Annales de géographie 2011/4
Annales de géographie
2011/4 (n° 680)
112 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782200927165
DOI 10.3917/ag.680.0461
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Besse Jean-Marc Le Goût du monde. Exercices de paysage Arles, Actes Sud/ENSP, 2009, 229 p.

Le paysage Léviathan

Voici un ouvrage assez rare qui tient son lecteur en haleine, d’un concept à l’autre, à la manière d’une sorte de polar géophilosophique. Il s’agit de la reprise de cinq essais (devenant ici autant de chapitres) déjà publiés par Jean-Marc Besse, entre 2001 et 2007. Le premier de ces textes, intitulé « Les cinq portes du paysage », devrait être lu, à mon sens, par tous les apprentis en sciences humaines et sociales. Il présente en effet, avec clarté, les cinq orientations théoriques que chercheur, praticien ou simple terrien/humain peut adopter à l’égard de la complexité paysagère. Primo, le paysage est une pure « représentation culturelle et sociale », une « réalité mentale », une intériorité, une lecture, un langage. Du fait de l’influence culturelle et sociale subie par l’esprit qui le conçoit, il s’agit d’une production esthétique d’images individuelles ou collectives s’incarnant indifféremment sur la toile (peinture), le papier (carte), le sol (de la réalité paysagère au land art). Entre l’individu et la nation, sa dimension identitaire s’affirme et l’artiste joue un rôle d’éclaireur dans sa création. Secundo, J.-M. Besse sépare (ce qui se discute) cette première entrée paysagère de la rencontre concrète et affective, sensorielle, avec le monde vécu. Je trouve que dans cette expérience phénoménologique à laquelle il nous invite, l’auteur efface trop la subjectivité de l’observateur, déconnecte trop son regard d’une pure intentionnalité de sa conscience Tertio, le paysage n’est pas qu’un discours ou une représentation, c’est une consistance matérielle et spatiale, un « territoire produit et pratiqué par la société », un espace organisé où l’esthétique perd du terrain devant les nécessités économiques et sociales. C’est dans cette acception, qui revêt un caractère politique, que les communautés poseraient, à travers le paysage, une exigence éthique : celle du « bien vivre ensemble ». Quarto, le paysage se confond avec « l’environnement matériel et vivant des sociétés humaines ». Mais ne pourrait-on associer les entrées trois et quatre ? Quoi qu’il en soit, le paysage articule nature et société, devient une « entité relationnelle » et médiale, une médiance ou un système. Reste, en dernier lieu, le « paysage comme projet ». C’est là un clin d’œil aux paysagistes, mais il me semble qu’on ne sort pas beaucoup, avec cette catégorie, de la notion de paysage produit.

2 Consacré aux « géographies aériennes », le chapitreII amorce cette impression que laisse l’ouvrage d’un paysage Léviathan dévorant toute la géographie. Au même titre que la carte (chapitre IV), la vue d’avion ou de satellite découvre-t-elle (invente-t-elle) spontanément le paysage ou, d’après moi, l’espace et le territoire ? J’ai le sentiment que le paysage exige une présence humaine terrestre, fixe ou mobile (voir le chapitre V sur l’hodologie), mais impliquant physiquement le corps et la conscience. C’est d’ailleurs toute la leçon que l’on tire du chapitre III. Il y est montré que le paysage surgit des aménagements fonctionnant au profit de l’unification (politique) d’un territoire, comme de ces chemins ordinaires qui dévoilent un « paysage vernaculaire » et vécu.

3 Guy Di Méo

Lepesant Gilles Géographie économique de l’Europe centrale Les Presses de Sciences Po, coll. « Domaine Économie politique », 2010, 351 p.

4 Dans un format accessible, l’ouvrage présente l’intérêt de dresser un bilan bien informé des mutations économiques qui ont recomposé l’espace centre européen au cours des vingt dernières années. L’introduction tente de délimiter l’Europe centrale, un espace en situation de périphérie, à l’Est du continent européen, pour en souligner le manque d’unité. Sans chercher à imposer une nouvelle définition de cet espace d’« entre-deux » (le terme est utilisé sans référence aux travaux de Violette Rey, en particulier le volume X de la Géographie universelle, Belin, 1995), Gilles Lepesant propose d’élargir son champ d’étude à l’Ukraine, pourtant restée en dehors du processus d’intégration européenne. L’extension de l’espace étudié à ce pays qui appartient au voisinage oriental de l’Union européenne mais n’en résume pas à lui seul la problématique ne se justifie pas.

5 Adoptant comme point d’entrée de son analyse la rupture de système politique, économique et social intervenue en 1989, l’auteur replace ce qu’il considère comme le temps de la « transition heureuse » dans la longue durée de l’histoire, en une cinquantaine de pages qui retracent la succession des modernisations avortées, depuis le Moyen Âge jusqu’au XXe siècle. Définie comme « un nouveau cycle de rattrapage », la période 1989-2009 est ensuite abordée sous le seul angle des effets de la crise de 2008, venue l’interrompre. L’auteur compare cette crise à celle des années 1930 pour conclure que l’interdépendance nouée entre l’Ouest et le Centre du continent permet à présent d’écarter un scénario de remise en cause du processus de développement engagé au cours des vingt dernières décennies.

6 La deuxième partie de l’ouvrage analyse les diverses formes et processus d’intégration de l’espace économique centre européen par les réseaux et les infrastructures de transport assurant la connexion de l’Union européenne élargie, par les échanges commerciaux et les flux d’investissement (IDE), enfin par l’insertion dans la division mondiale du travail, en prenant les exemples de l’industrie automobile et de l’électronique grand public.

7 La troisième partie met en lumière l’européanisation des dynamiques et des politiques territoriales. Leurs effets sur les transformations en cours sont abordés : l’émergence d’une économie de la connaissance fondée sur l’innovation, les défis de l’aménagement des territoires, en particulier ceux portant sur les espaces métropolitains, enfin la politique régionale européenne dont les fonds structurels contribuent à la modernisation de la gouvernance à l’échelon régional. L’accent mis à souligner l’ampleur mais aussi les limites du rattrapage accompli par les économies des pays de l’Europe centrale conduit l’auteur à poser la question du choix d’un nouveau modèle économique de développement.

8 Le mérite de cet ouvrage écrit par un géographe qui connaît bien les diverses dimensions de la transformation de système est de rassembler, à partir de sources d’information dispersées, les éléments d’une géographie nouvelle de l’Europe du Centre-Est. Les grilles de lecture proposées qui puisent des outils théoriques dans la nouvelle économie géographique et empruntent un certain nombre de concepts aux sciences politiques, donnent une image un peu convenue et que l’on souhaiterait davantage contrastée des transformations affectant ces espaces.

9 Marie-Claude Maurel

 

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POUR CITER CET ARTICLE

« Comptes rendus », Annales de géographie 4/2011 (n° 680), p. 461-462.
URL :
www.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2011-4-page-461.htm.
DOI : 10.3917/ag.680.0461.