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Annales de Normandie

2010/2 (60e année)


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Préhistoire sidérurgique

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Que la Normandie ait été aux xvie et xviie siècles l’une des principales régions sidérurgiques de France n’est plus à démontrer depuis la publication, en 1991, d’une érudite étude sur la révolution du haut fourneau en cette région [1][1] J.-F. Belhoste et alii, La métallurgie normande, xiie-xviie.... Et en atteste la densité des toponymes « minière, forge, ferrière ou fourneau » datant de cette époque. Pour autant, la sidérurgie normande avait alors atteint son maximum, en raison de réserves forestières limitées, mais aussi d’une nouvelle géographie de la modernité technique et de l’économie européenne, davantage favorable aux sidérurgies de Champagne et de Bourgogne d’une part, de la Loire d’autre part. La Normandie n’est plus un modèle et, au xviiie siècle, les créations ne font que compenser les disparitions.

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En 1789, la Basse-Normandie est encore la troisième région sidérurgique française. Les forges sont alors groupées en deux foyers, l’un oriental – Pays d’Ouche, Perche, Thimerais –, le plus important, l’autre occidental, dans un quadrilatère Flers-Domfront-Alençon-Sées. À son apogée, le Bocage normand a compté jusqu’à une vingtaine de grosses forges, souvent très anciennes, et alimentées par une multitude de minières [2][2] H. et G. Bourgin, L’industrie sidérurgique en France....

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Le xixe siècle, par addition de chocs conjoncturels et de décrochages techniques, va être fatal aux minières et à la sidérurgie bas-normandes. Le reflux est manifeste dès les troubles révolutionnaires et impériaux : des 17 forges actives dans l’Orne en 1789, il n’en reste plus que 12 en 1811, et 10 hauts fourneaux sur 20 ont été éteints. En 1838, la contribution de la région et de son arrière-pays (Mayenne et Sarthe) à la sidérurgie nationale est déjà dérisoire (2,7 % de la production). De crise en crise, les fermetures se multiplient et de nombreuses forges et fenderies se transforment en fonderies de seconde fusion. Corrélativement, le nombre de minières exploitées se rétracte fortement : de 67 en 1834, il passe à 16 en 1847. Condamnées par leur empirisme, elles disparaissent de l’Orne en 1870, de la Manche en 1879. Privée de matière première, pénalisée par le coût du combustible et du transport, confrontée à la concurrence libérée par le traité de commerce franco-britannique de 1860, la sidérurgie normande ne peut s’adapter à la révolution technique et disparaît sans combattre. Depuis longtemps réduit aux seules fontes de seconde fusion, le Calvados est rayé de la carte sidérurgique en 1873. Dans la Manche, le dernier foyer d’affinerie disparaît dès 1853 et le seul haut fourneau, celui de Bourberouge, subit le même sort en 1863. L’Orne, avec neuf « usines à fer » actives en 1872, arrête sa production de fonte en 1871, et le seul établissement produisant du fer au delà de 1880 est fermé définitivement en 1898. Ainsi se concrétise la prophétie de l’ingénieur des mines en 1858, qui, constatant que « l’application de la houille à la fabrication de la fonte et du fer achève ce que la destruction des forêts n’avait pas déjà fait », concluait : « Il est assez probable que dans un temps assez rapproché, on verra disparaître complètement l’industrie sidérurgique des contrées dont elle faisait autrefois une des sources de revenus les plus importants » [3][3] Arch. dép. Calvados, S 1315, rapport Duchanoy, 28 sept.....

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L’échec annoncé de la sidérurgie régionale, symbole de la désindustrialisation observée progressivement au xixe siècle et patente au-delà de 1870, est d’autant plus paradoxal que le sous-sol bas-normand est riche en minerai de fer. Sauf que, comme le précise Bertrand Gille, on n’a pas encore su « trouver les minerais profonds » [4][4] B. Gille, « Les vieux gisements de fer au xixe siècle..., et que, exclus par leurs teneurs en silice et en phosphore des procédés Bessemer et Martin acides, ils ne seront valorisables qu’après la mise au point de nouvelles techniques de traitement.

Un eldorado bas-normand

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Même si les légendes qui l’entourent sont moins nombreuses que pour le charbon qui, source de feu, a plus excité l’imaginaire, la « myne de fer » n’a pas échappé à l’onirisme des profondeurs terrestres. Et elle a très tôt suscité autant d’intérêt économique. Dès le xviiie siècle, son extraction était considérée comme un devoir national d’émancipation économique. Reste qu’en Normandie, comme dans tout l’Ouest, on a été longtemps convaincu que le minerai n’y descendait jamais profondément. L’extraction profonde est certes recommandée en 1811 par l’ingénieur Blavier, à l’occasion du projet d’un notaire de Bretteville-sur-Laize d’établir sur le gisement d’Urville une forge à la catalane [5][5] Arch. nat., F14 7945, rapport Blavier, 11 nov. 181.... Mais l’impossiblité de traiter ce minerai phosphoreux dans les hauts fourneaux avec les méthodes de l’époque fait échouer la tentative, et la concession obtenue en 1822 est résiliée en 1835. Et ce n’est qu’au milieu du xixe siècle, grâce aux travaux d’ingénieurs des mines et d’érudits scientifiques, que l’on commence à soupçonner l’importance des gisements ferrifères de Basse-Normandie.

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Passées les années 1870-1880, plusieurs facteurs vont se conjuguer pour transformer les espoirs en certitudes : la découverte du procédé Thomas-Gilchrist en 1878, la perte de la Lorraine, les besoins croissants de la sidérurgie nationale, le développement des voies ferrées, mais aussi les évaluations croissantes des réserves régionales et surtout les qualités intrinsèques des minerais repérés. Il y avait là de quoi susciter l’intérêt des propriétaires fonciers normands et des capitalistes français et étrangers. Et du fait d’une réglementation très libérale quant aux concessions minières (gratuité, peu de conditions exigées des pétitionnaires), cet engouement va vite engendrer une véritable course au trésor, qu’il s’agisse de propriétaires spéculateurs, animés par la seule perspective de royalties ou de revente des concessions, ou de sociétés sidérurgiques préoccupées de s’assurer un approvisionnement à long terme. Mais avec, en conséquence, le risque d’une multiplication des concessions, et donc d’un morcellement préjudiciable à une exploitation rationnelle.

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Mises à part les mines de Diélette, Saint-Rémy et Halouze, octroyées respectivement dans chacun des trois départements en 1865, 1875 et 1884, la course se déroule en deux temps. De 1893 à 1896, seul le Calvados est concerné, avec six concessions (voir, en annexe 1, le tableau chronologique des mines de fer en Basse-Normandie). Douze autres seront accordées lors de la deuxième vague, de 1900 à 1904, dont 7 dans le Calvados, 3 dans l’Orne et 2 dans la Manche. De 1904 à 1914, plus de 20 autres demandes sont déposées, dont certaines par les plus grandes sociétés métallurgiques françaises, telles Pont-à-Mousson, Schneider, Commentry-Fourchambault, Outreau, preuve de l’intérêt majeur du bassin normand. Dans le contexte euphorique de la reprise économique après guerre, neuf nouvelles concessions seront légalisées, dont sept dans le Calvados et deux dans l’Orne. Sur cette trentaine de mines, au mieux une douzaine sera simultanément exploitée, toutes appartenant au premier élan de prospection, antérieur à 1914. Ce constat appelle une question : en réserve et en qualité, les résultats sont-ils d’emblée à la hauteur des attentes ?

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A priori, la valeur marchande des minerais bas-normands est incontestable. Lesquels minerais se présentent sous deux états chimiques différents : hématite en surface, carbonate en profondeur, et, exceptionnellement, par métamorphisme, sous forme de magnétite, comme à Diélette. D’un gisement à l’autre, la teneur en fer varie, de 45 à 52 % pour les hématites [6][6] La plus belle hématite est celle de Saint-Rémy ; appréciée..., de 44 à 49 % pour les carbonates grillés [7][7] Minerai de Lorraine : 48 % de fer au maximum après.... Certes la calcination est coûteuse et augmente la proportion de silice, mais outre qu’elle facilite la réduction, d’où une économie de combustible, elle diminue le volume et donc le coût du transport.

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Trop siliceux, ces minerais ont un indice de basicité trop bas pour la majorité des hauts fourneaux conçus pour des lits de fusion à base calcaire. S’ils peuvent être utilisés seuls, comme dans les futurs hauts fourneaux de Caen, c’est uniquement par forte addition de castine (fondant). À défaut, ils ne sont donc que des minerais d’appoint, qu’il faut mélanger avec des minerais plus calcaires, plus phosphoreux ou plus riches. Globalement, ces minerais ne manquent pas d’atouts, et la rapide conversion aux fontes phosphoreuses Thomas des usines du Nord de la France et de l’Allemagne leur ouvre de belles perspectives. D’autant que, même si les jeux de failles ont quelque peu sectionné ou laminé les couches, leur puissance reste suffisante pour une exploitation rationnelle et économique : la couche hématisée varie de 2,50 mètres à 3 mètres à Saint-Rémy, et le carbonate, épais d’au moins 3 mètres, peut atteindre 5 mètres à Halouze et 6 mètres à Saint-Rémy [8][8] Par contre, les concessions accordées après 1918 sont....

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Si l’avenir proche paraît assuré, en revanche les pronostics quant aux réserves réelles sont d’autant plus contradictoires et suspects que les bassins sont loin d’avoir été totalement explorés avant 1914. L’optimisme est largement partagé. En 1912, A. Pawlowsky voit dans la Normandie « un immense champ de fer, dix fois plus riche que celui de Briey » [9][9] Gazette des Tribunaux, 26 oct. 1912. Mais dans Une.... « Ici, on parle de rien moins que d’une nouvelle Lorraine ferrugineuse », note un rapport de la Banque de France [10][10] Arch. de la mine de Halouze, rapport au gouverneur.... En 1913, l’Ouest minier considère que « le minerai de fer de l’ouest est tout à fait à l’ordre du jour » [11][11] L’Ouest minier : nos mines et nos minières, Nantes,.... Ce que, la même année, Paul Lemoine confirme : « Il est assez probable que nous n’assistons qu’au début de ce développement, et que, si les conditions économiques s’y prêtent, cette région deviendra une des plus grandes sources de minerai de fer qui soient au monde » [12][12] P. Lemoine, La Géographie, 15 juillet 1913..

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Inquiets de la faiblesse de leurs réserves, les Allemands s’intéressent aux gisements français, et en 1918 l’un d’entre eux considère que le bassin normand, « encore peu connu », est le plus prometteur « avec 4,7 milliards de tonnes d’un bon minerai rouge à 45 % de fer » ; et il conclut que « ce serait un jeu, pour le bassin normand, de suppléer au bassin de minette français (Briey) au cas où la production de ce dernier serait employée au profit de l’industrie allemande » [13][13] Professeur Krusch, « Die Rohstoffgrundlage der deutschen.... Chacun livre son pronostic : « deux millions de tonnes d’ici quelques années » pour D. Tourmente, 2,5 millions dès 1915 pour A. Pawlowsky… Plus prudents sont L. Cayeux, en raison de « toutes les dislocations des gisements », et P. Nicou, qui s’en tient à 700 millions de tonnes de réserves « pour les seules zones concédées en 1910 » [14][14] D. Tourmente, Le port de Caen. Étude historique, technique.... Plus ponctuellement, la Société de Saint-Rémy, en 1911, a évalué ses « réserves probables » à 44 millions de tonnes, et celle de Soumont les fixe à 100 millions en 1914 [15][15] Arch. de la mine de Saint-Rémy, 1911, et arch. de la....

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Pour autant, à la veille de la Première Guerre mondiale, la réalité reste bien modeste. Favorisées par la géologie, Saint-Rémy, Saint-André et May-sur-Orne entrent rapidement en phase d’exploitation intensive. Concédée en 1902, Soumont ne devra son essor, après 1907, qu’à l’arrivée du groupe Thyssen. Dans l’Orne, la mise en valeur est plus tardive, mais plus rapide aussi. En sommeil sous la propriété de la Société de Saint-Rémy, la concession de Halouze monte en puissance dès 1907, deux ans après son rachat par la Société des Aciéries de France. Si bien qu’en 1910, avec Halouze, La Ferrière et Larchamp, le département de l’Orne dépasse le Calvados.

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Irrégulière jusqu’en 1893, et perturbée par l’exploitation sporadique de Diélette, la progression de la courbe régionale est ensuite scandée par ces mises en valeur successives : la première accélération observée en 1897-1898 est liée à l’intensification de l’exploitation de Saint-André et de May-sur-Orne, la seconde, après 1903, au démarrage des gisements ornais, la troisième, à partir de 1909, à l’entrée en lice de Soumont. Comparée à la faiblesse des tonnages et au déclin antérieur des minières, la croissance ne manque pas d’allure. De 1890 à 1913, la production régionale de minerai de fer passe de 110 136 à 812 984 tonnes. Mais sans que la contribution à la production nationale n’augmente, restant stable à 4 %. Car dans le même temps, la puissante progression de la Lorraine relativise la performance bas-normande.

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Certes, à l’échelle régionale, la lecture est à l’optimisme : le couple mines-hauts fourneaux de Caen symbolise le renouveau industriel. En juin 1913, la Revue Illustrée du Calvados titre : « Près de Caen, un Creusot s’élève » ; et en février 1914 : « Caen, 8e port de France ». Les milieux économiques français ne sont pas en reste, à l’exemple de Robert Rousseau qui dans France économique et financière d’août 1913, présente la Basse-Normandie comme « un admirable exemple de savoir et d’action », et interprète son aventure minière et sidérurgique comme « la préface indispensable à l’intelligence du monde nouveau ».

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Mais à l’aune nationale, à la veille de la Première Guerre mondiale, loin d’incarner une nouvelle « frontière », la Basse-Normandie reste un modeste second bassin minier. À ce décalage, classique, entre les mots et la réalité, on peut trouver plusieurs explications, essentiellement d’ordre technique : la pauvreté de certaines concessions, les difficultés d’extraction dans d’autres, le manque de moyens de communication (pour les mines de l’Orne en particulier), la faible demande en carbonate et la nécessité coûteuse de construire des fours de grillage pour le valoriser. Mais la laborieuse mise en exploitation, déjà signalée, de Halouze et de Soumont est révélatrice d’un autre fait majeur, à savoir le mode d’appropriation des concessions qui en faisant d’emblée la part belle à des spéculateurs inexpérimentés, a contribué dans un premier temps à stériliser des gîtes, dans un second temps à les faire passer, après d’âpres rivalités, aux mains de capitaux en majorité extérieurs à la région et même à la France, plus soucieux de leurs intérêts propres que de la réindustrialisation bas-normande. Qu’il s’agisse de la sidérurgie renaissante aux portes de Caen ou des mines de son arrière-pays, les capitaux locaux ont brillé par leur absence. Mais la conséquence directe est qu’à peine nées ou projetées, ces entreprises se sont trouvé emportées dans le tourbillon des polémiques économiques et des passions nationalistes de l’époque. L’enthousiasme des premiers temps, ceux de la prospection scientifique, a vite cédé la place à la convoitise querelleuse. L’originalité du binôme bas-normand mines-sidérurgie est bien que son intégration dans l’économie française s’est réalisée sur fond d’un débat public particulièrement virulent et au détriment d’une véritable réflexion sur la dynamisation de la région.

Une intégration dans l’économie nationale très controversée

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Dans un contexte de vive tension internationale, la polémique est née de la très forte présence des capitaux allemands, à la fois dans les mines et dans le projet des hauts fourneaux de Caen. Initiée par la presse locale – le Moniteur du Calvados consacre à « l’invasion allemande en Normandie » pas moins de 29 articles du 15 janvier au 30 juillet 1913 –, la campagne prend très vite une dimension nationale. Dans L’Humanité du 3 janvier 1913, Jean Jaurès s’étonne : « Alors qu’en France abondent les capitaux et les compétences techniques, comment se fait-il qu’une aussi grande part de l’activité économique de toute une province soit livrée aux Allemands ? » Au terme de son enquête, L. Bruneau est bien convaincu que « la Normandie devient un des royaumes de la métallurgie », mais souligne « l’évidence des faits que la pénétration allemande se révèle, en Normandie, plus accentuée que dans les régions minières de l’Est de la France » [16][16] L. Bruneau, L’Allemagne en France. Enquêtes économiques,.... Nationaliste forcené, Léon Daudet interpelle constamment l’opinion, dénonce les entreprises voilées de Thyssen et « révèle » une menace de germanisation du port de Granville et du Cotentin [17][17] L. Daudet, L’avant-guerre, études et documents sur....

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Il y a quelques années, au terme d’une longue et minutieuse enquête qui a mis en évidence les interpénétrations d’intérêts destinées à masquer la présence étrangère, il est apparu que sur 21 concessions accordées avant 1914, 17 sont alors contrôlées par l’Allemagne, dont 13 directement [18][18] A. Leménorel, « Les investissements allemands en Basse-Normandie.... Le label français est incontestable pour Saint-Rémy, Halouze, La Ferrière et, à un moindre degré, Larchamp. À ne retenir que les concessions exploitées, sept sur onze sont germaniques et assurent 41 % de la production régionale, destinée pour près de la moitié aux usines de Rhénanie-Westphalie.

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Si la Basse-Normandie est donc en passe de devenir une « seconde Lorraine », il faut cependant souligner que « l’invasion allemande » n’a pas suivi ici les mêmes modalités que dans le bassin de Meurthe-et-Moselle. À la politique de participation, basée sur la réciprocité des échanges fer contre houille, largement développée en Lorraine, les sociétés allemandes ont préféré mener en Normandie deux autres politiques : d’une part l’achat de minerai par des intermédiaires, d’autre part, mais avec plus ou moins de succès du fait de la mobilisation germanophobe, l’acquisition de concessions en pleine propriété.

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À peine rendue publique, en mai 1910, la création de la société franco-allemande des Hauts Fourneaux de Caen provoque le même émoi. La liste des souscripteurs – 80 % des actions sont entre les mains de la famille Thyssen – et la composition du premier conseil d’administration – trois Allemands sur cinq – sont il est vrai sans équivoque. Mais il est juste de préciser qu’en dépit de ses détracteurs, Thyssen n’a pas réellement dissimulé ses intentions, à savoir, en premier lieu, acquérir des gisements de minerai pour alimenter ses propres usines en Allemagne, ce qu’il fait avec Perrières (1903), Soumont (1907) et Diélette (1907), et en second lieu écouler ses excédents de houille, d’où le projet de traiter sur place une partie du minerai normand. La personnalité de Thyssen et le gigantisme du projet expliquent néanmoins la virulence des polémiques. Sous la pression nationaliste, le gouvernement obtient que, transformée en mars 1912 en Société des Hauts Fourneaux et Aciéries de Caen (HFAC), l’affaire soit francisée à 60 %, taux appliqué également aux concessions minières. Ce qui n’apaise pas le Moniteur du Calvados, lequel estime que « le public a été roulé sans aucun scrupule et avec un cynisme audacieux » (21 mai 1913). Mais plus que la verve germanophobe, il faut insister ici sur les arguments techniques et financiers développés à cette occasion, car ils témoignent à la fois de la difficulté pour la Basse-Normandie de s’insérer dans l’économie nationale, et de la résistance des mentalités face à un projet particulièrement novateur.

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Visiblement, la société HFAC a immédiatement soit séduit, soit profondément agacé le gotha économique français. À peine les actions de la société admises à la cotation en bourse, la presse spécialisée réagit. Pour Correspondance bleue, du 20 juillet 1912, « c’est une entreprise de belle envergure » ; il faut « mettre en portefeuille les actions des Hauts Fourneaux de Caen ». Les journaux favorables ont abondamment démontré les atouts de l’entreprise : des bases financières solides, une situation géographique admirable tant pour l’importation de matières premières que pour l’exportation des produits finis, des « réserves de minerai supérieures aux espoirs », une conception technique irréprochable. Ce qui pousse Paris-Bruxelles à annoncer le 13 novembre 1913 que « les titres des HFAC sont de l’espérance capitaliste ».

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Ce n’est pas l’avis de La Bretagne qui, le 16 octobre 1913, rejette la « mégalomanie » du projet et la « méthode allemande, qui consiste à procéder par de gros appels au crédit public, à la différence de la méthode française de l’autofinancement ». La Revue financière et immobilière du 27 octobre 1913 n’y voit qu’imprudence et leurre, car le charbon fera défaut, comme déjà la main-d’œuvre locale et les transports ; en somme la société caennaise « ne peut prétendre approcher de la productivité de nos grandes usines métallurgiques du Nord et de l’Est ».

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En assemblée générale extraordinaire du 31 janvier 1914, le président Louis Le Chatelier rejette ces « attaques perfides » : « Il est vrai que notre affaire constitue une nouveauté en France car, en matière métallurgique, la tradition jusqu’à présent était celle du bas de laine… Cette affaire de Caen constitue l’acceptation par la France de la ligne de conduite qui a été, en somme, celle de la transformation contemporaine de la métallurgie dans les pays autres que la France ». Quant à la localisation de l’usine, elle est « incomparable et ne se retrouve nulle part en Europe. Elle nous met à la porte du commerce d’exportation » et elle permettra « de pratiquer d’une manière plus ou moins intense cette exportation à laquelle la métallurgie ne se livre que d’une manière exceptionnelle » [19][19] Arch. nat., série 65 AQ k 35, Hauts-fourneaux de Caen,.... C’était là prédire ce qui sera une constante de la stratégie de la future SMN, et la clé de sa réussite durable : l’exportation, mais aussi souligner combien cette usine était en 1914 le symbole d’une nouvelle génération, celle de la « sidérurgie sur l’eau », par opposition à la vieille sidérurgie continentale.

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Louis Le Chatelier obtient alors gain de cause, parce que se souvient le duc de Brissac, l’on « fit valoir un argument de poids : dès lors que la sidérurgie française était quasi concentrée dans le nord-est, nous étions vulnérables en cas de conflit franco-allemand. En créant ex-nihilo une nouvelle unité de production sur le littoral ouest, nous contractions une assurance modeste mais sûre, et c’est un paradoxe de l’affaire que cette réponse à un souci de la défense nationale vint d’une initiative allemande » [20][20] Duc de Brissac, En d’autres temps,1900-1939, Paris,.... En février 1913, la Revue de métallurgie salue la persévérance des actionnaires qui permet l’édification d’une usine intégrée ultra-moderne et promise à un bel avenir.

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La partie pour autant n’est pas gagnée. Le premier choc vient de la guerre, qui stoppe la spéculation sur l’action HFAC, bloque les travaux et réduit le site à l’inactivité. Le second choc, que la Société ne peut pas davantage maîtriser, tient à la formidable lutte que vont se livrer en 1915 et 1916 les groupes de Wendel et Schneider. Point de départ, le problème des séquestres, très simple : si le gouvernement français profite de la guerre pour transférer les biens allemands en France à des capitalistes français, l’Allemagne répliquera en liquidant les intérêts français sur son territoire, y compris dans les régions occupées. Aussi, François de Wendel s’émeut-il lorsqu’en septembre 1915 court le bruit d’une expropriation d’Hayange au profit de Thyssen sous prétexte que la société HFAC conspire contre lui en Normandie. Et plus encore, en octobre de la même année, lorsque Albert Thomas ayant soulevé la question de l’achèvement de l’usine de Caen, la firme Schneider propose de reprendre l’affaire [21][21] L. Le Chatelier, Métallurgie d’hier et de demain, Paris,....

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Pour de Wendel, le danger est donc triple : les représailles allemandes, la concurrence de Schneider et l’intervention de l’État [22][22] J.-N. Jeanneney, F rançois de Wendel en République..... Dès lors les coups bas vont se succéder. Fin 1915, pour évincer Eugène Schneider et remettre l’État à sa place, une délégation de métallurgistes français, suscitée par de Wendel, propose à la société caennaise les fonds qui lui manquent, par « patriotisme » précise-t-elle, et pour que la dite société conserve « pleine liberté » ! Pour mieux « l’étrangler à la minute choisie », réplique L. Le Chatelier, qui dans l’élan réclame « une nuit du 4 août au Comité des Forges ». Car il n’est pas dupe : il sait qu’anticipant le retour de l’Alsace-Lorraine à la France, les sidérurgistes de l’est s’inquiètent, non pas tant d’une éventuelle concurrence des mines de fer de l’ouest, trop modestes, que de la montée en puissance de la firme du Creusot dans le contexte d’une future surcapacité de production sidérurgique. Décriée sans retenue avant 1914, l’usine de Caen, « la plus belle fille du monde » comme l’appelle alors le duc de Brissac, gendre d’Eugène Schneider, est désormais objet de bien des convoitises ! Finalement, Schneider l’emporte et en mars 1916 crée conjointement avec les actionnaires des HFAC et plusieurs sociétés de l’est (en froid avec de Wendel, dont les Aciéries de la Marine et d’Homécourt), la Société Normande de Métallurgie (SNM), au capital de 25 millions de francs. La francisation réalisée – il en sera de même pour les mines après la guerre –, restait à terminer l’usine, ce qui est rapidement fait, de 1916 à 1920, et avec fierté : « la situation actuelle de la Société, au point de vue industriel, est regardée comme unique en France ».

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Pour autant, quel avenir économique pour la Basse-Normandie ? Car si la Chambre de Commerce de Caen soutient les projets miniers et sidérurgiques quelle que soit l’origine des capitaux et se félicite que le Normand consente « enfin à reconnaître qu’une Normandie industrielle peut prendre place à côté de la Normandie agricole » (rapport de la Chambre de commerce de Caen, 1912), la réplique du rédacteur du Moniteur du Calvados, qui s’interroge sur la nature même du processus, n’en contient pas moins une part de vérité : « Si l’Allemand nous vend son charbon, il garde la mine d’où il l’extrait. En Normandie, au contraire, les spéculateurs ont vendu, non le minerai, mais la mine elle-même ; ils ont aliéné à tout jamais la source de richesse » (16 avril 1913). Il est vrai que, composée essentiellement d’armateurs et de négociants, dont certains ont joué un rôle important dans la germanisation des mines normandes, la Chambre de Commerce de Caen est animée d’une volonté plus commerciale, axée sur le port, qu’industrielle.

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Jusqu’à l’allumage en août 1917 du premier haut fourneau de la SNM, qui dès lors absorbera l’essentiel de la production de Soumont, la totalité des minerais bas-normands est soit expédiée dans le nord de la France, soit exportée, et principalement en Allemagne. Avec la mise en valeur de May et de Saint-André, le port de Caen va devenir la plaque tournante du minerai régional, qui s’inscrit alors comme le poste fondamental (plus de 70 % des exportations totales depuis 1895), puis quasi unique du trafic sortie (plus de 95 % de 1910 à 1914). En 1913, ce port a assuré l’exportation de 59 % de la production bas-normande de minerai. Ce qui n’est pas transporté par voie maritime l’est par chemin de fer, principalement des mines de l’Orne vers les usines d’Isbergues et de Denain, dans le nord de la France, voire vers la Belgique. Les destinations étant bien sûr déterminées par la nationalité des concessionnaires, plus des deux-tiers des exportations prennent donc le chemin de l’Allemagne, et ce au détriment de l’Angleterre, ravitaillée dans les premiers temps par Saint-Rémy. Acheminés directement par les ports de Emden, Brême ou Lübeck, ou, le plus souvent, par Rotterdam, les minerais bas-normands empruntent ensuite soit le Rhin jusqu’à Ruhrort et Duisburg (Thyssen) ou Dortmund (Phoenix), soit le canal de la Ruhr jusqu’à Essen (Krupp).

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Déjà se dessinent deux profils commerciaux : celui des mines du Calvados (Soumont, Saint-André, May, Jurques) et de la Manche (Diélette, Mortain et Bourberouge), qui réservent la quasi totalité de leurs livraisons à l’Allemagne du fait même que toutes ces concessions sont la propriété ou sous le contrôle d’intérêts allemands ; et celui des mines de l’Orne, essentiellement tournées vers leurs maisons-mères du nord de la France. Saint-Rémy est un cas particulier, mais très instructif : forte de son monopole initial, puis très concurrencée dans le nord de la France par les exploitations de l’Orne et en Allemagne par celles du Calvados, cette mine cent pour cent française doit se replier sur le marché britannique. Paradoxalement, le minerai le plus riche de Basse-Normandie s’écoule de plus en plus difficilement. Cette situation est très révélatrice de la forte dépendance des mines normandes par rapport aux nouvelles structures de l’économie nationale et internationale. Les sidérurgies européennes valorisant de plus en plus les minerais phosphoreux, les marchés existent. Mais il est clair que les débouchés, et donc les productions qu’ils commandent, sont fonction de l’origine des capitaux investis. Le take-off des mines de l’Orne de 1904 à 1914, au point d’égaler la production du Calvados, ne s’explique ni par la qualité des minerais, ni par la position géographique, mais par les structures capitalistes. Possessions des sidérurgistes du Nord, dont elles constituent la « réserve », ces mines sont pleinement intégrées dans l’économie française. Leur « problème » est d’être compétitives par rapport aux gisements lorrains. Ce qu’elles sont à la veille de la guerre, puisqu’entre un minerai lorrain à 35 % et un minerai normand à 50 %, l’avantage reste, à Denain, nettement en faveur du second, la teneur compensant le coût de transport [23][23] Chiffres détaillés dans A. Leménorel, L’impossible.... Mais il est clair que l’avenir des minerais de l’Orne dépendra des politiques que suivront les sidérurgistes français. Ainsi la mine de Halouze s’oriente-t-elle progressivement vers l’Angleterre, qui absorbe 43,8 % de ses expéditions en 1914.

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Inversement, la position des mines du Calvados (Saint-Rémy exceptée) et de la Manche se révèle très vite inconfortable, et plus encore après 1910 lorsque se dégrade le climat international. Colonisées par les capitaux étrangers, leur seul horizon commercial est l’exportation. L’avenir est ici d’autant plus aléatoire – et il en va de même pour le port de Caen – que leurs minerais ne constituent pour les sidérurgistes étrangers qu’un appoint assez dérisoire. Comme le fait remarquer l’ingénieur Heurteau en 1907, il serait facile aux sidérurgies anglaise et allemande de « se passer des 100 à 140 000 tonnes qu’elles reçoivent chacune, quantités bien peu importantes comparées aux 7 350 000 tonnes de minerais de fer variés importées en Angleterre et aux 4 350 000 tonnes entrées en Westphalie par Rotterdam en 1905 ». Et qu’en sera-t-il si l’Allemagne, qui stérilise déjà des gisements comme Perrières ou Ondefontaine, se détourne de May et de Soumont au profit de mines plus proches de sa frontière ? En période d’activité normale, l’exploitation des gisements d’hématite, rentable pour May, Saint-André, Saint-Rémy, bien desservis et reliés au port de Caen, ne l’est guère pour les gisements éloignés des moyens de transport, comme Soumont, Barbery et Montpinçon. Pour les carbonates, l’avenir est plus hasardeux, et dépendra soit des investissements pour une baisse sensible du coût de revient, soit d’une pression des besoins nationaux qui renchérirait les prix de base et donnerait une marge de profit possible pour des exploitations comme Perrières, Ondefontaine, Bourberouge, Jurques, toutes éloignées des axes de transport. C’est souligner combien toutes ces mines sont dépendantes des stratégies d’investissement des concessionnaires et de la conjoncture. Si celles-ci venaient à défaillir, il ne resterait aux Normands qu’à traiter leurs minerais sur place. D’où l’intérêt porté au projet de Thyssen sur Caen.

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En soi, l’exportation avait sa logique. La part du combustible dans le prix de revient de la fonte étant très supérieure à celle du minerai, il était alors plus courant de localiser les usines sidérurgiques près du charbon [24][24] Quoique cette logique ne soit pas partagée par tous,.... Le choix de Thyssen, rappelons-le, obéissait à d’autres considérations. Par contre, celui des Normands de privilégier l’exportation de leur richesse tenait plus au manque de volonté d’industrialiser la région. La dépendance en sera le prix. Mais se résigner à une telle solution, c’était aussi s’engager dans un processus de sous-développement et accepter de n’être qu’une « économie périphérique » ravitaillant les pôles de croissance en matières premières. D’une étude commanditée en 1907 par la Société de la Mourière, il ressortait pourtant que l’association mine-haut fourneau était la solution idéale en termes de valeur ajoutée et pour le développement régional.

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La francisation totale des deux secteurs ne changera rien. Faute d’autres projets que l’usine de Mondeville, incapable d’absorber d’autres minerais que ceux de Soumont, voire de Barbery ou de Gouvix-Urville, l’exportation restera un « choix » incontournable mais toujours soumis aux caprices des propriétaires-clients et de la conjoncture. Et cette dépendance se révèlera à long terme d’autant plus désastreuse que, en dépit des apparences, mines et sidérurgie apparaîtront vite comme des secteurs extrêmement sensibles aux fluctuations économiques.

Cent millions de tonnes de minerai de fer

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Mise à part la période de prospection et de conquête des concessions, relativement bien étudiée en raison des passions soulevées, les mines bas-normandes ont ensuite très peu retenu l’attention. Peut-être du fait même de leur modeste rôle d’appoint déjà souligné. Tant et si bien qu’aucune évaluation de la production régionale, de 1875 à 1988, n’a jusqu’ici été proposée. La tâche, il est vrai, n’est pas simple.

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D’abord, l’idéal serait de disposer de toutes les archives d’entreprise. Ce qui est loin d’être le cas, même pour les mines les plus importantes. À défaut, l’on peut recourir aux publications officielles, tels les bulletins de la IVe Région économique de Basse-Normandie ou de la Chambre de commerce de Caen, qui reprennent le plus souvent les conclusions des rapports des ingénieurs des mines, mais avec d’une part des lacunes chronologiques, d’autre part de sérieuses distorsions quant à la nature des minerais, confondant souvent extraction brute et production marchande (après calcination pour les carbonates). Ainsi, pour la seule mine de Soumont, nous avons pu établir trois séries, concordantes en évolution à défaut de l’être en valeurs annuelles. Par exemple, en 1962, la mine aurait extrait 1 141 000 tonnes de cru, mais livré 679 344 tonnes de grillé d’après les archives de la SMN, et 970 900 tonnes d’après la Chambre de commerce de Caen. Par souci de rigueur, nous avons préféré l’homogénéité des séries à leur continuité, et raisonné uniquement sur la base des minerais marchands, qui traduisent le mieux la réalité des marchés et des chiffres d’affaires. Notons, paradoxalement, que les statistiques s’appauvrissent au-delà de 1969. Le déclin des mines est tel que les tableaux mensuels de la conjoncture économique régionale font désormais l’impasse sur ce secteur.

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Pour éviter trop d’extrapolations hasardeuses, l’évaluation de la production marchande régionale proposée ici repose sur les principales mines. Évaluation minimale donc, qui ne tient compte ni des lacunes relatives aux mines de la Manche, ni des gisements secondaires du Calvados (Perrières, Jurques …), mais certainement proche de la réalité.

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Sur la base des informations de la Chambre de commerce, la Normandie aurait produit 100 millions de tonnes de minerais marchands de 1875 à 1988, un chiffre voisin de celui calculé à partir des travaux de Jean-Louis Masson [25][25] J.-L. Masson, Demain, l’acier français, Paris, Éd..... De 0,9 % pour la période 1871-1899, la part régionale dans la production nationale est passée à 3,7 % de 1915 à 1939, et à 4 % de 1940 à 1960, mais sur la longue durée, avec 3,47 % de 1875 à 1974, elle reste bien modeste, comparée aux 2,7 milliards de tonnes de la Lorraine. Par département, la contribution très majoritaire du Calvados (près des trois-quarts du total) repose surtout sur Soumont (36,3 millions de tonnes) et May-Saint-André (21 millions), qui devancent nettement les mines de l’Orne. Pour situer ces mines à l’échelle nationale, on retiendra qu’en 1974, il ne restait, hors Lorraine, que cinq mines de fer en activité, dont Soumont et Halouze – cette dernière fermant en 1979 –, et qu’en 1984, avec 830 202 tonnes de minerai à 46 % de fer, Soumont était de loin la première, devant Batère (Pyrénées-Orientales, 104 500 tonnes), Segré (Maine-et-Loire) et Rougé (Loire-Atlantique). Pour originale qu’elle soit, cette survie de Soumont ne tenait qu’à son débouché, la SMN.

De l’âge d’or aux fermetures

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Dépendantes, nous l’avons vu, des capitaux extérieurs comme des marchés internationaux, les mines de Basse-Normandie ne pouvaient que subir les aléas de la conjoncture économique globale et sectorielle. Les courbes de production et d’expéditions sont donc sans surprise. Assurée de débouchés sur place, Soumont tire davantage parti de la prospérité des années 1920 que La Ferrière et Halouze, liées aux sidérurgistes du Nord ou que les autres mines du Calvados, pénalisées par les difficultés durables de l’économie allemande. De ce fait, la production de l’Orne dépasse péniblement les 300 000 tonnes à partir de 1927, alors que portée par Soumont, la courbe du Calvados atteint presque 1,5 million de tonnes en 1929, ce qui permet à la production régionale d’établir un premier record avec 1 885 440 tonnes.

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La dépression des années 1930 appelle les mêmes remarques. Toujours grâce à Soumont, soutenue par la relative bonne santé de la SMN, la production du Calvados résiste mieux (- 13,5 % de 1929 à 1935) que celle des mines de l’Orne qui chute de 68 %. Handicapées par le régime de contingentement instauré par l’Allemagne ou le paiement en livres sterling des échanges internationaux de minerai, les mines essentiellement tournées vers l’exportation comme Saint-Rémy ou May-Saint-André souffrent également de prix peu rémunérateurs en dépit des efforts de productivité. La reprise d’activité de la sidérurgie mondiale, stimulée par la course aux armements, permet à toutes les concessions de retrouver à la veille de la guerre de confortables marges bénéficiaires, et à la région de se prévaloir d’un nouveau record de production en 1937 (1 904 369 tonnes).

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L’élan cassé durablement par la guerre, il faut attendre 1951 pour retrouver un tel niveau (1 864 109 tonnes). Soumont et May ont été les plus gravement endommagées et ne seront pas productives avant 1947. Moins atteintes, Saint-Rémy, Halouze, La Ferrière, doivent cependant attendre jusqu’en 1946 la remise en état des chemins de fer et des ports.

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Jusqu’en 1950, date de reprise pour l’ensemble de la sidérurgie française, la corrélation production – débouchés étrangers est la plus forte jamais enregistrée, preuve une fois de plus que faute d’industrialisation locale, le salut des mines bas-normandes est lié à l’exportation. Dans l’attente de la reconstruction de la SMN, Soumont se replie temporairement sur la Sarre. Saint-Rémy privilégie la Belgique, May se tourne surtout vers l’Angleterre, Halouze se partage selon les années entre Angleterre, Hollande et Belgique. Seule La Ferrière renoue pour l’heure avec sa clientèle française. Il est clair que tant que les débouchés ne retrouvent pas leur stabilité antérieure, les mines normandes ne peuvent tourner qu’à marche réduite.

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L’embellie économique et le rétablissement des courants commerciaux qui prolongent la reconstruction sont synonymes d’âge d’or pour l’exploitation minière. 1960 est partout l’année des records, en France avec 67 millions de tonnes, en Lorraine avec 62,7 millions et en Normandie avec 2 962 000 tonnes. En dix ans, la production normande a augmenté de 149 %, avec respectivement + 93 % dans le Calvados, + 157 % dans l’Orne et + 216 % dans la Manche. Pour autant, en niveaux et tendances de production, les destins divergent déjà. Si Diélette connaît une nouvelle vie, de 1951 à 1962, Saint-Rémy, la plus vieille des exploitations, mais aussi la plus courte en réserves, ne parvient pas à décoller : d’un maximum de 237 000 tonnes en 1952, elle redescend à 181 000 tonnes en 1960. De même, à la différence de La Ferrière qui progresse régulièrement, Halouze piétine jusqu’en 1954, pour n’éclore qu’au delà. Cet écart entre les deux mines ornaises est très instructif tant il met en évidence l’existence de deux profils en fonction de la structure des expéditions, et qui se consolident pendant l’âge d’or. Les mines assurées d’un débouché auprès de leurs sociétés mères, Soumont, avec la SMN, et La Ferrière, avec Denain-Anzin puis Usinor, ont des perspectives plus favorables que les mines dites « pures », telles May, Saint-Rémy, Diélette, condamnées à subir davantage les variations des marchés étrangers, Halouze étant un cas à part puisque exportatrice à 100 % depuis 1946 bien que propriété de Châtillon-Commentry. Ainsi la régularité des productions et des expéditions du premier groupe contraste-t-elle avec les accidents du second groupe. Tandis que Halouze et Saint-Rémy s’arc-boutent sur le marché belge, l’ensemble May-Saint-André doit compenser les défaillances anglaises par des marchés secondaires, Belgique, Hollande ou Allemagne. Globalement, grâce au poids croissant de Soumont et de La Ferrière, exportations et marché intérieur s’équilibrent à partir de 1954.

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L’ensemble des mines met à profit la prospérité pour engager, sur fonds propres, d’importants investissements. En 1953-1954, Halouze, May et Soumont lancent un programme de sondages pour reconnaître les gisements en profondeur. Dans le même temps Halouze achève l’équipement d’un nouveau siège d’extraction et envisage de doubler sa capacité de calcination. La Ferrière met à feu deux nouveaux fours de grillage en août 1955. En 1956, May amorce le fonçage d’un puits de concentration, destiné à remplacer les trois sièges existants, qui sera achevé en 1962 avec l’objectif de porter la capacité de production à 1,5 million de tonnes en 1965. Soumont lance une opération identique en 1961 sur le site d’Aisy.

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En termes de productivité, ces investissements sont payants. De 2,1 tonnes en 1929 et en 1946, le rendement journalier par ouvrier (fond et jour) passe à 3,1 tonnes en 1951 et à 5,1 tonnes en 1957. Mais, première ombre au tableau, avec 7,6 tonnes en 1956 pour le fond, la progression est insuffisante pour combler l’écart avec la moyenne française (11,1 tonnes) et même avec celle des mines de la CECA (8,1 tonnes). Second point délicat : la mise en place de la CECA en février 1953 n’a pas l’effet escompté. En 1960, les responsables de May précisent que depuis la CECA et la suppression des tarifs préférentiels, ils ont totalement perdu leur clientèle française. L’accroissement de la production pèse sur les prix internationaux du minerai et fait craindre pour les marges bénéficiaires. Quant aux réserves potentielles du bassin normand, les doutes persistent. Une étude du service des mines en 1953 a bien avancé le chiffre d’un milliard de tonnes (soit 426 millions de tonnes de fer contenu), mais le projet de Plan préfère en 1963 s’en tenir à 250 millions de tonnes [26][26] J. Chardonnet, La sidérurgie…, op. cit. : « ne pas....

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En somme, l’âge d’or n’est pas parfait, et l’avenir paraît très incertain. Dès 1955, l’inquiétude se manifeste dans diverses publications. Pas tant encore au sujet de la concurrence des minerais riches que du contexte bas-normand. Cette même année, le bulletin de la Chambre de commerce de Caen note combien « il est frappant de constater que l’économie du Calvados, comme c’est toujours le cas pour les régions sous-developpées, fait une large part aux exportations de matières premières et de produits semi-finis ». Alors que la France n’exporte que 30 % de son minerai de fer et 35 % de son acier, les pourcentages pour la région sont de 60 et 65 % [27][27] Bulletin de la IVe Région économique de Basse-Normandie,.... Avec 14 % de son minerai transformé en acier consommé en France, la Basse-Normandie est très en-deçà de la moyenne nationale, 45 %. La solution paraît dès lors « évidente » : il faut développer dans l’ouest français les industries consommatrices de minerai et d’acier, seul moyen de compenser les risques à venir sur les marchés du nord de la France et de l’étranger [28][28] En 1938, la SMN absorbait 34,5 % des minerais marchands.... Sauf que cette solution bute sur la grande insuffisance du réseau ferroviaire.

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À partir de 1960, les présomptions vont malheureusement se concrétiser. Dans les bulletins de la IVe Région économique, les constats se font de plus en plus lancinants et soulignent tout particulièrement la concurrence croissante des minerais riches non siliceux européens (Suède), américains (Labrador) et africains (Mauritanie, Sierra Leone), auxquels succombent toutes les sidérurgies de la CECA. La dégradation des marchés n’est pas propre à la Normandie, elle affecte tout l’hexagone. En Lorraine, la production chute de 27 % de 1960 à 1967. La baisse moindre en Normandie (- 13,8 %) résulte en fait de plusieurs tendances : hausse des ventes pour La Ferrière et Soumont, grâce à la fidélité de leurs sociétés-mères, fermeture de Diélette (1962) et de Saint-Rémy (1965), irrégularité des expéditions de Halouze et surtout de May-Saint-André, mais aussi repli significatif de ces deux mines sur le marché français [29][29] May perd ses marchés allemands et hollandais, et Halouze....

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La cause majeure, en tout cas la plus souvent évoquée, pour expliquer cette dégradation est la baisse considérable du fret maritime observée à partir des années 1960, qui rend accessibles les minerais étrangers certes beaucoup plus chers mais à forte teneur. Jusqu’en 1945, l’économie des matières premières sidérurgiques, et notamment du minerai de fer, ne reposait que très peu sur des échanges à longue distance en raison du rapport prix du minerai / coût du transport maritime. Le revirement s’opère dans les années 1950 lorsqu’apparaissent les premiers minéraliers et que se développent des installations de manutention rapide dans de nombreux ports. Dès lors, la sidérurgie est devenue « une industrie fondée sur le transport des matières premières franchissant des distances considérées jusque-là comme prohibitives » [30][30] M. Wittmann, C. Thouvenot, La mutation de la sidérurgie..... L’impact est immédiat à la fois sur les mines de fer à faible teneur ou géographiquement isolées, et sur la sidérurgie, de plus en plus localisée sur les littoraux [31][31] La décision prise en 1956 de construire l’usine de.... À titre d’exemple, le fret sur la liaison Narvik – Dunkerque a chuté de 51 % de 1957 à 1972, alors que dans le même temps les tarifs ferroviaires français augmentaient fortement [32][32] Déjà en 1953, le coût moyen du transport d’une tonne-kilométrique.... De 2,5 millions de tonnes en 1964, l’importation française de minerais riches est passée à 9,8 millions de tonnes en 1970, en provenance surtout d’Afrique et du Brésil.

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Les minerais normands ont-ils été victimes plus du minerai mauritanien que du minerai suédois ? La réponse est délicate, faute de statistiques précises. La concurrence du premier est plus tardive, du fait d’une mise en service plus progressive de gros minéraliers sur le trajet d’Afrique en France. Au-delà du coût du fret, interviennent d’autres facteurs, comme la composition chimique, les teneurs, les taux de change, qui tous entrent dans la comparaison des prix de revient en un même lieu de différents minerais, et décident donc du choix des consommateurs. Toujours est-il qu’un constat s’impose pour la Normandie : dès 1958, le pourcentage des expéditions par voie maritime recule fortement [33][33] De 38,3 % en 1957 à 34,8 % en 1958 et 26,3 % en 19..., alors que le coût du fret est de plus en plus avantageux, et inversement le trafic par chemin de fer progresse en dépit des flambées tarifaires ! Ce phénomène de ciseau, pour paradoxal qu’il puisse paraître, ne fait que traduire les nouveaux comportements des sidérurgistes en fonction des coûts comparés des modes de transport et des qualités de minerais. Ceux qui s’approvisionnaient par voie maritime, Angleterre, Allemagne, Hollande, disparaissent des graphiques, préférant les minerais riches aux produits normands. Seule la Belgique, livrée par chemin de fer, reste relativement fidèle [34][34] Ce qui peut sembler aberrant du fait du surcoût ferroviaire.....

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Dans ces conditions, la compétitivité, et donc la rentabilité, des gisements normands était compromise. May et Urville cessent toute exploitation en 1968 et, autre paradoxe, c’est également le sort de La Ferrière en 1970, mine jusque-là « protégée » par la Société de Denain-Anzin-Usinor [35][35] M.-C. Lefèvre, Le fer et La Ferrière-aux-Étangs, Cabourg,..., tandis que Halouze, en recherche permanente de marchés étrangers, résiste ! Il s’avère tout simplement que rendus à Dunkerque-Usinor, les minerais du Liberia et de Mauritanie sont désormais moins chers que le minerai de l’Orne.

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Aurait-on pu sauver ces mines ? Par la productivité ? Les investissements ont donné des fruits, portant le rendement journalier par poste à huit tonnes en 1964, puis à 10,3 tonnes en 1967 (fond+jour). Mais depuis 1960, le prix de vente moyen du minerai a baissé de 39 %, les charges salariales ont augmenté de 38 %, les tarifs ferroviaires de 20 % et l’indice des prix industriels de 17 %. L’espoir d’une sortie de crise par innovation technique s’est également vite envolé : l’enrichissement des minerais normands, un moment à l’ordre du jour avec même le projet de construire une usine pilote sur place, risquait d’alourdir le prix de revient [36][36] Inversement, les recherches de l’IRSID (Institut de.... Autre solution envisagée : accroitre la capacité de la SMN et diversifier sa gamme de produits. Mais outre qu’elle doit payer son coke importé des États-Unis à prix fort, la SMN ne peut occulter les sombres perspectives qui planent également sur la sidérurgie. Quant aux appels à l’État, lancés par les responsables économiques et le préfet pour, soit aider les mines, soit accorder une prime d’équipement à tout établissement industriel s’installant dans les régions minières, ils restent sans effet.

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En 1974, commencent pour la sidérurgie et plus encore pour les mines, les « années noires » [37][37] J.-L. Masson, Demain…, op. cit.. En dix ans, la production nationale de minerai de fer passe de 54,3 millions de tonnes à 15 millions. Devant cette « évolution inéluctable », le gouvernement s’abstient de toute réaction, en dehors des aides sociales. La tourmente emporte bien vite la mine d’Halouze, fermée en 1979. Dix ans plus tard, la décision de la SMN de se convertir à la fonte hématite pour fabriquer du fil machine de haut de gamme, condamne la dernière exploitation normande : Soumont s’arrête le 1er août 1989.

La SMN, victime de son succès et des stratégies de groupe [38][38] A. Leménorel, La SMN, une forteresse ouvrière, 1918-1993,...

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Contestée dès sa naissance en 1910, parce que franco-allemande, relancée en 1916 par Schneider, enfin inaugurée en 1917, la SMN alterne ensuite « grandes heures » et années sombres. En faillite en 1922, réactivée en 1924, dévastée en 1944, reconstruite malgré une fois de plus l’opposition de la Lorraine, elle entre en prospérité, pour un quart de siècle.

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De 1950 à 1974, la SMN multiplie les performances économiques et techniques, et affiche une santé financière insolente, comparativement à la profession [39][39] La sidérurgie française connaît ses premières difficultés.... Avec près de 6 400 salariés, elle n’assure alors que 4 % de la production nationale d’acier mais, troisième producteur français de produits longs, elle s’impose déjà pour le fil machine avec 18 % des ventes françaises en 1975 (avec 14 % du marché intérieur et 36 % des exportations). Le double pari d’une usine totalement intégrée et fortement exportatrice semble réussi, ce que note la presse spécialisée, qui s’étonne des prouesses d’une « entreprise moyenne », capable de damer le pion aux « monstres sidérurgiques » [40][40] Les Échos, 2 juillet 1974.. Profitant au maximum du boom des prix à l’exportation, la SMN n’est guère affectée jusqu’ici par la politique anti-inflationniste du gouvernement français de blocage des prix de l’acier sur le marché intérieur. En mars 1974, le bulletin d’entreprise peut triompher : « La SMN n’est pas prêt de s’éteindre ». Mais un an plus tard, l’éditorial change brutalement de ton : « La crise est là ! » (mars 1975).

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« Tonneau des Danaïdes » [41][41] Expression de D. Pineau-Valenciennes, PDG d’Empain-Schneider,..., la SMN présente au terme de vingt ans de crise, de 1974 à 1993, un bilan très paradoxal : premier producteur français de fil machine – sa spécialité unique depuis 1987 –, elle cumule les déficits comptables les plus catastrophiques de la sidérurgie des produits longs ! Rien n’inversera la tendance négative, après 1974, des courbes productives et comptables [42][42] 1973 et 1974 ont été des années records : 958 300 tonnes..., ni les investissements massifs (aciérie à oxygène en 1977, coulée continue en 1985, haut fourneau 3 en 1989), ni la politique de recentrage des marchés, ni la spécialisation totale en fil machine. Après l’échec de la fusion avec les Chantiers Navals de Dunkerque (1977), la SMN est cédée par le groupe Schneider à Usinor-Sacilor (janvier 1982), puis nationalisée (juin 1982) et finalement intégrée dans Unimétal, filiale des produits longs de Sacilor (1984). Le transfert du siège social de Mondeville à Paris en 1987 est plus qu’un symbole : il signifie la perte d’autonomie du site. Entreprise indépendante jusqu’en 1981, la SMN est ensuite totalement soumise à la stratégie du groupe Usinor-Sacilor. Cette intégration signait en fait, à moyen terme, la mort de l’entreprise.

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Sauvée en février 1974, avant l’orage (grâce au lancement de la nouvelle aciérie à oxygène), sauvée en septembre 1983 grâce à la solidité de ses projets (accord de Sacilor pour la coulée continue), sauvée en mars 1984 et en 1987 par d’heureux arbitrages politiques, sauvée encore en 1988 par le retournement de conjoncture, la SMN ne peut plus l’être en 1991 eu égard à ses résultats financiers. L’effondrement de sa capacité d’autofinancement, son endettement colossal vis-à-vis d’Unimétal (un milliard de francs en décembre 1989), menacent jusqu’à son existence juridique. Asphyxiée, la SMN ne peut échapper à la fermeture annoncée en septembre 1991, à l’échéance du printemps 1994.

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Il n’y a pas lieu ici de discuter des responsabilités à l’échelle nationale, celles de la profession (guerre des groupes, incapacité à créer des synergies avec les industries consommatrices d’acier, à prévoir certaines évolutions technologiques), celles de l’État (politique de « prix administrés »), voire celles des syndicats (défense systématique de l’emploi). Est bien connu également le contexte sectoriel, à savoir la forte diminution de la consommation de produits sidérurgiques, l’émergence de nouveaux producteurs, les surcapacités de production… [43][43] P. Mioche, La sidérurgie et l’État en France des années....

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Le sort de la SMN s’est joué en réalité dès les premières années de crise, et paradoxalement elle est alors victime de son succès antérieur, lequel lui vaut en effet d’être totalement écartée des premiers plans de sauvegarde de la sidérurgie française ! Le journal La Croix du 27 octobre 1978 résume parfaitement cette injustice : « La SMN, après avoir réussi, semble devenir victime de ses efforts ». Privée de la manne publique de 1974 à 1982 [44][44] En cinq plans, de 1966 à 1980, la sidérurgie a reçu... et condamnée au désinvestissement, l’entreprise est également menacée à l’exportation, qui a fait sa force jusque-là, du fait de la « guerre des prix ». Sa stratégie de recentrage des ventes sur l’Europe, à peine effective, est littéralement cassée par la politique des quotas décidée par la Commission européenne en octobre 1980. L’indépendance est devenue illusoire.

56

Pour autant, l’absorption par le groupe Usinor-Sacilor et la spécialisation dans le fil machine ne sauveront pas le site. Sans ces mesures, la SMN était certes condamnée. Mais la nouvelle équation s’avère vite infructueuse. L’avenir de la SMN est en réalité suspendu à des débats qui désormais la dépassent, en particulier quant au choix des filières et aux seuils de rentabilité. La décision du groupe de maintenir la SMN sur une filière-fonte d’une capacité limitée à 650 000 tonnes est d’emblée une erreur fatale : dans le contexte de prix déprimés, la production est insuffisante pour garantir la rentabilité du site [45][45] La taille optimale dans une telle filière est alors....

57

Concrètement, la SMN se voit imposer trois stratégies successives. Sauvée en 1984, elle est déclassée sur les moyenne et basse gammes [46][46] Unimétal, premier producteur européen de fil machine,.... En 1987, dans le cadre des restructurations imposées par l’état du secteur, elle doit renoncer aux laminés marchands et aux ronds à tubes, pour se concentrer sur le seul fil machine, avec « vocation » d’être « premier et meilleur producteur d’Europe ». Enfin, en 1989, elle est réduite à sa « configuration définitive », à savoir une filière-fonte courte, sur la base de minerai hématite, qui condamne ipso facto la mine de Soumont.

58

Après avoir dû renoncer à toute indépendance, financière dès 1982, commerciale et gestionnaire en 1988, la SMN perd son identité en janvier 1991 : sa nouvelle dénomination, Unimétal-Normandie, concrétise l’intégration totale, stratégique et culturelle, dans le groupe national. Mort symbolique, suivie de peu par l’échéance fatale, annoncée en novembre de la même année.

59

Avec du recul, il est clair que la cause du décès remonte au moins à la décision de 1984 de positionner la SMN sur une coulée continue limitée en capacité et en section, donc en gamme : c’était lui imposer le créneau le plus exposé à la concurrence des pays en voie de développement, et surtout lui interdire toute reconversion en haut de gamme plus compétitive [47][47] Pour une étude plus détaillée, A. Leménorel, « La sidérurgie.... Techniquement performant mais relégué sur des segments peu valorisants, le site n’arrive plus à dégager de profits, contrairement à la filière électrique. La SMN a-t-elle été délibérément sacrifiée par le groupe ? Les salariés le pensent ; les syndicats le disent. Le Plan Unimétal 1992-1994 le confirme : dans le cadre d’accords avec l’Arbed et Saarstahl, la filière fonte est totalement supprimée.

60

Assurément, qu’il s’agisse des mines de fer ou de la sidérurgie, largement tournées vers l’exportation et soumises aux stratégies de sociétés-mères « horsaines », la Basse-Normandie aura payé cher le prix de sa dépendance et de son sous-développement. Comment résister à la concurrence et à l’internationalisation des marchés ? Et n’assiste-t-on pas toujours au même processus, lorsque disparaissent les entreprises déconcentrées des années 1950-1960, faute d’avoir sur place le pouvoir de décision ?

1 - Mines de fer bas-normandes1
2 - Production bas-normande de minerai de fer marchand (en tonnes) [48][48] Sources pour tous les tableaux en annexe : Statistique...2
Répartition de la production, 1875-1988
Production de minerai marchand en Basse-Normandie, 1875-1969
3 - Production (en tonnes)3

Calvados

Orne

Manche

4 - Mines, production marchande par département (en tonnes)444
Production de minerai de fer marchand en Basse-Normandie, 1875-1969
5 - Production de minerai marchand : Calvados (en tonnes) (1)55
Production de minerai marchand : Calvados
6 - Production de minerai marchand : Calvados (en tonnes) (2) [49][49] Soumont, 1ère colonne, Statistiques des ingénieurs...666
7 - Production par mine : Urville-Soumont77
Production de minerai de fer : Calvados
8 - Production de minerai marchand : Orne (en tonnes)8
Production de minerai marchand : Orne
9 - Production de minerai cru (en tonnes)9
10 - Production de minerai marchand : Manche (en tonnes)10
11 - Expéditions de minerai marchand (Calvados et Orne) (en tonnes)11
Expéditions de minerai marchand (en %)
Expéditions du minerai bas-normand
Expéditions du minerai bas-normand
Expéditions du minerai bas-normand
12 - Expéditions de minerai par le port de Caen12
Exportations de minerai de fer par le port de Caen
Port de Caen : exportations du minerai /exportations totales
13 - Expéditions de minerais marchands (en tonnes)1313
14 - Expéditions de Soumont (en %)14
Soumont : répartition des expéditions
15 - Expéditions de Saint Rémy (en %)1515
Saint-Rémy : répartition des expéditions
Saint-Rémy : expéditions par pays
16 - Expéditions de May-sur-Orne (en %)16
May-sur-Orne : répartition des expéditions
May-sur-Orne : expéditions par pays
17 - Expéditions de La Ferrière (en %)17
La Ferrière : répartition des expéditions
18 - Expéditions de Halouze (en %)18
Halouze : répartition des expéditions
Halouze : expéditions par pays

Notes

[*]

Université du Havre.

[1]

J.-F. Belhoste et alii, La métallurgie normande, xiie-xviie siècles, la révolution du haut fourneau, Cahiers de l’Inventaire, n° 14, 1991.

[2]

H. et G. Bourgin, L’industrie sidérurgique en France au début de la Révolution, Collection de documents inédits sur l’histoire économique de la Révolution française), Paris, imp. nationale, 1920. G. Richard, « La grande métallurgie en Basse-Normandie à la fin du xviiie siècle », Annales de Normandie, 1963, n° 3, p. 165-176. F. Dornic, Le fer contre la forêt, Rennes, Éd. Ouest-France, 1984.

[3]

Arch. dép. Calvados, S 1315, rapport Duchanoy, 28 sept. 1858. Pour une étude plus détaillée : A. Leménorel, « Minerai de fer et sidérurgie en Basse-Normandie, dans la Mayenne et la Sarthe, de 1835 à 1914 », Annales de Normandie, 1982, n° 1, p. 21-42, n° 2, p. 121-182. Part de la région dans la production nationale de fonte : 3,6 % en 1834, 1,1 % en 1865 ; et dans la production de fer : 1,9 % en 1834, 0,1 % en 1865. En 1851, le combustible minéral n’assure que 34 % de la production régionale contre 77 % pour la France.

[4]

B. Gille, « Les vieux gisements de fer au xixe siècle », Revue d’histoire de la sidérurgie, t. 2, 1961-3, p. 176.

[5]

Arch. nat., F14 7945, rapport Blavier, 11 nov. 1811.

[6]

La plus belle hématite est celle de Saint-Rémy ; appréciée pour sa composition constante, la faiblesse des menus, la facilité de fusion et l’absence de soufre, elle obtient une médaille de bronze à l’Exposition universelle de 1889 (pour une teneur évaluée alors à 54,5 %).

[7]

Minerai de Lorraine : 48 % de fer au maximum après grillage. Magnétite de Diélette : 52 à 56 % de fer.

[8]

Par contre, les concessions accordées après 1918 sont plus pauvres, comme à Bully, Maltot, Ondefontaine ou Montpinçon. Quant à Diélette, gisement sous-marin, les difficultés d’extraction sont immenses, et ont déjà fait échouer quatre sociétés avant 1914.

[9]

Gazette des Tribunaux, 26 oct. 1912. Mais dans Une Normandie inconnue (1911), il précisait que, même avec une teneur de 42 %, la formation ferrifère de Briey a 7 mètres d’épaisseur contre 2 mètres de puissance utile en Basse-Normandie.

[10]

Arch. de la mine de Halouze, rapport au gouverneur de la Banque de France, 31 déc. 1910.

[11]

L’Ouest minier : nos mines et nos minières, Nantes, 1913, p. 12.

[12]

P. Lemoine, La Géographie, 15 juillet 1913.

[13]

Professeur Krusch, « Die Rohstoffgrundlage der deutschen Eisen Industrie », revue Neue Deutschland, 15 mars 1918, article repris dans une note d’informations économiques sur l’Allemagne, par le ministère français des Affaires étrangères, Arch. du ministère des aff. étrang., Paris, correspondance politique, NS 70, dossier général 1901-1918.

[14]

D. Tourmente, Le port de Caen. Étude historique, technique et économique. Les mines de fer. Les hauts fourneaux, Caen, L. Jouan, 1914. L. Cayeux, Études des gîtes minéraux de la France. Les minerais de fer oolithiques de France, fasc. 1, Paris, Imp. nationale, 1909. P. Nicou, « Les ressources de la France en minerai de fer », The Iron Ressources of the World, XIe congrès géol. intern., Stockholm, 1910, vol. 1.

[15]

Arch. de la mine de Saint-Rémy, 1911, et arch. de la mine de Soumont, dossier 58/16-36.

[16]

L. Bruneau, L’Allemagne en France. Enquêtes économiques, Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1914, p. 87.

[17]

L. Daudet, L’avant-guerre, études et documents sur l’espionnage juif allemand en France depuis l’affaire Dreyfus, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1913, et nombreux articles dans la presse, comme l’Action française

[18]

A. Leménorel, « Les investissements allemands en Basse-Normandie à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle », Actes du 105e Congrès national des sociétés savantes, Caen, 1980, p. 267-286.

[19]

Arch. nat., série 65 AQ k 35, Hauts-fourneaux de Caen, Assemblée générale extraordinaire, 31 janvier 1914.

[20]

Duc de Brissac, En d’autres temps,1900-1939, Paris, Grasset, 1972.

[21]

L. Le Chatelier, Métallurgie d’hier et de demain, Paris, Letouzey, 1917.

[22]

J.-N. Jeanneney, F rançois de Wendel en République. L’argent et le pouvoir, 1914-1940, Paris, Le Seuil, 1976, résumé de « l’affaire de Normandie », p. 50-66.

[23]

Chiffres détaillés dans A. Leménorel, L’impossible révolution industrielle ? Économie et sociologie minières en Basse-Normandie, 1800-1914, Cahier des Annales de Normandie, n° 21, 1988, p. 290-292.

[24]

Quoique cette logique ne soit pas partagée par tous, le minerai supportant mal le transport sur de longues distances comparativement à son tonnage, à sa teneur et à ses bas prix de revient et de vente. L’opération ne serait rentable que pour les minerais riches : J. Chardonnet, La sidérurgie française, Paris, A. Colin, 1954.

[25]

J.-L. Masson, Demain, l’acier français, Paris, Éd. Cujas, 1986.

[26]

J. Chardonnet, La sidérurgie…, op. cit. : « ne pas s’illusionner sur les réserves de l’ouest ».

[27]

Bulletin de la IVe Région économique de Basse-Normandie, 1957-1958.

[28]

En 1938, la SMN absorbait 34,5 % des minerais marchands bas-normands. De 1953 à 1959, la proportion oscille entre 30 et 36,5 %.

[29]

May perd ses marchés allemands et hollandais, et Halouze une grande partie de son débouché allemand.

[30]

M. Wittmann, C. Thouvenot, La mutation de la sidérurgie. Vers une nouvelle géographie de l’acier, Paris, Masson, 1972.

[31]

La décision prise en 1956 de construire l’usine de Dunkerque est révélatrice de l’évolution des structures du marché des matières premières. Elle se confirmera avec la création de Fos-sur-Mer, portée par des sidérurgistes lorrains !

[32]

Déjà en 1953, le coût moyen du transport d’une tonne-kilométrique de minerai de fer était, sur 300 km, de 3,49 francs en France contre 1,40 francs en Allemagne. Et le prix d’une tonne d’acier de Caen vers Toulouse : 5 042 francs, contre 4 397 francs pour une tonne venant de la Ruhr.

[33]

De 38,3 % en 1957 à 34,8 % en 1958 et 26,3 % en 1959.

[34]

Ce qui peut sembler aberrant du fait du surcoût ferroviaire. Mais en raison même de tarifs discriminatoires, il est plus avantageux de transporter une tonne de minerai de La Ferrière vers Charleroi, en Belgique, que vers Denain ! Cela tient aussi à la résistance en Belgique du procédé Thomas.

[35]

M.-C. Lefèvre, Le fer et La Ferrière-aux-Étangs, Cabourg, Cahiers du Temps, 1999, se souvient qu’elle écrivait en 1962 : « Il n’y a pas, à La Ferrière, de crise de marché puisqu’elle n’a pas besoin de chercher des clients. C’est pourquoi elle est la seule mine normande que n’affecte aucune crise et qui peut regarder d’un œil serein un avenir de croissance » (à nuancer puisque Soumont était alors en même situation).

[36]

Inversement, les recherches de l’IRSID (Institut de recherches de la sidérurgie française) permettant d’abaisser de un ou deux points la teneur en fer d’un minerai pour qu’il puisse être rentable, favorisaient la Lorraine.

[37]

J.-L. Masson, Demain…, op. cit.

[38]

A. Leménorel, La SMN, une forteresse ouvrière, 1918-1993, Cabourg, Cahiers du temps, 2005.

[39]

La sidérurgie française connaît ses premières difficultés sérieuses dès 1963-1966, au point de devoir signer avec l’État une convention, premier jalon d’une longue série de plans de restructuration et d’aides publiques.

[40]

Les Échos, 2 juillet 1974.

[41]

Expression de D. Pineau-Valenciennes, PDG d’Empain-Schneider, La Croix, 17 mars 1981.

[42]

1973 et 1974 ont été des années records : 958 300 tonnes d’acier en 1973, et 75,2 millions de francs de bénéfices en 1974.

[43]

P. Mioche, La sidérurgie et l’État en France des années 1940 aux années 1960, thèse d’État enhistoire, université de Paris IV, 1992. Y. Mény, V. Wright, La crise de la sidérurgie européenne, 1974-1984, Paris, PUF, 1985.

[44]

En cinq plans, de 1966 à 1980, la sidérurgie a reçu 60 milliards de francs d’aides diverses.

[45]

La taille optimale dans une telle filière est alors estimée à 3 millions de tonnes…

[46]

Unimétal, premier producteur européen de fil machine, réserve le haut de gamme à Longwy et à Gandrange-Rombas.

[47]

Pour une étude plus détaillée, A. Leménorel, « La sidérurgie en crise : stratégie d’entreprise, stratégie de groupe. La SMN, 1970-1994 », dans P. Lanthier, H. Watelet eds, Private Enterprise during Economic Crises. Tactics and Strategies, Ottawa, Legas, 1997, p. 305-322.

[48]

Sources pour tous les tableaux en annexe : Statistique de l’industrie française (volumes annuels), Bulletin de la IVe région économique de Basse-Normandie, Bulletin de la Chambre de commerce de Caen, rapports des ingénieurs des mines, J.-L. Masson, Demain l’acier français, Paris, éd. Cujas, 1986.

[49]

Soumont, 1ère colonne, Statistiques des ingénieurs des mines et archives de la Société Métallurgique de Normandie ; Soumont, 2e colonne, Statistiques archives de la SMN.

Résumé

Français

Région sidérurgique majeure aux xvie et xviie siècles, la Basse-Normandie s’efface progressivement dans la première moitié du xixe siècle. Déclin paradoxal, dans la mesure où son sous-sol est riche en minerai de fer ! Si passées les années 1870-1880, plusieurs facteurs dont la découverte du procédé Thomas-Gilchrist (1878) transforment ces réserves en nouvel eldorado, au point que mines et sidérurgie symbolisent avant même 1914 le renouveau industriel de la région, pour autant la très forte présence des capitaux allemands suscite une vive polémique.
En plein essor jusque vers 1960 mais dépendantes de marchés et de capitaux extérieurs, les mines disparaissent progressivement de 1968 à 1989. Et la sidérurgie (la SMN), en dépit de son âge d’or de 1950 à 1974, subit le même sort en 1993, victime de son intégration dans le groupe Sacilor.

Mots-clés

  • mines
  • sidérurgie
  • capitaux
  • marchés
  • Basse-Normandie
  • Allemagne

English

Iron mines and steel production in western Normandy in a national perspective (late 19th-20th century)Western Normandy was an important metallurgical producer in the early modern period but declined in the early 19th century. This decline is paradoxical since the veins were rich. After the 1870s, the Thomas-Gilchrist process transformed these reserves into a new Eldorado with mining and steel production becoming the symbol of industrial renewal prior to 1914. Yet, the importance of German capital sparked fierce debate. Strong growth until 1960 depended on external markets and capital. The mines progressively disappeared between 1968 and 1989. Steel production at the SMN, which peaked in the period 1950-1974, also disappeared after its integration into the Sacilor groupe (1993).

Keywords

  • mining
  • steel production
  • capital
  • markets
  • Normandy
  • Germany

Plan de l'article

  1. Préhistoire sidérurgique
  2. Un eldorado bas-normand
  3. Une intégration dans l’économie nationale très controversée
  4. Cent millions de tonnes de minerai de fer
  5. De l’âge d’or aux fermetures
  6. La SMN, victime de son succès et des stratégies de groupe

Pour citer cet article

Leménorel Alain, « Mines de fer et sidérurgie bas-normandes : mise en perspective nationale, fin xixe-xxe siècles », Annales de Normandie, 2/2010 (60e année), p. 9-61.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2010-2-page-9.htm
DOI : 10.3917/annor.602.0009


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