Accueil Revues Revue Numéro Article

Annales de Normandie

2010/2 (60e année)


ALERTES EMAIL - REVUE Annales de Normandie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 77 - 101 Article suivant
1

Le développement des mines de fer à partir des années 1875 s’est accompagné de la mise en place, dans les villages miniers bas-normands, de sociabilités nouvelles liées à l’arrivée et à l’installation temporaire ou définitive d’une population de travailleurs en majorité étrangère à la région. Il convient ici de définir la notion de sociabilité. Nous reprendrons la définition donnée par les trois auteurs de l’article fondateur pluridisciplinaire paru dans la Revue du Nord en 1982, « Sociabilités minières et changement social à Sallaumines et à Noyelles-sous-Lens (1900-1980) ». Ceux-ci définissent les sociabilités comme l’ensemble des relations sociales d’un groupe constitué, les mineurs, non seulement à l’intérieur de celui-ci mais aussi avec le reste de la communauté villageoise ou urbaine. Les changements socioculturels, économiques et politiques engendrés par l’installation et le développement de ce groupe sont les manifestations de ces sociabilités en constantes mutations.

2

L’objectif de cet article n’est pas de survoler trop rapidement toutes les formes de sociabilités minières pour les trois départements normands sous forme d’un catalogue sans grande consistance. Nous avons choisi d’observer ici le cadre de vie d’une grande partie des ouvriers des mines, les cités minières. Après la publication d’Alain Leménorel, Vie de Cités [1]  A. Leménorel, Vie de Cités : cités ouvrières du Calvados... [1] , qui fait un point précis sur ce que représentent les cités industrielles dans le Calvados, nous allons tenter d’entrevoir, avec le regard à la fois extérieur et impliqué de l’historien qui a grandi dans le bassin minier d’Urville-Soumont, l’espace vécu des familles minières. Nous tenterons d’analyser un certains nombre d’aspects de la vie dans les cités mais aussi de percevoir les rapports entretenus entre leurs habitants et ceux des bourgs ruraux près desquels elles ont été installées. Après avoir posé rapidement les éléments quantitatifs nécessaires à la compréhension, nous tenterons de cerner ce que pouvait être le tissu de relations à l’intérieur des cités et, dans un second temps, entre celles-ci et les bourgs ruraux dont elles dépendent.

Le cadre des sociabilités : les cités minières dans l’entre-deux-guerres

La mise en place avant 1914

3

La situation de l’habitat minier est très contrastée entre les différents bassins de la région. Cela est lié au type de recrutement et à la politique de gestion des personnels élaborés par les sociétés minières. Les mines les plus anciennement créées, Dielette, Saint-Rémy, May-sur-Orne, n’ont généralement pas développé de politiques globales de logement de leurs personnels. Pour la mine de Dielette toutefois, une première série de maisons, appelées « corons du hameau Arthu », a été probablement construite à la fin du xixe siècle. Mais le plus souvent les mineurs ont été intégrés dans les villages miniers et les communes proches [2]  Voir la contribution de J.-Y. Noël dans cet ouvrag... [2] , lesquels disposaient alors de logements du fait de la baisse de leurs populations dans un cadre démographique rural en crise à partir de la seconde moitié du xixe siècle. Il s’est alors produit une densification de la population à l’intérieur des villages, qui voient le nombre moyen d’habitants par maison passer de 3,1 à 4 entre le recensement de 1872 et celui de 1896 à Saint-Rémy, et de 3,4 à 4,3 de 1891 à 1911 à May [3]  A. Leménorel, L’impossible révolution industrielle ?... [3] . Dans ces localités, l’arrivée progressive de mineurs a facilité l’intégration de cette population issue en grande majorité de contrées plus éloignées (en moyenne environ moins de 10 % des ouvriers sont originaires des communes minières au début du xxe siècle) mais avec un très faible pourcentage d’étrangers (1,9 % à Saint-Rémy en 1911). Le développement lent de ces mines n’a pas généré un besoin important de main-d’œuvre. Leur arrivée a pu être absorbée en quelques années par le parc de logements existant et par les auberges. Dans ce cadre, les sociétés minières procèdent aussi ponctuellement à l’achat de logements vacants dans les bourgs et hameaux comme par exemple à May-sur-Orne et Saint-André-sur-Orne.

4

La situation est différente à Soumont-Potigny, Saint-Germain-le-Vasson, Mortain-Bourberouge, Halouze et La Ferrière-aux-Étangs. Les sociétés minières installées dans ces localités ont échafaudé des projets de développement rapide de leurs exploitations. La création de ces nouvelles mines, souvent dans la première décennie du xxe siècle, se faisait alors dans un contexte de forte concurrence et d’une véritable course aux concessions minières. Cet état de fait impliquait un développement rapide des exploitations et donc un appel important de main-d’œuvre issue de régions plus lointaines ou de l’étranger, faute de main-d’œuvre locale suffisante. Ces sociétés appartenant pour la plupart à de grands groupes industriels français et allemands anciennement structurés étaient beaucoup plus sensibles aux thèses « paternalistes » développées au xixe siècle. Enfin, les villages d’accueil des mines sont, à cette époque, généralement de petites bourgades ne disposant que d’un faible parc immobilier. L’instabilité de cette main-d’œuvre et les risques potentiels qu’elle présente (par exemple des affaires de filouterie chez des aubergistes du Neufbourg en mars 1907) engendrent au fil du temps une méfiance vis-à-vis des ouvriers des mines de la part des populations locales comme on peut le percevoir dans certaines délibérations de communes minières, par exemple à Halouze en décembre 1911 dont le conseil demande le renforcement de l’effectif de la gendarmerie suite à l’arrivée de « flots d’étrangers » dans la commune. La solution pour les sociétés minières réside dans la mise en place d’un programme de construction de cités minières. Un autre élément qui semble déterminant dans la construction d’un tel habitat est l’appel à une main-d’œuvre étrangère qui dans l’esprit des exploitants mais aussi des autorités locales ne semble pas pouvoir s’intégrer au cadre villageois traditionnel [4]  A. Leménorel, Vie…, op. cit. [4] . La mine de La Ferrière, par exemple, ne commence son programme de construction de cités qu’en 1906, date où elle amplifie son recrutement et pense à embaucher des étrangers qui y seront logés, pour la plupart dans la cantine des célibataires construite au Gué Plat. Il en est de même à Saint-Germain-le-Vasson à partir de la reprise de l’exploitation en 1910, où le programme de construction de 90 logements miniers, en très grande partie réalisé en 1914, est lié certes au manque de logements dans la commune et dans les villages environnants, qui connaissent eux-mêmes un développement minier, mais aussi à la nécessité de recourir à une main-d’œuvre étrangère. Dans ces années, il est à noter des solutions provisoires pour faire face à l’afflux de travailleurs. Elles consistent dans la plupart des sites miniers à mettre en place des cantines où les mineurs célibataires sont logés, nourris et blanchis, par exemple à Gouvix, à May-sur-Orne et à Saint-Clair-de-Halouze entre autres. À Barenton et au Neufbourg, les sociétés minières érigent une « petite cité de la mine » constituée de simples baraquements en bois où logent les mineurs et leurs familles. Ces installations provisoires vont le plus souvent être reprises après la guerre.

Saint-Clair d’Halouze, groupe de cités minières, puits n° 2, 2 ou 4 logements. Vers 1910
Coll. P. Coftier
5

Au total, en 1914, cinq mines disposent de cités ouvrières. Les plus anciennes constructions ont été réalisées à Halouze entre 1908 et 1912. À cette date, cette société dispose de 64 maisons (190 logements). À Soumont, en 1915, on dénombre environ 331 logements, auxquels il faut ajouter quatre cantines et 21 chambres meublées. Un programme complémentaire est, dès cette date, envisagé pour pouvoir loger entre 800 et 1 000 ouvriers et employés. Il est réalisé en partie pendant la Première Guerre mondiale. À Saint-Germain-le-Vasson, le programme de 90 maisons à deux logements, dont une dizaine sont habités, est presque terminé en 1914. À Jurques, 26 logements, probablement construits vers 1910, forment une petite cité à l’entrée du bourg. À La Ferrière, une vingtaine de logements doubles et une cantine sont érigées entre 1906 et 1911.

Après 1918, un développement important du parc immobilier des mines de fer

6

Le véritable développement des cités minières va avoir lieu entre 1918 et 1939, surtout dans les années 1920. La cité comme cadre de vie des mineurs se généralise, car toutes les sociétés minières encore existantes vont en faire construire pour loger leurs personnels. Seules les mines de Saint-André et May-sur-Orne vont rester à l’écart du mouvement de construction. La cité Taraud érigée en 1926, avec 16 logements, sera la seule exception. Ces deux sociétés minières continueront à acheter, pour loger un personnel pourtant de plus en plus nombreux, des maisons dans les villages du synclinal minier. Pour les autres exploitations, la principale raison de ces vastes programmes de construction est liée au fait que pendant cette période les mines de fer de la région connaissent un essor important de leur production, qui nécessite une embauche importante de personnel, en majorité d’origine étrangère, qu’il faut loger [5]  Voir la contribution de A. Leménorel dans cet ouvr... [5] . Au début des années 1920 certaines familles venant travailler dans les mines ne trouvent pas de logements décents. Le témoignage de Mme B. nous indique que lors de leur arrivée à la mine d’Urville-Gouvix en 1921 en provenance des mines d’Halouze et de Soumont, il n’y avait plus aucun logement disponible dans les villages aux alentours. La famille a dû « squatter » une vieille maison abandonnée au hameau du Mesnil-Touffrey sur la commune de Barbery, en attendant que les premières cités minières de Gouvix soient terminées. Elle vivait dans cette masure sans aucun confort avec un bébé et en compagnie d’une famille d’immigrés espagnols avec des enfants, dans la même situation d’attente d’un logement.

7

La société nouvelle des mines d’Urville construit à Gouvix, entre 1920 et 1932, 30 maisons de deux ou quatre logements et cinq cantonnements de célibataires (22 logements). De son côté la société de Saint-Rémy met en chantier à partir de 1915 et surtout du début des années 1920 un programme de 90 logements, terminé en 1931, et une cantine de 20 chambres où logent quasi exclusivement les ouvriers étrangers de l’exploitation. À Soumont, la société des mines construit à partir de 1927, en supplément des 331 logements existants en 1920, 100 logements. L’ensemble constitue le parc immobilier minier le plus important de la région [6]  Bulletin de la IVe Région économique, 1930. [6] . À Jurques, concession minière peu exploitée dans l’entre-deux-guerres et à Saint-Germain-le-Vasson aucun nouveau logement n’est édifié.

8

Au total pour le Calvados, le maximum de logements ouvriers existants (cités et autres) est de 951 à la fin de 1930. 1438 ouvriers y résident, ce qui représente 68 % du total des ouvriers des mines, mais 101 logements sont inoccupés (voir note 6, le rapport de l’ingénieur des Mines, 1930).

9

En ce qui concerne les mines de l’Orne, la construction des cités est aussi l’objet d’une forte expansion surtout dans les années 1920. La Ferrière compte 150 maisons doubles en 1929. La construction suit alors la courbe ascendante de l’effectif minier. De plus, une cantine de 16 chambres et deux grandes maisons collectives sont érigées pour loger les célibataires et les étrangers et six villas pour l’encadrement auxquelles il faut ajouter 11 maisons dans le bourg de La Ferrière [7]  M.-C. Lefevre, Le fer et La Ferrière-aux-Étangs, Cabourg,... [7] . À la mine d’Halouze la mine ne procède à aucune nouvelle construction (64 maisons représentant 190 logements et une cantine). La mine de Dielette dans la Manche a mis en place une cité ouvrière de 150 logements, probablement commencés en 1914 mais achevés seulement vers 1930-1931, ainsi qu’une cantine pour célibataires. Là encore, en complément, la mine a acheté de nombreuses maisons individuelles dans la commune de Flamanville [8]  Voir la contribution de J.-Y. Noël dans cet ouvrag... [8] .

10

La construction des cités s’est généralisée dans toute la région. Un pourcentage de plus en plus réduit de mineurs échappe à ce type de logement. Sans négliger la volonté paternaliste de certaines compagnies minières, il semble qu’un tel mouvement de construction a été la conséquence d’un déficit important de logements dans les communes des différents bassins miniers lié à l’afflux de familles minières. La population de Saint-Germain-le-Vasson passe de 344 à 553 habitants entre 1921 et 1926 dont 102 étrangers. Celle de Potigny de 1 473 habitants en 1921 (dont 251 étrangers) à 2 742 en 1931 (dont 1 849 étrangers), celle de La Ferrière de 892 à 1060 entre 1921 et 1926 (dont 176 étrangers et leurs familles à cette date) et à Halouze de 519 habitants en 1901 à 1 274 en 1911.

11

Quel fut l’impact d’un tel afflux de population nouvelle sur les sociabilités villageoises anciennes ? En quoi de tels groupes constitués de familles de mineurs résidant dans des cités pouvaient-ils générer des sociabilités propres ?

Les rapports entre les cités et les villages

Intégration ou ségrégation ?

12

Différents aspects sont à considérer. En ce qui concerne la localisation géographique, tout d’abord, un constat s’impose, les cités sont le plus souvent installées à l’écart des bourgs anciens. On observe cependant deux situations différentes. Certaines cités sont localisées à une distance importante du village ancien, c’est le cas par exemple à La Ferrière (environ 2 km), à Halouze (environ 1 km) ou à Saint-Germain-le-Vasson pour les cités du Livet qui se trouvent en situation de total isolement en fond de vallée à un kilomètre du village. D’autres cités sont contiguës au village comme les cités de Potigny, séparées du bourg par la route nationale, ou de Saint-Rémy-sur-Orne, où les cités sont totalement intégrées à un des hameaux de la commune qu’elles vont contribuer à renforcer démographiquement. Ce hameau deviendra de fait le chef-lieu de la commune, ce qui constitue un exemple unique « d’intégration inversée ».

13

Pour les cités isolées des bourgs, peut-on évoquer une volonté des sociétés minières, dans un souci paternaliste, de contrôler la main-d’œuvre, ce qui pourrait expliquer ces localisations ? Alain Leménorel indique que pour la société des mines de Soumont [9]  A. Leménorel, Vie …, op. cit. [9] , la mise en place des cités minières répond à des critères dont les bases ont été mises en place par le sociologue Georges Hottenger à la demande du président du Conseil d’administration des Hauts Fourneaux et Aciéries de Caen. Des notes de 1902 et 1912 émanant de la direction de la mine sont sans équivoque sur la volonté de contrôler efficacement la main-d’œuvre minière à travers l’octroi de logements et l’isolement des mineurs et de leurs familles dans des cités. Pour les autres sites miniers, faute de sources, l’analyse de l’implantation des cités ne peut reposer que sur quelques constats. Le premier d’entre eux est lié au fait que les cités minières sont situées à proximité immédiate des sites d’extraction, eux-mêmes situés sur des affleurements de la couche de minerai de fer. Les directions des mines ont donc apparemment privilégié la proximité entre le lieu d’habitation et le lieu de travail. Un exemple révélateur pour appuyer cette hypothèse est la mise en place des deux groupes de cités minières à Saint-Germain-le-Vasson par la société des mines de Barbery dans les années 1910-1914. Le premier site d’extraction se situant dans le bourg, un premier groupe de cités, les cités des Forges, est installé à proximité du village. Un second site d’extraction étant ouvert pour des raisons techniques dans la vallée de la Laize, un second groupe de cités, les cités du Livet, est mis en place prés de ce nouveau site d’extraction. Globalement la localisation géographique des cités minières de la plupart des mines est conditionnée par la proximité du ou des sites d’activité. Quand ces sites sont multiples, les cités sont généralement installées au centre du dispositif de production. C’est le cas à La Ferrière et à Halouze où les différents groupes de cités repartis de part et d’autre de la route de Flers sont proches du puits 2 de l’exploitation dont elles prendront d’ailleurs le nom. À Urville-Gouvix, les cités sont implantées entre le carreau de la mine en fond de vallée et les fours de calcination du minerai, et à proximité de la gare du chemin de fer minier de Soumont à la SMN.

Mine de Urville-Gouvix, vue générale du site, années 1950, au premier plan les fours de calcination du minerai et le transbordeur aérien (à gauche, hors champ, les cités minières de Gouvix) ; au second plan, le village de Gouvix ; à l’arrière plan, la vallée de la Laize au fond de laquelle se trouve le site minier
(coll. P. Coftier)
14

Un autre élément d’explication semble pouvoir être avancé. Les différentes sociétés minières de la région ont très tôt acheté des logements dans les bourgs miniers qui en disposaient et cela en complément des cités qui représentaient un coût économique important. Cette politique a été systématique pour May-sur-Orne. Ce qui semble montrer que le pragmatisme l’a souvent emporté dans les sociétés minières. La construction de cités a répondu, pendant la période de l’entre-deux-guerres, à une nécessité provoquée par le manque ou par l’extrême médiocrité des logements dans les villages miniers et des alentours, comme déjà souligné précédemment. Il faut de plus indiquer que le logement des ouvriers, bien que n’étant pas une obligation légale pour les sociétés minières, permettait toutefois le recrutement de personnel étranger. En effet, celui-ci choisissait son point de chute en fonction de critères salariaux mais aussi en fonction de l’offre de logements qu’on lui proposait. Devant la pénurie de main-d’œuvre locale et le turn over très important des ouvriers de mines (plus de 50 % des mineurs quittent les mines de La Ferrière et Soumont entre 1906 et 1914 et certaines années plus de 80 % restent moins d’un an dans ces exploitations), les sociétés minières sont donc le plus souvent contraintes à la construction d’infrastructures d’accueil. C’est aussi souvent une condition nécessaire pour avoir l’autorisation par les autorités préfectorales de recruter de la main-d’œuvre étrangère.

15

Les directions des mines ont certainement perçu l’avantage qu’elles pouvaient tirer de la mise en place de cités sur le plan de la gestion de la main-d’œuvre mais sans en faire un élément de fixation. On ne peut que constater que, s’il y avait eu de leur part une volonté de fixer la main d’œuvre, cette politique aurait été un échec global, du fait de l’instabilité chronique et importante de la main-d’œuvre dans les mines de la région. De plus, certains aspects évoqués ci-après, montrent que les cités ont été la source de beaucoup de soucis et de déconvenues pour les sociétés minières.

Des rapports ponctuels et discontinus entre habitants des cités et habitants des bourgs

16

Pour saisir la nature plus personnelle des rapports entre les habitants des bourgs et ceux des cités, et ainsi percevoir ce que l’on pourrait appeler le « regard de l’autre », les seules sources disponibles sont les témoignages et quelques rares documents écrits. Malheureusement, pour l’entre-deux-guerres, les témoignages sont rares, faute de collecte avant la disparition de cette « mémoire vive ». Que peut-on alors entrevoir ? Un premier constat s’impose. Du fait de l’isolement géographique de la plupart des cités, deux mondes se juxtaposent sans vraiment se fréquenter, les villages miniers peuvent totalement ignorer les cités et les cités peuvent fonctionner en circuit fermé.

17

Sur le plan commercial, par exemple, les cités disposent des magasins coopératifs multi-services, qui permettent de s’approvisionner pour tous les besoins quotidiens. Il est à noter que pour les familles étrangères, il était beaucoup plus pratique de s’approvisionner dans un endroit où l’on pouvait être compris, l’obstacle de la maîtrise de la langue étant un réel handicap pour les femmes allant faire leurs courses dans les magasins du village [10]  Témoignage d’une femme italienne, May-sur-Orne (collecté... [10] . De plus l’afflux massif de mineurs et de leurs familles dans les villages avait aiguisé les appétits de certains commerçants locaux, qui pratiquaient alors des prix prohibitifs dont se plaignaient les mineurs, comme par exemple à Mortain, à Halouze et dans d’autres mines [11]  Cf. les rapports de visites des Ingénieurs des Min... [11] . La solution pour les mineurs est de mettre en place un magasin coopératif relayé par les syndicats, comme « La Ruche » à Saint-Rémy-sur-Orne fondée en 1909 ou « La Calvadosienne » en 1919 à Bretteville-sur-Laize, toutes deux sociétés anonymes à personnel et capital variables. Souvent leur création est encouragée par la direction de la mine, qui souhaite y avoir un droit de regard, comme à Saint-Clair-de-Halouze où la société des mines met en place en juillet 1910 la « société coopérative des mineurs d’Halouze ». Une autre solution consiste pour certaines mines du Calvados à faire appel à la « coopérative de Basse-Normandie », qui organise dès les années 1920 des tournées dans les cités, par exemple à Gouvix et à Saint-Germain-le-Vasson. Ce mouvement coopératif permet une baisse notable des prix, mais l’existence des coopératives est souvent éphémère surtout pour celles qui sont gérées par les ouvriers qui doivent supporter les fluctuations du nombre de leurs adhérents. Ces magasins ont une incidence forte sur le tissu commercial des bourgs miniers, qui ne se développe pas comme on aurait pu s’y attendre avec l’arrivée d’une importante population. Pour les villages d’Urville, Gouvix et Saint-Germain-le-Vasson, par exemple, sur la période 1921-1931, on constate une faible augmentation des commerces alimentaires et par contre une forte expansion des débits de boissons [12]  D. Savary, Les transformations liées à l’ouverture... [12] . C’est aussi le cas à Halouze (47 déclarations d’ouverture de débits de boisson entre 1908 et 1920). Certains petits commerçants locaux entreprenants faisaient des tournées en charrette ou en camion dans les cités de Gouvix et de Saint-Germain-le-Vasson. Ils ont souvent dû cesser leur activité, du fait que « la société coopérative de Caen vendait les produits au prix auquel on les achetait. On ne pouvait pas faire face à cette concurrence » [13]  Témoignage de M. L., ouvrier à la mine d’Urville-Gouvix,... [13] . Des tournées des boulangers locaux sont vite mises en place mais ces derniers exigent souvent d’être payés au comptant. Ce type de tournées de différents commerçants ou de sociétés coopératives se retrouve dans la plupart des cités minières.

18

Un autre indicateur des rapports entre cités et bourgs est la présence des ouvriers mineurs dans les conseils municipaux ou à la tête des municipalités. Globalement peu de mineurs entrent dans les conseils municipaux des communes minières et encore moins accèdent à la première magistrature locale. Seules exceptions, comme le signale A. Leménorel, à May-sur-Orne dès 1923 et à Saint-André-sur-Orne en 1929, deux communes sans cité minière, où des mineurs cégétistes conquièrent les deux mairies. Ce cadre de vie retarde-t-il l’engagement politique des ouvriers ? Plusieurs constatations s’imposent. Même si les mineurs représentent une forte proportion de la population des communes minières dans l’entre-deux-guerres, la majorité écrasante d’ouvriers d’origine étrangère, qui n’ont donc pas le droit de vote, ne permet pas de donner un poids politique équivalent à leur poids démographique. Le cadre paternaliste est certainement là encore un des éléments d’explication mais pas le seul. Le mineur se caractérise aussi par un certain individualisme lié à son travail de tâcheron, ce qui n’incite pas à un engagement personnel dans les affaires communales, mis à part pour des ouvriers militants syndicalistes. La solidarité se manifeste à l’intérieur du cadre de travail mais pas vers l’extérieur. La cité fonctionnant en autonomie ne suscite souvent que très peu d’intérêt pour les affaires du village. De plus, l’instabilité chronique des mineurs dans l’entre-deux-guerres ne permet pas de s’intégrer à une communauté et de participer à la vie politique de celle-ci. La participation citoyenne n’est donc que ponctuelle. Par exemple dans l’entre-deux-guerres, dans les communes d’Urville, Gouvix et Saint-Germain-le-Vasson, un seul mineur intègre un conseil municipal, celui de Gouvix présidé par le maire royaliste le comte d’Oiliamson.

Un problème : la scolarisation des enfants

19

Un problème qui peut servir d’indicateur du statut des cités par rapport aux villages miniers est celui de la scolarisation des enfants. Observe-t-on dans ce domaine une intégration ou une ségrégation par rapport aux bourgs anciens ?

20

La scolarisation des enfants s’est révélée être un problème beaucoup plus pour les municipalités que pour les sociétés minières. Les difficultés de démarrage de certaines mines avant 1914 ou de reprise d’activité après 1918 ont posé de gros problèmes aux maires de communes minières, du fait de la fluctuation importante et rapide du nombre d’enfants à scolariser. Ces périodes sont révélatrices des rapports entre les communes et les mines. Un épisode presque caricatural se déroule à Saint-Germain-le-Vasson à partir de 1913 et resurgira en 1926. Il s’agit du projet de la construction d’une nouvelle école : « Actuellement la commune ne possède qu’une seule classe suffisante pour 25 élèves alors qu’elle en a déjà 40 et ce chiffre par suite de l’exploitation des mines de fer augmente rapidement. Pour l’automne prochain, une centaine d’enfants en plus sont attendus et en 1914 il faudra compter entre 300 et 400 élèves en plus » [14]  Lettre au sous-préfet, 11 mars 1913. [14] .

École de Gouvix, classe des filles, 1930. Figurent sur cette photo un nombre important d’enfants de familles minières
(coll. de l’auteur)
21

La société des mines met à disposition de la commune un local, très vétuste, en attendant la construction d’une nouvelle école en février 1914. La demande d’un nouveau poste d’institutrice traîne jusqu’en juin, date à laquelle une quarantaine d’enfants de la commune n’est pas scolarisée. En avril, la décision avait été prise de construire un groupe scolaire à quatre classes avec une participation de 30 000 francs (sur 61 500) que la mine s’était engagée à verser en lieu et place de la commune. La déclaration de guerre et la mise sous séquestre de la mine résoudront le problème. Dans cette affaire, la société minière fait donc preuve de bonne volonté. Ce ne sera pas le cas en 1926, où l’affaire s’envenime du fait de l’attentisme des deux parties. La municipalité demande en mai la création d’une classe spéciale pour enfants étrangers aux frais de la société minière, laquelle temporise tout en signalant que l’école de la commune ne peut recevoir que 49 enfants sur les 72 à scolariser. En juillet, une lettre du directeur de la mine au préfet montre l’état d’esprit qui règne alors :

22

« Il y a deux mois, je vous ai adressé une plainte au sujet de l’école beaucoup trop petite puisque l’on ne peut y envoyer les enfants. Cette plainte est restée sans réponse. Je suis père de cinq enfants et n’ai nullement l’intention de me laisser faire. J’entends que mes enfants soient instruits à l’école laïque communale comme c’est mon droit et qu’on leur garantisse l’hygiène nécessaire. Faute d’une réponse favorable je me verrai, Monsieur le Préfet, dans l’obligation de m’adresser en haut lieu pour me donner satisfaction. »

23

Fin août la municipalité s’adresse au préfet :

24

« … la population de la commune est passée de 344 habitants au recensement de 1921 à 553 à celui de 1926. Il y aurait donc lieu pour Saint-Germain de substituer deux écoles spéciales à l’école mixte actuelle. On ne le pourrait qu’en construisant de nouveaux bâtiments. La municipalité y paraît d’autant moins disposée que l’entreprise, fort onéreuse, n’aurait pas à être envisagée s’il n’était l’afflux d’une population minière instable et comprenant surtout des travailleurs étrangers, polonais en majorité ».

25

Ces deux lettres permettent de saisir la nature des rapports entre les deux parties. La municipalité n’accepte pas d’avoir à financer les contrecoups du développement minier. Elle fait pression sur la société minière mais sans succès. Le problème est aussi lié à l’instabilité de la main-d’œuvre minière et à la scolarisation des enfants étrangers. La commune de Saint-Germain-le-Vasson estime, comme le préfet, que la société minière doit régler ce problème, ce qui n’est de toute évidence pas l’avis du directeur de la mine. Cette attitude semble commune à tous les villages miniers. Pourtant, les sociétés minières font preuve de bonne volonté pour céder des bâtiments aux municipalités pour la scolarisation des enfants. C’est le cas, par exemple, dans les cités de Gouvix en 1935 et en 1937 où la mine cède un bloc de logements vacants pour y installer l’école et les cours du soir en polonais. D’autres sociétés minières ont devancé le problème en faisant ériger des groupes scolaires en même temps que la construction des cités minières, comme par exemple à Potigny au début des années 1920 puis au début des années 1930 et à La Ferrière dès 1920 où les enseignants étaient recrutés et payés par la Société Denain-Anzin. Les enfants du bourg et des hameaux fréquentaient, eux, l’école primaire publique du bourg. À Saint-Clair-de-Halouze les enfants fréquentent l’école du bourg jusqu’en décembre 1931, date à laquelle ouvre l’école publique des filles construite par la compagnie des mines.

26

Les contacts entre bourgs miniers et cités ne sont pas inexistants mais ils sont ponctuels. Ils sont des deux côtés teintés d’utilitarisme. Les mineurs fréquentent les habitants des villages quand ils en ont besoin, souvent pour assurer un complément de revenus, en aidant les agriculteurs par exemple en période de récoltes ou comme pour deux ouvriers de May, au début des années 1930, en travaillant chez un boulanger du village après leur poste à la mine. Les femmes de cités se louent parfois comme couturières, journalières ou domestiques chez des habitants des villages. Ces derniers, quant à eux, fréquentent parfois les cités comme certains commerçants et artisans mais aussi comme cet agriculteur de Barbery qui livre le lait et le beurre aux habitants des cités du Livet à Saint-Germain-le-Vasson à la fin des années 1920.

27

Pourtant les équipements de loisirs construits dans les cités, comme à Potigny où la société minière avait fait ériger une salle des fêtes pouvant faire office de salle de bal ou de cinéma, ou à Halouze et La Ferrière, cités dans lesquelles le même type d’équipement existe, ont rarement accueilli des jeunes des villages malgré l’attrait que cela constituait dans des bourgs anciens qui en étaient dépourvus. Une méfiance subsiste plus par méconnaissance mutuelle de l’autre que par xénophobie ou rejet définitif de la différence. Cependant la population fluctuante et la présence de nombreux célibataires, parfois désœuvrés, rendaient la fréquentation de certaines cités difficile pour ceux qui n’y résidaient pas.

Les cités minières : une organisation hiérarchisée

Le cadre de vie des cités

28

Comment décrire la vie en cités minières dans l’entre-deux-guerres ? La première image qui s’impose est d’abord la monotonie. La plupart des cités sont construites sans véritable plan d’urbanisme, au coup par coup, avec comme premier souci la fonctionnalité et pas forcément l’esthétisme. Le plan d’ensemble est le plus souvent géométrique, avec des rues qui se coupent à angles droits, comme à la cité du Gué Plat à La Ferrière, à Halouze, à la cité Taraud de Fontenay-le-Marmion. Parfois, comme à Gouvix et à Potigny, les rues de dessertes sont tracées de façon moins systématique et les courbes font leur apparition. Enfin certaines petites cités ne présentent qu’une succession de bâtiments alignés de chaque côté d’une rue, comme par exemple les cités de Larchamp et de la Haie à La Ferrière.

29

Au total une certaine monotonie se dégage de ces ensembles d’autant plus que les maisons qui les constituent répondent, là encore, à des impératifs de fonctionnalité et de coût de construction. Malgré l’érection de différents types de bâtiments, la plupart présentent des volumes simples parallélépipédiques et des matériaux standardisés et bon marché comme la pierre locale pour les murs, la brique en chaînage des ouvertures et des angles et la tuile mécanique pour les toitures. Cependant il est à noter, en particulier à Potigny, le soin apporté à la construction des cités de la « rue de la gare », avec en particulier un jeu de polychromie et d’appareillage des briques et des agencement de volumes et de toitures plus recherchées. Tous ces logements disposent d’un jardin permettant la culture de légumes et l’élevage de quelques lapins et poules pour les besoins des familles.

30

Différents types de logements sont attribués aux familles de mineurs en fonction de leur taille et aussi de la fonction du mineur dans l’entreprise. Le personnel d’encadrement et les ingénieurs sont logés dans des logements spécifiques, plus vastes et d’une architecture plus soignée comme « les villas des pins » à La Ferrière ou les logements d’ingénieurs au Livet à Saint-Germain-le-Vasson, totalement isolés du reste de la cité. Là encore, une ségrégation spatiale existe à l’intérieur même des entreprises minières entre les différentes catégories de personnel. Elle se rajoute à la ségrégation spatiale entre bourgs miniers et cités.

Famille de mineurs, probablement des cités minières de Halouze, vers 1910
(coll. de l’auteur)
31

Quelle est la réalité des conditions de vie dans ces cités entre 1918 et 1939 ?

32

Deux exemples nous offrent une vue contrastée de la réalité. Un article du bulletin de la IVe Région économique de Basse-Normandie (publication patronale de la Chambre de commerce et d’industrie) de 1928 sur les cités de Potigny nous donne une vision assez idyllique des choses :

33

« … la société dispose donc de 431 logements pour un effectif de 360 ouvriers mariés. Ces habitations, édifiées sur la commune de Potigny constituent des cités jardins très salubres. Chaque logement dispose d’une surface utile de 33 à 44 m², avec distribution d’eau, éclairage électrique et réseau d’égouts, d’une cave ou d’un cellier, d’un jardin de 200 à 400 m². Les prix de locations sont les suivants (y compris l’éclairage électrique), logements de deux pièces : 11 francs par mois, logements de trois pièces : 15 francs, et logements de 4 pièces : 21,50 francs… ».

34

Un rapport de l’ingénieur des mines de novembre 1929, au sujet d’une plainte de « la protection polonaise » de Caen, nous donne une image sensiblement différente de la vie dans les cités du Livet à Saint-Germain-le-Vasson :

35

« … Le ravitaillement en eau est relativement difficile. Il n’y a pas dans la cité de distribution d’eau par conduite. L’eau potable est amenée dans un tonneau métallique sur roue de 500 litres rempli deux fois par jour grâce à une source captée… De plus on envoie de Gouvix une tonne de 500 litres… L’eau que nous y avons trouvée était limpide et de bon goût. Il y a ainsi 1 500 litres d’eau potable par jour pour 150 habitants environ soit 10 litres par personne. C’est amplement suffisant. Pour les autres usages les ouvriers peuvent aller chercher de l’eau à la rivière de la Laize qui coule à 200 mètres de le cité. Nous en avons vus qui recueillent de l’eau de pluie dans des barriques… Nous estimons que l’éclairage dans les maisons de la cité est vraiment insuffisant. Les habitants doivent s’éclairer par leurs propres moyens et ils se servent en général des lampes à acétylène qui leur servent au fond. Il y a lieu de demander à la Société d’étudier l’installation de l’éclairage électrique dans les maisons… » [15]  Rapport de l’ingénieur des mines (RIM), mine de Barbery,... [15] .

36

Il est à noter, pour terminer cette description, qu’il n’y a pas de douches à la mine. De plus les clôtures des jardins ont été arrachées par les habitants des cités pour les utiliser comme bois de chauffage, et un certain nombre de cités vides sont l’objet de vandalisme et de dégradations qui en font de véritables ruines.

37

À Halouze les cités du Puits 2 ne sont électrifiées qu’à partir de 1938, et celles de la Bocagerie à partir de 1951. En attendant l’adduction d’eau courante qui n’est effective qu’au cours des années 1960, l’eau doit être puisée à des fontaines en bout de rue.

38

En général, la réalité du cadre de vie en cité se situe entre ces deux extrêmes. Il convient de signaler que, même à Potigny, la plupart des logements de cités minières ne disposent pas de l’électricité dans les années 1920-1930 et que peu disposent de l’eau courante. Les cartes postales anciennes de cette période nous montrent des lieux souvent assez sinistres, du fait de l’inexistence d’éléments de décoration du cadre de vie. Une impression de chantier permanent, liée à la construction de nouvelles cités, domine sur la plupart de ces images. Il faut toutefois relativiser cela en tenant compte des conditions de logement dans les bourgs, qui sont souvent beaucoup moins bonnes [16]  RIM, May-sur-Orne, mars 1931 (arch. DRIRE). [16] . Les logements offerts par les sociétés minières sont souvent beaucoup plus salubres, bien mieux équipés et éclairés et plus spacieux que ces derniers. Ceci explique la demande parfois pressente de familles de mineurs pour être logés dans des cités « modernes » [17]  Témoignage de Mme B.B., femme de mineur, Urville-Gouvix,... [17] . Cependant, un élément assez général dans toutes les cités minières de la région est l’absence de salle d’eau ou de cabinet de toilette. Ces équipements sont tardivement mis en place, souvent à partir des années 1960-1970, suite à des demandes répétées des autorités sanitaires et des mineurs.

Les logements et leur occupation

39

Une réalité de la vie dans la cité est le taux d’occupation des logements. La construction pendant tout l’entre-deux guerres de logements, pour les nécessités que nous avons déjà analysées, n’a répondu que partiellement aux besoins réels des arrivants. On constate que le taux d’occupation des cités minières est élevé, quels que soient les bassins miniers étudiés. Dans l’Orne, à La Ferrière, en 1926, le taux d’occupation des cités est en moyenne de 3,25 personnes par logement et en 1936 de 3,36 habitants dans des logements qui sont en moyenne d’une cinquantaine de mètres carrés habitables. À Soumont-Potigny, la densité moyenne dans les maisons (bourg et cités) est de 3,2 en 1921 mais de 4,4 personnes par maison en 1931, ce qui traduit un certain entassement dans des logements qui, là encore, excèdent rarement une cinquantaine de mètres carrés de surface habitable. Il est à noter que ce taux de remplissage est lié à la taille des familles, qui comptent le plus souvent le couple et deux enfants (Urville, Gouvix, Soumont-Potigny et Saint-Rémy). Les sociétés minières encouragent, de plus, pour pallier le manque de logements, les familles, en particulier les couples sans enfants, à accueillir un ou des pensionnaires. À Urville-Gouvix en 1926, 10 % des familles de mineurs accueillent un ou deux pensionnaires, et à Soumont-Potigny, en 1931, 22,6 % abritent en moyenne 1,8 pensionnaire. Ce phénomène se rencontre aussi bien dans les familles françaises que dans les ménages d’étrangers. Les pensionnaires sont le plus souvent des mineurs célibataires qui n’ont pas trouvé de logement, soit dans le village soit dans les cantines des cités. Parfois, comme à Halouze, les célibataires sont regroupés par nationalité dans des logements de quatre pièces, par groupe allant jusqu’à dix personnes… Ces conditions de logement des célibataires n’ont pas été sans poser des problèmes de cohabitation et de nuisances de diverses natures dans les cités et vis-à-vis des ménages de mineurs qui y sont logés.

Mine de Saint-Clair de Halouze, pension ouvrière, début du xxe siècle, baraquement de bois comprenant une cantine et un dortoir
(coll. P. Coftier)
40

Un autre phénomène lié à la cité est la présence de structures d’accueil pour les célibataires. Celles-ci ont pris deux formes, soit celle de cantines qui offraient à la fois le gîte, le couvert et le blanchissage, soit celle de cantonnements de célibataires constitués de blocs de petits logements indépendants et d’une cantine située à proximité. Ce type de structure constituait, semble-t-il, pour les sociétés minières, une solution transitoire, permettant de répondre au déficit de familles qui auraient pu fournir une main-d’œuvre stable logée dans les cités. Les premières cantines, comme on peut les voir sur les cartes postales anciennes, sont des bâtiments de bois, dans lesquels le confort est rudimentaire, comme par exemple à Halouze, Gouvix et Mortain. Elles sont plus rarement des bâtiments en dur comme à La Ferrière et à Potigny (hôtel des célibataires). À la fin des années 1920, sont substitués à ces baraques de bois, des cantines en dur et des cantonnements spécialement conçus pour les ouvriers seuls comme à Gouvix-Urville. À Potigny en 1928, la société minière a construit une cantine de 30 places, en chambres à deux lits et un restaurant. Le prix de la pension complète est de 11,50 francs par jour.

41

Ces cantines ainsi que les magasins coopératifs ont, dans les années de l’entre-deux-guerres, été les lieux centraux du développement des sociabilités nouvelles.

La vie dans les cités

42

Comment se déroule la vie de tous les jours dans ces cités minières dans l’entre-deux guerres ? Plusieurs constantes semblent émerger des sources écrites et des témoignages. Le mouvement continuel, une certaine agitation liée à l’extrême instabilité du personnel et donc des relations personnelles fluctuantes dominent. La violence ou l’agressivité semblent omniprésentes dans une bonne part des relations entre individus, mais aussi une certaine solidarité en cas de problèmes ou de « coups durs ». Les cités connaissent aussi la mise en place de pratiques et de comportements de groupes structurés par l’appartenance ethnique, sportive ou professionnelle.

Les rythmes des cités

43

La période 1918-1939 se caractérise par une extrême instabilité du personnel minier surtout dans les années 1920. Le turn-over est très élevé et un grand nombre d’ouvriers ne restent que quelques mois, voire quelques semaines, dans les mines. Les raisons de cette instabilité sont multiples et ne peuvent être analysées ici [18]  A. Lemenorel, L’impossible…, op. cit. [18] . Les conséquences sur la vie des cités sont très importantes et peuvent aider à comprendre et à expliquer la difficulté de l’émergence de sociabilités nouvelles et spécifiques. Il faut imaginer pour une famille stable et fixe, le défilé de nouveaux voisins au cours d’une même année dans un bloc de quatre logements. Il n’est alors pas possible de tisser des relations durables et suivies. Une attitude de réserve est vite adoptée vis-à-vis de ces nouveaux qui seront bien vite partis de leur propre gré, après avoir trouvé un autre travail ailleurs, ou à cause de la conjoncture économique et politique du moment. Cette instabilité est encore plus développée parmi les ouvriers célibataires qui logent dans les cantines ou comme pensionnaires dans les familles. Ceux-ci, pourtant liés par un contrat de travail à la société minière, ne l’honorent pas obligatoirement, préférant souvent en perdre les avantages. Ils concourent aussi, pour un certain nombre d’entre eux, à faire régner un climat d’insécurité car ils n’ont rien à perdre et tout à gagner. Ce qui les amène parfois à des actes de violence et à des comportements de bande, qui sont craints et dénoncés par les autres habitants des cités. La gendarmerie intervient assez régulièrement dans les cités comme le montre le nombre important de faits divers relatés dans les journaux locaux, et dont les plus violents émergent dans les témoignages. Les exemples de violence sont nombreux et montrent la dangerosité de la vie en cité.

Potigny, hôtel des célibataires, année 1910, ce type d’équipement accueillait une population souvent instable qui ne restait que quelques semaines dans l’exploitation
(coll. P. Coftier)
44

Sur ces rythmes relativement longs, se superposent des rythmes plus courts. La paie à la semaine ou à la quinzaine s’accompagne souvent de l’attente parfois longue des femmes de la cité obligées d’aller chercher en délégation les hommes arrêtés en chemin pour vider quelques « chopines » [19]  Témoignage de Mme B., femme de mineur, Urville-Gouvix,... [19] . Le temps de la cité est aussi rythmé par le passage des commerçants ambulants qui viennent proposer leurs produits. Régulièrement c’est la visite de familles ou d’amis proches venant de bassins miniers voisins. Beaucoup plus rarement, on quitte la cité pour se rendre au bourg ou à la ville la plus proche, parfois avec le train minier, comme pour les mineurs d’Urville-Gouvix, pour y effectuer des achats exceptionnels ou des formalités administratives.

45

Enfin les rythmes quotidiens sont ponctués par les migrations pendulaires des ouvriers mineurs entre les cités et la mine, en fonction du poste ou le plus souvent des deux postes de travail journalier, plus rarement du poste de nuit. La vie quotidienne, c’est aussi la présence des hommes au jardin potager, l’après-midi pour cultiver de quoi accommoder l’ordinaire, ou leur départ vers un autre travail après une toilette et une croûte prise sur le pouce. Ce sont les tâches ménagères des femmes comme la fréquentation des magasins coopératifs beaucoup moins chers que les commerçants locaux, qui offrent l’avantage de proposer tous les types de produits (épicerie, boucherie, quincaillerie, vêtements…) et qui permettent de régler à la quinzaine. C’est pour les femmes le café pris chez la voisine quand les enfants sont à l’école, les recettes de cuisine et les soucis échangés. C’est « faire les rouges » (lavage des vêtements de travail) au lavoir une fois par semaine avec souvent les cancans et ragots, qui courent comme une traînée de poudre à travers la cité. Ce sont aussi les disputes fréquentes entre voisines ou entre hommes au sujet d’un rien. Ce sont enfin les enfants qui jouent dans la rue et qui apprennent mutuellement des rudiments de vocabulaire de leurs langues respectives. Au total, pour les femmes et les enfants, les cités constituent un univers clos fluctuant aux rythmes des heures, des jours et des mois, teinté d’une certaine monotonie. Les distractions sont peu fréquentes. Seules quelques activités comme le glanage ou les travaux saisonniers chez certains agriculteurs permettent de s’échapper de la cité et d’améliorer l’ordinaire [20]  Ibid. [20] .

Une violence déclarée ou latente dans les rapports entre individus

46

Un certain nombre de témoignages et une première approche de la presse locale laissent transparaître une réalité souvent méconnue mais pourtant assez prégnante de la vie en cité : la présence importante dans les rapports d’agressivité voire de violence. Des journaux comme L’Écho de Falaise, Le Mortainais ou Le Journal de Flers relatent les nombreux faits divers se déroulant dans les cités minières. Le premier constat qui s’impose est que ces comportements sont souvent le fait des célibataires d’origine étrangère, qui ne restent que peu de temps dans les mines et donc dans les cités minières. Les lieux où s’exercent cette violence sont logiquement les cantines ou les cantonnements. Un certain nombre de témoignages mentionnent de nombreuses et fréquentes bagarres entre pensionnaires ou avec des éléments extérieurs qui fréquentaient ces lieux, dont les débits de boisson étaient un des éléments les plus attractifs. Ces événements ont vite amené certains cantiniers à s’armer de « nerfs de bœuf », d’armes blanches ou d’armes à feu comme à Gouvix par exemple dans les années 1930 [21]  Témoignage de M. G. et L. G., femme et mineur, Urville-Gouvix,... [21] . Les gendarmes souvent appelés étaient parfois malmenés. À Mortain-Bourberouge, à Halouze et dans les autres mines, la plupart des bagarres sont liées à l’abus de boisson ou à des affaires de rivalité dans le travail. Des violences beaucoup plus graves vont d’ailleurs se dérouler dans ces lieux. En novembre 1924, le couple de cantiniers italiens de la cantine de Potigny est sauvagement assassiné dans la nuit. Quelques jours plus tard deux pensionnaires russes sont arrêtés. Le mobile n’était semble-t-il pas le vol mais une vengeance personnelle. Une affaire similaire se déroule au début des années 1930 à la mine de May-sur-Orne, plus particulièrement à la cantine des Italiens du hameau de Verrière sur la commune de Rocquancourt, où le couple de cantiniers est assassiné par deux célibataires italiens qui volent la caisse. Les deux hommes poursuivent leur escapade meurtrière à la cantine de Gouvix, où le cantinier sauve sa vie en faisant usage de son arme à feu. Les deux individus sont ensuite arrêtés [22]  Ibid. [22] . De très nombreux autres faits divers violents émaillent l’histoire des cités minières dans l’entre-deux-guerres. Ces événements sont fréquents à Halouze avant 1914, tel ce règlement de compte entre mineurs espagnols relaté par Le Journal de Flers en janvier 1910 où l’un des protagonistes est grièvement blessé par balle. Une étude quantitative systématique serait nécessaire pour en évaluer l’importance par rapport au total de la population de la région.

47

La violence s’exerce aussi sur le plan politique. Dans les années 1930, les tensions sont fortes dans les cités d’Urville-Gouvix et de Soumont entre les quelques mineurs anarchistes, les communistes et les quelques partisans des « Croix de feu » du colonel de La Rocque. Cette violence physique semble rarement liée à l’appartenance ethnique des individus. La violence verbale, en revanche, est beaucoup plus répandue à l’égard des étrangers. Les Italiens du bassin minier de May-sur-Orne sont traités de « macaronis » ou de « sale ritals » et les Polonais de « polaks » ou « sales boches ». Le racisme peut aussi s’exercer contre les Français qui, dans certaines cités, sont minoritaires. Il se manifeste aussi entre communautés ethniques. Enfin l’alcoolisme important est la source de nombreuses violences conjugales.

48

Les rapports entre les habitants des cités et ceux des bourgs miniers sont aussi parfois teintés de violence. Celle-ci s’exerce le plus souvent lors de fêtes communales ou autres bals populaires. Elle se manifeste aussi lors des rencontres sportives qui peuvent dégénérer. Des débordements verbaux teintés de racisme, voire des bagarres parfois collectives, en particulier lors de rencontres entre clubs de communes minières, les fameux « derby », rendent les loisirs parfois pesants.

49

Souvent, la cité constitue aussi une « chasse gardée », et il est mal vu qu’un jeune du bourg flirte avec une jeune fille de la cité et inversement. Ceci est d’ailleurs confirmé par la forte endogamie constatée dans les cités. L’étude des listes nominatives de recensement permet de constater la très forte proportion d’unions entre jeunes gens des cités et la quasi absence de liaisons matrimoniales avec des habitants du bourg [23]  D. Savary, Les transformations…, op. cit. [23] .

50

Globalement cette violence s’exerce à l’intérieur de la cité mais aussi souvent avec ou à l’encontre des éléments extérieurs en particulier envers les habitants des bourgs miniers. Elle se développe rarement entre individus mais, le plus souvent, elle constitue un phénomène de groupe. Les dépouillements d’élection, les bagarres dans les cours des écoles, les rixes lors des fêtes foraines opposent parfois ces deux mondes qui se méconnaissent. Les regroupements de circonstance des habitants des cités en dépit de leur diversité ethnique, religieuse ou politique, permettent alors de s’affirmer contre l’autre. Cependant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ces rassemblements permettent aussi de mieux se connaître et constituent souvent un ciment entre communautés. En particulier, là encore, l’école joue un rôle intégrateur fondamental.

Des structures et organisations de groupes

51

Sur le plan associatif, bien que nous ne disposions pas d’éléments quantitatifs vérifiés et globaux, nous constatons que l’émergence d’un habitat minier constitué engendre un développement important d’associations. Dans les bourgs anciens ce type de regroupement (mis en place par le loi de 1901) était très rare du fait aussi d’un contexte économique et culturel guère favorable. Seules des fanfares, comme celle de « l’Écho des carrières » à May, existent alors. Elles connaîtront un regain d’activité avec l’arrivée de nombreux mineurs, avec par exemple « le Réveil de Potigny » ou la fanfare de Bretteville-sur-Laize, qui permettront l’apprentissage de la musique pour de nombreux enfants des cités. Signalons aussi quelques associations « para-communales » de bienfaisance ainsi que des associations confessionnelles gérant les écoles religieuses dites « libres » comme à Gouvix et Urville. Il faut aussi ajouter les brigades de pompiers qui font la fierté des villages, comme à Saint-Germain-le-Vasson par exemple.

52

Dans l’entre-deux-guerres, le mouvement associatif se développe sous l’impulsion des mineurs. Ce mouvement est parfois, tout dépend des bassins miniers, accompagné par les sociétés minières. L’impulsion est souvent donnée par les étrangers qui ressentent le besoin de se regrouper et de s’organiser pour faire face au déracinement, pour maintenir leurs cultures et pour entretenir un lien fort de communauté lié aux traditions du pays.

53

Les premières associations créées sont les associations sportives, en particulier les clubs de football, qui connaissent alors un très fort développement en France. « La Sportive de Potigny », créée en août 1920, « l’Étoile sportive de May » en 1922 ainsi que « l’Amicale de la Mine de La Ferrière » mise en place un peu plus tardivement, regroupent « les gars des cités et les gars du bourg » dans des équipes qui ne vont pas tarder à s’affirmer comme les meilleures de leur championnat. Ces associations sportives sont parfois totalement ethniques comme par exemple « les Sokols » (les faucons) polonais qui font des démonstrations et des compétitions de gymnastique. D’autres sports comme le tir (les Tireurs de Gouvix), la course à pied et le cyclisme (May), le basket (Saint-Rémy) se développent aussi. D’autres associations, là encore le plus souvent créées à l’initiative des communautés étrangères, sont à vocation culturelle ou religieuses, comme les « Cercles de culture intellectuelle » polonais et tchèque créés à Potigny au milieu des années 1920, qui avaient pour but de « travailler en commun au développement intellectuel des émigrés par l’installation de bibliothèques, l’abonnement à des journaux, l’organisation de causeries et de conférences, le développement de l’enseignement, la création de chœurs et d’orchestres, de troupes de théâtre, l’organisation de fêtes et d’excursions ». Certaines comme à La Ferrière géraient une bibliothèque de prêts et des projections cinématographiques. Enfin des associations féminines et familiales sont créées pour gérer, entre autres, des cours « d’art ménager », qui se développeront surtout après 1945.

54

Les habitants des cités minières sont à l’origine et participent à la création de comités des fêtes qui organisent de nombreuses manifestations, comme les fêtes foraines pour commémorer le saint patron de la commune, accompagnées de bals populaires et de différents jeux d’adresse. Certaines d’entre elles se déroulent à des dates importantes comme le jour de la fête nationale polonaise le 3 mai ou pour la fête du travail le 1er mai (Fête du muguet à Bretteville-sur-Laize dans la forêt de Cinglais). Ces manifestations sont parfois accompagnées de l’élection de reines de beauté comme à Potigny, par exemple, où l’on élit une reine polonaise et une reine française. Le carnaval est parfois fêté, comme à May-sur-Orne. Les grands événements religieux (communions, Rameaux, Pâques) donnent lieu à de véritables démonstrations de ferveur religieuse surtout pour les Polonais ou à des processions dans lesquelles la bannière de sainte Barbe, patronne des mineurs, se situe en bonne place.

55

Des sociabilités de groupe plus informelles existent dans les cités. Elles reposent sur la mise en place de relations quotidiennes plus ou moins structurées qui montrent souvent un décloisonnement ethnique. Un certain nombre de témoignages font part de fêtes organisées chez l’un ou chez l’autre. Mme H. et Mme F., immigrées italiennes à Saint-Rémy, se rappellent ce type de soirées dans les années 1930 [24]  Témoignage d’une femme de mineur italienne, Saint-Rémy-sur-Orne,... [24]  :

56

Mme H. « …Moi, je me rappelle des soirées qu’on faisait d’accordéon où il y avait tous les mineurs qui étaient intégrés. Mon père, par contre, chantait. Il y avait un Polonais aussi. Il y avait beaucoup de Français évidemment, mais on était tous ensemble… ».

57

Mme F. « …Y’avait une gamine qui jouait de l’accordéon, on faisait des gâteaux, chacun dans une maison. On était une dizaine là-dedans, on passait nos soirées comme ça, on s’est mis amis avec tout le monde. Comme y’avait des gamines qui chantaient « tous les deux » ensemble, ma fille de Paris quand elle était gamine, elle chantait bien et avec les manières qu’elle faisait ça et ça, ça plaisait aux gens. Ils nous invitaient à la communion de leurs enfants… ».

58

Ce type de témoignage se retrouve pour les cités de Gouvix, de Saint-Germain-le-Vasson et à Rocquancourt. Assez souvent ces fêtes se passaient dans les cantines qui constituaient selon certains autres témoignages « des lieux de perdition », avec grande consommation d’alcool souvent très fort que l’on buvait pendant la soirée voire la nuit entière.

59

De nombreux témoignages d’entraide montrent une grande solidarité entre certains habitants des cités (surtout lors d’événements dramatiques comme par exemple la catastrophe de la carrière des Aucrais en 1936, où la population de la cité de Gouvix fait front collectivement et s’organise pour aider les familles des victimes). Cette solidarité joue lors des décès, des maladies, des problèmes financiers récurrents qui engendrent des « dépannages » ponctuels mais aussi lors d’événements plus joyeux à l’occasion desquels le voisinage est souvent associé.

Conclusion

60

Les cités minières s’organisent en micro sociétés aux modes de fonctionnement propres, souvent autarciques. Des sociabilités spécifiques souvent issues d’un mélange de différentes traditions ethniques et culturelles émergent de ce melting pot à la française. Par exemple Mme B., d’origine bretonne, a appris de ses voisines polonaises les principales recettes traditionnelles de ce pays qu’elle utilise régulièrement pour sa cuisine familiale. Les cités constituent aussi un univers pesant, surtout pour les femmes qui ne s’en échappent que rarement. Les hommes, quant à eux, par le biais de leur travail et par la fréquentation des habitants des bourgs miniers, ont des ouvertures plus grandes sur leur environnement proche.

61

Le monde des cités, dans l’entre-deux-guerres, présente pour ses habitants des aspects peu sécurisants qui sont perçus à l’extérieur comme totalement inquiétants. L’étrangeté, le brassage ethnique, l’instabilité constituent pour les populations des bourgs ruraux environnants, marqués par les rythmes séculaires du travail de la terre, des éléments culturellement déstabilisateurs. Cela provoque, dans la plupart des cas, une mise à l’écart, une juxtaposition d’espaces proches entre lesquels les contacts sont peu fréquents et ponctuels. Des liens entre les cités minières et les bourgs ruraux commenceront à se mettre en place après 1945, quand les cités seront stabilisées et mieux structurées. Les deux mondes cohabiteront mais avec un réseau de relations codifiées, consenties et intégrées. Aujourd’hui, bien que l’histoire minière soit terminée depuis quelques décennies, cette dichotomie sociétale n’est pas encore totalement estompée. Rares sont encore aujourd’hui, dans certains bassins miniers, les enfants, parfois même les enfants de mineurs, faisant construire leur pavillon ou acquérant une habitation dans un des bourgs miniers. Il en est de même, à l’inverse pour les personnes issues des villages-centres.


Sources

  • Le texte de cette communication utilise principalement les nombreux rapports des services des mines des trois départements de Basse-Normandie. Il s’agit des rapports de l’ingénieur ordinaire et/ou de l’ingénieur en chef. Ces rapports ne sont généralement pas classés (archives de la DRIRE) et ne sont pas consultables, sauf autorisation spéciale du directeur de la DRIRE.

Notes

[*]

Histoire et patrimoine industriel de Basse-Normandie.

[1]

A. Leménorel, Vie de Cités : cités ouvrières du Calvados du xixe au xxe siècle, Cabourg, Les Cahiers du Temps, 2002.

[2]

Voir la contribution de J.-Y. Noël dans cet ouvrage.

[3]

A. Leménorel, L’impossible révolution industrielle ? Économie et sociologie minières en Basse-Normandie, 1800-1914, Cahier des Annales de Normandie, n° 21, 1988.

[4]

A. Leménorel, Vie…, op. cit.

[5]

Voir la contribution de A. Leménorel dans cet ouvrage.

[6]

Bulletin de la IVe Région économique, 1930.

[7]

M.-C. Lefevre, Le fer et La Ferrière-aux-Étangs, Cabourg, Les Cahiers du Temps, 1999.

[8]

Voir la contribution de J.-Y. Noël dans cet ouvrage.

[9]

A. Leménorel, Vie …, op. cit.

[10]

Témoignage d’une femme italienne, May-sur-Orne (collecté par M. Colin).

[11]

Cf. les rapports de visites des Ingénieurs des Mines.

[12]

D. Savary, Les transformations liées à l’ouverture des mines dans cinq communes du canton de Bretteville-sur-Laize, maîtrise d’histoire sous la dir. de G. Désert, Université de Caen, 1986.

[13]

Témoignage de M. L., ouvrier à la mine d’Urville-Gouvix, années 1930 (collecté par l’auteur).

[14]

Lettre au sous-préfet, 11 mars 1913.

[15]

Rapport de l’ingénieur des mines (RIM), mine de Barbery, nov. 1929 (arch. DRIRE).

[16]

RIM, May-sur-Orne, mars 1931 (arch. DRIRE).

[17]

Témoignage de Mme B.B., femme de mineur, Urville-Gouvix, années 1920 (collecté par l’auteur).

[18]

A. Lemenorel, L’impossible…, op. cit.

[19]

Témoignage de Mme B., femme de mineur, Urville-Gouvix, années 1920.

[20]

Ibid.

[21]

Témoignage de M. G. et L. G., femme et mineur, Urville-Gouvix, années 1930.

[22]

Ibid.

[23]

D. Savary, Les transformations…, op. cit.

[24]

Témoignage d’une femme de mineur italienne, Saint-Rémy-sur-Orne, années 1930.

Résumé

Français

Les mines de fer de Normandie ont, tout au long de leur histoire, rassemblé de grandes quantités d’individus de toutes régions et de toutes origines. L’intrusion de nombreux ouvriers dans des contrées rurales modifie sensiblement les équilibres sociaux et politiques hérités de temps plus anciens. La construction, dans la plupart des bourgs ruraux proches des exploitations minières, qui rassemble les mineurs célibataires et les familles ouvrières, va engendrer la mise en place de sociabilités nouvelles. Celles ci, d’une grande richesse, présentent des caractéristiques qui ont marqué durablement les modes de vie et les paysages de certaines contrées de notre région.

Mots-clés

  • mines de fer
  • cité minière
  • conditions de vie
  • sociabilités
  • instabilité
  • étrangers

English

Socialisation in mining towns in the inter-war periodIron mining in Normandy brought together individuals from all social and geographical horizons. The arrival of industrial workers in rural areas changed old social and political equilibriums. The construction of new housing near the mines to house single men and families dependent on industry created a new social dynamic. The richness of these new forms of social organisation profoundly altered certain regions of Normandy.

Keywords

  • iron mines
  • industrial towns
  • standard of living
  • socialisation
  • foreigners

Plan de l'article

  1. Le cadre des sociabilités : les cités minières dans l’entre-deux-guerres
    1. La mise en place avant 1914
    2. Après 1918, un développement important du parc immobilier des mines de fer
  2. Les rapports entre les cités et les villages
    1. Intégration ou ségrégation ?
    2. Des rapports ponctuels et discontinus entre habitants des cités et habitants des bourgs
    3. Un problème : la scolarisation des enfants
  3. Les cités minières : une organisation hiérarchisée
    1. Le cadre de vie des cités
    2. Les logements et leur occupation
  4. La vie dans les cités
    1. Les rythmes des cités
    2. Une violence déclarée ou latente dans les rapports entre individus
    3. Des structures et organisations de groupes
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Savary Didier, « Les cités minières dans l'entre-deux-guerres : le cadre principal des sociabilités minières », Annales de Normandie, 2/2010 (60e année), p. 77-101.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2010-2-page-77.htm
DOI : 10.3917/annor.602.0077


Article précédent Pages 77 - 101 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback