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Annales de Normandie

2011/1 (61e année)


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L’année passée a été marquée par la réapparition de la matrice du Mont Saint-Michel, mise en vente à Pau le 27 novembre 2010. L’histoire de cet objet – totalement inconnu jusqu’alors – demeure mystérieuse puisqu’il n’avait jamais été signalé auparavant : on sait seulement qu’il fut acheté lors d’une vente publique à Pau, dans un lot de médailles religieuses de faible valeur, puis remis en vente à Pau quelque temps plus tard. Ayant été en contact avec son ancien propriétaire, François Saint-James a publié dès la fin de l’année 2010 une première note sur cette matrice, le risque étant alors qu’elle disparaisse pour longtemps, voire qu’elle soit définitivement perdue pour les milieux scientifiques [1][1] F. Saint-James, « Découverte à Bayonne d’une matrice.... Par chance, elle fut acquise par un particulier qui, non seulement nous a immédiatement informé de son acquisition, mais nous a de surcroît invité, au début de l’année 2011, à venir étudier la matrice chez lui [2][2] Tous nos remerciements au propriétaire actuel de la....

Origine et authenticité de la matrice

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On ignore tout de l’histoire ancienne de cette matrice, qui ne présente ni trace de corrosion ni patine caractéristique des objets ayant longtemps séjourné dans un sédiment humique. Il est très peu probable que cette matrice provienne d’une découverte fortuite récente, sans doute a-t-elle voyagé depuis plusieurs siècles entre les mains de particuliers qui, pour certains au moins, devaient en ignorer l’intérêt. Ce cas de figure n’est pas exceptionnel, on connaît ainsi l’exemple de la matrice de l’abbaye de Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados) qui, récupérée par le dernier procureur de l’abbaye durant l’époque révolutionnaire, passa entre les mains de plusieurs habitants du bourg avant d’être offerte à la paroisse du lieu à la fin xixe siècle [3][3] C. Maneuvrier, « Les sceaux de l’abbaye et des abbés...

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Les caractéristiques techniques de l’objet sont en conformité avec ce que l’on connaît des matrices du xiiie siècle, notamment en matière de prise. Cette dernière est constituée ici d’un simple anneau, sans prolongement en arête sur le dos (Fig. 1a). L’anneau a connu un léger écrasement dans sa partie supérieure et les lettres ont subi en plusieurs endroits des déformations dues à des percussions ou à une forte pression. Une légère fêlure est également visible sur l’un des côtés [4][4] Les traces de percussions visibles sur le revers des....

Matrice du Mont Saint-Michel
Fig. 1aFig. 1a
Fig. 1bFig. 1b
(photo : Ratumacos)
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Rien ne permet de mettre en doute l’authenticité de la matrice. La matière ne présente d’abord aucun signe suggérant qu’il puisse s’agir d’un surmoulage. Ce surmoulage aurait d’ailleurs été difficile à réaliser puisque l’on ne connaît aucune empreinte ancienne en bon état de conservation, la seule connue étant, dès 1881, très incomplète [5][5] G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie recueillis.... Il est difficile d’imaginer qu’un faussaire contemporain ait pu rendre avec autant de justesse la délicatesse du modelé, notamment au niveau du bouclier dont les formes disparaissent à dessein dans le champ. La taille directe d’un faux est encore moins probable : chaque détail de l’empreinte moulée se retrouve sur la matrice, qu’il s’agisse par exemple du nombre des plumes, de la pointe de l’épée se terminant par un tout petit trait touchant le filet de la légende, ou du mouvement qui accompagne l’enroulement de la queue du dragon.

Description

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Il y a peu de choses à ajouter à la description faite par François Saint-James. En forme de navette, la matrice mesure 65 mm de long. Elle est en alliage cuivreux, de couleur plutôt claire. Dans le champ figure une image de saint Michel terrassant le dragon tenant une épée dans sa main droite, et un bouclier pointu orné d’une croix pattée dans l’autre (Fig. 1b). L’umbo central y est particulièrement marqué. L’archange est vêtu d’une aube, et drapé d’un manteau long. De part et d’autre de saint Michel, on distingue un croissant de lune et une étoile figurant le soleil.

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La légende indique :

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? S’(igillvm). ABBATIS : ET : CONVENTVS : MONTIS : SANCTI : MICHAEL’(is). DE : PERIC(u)L’O : MAR’(is). AD : CAUSAS

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De manière un peu étrange, on observe que l’une des apostrophes signalant une abréviation a été mal placée par le graveur : dans le mot Periculo, elle se trouve en effet après le L alors qu’elle aurait normalement dû être entre le C et le L, détail que l’on retrouve à l’identique sur le moulage N 2692.

Comparaisons et datation

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On connaît plusieurs autres sceaux de l’abbaye du Mont Saint-Michel pour lesquels il ne subsiste souvent plus – depuis la destruction des Archives de la Manche, en 1944 – que des moulages conservés aux Archives nationales. Deux d’entre eux offrent d’importantes similitudes, au moins d’un point de vue stylistique, avec la matrice vendue à Pau.

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Le premier n’est connu qu’à travers un moulage unique (N 2690) qui présente l’archange debout, dans une position identique, foulant aux pieds le dragon et le frappant de sa croix [6][6] G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie…, op..... Il fut réalisé à partir d’une empreinte qui figurait autrefois sur un acte de Robert Torigny, abbé du Mont Saint-Michel, décédé le 24 juin 1186 [7][7] Germain Demay ne précise pas qu’il s’agit d’un acte.... Ce seau fut remplacé, en 1265 au plus tard, par un autre du même type, lui aussi circulaire, qui fut utilisé avec le même revers ou contre sceau que celui en usage au temps de Robert de Torigny figurant un abbé en pieds portant un livre dans sa main gauche et la crosse dans sa main droite (Fig. 2) [8][8] G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie…, op..... Ce sceau est connu par quatre empreintes moulées : deux fragments apposés sur des actes de 1265 et 1392 (N 2691) et un autre, mieux conservé, sur un texte de 1328 (DA 8299). La quatrième empreinte, qui figure sur un acte de 1280 (DA 8298), présente de légères différences avec la précédente, notamment au niveau du drapé du vêtement. Les lettres A et ?, visibles sur l’empreinte de 1328, sont absentes sur celle de 1280, ce qui laisse croire qu’il s’agit d’un ajout postérieur. L’empreinte de 1280, probablement écrasée, semble toutefois provenir de la même matrice que les précédentes, d’autant que l’on voit mal comment on aurait pu changer de sceau à cette date puis revenir au précédent en 1328 et 1392.

Fig. 2Fig. 2
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La matrice ronde, en usage de 1265 à 1392 au moins, présente évidemment des différences avec celle de Pau, puisque sur le sceau aux causes – en forme de navette – l’archange est représenté armé d’une épée et d’un bouclier à umbo central assez différents de ceux qui, exposés sur l’un des autels de l’abbaye, sont décrits par Guillaume de Saint-Pair [9][9] Guillaume de Saint-Pair, Le Roman du Mont Saint-Michel.... La présence de ces armes sur le sceau aux causes pourrait toutefois exprimer la volonté des moines de défendre avec saint Michel, et au besoin par la force, les intérêts temporels de leur abbaye.

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Sur le sceau rond, qui servait à garantir les contrats, l’archange apparaît plus pacifique, la main droite bénissante et la gauche terrassant le dragon de la croix. Entre les deux matrices, les ressemblances sont pourtant nombreuses, tout d’abord dans le traitement du dragon (même forme de la queue, de la gueule, et du corps), mais aussi dans celui du manteau de l’archange, qui présente les mêmes plis. On voit également la même aube dépasser du manteau au-dessus des pieds de saint Michel. Les plumes des ailes, et le visage même de l’archange sont très proches sur les deux sceaux, au point qu’il semble que les deux matrices sortent des mains sinon d’un même graveur, du moins d’un même atelier. Il est tentant de considérer que ces deux matrices ont pu être fabriquées à la même époque pour servir à des missions différentes.

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Les empreintes connues sorties de la matrice ronde ayant perdu leur légende, il est désormais impossible de comparer les formes des lettres utilisées sur les deux sceaux. Sur le sceau aux causes, les A présentent une barre horizontale non brisée et des empattements assez légers, différents de ceux utilisés dans les inscriptions normandes du début du xiiie siècle, souvent très empattés et présentant une barre brisée [10][10] R. Favreau et J. Michaud, Corpus des inscriptions de.... Les M et E ainsi que les éléments de ponctuation à deux ou trois points superposés utilisés par le graveur peuvent également trouver des éléments de comparaisons sur certaines inscriptions normandes de la seconde moitié du xiiie siècle, et notamment des années 1270.

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Gravées vers la même époque, probablement peu avant 1265, les deux matrices sont restées longtemps en usage : au moins jusqu’en 1392 pour la matrice ronde, et jusqu’en 1520 au moins pour la matrice aux causes. Toutefois, si l’on sait que l’abbaye usait d’un autre sceau commun au xviie siècle [11][11] G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie…, op...., aucune empreinte ne témoigne du remplacement du sceau aux causes par un autre avant l’époque révolutionnaire et la dispersion d’une partie des archives et du trésor de l’abbaye.

Notes

[*]

Responsable des collections sigillographiques des Archives nationales.

[**]

Université de Caen Basse-Normandie, Centre Michel de Boüard, CRAHAM, UMR 6273.

[1]

F. Saint-James, « Découverte à Bayonne d’une matrice de sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel », Recueil d’études offert en hommage à Emmanuel Poulle, Revue de l’Avranchin et du pays de Granville, tome 87, fascicule 425, décembre 2010, p. 617-623.

[2]

Tous nos remerciements au propriétaire actuel de la matrice pour la gentillesse avec laquelle il nous a reçus. Un moulage de la matrice peut être consulté dans les collections sigillographiques des Archives nationales (collection Supplément : St 8836).

[3]

C. Maneuvrier, « Les sceaux de l’abbaye et des abbés de Saint-Pierre-sur-Dives », à paraître dans un prochain volume des Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie.

[4]

Les traces de percussions visibles sur le revers des matrices sont relativement fréquentes. Dans certains cas, il semble bien qu’elle soit liée à l’utilisation tardive de matrices médiévales pour la pratique du scellage sous papier. Cette technique consistant à placer entre la cire et la matrice un morceau de papier a parfois conduit le scelleur à frapper la matrice afin de mieux estamper l’empreinte.

[5]

G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie recueillis dans les dépôts d’archives, musées et collections particulières des départements de la Seine-Inférieure, du Calvados, de la Manche et de l’Orne, Paris, 1881, n° 2692, p. 298.

[6]

G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie…, op. cit., n° 2690, p. 297.

[7]

Germain Demay ne précise pas qu’il s’agit d’un acte de Robert de Torigny, mais indique que le texte concerne un « échange de vigne contre des droits de mouture à Saint-Léger ». Léopold Delisle apporte des éléments complémentaires, précisant que l’acte, attribué de façon certaine à Robert de Torigni, était alors conservé sous la cotte H 321 (L. Delisle, Chronique de Robert de Torigni, abbé du mont Saint-Michel, suivie de divers opuscules historiques de cet auteur et de plusieurs religieux de la même abbaye le tout publié d’après les manuscrits originaux, Rouen, A. Le Brument, t. 2, 1973, p. xi) ; sur Robert de Torigni : V. Gazeau, Normannia Monastica (xe-xiie siècle). Princes normands et abbés bénédictins. Prosopographie des abbés bénédictins, Caen, Publications du Crahm, 2007, t. 2, p. 220-226.

[8]

G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie…, op. cit., n° 2690, p. 297, n° 2691 p. 298.

[9]

Guillaume de Saint-Pair, Le Roman du Mont Saint-Michel (xiie siècle), C. Bougy (éd.), Les manuscrits du Mont Saint-Michel, Textes fondateurs, II, Caen, Presses universitaires de Caen, 2009, p. 272-292.

[10]

R. Favreau et J. Michaud, Corpus des inscriptions de la France médiévale, t. 22 : Calvados, Eure, Manche, Orne, Seine-Maritime, Paris, CNRS éditions, 2002.

[11]

G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie…, op. cit., n° 2694, p. 298

Plan de l'article

  1. Origine et authenticité de la matrice
  2. Description
  3. Comparaisons et datation

Pour citer cet article

Blanc-Riehl Clément, Maneuvrier Christophe, « La matrice de l'abbaye du Mont Saint-Michel », Annales de Normandie, 1/2011 (61e année), p. 115-119.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2011-1-page-115.htm
DOI : 10.3917/annor.611.0115


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