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Annales de Normandie

2011/1 (61e année)


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Avec ce dossier sur les « gens de mer » aux xviiie et xixe siècles, les Annales de Normandie entament la publication d’une série de contributions d’histoire maritime, dont les articles de François Gendron et Nicolas Cochard ne sont que la première étape.

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L’histoire maritime est un des points forts de la recherche à l’Université de Caen. Nous pourrions même aller jusqu’à dire qu’il s’agit d’un secteur « d’excellence », selon l’expression qui fait aujourd’hui florès dans le discours d’orientation de la politique scientifique du pays. L’histoire maritime est un des horizons de travail du Centre de Recherche d’Histoire Quantitative, à travers l’équipe de son axe « Environnements maritimes, littoraux et portuaires ». Elle prend également place dans les préoccupations du pôle pluridisciplinaire « Espaces maritimes, sociétés littorales et interfaces portuaires » de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de Caen. Les travaux des membres de l’axe du CRHQ et du pôle de la MRSH font autorité tant au niveau national (au sein du réseau du GIS « Histoire Maritime ») qu’au niveau international (comme le prouvent, notamment, les partenariats avec l’Afrique du Nord). Cela étant, si l’histoire dont il est question est par essence ouverte sur le grand large et dépasse largement les limites des deux régions normandes, ces dernières sont des régions maritimes, ayant une riche histoire en matière d’activités sinon d’aventures sur mer – même si la Basse-Normandie, pourtant des deux régions la mieux pourvue en longueur de côte, a eu quelque peu tendance à oublier un tel passé. Les chercheurs caennais se sont donc donné pour tâche de contribuer à exhumer scientifiquement ce passé. Il s’agit d’un chantier relativement neuf, dont le lecteur découvrira le dynamisme à travers les contributions de chercheurs de terrain.

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Longtemps, l’histoire maritime de la période écoulée depuis les dernières décennies du xviiie siècle a été une annexe de la « grande histoire », à travers sa branche navale. Puis, quand les historiens ont cessé de s’intéresser par trop exclusivement à la marine de guerre et se sont tournés vers la marine marchande, cela a été pour travailler sur les grandes compagnies de navigation, leur gestion et leurs matériels. Les équipes caennaises citées ci-dessus ne négligent pas l’histoire des techniques nautiques, dans la mesure où, pour des raisons évidentes, il ne peut y avoir d’histoire maritime sans histoire des navires. Au reste, ces équipes ont de réels titres d’expertise à faire valoir dans l’étude de la construction navale et des procédés de navigation. Cependant, leur préoccupation fondamentale va à l’humain, donc aux personnels des activités maritimes (civiles), ceux que le droit français a nommés les « gens de mer ». Sur ces personnels, composés pour l’essentiel de travailleurs manuels, nous sommes d’autant mieux renseignés qu’en France du moins, ils ont longtemps été sous la tutelle de l’administration de l’Inscription Maritime, grosse pourvoyeuse de sources de premier ordre pour l’historien des populations laborieuses concernées. Ces sources, jusqu’à présent plus volontiers utilisées en histoire moderne qu’en histoire contemporaine, sont une mine pour l’étude du travail des gens de mer, en mer. Mais, combinées avec des sources socio-économiques plus « classiques », elles sont également d’un grand intérêt pour la recherche sur les gens de mer à terre.

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Les deux articles que l’on découvrira ci-après montrent que, désormais, l’histoire contemporaine s’est emparée de telles sources et de telles problématiques, pour faire revivre ces gens de mer normands, dont la forte présence des Bretons dans l’aventure maritime de la France ne doit pas faire négliger l’apport. À tout seigneur, tout honneur : les deux articles se placent dans le champ de l’histoire du même grand port normand, à savoir Le Havre. Mais leurs approches sont différentes, tout en se complétant. Celle de François Gendron, ouvertement biographique, est monographique et orientée vers les aspects plus strictement maritimes d’une carrière ; en outre, elle renvoie aux années 1780-1830, donc aux dernières années avant les débuts de la mécanisation de la navigation transocéanique. Celle de Nicolas Cochard est prosopographique et statistique ; elle s’intéresse aux gens de mer à terre, dans ville, entre 1830 et 1914, donc à une période où la mécanisation de la marine marchande s’est imposée.

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L’archéologie sous-marine, à la recherche des épaves de navires naufragés, est une activité fort utile à l’histoire maritime, à laquelle se livre François Gendron. Mais, ici, ce dernier ne nous livre pas un compte-rendu de fouilles. Remontant d’une épave explorée dans les Antilles, il est allé à la recherche d’archives pour éclairer la carrière du capitaine (havrais) qui commandait le navire au moment de l’accident. L’appareil critique qu’il fournit et les résultats qu’il livre à la communauté scientifique et au grand public montrent assez, pas à pas, combien les archives du domaine maritime permettent de retracer la marche, les détails et les moments d’inflexion d’une carrière vouée à la mer. On y voit d’abord les contraintes que les guerres de la Révolution et de l’Empire (ici guerres navales contre l’Angleterre) ont fait pesé sur le monde des gens de mer (civils) français, tout en offrant à ceux de ces gens de mer qui en avaient les capacités la possibilité d’accéder à des postes de commandement dans la marine de guerre – ce que le temps de paix, surtout sous l’Ancien Régime, ne leur aurait pas permis. Mais la marine de guerre dont il s’est agi était surclassée tactiquement et stratégiquement par celle d’Albion, et sa situation s’est aggravée au fil des défaites, du fait de la capture par l’ennemi de ses meilleurs éléments humains : la carrière militaire de Jean Louis Favre, effectuée dans la suite de celle de son père, le montre avec évidence. Après 1815, est venu le temps de la reconversion. L’activité maritime et négociante du Havre a repris avec la fin du blocus, mais dans des conditions bien changées (fin de la traite des Noirs, indépendance d’Haïti). La partie « marchande » de la carrière d’un Jean Louis Favre devenu capitaine au long cours est particulièrement riche en informations de première main sur le trafic maritime entre la Normandie et les Antilles à cette époque. En lisant le texte de François Gendron, on voit fonctionner une noria de voiliers, apportant aux Antilles, en droiture, des produits fabriqués (souvent de luxe) et en rapportant des produits bruts tropicaux, pour le plus grand profit de maisons d’armement en nom collectif. La recherche du profit conduisit d’ailleurs ces (nombreuses) maisons havraises à accepter, en ces temps où la navigation restait encore fort aléatoire, de prendre d’importants risques, y compris celui de confier leurs biens à des capitaines pas toujours pleinement qualifiés, ni bien honnêtes…

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Si François Gendron aborde l’époque encore bien artisanale (et familiale) de la navigation commerciale aux derniers temps avant la mécanisation, Nicolas Cochard traite, lui, de la période, plus industrielle, au cours de laquelle Le Havre devient une tête de ligne pour de grandes compagnies de navigation à vapeur. Au cours de cette période, comme il le montre avec clarté, le personnel employé à bord des navires est considérablement renouvelé puisque, progressivement, les « marins » sont de plus en plus des hommes s’occupant de la marche des machines à vapeur (soutiers, chauffeurs, graisseurs, mécaniciens), au service de dessertes cadencées de destinations transocéaniques. Ces gens des machines, Nicolas Cochard les étudie peu dans leur travail en mer, même s’il met en exergue le poids de ce travail dans leur identité. Sa problématique porte en effet essentiellement sur leur insertion dans l’espace de la grande ville-port, en tant qu’habitants du Havre : dans quelle mesure ont-ils un profil socio-démographique, des comportements et des habitudes différents de ceux des marins « du pont » ? Quels liens avaient-ils avec les milieux ouvriers « terriens » de cette grande agglomération industrialo-maritime en formation ? La recherche doctorale de Nicolas Cochard s’insère dans la lignée de travaux anglo-saxons qui ont, notamment dans les cas de Liverpool et de Southampton, œuvré à éclairer l’impact de la mécanisation et du développement des grandes lignes de paquebots sur les populations maritimes et sur le paysage social des villes-ports concernées. En France, c’est une recherche pionnière, qui montre la vitalité de notre jeune recherche en matière d’histoire maritime contemporaine – spécialement normande.

Pour citer cet article

Lenhof Jean-Louis, « Avant-propos », Annales de Normandie, 1/2011 (61e année), p. 127-130.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2011-1-page-127.htm
DOI : 10.3917/annor.611.0125


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