des activités. Ces mutations spatiales sont à relier à l’amélioration des modes de déplacement mais aussi à un mouvement planifié de réorganisation dans l’espace qui s’amorce parallèlement aux processus de désindustrialisation. Certaines industries, par exemple les usines à gaz ou les abattoirs publics, consommatrices d’espaces et sources de nuisances multiples (bruit, odeur, surface nécessaire, …), se déplacent de leur propre chef, ou suite à des actions incitatives, vers les espaces périphériques. De même, les entreprises de taille moyenne abandonnent leurs sites anciens de production centraux et péricentraux. Les facteurs explicatifs sont multiples : pression foncière, création de zones industrielles périphériques, contraintes de transport, … Ces stratégies de relocalisation et de réorganisation du foncier s’observent aussi dans le cas des grands propriétaires, comme l’armée ou la SNCF, dont les propriétés mutent suite à des inadaptations fonctionnelles, économiques ou tout simplement sociétales. Le positionnement négatif vis à vis des friches, tant agricoles qu’industrielles, perdure jusque dans la première moitié des années 1990. S’ensuit une ère plus sereine dans leur perception, d’autant que la friche instrumentalisée tend à acquérir une place de plus en plus importante dans l’action publique et l’aménagement du territoire.

Fig. 1 - Grésivaudan : enfrichement, en bordure de vallée, des coteaux trop contraignants (© Janin, 2005). Gresivaudan : incoming wastelands next to the valley on restrictive hill sides (© Janin, 2005).

Fig. 2 - L’évolution des friches subies. The evolution of undergone derelict lands.

1.2 Les friches instrumentalisées

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Mieux connue et surtout mieux identifiée, dès la fin des années 1980, la friche sous toutes ses formes devient un instrument de communication et de négociation pour les acteurs. Face à l’évolution de l’urbanisation dictée par l’étalement urbain d’un côté mais aussi par la volonté d’un retour vers la ville-centre, la friche agricole comme la friche bâtie, toutes natures confondues, sont des opportunités foncières. De plus, la généralisation des procédures de planification urbaine, en régulant l’offre en terrains constructibles, exacerbe les différences de valeur financière entre surfaces agricoles et surfaces urbanisables. Elles peuvent être dans un rapport de 1 à 1 000 dans certaines agglomérations, comme celle de Grenoble. Les dynamiques d’urbanisation tendent ainsi à aiguiser l’appétit des propriétaires qui retirent leurs parcelles d’une utilisation agricole ou industrielle dans l’attente de leur constructibilité éventuelle. Ce positionnement est à relier plus à une dévaluation relative de l’agriculture et de la fonction industrielle, que nous avons déjà évoquée, par rapport aux espaces résidentiels ou tertiaires, qu’à une dévaluation absolue.

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Des friches spéculatives, autant agricoles que bâties, se développent ainsi à proximité des agglomérations, mais aussi des bourgs ruraux. En cela, la dualité rural-urbain paraît de plus en plus obsolète. Des hameaux abandonnés, qui autrefois se trouvaient progressivement noyés dans les buissons ou les avancées des forêts, ne se retrouvent-ils pas convoités aujourd’hui parce que potentiellement constructibles ? De la même manière, les friches proches des bourgs-centres des villages n’ont-elles pas dans certains cas un caractère spéculatif ? Bien que situées en territoires ruraux, certaines friches apparaissent porteuses d’enjeux similaires à ceux inscrits dans les tissus urbains. « Il existe dans plusieurs situations une réelle diffusion réciproque entre les dynamiques urbaines et les dynamiques agricoles pouvant être source d’innovation en favorisant la possibilité d’activer des ressources nouvelles pour le territoire » (Janin, Perron, 2005, p. 42)

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Résultant de stratégies délibérées d’acteurs, ces friches stratégiques ou spéculatives vont dans certains cas jusqu’à être institutionnalisées ou régulées. Par exemple, les friches contrôlées de mise en jachère de la Politique Agricole Commune (PAC) depuis les années 1990, sont un instrument de gestion marchande qui, par la mise hors production de surfaces cultivées, a pour but de réduire les volumes sur le marché. Elles répondent à un choix stratégique clair visant à mettre en pause des espaces plutôt que de mettre en cause les systèmes productivistes. Une désintensification raisonnée sur l’ensemble des surfaces céréalières aurait probablement produit le même effet sur la gestion des marchés. Subventionner la mise hors culture de terres quand, dans le même temps, l’action publique soutient financièrement les défrichements, semble contradictoire.

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Si jusqu’à la fin du vingtième siècle et l’ère de désindustrialisation, le foncier était essentiellement perçu comme un support d’activité et donc une ressource évaluée à ce titre, il est ainsi porteur depuis deux décennies d’enjeux plus complexes. Inscrit dans un mouvement de financiarisation de l’économie, il se retrouve objet de spéculations. Les systèmes de valeurs, fondés sur le travail et l’utilité fonctionnelle du lieu se trouvent progressivement dépassés par les enjeux financiers, idéels, ou encore symboliques, comme la qualité de vie ou l’esthétique du paysage.

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Dans ce contexte, si les friches conservent leur aspect dans le paysage, elles deviennent des phénomènes sociaux. Les agriculteurs, par exemple, s’en saisissent pour défendre une agriculture en mal d’espace et de mondialisation, soulignant ainsi son poids spatial comme pour compenser la baisse de son poids social et économique dans la société contemporaine. On passe ainsi d’une friche « mauvais paysan » du dix-neuvième siècle, qui pointe du doigt des individus comme faisant mal leur métier, à une friche « phénomène social » qui révèle et désigne une société qui plus que ses paysages, traiterait mal son agriculture. Les exemples de tels positionnements, de la part de la profession agricole et de ses institutions, sont nombreux. À ce titre, celui de la cassette vidéo de la DRAF [1]   Direction Régionale de l’Agriculture et de la For... [1] Rhône-Alpes en 1993 « Je m’enfriche, tu t’en fiches » est évocateur.

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L’instrumentalisation de la friche urbaine, industrielle en particulier, est plus rare, liée à des enjeux financiers et sociaux. À Grenoble, le cas de la friche Bouchayer-Viallet en est un exemple. À partir des années 1960, face aux pertes affichées par les Établissements Bouchayer-Viallet (EBV), la stratégie est de laisser mourir tranquillement l’entreprise et de vendre petit à petit le foncier pour permettre aux actionnaires de retrouver la valeur de leur placement financier tout en évitant une fermeture douloureuse de l’usine. Le responsable de l’entreprise à l’époque, en 1967, décrit ainsi l’agonie des EBV : « On s’est aperçu que ni le cadre, ni les ateliers, ni les hommes qui étaient en place n’étaient prêts à assurer ce passage d’une activité à une autre. Donc, l’entreprise a connu des difficultés financières graves (…). Dès ce moment-là, l’idée était de dire qu’on arrêtait tout ce qui était exploitation et qu’on allait reconvertir. Dès ce moment-là, on a pensé friche industrielle. C’était vraiment mon objectif parce que ça permettait de faire mourir cette société Bouchayer-Viallet sans drame, par la vente des terrains et des bâtiments et, donc, ça, c’était un élément non négligeable » [2]   Entretien L. Andres, juillet 2006. [2] .

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Le passage des friches subies vers les friches instrumentalisées révèle à notre sens l’évolution de la société contemporaine qui se complexifie tant dans les processus de dématérialisation des systèmes de valeurs que dans la financiarisation et la déspatialisation de ses dynamiques. Les modes de gestion des espaces en mutation ne suivent-ils pas cette évolution ?

2 Gérer la friche aujourd’hui : du traitement des symptômes à l’anticipation des changements. Le cas du territoire grenoblois

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Ces modes de gestion des mutations spatiales vont du simple traitement des symptômes, corollaire, dans les années 1950 à 1990, d’une perception épidermique des friches, faisant désordre dans le paysage, à une intervention plus directe et anticipatrice sur les systèmes d’activités ou dans les démarches d’aménagement. Cela correspond à l’instrumentalisation sociale plus récente des friches. Le territoire grenoblois (fig. 4), fond de vallée localisé entre trois massifs (Belledonne, Chartreuse et Vercors), est propice à l’analyse des friches qui le composent, tant ses espaces dédiés à l’urbanisation et à la production agricole sont contraints foncièrement. Parmi de nombreuses friches, la friche Bouchayer-Viallet et les friches agricoles des Balcons de Belledonne servent de support à notre réflexion.

Fig. 3 - L’évolution des friches instrumentalisées. The evolution of orchestrated derelict lands.

2.1 Éradiquer visuellement la friche en traitant le symptôme

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La demande sociale vis-à-vis de la fermeture des paysages montagnards a été à l’origine des premières actions contre les friches rurales ou périurbaines. Dans les Balcons de Belledonne, par exemple, situés en contrefort de cette chaîne de montagne au-dessus de Grenoble, les boisements ont gagné entre 1960 et 1990 près du quart des espaces agricoles. L’impression de fermeture paysagère et, par-delà, de dégradation du cadre de vie proche, amplifiée par le relief très prononcé et par l’urbanisation résidentielle gagnant elle aussi sur les espaces agricoles, s’est exprimée fortement chez la population locale et plus largement chez les grenoblois percevant le paysage depuis la vallée. Cette région fut donc particulièrement concernée dès la fin des années 1980 par la PEZMA [3]   Prime à l’Entretien des Zones Menacées d’Abandon,... [3] transformée en 2000 en mesures agri-environnementales européennes. Cette mesure interventionniste incite encore aujourd’hui, par un système de subventions, les propriétaires à défricher puis à entretenir leurs surfaces repérées dans le paysage comme étant en friche ou en voie de le devenir. Cette action préventive est précédée d’un travail de repérage technique des surfaces concernées par une lecture de paysage et une observation de photographies aériennes. Elle est ensuite suivie d’un processus de concertation entre les acteurs visant à définir les parcelles à enjeux, en matière d’impératifs paysagers ou environnementaux.

Fig. 4 - L’agglomération grenobloise et ses friches : l’exemple des Balcons de Belledonne et de la friche Bouchayer-Viallet. Grenoble, its suburbs and its derelict lands : the example of the Balconies of Belladone and the Bouchayer-Viallet brownfield.

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Face à la profusion des friches industrielles, des réponses paysagères comparables sont apportées telles que l’éradication par le vert. L’objectif affiché est de faire disparaître du paysage les signes physiques constitutifs du syndrome friche. Cette technique du « pré-verdissement » (Datar, 1991) en tant que mode de traitement paysager consiste en un nettoyage, une dépollution, un terrassement et la pose de plantations, visant à supprimer l’effet repoussoir de l’espace en attendant la définition de sa vocation future. La friche végétale apparaît ainsi comme un moindre mal correspondant à un état d’esprit où il vaut mieux tout raser et reverdir que maintenir les traces d’un passé douloureux. Néanmoins, les actions de verdissement s’avèrent coûteuses pour l’acteur public et cela pour un effet modéré, d’autant que cette politique de la tabula rasa est remise en question par la reconnaissance progressive du patrimoine industriel. Cette démarche de pré-verdissement prévaut surtout pour les vieilles régions industrielles. Ce n’est pas le cas du territoire grenoblois où seules des opérations de démolition de friches urbaines (squattées pour la plupart comme cela a été le cas de la « Barak » et du « Mandrak » près du site Bouchayer Viallet) ont été mises en œuvre ; celles-ci d’ailleurs ne répondent pas à de réels enjeux paysagers mais plutôt à des enjeux sécuritaires et sociaux (problèmes de marginalité, de dégradation et de nuisances avec le voisinage, comme l’illustre la photo 2). Les parcelles enfrichées à proximité de milieux urbains peuvent en effet soulever dans le voisinage des craintes et appréhensions relatives aux risques d’incendie, à la pullulation d’espèces nuisibles telles que les serpents ou les plantes provoquant des allergies comme l’ambroisie, ou aux dégradations multiples, corrélatives à un impact nocif sur l’image du quartier (Andres, 2007).

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Ces traitements symptomatiques montrent leurs limites. Même s’ils rendent au paysage, pour un temps variable, un aspect recherché, ils contribuent à figer une évolution inéluctable pour préserver un patrimoine paysager sans forcément raisonner son utilisation dans le temps. De plus, ils sont souvent coûteux et si l’action d’entretien s’avère efficace, sa pérennité est liée à la durabilité des aides financières qui l’accompagnent. Sortir durablement les friches de leur situation de déshérence nécessite d’agir sur les processus conduisant à l’abandon et donc sur les causes de la friche. C’est la prise de conscience qui se fait jour durant les années 1990.

2.2 Agir sur les causes et penser un devenir

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Gérer l’espace afin d’empêcher la profusion des friches consiste non seulement à prévenir leur apparition mais aussi à envisager un futur possible par l’utilisation des surfaces. En milieu rural, à partir des années 1990, les collectivités publiques mettent l’accent sur la manière dont les agriculteurs gèrent leur espace et leur activité. À titre d’exemple, les Balcons de Belledonne sont en 1992 l’un des trente-cinq territoires expérimentaux au niveau national pour la mise en place des Plans de Développement Durable. Avec un réseau d’une quinzaine d’exploitations agricoles locales sont expérimentés, grâce à l’appui d’un diagnostic territorial, des modes de gestion globale, intégrant non seulement les fonctions de production économique (par exemple l’élevage de bovins ou d’ovins), mais aussi d’autres fonctions répondant aux enjeux locaux. Les agriculteurs concernés ont ainsi mis en place des projets de gestion de l’espace par leurs systèmes de production favorisant l’entretien des prairies en voie d’abandon par des améliorations des pratiques de fauchage ou de pâturage. S’en sont suivis, sur un plan plus large, les Contrats Territoriaux d’Exploitation mis en place de 1999 à 2002. Instaurés par l’État, ils ont visé à inciter les exploitants agricoles à passer un contrat avec la collectivité publique. Celui-ci portait sur un projet de développement ayant non seulement un volet économique, mais aussi un volet environnemental comme la préservation du paysage et une meilleure gestion de l’espace. À titre d’illustration, l’aide à la conversion en agriculture biologique, les incitations à la gestion extensive de prairies naturelles ou encore l’abandon de cultures fourragères intensives comme celle du maïs, font partie de la panoplie des mesures d’accompagnement pour inciter les agriculteurs à se redéployer sur leurs surfaces les moins productives. Plus globalement encore, l’Europe réoriente, de manière incitative, la Politique Agricole Commune (PAC) vers l’extensification des systèmes d’exploitation agricole. Ainsi, les nouvelles règles de la PAC fixent des quotas de prairies dans l’assolement et un plafonnement plus contraignant des chargements en animaux pour pouvoir bénéficier des aides. Elles conduisent nombre d’exploitations, certaines étant situées en plaine avec des systèmes de production intensifs, à réintégrer dans leur assolement des prairies naturelles ou des alpages.

Fig. 5 - La friche Bouchayer-Viallet : un espace en marge soumis à de nombreuses dégradations et activités illicites (Andres, 2004). The Bouchayer-Viallet brownfields : a marginalized land undergoing several damages and illicit activities (Andres, 2004).

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Chercher à perpétuer l’activité similaire sur les friches en voie d’abandon et tenter de maintenir par là l’offre d’emplois liée, se retrouve également dans le cas des délaissés industriels. Dans les années 1970-1980, face au choc de la crise et de l’apparition des friches, nait un urbanisme défensif (Chaline, 1999). Les actions chaotiques qui en découlent résultent d’un cruel manque de recul et d’expérience par rapport aux mutations en cours. « Alors que les forces du marché se révélaient peu capables de fournir des réponses à ces situations nouvelles, force est de reconnaître que, en un premier temps, décideurs politiques et aménageurs vont être pris de court par des problèmes qui échappaient largement à leur pratique habituelle » (Chaline, 1999, p. 32). Face à la dégradation du tissu industriel traditionnel et urbain, les responsables locaux sont complètement accaparés par les questions de maintien de l’emploi et la perspective de créations d’entreprises et donc de relance économique. Ce positionnement protectionniste est tel qu’à cette époque, personne ne parle encore de friches industrielles (Datar, 1991). Les municipalités optent pour une stratégie d’achat du foncier disponible, espérant ainsi pouvoir proposer, à des activités économiques, les bâtiments, à la location ou à la vente, de manière intégrale ou en lots divisibles. C’est le cas, par exemple, à Grenoble, sous la municipalité d’H. Dubedout, au début des années 1980, de la reconversion, dans le quartier Berriat, de la chocolaterie Cémoi ou de la serrurerie Jay en locaux d’activité. Alors qu’un promoteur cherchait à acquérir l’ancienne chocolaterie, la Ville de Grenoble a fait agir son droit de préemption afin de transformer ces anciens locaux industriels en centre d’activité (Cémoi devient le Centre d’Entreprises, de Métiers et d’Opérations Industrielles). À cet interventionnisme foncier s’associe un interventionnisme économique car la municipalité décide aussi de maîtriser la destination des locaux en cherchant à accueillir en priorité des entreprises du quartier Berriat. Elle cherche aussi à y implanter des activités en bonne situation financière, non polluantes, induisant peu de circulation. La commercialisation de Cémoi se fait aisément, mais l’objectif de création d’emplois est un échec car seulement 20 % d’emplois créés sont nouveaux.

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Cette stratégie inhérente à l’urbanisme défensif se révèle, dans nombre de cas, inefficace puisque les bâtiments ne correspondent pas aux besoins nouveaux du marché. À d’autres échelles s’instaure un certain nombre de mesures d’accompagnement économique, visant à perpétuer des secteurs d’activités traditionnels touchés par la crise. S’ajoute à cela un ensemble d’actions plus transversales d’accompagnement social et urbain. À l’échelle nationale, différentes politiques, visant à maintenir l’activité économique et par-delà les emplois, sont mises en place. En France, l’État crée en 1972 le GIRZOM (Groupe interministériel pour la restructuration des zones minières) afin de faciliter la rénovation, la réhabilitation, l’aménagement du cadre de vie et la rénovation de la voierie et des réseaux des cités minières. À partir des années 1980, une politique nationale de relance industrielle est menée. L’objectif sous-jacent est de compenser les emplois perdus par l’implantation subventionnée d’unités productives nouvelles dans les bassins d’emplois touchés par la désindustrialisation. Ces programmes globaux de redéveloppement économique visent à se substituer aux effets cumulatifs du déclin industriel, en recréant les bases d’une revitalisation d’ensemble des structures économiques d’une zone ou d’une région (Wachter, 1991). Dans cette visée, en 1984, le gouvernement met en place une politique de « pôles de conversion » visant à reconstituer les bases d’un développement régional et local équilibré en modernisant les secteurs de la sidérurgie, du charbon et de la construction navale pour en faire des activités compétitives et définir les moyens d’un renouveau économique.

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Or, cet urbanisme défensif révèle très rapidement ses limites. Inefficace, centré sur des objectifs économiques, il n’apporte pas une réponse transversale à la problématique du traitement de la friche et à ses effets corrélatifs. D’où la promotion d’actions de reconquête intégrant la friche dans une optique de requalification urbaine et donc de projet urbain. Les différentes opérations de régénération des waterfronts et des riverfronts en Amérique du Nord (à San Francisco, à Boston ou encore par exemple à Baltimore) et en Europe (à Londres bien sûr mais aussi à Bilbao, à Lisbonne, à Gênes, à Naples ou encore à Marseille) sont en la matière révélateurs (Chaline, 1994, 1999 ; Rodrigues Malta, 1996, 2005 ; Marshall, 2001). À cet urbanisme de la reconquête s’adjoint et se superpose celui d’une ville économe en espace, qui se reconstruit sur elle-même, s’inscrivant alors dans les objectifs d’une ville dite plus durable. Alors que les formes d’action urbanistique précédentes résultaient de l’enjeu du traitement de la friche urbaine, l’urbanisme de la ville économe en espace englobe la friche dans des principes d’action plus généraux (tels que ceux du renouvellement urbain, de la ville compacte, de la lutte contre l’étalement urbain). Le délaissé devient un objet d’intervention urbaine, un instrument de gestion. Grenoble, en la matière, s’est très tôt orientée vers ces formes d’actions publiques. Caractérisée par la petitesse de son périmètre foncier (1 830 hectares), la commune se positionne dans une constante recherche de terrains éventuellement disponibles, et, ce, dès la fin des années 1960, comme le prouve la procédure d’échanges compensés négociée avec l’armée dès 1967, lui permettant d’acquérir 48 hectares de terrains centraux et péricentraux. Aujourd’hui, les projets de requalification de la caserne militaire de Bonne ou de la friche industrielle Bouchayer-Viallet traduisent la continuité de l’utilisation de la friche comme moyen de reconstruire la ville sur la ville. De fait, l’attention portée sur les terrains disponibles mais aussi la recherche d’une meilleure gestion des espaces délaissés amènent la construction de positionnements anticipatifs en matière de gestion des friches urbaines.

2.3 Travailler et anticiper sur les fonctions de l’espace

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Dans le prolongement de ces actions sur les causes et le devenir des friches, la logique des acteurs engagés dans une maîtrise de l’aménagement de l’espace les conduit, dans de nombreux cas, à chercher à réduire le temps de la friche, notamment par une meilleure anticipation de la mutabilité spatiale. Celle-ci appelle alors à une gestion optimale du changement de fonction des espaces concernés et de leur passage d’un mode d’activité à un autre. Concrètement, le recensement des espaces en mutation ou mutables, friches existantes ou futures, est aujourd’hui inscrit dans les politiques foncières. Dans un premier temps, à la fin des années 1990, l’Établissement Public Foncier du Nord-Pas-de-Calais a été le premier à formaliser cette approche sur la mutabilité. S’inscrivant directement dans le volet foncier du renouvellement urbain, la mutabilité urbaine rejoint la volonté de mieux gérer la croissance urbaine. Elle va au-delà de la simple mise en exergue de l’impératif de réutilisation des friches puisqu’elle vise à construire une démarche planifiée de gestion du foncier, s’inscrivant de fait dans une approche d’économie de l’espace (Ministère de l’équipement, 1999). Pour les collectivités locales, face à l’existence d’un certain nombre d’espaces hors marché, il s’agit de formaliser une action foncière publique, incitative et interventionniste, visant à anticiper les processus de mutabilité : être capable de prévoir et d’identifier les mutations d’usage et de fonctions des espaces, prévoir à l’avance des périmètres d’acquisitions foncières privilégiés, prévenir la dégradation de certains sites, … Cette approche est en l’occurrence mise en place à partir de 1999 par l’Agence d’Urbanisme de Grenoble qui publie un atlas des sites mutables devant être régulièrement mis à jour. Ce repérage foncier prend place également dans les communes rurales. Ainsi dans les Balcons de Belledonne, des communes expérimentent avec l’ADABEL (Association pour le Développement de l’Agriculture en Belledonne) le concept d’Unités d’Habitation Nouvelles. Il s’agit de repérer, dans les espaces récemment boisés ou enfrichés, les surfaces qui pourraient être constructibles. Cette approche prend totalement le contre-pied des modes de gestion « duaux » qui abordent les surfaces agricoles comme des surfaces « vides » et les seules à être potentiellement urbanisables. Cette évolution de la gestion à l’anticipation des territoires en mutation est intégrée aujourd’hui dans plusieurs cadres réglementaires et opérationnels. Ainsi, la Loi SRU de 1999 incite implicitement à réutiliser les espaces urbains en friches et à leur retrouver une fonction.

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Mais d’autres démarches vont aujourd’hui plus loin dans l’anticipation, en cherchant à gommer des processus d’évolution de l’utilisation de l’espace tout temps de latence ou d’abandon. Le devenir des espaces en mutation est alors inscrit dans une approche globale du paysage et du projet de territoire. Il intègre des enjeux économiques et environnementaux. À titre d’illustration, dans le SCOT de la Région Urbaine de Grenoble, l’ensemble des replats des Balcons de Belledonne a été réservé à l’agriculture. L’objectif est essentiellement paysager : en préservant pour l’agriculture les surfaces mécanisables, il s’agit de pérenniser l’équilibre technico-économique et donc de favoriser la durabilité des systèmes d’exploitation ; cela pérennise, par voie de conséquence, une utilisation des pentes fortes pâturées qui jouent un rôle majeur, en lisière de forêts, dans l’ouverture du paysage. L’objet de ces décisions porte non pas sur une réaffectation de surfaces à l’abandon, mais sur un positionnement en amont pour éviter leur abandon probable. Des SCOT ou des PLU, mais aussi des Contrats de Pays abordent ainsi le territoire dans toute sa complexité. L’anticipation de la friche y apparaît comme une démarche aboutie de bon gestionnaire qui évite tout délaissement ou toute dépréciation des biens qu’il a en charge.

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Pour autant la friche n’est pas un espace commun. La friche assumée n’a-t-elle pas un rôle à jouer en rendant lisibles les mutations sociales ? Et de ce fait, l’anticipation des mutations spatiales est-elle une nécessité ? Les espaces en déshérence ne peuvent-ils pas avoir une véritable fonction sociale d’appropriation des changements sociétaux ?

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En effet, les friches urbaines, par exemple, sont caractérisées par un temps de veille, permissif, entre la cessation d’activité et l’insertion dans une dynamique de projet planifiée, qui peut constituer un levier en vue d’une réutilisation fonctionnelle future (Andres, 2006a, 2008 ; Andres, Ambrosino, 2008). Ce temps de veille a une fonction éminemment sociale. À une logique de manque liée à la fermeture de l’usine et aux fractures sociales, individuelles et collectives qui en résultent, s’adjoint une logique de vide, tant fonctionnel que spatial, mais aussi une logique de l’amputation : la renaissance du site doit passer par une démarche de deuil (Bertoncello, 2006) pour la population locale. Dans le cas de la requalification de l’usine du GIAT à Saint-Étienne, n’est-ce pas, entre autres raisons, parce que les habitants ont eu le temps, par la présence passive mais prégnante de ces friches industrielles et minières, de prendre conscience de la fin d’une ère révolue qu’ils acceptent aujourd’hui d’autres évolutions ? Par ailleurs, n’est-il pas utile pour notre société d’avoir certains lieux propices à une permissivité sociale et culturelle ? Les friches permettent en effet d’abriter, temporairement, une petite économie informelle et précaire ou des activités artistiques et culturelles. En la matière, les exemples sont très nombreux. Pour n’en citer que quelques-uns, mentionnons la Friche de la Belle de Mai, l’ancienne huilerie des Abeilles, les anciens abattoirs à Marseille, ou encore le Brise Glace ou le 1O2 à Grenoble qui furent l’objet de réinvestissements pérennes par des acteurs culturels. De manière plus éphémère, M. Crespin et sa compagnie d’arts de la rue se sont installés dans d’anciens vergers en friche à Manosque pour y réaliser un spectacle déambuloire en 1979. De même l’artiste T. Hirschhorn, en 2004, pendant 8 semaines, a implanté, sur une friche en bas d’un immeuble HLM à Aubervilliers, un musée précaire d’art contemporain. L’intérêt de ce temps de veille, dans une société ouverte aux loisirs et à la culture, peut être primordial dans la resocialisation et la reterritorialisation de la friche. Il est certain que ces processus de réutilisation ne peuvent être ignorés par les acteurs publics ou privés mais laissent place ensuite aux enjeux et impératifs fonciers, économiques et politiques. Le temps de veille, dans certains cas, constitue ainsi un temps nécessaire pour que chacun puisse mesurer les mutations et ainsi se mobiliser pour s’intéresser à des démarches participatives éventuelles. Il permet aussi une revalorisation douce et progressive du site, symbolique d’abord, foncière, financière et sociale ensuite.

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En conclusion, les friches ne se distinguent pas selon la nature de l’activité qui les a générées mais selon leur localisation et leur visibilité et, par-delà, selon leur rapport au paysage et aux dynamiques sociales auxquelles elles sont liées. Visibilité, localisation par rapport aux autres espaces, étendue et ampleur du phénomène sociétal qu’elles révèlent constituent ainsi des facteurs d’analyse clés. Quelle que soit sa nature, la friche peut être remarquable et remarquée, qu’elle soit anecdotique mais en rupture spatiale avec une ambiance locale, un tissu environnant, ou qu’elle soit étendue, révélatrice de mutations sociétales importantes. Seules les manières dont les friches pourront être prises en charge seront différentes. Plus que son origine, c’est donc la figure de la friche — combinant configuration du lieu, densité humaine et dynamique locale — qui est le critère le plus déterminant dans la manière dont la société locale prend en charge, ou ne prend pas en charge la friche.

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De l’intervention sous forme d’action élémentaire sur les friches s’attaquant aux symptômes dans les années 1970, en passant par leur instrumentalisation dans les années 1990, puis leur anticipation dans la dernière décennie, l’évolution vers une complexification des enjeux liés à ces espaces en mutation et à leurs modes de gestion est révélatrice d’une évolution sociétale similaire. Sous un angle prospectif, les composantes immatérielles des mutations spatiales et sociétales ne sont-elles pas appelées à prendre une place grandissante ? Nous avons évoqué celles liées aux représentations ou à la financiarisation des systèmes de valeurs. Mais alors que, par exemple, peu d’attention a pu être apportée aux pertes de savoir-faire et de savoir-être dans les mutations industrielles ou agricoles, émergent aujourd’hui des constructions de discours sur leur prise en compte. Les modes de gestion pastorale des versants montagnards, les connaissances des ciseleurs d’armes ou des métallurgistes stéphanois, les modes de vie ouvriers, délaissés avec l’abandon de leurs activités ont pu être des ressources pour le territoire. Aussi il peut être essentiel de lier les mutations spatiales et les mutations d’ordre immatériel qui leur sont attachées.

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D’où l’intérêt de considérer la friche au sein de sa trajectoire d’évolution et d’accorder de l’importance à son temps d’entre-deux, voire de veille. Ce temps d’attente, de maturation, véritable temps de réflexion dans certains cas, constitue bien souvent un temps nécessaire pour accepter les changements fonctionnels mais aussi pour revaloriser les territoires délaissés en donnant une marge de manœuvre aux acteurs en charge de la décision et en favorisant l’expression d’acteurs transitoires. Il permet de concilier les systèmes de valeurs qui peuvent, sinon, s’entrechoquer. Ainsi, non seulement il peut ne pas être nécessaire de chercher à éviter la friche, mais il peut être encore utile de la laisser s’exprimer dans le paysage. Cette phase d’attente donne la possibilité aux habitants et aux acteurs de percevoir et, autant que possible, de s’approprier les changements sociétaux en cours révélés par l’enfrichement. Elle permet, in fine, une acceptation et une appropriation plus aisée, du site renouvelé. Ainsi, ces espaces caractéristiques d’un entre-deux — un « entre-deux-temps » et un « entre-deux-fonctions » — délaissés et inutiles en apparence, peuvent avoir un rôle, une fonction réelle de médiation et être une véritable ressource pour aider les acteurs à partager un point de vue préalable à une territorialité en devenir. Marge de manœuvre spatiale dans la gestion du foncier, la friche gérée avec le temps peut également être aussi une ressource en tant que marge de manœuvre territoriale pour aborder les changements et les mutations sociétales.

Fig. 6 - L’évolution des friches : dispositifs et démarches. The evolution of derelict lands : devices and actions.

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In fine, notre réflexion sur les friches, de toutes natures confondues, peut conduire au schéma analytique suivant (fig. 6). La friche subie comme la friche instrumentalisée appellent une vision, en d’autres termes une perception des acteurs concernés, qu’elle soit positive ou négative. Cette perception conditionne la demande sociale et la prise en considération collective de la friche. Cette démarche est primordiale ; elle est cœur de la mutabilité des friches puisqu’elle préfigure les actions, soit interventionnistes, soit régulatrices ou anticipatrices qui en découlent. Elle détermine le devenir, le basculement, ou non, de la friche vers une phase d’après-friche. Ce cheminement au travers de ces démarches et de ses dispositifs peut être poreux. En l’occurrence, une friche subie peut devenir une friche instrumentalisée à partir du moment où des stratégies utilitaristes et donc instrumentalisées y sont transposées. Le facteur temps se trouve au cœur du cheminement que ce soit dans la durée de la mutation de la friche ou dans la durée de chacune des différentes étapes identifiées.


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Notes

[1]

Direction Régionale de l’Agriculture et de la Forêt.

[2]

Entretien L. Andres, juillet 2006.

[3]

Prime à l’Entretien des Zones Menacées d’Abandon, mise en place en 1989 par le Conseil Général de l’Isère.

Résumé

Français

Les friches, qu’elles soient rurales ou urbaines, constituent une rupture, un vide, dans un territoire et une société. Toutes ont pour trait commun le fait d’être associées à un processus d’abandon, à une appréhension et un mode de gestion. Toutes peuvent être interrogées en tant que ressources perdues ou futures, par rapport à un système de valeurs (économique, foncier, symbolique, idéel, ...). Ce n’est pas tant l’origine des friches, industrielles ou agricoles, qui les distingue, mais leur localisation, leur visibilité et les enjeux dont elles sont l’objet. Cet article s’attache à analyser les formes d’abandon et les modes de gestion des friches, de toutes natures confondues, afin de montrer comment ces espaces acquièrent un statut à part entière dans les processus d’aménagement.

Mots-clés

  • Friches agricoles
  • friches urbaines
  • mutations
  • territoires
  • société
  • temporalités
  • acteurs
  • aménagement

English

Brownfields and wastelands : marginalized spaces or maneuver lands for territorial planning ? Agricultural or urban derelict lands can be considered as a split, a gap in a territory or a society. Both derelict lands are associated to a process of abandon and land management. Moreover, both derelict lands can be questioned as lost or future resources according to an economic, ideal, symbolic or spatial value. In that sense the following question can be considered as the main guideline of our thought : as abandoned and awaiting territories, can derelict lands be considered as the witnesses of the way a society manages its changes ? This article aims to analyse agricultural and urban derelict lands changes processes as to prove that urban and agricultural derelict lands can not be distinguished by the nature of their previous activity but by their localisation, their visibility and the stakes they are linked to. As derelict lands have more often been analysed according to their nature, this paper brings another regard on the process of abandon and management which can be helpful for research and professional interdisciplinary.

Key words

  • Wastelands
  • brownfields
  • derelict lands
  • changing processes
  • territories
  • society
  • temporalities
  • actors
  • planning

Plan de l'article

  1. 1 Retour sur abandons
    1. 1.1 Les friches subies
    2. 1.2 Les friches instrumentalisées
  2. 2 Gérer la friche aujourd’hui : du traitement des symptômes à l’anticipation des changements. Le cas du territoire grenoblois
    1. 2.1 Éradiquer visuellement la friche en traitant le symptôme
    2. 2.2 Agir sur les causes et penser un devenir
    3. 2.3 Travailler et anticiper sur les fonctions de l’espace

Pour citer cet article

Janin Claude, Andres Lauren, « Les friches : espaces en marge ou marges de manœuvre pour l'aménagement des territoires ? », Annales de géographie 5/ 2008 (n° 663), p. 62-81
URL : www.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2008-5-page-62.htm.
DOI : 10.3917/ag.663.0062

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