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Annales de Normandie

2010/1 (60e année)


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En 1800 [1][1] Cette date est fournie par E. Durell, dans P. Falle,... était découvert à Jersey un monument funéraire resté méconnu. Jusqu’à une date très récente, il n’avait en effet jamais fait l’objet d’une description [2][2] F. L. M. Corbet, The monuments and Windows of the parish..., et seule une partie du texte latin était connue de quelques spécialistes. Cette lacune de publication a eu pour conséquence un fâcheux problème de datation et de priver les chercheurs d’une source d’informations précieuses à plus d’un titre.

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Un réexamen des différentes sources à travers lesquelles le texte est connu et l’examen objectif du monument lui-même, ainsi que l’étude du contexte historique dans lequel il s’insère, permettent désormais d’en mieux comprendre la signification et les possibles intentions. Plus généralement, au-delà du simple cadre épigraphique ou historique régional, le texte soulève également certains problèmes méthodologiques de la tradition écrite ou apporte des éclairages sur certains aspects de la littérature néolatine ou sur le sens de la poésie funéraire latine et son intérêt pour l’histoire des mentalités.

Connaissance du monument et du texte

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Le monument en question ou, plus précisément, son texte n’ayant longtemps été connu que par les seules sources imprimées, il n’est pas inutile de revenir brièvement sur ce que l’on pouvait en connaître jusqu’alors et sur l’utilisation que l’on pouvait en faire.

La tradition épigraphique

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Si Franz Bücheler n’a pas fait figurer le texte dans les deux premiers fascicules de ses Carmina Latina Epigraphica (abrégés en CLE) parus en 1895 et 1897, Ernst Lommatzsch l’a en revanche inséré avec un commentaire très succinct dans le supplément de 1926 de ce recueil sous le n° 2080, reconnaissant ainsi implicitement son caractère tardo-antique [3][3] E. Lommatzsch, Anthologia latina sive poesis latinae.... Il y a toutefois lieu de penser que son absence des deux volumes initiaux des CLE n’était pas due à une méconnaissance du texte de la part du premier éditeur et maître d’œuvre du recueil. C’est en effet lui qui s’exprime indirectement à son sujet dans la notice qu’Otto Hirschfeld lui consacra dans sa rubrique des falsae uel alienae de son Corpus inscriptionum latinarum paru en 1899. Ses propos permettent de comprendre quelle intuition l’avait conduit à ne pas le retenir quelques années à peine auparavant. Il faisait clairement part de ses doutes au sujet de ce « poème réalisé non sans art, mais non antique » et avançait prudemment que « …, sauf erreur de [s]a part, cette épitaphe a[vait] été écrite aux cours des derniers siècles pour la femme d’un noble ambassadeur ou pour celle d’un marchand morte en couches et enterrée à Saint Hélier » [4][4] O. Hirschfeld (éd.), Corpus inscriptionum latinarum, vol. XIII (désormais....

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Toutefois, soit par méconnaissance de cet avis – pourtant clairvoyant comme on va le voir –, soit par désaccord, son collaborateur et continuateur n’en a pas tenu compte en 1926. En 1986 encore, Pasqua Colafrancesco retient toujours ce texte dans les Concordanze dei Carmina Latina Epigraphica[5][5] P. Colafrancesco, M. Massaro, Concordanze dei Carmina... et, s’il n’apporte rien de nouveau à l’établissement de ce « carmen funerarium (…) ad rem christianam pertinens » rédigé en dactyles élégiaques (p. XXXII), il lui attribue en revanche une datation explicite cette fois : le viie siècle (p. XL). Les Concordantiae in Carmina Latina Epigraphica[6][6] M. L. Fele, C. Cocco, E. Rossi, A. Flore (éd.), Concordantiae..., parues en 1988, retiennent également le texte – signalé comme non révisé –. Notons toutefois qu’il est exclu du récent travail, encore inédit, d’Hervé Belloc qui se fie à l’autorité de Franz Bücheler pour justifier l’exclusion de cette inscription de son catalogue [7][7] H. Belloc, Les Carmina Latina Epigraphica des Gaules :.... Cependant, du fait de sa présence dans le volume III des CLE ou dans des ouvrages de concordances récents, le texte a donc été utilisé comme référence par d’excellents linguistes ou épigraphistes [8][8] Pour ne citer que quelques exemples : M. Leumann et....

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Le texte édité dans les CLE est, à quelques détails près, celui de la version publiée par Aubin-Louis Millin de Grandmaison (1759-1818), dont on peut citer l’article in extenso[9][9] A. L. Millin, « Variétés, nouvelles et correspondances... :

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« En creusant dans l’église de Saint-Hélier de Jersey, on a trouvé une inscription latine qui paroît digne des meilleures pièces de l’Anthologie. La voici :

E nysea de stirpe meum Cornubia partum
Vindicat. Hillarius jam tenet ossa sacer.
Per sporades gallosque pium comitata maritum,
Deferor huc : visa est sors mihi nulla gravis.
Viximus unanimes ; et prima prole beati.
In mundum duplici morte secunda venit.
Pignora dividimus : comitatur me morientem
Mortua : solatur filia prima patrem. »
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Dans sa notice CLE 2080, Ernst Lommatzsch a simplement modifié la ponctuation, ajouté des majuscules là où cela lui paraissait nécessaire, supprimé le E initial de la ligne 1 qu’il supposait être une mauvaise lecture d’une croix (élément chrétien effectivement fréquent en début d’un premier vers au haut Moyen Âge) [10][10] Sans tenir compte du fait que l’absence de cette première... et enlevé un des deux L de Hillarius.

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On peut proposer de traduire le texte ainsi établi de la façon suivante :

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« Issue d’un lignage de Nysa, la Cornouaille revendique (le fruit de) mon accouchement. Le saint Hilaire tient désormais mes os. Ayant accompagné mon dévoué mari à travers les Sporades et les Gaulois, je suis arrivée en ce lieu. Mon sort ne me pèse toutefois pas : nous avons vécu en accord et heureux d’une première postérité. Une seconde vient au monde par un double décès. Nous nous partageons les objets chéris : la défunte m’accompagne dans la mort, la fille aînée console son père ».

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Il se présente donc sous la forme d’une élégie latine de type tout à fait classique (distiques élégiaques présentés avec une mise en page traditionnelle, à savoir avec un alinéa ouvrant pour les pentamètres), écrite dans un latin clair et dépourvue de fautes de quantité pourtant fréquentes dès l’époque impériale [11][11] Sur les fréquentes incorrections de versification des.... On y retrouve des éléments caractéristiques du genre : lamentation sur la mort d’une enfant et d’une mère, exprimée à la première personne du singulier et rédigée dans un style assez ampoulé, rappel de l’origine (v. 1), décès loin de sa patrie (v. 1-4), mort d’un nouveau-né (v. 1 et 6-7), sort funeste des femmes mortes en couches (v. 6) [12][12] Sur la mort des femmes en couches dans l’Antiquité,..., séparation des époux, résignation (v. 4) et consolation (v. 5 et 8).

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La permanence des formes et des thèmes, tout comme la volonté des auteurs de respecter des formes souvent archaïsantes, rendent souvent très difficile la datation de ces épitaphes versifiées en l’absence d’éléments paléographiques ou contextuels [13][13] Par exemple, É. Wolff, « La poésie funéraire … », op.... et, faute de posséder quelques informations matérielles sur le texte et son support, la seule analyse formelle et linguistique pouvait donc laisser supposer une datation tardo-antique pour ce texte chrétien jersiais.

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L’analyse lexicale n’apporte guère d’éléments de datation plus déterminants. En dehors des noms de lieux, le vocabulaire n’a rien que de très banal : la plupart des termes (filia, grauis, maritus, mihi, morior, mors, nullus, ossa, pater, pius, prima, sacer, secundus, sors, tenere, uenire, uidere, uiuus) sont extrêmement fréquents à toutes les époques ; les autres ne sont ni rares ni totalement inconnus : beatus (adj.) (48 occurences [14][14] Entre parenthèses, le nombre d’attestations dans le...), comitatur (21), comito, -or (21), defero(r) (14), diuidere (12), duplex (10), Gallus (6), mortuus (3), mundus (43), partum (13), pignus / pignora (43), prolis / proles (37), solor (9), stirps (6), uindicare (2), unanimis /-us (8).

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Toujours dans le cas d’une inscription de l’Antiquité tardive, même s’ils ne sont pas sans poser quelques problèmes, les éléments informatifs présents dans le texte sont susceptibles d’être expliqués de façon plus ou moins satisfaisante : Cornubia désignerait, non la ciuitas romaine des Cornouii (nord-est du Pays de Galles) [15][15] Voir A. L. F. Rivet et C. Smith, The Place-names of... ou la Cornouaille continentale (grosso modo le Morbihan actuel) [16][16] Les origines de ce royaume breton sont mal connues,... dont les îles anglo-normandes n’ont jamais fait partie, mais, plutôt, à l’époque alto-médiévale, la Cornouailles britannique [17][17] Le nom de la Cornouailles britannique, dérivant de..., à l’extrémité sud-ouest de l’île de Bretagne. La mention des Sporades, archipel de la Mer Égée, a permis d’interpréter nysea comme l’adjectif en rapport avec une des nombreuses villes de l’est du bassin méditerranéen portant le nom de Nysa [18][18] A. Herrmann, s.v. Nysa, dans Real Encyclopädie der....

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Certaines anomalies ou maladresses sont également susceptibles de trouver une explication logique : Le E initial, qui introduit une préposition superfétatoire, pourrait avoir été ajouté pour des besoins métriques. L’anonymat de l’épitaphe, s’il est rare, n’en existe pas moins, dès avant l’époque chrétienne [19][19] Particulièrement intéressants à cet égard sont les..., mais également ensuite, sans doute en signe d’humilité ; Hilarius (Hilaire) pourrait être une forme d’Helerius / Hélier – un obscur saint local du vie siècle, patron de l’île, dont la médiocre vita est tardive, bien postérieure aux invasions scandinaves [20][20] B. Baedorf, Untersuchungen über Heiligenleben der westlichen... – et n’indique pas nécessairement une confusion entre deux personnages (même si cette hypothèse est fort possible ; cf. les n. 42 et 59) ; l’emploi de l’adjectif sacer servant à le qualifier est bien attesté au haut Moyen Âge [21][21] Outre son sens de « sacré » ou « saint », plutôt appliqué....

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Un contexte culturel, susceptible de voir naître une telle épitaphe, existait localement durant le haut Moyen Âge [22][22] L’archipel était apparemment occupé par des établissements... et bien que sans doute peu intenses et très mal connus, les contacts entre l’Orient byzantin et l’Oceanus Britannicus sont également attestés à cette époque [23][23] Attestés pour l’île de Bretagne et la Manche : voir,.... Ce texte n’aurait donc fait qu’apporter un exemple concret des transferts humains qu’ils occasionnaient.

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On est conscient de l’importance de tels éléments pour la connaissance des rapports entre Orient et Occident et pour l’histoire de cette partie nord-occidentale de l’ancien Empire romain si pauvre en sources textuelles : lien entre les deux rives de la Manche, précocité de l’implantation du christianisme (avec des apports orientaux ?), identité d’Hélier avec Hilaire [de Poitiers ?] …

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Or, ces informations et toute la construction intellectuelle que l’on pourrait en tirer n’ont en fait presque aucune valeur parce qu’ Aubin-Louis Millin n’a pas vu le monument original et, sans doute bien involontairement, n’a pas édité un texte complet.

La tradition historique britannique

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Dès le xixe siècle, avant même la publication des CEL, des sources imprimées, plus fiables que celle de 1814, mais méconnues, fournissaient en effet des informations complémentaires qui permettaient de résoudre de façon définitive le problème de la datation du texte. Parmi elles, il faut tout particulièrement retenir les éditions d’E. Durell en 1827 [24][24] E. Durell, dans P. Falle, « An account … », op. cit.... et celles de Samuel Elliot Hoskins en 1854 [25][25] S. E. Hoskins, Charles the Second in the Channel Islands...., qui, malgré quelques petites divergences, puisent visiblement à une source commune (peut-être l’inscription originale). Outre son érudition, le premier, recteur de la paroisse Saint-Sauveur de Jersey, présente l’avantage de connaître parfaitement les lieux. Il fournit ainsi une version du texte plus complète que celle d’Aubin-Louis Millin et légèrement différente [26][26] Les deux auteurs britanniques n’indiquent pas les sauts....

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Le plus important ne réside toutefois pas dans ces variantes, mais dans le fait que l’on découvre qu’il existait cinq autres lignes de texte avant le poème. Tout comme les autres, les versions d’Edward Durell ou de Samuel Elliot Hoskins sont fautives, mais il n’y a pas lieu de s’attarder trop longuement sur leur critique.

L’original

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En effet, contrairement à ce que laissait supposer le silence bicentenaire des publications, le support matériel même de l’épitaphe est toujours conservé [27][27] Merci à Geraint Jennings (Société Jersiaise), qui a..., encastré verticalement dans le mur de l’extrémité occidentale du bas-côté sud, entre la fenêtre et le pilier engagé de la nef, où il a été installé à une date inconnue [28][28] Le texte de S. Hoskins, « Charles the Second … », op. cit..... On est donc désormais en mesure de fournir une description exacte du monument et une édition correcte du texte [29][29] Une cloison en planches et un échafaudage liés à des....

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Le support est une plaque en marbre noirâtre, de 124 cm de haut sur 78 cm de large, épaisse d’environ 9 cm. L’usure plus accentuée de la partie inférieure laisserait supposer qu’on est plutôt en présence d’une dalle de plate-tombe que d’une plaque funéraire.

Fig. 1Fig. 1

Le monument (Photo Fr. Corbet).

Fig. 2Fig. 2

Relevé graphique du blason et du texte de l’inscription (dessin de l’auteur).

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Le champ épigraphique mesure 69 cm de haut sur 60,5 cm de large ; il commence à 45 cm du bord supérieur et à 18 cm du bord inférieur avec des marges de 5,5 cm à gauche et de 3,5 cm à droite.

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Il est surmontée d’un écu parti aux armes des Amy et des Enys [30][30] F. Corbet, « The monuments … », op. cit. à la n. 2,..., mesurant 27 cm sur 31 cm : à gauche, trois bustes d’ours muselés ; à droite, trois lézards tournés à gauche, sans couleurs conventionnelles [31][31] Le blason des Amy était de gueules à la pile d’argent....

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L’inscription, double, est constituée de treize lignes de texte. Les cinq premières sont gravées en lettres capitales de 2 cm (3,5 cm pour les majuscules) espacées de 2,2 cm ; les huit autres, plus petites, situées 8 cm plus bas, sont en minuscules typographiques de 1,7 cm (2,7 cm pour les majuscules) séparées par un interligne de 2,6 cm.

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Leur gravure est d’excellente qualité. Les lettres présentent de légères variantes dans le tracé, les empattements ou les pleins et les déliés (faiblement contrastés). On note l’usage de quelques abréviations (lig. 2, 4, 5, 8) dont la plus courante est celle de la désinence « um » systématiquement rendue par un u suivi d’un signe en forme d’? aplati en exposant. Dans le texte en minuscules, on a distingué les s initiaux et finaux de ceux situés à l’intérieur du mot (?), sauf dans le cas d’un ligature esthétique avec un t (lig. 6 et 9), et le u latin – qu’il soit consonne ou voyelle – a été rendu par un v à l’initiale d’un mot et par un u partout ailleurs. On note enfin l’usage de quelques signes typographiques ou de ponctuation : traits de césures doubles (=), points losangiques simple ou doubles.

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Le texte ne pose pas de problème de lecture et peut être établi comme suit :

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« Hic iacet Garthruda Amy, Charissi/ma nup(er) uxor Thomae Amy centu/rionis. Obi(i)t (uicesimo ter)tio die augusti, / sepulta (uicesimo quin)to die eiusdem mensis, an(n)o / d(omi)ni 1647.

Enysea de ‘st’irpe meu(m) Cornubia partu(m)
Vendicat : Hillarius iam tenet ossa Sacer
Per Sporades Gallosq(ue) piu(m) comitata Maritu(m)
deferor huc : visa e‘st’ sors mihi nulla grauis.
Viximus unanimes : et prima prole beati
in mundu(m) duplici morte Secunda uenit,
Pignora diuidimus comitatur me morientem
mortua : solatur filia prima patrem.
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« Issue d’un lignage d’Enys, la Cornouailles revendique (le fruit de) mon accouchement. Saint-Hélier tient désormais mes os. Ayant accompagné mon dévoué mari à travers les Sporades et les Gaulois, je suis arrivée [34][34] Littéralement : « j’ai été transportée » dans ce lieu,... en ce lieu. Mon sort ne me pèse toutefois pas : nous avons vécu en accord et heureux d’une première postérité. Une seconde vient au monde par une double mort. Nous nous partageons les objets chéris : la morte m’accompagne dans le trépas, la fille aînée console son père ».

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On est en présence d’une épitaphe en deux parties : la première, en prose, consistant en une formule obituaire tout à fait courante, la seconde, plus personnalisée où c’est la défunte qui s’exprime à la première personne, se présentant sous la forme versifiée d’une élégie qui a abusé Aubin-Louis Millin et la majeure partie de ses successeurs.

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Si le second texte ne présente plus de difficultés de lecture, son sens n’en resterait pas moins difficile à comprendre si les personnages mentionnés dans la première partie n’étaient connus, de même que les causes du triste événement auquel il est fait allusion.

Le contexte historique et le cadre circonstanciel

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Le contexte politique dans lequel prend place ce monument est celui de la Première révolution anglaise (English Civil War, 1641-1649), au moment même où le roi Charles Ier était prisonnier de ses adversaires du Parlement (janvier-novembre 1647). Jersey était alors sous l’autorité du parti royaliste et avait même accueilli le prince de Galles (futur Charles II) d’avril à juin 1646. Le bailiff (gouverneur) de l’île, George Carteret, y favorisait les opérations de harcèlement maritime contre les navires des Parliamentarians d’Olivier Cromwell. Parmi les capitaines de navires corsaires participant à cette guerre de course figurait un certain Thomas Amy (Exeter 1614 - ibid. 1660), muni de lettres de marque du prince de Galles [35][35] E. Durell, dans P. Falle, An account …, op. cit. à..., qui s’était établi à Jersey depuis le 27 juin 1646 et y avait acheté, le 29 août 1646, une frégate de 160 tonneaux et 18 canons, la Little George, appartenant précédemment au prince [36][36] « Journal… », op. cit. à la note 24, p. 340 et 361-362 ;....

Les circonstances de la mort de Gartred Amy

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Diverses informations consignées dans son Journal, contemporain des faits, par le chroniqueur local Jean Chevalier [37][37] Le titre original de cette chronique qui relate les..., permettent de reconstituer les faits qui éclairent les circonstances du décès de Gartred Amy en 1647 [38][38] « Journal… », op. cit. à la note 24, notamment p. 491-494,.... À la date du 4 août de cette année, il raconte ainsi en détail l’épisode qui aboutit à la mort de la jeune femme : au cours d’une mission officielle particulièrement risquée contre une frégate du Parlement au large de Guernesey, le capitaine Amy, attaqué par un navire plus puissant, se retrouve en difficulté et se réfugie dans la baie de Saint-Jean avant de parvenir à s’échapper. Sur le retour, un vent de noroît l’empêche de pénétrer dans la baie de Saint-Aubin (dont le port est situé juste en face de Saint-Hélier, à l’ouest) et il est alors contraint de trouver refuge aux îles Chausey (à une quarantaine de km au sud-est), où le même vent contraire lui interdit de rentrer à Jersey avant le 13 août, soit neuf jours après son départ. Jean Chevalier écrit que « la femme du capitaine Amy, qui était enceinte, en prit un si grand déplaisir que son mari avait entrepris ce voyage de crainte qu’il ne lui advint quelque mal à la rencontre des ces frégates que dès aussitôt qu’il fut parti, elle en prit le lit étant fort malade ; de laquelle maladie elle n’en releva point et mourut. La nuit du 23e d’août, elle produisit son enfant mort sur terre et quelque espace de temps après, elle respira (expira). C’était une belle jeune femme dans le fleur de son âge » [39][39] Transcription avec orthographe lexicale modernisée,....

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Il semble donc que l’angoisse causée par le départ de son époux pour une mission périlleuse, puis sa disparition prolongée, l’aient plongé dans un tel état que le retour de celui-ci, sain et sauf, n’ait pas suffi à lui faire recouvrer la santé. La jeune femme accoucha donc (rien ne dit que ce soit prématurément) d’un bébé de sexe féminin mort-né et mourut elle-même peu après [40][40] À moins que ce ne soit à cause de la maladie qui l’avait..., laissant ainsi une fille aînée [41][41] Cette fille survivante se prénommait Anne (cf. J. L.... à son père. C’est à cet événement que fait allusion le poème qui accompagne l’épitaphe.

La signification des allusions géographiques du texte

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La datation et les informations événementielles apportent donc un éclairage nouveau au poème CLE 2080 et permettent de mieux en comprendre le sens ou certaines particularités difficiles à expliquer dans la version jusqu’alors publiée. L’anonymat de la défunte trouve ainsi une explication : son nom n’est pas répété dans le poème parce qu’il figure dans la partie supérieure. L’emploi du nom Hilarius pour Helerius s’explique d’autant mieux qu’en milieu britannique Hélier est quelquefois appelé Hil(l)ary [42][42] Bien que la confusion entre Hilarius et Helerius ne..., et la graphie H?llarius avec deux L – au lieu du classique H?larius – est vraisemblablement intentionnelle : elle permet en effet d’obtenir une syllabe longue, nécessaire au vers [43][43] On notera en outre qu’avant la spécialisation moderne.... En ce qui concerne les indications géographiques, Enysea renvoie à l’origine de la famille de la défunte (cf. les armes) : Enys, près de Truro ; Cornubia à la Cornouailles moderne (dont Truro est toujours la capitale), berceau des deux familles des époux : les Amy d’Exeter [44][44] F. Corbet, « The monuments … », op. cit. à la n. 2,... et les Enys d’Enys. Les autres noms procèdent par métaphore : les Sporades de la Mer Égée sont une allusion à un autre archipel, soit celui des Sorlingues ou îles Scilly, à 30 km à l’ouest-sud-ouest de la Cornouailles, qui était une des principales bases maritimes des Royalistes (le prince de Galles en était duc) et où Thomas Amy avait séjourné [45][45] D’après J. Chevalier, Th. Amy était aux Sorlingues..., soit celui des îles anglo-normandes ; le terme Galli renvoie aux Français, et, métonymiquement, à la France [46][46] D’où l’allusion à la revendication de l’enfant (lig...., au large de laquelle se situent les Îles de la Manche, mais désigne peut-être plus précisément les habitants mêmes – francophones – de ces dernières, situées sur la côte sud de l’English Channel et occupant donc une position continentale – c’est-à-dire française – par rapport à l’île de Bretagne [47][47] Il faut également tenir compte que les îles anglo-normandes,....

Au-delà de l’hommage funéraire : un manifeste royaliste ?

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L’usage d’une forme d’expression funéraire antique, qui plus est sous la forme de distiques élégiaques en latin, le choix de termes géographiques à double sens pouvant également passer pour antiques, ne sont probablement pas le simple fait du hasard (en particulier le choix de Sporades). Il est évident que l’auteur en était conscient. Sinon l’usage du latin [48][48] Les autres épitaphes de l’église, comme de l’île, sont,..., langue à forte connotation aristocratique [49][49] Sur la connotation élitiste du latin à l’époque moderne,..., l’emploi même du terme centurio[50][50] Le dictionnaire de Du Cange (Glossarium mediae et infimae... pour rendre le titre de capitaine du mari pourrait d’ailleurs être interprété comme l’annonce, dès la première ligne, de cette référence à l’Antiquité. L’auteur du poème funéraire était assurément un lettré – probablement britannique [51][51] La graphie du saint patron de l’église où est inhumée... – connaissant apparemment bien la métrique latine et des épigrammes antiques [52][52] Au xviie siècle, l’Anthologie latine était partiellement... convenant particulièrement au cas de la jeune défunte. C’est pourquoi l’hypothèse de Samuel Elliot Hoskins [53][53] S. Hoskins, « Charles the Second … », op. cit. à la... qui proposait incidemment d’attribuer la paternité de ce pastiche plutôt réussi à l’historien et homme d’État Edward Hyde (1609-1674), chancelier de l’échiquier et membre du conseil privé de Charles Ier depuis 1641, gardien du prince de Galles, et qui résida à Jersey d’avril 1646 (arrivée du prince sur l’île) à juin 1648, mérite quelque considération [54][54] Bien que cela ne signifie rien puisqu’il s’agit plus....

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Ce qui relierait encore cet émouvant poème funéraire au pouvoir royaliste présent sur l’île, c’est que le décès d’une femme et de son enfant était une chose si courante à cette époque [55][55] Au xviie siècle, à Londres, par exemple, environ 5 %... qu’on ne prenait normalement même pas la peine de le mentionner sur l’épitaphe de la défunte. Les circonstances particulières du décès de Gartred Amy pourraient donc avoir été un prétexte à ajouter aux cinq lignes de textes habituelles cet addendum raffiné qui aurait ainsi constitué une manière de rendre un hommage public particulier à une martyre de la cause légitimiste et, en même temps, à un fidèle serviteur royal dont l’épouse était décédée en raison même de l’accomplissement de sa mission de patriote [56][56] Dans cette hypothèse, le grade de centurion (v. la....

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Dans le microcosme insulaire qu’était Jersey, l’événement a dû avoir un retentissement certain et cet hommage mortuaire pourrait donc avoir constitué en même temps une façon simple, mais habile, de resserrer les liens du groupe autour d’un des siens frappé d’un malheur dont l’origine était imputable à l’ennemi. C’est peut-être également pour cette raison d’ailleurs que la tombe a été établie dans le principal sanctuaire de Saint-Hélier, capitale de l’île, donc au plus près de la cour (établie à Elizabeth Castle) – et non à Saint-Aubin où résidaient généralement les corsaires –.

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Conjointement, et renforçant l’hypothèse d’un auteur très proche du pouvoir, on ne peut s’empêcher de sentir derrière cet hommage d’aspect si romain l’influence – indirecte puisqu’il est à cette époque prisonnier à Londres – de Charles Ier, qui, par le biais des poètes et peintres à son service, n’a cessé de chercher à donner de lui-même une image romaine exaltant sa dimension impériale et le présentant comme un triomphateur et un pacificateur [57][57] J. Peacock, « The image of Charles I as a Roman Emperor »,....

Les apports du texte

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Le but originel de la présente étude était simplement de montrer pourquoi il fallait rayer ce poème funéraire de la liste des Carmina Latina chrétiens antiques. Le résultat de cette démonstration est toutefois loin de se borner à ce seul aspect, plutôt négatif. L’intérêt de ce texte n’en sort en effet pas amoindri, mais simplement déplacé chronologiquement et catégoriellement et la démarche critique a finalement conduit à mieux se rendre compte de sa grande richesse informative, susceptible d’intéresser des domaines très variés qu’il est impossible de tous développer ici.

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Certaines informations n’apportent qu’une modeste contribution à un problème plus vaste et ne permettent pas de tirer de conclusions.

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Il en va ainsi de l’historicité d’Hélier déjà évoquée que soulève la confusion avec Hilaire. Rappelons que, même si la Vita tardive du premier est très médiocre (v. la n. 20), il a fallu attendre le milieu du xxe siècle, pour que George Reginald Balleine [58][58] G. R. Balleine, A biographical dictionary of Jersey,... remette enfin discrètement en question l’existence même d’Helerius et propose de voir dans son nom une déformation d’Elerius, saint gallois du vie siècle, ou d’Hilaire de Poitiers (ive siècle) [59][59] On peut ajouter au dossier de la probable confusion....

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Un autre point concerne un problème permanent des sociétés d’Ancien Régime, celui de la mortalité périnatale et des femmes en couches. S’il ne fournit aucune information sur la cause obstétricale physique du double décès, le cas de Gartred Amy apporte en revanche au dossier médical sur cette question des éléments psychologiques, rarement portés à la connaissance des anthropologues, et qui semblent avoir constitué ici un facteur aggravant, voire déclenchant des deux décès. Même si le diagnostic d’un médecin reste indispensable, on peut néanmoins penser que la jeune femme était peut-être dans un état psychique fragile prédisposant à un accouchement prématuré ou difficile : la grossesse pourrait avoir entraîné un possible état de stress (et de fatigue ?) auquel se joignaient probablement l’anxiété permanente générée par l’ambiance de guerre civile, mais aussi le déracinement (évoqué aux vers 1, 3 et 4) – avec les risques de dépression qui en découlent –. Survenant en cette période, le brusque traumatisme psychique causé par l’éventualité de la mort de son époux a pu aggraver ou déclencher des troubles psychosomatiques ayant joué un rôle dans le décès du fœtus et de la parturiente. On notera au passage le délai relativement bref (moins de 48 h) entre le décès et l’inhumation, selon l’usage courant sous l’Ancien Régime [60][60] Qu’on ait jugé opportun de mentionner les deux dates....

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Parmi les autres enseignements du texte, certains dépassent largement le simple intérêt local. Sur le plan méthodologique, il constitue en effet un exemple particulièrement remarquable des dangers de la tradition écrite insuffisamment critique. Dans un registre plus culturel, il atteste la perduration d’une forme d’expression antique parfaitement adaptée à la situation et aux goûts de son époque, et dans le domaine des mentalités et des comportements, les informations que l’on peut en tirer sont susceptibles d’aider à comprendre certains mécanismes émotionnels ou sociaux des époques plus anciennes et, notamment, la signification réelle des inscriptions funéraires versifiées, très différente sans doute de celle que l’on peut ressentir aujourd’hui à leur lecture.

Les dangers de la tradition écrite indirecte en épigraphie

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Sur le plan de la méthodologie épigraphique, l’histoire de l’édition de CLE 2080 pointe en effet un échec de la démarche pourtant très critique qui guide généralement la recherche dans cette discipline et rappelle que, aussi fastidieuse et longue que soit cette étape du travail, la recherche des sources écrites primaires ou les plus anciennes, et, surtout, le principe de la révision de l’original, aussi difficile d’accès soit-il, ne sauraient être négligés.

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Pour n’avoir pas respecté ce précepte, le cas jersiais constitue un cas d’école en faisant particulièrement ressortir les risques inhérents à la pratique des corpus, où l’information, condensée, « digérée », maintes fois reprise au point de se voir décerner une légitimité pas toujours méritée, doit d’autant plus être vérifiée à la source que ses utilisateurs ne sont pas en mesure de le faire.

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Pendant longtemps, le cas de CLE 2080 a été celui de nombreuses inscriptions connues à partir de la seule tradition écrite et de publications pour le moins synthétiques, donc non susceptibles de faire l’objet d’une critique objective tenant compte d’informations fondamentales manquantes, telles que la nature du support, la paléographie ou la connaissance du contexte. L’erreur de départ qui a consisté à ne fournir qu’une inscription tronquée et quasiment sans contexte, l’absence totale d’intérêt pour le monument lui-même [61][61] Même H. Belloc, « Les Carmina … », op. cit. à la n.... et la pratique de la compilation déjà évoquée n’ont pas peu contribué à polluer fâcheusement et durablement par un texte qui n’aurait jamais dû y entrer des ouvrages ou des travaux par ailleurs fort sérieux. À une époque de renouvellement des corpus selon les normes actuelles de la critique épigraphique – et l’on pense tout particulièrement aux volumes en cours de réalisation du Recueil des Inscriptions Chrétiennes de la Gaule consacré à la province de Lyonnaise Seconde (c’est-à-dire grosso modo l’actuelle Normandie) et du xviiie volume du Corpus Inscriptionum Latinarum consacré aux Carmina Epigraphica Latina –, CLE 2080 vient rappeler la nécessité de respecter les principes évoqués.

Deux traditions parallèles

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Le cas de l’inscription CLE 2080 est également remarquable par l’ampleur de l’écart existant entre sa datation supposée (vie-viie siècles) et sa datation réelle (1647). Cela tient au fait que le phénomène – courant – de tradition évoqué se double d’un problème – nettement plus rare, lui – de traditions parallèles, rigoureusement indépendantes l’une de l’autre.

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Le même objet a en effet servi à deux champs d’études, qui l’ont utilisé (ou non) en s’ignorant bien involontairement : d’un côté, la tradition épigraphique et philologique, de l’autre, la tradition historique. Les membres de la première agissant, on l’a vu, comme si l’original n’existait plus [62][62] Le problème de son éventuelle conservation n’a en fait..., à partir d’une source imprimée, passablement tronquée et appauvrie ; ceux de la seconde, essentiellement des historiens locaux connaissant l’original et/ou les sources écrites modernes y afférentes [63][63] Ainsi encore chez les auteurs les plus récents : cf.....

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Les raisons de ce parallélisme des traditions sont multiples. Il est d’abord peut-être imputable au statut insulaire du monument et à sa double appartenance, « normande » aux époques gallo-romaine et médiévale, puis britannique à partir du Moyen Âge. L’inscription a ainsi pâti de l’effet pervers du choix de circonscriptions modernes pour étudier des réalités anciennes, qui guide souvent les études archéologiques, par exemple, et qui dépèce des entités administratives antiques (les îles ne figurent ainsi « naturellement » pas dans la Carte archéologique de la Manche publiée par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1989). Plus qu’à un problème de géographie politique, il est surtout dû au cloisonnement chronologique de la recherche et au morcellement des disciplines en sciences humaines, au désintérêt relatif des chercheurs pour l’épigraphie de la basse Antiquité (et encore plus de l’époque moderne) et au malaise de nombre d’historiens, d’archéologues ou d’autres chercheurs vis à vis de l’épigraphie en général, surtout quand ils n’ont à leur disposition que des textes non traduits ou des notices rédigées en latin telles qu’on les trouve dans les corpus traditionnels. C’est un des inconvénients de la spécialisation, rendue en partie nécessaire par l’ampleur des connaissances disponibles, que ne compense pas toujours efficacement la pluridisciplinarité. Le texte a ainsi était étudié sous un aspect essentiellement philologique ou linguistique, même par les épigraphistes. La non-prise en compte d’un original jugé trop rapidement perdu a conduit à traiter un document épigraphique de la même façon qu’un texte ancien, traditionnellement conservé dans une tradition manuscrite.

La perduration de la poésie élégiaque latine

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Un des autres apports, plus constructif celui-ci, de l’inscription CLE 2080 consiste dans la mise en évidence de la perduration ou de la résurgence à l’époque moderne d’une forme de poésie funéraire gréco-latine : l’élégie, définie par sa métrique composée de distiques élégiaques (association d’un hexamètre et d’un pentamètre dactyliques).

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On s’accorde généralement à considérer que les poèmes funéraires versifiés, apparus au moins dès le milieu du iiie siècle av. J.-C. à Rome et en Italie, sont attestés dès l’époque augustéenne en Gaule et qu’ils y cessent vers la fin du viie siècle [64][64] H. Belloc, « Les Carmina … », op. cit. à la n. 7, p..... Tombé en désuétude, le genre élégiaque semble toutefois n’avoir jamais totalement disparu des pratiques funéraires dans les territoires de l’ancien empire romain. Le cas a été également bien étudié en Espagne où, que ce soit en terme de sujets, de public, de genre ou de style, on ne constate aucune solution de continuité entre les inscriptions funéraires métriques d’époque alto- et tardo-impériales et celles que l’on rencontre encore tout au long des vie-xie siècles [65][65] J. Gómez Pallarès, « Towards a Study of Eleventh Century’s.... Sur le territoire de l’ancienne Gaule, on en rencontre encore à l’époque de la Renaissance carolingienne sur des tombes d’abbés ou d’abbesses, où l’usage de ces poèmes est facilité par la maîtrise de la langue latine et la pratique du pastiche bien attestées à cette époque [66][66] D. Norberg, Manuel pratique de latin médiéval, Paris,.... On en trouve périodiquement des résurgences en France durant tout le Moyen Âge classique, notamment en Normandie [67][67] Pour ces cas carolingiens et médiévaux, voir H. Belloc,..., où elles font écho à des cas littéraires bien connus, tout particulièrement au xiie siècle, tels les hexamètres et distiques élégiaques à la manière de Virgile d’Hildebert de Lavardin, par exemple [68][68] D. Norberg, Manuel…, op. cit..

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Dans tous les cas, il apparaît clairement que, comme durant le haut Moyen Âge déjà [69][69] L. Pietri, « Pagina in pariete reserata : épigraphie..., ce genre ne concerne bien évidemment qu’un milieu restreint, très cultivé.

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Un travail de recherche sur les épitaphes d’époque moderne dans les royaumes d’Angleterre et de France permettrait sans doute de savoir si de telles épitaphes élégiaques y sont fréquentes et se rattacheraient donc éventuellement à une habitude dont on observe encore des traces sporadiques au Moyen Âge. En l’absence d’inscriptions comparables anciennes à Jersey, il est difficile d’affirmer que l’on est en présence d’une perduration, et l’hypothèse d’une résurgence du carmen epigraphicum latinum est plus probable. L’inscription de Gartred Amy y apparaît en tout cas comme un unicum. En outre, la volonté affichée par les choix lexicaux de donner une impression d’antiquité semble dénoter un pastiche plutôt que l’ancrage dans une tradition locale (ce qui irait dans le sens de l’hypothèse de l’opportunité politique évoquée plus haut). On notera au passage que ce pastiche, sans être d’une qualité exceptionnelle, est néanmoins tout à fait réussi puisqu’il a réussi à tromper la vigilance d’éminents spécialistes.

Une manifestation originale de la vie culturelle jersiaise au milieu du xviie siècle

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De bons connaisseurs de la société de l’archipel anglo-normand à l’époque de la Première Révolution anglaise seraient bien mieux placés que l’auteur du présent article pour replacer cette œuvre dans son contexte, mais cela n’empêche pas de faire remarquer que CLE 2080 pourrait bien mettre en évidence un trait de la vie culturelle jersiaise étroitement lié à ce court épisode politique.

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La réalisation d’une épitaphe dans le style élégiaque, si elle n’est pas habituelle, n’a en soi rien d’anormal puisque ce genre, participant de la poésie lyrique, particulièrement en faveur en Angleterre à l’époque élisabéthaine, était encore très en vogue dans la littérature au xviie siècle – notamment chez le poète John Milton (1608-1674) –. Exprimant souvent des sentiments mélancoliques provoqués par la mort ou un amour malheureux, généralement traité sur un registre pathétique et usant d’un vocabulaire expressif, tous deux destinés à émouvoir fortement le lecteur, il était donc particulièrement bien adapté au destin tragique de Gartred Amy [70][70] Cf. également le cas normand assez comparable de Montivilliers..., et plus largement même peut-être, à celui de cette époque troublée. Le choix d’une forme latine, particulièrement antiquisante, d’élégie pourrait alors être un exercice d’érudition tout autant qu’un renvoi à un passé idéalisé. Bien que cela reste conjectural, on pourrait d’ailleurs également se demander si la réalisation d’un tel poème n’aurait pas été une façon de montrer que, si les Républicains avaient à leur côté des écrivains aussi cultivés et talentueux que le fameux John Milton – futur Secretary for Foreign Tongues en 1649 –, les Royalistes en exil n’avaient rien à leur envier en terme de culture (et de communication).

Sens de l’épigraphie funéraire élégiaque chez les Anciens et les Modernes

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Sur le plan de l’histoire des mentalités, le texte de Jersey conduit à se poser pour l’époque moderne les mêmes questions que pour l’époque antique et le haut Moyen Âge, où la sincérité des sentiments évoqués par ce mode d’expression est généralement fortement mise en doute par les chercheurs modernes. De ce fait, comme le regrette ironiquement Étienne Wolff, l’épitaphe même est un « genre qui ne suscite guère l’intérêt. C’est quelque chose de triste, convenu et mensonger », où l’émotion doit en effet se plier aux contraintes des règles sociales et des usages [71][71] É. Wolff, « La poésie funéraire … », op. cit. à la.... À trop considérer les Carmina Latina Epigraphica sous un angle purement formel, on en arrive effectivement à une restriction fâcheuse de la perspective. Comme le dit un autre éminent spécialiste, « cette approche néglige principalement le contexte situationnel propre : la mort vécue et son emprise sur un groupe humain éphémère dont le comportement doit être analysé par l’histoire des mentalités. Et l’on ne court ici aucun risque de donner dans le romantisme, si l’on cherche à établir avec justesse et sans préjugés le niveau de la sincérité personnelle et celui de l’authenticité sociale » [72][72] G. Sanders et al., Lapides memores. Païens et chrétiens.... Exprimée pour l’Antiquité tardive, cette remarque reste valable pour l’époque moderne.

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Le caractère lapidaire du texte interdisant d’entrer dans le détail des circonstances précises du décès, la banalité ou le caractère stéréotypé des formulaires (reprochés par nombre de spécialistes) relèvent en fait de l’allusion bien plus que de la narration. Sous leur aspect convenu, on a déjà eu l’occasion de voir que de tels textes ne visent en effet pas tant à narrer des faits, qu’à fournir des éléments mnémotechniques permettant de raviver le souvenir et de susciter l’émotion auprès des proches et des lecteurs locaux au courant des faits évoqués et à qui s’adressaient avant tout les épitaphes [73][73] Pour rester dans le domaine de la mort, et toute proportion.... Avec un degré de précision variable, chacun d’eux était capable de comprendre les sous-entendus du texte et de les expliquer éventuellement à une personne extérieure à la communauté.

60

L’épitaphe moderne de Gartred Amy, où la documentation conservée autorise la reconstitution d’une partie des faits, permet ainsi de voir qu’en huit vers et une quarantaine de mots, on était capable, à travers des poncifs (celui du décès des femmes en couches, par exemple) et des allusions un peu sibyllines (les termes géographiques notamment), de renvoyer à un arrière-plan généalogique ou politique précis et à des événements particulièrement circonstanciés que seul le public local pouvait pleinement apprécier… tant que la mémoire de cet événement était conservée. Elle permet également peut-être de mieux comprendre l’arrière-plan émotionnel, souvent négligé au profit des seules données explicites du texte, des épitaphes antiques. On a vu, en outre, qu’elle comporte sans doute plusieurs niveaux de compréhension.

61

Quelle que soit son époque, la forme d’expression très élaborée qu’est l’épitaphe versifiée n’est donc pas un document objectif. Elle constitue un mode de communication qui, pour être efficace, nécessite une certaine « intimité » entre le défunt (le locuteur ou énonciateur) ou ses proches (les destinateurs, qui conçoivent le texte) et le lecteur (le destinataire) – souvent renforcée d’ailleurs par le fait que le premier s’adresse souvent au dernier à la première personne – [74][74] Cette « intimité » avec le défunt tient souvent simplement....

62

Quand la chaîne informative est interrompue (c’est-à-dire quand le lien entre le locuteur et le lecteur vient à être brisé) – ce qui est le cas pour la quasi-totalité des inscriptions antiques et pour nombre de textes plus tardifs qui relèvent généralement du fait divers –, autant dire qu’il reste très peu de chance de pouvoir les comprendre et les apprécier à leur juste valeur, et on peut alors ressentir l’impression décrite par Étienne Wolff plus haut. Si l’intérêt informatif de ces textes, auxquels on confère aujourd’hui un statut de sources écrites, se trouve de ce fait très réduit, conclure à leur manque de sincérité et les réduire à un simple exercice de style ou à une convention sociale, parce que leur sens originel (rappeler un événement précis et susciter l’émotion) s’est trouvé grandement dénaturé ou effacé et que leur pathétisme paraît souvent trop exacerbé pour être réellement authentique, relève toutefois plus du postulat que de la démonstration.

Conclusion

63

Sans être un chef-d’œuvre littéraire ni même une source historique de premier plan, l’inscription de Saint-Hélier de Jersey présente cependant un certain nombre de particularités qui lui confèrent une place à part au sein de la mediocritas épigraphique ordinaire. On retiendra surtout les deux points de vue sous lesquels elle est susceptible d’être étudiée : épistémologique d’un côté, avec toutes les questions qu’elle soulève sur l’acquisition, la tradition et la validation des connaissances dont se nourrissent diverses branches des disciplines historique ou philologique, en particulier sur l’écart pouvant exister entre la réalité matérielle et celle produite par les chercheurs ; historique d’un autre côté. Dans ce domaine, elle est l’occasion de montrer que, confrontées à d’autres types de sources écrites, l’épigraphie moderne – largement négligée pour cette époque –, est susceptible de constituer un support de choix à certains aspects de l’histoire. Heureusement servie par des documents contemporains et par la qualité de sa rédaction, l’inscription de Gartred Amy dépasse en effet le cadre du simple fait divers habituel et se rattache plutôt à la « petite » Histoire qui aide à humaniser la « grande » et dont on se contenterait d’ailleurs pour l’immense majorité des Carmina Latina Epigraphica de toutes époques aujourd’hui coupés de leur contexte. Son exégèse fournit un éclairage particulier sur un épisode de l’histoire britannique, largement méconnu en Normandie malgré sa proximité géographique [75][75] Remerciements : je tiens à remercier tout particulièrement....

Notes

[*]

Nancy université (EA 1132 HISCANT-MA - Centre Albert Grenier).

[1]

Cette date est fournie par E. Durell, dans P. Falle, An account of the Island of Jersey, with appendix of records, etc to which are added notes and illustrations by Edward Durell, Jersey, Richard Giffard, 1837, spécialement p. 76, n. 53.

[2]

F. L. M. Corbet, The monuments and Windows of the parish church of Saint-Helier Jersey, Jersey, The Rector and Wardens of The Parish Church of Saint-Helier in Jersey, 2004, spécialement p. 56-58, texte n° 34, (avec photo).

[3]

E. Lommatzsch, Anthologia latina sive poesis latinae supplementum. Pars posterior : dei Carmina Latina Epigraphica (désormais cité CLE), fasciculus III. Supplementum, Leipzig, Teubner, 1926, spécialement p. 82.

[4]

O. Hirschfeld (éd.), Corpus inscriptionum latinarum, vol. XIII (désormais cité CIL XIII), fasc. 1, Berlin, G. Reimer, 1899, 346* : « carmen non inscite factum sed non antiquum » … « aut fallor aut his proximis saeculis epitaphium hoc scriptum est matronae nobili legati aut mercatoris uxori in puerperio mortuae et in S. Hilarii conditae ».

[5]

P. Colafrancesco, M. Massaro, Concordanze dei Carmina Latina Epigraphica, Bari, Edipuglia, 1986, passim.

[6]

M. L. Fele, C. Cocco, E. Rossi, A. Flore (éd.), Concordantiae in Carmina Latina Epigraphica, Hildesheim-Zürich, G. Olms, 1988, 2 vol., spécialement p. CLXVI, n° 2080.

[7]

H. Belloc, Les Carmina Latina Epigraphica des Gaules : édition, traduction, étude littéraire, thèse de langues et lettres anciennes, Université de Caen, 2006 (Philippe Moreau dir.) p. 48, n° 109 (passage cité in extenso) : « 109 : CIL XIII, 346 (Jersey). Épitaphe d’une mère et de sa fille. Distiques. O. Hirschfeld s’appuie sur l’avis de F. Bücheler pour donner à ce texte une datation très basse. ».

[8]

Pour ne citer que quelques exemples : M. Leumann et al., Lateinische Grammatik. II.2.2. Lateinische Syntax und Stilistik mit dem allgemeinen Teil der lateinischen Grammatik, Munich, C. H. Beck, 1972, éd. rev. et augm., (1ère éd. 1965), p. 162 [qui, dans le § 96, utilisent CLE 2080 comme un des exemples d’emploi de primus pour prior] ; P. Cugusi, Aspetti letterari dei Carmina Latina Epigraphica, Bologne, Pàtron, 1985, p. 207 et 217 [qui fournit le texte de CLE 2080, se demande s’il s’agit d’une inscription chrétienne et la présente, avec quelques autres, comme un exemple de l’abnégation avec laquelle les épouses suivent leur mari] ; M. T. Sblendorio Cugusi, L’uso stilistico dei composti nominali nei Carmina Latina Epigraphica, Bari, Edipuglia, 2005, p. 22 et 65, n. 378 [CLE 2080 sert a montrer la survivance tardive (viie siècle) du terme unanimis qui apparaît couramment dans des poèmes de qualité assez élevée] ; R. Hernández Pérez, Poesía latina sepulcral de la Hispania Romana. Estudio de los tópicos y sus formulaciones, Valence, Universitat de València, 2001, p. 59 [qui se sert du texte pour illustrer la mention de la patrie des ancêtres et du lieu de naissance du défunt] ; É. Wolff, La poésie funéraire épigraphique à Rome, Rennes, 2000, spécialement p. 91 [qui, évoquant le problème des femmes mortes en couches, pense que « ce fut le cas de l’épouse d’Hilarius (CE 2080), originaire d’Asie Mineure et qui avait suivi son mari en Bretagne … (sic) ».] …

[9]

A. L. Millin, « Variétés, nouvelles et correspondances littéraires », Magasin encyclopédique, 1814, 3, p. 390. Les publications anglaises semblent avoir reproduit l’information et le texte d’après son article ou une source commune. Ainsi : Anonyme, « Inscription in the church of Saint-Hilary », Blackwood’s Edinburgh Magazine, 1, avril-septembre, 1817, p. 130.

[10]

Sans tenir compte du fait que l’absence de cette première syllabe rendait ainsi le vers incomplet.

[11]

Sur les fréquentes incorrections de versification des inscriptions métriques aussi bien sous le Principat que durant l’Antiquité tardive, voir, respectivement, G. Achard, « Poésie et rhétorique dans les inscriptions antiques de la Gaule », dans Coll., La langue des inscriptions latines de la Gaule, Actes de la table-ronde tenue au CERGR les 6 et 7 octobre 1988 (Univ. Lyon III), Paris, diffusion De Boccard, 1989, spécialement p. 118-119, et N. Gauthier, Recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures à la Renaissance carolingienne. Première Belgique (désormais cité RICG I), Paris, Éd. du CNRS, 1975, spécialement p. 7, par exemple.

[12]

Sur la mort des femmes en couches dans l’Antiquité, voir, par exemple, D. Gourevitch, « La mort de la femme en couches et dans les suites de couches », dans F. Hinard (dir.), La Mort, les morts et l’au-delà dans le monde romain. Actes du colloque de Caen, 20-22 novembre 1985, Caen, Presses Universitaires de Caen, 1987, p. 187-193.

[13]

Par exemple, É. Wolff, « La poésie funéraire … », op. cit. à la n. 8, p. 56.

[14]

Entre parenthèses, le nombre d’attestations dans le CLE – n° 2080 exclu – calculé d’après les listes établies par M. L. Fele et al., « Concordantiae … », op. cit. à la n. 6.

[15]

Voir A. L. F. Rivet et C. Smith, The Place-names of Roman Britain, Londres, Batsford, 1982, p. 324 : Civitas Cornou(iorum) (RIB 288, Wroxeter, 129-130 ap. J.-C.) ; c(iuis) Cornouia (RIB 639, Ilkley).

[16]

Les origines de ce royaume breton sont mal connues, mais sa désignation – plutôt anecdotique – sous le nom de Cornubia n’est pas attestée avant la fin de l’époque carolingienne, au plus tôt (J. Quaghebeur, La Cornouaille du ixe au xiie siècle. Mémoire, pouvoirs, noblesse, Quimper, Société Archéologique du Finistère, 2001, p. 179).

[17]

Le nom de la Cornouailles britannique, dérivant de la forme anglo-saxonne Cornwealum et Cornwalum au xe siècle, est attesté au moins dès le vie siècle sous la forme latine Cornubia (C. Thomas, « The Character and Origins of Roman Dumnonia », dans C. Thomas (éd.), Rural Settlement in Roman Britain, CBA Research Reports, 7, Londres, Council for British Archaeology 1966, spécialement p. 86).

[18]

A. Herrmann, s.v. Nysa, dans Real Encyclopädie der Altertumswissenschaft (désormais abrégé RE), XVII-2, XXXIV, Stuttgart, Druckenmueller, 1937, col. 1631-1661, en répertorie une dizaine. Celle située en Carie, à Sultanhisar (Turquie), dans la vallée du Méandre serait la plus probable puisqu’il faut traverser les Sporades du Sud pour gagner l’Occident par la mer à partir d’elle. C’est sans doute pour cette raison qu’elle a été proposée par E. Lommatzsch dans sa notice CLE 2080. Sur cette Nysa : N. Bonacasa, Nisa in Caria, Enciclopedia dell’arte antica classica e orientale, V, Rome, Istituto della enciclopedia italiana, 1963, p. 530-532. M. L. Fele et al., « Concordantiae … », op. cit. à la n. 6, II, p. 744, indexent le mot à nysaeus.

[19]

Particulièrement intéressants à cet égard sont les cas, sans doute d’époque romaine, CLE 1076 (Carthagène : fille enterrée avec sa mère) et CLE 1331 (Carthage : petite fille) où l’absence d’indication des noms est clairement exprimée comme un moyen de diminuer un peu la douleur des proches. Le cas de CLE 923 (Carnuntum/Petronell) indique, lui, que le nom est remplacé par un portrait (qui fournit donc une identité non verbale, mais iconique).

[20]

B. Baedorf, Untersuchungen über Heiligenleben der westlichen Normandie, Bonn, C. Georgi, 1913, p. 49-55. Le toponyme Saint-Hélier n’est attesté pour la première fois que vers 1060 sous la forme génitive Sancti Helerii (J. Adigard des Gautries, « Noms de lieux des îles anglo-normandes attestés entre 911 et 1066 », Annales de Normandie, II, 1, 1951, spécialement p. 29).

[21]

Outre son sens de « sacré » ou « saint », plutôt appliqué à des objets à l’époque impériale (cf. R. Ganschinietz, s.v. sacer, RE, I, A, II, 2, 2, Stuttgart, Druckenmueller, 1920, col. 1626-1628), mais plus tard appliqué à des hommes, avec la valeur particulière que les chrétiens vont donner à ce dernier (A. Blaise, Dictionnaire latin-français des auteurs chrétiens, Strasbourg, Brepols, 1954, p. 729, par ex.), le terme peut avoir le sens de sacerdos ou d’episcopus à partir de l’époque carolingienne au moins (Du Cange, Glossarium ad mediae et infimae latinitatis, Graz, Akademische Druck, rééd. aug., 1954, VII, p. 254, col. 1-2) ; dès l’époque mérovingienne, le premier terme – sacerdos – désigne d’ailleurs assez habituellement le second – episcopus –(cf. RICG, I, 230 ou RICG XV, 101).

[22]

L’archipel était apparemment occupé par des établissements érémitiques ou monastiques (J. Le Patourel, « Le monachisme normand dans les îles de la Manche pendant le Moyen Âge », dans L. Musset (dir.), Aspects du monachisme en Normandie (ive- xviiie siècles), Actes du colloque de l’année des abbayes normandes, Caen, 18-20 octobre 1979, Paris, J. Vrin, 1982, spécialement p. 110). C’est sans doute dans l’un de ces derniers que pourraient avoir été accueillis des hôtes de marque tels que l’évêque de Rouen Prétextat, exilé dans une île près de Coutances par Frédégonde de 577 à 584 ap. J.-C. (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, V, 18 ; VII, 16 et VIII, 20, trad. R. Latouche, Paris, Éditions des Belles Lettres, 1975, vol. I, p. 278 et vol. II, p. 91 et 151).

[23]

Attestés pour l’île de Bretagne et la Manche : voir, par exemple, M. Fulford, « Byzantium and Britain : a Mediterranean perspective on post-Roman Mediterranean imports in western Britain and Ireland », Medieval Archaeology, 33, 1989, p. 1-6 (qui suggère l’existence de contacts commerciaux directs entre la Bretagne et le nord-est de la Méditerranée à la fin du ve et durant le vie siècle ap. J.-C.) ou J. Lafaurie et C. Morrisson, « La pénétration des monnaies byzantines en Gaule mérovingienne et wisigothique du vie au viiie siècle », Revue numismatique, 1987, 6e série, XXIX, spécialement p. 93-94). La présence de navires byzantins se rendant en Bretagne avec une cargaison pour chercher de l’étain – produit en Cornouailles – est attestée aux vie et viie siecle (par exemple, J. Durliat, « Les conditions du commerce au vie siècle », dans R. Hodges et W. Bowden (éd.), The sixth century, Cologne, Brill, 1998, spécialement p. 115).

[24]

E. Durell, dans P. Falle, « An account … », op. cit. à la n. 1, p. 350. L’auteur rappelle que l’originalité de son travail au sujet de ce texte tient dans les renseignements circonstanciels, mais que « l’inscription a [déjà] été plusieurs fois publiée ». Il ne fournit toutefois aucune allusion permettant de remonter à ses sources. Il fournit également une traduction anglaise, vraiment très libre, du texte. Jean Chevalier, lui, ne la mentionne pas dans son Journal – Coll. (éd.), Journal de Jean Chevalier, Jersey, 1906-1914, IV (désormais cité Journal).

[25]

S. E. Hoskins, Charles the Second in the Channel Islands. A contribution to his biography and to history of this age, vol. II, Londres, Richard Bentley, 1854, spécialement p. 10, fin de la n. 3 de la p. précédente).

[26]

Les deux auteurs britanniques n’indiquent pas les sauts de lignes et leurs versions diffèrent très légèrement (indication ou non d’abréviations). Apparat critique (par rapport au texte de Millin) : Enyseâ (Durell), Enysea (Hoskins) ; opa (D.), ossa (H.) ; Gallos Sporadasque (D. et H.). Des erreurs communes montrent que les auteurs puisent visiblement à une même source. S. E. Hoskins omet de retranscrire la fin de la lig. 3 et les lig.4-5. La récente édition de F. Corbet, « The monuments … », op. cit. à la n. 2, p. 56, contient également quelques erreurs de transcription : xxvtio pour xxvto ; euisdem pour eiusdem ; vendical pour vendicat ; Hillarius avec un seul L ; all au lieu de ossa ; vranimes pour unanimes ; morto pour morte ; patrum pour patrem.

[27]

Merci à Geraint Jennings (Société Jersiaise), qui a si aimablement répondu à ma demande de savoir si cette épitaphe était toujours visible dans l’église et m’a signalé l’existence de l’ouvrage de Francis L. M. Corbet.

[28]

Le texte de S. Hoskins, « Charles the Second … », op. cit. à la n. 25, p. 9, laisserait entendre qu’elle y était lors de sa découverte ; elle pourrait donc avoir été remise au jour à l’occasion de l’enlèvement d’un enduit. Cette affirmation est toutefois contadictoire avec celle d’A. L. Millin, qui écrit en 1814 que l’on a trouvé la plaque à l’occasion d’un creusement (voir la n. 9).

[29]

Une cloison en planches et un échafaudage liés à des travaux de restauration commencés en 2009 n’autorisent pas l’examen de l’intégralité du monument au moins jusqu’à la fin de 2011. Ces obstacles et les projections de mortier qui couvrent la surface visible de la plaque empêchent toute prise de vue d’ensemble. Il a néanmoins été possible d’autopsier la pierre (le 30 juillet 2010), afin d’en établir le texte. Le dessin de celui-ci a été réalisé à partir de cet examen et complété par une photographie aimablement communiquée par F. L. Corbet.

[30]

F. Corbet, « The monuments … », op. cit. à la n. 2, p. 58.

[31]

Le blason des Amy était de gueules à la pile d’argent chargée de trois têtes d’ours coupées de sable emmuselées d’or et celui des Enys d’argent à trois vouivres en pal de sinople avec une bordure de gueules (B. Burke, The general armory of England, Scotland, Ireland and Wales, Londres, Harrison & sons, 1864, p. 16 et 327).

[32]

Les césures (systématiquement hephthémimères pour les hexamètres) sont correctes.

[33]

Traduction : « Ci-gît Gartred Amy, il y a peu encore épouse très chère du capitaine Thomas Amy. Elle est décédée le 23 août et a été enterrée le 25 du même mois, en l’an du Seigneur 1647.

La restitution de la forme cornique du prénom de la défunte semble préférable à celle de la forme anglaise qui est, comme en français, Gertrude, latinisée en Gertruda ou, effectivement, quelquefois en Gartruda (sans h). Alors qu’on se serait attendu à trouver la forme vernaculaire Gertrude sur le registre paroissial de Saint-Hélier, on constate en effet que le prénom de la défunte y est inscrit sous la forme « Gerteret » (cf. les éditeurs du Journal de Jean Chevalier, op. cit. à la n. 24, p. 494, n. 2). Ce mot ne paraît pas pouvoir être compris autrement que comme un essai de transcription phonétique de la variante Gartred qui se rencontre précisément en Cornouailles et majoritairement au xviie siècle d’ailleurs. On en trouve facilement des exemples dans des sites généalogiques sur Internet. Par exemple : Gartred Farmer, née le 8 février 1606 à Camborne (Cornouailles), Gartred Blewett, née le 22 Juin 1676 à Madron (Cornouailles), Gartred Blight, née le 7 août 1681, à Bradworthy (Devon) ; Gartred Courcy, mariée le 19 février 1666 à Egloshayle (Cornouailles), etc. À noter tout particulièrement une Garthruda Randal, mariée le 12 septembre 1654 à Saint Kew (Cornouailles) (W. P. W. Phillimore, T. Taylor et J. H. Glencross (éd.), Cornwall parish registers, vol. 6, Londres, 1904, p. 49).

[34]

Littéralement : « j’ai été transportée » dans ce lieu, qui peut donc désigner aussi bien Jersey que la tombe (la traduction : « je repose » ne renverrait qu’à cette dernière réalité).

[35]

E. Durell, dans P. Falle, An account …, op. cit. à la n. 1, p. 349-350 ; S. Hoskins, « Charles the Second … », op. cit. à la n. 25, p. 2 et 9-10, note 3. Quelques informations sur sa famille dans F. Corbet, « The monuments … », op. cit. à la n. 2, p. 57-58.

[36]

« Journal… », op. cit. à la note 24, p. 340 et 361-362 ; E. Durell, dans P. Falle, « An account … », op. cit., p. 349-350 ; S. Hoskins, « Charles the Second … », op. cit., p. 2 et 9-10, n. 3.

[37]

Le titre original de cette chronique qui relate les événements intervenus dans la période de janvier 1643 à décembre 1651 est : Recueil des chosses les plus remarcables q(ui) se sont passes en ceste Isle de Jersey … Elle a été publiée, en respectant l’orthographe assez originale de l’auteur, entre 1906 et 1914 par la Société Jersiaise (9 fascicules rassemblés ensuite en un volume). Voir la n. 24.

[38]

« Journal… », op. cit. à la note 24, notamment p. 491-494, 528. E. Durell, dans P. Falle, « An account … », op. cit., p. 349-350, S. Hoskins, « Charles the Second … », op. cit., p. 105 et A. E. Ragg, A Popular History of Jersey, Jersey, Walter E. Guiton, 1895, chap. XII : Sir George’s privateers (consultable sur le site de la Société jersiaise : http://members.societe-jersiaise.org/whitsco/wragg0.htm) ont partiellement utilisé les informations du Journal de J. Chevalier.

[39]

Transcription avec orthographe lexicale modernisée, restitution des abréviations et ajout de ponctuation. Le texte original : « la fam(m)e capitaine amiy q(ui) estoit ancainte en print vn sy grand desplaissir q(ue) son mary avoit antreprins ce uoyage la de crainte quil ne luy aviensist quelque mal a la rencontre de ses fregates q(ue) des aussy tôt quil fut p(ar)tit ele en print le lict estant fort mallade de la quelle malladie elle nan releua point et en mourut la nuict du - 23 - iesme daust elle produit son anfant mort sur terre et quelque espasse de tempts appres elle respira cestoit vnne belle Jeune fam(m)e a la fleur de son aage » (« Journal… », op. cit., p. 494).

[40]

À moins que ce ne soit à cause de la maladie qui l’avait frappée, il est fort possible qu’elle soit morte d’hémorragie, cause la plus fréquente du décès rapide de la mère à l’accouchement ; la fièvre étant l’autre cause de mort, mais dans les jours qui suivent (M. Laget, « La naissance aux siècles classiques », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, 1977, 32, 5, spécialement p. 971).

[41]

Cette fille survivante se prénommait Anne (cf. J. L. Vivian (éd.), The Visitations of Cornwall, comprising the Heralds’ Visitations of 1530, 1573, & 1620, Exeter, Pollard, 1887, p. 152).

[42]

Bien que la confusion entre Hilarius et Helerius ne se rencontre apparemment pas dans les îles anglo-normandes avant le xixe siècle (cf. l’épitaphe de 1837 dans F. Corbet, « The monuments … », op. cit. à la n. 2, texte n° 26), on trouve cependant quelquefois la première graphie utilisé pour la seconde chez les auteurs britanniques. C’est notamment le cas dans le très célèbre ouvrage de William Camden (Britannia, sive florentissimorum regnorum Angliae, Scotiae, Hiberniae, et Insularum adjacentium ex intima antiquitate chorographica descriptio, dont de nombreuses éditions – augmentées – ont été publiées à partir de 1586 et jusqu’au xviiie siècle), qui rapporte d’ailleurs une tradition du lieu de sépulture d’Hilaire de Poitiers à Saint-Hélier de Jersey – oppidum Sancti Hilarii – (texte cité dans les AASS, julii, IV, Paris-Rome, 1868, p. 145). Étant donné son niveau culturel, il est difficile de supposer que l’auteur de l’épitaphe de Jersey ait méconnu cette information.

[43]

On notera en outre qu’avant la spécialisation moderne (Hilary pour les hommes, Hillary pour les femmes), on utilisait indifféremment un seul ou deux L pour les deux sexes.

[44]

F. Corbet, « The monuments … », op. cit. à la n. 2, p. 57.

[45]

D’après J. Chevalier, Th. Amy était aux Sorlingues quand le prince de Galles partit pour Jersey (Journal, op.cit. à la note 24, p. 341). Sa femme pourrait y avoir résidé à ce moment ou y être passée lors de son voyage pour retrouver son mari. Il la fit venir à Jersey à une date indéterminée après qu’il eut décidé de s’y établir (cf. ibid., p. 528).

[46]

D’où l’allusion à la revendication de l’enfant (lig. 6-7), né hors du sol ancestral.

[47]

Il faut également tenir compte que les îles anglo-normandes, bien qu’anglaises depuis 1204, dépendaient ecclésiastiquement de la juridiction de l’archevêque de Coutances jusqu’en 1569 (J. Le Patourel, « Le monachisme normand … », op. cit. à la n. 20, p. 111).

[48]

Les autres épitaphes de l’église, comme de l’île, sont, à de rares exceptions près, en langue vernaculaire (français ou anglais).

[49]

Sur la connotation élitiste du latin à l’époque moderne, voir, par exemple, F. Waquet, Le latin ou l’emprise d’un signe. xvie-xxe siècle, Paris, Albin Michel,1998, passim.

[50]

Le dictionnaire de Du Cange (Glossarium mediae et infimae latinitatis, éd. par D. P. Carpentier, II, Niort, 1883, p. 266, col. 1), ne recense aucun cas de ce mot désignant un « capitaine » de navire. Lexicalement, à l’époque moderne, centurio n’est pas un terme suffisamment explicite pour être compréhensible sans une connaissance préalable de la qualité de l’individu ainsi désigné. On attendrait plutôt dux, ductor, ou, surtout nauis praefectus (on peut écarter archipirata, désignant un capitaine de pirates, donc connoté péjorativement). Outre le fait que ce terme évoquait l’Antiquité romaine, ce qui n’a rien que de très naturel sous le règne d’un souverain se définissant comme un imperator à la romaine (v. la n. 58), il pourrait également avoir été choisi parce qu’il renvoyait à un grade de l’armée « régulière » antique, notion non négligeable en cette période de guerre civile.

[51]

La graphie du saint patron de l’église où est inhumée Gartred Amy va dans ce sens (voir les n. 42-43).

[52]

Au xviie siècle, l’Anthologie latine était partiellement disponible dans les éditions, souvent rééditées à cette époque, de J.-J. Scaliger, Catalecta veterum Poetarum, de 1573, ou dans celle, enrichie, de P. Pithou, Epigrammata et poemata e codicibus et lapidibus collecta, de 1590, par exemple (non uidi).

[53]

S. Hoskins, « Charles the Second … », op. cit. à la n. 25, p. 10, n. 7). L’auteur n’est en tout cas pas Thomas Amy lui-même. Une lettre adressée par lui à E. Hyde le 18 mai 1846 (reproduite dans S. E. Hoskins, op. cit., p. 3-4) montre que – s’il l’a écrite lui-même – il possédait visiblement une éducation lui permettant de s’exprimer dans un anglais courant relativement correct quoiqu’à l’orthographe assez libre, mais assurément pas de composer un tel poème.

[54]

Bien que cela ne signifie rien puisqu’il s’agit plus d’un fait divers que d’un événement historique, on ne trouve toutefois aucune allusion à cet épisode dans l’œuvre d’E. Hyde, qu’il commença à écrire lors de son séjour sur l’île : The History of the rebellion and civil wars in England, by Edward earl of Clarendon, also his life written by himself, in which is included a continuation of his History of the grand rebellion, Oxford, University Press, 1843, 1364 p.

[55]

Au xviie siècle, à Londres, par exemple, environ 5 % des décès de femmes étaient dus à l’accouchement (V. Harding, « Memento mori. La peur de l’agonie, de la mort et des morts à Londres au xviie siècle », Histoire urbaine, 2, 2, 2000, p. 39-57, spécialement p. 43).

[56]

Dans cette hypothèse, le grade de centurion (v. la n. 50), qui renvoie à un officier de l’armée régulière romaine, serait également un moyen de reconnaître le caractère officiel de la mission de l’époux.

[57]

J. Peacock, « The image of Charles I as a Roman Emperor », dans I. Atherton et J. Sanders (éd.), The 1630s : Interdisciplinary essays on culture and politics in the Caroline era, Manchester, Manchester University Press, 2006, p. 50-73.

[58]

G. R. Balleine, A biographical dictionary of Jersey, Londres-New York, Staples Press, 1948, s. v. St. Helier. Cette proposition n’a visiblement jamais rencontré un grand écho.

[59]

On peut ajouter au dossier de la probable confusion Hilarius/Helerius, le cas Hilarius-Helarius quelquefois rencontré dans des manuscrits du Gloria confessorum de Grégoire de Tours au sujet de deux Hilarii, un sénateur dijonnais du ve siècle et Hilaire de Poitiers (cités dans Bibliotheca hagiographica latina, I, Bruxelles, Socii Bollandiani, 1898-1899, respectivement n° 3884 et 3892). On notera au passage la clairvoyance de Marcel Proust qui, en 1912, fait dire à l’érudit curé étymologiste de Combray (inspiré d’Illiers, Eure-et-Loir) que « … c’est Saint-Hilaire qu’on appelle aussi (…) dans certaines provinces, Saint-Illiers, Saint-Hélier, et même, dans le Jura, Saint-Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans les noms des bienheureux. » (Du côté de chez Swann, I. Combray, Paris, NRF, Gallimard, 1946, p. 145).

[60]

Qu’on ait jugé opportun de mentionner les deux dates de décès et d’inhumation ne doit pas être considéré comme significatif du caractère inhabituel de cette pratique (même en période estivale) ; la seconde date était là pour rappeler le moment auquel devaient être célébrées les messes anniversaires à la mémoire de la défunte.

[61]

Même H. Belloc, « Les Carmina … », op. cit. à la n. 7, qui consacre pourtant un passage de son excellent corpus de 2006 au problème de la fiabilité de la transmission indirecte (p. 55), ne s’interroge pas un instant sur l’existence matérielle du support de CLE 2080 et se contente d’une source imprimée.

[62]

Le problème de son éventuelle conservation n’a en fait jamais été posé et on a donc implicitement admis sa disparition.

[63]

Ainsi encore chez les auteurs les plus récents : cf. H. Belloc, ibid., ignore, comme on vient de le rappeler, l’existence du monument de l’église Saint-Hélier et de la tradition historique jersiaise, et F. Corbet, « The monuments … », op. cit. à la n. 2, que la seconde partie du texte est considérée comme antique par nombre d’épigraphistes ou de philologues.

[64]

H. Belloc, « Les Carmina … », op. cit. à la n. 7, p. 4-6.

[65]

J. Gómez Pallarès, « Towards a Study of Eleventh Century’s Carmina Latina Epigraphica : the Renewal of an Ancient Tradition », Revista Internacional d’Humanitats, 1, 1998 http://www.hottopos.com.br/rih1/carmina.htm.

[66]

D. Norberg, Manuel pratique de latin médiéval, Paris, Picard, 1980, p. 71.

[67]

Pour ces cas carolingiens et médiévaux, voir H. Belloc, « Les Carmina … », op. cit., p. 4-6 et 49. Dans la Normandie médiévale, les épitaphes métriques élégiaques ne sont pas rares en milieu aristocratique (voir, par exemple, V. Debiais, « L’écrit sur la tombe : entre nécessité pratique, souci pour le salut et élaboration doctrinale. À travers la documentation épigraphique de la Normandie médiévale », Tabularia « Études », 7, 2007, spécialement p. 189-190), mais on note qu’il ne s’agit jamais de pastiches.

[68]

D. Norberg, Manuel…, op. cit.

[69]

L. Pietri, « Pagina in pariete reserata : épigraphie et architecture religieuse », dans A. Donati (dir.), La terza età dell’epigrafia, Faenza, Fratelli Lega, 1988, p. 137-157, spécialement p. 140.

[70]

Cf. également le cas normand assez comparable de Montivilliers (Seine-Maritime) où un père éploré a choisi une épitaphe élégiaque latine pour exprimer son chagrin de la perte de sa fille adoptive de 4 ans, morte noyée (J.-F. Brianchon, « Le cimetière de Montivilliers », Bulletin de la commission des antiquités de la Seine-Inférieure, IV, 1876-1878, spécialement p. 290-291).

[71]

É. Wolff, « La poésie funéraire … », op. cit. à la n. 8, p. 14-15.

[72]

G. Sanders et al., Lapides memores. Païens et chrétiens face à la mort : le témoignage de l’épigraphie funéraire latine, Faenza, Fratelli Lega, 1991, p. 130.

[73]

Pour rester dans le domaine de la mort, et toute proportion gardée, on pourrait rapprocher cette pratique de celle de la presse actuelle qui consiste à annoncer le décès de certaines personnes en disant qu’elles « ont succombé à une longue maladie ». Suivant les connaissances possédées sur ladite personne et sur le milieu dans lequel elle évoluait, chacun est alors à même, s’il en a envie, de reconstituer ou d’imaginer avec plus ou moins de détails la réalité.

[74]

Cette « intimité » avec le défunt tient souvent simplement au fait même de la connaissance des événements sous-entendus.

[75]

Remerciements : je tiens à remercier tout particulièrement Geraint Jennings, de la Société Jersiaise, grâce auquel j’ai eu confirmation de l’existence du monument original, et Francis L. M. Corbet, M. Ed., F.R.S.A., également membre de la Société Jersiaise, qui m’a très obligeamment facilité l’accès à l’inscription. Merci également à J.-M. Levesque, conservateur au Musée de Normandie pour son amicale proposition de publier cette étude dans les Annales de Normandie.

Addenda :

1° - Vers 1-2 : le début du poème est visiblement inspiré de celui de l’épitaphe (antique, mais peut-être pas authentique) attribuée à Virgile lui-même : Mantua me genuit. Calabri rapuere. Tenet nunc | Parthenope. (…) (par exemple, A. S. Pease, Mantua Me Genuit, Classical Philology, 35, 2, 1940, p. 180-182), « Mantoue m’a donné la vie ; les Calabrais (i. e. Brindisi) me l’ont ôtée ; Naples me détient désormais (…) ». Cette réminiscence virgilienne vient s’ajouter aux exemples antiques et médiévaux recueillis par Pease (op. cit.) ou I. Frings, Mantua me genuit : Vergils Grabepigramm auf Stein und Pergament, ZPE, 123, 1998, p. 89-100.

2° - Vers 3 : Le terme pium (« dévoué »), très fréquemment utilisé dans les épitaphes antiques pour qualifier les rapports entre époux ou parents, peut tout aussi bien être compris, ici, dans son sens de « fidèle à son devoir » et, donc, renvoyer au sens des responsabilités de Th. Amy vis-à-vis de sa patrie et de son roi.

Merci à Pierre Bouet pour cette remarque (et à Marie-Agnès Avenel pour ses conseils sur la prosodie).

Résumé

Français

Une inscription élégiaque latine jersiaise considérée comme datant du haut Moyen Âge et répertoriée dans les Carmina Latina Epigraphica sous le n? 2080 s’avère en fait être un poème funéraire rédigé en 1647 pour une jeune femme originaire de Cornouailles venue rejoindre son époux, corsaire au service du parti royaliste à l’époque de la First English Civil War, et morte en couches à la suite de circonstances connues par une source contemporaine. Mis à part les problèmes méthodologiques posé par le mode de transmission de cette source, on retiendra surtout qu’elle montre bien la dénaturation de ce type de texte – lapidaire, mais très riche d’informations – quand il se retrouve séparé de son contexte. Ce pastiche érudit, peut-être rattachable à un courant antiquisant favorisé par Charles Ier pour exhalter sa dimension d’imperator, pourrait bien avoir été composé dans l’entourage de la cour du Prince de Galles, peut-être par le grand homme d’État et historien Edward Hyde.

Mots clés

  • Jersey
  • Première Révolution anglaise (1642-1649)
  • Edward Hyde
  • corsaire
  • épitaphe élégiaque
  • inscription funéraire
  • pastiche
  • saint Hélier
  • Hilaire de Poitiers
  • mort des femmes en couches
  • mortalité périnatale
  • CLE 2080

English

An elegiac Latin epitaph for a Jersey corsair’s wife during the first English Revolution (1647)A latin elegy for the wife of a Jersey privateer during the Civil war (1641-1649) that was thought to be from the high Middle Ages and catalogued in the Carmina Latina Epigraphica under the number 2080, was actually written in 1647 for a young Cornish woman, who died in childbirth, after rallying her husband. Apart from the methodological problems raised by the transmission of this source, it reveals a wealth of information. This erudite pastiche can be linked to Charles I’s desire to underline his imperial destiny by using the historian Edward Hyde.

Keywords

  • Jersey
  • English Civil War (1641-1649)
  • Edward Hyde
  • privateer
  • elegiac epitaph
  • inscribed tombstone
  • pastiche
  • saint Hélier
  • Hilary of Poitiers (saint)
  • maternal mortality (obstetrical death)
  • perinatal mortality
  • CLE 2080

Plan de l'article

  1. Connaissance du monument et du texte
    1. La tradition épigraphique
    2. La tradition historique britannique
    3. L’original
  2. Le contexte historique et le cadre circonstanciel
    1. Les circonstances de la mort de Gartred Amy
    2. La signification des allusions géographiques du texte
    3. Au-delà de l’hommage funéraire : un manifeste royaliste ?
  3. Les apports du texte
    1. Les dangers de la tradition écrite indirecte en épigraphie
    2. Deux traditions parallèles
    3. La perduration de la poésie élégiaque latine
    4. Une manifestation originale de la vie culturelle jersiaise au milieu du xviie siècle
    5. Sens de l’épigraphie funéraire élégiaque chez les Anciens et les Modernes
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Vipard Pascal, « Une épitaphe élégiaque latine pour une femme de corsaire de l'île de Jersey à l'époque de la Première Révolution anglaise (1647) », Annales de Normandie, 1/2010 (60e année), p. 3-26.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2010-1-page-3.htm
DOI : 10.3917/annor.601.0003


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