Accueil Revues Revue Numéro Article

Annales de Normandie

2010/2 (60e année)


ALERTES EMAIL - REVUE Annales de Normandie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 103 - 126
1

Le syndicalisme s’est développé dans les houillères françaises à partir de 1876, s’orientant rapidement vers une structuration au plan national. La Fédération nationale des mineurs compte 50 000 adhérents au début du xxe siècle. Les divisions qui la traversent sont incarnées dans le Pas-de-Calais par l’affrontement entre le « Vieux syndicat » majoritaire d’Émile Basly, modéré et partisan de réformes, et le « Jeune syndicat » de l’anarchiste Benoît Broutchoux qui condamne compromis et concessions. La Fédération intègre la confédération CGT en 1910 et publie la revue Le Travailleur du sous-sol.

11

Député-maire de Lens et président du Syndicat des mineurs du Pas-de-Calais, Émile Basly s’adresse aux manifestants à Lens le 10 avril 1906, durant la grève qui a suivi la catastrophe de Courrières (10 mars 1906 - 1 100 morts). Dans les grands bassins miniers, le syndicalisme représente désormais une force redoutable. Détail de carte postale, début xxe siècle

coll. P. Coftier
2

Dans les mines de fer normandes, le mouvement syndical émerge beaucoup plus tardivement. Lorsqu’est créée l’Union départementale CGT qui regroupe les syndicats existant en 1909 dans le Calvados (1 800 adhérents), les mineurs constituent déjà une communauté importante ; ils sont plus de 1 300 dans le département et près de 3 000 en Basse-Normandie. Leur absence dans cette expérience trouve plus d’une explication. Là où il existe, le syndicalisme des mineurs demeure corporatiste et l’investissement dans les structures interprofessionnelles fait encore débat.

3

La forte résistance des compagnies minières a donné lieu à des scènes violentes abondamment illustrées par les journaux. Violence des ouvriers, lorsqu’un ingénieur détesté est massacré par les mineurs de Decazeville (Aveyron) en 1886 ; violence des compagnies qui congédient les grévistes ; violence de l’État qui envoie l’armée et n’hésite pas à faire tirer. Les grèves d’Anzin (Nord) inspirent ainsi à Zola des pages d’une grande brutalité dans Germinal.

4

Cette physionomie de la grève perçue comme une catastrophe, du syndicat qui constitue une aventure à haut risque, de l’affrontement social ponctué d’épisodes dramatiques, explique en partie les réticences à s’engager dans la voie de l’organisation. Par ailleurs, l’isolement des exploitations, leur taille modeste, leur environnement rural ne facilitent pas l’implantation syndicale.

Une main-d’œuvre paisible

5

Au moment de l’ouverture des mines normandes, le recrutement local peut être considéré comme la première source d’une apparente docilité ; il amène dans les chantiers souterrains des hommes familiers des travaux des champs, éventuellement des carrières, et dont la mentalité rurale est soulignée par beaucoup d’observateurs.

L’élément normand

6

Une étude de géographie régionale publiée en 1907 explique que « le travail des mines n’est pas en faveur auprès des ouvriers bas-normands […] Quand vient l’époque de la moisson, les mineurs cherchent tous les prétextes qu’ils peuvent trouver pour quitter pendant quelques jours la mine et se louer comme ouvriers agricoles » [1][1] R. de Félice, La Basse-Normandie, étude de géographie....

7

Auguste Pawlowski, rédacteur du Journal des débats, publie en 1911 une « étude scientifique, économique et sociale » dans laquelle il affirme que le Normand est « essentiellement mou et n’aime pas le travail assidu. Il va faire paître son bétail, et, le soir, le ramène à l’étable ; il regarde pousser ses pommiers, cette tâche lui suffit, et son indolence va jusqu’à l’éloigner de la culture des légumes, parce que trop assujettissante. Enfin, le travailleur normand préfère gagner moins et être nourri. Ce système n’est guère dans les habitudes des minières » [2][2] A. Pawlowski, Une Normandie inconnue : le bassin minier....

8

Jean de Maulde, docteur en droit, estime quant à lui en 1910 que « le Normand se montre le plus souvent mauvais mineur : imprudent, routinier et buveur » [3][3] J. de Maulde, Les mines de fer et l’industrie métallurgique.... À May-sur-Orne, « les grèves de moisson, ou tout le moins les absences momentanées, sont fréquentes ». L’exemple le plus frappant est celui des mineurs de Saint-Rémy-sur-Orne dont les deux tiers viennent des communes environnantes où certains possèdent une petite ferme. « L’élément normand domine et pendant longtemps a montré les mauvaises dispositions de l’ouvrier normand pour le travail des mines : l’alcoolisme, la paresse, l’imprudence, l’indiscipline, ont primitivement été des obstacles sérieux à une bonne exploitation ; des grèves, de moisson et autres, ont exercé la patience des ingénieurs ».

9

Ce « fléau bien normand », pour lequel Jean de Maulde reprend l’expression utilisée dans le monde ouvrier « grève de moisson », consiste à déserter la mine quand vient l’époque des travaux des champs. Le moment est aussi jugé opportun pour déclencher des grèves, puisque l’ouvrier, ayant conservé ses liens avec le milieu rural, est assuré de l’ouvrage et pourra nourrir les siens.

22

Chaque jour, les habitants des villages voisins de Saint-Rémy-sur-Orne rejoignent la mine distante de quelques kilomètres. Ces hommes sont réputés coutumiers des « grèves de moisson ». Le terme est « peut-être un peu abusif, car la véritable cause n’en est probablement pas uniquement le désir de faire la moisson, mais aussi de se livrer à des occupations plus saines et plus agréables que le travail souterrain »[4][4] J. de Maulde, Les mines de fer et l’industrie métallurgique.... Carte postale, début xxe siècle

coll. P. Coftier
10

Le portrait du mineur de Normandie, caricatural à force de répétition, est repris par l’ingénieur des mines qui affirme en 1913 que « la région jusqu’ici presque exclusivement agricole fournit peu de bons ouvriers mineurs ; de plus, l’ouvrier du pays est en général d’une intempérance telle qu’on ne peut lui confier des travaux un peu importants » [5][5] Arch. dép. Calvados, M 13183, Rapport de l’ingénieur....

11

Il n’est jusqu’à La Voix du Peuple, journal national de la CGT [6][6] Cité par A. Leménorel dans L’impossible révolution..., pour évoquer en juillet 1914 la difficulté de « la propagande parmi les paysans employés à la mine. Elle laisse peu de traces. Ils ne pensent qu’à produire pour gagner le plus possible. La messe et l’alcool sont leurs principales préoccupations ». À Barbery, « la majorité des ouvriers sont gens du pays, plus difficiles à grouper que les autres ouvriers ». À May, « ce sont en majorité des paysans de la contrée, à l’esprit clérical, méfiants envers l’organisation syndicale. Ils s’abrutissent dans l’alcool ». Militant du textile à Condé-sur-Noireau, proche des mineurs de Saint-Rémy qu’il aidera à organiser, Alexandre Remondin regarde avec plus d’indulgence ce mode de vie qu’il comprend et définit en quelques mots. « L’homme est à la mine, la femme soigne la petite ferme ; c’est, pour eux, la vraie patrie sacrée » [7][7] L’Union syndicale, mensuel de l’Union des syndicats.... Le phénomène a perduré. Dans les années 1960, de nombreux mineurs de la région travaillent encore occasionnellement pour l’agriculture, quand ils ne sont pas eux-mêmes propriétaires d’une petite exploitation.

Les étrangers

12

Plus que les mauvaises dispositions des Normands, la pénurie de main-d’œuvre va décider le patronat minier à recruter dans les pays du bassin méditerranéen après 1905. L’arrivée d’étrangers est alors mal acceptée par les ouvriers du pays. Du côté du mouvement syndical naissant, la principale appréhension est le risque d’abaissement du salaire par la mise en concurrence avec un prolétariat des régions pauvres.

13

Parmi les motifs d’une grève en 1909 à Saint-Rémy, figure l’embauche des étrangers comme mineurs, alors que l’ouvrier du pays passe des mois « à la pelle », c’est-à-dire comme manœuvre. En 1911, la direction s’engage à limiter à trois ou quatre par an les recrutements d’étrangers. En 1913, des grévistes sont remplacés par des Italiens.

14

La Compagnie de Soumont, quant à elle, substitue des Espagnols aux manœuvres grévistes, lors du premier conflit qui l’oppose à ses ouvriers en 1912.

15

Alors que les Normands revêtent au moins une qualité, celle d’être « gens d’un tempérament paisible », les mineurs étrangers ne font pas toujours preuve de la docilité attendue.

16

À Jurques, des incidents éclatent au cours d’une grève. Le 7 mars 1914, « un brigadier de gendarmerie, rencontrant la nuit un groupe d’Espagnols grévistes, a été entouré et bousculé, sans qu’il lui soit possible de reconnaître, par suite du brouillard, les manifestants. La bride de son cheval aurait été coupée. Se croyant en danger, et pour appeler ses camarades, il a tiré deux coups de revolver en l’air ». Une enquête est ordonnée sur « ces actes désapprouvés d’ailleurs par la majorité des grévistes » et des inculpations s’ensuivent pour entrave à la liberté du travail. Des tensions surgissent entre les Espagnols qui suivent la CGT et les autres mineurs ; elles se traduisent par la démission du président français du syndicat qui dénonce son successeur espagnol à l’ingénieur des mines : « Je considérais Cerezo comme un bon camarade, mais j’ai dû reconnaître qu’il avait des idées qu’on ne pouvait partager. J’ai donné ma démission de secrétaire du syndicat de Jurques, au moment où j’ai reconnu que les revendications des quelques ouvriers syndiqués n’étaient pas soutenables, voulant rester dans le calme et gagner paisiblement mes salaires ». Il affirme que Cerezo, affilié à la CGT, a perdu la confiance de la majorité des ouvriers, « il ne lui reste plus, comme entourage, que quelques étrangers ».

33

Les mines de Jurques, dont la concession est accordée en 1895, cesseront d’être exploitées en 1927. Carte postale, début xxe siècle.

17

Après la Première Guerre mondiale, le contingent étranger va considérablement augmenter dans les mines normandes, alimenté essentiellement par l’Italie et la Pologne. Les différences de langue et de traditions, la tendance au repli sur soi des communautés, ne faciliteront pas le développement du syndicalisme.

Le logement

18

Rapidement, le patronat minier entreprend la construction de cités ouvrières partout en Normandie, afin de fixer une main-d’œuvre jusque-là très instable.

19

Pour l’ouvrier, l’habitat en cité constitue incontestablement un progrès. Le lieu de travail est tout proche, l’hygiène et le confort sont modestes mais inhabituels en ces temps, le jardinet fournit les légumes et occupe les moments de repos. Mais l’attribution d’un logement contribue à maintenir le mineur dans la dépendance et la docilité.

20

Lorsque la compagnie minière loge son personnel, elle demeure propriétaire des immeubles. La grève, en rompant le contrat de travail, la libère de toute obligation vis-à-vis de l’ouvrier. La CGT évoque ce problème à propos des mines de Soumont. Les manœuvres grévistes de 1912 sont « mis à la porte de la cantine patronale et des logements patronaux ». René Pigault, secrétaire de la Bourse du travail de Caen, accuse la Compagnie « puissante et organisée » de posséder « bientôt tout Potigny, elle fait bâtir des cités ouvrières qu’elle loue aux travailleurs à des prix très élevés. Par le seul fait de la cessation du travail, d’une grève par exemple, la Société reprend immédiatement la libre disposition des locaux loués aux ouvriers » [8][8] L’Union Syndicale, mensuel de l’Union des syndicats....

44

La Compagnie des mines de Soumont dispose de plus de 300 logements à Potigny en 1914. Carte postale, début xxe siècle.

21

À Jurques, en juillet 1913, la Société de Poorter répond à la grève en procédant au « règlement définitif du personnel du fond ». Le directeur fait placarder un avis annonçant l’arrêt des travaux : « À titre exceptionnel, la Société accorde un délai de quarante-huit heures pour débarrasser les logements lui appartenant ».

22

Secrétaire de la Bourse du travail de Cherbourg, à proximité des mines de Diélette, Burnouf, accentue la dénonciation dans le journal de la CGT du Calvados : « Le serf de l’ancien régime était attaché à la terre du seigneur ; le mineur est attaché à la concession. Au sortir de la mine, il rentre à la cambuse patronale où il subit le prix de pension imposé par le seigneur, sans aucun bail, sans aucun contrat assurant l’abri pour un temps défini. Au moindre geste d’indépendance, à la moindre parole désagréable aux gardes-chiourme, à la moindre tentative d’émancipation, et, surtout, en cas de grève, le mineur est jeté dehors de la cambuse et de la maison » [9][9] L’Union Syndicale, 1er juin 1912..

La résistance des compagnies minières

23

Les mêmes craintes et réticences, les mêmes obstacles à la syndicalisation existaient partout dans le département mais n’avaient pas découragé d’autres corporations, dans le bâtiment, sur les ports, dans l’industrie chimique ou encore les imprimeries. Dans les différents bassins miniers du département, la pression des compagnies achèvera de dissuader les tentatives.

L’embauche

24

En 1912, à propos de la plus importante concession de la région, celle de Soumont, le préfet souligne « les efforts de la Compagnie pour empêcher la constitution d’un syndicat ». Le sous-préfet ne dément pas cette affirmation : « La direction de la mine n’embauche que les ouvriers qu’elle ne croit pas syndiqués ». Jean de Maulde confirme en 1916 que « la discipline parfaite que la société des mines de Soumont a su faire régner sur ses chantiers l’a préservée jusqu’à présent de toute grève ».

25

La prévention du trouble social s’organise dès l’embauche. Le journal de la CGT affirme que « pour être admis dans la mine de la toute puissante Société, il faut montrer patte blanche, n’être pas catalogué forte tête, et surtout n’être pas syndiqué, car la Société ne veut de syndiqués à aucun prix ; ils pourraient lui créer des inconvénients susceptibles de troubler la digestion de ses actionnaires. La force prime le droit » [10][10] L’Union syndicale, 1er mai 1912..

26

La vie au travail est méticuleusement organisée. Jean de Maulde décrit le règlement intérieur de 1908, qui « tend à réprimer l’inexactitude, les absences injustifiées et les faits contre la discipline ». Les syndicalistes estiment pour leur part que « les règlements militaires sont plus doux, et c’est vraiment honteux d’en lire certains passages ; la mouchardise est établie sur une grande échelle ».

Les premières grèves

27

Peu réceptifs aux idées et aux pratiques du syndicalisme, c’est parfois au travers de l’expérience de la grève que les mineurs de Normandie découvrent un intérêt pour l’organisation.

May-sur-Orne

28

Les premiers à faire les frais de l’intransigeance du patronat minier, sont les ouvriers de May-sur-Orne, au tout début de l’exploitation, en 1899. Le Conseil d’administration de la mine entend répercuter par une amputation de 10 % sur le salaire la loi sur les assurances contre les accidents de travail. Absolument inorganisés, 24 mineurs, sur un effectif de 75, cessent le travail trois jours durant. « Les grévistes n’ont formulé aucune revendication officiellement, ils ont voulu seulement protester contre la réduction annoncée ».

29

Le commissaire de police rapporte la vive réaction de la direction : « elle a immédiatement appelé les ouvriers, leur a remis leur livret après avoir réglé leur compte ». Lorsque, soumis, ils ont exprimé leur volonté de travailler, « l’exploitant a refusé, a prévenu les principaux meneurs qu’ils étaient renvoyés et a ajourné l’admission des autres. Les grévistes ont supplié le directeur de les reprendre, ce qui leur a été accordé. Seuls six d’entre eux, désignés comme les meneurs, ont été définitivement renvoyés ». La concession de May, ne donnera plus aucun signe d’agitation, pas plus que celle, contiguë, de Saint-André-sur-Orne.

55

Mineurs de May-sur-Orne. Carte postale, début xxe siècle.

Jurques

30

En 1913, les mines de Jurques emploient une centaine d’hommes. Se constitue alors une chambre syndicale d’ouvriers mineurs qui accueille la moitié du personnel. C’est la première dans les mines du Calvados. En juillet 1913, c’est la première fois aussi qu’une grève éclate dans un cadre syndical, pour les huit heures de travail au lieu de dix. Les trois quarts des effectifs « cessent brusquement le travail ». En réponse, la Société de Poorter procède brutalement au « règlement définitif du personnel du fond ».

31

La grève dure quatre jours. Sur l’intercession du maire de Jurques et du sous-préfet, les directeurs des mines de Jurques et de Mortain acceptent une entrevue avec le syndicat et finalement un compromis. La journée au fond sera réduite d’une demi-heure et passera à 9 h 30. L’accord exclut tout renvoi pour fait de grève. Pourtant les représailles ne tardent pas. Moins de quinze jours après la reprise, les syndicalistes se plaignent au sous-préfet : « Aujourd’hui, nous sommes deux victimes dont voici le motif. Nous sommes arrivés pour prendre le travail, nous réclamons nos outils à la forge, comme c’est l’habitude ; la porte nous a été fermée. Par la fenêtre, nous avons demandé nos outils ; il nous a été répondu que l’on n’avait pas d’outils pour nous. Le lendemain, on arrive ; on nous arrête en disant qu’il fallait passer au bureau pour se faire régler ». Au mois d’août, le secrétaire du syndicat, Combemorel, est congédié sans qu’il y ait de réaction. Le syndicat survit pourtant et se montre capable, en février 1914, de répondre au mot d’ordre national de grève générale lancé par la Fédération du sous-sol CGT. C’est un fait inhabituel chez les mineurs normands dont les préoccupations sociales ne franchissent pas, à l’époque, les frontières de chaque concession. Aux revendications générales des huit heures et de la retraite à cinquante ans, s’ajoutent deux demandes : le renvoi du directeur d’exploitation et la réintégration de deux ouvriers renvoyés. Seule celle-ci sera obtenue, au bout de huit jours de grève.

32

Mais les incidents imputés aux ouvriers espagnols vont provoquer l’éclatement du syndicat et des inculpations sont prononcées pour entrave à la liberté du travail. Un mois après la reprise, le sous-préfet de Vire signale que « certains individus, mêlés aux incidents de la dernière grève, tentent de provoquer pour le premier mai un mouvement de protestation contre les condamnations prononcées par le tribunal. Ce mouvement est complètement désapprouvé par la presque unanimité des ouvriers de la mine qui désirent le calme ».

6 - Tampon du syndicat des mineurs de Jurques6
33

Ici s’arrêtera l’histoire du premier syndicat de mineurs. La Grande Guerre déclarée, la mine de Jurques est mise sous séquestre, les concessionnaires hollandais travaillant pour le compte de sociétés allemandes. Elle ne rouvrira qu’en 1919.

Potigny-Soumont

34

L’importance atteinte par les mines de Soumont – 240 ouvriers en 1912, 500 en 1913 – explique les démarches volontaristes de l’Union départementale de la CGT. Ces lieux semblent propices à l’éclosion du syndicalisme dans le bassin de Falaise.

35

En avril 1912, une quarantaine de ces manœuvres cessent le travail. Le sous-préfet estime qu’ils obéissent à « quelques agitateurs dont l’un est dernièrement arrivé de Caen ». Pour le maire de Potigny, comme pour le directeur de la mine, « la belle saison serait la véritable cause de cette grève » ; bon nombre de manœuvres préfèrent durant l’été « le travail des champs à celui des galeries ». Un des meneurs n’aurait-il pas déclaré au directeur : « Voilà l’alouette qui chante, il va falloir payer plus cher ». Il suffira donc de demander l’intervention des gendarmes pour prévenir tout incident, et les choses rentreront dans l’ordre.

7 - Potigny, Les mines, vue prise de la route nationale7
36

René Pigault, le responsable de la CGT du Calvados qui suit le conflit, fait une toute autre analyse. Il dépeint les mines de Soumont comme « un bagne capitaliste ». Les manœuvres fournissent « un travail exténuant, sous l’œil vigilant des chefs de postes dont certains, paraît-il, sont de véritables loups-cerviers. Ils sont obligés de manger debout. Ces pauvres malheureux sont les parias de la mine ; les amendes pleuvent, un wagon déraille et c’est deux francs d’amende. Cela fait comprendre pourquoi ils ont spontanément, à la suite de nouvelles vexations, refusé de descendre, las de travailler comme des bêtes de somme et demandant, eux aussi, huit heures de travail ».

37

Les grévistes sont isolés, minoritaires, et 27 manœuvres sont immédiatement congédiés pour être remplacés par des Espagnols. Cette conclusion rapide et brutale de la confrontation semblait inéluctable. Le préfet du Calvados relate au ministre de l’Intérieur l’intervention du secrétaire de la Bourse du travail de Caen, appelé par les grévistes. Selon les renseignements transmis à l’autorité par ceux que les ouvriers baptisent « les mouches », les indicateurs, « Monsieur Pigault s’est trouvé en présence d’ouvriers qui avaient dépensé la presque totalité de leurs salaires dans les cafés. Il leur a reproché, en termes assez vifs, leur conduite, leur tenue et leur façon d’agir. Il leur a déclaré qu’ils auraient dû, avant de se mettre en grève, s’assurer l’appui des ouvriers mineurs ». Le syndicaliste s’est ensuite borné à expliquer, devant une vingtaine d’auditeurs, « le fonctionnement des associations ouvrières ». Le témoignage du militant confirme en tous points ces informations : « Appelés par les camarades, nous nous rendîmes à Potigny. Nous constatâmes que la grève n’avait aucune chance de réussite, les manœuvres n’étant pas organisés et les mineurs ne se solidarisant pas avec eux. De plus, ces malheureux se livrent à l’alcoolisme et, depuis plusieurs années, le nombre de bistrots a triplé. Néanmoins, nous pûmes faire une réunion où nous avons fait valoir la nécessité de l’organisation syndicale ».

38

Malgré l’échec, cette tentative de grève est présentée par le journal de l’Union départementale de la CGT comme « un soubresaut indicateur ». « Nous espérons que les camarades s’éveilleront de la torpeur où les a plongés ce bagne capitaliste ». Mais les responsables de la CGT sont pessimistes sur un court terme : « Les travailleurs sentent bien qu’il serait utile de faire un syndicat, mais pas un seul n’ose se mettre en tête, ou, sans cela, c’est le renvoi ».

Barbery

39

Le dernier lieu où la Fédération du sous-sol tente de prendre pied est la concession de Barbery, au nord de Potigny. En 1913, le sous-préfet de Falaise fait surveiller « une certaine agitation » qui serait causée par « l’arrivée à Saint-Germain-le-Vasson de membres de la Confédération générale du Travail ». Le 8 novembre, une trentaine de mineurs et de manœuvres avaient cessé le travail durant quelques instants. Le 16, une réunion publique est organisée à Saint-Germain-le-Vasson, en présence du secrétaire du syndicat du bâtiment de Caen, et de Benoît Broutchoux, le turbulent syndicaliste du Pas-de-Calais, ostensiblement anarchiste. Les militants réussissent à placer quelques cartes.

88

Concession de Barbery, carreau des Fontaines à Saint-Germain-le-Vasson. Carte postale, début xxe siècle.

40

L’activité syndicale s’avérera discrète. Les statistiques officielles n’en font pas état, pas plus en 1913 qu’en 1914. Pourtant, cette année-là, un conflit latent éclate, que la gendarmerie qualifie de « petit mouvement ». Tous les quinze jours, « au moment de la paie, il se produit des discussions à propos du métrage du minerai extrait ». Le soir du 6 avril, un chantier de quatre Espagnols conteste le mesurage : ils quittent le carreau en entraînant la soixantaine de mineurs de l’équipe de nuit. Le lendemain, les 80 hommes de l’équipe de jour refusent à leur tour de descendre.

41

La promesse faite par le directeur de faire procéder à de nouveaux métrages en présence des ouvriers ramène le calme. Toutefois, les autorités craignent que ces difficultés ne se reproduisent à chaque quinzaine et en attribuent la responsabilité aux ouvriers étrangers : « La plupart des mineurs espagnols ou marocains ne semblent pas d’ailleurs tenir à rester dans la contrée ». De son côté, la direction des mines de Barbery entend ne pas subir des perturbations répétées ; « elle s’assurera d’ouvriers plus stables ».

L’exception de Saint-Rémy-sur-Orne

42

Dans l’histoire sociale des mines de fer bas-normandes où les conflits sont rares, Saint-Rémy fait figure de cas particulier, pour ne pas dire d’anomalie. Cette concession se distingue par une répétition de grèves entre 1898 et 1913 ; toutes à la belle saison, au point de paraître justifier l’expression répandue de « grèves de moisson ».

Les grèves de moisson

43

Après 23 années sans incident, en juillet 1898, les mineurs de Saint-Rémy lancent la première grève de mineurs de fer en Normandie. Elle se conclut par une augmentation de salaire au bout d’une semaine durant laquelle, selon le commissaire de police, « les grévistes ne paraissent pas animés de sentiments hostiles ; ils se bornent à occuper leurs loisirs aux travaux des champs ».

44

Une nouvelle grève, en juin 1900, massivement suivie – « les grévistes s’occupent à la coupe des foins », rapporte la gendarmerie – s’achève sur la réintégration de trois licenciés, une augmentation pour certaines catégories d’ouvriers, le renvoi d’un ingénieur « qui se montrait grossier à leur égard et les traitait brutalement ». Deux mois plus tard, la Compagnie procède à quelques renvois, dont « quelques-uns qui s’étaient le plus montrés au moment de la dernière grève ».

45

En 1901, la Compagnie des mines de Saint-Rémy paraît désormais décidée à ne plus céder. Sans aucune réclamation sur les salaires, selon l’ingénieur des mines, la cessation de travail est cette fois motivée par la contestation d’un renvoi, celui d’un surveillant qui « avait fait preuve de la plus grande incorrection à l’égard du sous-ingénieur ». Les ouvriers demandent le départ de ce sous-ingénieur. Ils lui reprochent « des erreurs dans le mesurage des quantités de minerai extrait et de ne pas tenir compte des observations ou réclamations que les ouvriers de son chantier lui présentaient ».

46

Depuis le 2 juillet, début de la grève, les mineurs sont pour la plupart « occupés aux travaux de la moisson ». Les moissonneurs reprennent le chemin du carreau, six jours plus tard, sur un premier échec. Le sous-ingénieur est maintenu dans ses fonctions.

47

Huit années s’écoulent sans nouvelle mutinerie, lorsqu’en 1909 une affiche signée « un groupe de mineurs » est placardée à l’entrée des galeries. Les doléances des hommes qui désertent les chantiers portent sur la rémunération du travail à la tâche, sur le privilège dont bénéficierait « l’étranger » d’être dispensé d’un long stage comme manœuvre. Mais le principal grief est, encore une fois, le comportement d’un sous-ingénieur : les mineurs l’accusent « de les traiter parfois grossièrement et de ne pas être impartial avec eux ».

9 - Rapport de gendarmerie, 19 mars 19009
Arch. dép. Calvados, Z 1704.
48

Une convention est signée le 4 mai, en présence du sous-préfet, entre l’administrateur délégué de la Compagnie et « les délégués des ouvriers mineurs de Saint-Rémy ». Cet accord détermine les modalités de rémunération : le salaire augmente d’environ 50 centimes, porté à 4 francs pour le manœuvre, 4,50 francs pour le mineur. Les relations hiérarchiques ont également été négociées. Les amendes, fixées « après avoir écouté les explications de l’ouvrier », ne pourront excéder un franc. « Ni les chefs, ni les ouvriers ne devront échanger de paroles insolentes les uns à l’égard des autres. Les réclamations seront transmises au directeur par les sous-ingénieurs ». En ce qui concerne l’accès au poste de mineur, « tout manœuvre passera en chantier comme mineur, à tour de rôle, par date d’entrée. Il ne sera embauché aucun passager comme mineur sans avoir accompli son stage de manœuvre ».

49

Les ouvriers s’engagent de leur côté « à ne pas manquer au travail sans motif plausible ni sans autorisation, afin d’assurer la marche régulière de l’exploitation ». C’est le renoncement à l’absentéisme pour les travaux des champs ou pour fêter « la Saint-Lundi ». Enfin, en organisant une procédure de règlement des litiges, la convention instaure un préavis de grève : « aucune grève ne sera à l’avenir déclarée sans préavis des réclamations et revendications des ouvriers données au directeur plusieurs jours à l’avance par les délégués ».

50

La grève de 1909, dans la continuité des précédentes, est menée avec calme et modération. Les ouvriers font toujours confiance aux autorités préfectorales qui ne sont jamais perçues comme répressives. Une évolution se dessine pourtant dans l’attitude ouvrière. Sans encore franchir le pas vers le syndicalisme, les mineurs s’expriment collectivement et par écrit. Ils constituent une force avec laquelle la Société civile de Mines de Saint-Rémy engage une véritable négociation. La convention du 4 mai réglemente – avec le concours des ouvriers – l’embauche, les salaires, la discipline, le renvoi. C’est une brèche dans les privilèges de l’industriel, dans son pouvoir sans partage au sein de l’entreprise. C’est également un événement dans les relations sociales en Basse-Normandie.

Les cent jours de 1913

51

Les grèves à Saint-Rémy, tout en étant nombreuses, conservent les caractéristiques générales des conflits dans le milieu minier normand, brièveté, modération, inorganisation. Le mouvement qui éclate en 1913 va singulièrement contraster avec les précédents. Le 29 avril, les manœuvres mandatent quatre représentants pour demander à la Société minière la journée à 5,25 francs.

52

Respectant le préavis prévu par la convention, ils assurent le travail jusqu’à la réponse de la Compagnie. Celle-ci est communiquée le 4 mai par le directeur, Monsieur Renaux : « Nous donnons les 4 F 50 à ceux dont nous serons contents ». Mais cette décision est assortie d’une menace, celle de « procéder à une nouvelle embauche, ce qui lui permettrait d’en éliminer quelques-uns ».

53

Le 5 mai, les 80 manœuvres sont tous en grève… et sont rejoints par 150 mineurs : « vu qu’il était question de renvois, nous nous sommes tous solidarisés ». La grève devient générale et, le 7, on compte 230 défections sur un effectif de 250.

1010

Le traité signé le 4 mai 1909 (et non le 14) entre les délégués des mineurs et l’administrateur de la Société civile des mines de Saint-Rémy en présence du sous-préfet de Falaise a été imprimé pour être porté à la connaissance des intéressés.

Arch. dép. Calvados, M 9103.
1111

Le traité signé le 4 mai 1909 (et non le 14) entre les délégués des mineurs et l’administrateur de la Société civile des mines de Saint-Rémy en présence du sous-préfet de Falaise a été imprimé pour être porté à la connaissance des intéressés.

Arch. dép. Calvados, M 9103.
54

Le conflit aurait pu se dérouler courtoisement, comme à l’habitude, mais un dérapage se produit, révélant une dégradation des relations avec le directeur. Il est bousculé par deux ouvriers, qui sont aussitôt congédiés et condamnés en justice. Les délégués, toujours modérés, « ont vivement désapprouvé l’incident » : « Nous sommes peinés – écrivent-ils – et regrettons sincèrement les voies de fait qui se sont produites sur Monsieur Renaux ».

55

La grève traditionnellement paisible des mineurs normands se heurte désormais à l’intransigeance de l’ingénieur Renaux déterminé à éradiquer tout esprit revendicatif, assuré en cela du soutien de Monsieur de Savignac, administrateur de la Société à Paris. L’âpreté du conflit à venir, tient à la personnalité de l’ingénieur, directeur des mines de Saint-Rémy. Son renvoi va devenir l’exigence première des ouvriers.

56

Monsieur de Savignac apprécie grandement les qualités de son directeur : « Il est juste, équitable et bienveillant pour tous, et s’il peut paraître quelquefois un peu brusque à l’abord, cette brusquerie recouvre une profonde bonté. Les ouvriers de Saint-Rémy ont toujours eu la prétention de faire remercier ceux de leurs chefs qui leur déplairaient, c’est-à-dire qui, au lieu d’être faibles vis-à-vis d’eux, étaient justes et sévères ».

57

Toute autre est l’appréciation du personnel. L’impopularité du directeur, exprimée par plusieurs affiches manuscrites, est confirmée par le préfet du Calvados : « On reproche à Monsieur Renaux des sentiments d’hostilité constante à l’égard du personnel ouvrier, des brutalités de langage permanentes, des attitudes antipathiques, une manière de procéder qui, loin de lui attirer la sympathie de son personnel, ont fait contre lui unanimité des résistances. Monsieur Renaux est arrivé à Saint-Rémy en disant qu’il avait mâté les mineurs du Nord et qu’il en ferait bien autant en Normandie ; il ne s’est pas donné la peine d’étudier le caractère normand ».

58

La ligne de conduite de la Compagnie est constante pour mettre un terme définitif à la sédition. L’administrateur parisien se refuse à toute discussion, à toute concession. « Céder serait une lâcheté et une faiblesse ». Il faudra l’intervention du ministre des Travaux publics et près de trois mois de grève, pour que le représentant de la Société anonyme se rende à Saint-Rémy, le 24 juillet. Monsieur de Savignac déclare alors qu’il « n’avait pas à traiter avec des délégués » et que la Compagnie procédera à des renvois, avant de conclure : « Dites bien à vos camarades qu’ils peuvent reprendre le travail ou rester chez eux, cela nous laisse indifférents ». L’administrateur refera le voyage, le 6 août, pour son unique rencontre avec les délégués ouvriers, non pas à Saint-Rémy, mais à la préfecture de Caen. Les cinq délégués assistent alors à un bref monologue conclu par cette sentence : « Renvoi d’un grand nombre d’ouvriers, particulièrement les meneurs et tous les ouvriers qui ont participé, de loin ou de près, à cette plaisanterie qui ne peut durer ».

59

Pourtant, le responsable de l’exploitation ne parvient à réduire la rébellion. Ce n’est pas simplement parce qu’il se heurte à un personnel obstiné, mais parce qu’il a peu de prise sur lui. Le mineur de Saint-Rémy demeure enraciné dans l’univers rural dont il est issu et a conservé une autonomie inconnue dans d’autres pays miniers. Il ne dépend pas encore de la Compagnie pour le logement, il peut s’approvisionner à la coopérative de consommation, « la Ruche ». Enfin, il sait où s’embaucher, le cas échéant. « La presque totalité des mineurs en grève – constate le préfet – ont trouvé momentanément du travail, soit aux champs, pour la coupe des foins, soit aux travaux de terrassement effectués par la Société des hauts-fourneaux de Caen, soit dans d’autres mines. C’est seulement lorsque les travaux des champs seront terminés qu’il sera possible de reprendre utilement les pourparlers ».

Le syndicat des mineurs de Saint-Rémy

60

Parmi les sujets d’irritation pour les dirigeants de la mine, la fondation d’un syndicat n’est pas le moindre. Au deuxième mois de grève, le sous-préfet est averti qu’un « Sieur Remondin, de Condé-sur-Noireau a parlé de la nécessité de se syndiquer, et la presque totalité des mineurs de Saint-Rémy va constituer un syndicat ».

61

À Condé, la grande grève des tisserands en 1897 est demeurée gravée dans les mémoires. Elle a duré trois mois, menée par la Chambre syndicale des travailleurs de l’industrie cotonnière, riche de tradition et d’expérience, dont Alexandre Remondin est le secrétaire. Il se rend dans ce petit bourg voisin, « au milieu des bois et des collines, où jamais la parole syndicaliste n’a été semée ». Ce sont les mineurs qui l’ont sollicité : « Une fois sortis du trou, livrés à eux-mêmes, l’idée a germé ». Remondin assiste à plusieurs réunions où il rencontre « une ardeur et un enthousiasme à la lutte surprenants et dignes d’être montrés en exemple. Tous ces braves gens ont compris ce qu’était un syndicat, ont remis dans leur organisation toutes les espérances ».

62

Des délégués de la Fédération CGT du sous-sol viennent ensuite expliquer aux grévistes « la beauté de l’organisation ouvrière, les avantages qu’on pouvait en tirer et les mécanismes de la CGT ». Le syndicat remet entre 170 et 180 livrets. C’est un succès étonnant, compte tenu de la durée de la grève, de la fermeté de la direction, de la dispersion des ouvriers.

63

Le syndicat des mineurs ne sera jamais reconnu par la Compagnie toujours résolue à éliminer « ces meneurs de grèves incessantes ». Paradoxalement, les autorités administratives entretiendront des relations plus chaleureuses avec les militants ouvriers qu’avec les mandataires de la Compagnie. La faveur des représentants de l’État s’explique par l’attitude des délégués, dont le rôle modérateur est exprimé par l’un d’eux, Charles Lebreton, au moment le plus critique : « Je ferai toujours mon possible, pour le calme, pour la paix ». À cet égard, les statuts du syndicat déposés à la mairie de Saint-Rémy le 8 juin sont éclairants : « Le syndicat a pour but d’établir des rapports constants entre les ouvriers de la même profession, leur apprendre à se connaître, à se préparer à la pratique de la solidarité morale et intellectuelle. Étudier les moyens de constituer une assurance mutuelle contre les conflits et les abus. Il n’entrera dans le cours des réunions aucun discours politique ni religieux. Sa devise est Paix, Concorde et Justice. Le syndicat fera tous ses efforts pour prévenir les grèves générales ou partielles en proposant aux patrons la création d’un tribunal d’arbitrage » [11][11] Statuts du syndicat des mineurs et similaires, déposés....

12 - Tampon du syndicat des mineurs de Saint-Rémy-sur-Orne12

La lutte des classes

64

Malgré la modération initiale, une exaspération croissante des mineurs va répondre à l’intransigeance de la Compagnie. Entre les partisans de la grève et ses adversaires, la confrontation commence par un échange d’affiches placardées aux entrées des chantiers. Des menaces de plus en plus précises sont proférées : « Il faut leur casser portes et fenêtres. La lutte, par votre faute, deviendra grave ».

65

Et effectivement, le mouvement bascule dans la violence. Le 17 juin, un ouvrier est frappé en se rendant au travail et le directeur demande au préfet de faire assurer la liberté du travail. Une plainte est déposée, la première d’une longue série. Les gendarmes multiplient les enquêtes sur les « entraves à la liberté du travail, outrages, voies de fait » qui ont lieu, à l’aube, sur les chemins menant à la mine. L’intervention des femmes est un autre indice de la détermination dans la grève : le 19 juin, ce sont les femmes des grévistes qui manifestent contre les ouvriers qui se rendent sur le carreau.

66

Le 17 juillet, le directeur en personne dépose une plainte contre Pierre Lecaplain, délégué des grévistes, qui l’aurait insulté à deux reprises, le traitant de « sale cochon, sale jaune ». Monsieur Renaux cite quatre témoins qui, interrogés, affirment n’avoir rien entendu. Le délégué prétend que s’il a crié « sale cochon, c’est parce qu’il courait derrière son chien qui divaguait dans la rue avec une chienne ». Décidément, se désole Monsieur Renaux, « dans ce pays, l’établissement de témoins paraît bien illusoire ».

67

Plus grave encore, le 3 août survient l’événement impensable. À une heure du matin, deux fortes déflagrations retentissent dans le bourg endormi. Prévenu par télégramme, le commissaire se rend sur les lieux et rédige son rapport pour le préfet : « Deux paquets distincts [de dynamite] avaient été déposés ou jetés au pied du mur de l’habitation de M. Renaux. À cet endroit, on distingue le trou causé par une des explosions. La niche du chien fut entièrement détruite, des débris de planche furent retrouvés à 25 mètres de là ; une vingtaine de carreaux de la maison avaient volé en éclats. Monsieur Renaux habite cette maison avec sa femme et sa fillette âgée de sept ans, personne ne fut blessé ». Étrangement, la population de Saint-Rémy ne semble guère s’émouvoir. « Malgré la violence de l’explosion qui a certainement réveillé tout le monde, aucun habitant n’est sorti dans la rue et ne s’est inquiété de ce qui s’était passé ».

68

On ne trouvera pas plus de compassion parmi le personnel de la mine : « À la réunion des grévistes, à 9 heures du matin, il n’a été fait aucune allusion aux événements de la nuit ; le Sieur Quéruel, délégué, a seulement dit : "maintenant, cela ne va pas durer longtemps, un peu de patience, nous serons bientôt victorieux". Il a terminé en disant : "tout le monde est content", à quoi les grévistes ont répondu "oui" et se sont quittés en criant : "Vive la lutte" ! ».

69

L’Union départementale CGT relate à ses adhérents l’événement qu’elle assimile à un « simulacre de sabotage compliqué d’attentat ». Elle attire l’attention sur le comportement du chien : « À noter que le chien n’est pas blessé ; or il est probable que, s’il avait été dedans sa niche, il ne s’en serait pas tiré à si bon compte. Pourquoi n’était-il pas dans sa niche à une heure aussi tardive ? »

70

En fait, ce feu d’artifice annonce la fin de la grève. « Perquisitions, enquêtes, intimidations, interrogatoires entraînent pour résultat de décourager les moins fermes des grévistes et de les préparer à la rentrée », reconnaît le syndicat.

71

Le 2 septembre, le préfet considère la grève des mineurs de Saint-Rémy comme terminée : « L’effectif est presqu’au complet et les ouvriers congédiés ont pris leurs dispositions pour trouver du travail ailleurs ». Le directeur obtient une reddition humiliante des grévistes, sanctionnée par huit renvois pour faits de grève poursuivis par le tribunal, et dix autres renvois pour excitation à la révolte. Derrière une soumission apparente, le travail reprend dans l’amertume et la rancœur.

72

Les autorités départementales tiennent le directeur et l’administrateur de la mine pour responsables de la durée et des péripéties du conflit. « Je considère – écrit le préfet – que les pouvoirs publics, auxquels les industriels font appel pour les aider et les protéger, n’ont pas le droit de se soustraire à ces sollicitations [des ouvriers], lorsqu’il s’agit de solutionner des conflits entre le Capital et le Travail ». Cette position explique tant l’absence d’animosité des grévistes pour les représentants de l’ordre public, que celle de la répression qui accompagne fréquemment les conflits sociaux de l’époque. Toutefois, la bienveillance préfectorale n’empêchera pas la justice de poursuivre et de punir tous les débordements des grévistes.

73

Le syndicat des mineurs, à peine constitué, est décapité. Les délégués sont congédiés ou démissionnaires. Le maire de Saint-Rémy dresse l’état des lieux en janvier 1914 : « Tous ceux qui avaient été nommés au bureau ou au conseil d’administration de ce syndicat ont cessé de travailler à la mine » ; le dernier responsable sur lequel il peut mettre la main, « dit avoir été nommé au bureau sans avoir été consulté et ne sait rien ».

13 - Mines de Saint-Rémy-sur-Orne : la descente du mineur13
74

« Les camarades de Saint-Rémy – commente la CGT – les plus anciens mineurs du Calvados, se sont réveillés les premiers ; ils ont fait leur devoir. À l’heure où notre contrée va subir un si grand changement économique, ils ont montré la voie. Aux camarades de s’instruire, de se serrer les coudes et de se grouper au sein du syndicat… ». Au soir de la grève, Charles Lebreton, délégué congédié, « ne comprend véritablement pas cette obstination et ce genre de jouer avec l’ouvrier. Ce n’est plus de la conciliation, c’est le patron qui ne veut plus entendre l’ouvrier. C’est, pour ainsi dire, la lutte des classes ».

Un bilan modeste

75

À la veille du grand conflit mondial, le bilan du syndicalisme dans les mines de fer du Calvados est bien modeste. Sur les six concessions exploitées, il n’a réussi à s’implanter qu’à Saint-Rémy, Jurques et Barbery. Il sera écrasé à Saint-Rémy, étouffé à Jurques et restera dans l’ombre à Barbery. Maigre résultat pour le travail mené par l’Union départementale CGT du Calvados et la Fédération des mineurs. Les grèves sont rares, une douzaine au total, dont la moitié à Saint-Rémy. Elles sont généralement brèves, défensives. Elles se soldent pour la moitié d’entre elles par un succès ; mais les réussites ne doivent pas cacher les représailles qui interviennent souvent après les conflits. À une exception près, les mouvements ne répondent pas à des consignes syndicales, ils sont spontanés et localisés.

14 - Le syndicat des mineurs de Gouvix rassemble en 1918 une centaine de mineurs sur un effectif total de 195 personnes14
76

La longue grève de trois mois à Saint-Rémy révèle cependant que le monde pacifique des mineurs normands peut faire preuve d’une extrême détermination lorsqu’il s’estime atteint dans sa dignité. Enfin, si quelques violences s’exercent, elles demeurent limitées, et les conflits n’entraîneront jamais mort d’homme.

77

Il faut attendre le lendemain de la Grande guerre pour assister à la véritable naissance du syndicalisme minier dans la région. En 1919, toutes les mines possèdent leur syndicat affilié à la CGT. En juin 1919, la Fédération appelle à la grève générale pour l’application des huit heures et les salaires. Le mot d’ordre est transmis par les délégués qui parcourent le Calvados à bicyclette, Pour la première fois, l’ensemble des mines en activité, Gouvix, Soumont, May, Saint-André, Saint-Rémy, répondent à l’appel, avec un taux de participation dépassant les 80 %.


Sources et bibliographie

  • Archives départementales du Calvados : M 9103, M 9125, M 9127, M 9130, M 9131, M 9133, M 13183, S 1303, Z 1704, Z 2612.
  • L’Union syndicale, mensuel de l’Union des syndicats CGT du Calvados, 1912, 1913.
  • de Félice Raoul, La Basse-Normandie, étude de géographie régionale, Paris, Hachette, 1907, 590 p.
  • de Maulde Jean, Les mines de fer et l’industrie métallurgique dans le département du Calvados, éd. Louis Jouan, Caen, impr. C. Valin, 1910, VII-219 p. Seconde édition corrigée, Caen, L. Jouan, 1916.
  • Leménorel Alain, L’impossible révolution industrielle ? Économie et sociologie minières en Basse-Normandie, 1800-1914, Cahier des Annales de Normandie, 1988.
  • Pawlowski Auguste, Une Normandie inconnue : le bassin minier de la Basse-Normandie, Paris, éd. Dunod et Pinat, 1911, 111 p.

Notes

[*]

Histoire et patrimoine industriel de Basse-Normandie.

[1]

R. de Félice, La Basse-Normandie, étude de géographie régionale, Paris, Hachette, 1907, p. 439.

[2]

A. Pawlowski, Une Normandie inconnue : le bassin minier de la Basse-Normandie : étude scientifique, économique et sociale, Paris, H. Dunot et E. Pinat, 1911, p. 100-101.

[3]

J. de Maulde, Les mines de fer et l’industrie métallurgique dans le département du Calvados, Caen, impr. C. Valin, 1910, p. 25, 37, 124. Certaines expressions seront retirées pour la seconde édition de l’ouvrage en 1916.

[4]

J. de Maulde, Les mines de fer et l’industrie métallurgique dans le département du Calvados, édition corrigée, Caen, L. Jouan, 1916, p. 98.

[5]

Arch. dép. Calvados, M 13183, Rapport de l’ingénieur des mines Thiberge, 24 avril 1913.

[6]

Cité par A. Leménorel dans L’impossible révolution industrielle ? Économie et sociologie minières en Basse-Normandie, 1800-1914, Cahier des Annales de Normandie, 1988, p. 423-424.

[7]

L’Union syndicale, mensuel de l’Union des syndicats CGT du Calvados, 1er août 1913.

[8]

L’Union Syndicale, mensuel de l’Union des syndicats du Calvados et de l’Orne, 1er mai 1912.

[9]

L’Union Syndicale, 1er juin 1912.

[10]

L’Union syndicale, 1er mai 1912.

[11]

Statuts du syndicat des mineurs et similaires, déposés le 8 juin 1913, mairie de Saint-Rémy-sur-Orne.

Résumé

Français

Dans le département du Calvados, les concessions minières se multiplient au début du xxe siècle mais le syndicalisme tarde à s’implanter, se heurtant à de nombreux obstacles. Les raisons peuvent tenir à la nature des populations recrutées dans les mines, gens du pays ou étrangers. Une résistance opiniâtre des compagnies minières contribue par ailleurs à dissuader les tentatives de syndicalisation ou de grève. Dans l’histoire des mines de fer bas-normandes, jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, les conflits sont donc rares, les organisations demeurent chétives, à l’exception de Saint-Rémy-sur-Orne qui se distingue par une répétition de grèves entre 1898 et 1913.

Mots-clés

  • mines
  • mineurs
  • Normandie
  • grèves
  • syndicalisme

English

Unionisation in Calvados Mines (1898-1919)Many mines were opened in Calvados at the beginning of the 20th century but unionisation of workers met many obstacles. In part, this reflects hiring practices that alternately chose foreigners or local populations. Mining companies tried to discourage strikes which were rare before the First World War. An exception was the mine at Saint-Rémy-sur-Orne where the workers often walked off the job between 1898 and 1913.

Keywords

  • mines
  • minors
  • Normandy
  • strikes
  • workers’ organisations

Plan de l'article

  1. Une main-d’œuvre paisible
    1. L’élément normand
    2. Les étrangers
    3. Le logement
  2. La résistance des compagnies minières
    1. L’embauche
    2. Les premières grèves
      1. May-sur-Orne
      2. Jurques
      3. Potigny-Soumont
      4. Barbery
  3. L’exception de Saint-Rémy-sur-Orne
    1. Les grèves de moisson
    2. Les cent jours de 1913
    3. Le syndicat des mineurs de Saint-Rémy
    4. La lutte des classes
  4. Un bilan modeste

Pour citer cet article

Coftier Pierre, « L'émergence du syndicalisme dans les mines du Calvados (1898-1919) », Annales de Normandie, 2/2010 (60e année), p. 103-126.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2010-2-page-103.htm
DOI : 10.3917/annor.602.0103


Article précédent Pages 103 - 126
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback