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Annales de Normandie

2010/1 (60e année)


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Joseph Decaëns et Adrien Dubois, Le château de Caen. Mille ans d’une forteresse dans la ville, Caen, Publications du CRAHM, 2009, 129 p.

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La publication qui nous occupe rassemble dans un court et plaisant mais très savant travail les données anciennes comme très récentes sur le château de Caen. Les deux auteurs principaux et leurs dix collaborateurs nous racontent l’histoire du château de Caen en multipliant toutes les sources disponibles rigoureusement croisées et critiquées : sources écrites, iconographies moderne (gravures, plans) et contemporaine (photos et cartes postales), relevés d’archéologie du bâti (2005) et d’archéologie sédimentaire (1956-1966, 2005). La publication de ces sources est accompagnée de plans de restitution des structures mises au jour et de photos de maquettes par période. On apprécie également, en attendant un véritable catalogue, les photos du mobilier mis au jour lors des fouilles (céramique, verres, monnaies, enseigne de pèlerinage). Il manque cependant un rapide rappel cartographique qui aurait inséré le château de Caen dans le réseau des résidences ducales aux xe-xiie siècles et démontré que sa construction comble un vide. Il importait aussi de préciser tout l’intérêt de ce qui a été fait à Caen, seule résidence ducale avec le château de Fécamp à avoir bénéficié de fouilles archéologiques.

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L’ouvrage dans une première partie rend hommage au doyen Michel de Bouärd, le père de la redécouverte archéologique du château et des premières restaurations entre 1956 et 1966 (tours porte, donjon, palais ducal, chapelle, salle de l’Échiquier). Depuis ces travaux, des hypothèses nouvelles suggèrent que le site du château avait sans doute fait l’objet d’une occupation antérieure au cœur d’un territoire déjà anthropisé.

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La deuxième partie, consacrée au site et à son organisation globale, nous donne les informations les plus récentes sur le rempart. Son tracé reprend celui du talus primitif, et l’état actuel, dont les portions les plus anciennes remontent au xie siècle, conserve de larges traces des renforcements successifs (créneaux, tours, archères, portes) et des restaurations et travaux contemporains.

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À l’intérieur de cette forte enveloppe, les fouilles anciennes et récentes ont mis au jour les vestiges des bâtiments qui ponctuent la vie dans ce château ducal puis royal. Les bâtiments de l’époque ducale (donjon, palais et salle de l’échiquier, chapelle Saint-Georges) sont connus depuis les années 1956-1966 et les auteurs ont tenu à signaler la controverse à propos de la structuration primitive de la salle de l’Échiquier. L’évolution architecturale du site après la conquête française en 1204 est clairement présentée. Le donjon enclos dans une chemise contient des bâtiments nombreux et variés (maisons du capitaine et du châtelain, chapelle, cuisine, four, écuries…). L’intérêt majeur de l’ouvrage est dans la mise à la disposition des lecteurs des modalités d’occupation dans l’angle nord-ouest du château entre la salle de l’Échiquier et le rempart. Les fouilles de 2005 y ont révélé l’exceptionnelle succession des bâtiments entre le xiiie et le xvie siècle avant la construction d’une terrasse d’artillerie : forges des xiiie et xive siècles, maison du xive siècle, maison du xvie siècle avec d’exceptionnels enduits peints ornés de dessins de mors de chevaux. Certains vestiges encore en élévation sont conservés dans les nouveaux bâtiments du musée de Normandie.

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La vie d’un château médiéval ne s’interrompt pas au xvie siècle, et le château de Caen conserve des fonctions militaires jusqu’en 1944. Les logements des gouverneurs et les casernes des régiments successifs, puis les bombardements de 1944, portent de sérieux coups à nombre de bâtiments anciens qui sont détruits.

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Après 1944, le château devenu propriété de la ville est restauré et devient un pivot majeur du nouvel urbanisme caennais dans son extension vers le nord. L’espace castral est désormais dédié à la culture par l’implantation de deux musées, et les bâtiments médiévaux qui subsistent (salle de l’Échiquier, église Saint-Georges) abritent des expositions temporaires.

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L’extrême profusion informative de ce petit ouvrage est enrichie par la netteté et la clarté des photos, des cartes et plans et par une infographie originale, que les publications du CRAHM avaient déjà mise au point pour un ouvrage précédent sur le château Ganne.

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Marie Casset

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Université de Bretagne-Sud et CRAHAM/UMR 6273

L’abbaye de Saint-Ouen de Rouen des origines à nos jours. Documents présentés sous la direction de Jean-Pierre Chaline, Rouen, Société de l’Histoire de Normandie, 2009, 239 p.

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Commençons par la conclusion du livre, qui rappelle qu’aujourd’hui l’abbaye Saint-Ouen de Rouen privée du statut d’église paroissiale qui lui fut octroyé en 1802, officiellement toujours affectée au culte, ne voit sous ses voûtes célébrer qu’un office annuel. Et pourtant, fondée au viie siècle, la grande rivale de la cathédrale Notre-Dame a connu une riche vie monastique grâce à des abbés prestigieux. La capitale de la Normandie médiévale possède en effet à peu de distance deux édifices aux dimensions gigantesques, la cathédrale Notre-Dame et l’abbaye Saint-Ouen, souvent concurrentes. La conclusion signée par Jean-Pierre Chaline propose que l’édifice accueille des spectacles, des expositions et des concerts. Le projet ancien de cet ouvrage répond à une double ambition : le souci d’apporter un complément au recueil de textes parus en 1996, La Cathédrale de Rouen, seize siècles d’Histoire, déjà publié par la Société d’Histoire de Normandie, et de « faire découvrir la vie de l’abbaye, de ses moines et abbés à travers mille ans d’histoire ». Dix-neuf contributeurs ont apporté leur concours à l’entreprise qui repose sur la publication de documents archivistiques, archéologiques et iconographiques.

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L’ouvrage s’articule autour de quatre parties. La première est consacrée aux documents d’archives et aux données de l’archéologie susceptibles de faire connaître les origines de l’abbaye. La plupart des chapitres reprennent des articles déjà publiés, essentiellement par Jacques Le Maho, rassemblent une documentation dispersée, proposent de nombreuses traductions bienvenues (notamment les textes hagiographiques : vitae, translationes, miracula de saint Ouen) et livrent un historique des fouilles depuis le début du xixe siècle jusqu’à 1998. La deuxième partie dédiée à l’abbaye médiévale, livre une série de chapitres dont la cohérence est difficilement saisissable. On y trouve des informations sur les abbés, sur les bâtiments monastiques, sur les sépultures… Elles s’appuient essentiellement sur l’histoire publiée en 1662 par l’historien mauriste Dom Jean-François Pommeraye, Histoire de l’abbaye royale de Saint-Ouen de Rouen, sur le Registre de visites de l’archevêque Eudes Rigaud (publié par Théodose Bonnin en 1842), sur le Livre des Jurés de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen, (publié en 2001 sous la direction de Henri Dubois), sur l’Histoire de la Ville de Rouen de François Farin (publiée en 1738) et sur des extraits de L’abbaye de Saint-Ouen de Rouen écrit par André Masson en 1930. Les deux derniers chapitres de cette partie, voués aux bas-reliefs du portail des Marmousets (xive siècle) et aux vitraux des xive-xvie siècles proposent, plans et photos à l’appui, des lectures convaincantes fondées sur des descriptions fort précises. Le programme iconographique vitré de l’abbaye est entièrement restitué par Pascal Pottier (quarante fenêtres basses, trente-neuf fenêtres hautes et trois roses). Ainsi, par exemple, parmi les fenêtres basses de la partie nord du chœur sont rassemblés en une verrière double (photo, page 107) deux conseillers de rois, saint Éloi, évêque du viie siècle et conseiller du souverain carolingien Dagobert, et saint Thomas Becket, conseiller du roi plantagenêt Henri II (et pas Henri Ier comme il est écrit à la page 113 avec une rectification cinq lignes plus bas). La troisième partie traite de l’abbaye du xvie siècle à la Révolution. Elle est principalement constituée de plusieurs développements sur les reliques du xvie siècle et le pillage de celles-ci par les huguenots en 1562, sur le rattachement de l’abbaye à la congrégation de France (1619), sur l’œuvre des Mauristes et sur le devenir de la vie monastique au xviiie siècle et sous la Révolution. C’est en octobre 1790 que les occupants de l’abbaye sont dispersés et qu’est dressé l’inventaire des biens monastiques. Il s’ensuit un descriptif détaillé des bâtiments adossés à l’abbatiale tels qu’on peut les connaître au xixe siècle au moment de leur démolition. La quatrième partie (xixe-xxe siècle) démontre comment, dès le Consulat, les lieux ont été réutilisés avec l’installation de l’Hôtel de ville au rez-de-chaussée de l’ancien dortoir mauriste et l’aménagement d’une place et d’un jardin public dans l’ancienne cour de l’abbaye ; ce n’est qu’en 1865 que fut érigée sur la place une statue équestre de Napoléon par Vital Dubray, élevée par souscription avec le bronze des canons pris à Austerlitz. Quant à l’abbatiale qui a servi de forge pendant la Terreur puis de temple décadaire sous le Directoire, elle devient église paroissiale en 1802 et est inscrite sur la première liste d’édifices classés Monuments historiques en 1840. Il convient alors d’achever la façade, ce qui donnera lieu à controverse si l’on suit l’étude de Jean-Michel Leniaud parue en 2002. La vie paroissiale, les modifications du décor intérieur, le renouvellement de la chaire (le curé Mac Cartan y fit une chute mortelle en descendant sous le Second Empire) et des orgues Cavaillé-Coll (1890) sont restitués grâce aux carnets de visite pastorale du cardinal de Croÿ, archevêque de Rouen (1823-1844), et aux extraits de la Semaine religieuse du diocèse. L’ouvrage s’achève sur une chronologie, une liste des sources utilisées et une bibliographie curieusement élaborée. En effet, elle ne répertorie pas plusieurs des articles sur lesquels repose l’ouvrage. On regrettera encore l’omission du Corpus des inscriptions de la France médiévale (t. 22) – cet ouvrage aurait fourni une traduction et le commentaire de l’épitaphe de l’abbé Rainfroy (p. 38) – et très immodestement de la Prosopographie ds abbés bénédictins normands (xe-xiie siècle) de l’auteur de ces lignes. On déplore des notes de bas de pages incomplètes et un manque d’harmonisation d’une référence à l’autre. Au total, l’ouvrage est une incitation à se plonger dans l’histoire passionnante de cette abbaye éclipsée par la cathédrale mais aussi par les abbayes bénédictines prestigieuses de Fécamp, de Jumièges et de Saint-Wandrille.

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Véronique Gazeau

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Université de Caen Basse-Normandie

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CRAHAM, UMR 6273,

« Calvin et la France », n° spécial du Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, B. Cottret, et O. Millet (dir.) t. 155, janvier-février 2009, 405 p.

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La commémoration du cinquième centenaire de la naissance de Jean Calvin à Noyon (Oise) en 1509 a suscité un grand nombre de parutions ces derniers mois. Parmi celles-ci, il faut distinguer une formidable sélection de textes du réformateur de Genève, série somptueusement éditée par Francis Higman et Bernard Roussel pour le compte de la « Bibliothèque de la Pléiade ». Le recueil proposé par le Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français constitue également une belle contribution aux manifestations scientifiques qui ont scandé l’année Calvin. Le numéro, placé sous la direction de Bernard Cottret et d’Olivier Millet, est composé de 21 communications. Il se concentre sur les rapports entre Jean Calvin et la France.

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La première partie est intitulée « Calvin et la France à l’époque de Calvin ». Max Engammare y rappelle notamment que le Picard, qui quitte définitivement la France au début de 1535, « a vécu comme un réfugié français, s’est vu comme un réfugié français, bienveillant pour la France, mais s’abandonnant parfois à une certaine nostalgie pour la patrie abandonnée » (p. 15-16). Depuis Genève, où il s’installe définitivement en 1541, Calvin regarde la France « avec tendresse et compassion » (p. 21). Il se console cependant en convoquant la figure d’Abraham, exilé au nom et pour le nom de Dieu. Les six communications suivantes traitent de sujets divers, mêlant réflexions théologiques, politiques ou sociales. Marc Vial confronte la conception calvinienne de l’authentique connaissance de Dieu avec celle de Jean Gerson (1363-1429, p. 35 et suivantes). Richard A. Muller propose une étude sur les prémices de la pensée eucharistique de Calvin ; il souligne tout particulièrement l’influence de la pensée mélanchthonienne (p. 53). Dans un bel exercice d’érudition (p. 56-61), Luce Albert restitue un texte libertin d’Antoine Pocque, transmis par Calvin sous la forme de citations disjointes dans un ouvrage intitulé Contre la secte phantastique et furieuse des libertins qui se nomment spirituelz (1545). Nathalie Szczech considère précisément l’ensemble du corpus polémique calvinien des années 1543-1562. Cette littérature souvent mal considérée permet pourtant de promouvoir une orthodoxie et une orthopraxie (p. 98). En cela, les ouvrages polémiques de Jean Calvin participent à la construction des identités religieuses et à la fermeture confessionnelle, évidente avec la promulgation de l’édit de Saint-Germain (17 janvier 1562). Jean-François Gilmont s’intéresse, quant à lui, aux « amis de Calvin originaires des XVII provinces ». Il propose une liste détaillée de ces Belgae (p. 101 et suivantes). Cette première partie, qui se termine par une communication de Robert Kingdon intitulée « Calvin et la discipline ecclésiastique » (p. 117-126), se projette donc dans de multiples directions. Il faut avouer que la cohérence de l’ensemble n’est pas toujours évidente. À cet égard, la conclusion générale d’Olivier Millet (p. 345-358) peut aider le lecteur à y voir plus clair.

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La deuxième partie est plus homogène. Huit communications interrogent la « réception et [les] images de Calvin » aux xvie et xviie siècles. Marianne Carbonnier-Burkard ouvre la discussion, en présentant des abécédaires lyonnais du milieu du xvie siècle et un recueil intitulé Thresor des prières (1585, pour la première édition), lesquels contiennent des textes de Jean Calvin. Elle y voit des pratiques révélatrices d’une frontière confessionnelle jamais complètement fixée (p. 150). Philippe Chareyre revient sur l’adaptation du modèle calvinien au Béarn. Le schéma présentant le « fonctionnement des institutions protestantes béarnaises » entre 1563 et 1620 est particulièrement éclairant (p. 163). Avec la communication de Marie-Madeleine Fragonard, c’est la figure de Théodore de Bèze qui est convoquée. Jean Calvin cumule plusieurs images dans la correspondance de son successeur à Genève. L’auteur pointe « la relative froideur » de Bèze à l’égard de son aîné (p. 179), en bref un profond respect mais sans véritable tendresse. Irena Backus présente, quant à elle, « un chapitre oublié de la réception de Calvin en France », la Vita Calvini (1583, parution en 1620) de Jean-Papire Masson, avocat et érudit catholique. Le texte est ici réédité en latin puis dans une traduction française (p. 185-207). Quel regard est porté sur Jean Calvin au xviie siècle ? Trois articles tentent de répondre à cette question, en traitant des cas de Philippe Duplessis-Mornay (Natacha Salliot, p. 209-219), de Richelieu (Yves Krumenacker, p. 233-243) ou de Pierre Bayle (Hubert Bost, p. 245-265, avec une précieuse annexe bibliographique comprenant une liste des auteurs de référence cités dans l’article « Calvin » du fameux Dictionnaire historique et critique). Anne Bonzon et Aurélie Dupont montrent comment Jacques Le Vasseur, doyen du chapitre cathédral de Noyon, premier historien de la ville avec ses Annales parues en 1633-1634, tente d’effacer la mémoire de Jean Calvin, en lui opposant celle de saint Éloi, autre gloire locale (p. 227).

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La dernière partie (« Calvin dans la culture française et l’historiographie moderne ») concerne, pour l’essentiel, les xixe et xxe siècles. Patrick Cabanel revient sur « le Calvin de Ferdinand Buisson », inspecteur général de l’Instruction publique, auteur d’une célèbre thèse (1891) sur Sébastien Castellion, érigé au rang de figure tutélaire du protestantisme libéral et de la modernité (p. 277). Dans une courte communication, Herman Selderhuis souligne l’influence de Lord Action et de Stefan Zweig dans la construction de la légende noire de Calvin (p. 282). André Encrevé analyse, quant à lui, les articles consacrés à Jean Calvin dans le Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français entre 1852 et 1902, soit le premier demi siècle d’existence de cette revue. Le théologien y est admiré et sa pensée y est défendue. Avec la communication de Frank Lestringant, le cap du xxe siècle est franchi. L’auteur examine le regard porté par André Gide sur Jean Calvin. L’écrivain, de famille et d’éducation protestantes, finit par rejoindre Honoré de Balzac et Stefan Zweig, voyant dans le réformateur genevois une incarnation de l’intolérance (p. 320). Le volume se poursuit par une précieuse mise au point de Matthieu Arnold, qui propose quelques jalons pour une utile enquête historiographique visant à déterminer la place occupée par le séjour de Calvin à Strasbourg entre 1538 et 1541 (p. 321 et suivantes). Enfin, Geneviève Guilleminot-Chrétien dresse un panorama des éditions de Calvin à la Bibliothèque nationale de France, signalant au passage l’acquisition en 2005 d’une Institution de la religion chrétienne de 1562 avec des annotations marginales de Sully (p. 342). C’est sur cette remarque que se termine un ouvrage aussi érudit que foisonnant, très utile pour comprendre les contours de la pensée calvinienne et ses multiples héritages français, du siècle des Réformes à l’époque contemporaine.

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Luc Daireaux

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Université de Caen Basse-Normandie

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CRHQ, UMR 6583

François Bergot, Trésors de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres & Arts de Rouen, éditions Point de vues, 2009, 96 p.

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Cet ouvrage atteint avec succès les deux objectifs de son auteur, l’histoire des collections artistiques de l’Académie de Rouen et leur présentation richement illustrée, belle occasion, à travers le catalogue, de découvrir un ensemble d’œuvres méconnues. Née en 1745, supprimée en 1793, l’Académie est reconstituée en 1803 grâce au Préfet Beugnot, qui rassemble une vingtaine d’anciens membres et des personnalités nouvelles en les engageant à oublier les « temps d’erreurs et de désastres », dont François Beugnot décrit le coût pour la compagnie qui y a perdu ses premières collections (notamment de bustes) et sa bibliothèque.

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Racontant la renaissance de ses collections et leur développement aux xixe et xxe siècles, François Bergot révèle aussi une institution beaucoup plus dynamique, « réactive » dirait-on aujourd’hui, qu’on ne le suppose souvent. L’Académie s’intéresse à la lithographie dès 1819, discute du Romantisme au lendemain de la parution du Cromwell de Victor Hugo en 1824, fait même sa propre révolution interne en 1848. La « vieille dame rouennaise » encourage aussi les jeunes talents (Joseph Court par exemple), distribue ses prix et s’enrichit de legs au point que la place lui manque pour les exposer dès la fin du xixe siècle, avant même l’énorme donation Courtonne (1913) ou celle du Dr Desseaux (1917).

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La Seconde Guerre mondiale prive une seconde fois l’Académie de ses livres versés à la Bibliothèque municipale et, provisoirement, de ses collections confiées au Musée des beaux-arts et revenues lentement dans un hôtel restauré après l’incendie du 26 août 1944. L’enquête de François Bergot ne porte pas sur les seules pièces en possession de l’Académie mais aussi sur celles que les soubresauts de l’Histoire ont dispersées ou fait disparaître, avec une attention toute particulière pour les œuvres qui constituent la mémoire même de la société savante.

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Le catalogue des peintures dit en partie ce que fut le goût du xixe siècle et de la première moitié du xxe, avec ses portraits (Fontenelle, Charles Lenepveu, Cideville…), ses scènes historiques et ses paysages (de Frère, Lebourg, Pinchon…), qui constituent au total un ensemble somme toute peu « académique ». Suivent les catalogues des estampes (voir Le pont de pierre de Rouen par L.-H. Brévière), des meubles et objets d’arts et peut-être surtout des sculptures, dont on remarquera les magnifiques pièces de bois des xve-xviiie siècles du legs Courtonne qui justifieraient à elles seules la parution de l’ouvrage.

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Éric Wauters

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Université de Rouen

Guillaume Mazeau, Le bain de l’histoire. Charlotte Corday et l’attentat contre Marat 1793-2003, Seyssel, Champ Vallon, 2009, 431 p., collection « La Chose Publique »

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L’ouvrage est issu de la thèse de doctorat de Guillaume Mazeau, dirigée par Jean-Clément Martin et soutenue en 2007 à l’université de Paris I. Conformément aux règles exigeantes de l’exercice, il peut s’appuyer sur un corpus de sources qui impressionne par son ampleur et sa diversité : liasses des Archives nationales relatives à l’enquête et au procès de Charlotte Corday, aux débats à la Convention ou à la situation politique et à la répression anti-fédéraliste ; pièces des Archives départementales du Calvados et de l’Orne concernant la situation politique de l’été 1793 ou la famille Corday d’Armont ; très ample ensemble iconographique, pour s’en tenir à quelques points forts. Il serait tentant d’y opposer la minceur apparente de l’événement étudié ici : l’unique coup de poignard asséné par Charlotte Corday à Marat dans la soirée du samedi 13 juillet 1793. Ce serait évidemment se fourvoyer, pour plusieurs raisons.

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En premier lieu, Guillaume Mazeau sait exploiter pleinement les dimensions complémentaires de l’événement en histoire. Il le traite d’abord comme un révélateur des structures profondes. Ainsi, l’attention extrême portée aux conditions matérielles de l’assassinat lui permet de faire le lien avec les travaux sur la sociabilité urbaine et de souligner l’importance de la porosité entre espace intime et espace public dans le Paris de la fin du xviiie siècle. Elle éclaire également les conditions sociales de l’évitement de la violence immédiate contre Corday, impliquant à la fois un rapport de confiance global à l’égard des autorités et des gardes nationaux et l’efficacité des procédures policières pour réduire les tensions et prendre en charge le crime. En reconstituant les modalités et les circuits de diffusion de la nouvelle de la mort de Marat, Guillaume Mazeau peut souligner la cohérence et la densité des sociabilités militantes parisiennes. L’analyse des réactions des autorités permet d’aborder l’épisode comme espace de projection de fantasmes sociaux concernant les comportements populaires dans le contexte dramatique de l’été 1793 : le Peuple est supposé désirer profondément se venger de la mort de Marat. Ici l’auteur peut faire une mise au point sur la situation politique réelle de la victime, jouissant d’une réelle popularité mais en délicatesse avec les éléments radicaux. Son assassinat met ainsi en lumière des rapports de force politiques.

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L’événement est aussi point d’appui de dynamiques nouvelles ou point d’inflexion des dynamiques historiques précédentes. Les mesures prises par le gouvernement montagnard, avec notamment les funérailles de Marat et le procès de Corday, illustrent ce point. Ces mesures sont marquées à la fois par la prudence et par le travail de resserrement des liens entre la Convention et les militants du mouvement populaire. Sur ce dernier point, on peut conclure au succès. Robespierre tire parti de l’assassinat, en faisant avancer ses proches, plus encore en établissant des liens avec le mouvement Sans-culottes. L’emprise politique des Montagnards est confortée, avec l’accentuation des mesures de Salut public et la politisation du Tribunal révolutionnaire. En même temps, l’analyse du procès contredit la thèse d’un Tribunal révolutionnaire, outil docile d’une politique de répression : la mise au pilori à travers la personne de Corday de tout le groupe Girondin en tant que « contre-révolutionnaire » est un échec. La répression des mouvements de femmes est accentuée. On est donc très loin d’un mécanisme d’emballement : « Affirmer que l’attentat contre Marat libère une Terreur d’État aveugle et systématique relève clairement du mensonge » (p. 106), peut sur ce point écrire l’auteur.

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Les analyses de Guillaume Mazeau découlent d’une démarche qui privilégie les représentations. Dans l’évocation du contexte de l’attentat puis dans son récit, l’historien prête la plus grande attention aux dimensions symboliques, qu’il s’agisse de la mise en scène par Marat de son corps souffrant comme marque de sa « passion républicaine » ou des implications des gestes des proches de la victime à l’égard de Corday. De même, l’étude du rituel des funérailles prend en compte la mise en scène du corps de Marat assimilé au peuple souffrant, interprète l’exhibition de la baignoire du défunt, se penche sur la place des femmes. C’est cette mise à nu du dispositif symbolique qui permet de lire les stratégies politiques qui le sous-tendent. De la même façon, l’historien ne peut parler de l’échec du procès de Corday, pour les Montagnards, qu’après avoir analysé l’affrontement des représentations qui s’y déroule : les imaginaires traditionnels sur la femme font jouer dans le cas de l’accusée les liens entre beauté, sainteté et posture physique. Significativement, les Montagnards veulent y répondre sur le terrain des représentations du corps, en diffusant des portraits censés montrer la laideur de Corday et en développant un discours sur sa supposée érotomanie. La compréhension de la question des liens entre la Convention et les Sans-culottes passe par une étude d’une grande acuité des rumeurs colportées par la presse sur l’assassinat, sa prévisibilité et les motivations de Corday. Par sa maîtrise de sources diverses – il faut ici souligner l’habileté de l’exploitation de l’iconographie – comme par sa prise en compte des structures qui permettent et organisent la circulation des représentations, Guillaume Mazeau revisite tout un pan de l’histoire culturelle de la période révolutionnaire.

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Sur ces bases, les trois derniers chapitres, qui traitent du devenir de la figure de l’assassin après son exécution, vont très au-delà d’une restitution d’un thème littéraire sur le mode « Corday vu par… ». Ils montrent comment cette figure devient un enjeu dans le long débat sur l’héritage de la Révolution, le sens de la Terreur, l’exigence de réconciliation nationale. La périodisation proposée – ascension d’une figure positive jusque vers 1852, puis déclin et dévalorisation avec un glissement vers le patrimoine de l’extrême-droite et une multiplication des théories sur les dimensions pathologiques supposées du personnage, pour simplifier grossièrement – emporte l’adhésion dans la mesure où l’historien ne perd jamais de vue la question de la présence sociale de l’objet sur lequel il se penche.

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L’apport spécifique de l’ouvrage à l’histoire de la Normandie n’est pas mince. L’analyse fine de la situation de la famille Corday, révélatrice de celle de la fraction de la noblesse rurale ancienne menacée par le déclassement, vise à restituer le sens politique profond du geste de Charlotte Corday. Il constitue pour une part une réponse à l’accélération du déclassement et à la crise de la famille provoqués par une Révolution à laquelle Jacques François de Corday d’Armont, le chef de famille, était d’abord favorable : « L’assassinat de Marat lui-même obéit à une économie de la distinction et de l’honneur » (p. 202). Mais Guillaume Mazeau prend aussi en compte les représentations portées par les lectures attestées de Charlotte Corday, celles liées à sa culture religieuse, et l’implication de ses proches dans la transformation des équilibres politiques du Calvados à partir de l’été 1792. On a, dans ces pages, des aperçus très stimulants d’histoire sociale et culturelle de la Normandie de la fin du xviiie siècle, ainsi qu’une analyse poussée du mouvement fédéraliste caennais. Les figurations de Corday qui suivent son exécution s’inscrivent dans le travail des élites pour inventer la Normandie. L’auteur relève ici l’importance de Louis-François Du Bois, premier historien de Corday, en étudiant son insertion en Normandie et ses liens avec les anciens réseaux girondins et fédéralistes. Qu’il s’agisse de la Révolution et de l’Empire ou des époques postérieures, l’attention prêtée à la circulation des représentations ouvre d’intéressantes perspectives sur la notion d’espace culturel régional.

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La présentation du livre est de qualité. Le choix de l’éditeur, pleinement justifié, de conserver à l’ouvrage un prix abordable conduit à une iconographie de petit format et en noir et blanc, très lisible néanmoins. Le livre comporte un index fort utile, où ne figurent, comme trop souvent, ni les noms donnés dans la très conséquente partie source, ni ceux figurant dans les notes : comme ces dernières se contentent, passée la première occurrence, d’indiquer le nom de l’auteur cité, il devient très fastidieux de retrouver certaines références. Mais il s’agit là d’un problème extrêmement répandu.

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Benoit Marpeau

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Université de Caen Basse-Normandie

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CRHQ, UMR 6583

Titres recensés

  1. Joseph Decaëns et Adrien Dubois, Le château de Caen. Mille ans d’une forteresse dans la ville, Caen, Publications du CRAHM, 2009, 129 p.
  2. L’abbaye de Saint-Ouen de Rouen des origines à nos jours. Documents présentés sous la direction de Jean-Pierre Chaline, Rouen, Société de l’Histoire de Normandie, 2009, 239 p.
  3. « Calvin et la France », n° spécial du Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, B. Cottret, et O. Millet (dir.) t. 155, janvier-février 2009, 405 p.
  4. François Bergot, Trésors de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres & Arts de Rouen, éditions Point de vues, 2009, 96 p.
  5. Guillaume Mazeau, Le bain de l’histoire. Charlotte Corday et l’attentat contre Marat 1793-2003, Seyssel, Champ Vallon, 2009, 431 p., collection « La Chose Publique »

Pour citer cet article

« Ouvrages », Annales de Normandie, 1/2010 (60e année), p. 181-189.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2010-1-page-181.htm
DOI : 10.3917/annor.601.0179


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