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Annales de Normandie

2010/2 (60e année)


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C’est en 1907, après quasiment quinze ans d’abandon, que la mine de fer de Diélette sur la commune de Flamanville (Manche) fut rachetée par la « Société des Mines et Carrières de Flamanville », société par actions dont 84 % des capitaux appartenaient à Fritz Thyssen, frère du célèbre maître de forge allemand.

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La première activité entreprise par cette société fut alors la mise en œuvre d’une gigantesque campagne de travaux d’aménagement dont le but était d’assurer une productivité exemplaire. Cette campagne était évaluée à plus de dix millions de francs. Les fleurons de cette installation minière étaient une centrale électrique, composée de deux turbos alternateurs de 1 000 kilowatts fournissant un courant triphasé de 650 volts et un transporteur aérien doublé d’un embarquement en mer permettant le chargement des navires au large, afin de compenser les insuffisances du petit port de Diélette.

La centrale électrique de Guerfa en 1914
(photo : Association des mines et carrières de Flamanville)
Transporteur aérien de 1914
(photo : Association des mines et carrières de Flamanville)
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La conséquence de ces investissements étrangers fut alors l’arrivée d’un grand nombre d’ouvriers allemands dans la région de Flamanville entre 1911 et 1914. Ces derniers représentaient selon les registres d’arrivée et de départ des étrangers de l’époque [1][1] Arch. mun. de Flamanville., environ 22 % des étrangers et la quasi-totalité du personnel d’encadrement, notamment pour la construction du transporteur aérien, qui était entièrement de conception germanique.

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Cette implantation étrangère en nord Cotentin dans un contexte national d’état d’esprit germanophobe et revanchard, disparu dans les dernières années du xixe siècle mais à nouveau bien vivant à la veille de la Première Guerre mondiale, ne passa pas inaperçue. De fait, cette présence étrangère fit couler beaucoup d’encre et déchaîna les passions.

Répartition, par emploi, des ouvriers allemands
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Dans quelle mesure exactement ? Quelle fut la part de réalité et la part de fantasme ? Quelles en furent les conséquences pour l’exploitation minière ? Comment vivait-on à Flamanville cette soudaine notoriété ? Ce sont là quatre questions essentielles auxquelles nous essaierons de répondre.

L’emprise Allemande dans le Nord Cotentin

La vision de la presse locale et nationale

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Cet aspect peut être développé à travers deux exemples bien connus. Le premier date de 1913, quand le Journal de Valognes titre « le Cotentin Allemand ». Cet article cité dans Flamanville tranche de vies[2][2] L. Gavet, S. Jiolle, Flamanville, tranche de vies,..., démontrait tout bonnement l’intérêt stratégique du Cotentin pour l’empire allemand. Il y est décrit comme une « sentinelle avancée de l’Europe face à l’Amérique » et comme « une position stratégique qui domine la Manche et tient en respect l’Angleterre ». Cherbourg y jouerait « à l’entrée de l’Atlantique le rôle que joue Gibraltar à l’entrée de la Méditerranée ».

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Le second exemple, de la même époque, exposé par Michel Giard dans Flamanville d’une marée à l’autre[3][3] M. Jiard, Flamanville d’une marée à l’autre, Fenêtre..., est d’autant plus intéressant qu’il intègre directement la mine de Diélette dans cette stratégie. Il évoque les écrits de Léon Daudet, publiés en 1913 sous le titre L’avant-guerre, qui démontrent « le côté systématique et rationnel de la façon dont les Allemands avancent leurs pions en Basse-Normandie ». Diélette y apparaît comme une « étape d’un processus plus complexe », notamment avec la construction du wharf qui était alors perçu comme « la première phase de la construction d’un port en eau profonde ».

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Ces écrits relativement alarmistes n’étaient pas isolés. Ils reprenaient et développaient les articles germanophobes et revanchards de la presse parisienne de l’époque.

La vision économique

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Nous avons pour cet aspect à nouveau deux références essentielles. La première est un article d’Auguste Pawlowski paru le 11 novembre 1911, intitulé « Les mines de fer normandes et les capitaux allemands ». Après avoir fait un rapide bilan du potentiel minier bas-normand, l’auteur regrette que les ingénieurs français n’aient pas cru à l’intérêt du sous-sol de cette région. D’autant plus que les conseillers de l’Empereur avaient compris tous les espoirs que l’on pouvait y fonder. La mine de Diélette y est alors citée comme la dernière implantation en date. Enfin, il a en conclusion cette phrase très révélatrice de la mentalité de l’époque : « Une nouvelle fois, la Normandie se trouve conquise à mille ans de distance, et toujours par les hommes du Nord ».

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Un an plus tard, en novembre 1912, dans les Enquêtes économiques sur l’Allemagne en France, parues dans Pages Libres[4][4] Rassemblées dans L. Bruneau, L’Allemagne et la France...., Louis Bruneau mettait au jour la politique d’investissement allemand dans le secteur chimique et minier à l’Est et en Normandie. Pour lui, l’intérêt économique était simple : l’Allemagne riche en houille et pauvre en minerai devait s’approvisionner là où ce dernier était abondant et proche. La France par son déficit d’infrastructures minières apparaissait donc comme une cible privilégiée. L’auteur ajoute que si l’intérêt économique personnel de la famille Thyssen était grand, celui de l’Empire ne l’était pas moins, puisqu’il avance que Thyssen n’était qu’un « homme de paille de l’empereur ». Ce dernier élément fait alors pencher Louis Bruneau vers la thèse d’une forme d’impérialisme économique, dans le sens où cette implantation permettait le développement et la promotion de la puissance allemande.

La vision militaire

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Ici un unique exemple, l’ouvrage d’E. Troimaux, intitulé Séquestres et séquestrés, les biens austro-allemands pendant la guerre[5][5] E. Troimaux, Séquestres et séquestrés, les biens austro-allemands.... Cet auteur, après avoir, dit-il, visité la mine accompagné d’un garde et d’un artilleur, démontre sur une vingtaine de pages que loin d’être une exploitation minière, cette dernière était plutôt une base de sous-marins doublée d’un poste de télégraphie sans fil. Il y voyait aussi une plate-forme pour canons longue portée, le tout étant en fait une base d’embarquement pour envahir l’Angleterre. Il justifie cela en faisant référence aux installations rapidement décrites en introduction, les qualifiant d’infrastructures trop importantes et trop modernes pour une mine de fer qu’il qualifie de « peu rentable, au minerai pauvre ».

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Voici donc la mine de Diélette telle qu’elle apparaissait aux yeux de l’opinion publique de la Belle Époque. Dans les faits, la guerre est arrivée trop vite, les travaux entrepris par Thyssen étaient à peine achevés et un seul bateau de minerai avait été chargé et expédié. La mine fut réquisitionnée par l’État français au titre des séquestres de guerre comme tous les biens possédés en France par des ressortissants ennemis. Cette période de l’histoire de la mine, jusqu’alors inconnue, peut-être appréhendée dorénavant grâce à un fonds d’archives déposé aux Archives départementales de la Manche sous la cote provisoire U 90. Ce fonds, outre de fournir des indications précises sur l’administration du séquestre et la liquidation de ce bien, offre de multiples descriptions de ce qu’était réellement Diélette à la veille de la Première Guerre mondiale.

La mise sous séquestre

Dénonciations et surveillance militaire

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Dans un premier temps, il apparaît clairement que les idées exposées plus haut ont fait leur chemin parmi la population locale. En effet, comme le montrent de nombreux rapports officiels, des activités dépassant la simple extraction minière étaient soupçonnées à Diélette. Ces rapports étaient renforcés par des lettres anonymes comme celle que nous pouvons citer ici : « À Diélette, Manche, un Sieur Thyssen, allemand, exploite des mines de fer. Il a établi ici toute une organisation et des bâtiments inutiles à l’exploitation, jamais personne n’a pu y pénétrer, le personnel dirigeant était allemand et changeait tous les ans » [6][6] Arch. dép. Manche, fonds U 90.. Pour l’auteur une inspection minutieuse s’imposait afin de découvrir des armements ou des munitions, il se disait parfaitement renseigné et voulait que l’on « se souvienne de Maubeuge… ». Bien sûr cela fut fait et quand, en octobre 1914, la mise sous séquestre des biens austro-allemands fut décidée, celle de la mine de Diélette fut accompagnée d’une surveillance militaire mise en place dès la déclaration de guerre.

Saisie conservatoire

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Dans le cadre de cette mise sous séquestre, à savoir une saisie de biens purement conservatoire, dans le but de sauvegarder les intérêts français parmi les biens possédés en France par des ressortissants ennemis, les administrateurs séquestres ont été amenés à établir des mémoires économiques et techniques sur l’établissement dont ils avaient la charge. Ce fut fait et bien fait par les deux administrateurs MM. Jeanne et De Bergh, comme en témoigne la richesse du fonds U 90 déjà cité.

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Il en ressort les éléments suivants :

  • les réquisitions, effectuées au cours de ce mois d’octobre au domicile du directeur et dans les bureaux de la mine, ne révélèrent rien d’anormal ni de suspicieux ;

  • les inventaires du matériel disponible à la mine étaient parfaitement identiques à ceux dressés par la société et ne contenaient rien d’autre qu’outils et machines destinés à l’extraction du minerai de fer ;

  • les comptes sommaires et récapitulatifs étaient aussi parfaitement réguliers.

Rien n’apparaît donc anormal pour une exploitation minière. La période du séquestre réfute toutes les théories les plus extravagantes qui avaient germé quelques années auparavant. On peut dès lors douter de la bonne foi d’E. Troimaux, d’autant qu’il a rédigé son ouvrage après la saisie conservatoire de la mine…

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La mine de fer de Diélette était bien sûr une exploitation minière, qui avait le tort d’être allemande, mais aussi d’être jugée beaucoup trop moderne.

À Flamanville

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Ce petit bourg minier perdu en plein cœur d’un monde rural et maritime se serait bien passé de tous ces évènements, si l’on en croit les témoignages des anciens qui, pour certains, les tenaient de leur père. En effet, une bonne partie de la population avait bien conscience de la domination économique allemande sur la région, mais, après tout, elle fournissait du travail, et du travail plutôt bien payé. De plus, la population de l’époque ne semblait pas a priori souffrir outre mesure de l’influence étrangère, au moins dans sa vie quotidienne. C’est sûrement la raison pour laquelle, bien avant la fin de la guerre, des pétitions pour la réouverture de la mine de Diélette circulaient dans la région, comme celle du 6 février 1916 [7][7] Arch. dép. Manche, fonds U 90..

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En conclusion, il semble possible d’affirmer que Diélette fut une exploitation minière qui, paradoxalement, a eu la chance et la malchance de subir l’influence et de bénéficier des capitaux allemands. La chance en effet, dans le sens où les investissements de Thyssen furent les premiers qui permirent de voir sous un jour prometteur l’exploitation de cette mine sous-marine au minerai de grande valeur, jusqu’alors chaotique. De plus, ces investissements se sont matérialisés sous la forme d’un apport technique qui sera intégralement repris dans la reconstruction des années 1930, qui suit la liquidation.

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La malchance, elle, est liée à l’état d’esprit français hérité de la défaite de 1870. La Première Guerre mondiale n’y mit pas un terme systématique et Flamanville resta longtemps « le pays des boches d’avant guerre » [8][8] M. Giard, Flamanville…, op. cit., pour reprendre l’expression d’un voyageur de passage dans la commune en 1920. Cet état d’esprit eut pour conséquence la mise sous séquestre des biens possédés en France par des ressortissants austro-allemands. À Diélette, les conséquences furent catastrophiques puisque la liquidation de la mine prit une dizaine d’années. En incluant la guerre, la mine ne fonctionna pas pendant plus de quinze ans, il n’est alors pas difficile d’imaginer les dégâts subis par les infrastructures. Une nouvelle période de travaux fut nécessaire et les expéditions de minerai ne reprirent qu’au milieu des années 1930, mais de manière irrégulière. À l’été 1940 les Allemands étaient à nouveau de retour à la mine de Diélette, mais cette fois-ci, ils se contentèrent de la noyer.

Notes

[1]

Arch. mun. de Flamanville.

[2]

L. Gavet, S. Jiolle, Flamanville, tranche de vies, Paris, A. Michel, 1996.

[3]

M. Jiard, Flamanville d’une marée à l’autre, Fenêtre sur le Cotentin, 1987.

[4]

Rassemblées dans L. Bruneau, L’Allemagne et la France. Enquêtes économiques, Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1914.

[5]

E. Troimaux, Séquestres et séquestrés, les biens austro-allemands pendant la guerre, Paris, Recueil Sirey, 1916.

[6]

Arch. dép. Manche, fonds U 90.

[7]

Arch. dép. Manche, fonds U 90.

[8]

M. Giard, Flamanville…, op. cit.

Résumé

Français

Le rachat des mines de Diélette en 1907 par Thyssen déclenche immédiatement, dans le contexte nationaliste d’alors, une véritable campagne contre « l’invasion allemande » dans le Nord Cotentin. Mais l’analyse faite en 1914, après séquestre des installations, prouvera que tout n’était que fantasmes germanophobes. Reste que les investissements de Thyssen auront démontré la richesse du gisement.

Mots-clés

  • Diélette
  • germanophobie
  • Thyssen
  • mines
  • séquestre
  • Belle Époque

English

The Diélette iron mine, 1907-1914: A First step towards the “German Gibraltar”?When Thyssen bought the Diélette mines in 1907, nationalists campaigned against this German invasion. After 1914, analyses of the veins proved that the Thyssen investments were warranted and the critiques were phantasms of the anti-German faction.

Keywords

  • Diélette
  • mines
  • anti-German feeling
  • Normandy
  • Thyssen

Plan de l'article

  1. L’emprise Allemande dans le Nord Cotentin
    1. La vision de la presse locale et nationale
    2. La vision économique
    3. La vision militaire
  2. La mise sous séquestre
    1. Dénonciations et surveillance militaire
    2. Saisie conservatoire
    3. À Flamanville

Pour citer cet article

Noël Jean-Yves, « La mine de fer de Diélette entre 1907 et 1914, une première étape vers " le Gibraltar allemand " ? », Annales de Normandie, 2/2010 (60e année), p. 63-69.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2010-2-page-63.htm
DOI : 10.3917/annor.602.0063


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