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Annales de Normandie

2011/1 (61e année)


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Introduction

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« ABSENT SANS NOUVELLES ». C’est sur ces trois mots écrits en gras que s’achève le dossier de capitaine au long cours de Jean Louis Favre – dossier qui se clôture ainsi, faute de renseignements, un peu moins de neuf ans après la dernière péripétie concernant l’intéressé [1][1] / Sur le registre conservé aux Archives du Service.... C’était en 1829, le 27 avril, sur la côte septentrionale de Saint-Domingue : le capitaine Favre avait provoqué le naufrage de son second navire en moins de deux ans. Alors qu’il connaissait bien les pièges de la navigation dans la Caraïbe et que l’on venait de doubler la pointe Isabellique, il donna l’ordre à son second « de laisser arriver de 5 degrés, quoique la dite pointe ne se trouvât point encore au Sud » [2][2] Archives municipales du Havre (AMH), 1 Mi 224 (et Archives.... Ordre surprenant vu la distance restant encore à couvrir pour arriver au Cap-Haïtien ; ordre fatal, surtout ! Cinq heures plus tard, le Casimir, qu’il commandait depuis Le Havre, percuta la barrière de corail et coula en une demi-heure. Cramponnés dans la mâture, passagers et équipage ont passé une nuit terrible à lutter contre le sommeil et les vagues. À leur arrivée au Cap-Haïtien, les rescapés découvrirent que leur capitaine n’en était pas à son premier naufrage dans la région [3][3] F. Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Fouilles....

Les Favre, une famille de marins

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Jean Louis Favre naît le 5 avril 1786, au Havre. Il est le fils cadet du glorieux capitaine corsaire Jean Louis Favre (1744-1803) et de Jeanne Catherine Duboc. Son père s’est illustré en combattant les corsaires anglais dans la Manche. Le 20 décembre 1778, avec le Phœnix[4][4] Le Phœnix était un quaiche de 90 tonneaux, armé de..., du Havre, il soutint l’engagement contre six navires de ces corsaires. Après trois heures de combat, il réussit à capturer un brick et à faire amener le pavillon à deux autres. Mais la canonnade attire d’autres bâtiments ennemis. Finalement, au bout de 15 heures de lutte, le tiers de son équipage étant mort, à court de munitions, le capitaine Favre (père) se rend. L’exploit militaire est néanmoins éclatant et l’un des actionnaires du Phœnix intervient auprès du ministre Sartine pour le faire libérer, afin qu’il puisse prendre un autre commandement. À son retour en France, le 23 mars 1779, Favre père reçoit, en témoignage de satisfaction du roi Louis XVI, une épée d’honneur, une pension de 200 livres sur la caisse des Invalides de la Marine et le titre de chevalier dans l’ordre de Saint-Louis [5][5] Archives Nationales, Paris (AN), Marine, F1 57, fol.8 :.... Comme prévu, il est nommé capitaine de la Joséphine du Havre, un corsaire de 36 canons avec lequel il a fait encore trois campagnes en mer Baltique, et aussi sur les côtes d’Irlande, narguant l’ennemi jusque sous ses défenses côtières. Il capture de nombreux navires, tel, le 29 avril 1780, le Hannev, capitaine Watson, en provenance de New York et à destination de Londres [6][6] Après cet épisode corsaire, au retour de la paix, de....

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Mais les bouleversements politiques de la Révolution entraînent la suppression de la pension royale de l’ex-corsaire Favre [7][7] Loi du 13 mai 1791, sur la Solde de retraite, les Traitements.... Aussi, pour faire subsister sa famille, poursuit-il sa carrière comme officier dans la Marine (de guerre) de la Révolution. Jouissant du grade de sous-lieutenant de vaisseau depuis 1786, il est nommé lieutenant de vaisseau (en 1792), capitaine de frégate, puis capitaine de vaisseau de 2e classe, le 1er vendémiaire An v (22 septembre 1796). Homme très apprécié au Havre pour ses qualités de commandement, il y est nommé chef de la Garde nationale dès juillet 1789 et élu, du 30 avril 1792 au 12 juin 1793, capitaine du port de commerce [8][8] Le corps des capitaines de port est créé, sous la Constituante,.... Puis, par décision ministérielle, il devient, du 17 prairial An vi (5 juin 1798) au 12 brumaire An vii (2 novembre 1798), chef des mouvements maritimes, chargé des fonctions d’État-major. Il a encore assuré cette dernière fonction, par intérim, du 4 nivôse au 18 fructidor An viii (25 décembre 1799-5 septembre 1800) [9][9] SHD, Marine, CC7 ALPHA, n° 860 : Dossier individuel....

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Toutefois, si Jean Louis Favre père, qui fut un actif corsaire, accepte d’être désigné à ces fonctions administratives, c’est qu’un événement de santé l’y contraint. Dans plusieurs documents, dont un en date du 3 brumaire An iv (25 octobre 1795), il est observé : « ordre de rester en ce port [Le Havre] jusqu’à rétablissement de sa santé » [10][10] AN, Marine, C1 278, fol.282, 25 octobre 1795, « Officiers.... Dans une lettre du 21 pluviôse An vii (9 février 1799), dans laquelle il propose sa candidature pour la direction du port de Naples [11][11] L’armée française étant entrée dans Naples le 21 janvier..., il se dit « rétabli et […] demande à emmener avec lui ses deux enfants » [12][12] AN, Marine, C1 277, fol. 80, « Listes des officiers.... Le ministre approuve sa demande de passage mais n’accepte la venue que d’un seul de ses fils, tout en accordant au capitaine Favre « le temps nécessaire pour rétablir sa santé ». Le voyage du capitaine Favre pour Naples s’est en fait arrêté à Paris : par décision ministérielle du 23 floréal An vii (12 mai 1799), il est renvoyé au Havre, où il est resté sans activité jusqu’au 30 ventôse An ix (21 mars 1801). À partir de cette date et jusqu’à son décès au Havre le 8 mars 1803, nous n’avons plus d’information sur ses activités.

La carrière militaire de Jean Louis Favre fils

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Âgé d’à peine 10 ans, le 25 nivôse An iv (15 janvier 1796), Jean Louis Favre fils est engagé comme mousse dans la marine de guerre. Son premier commandant fut son père, alors capitaine de la frégate Rassurante. Les années passent : Jean Louis Favre (fils) est affecté sur différents bâtiments et monte en grade (voir le tableau en annexe). Il reçoit son premier commandement le 20 ventôse An xii (20 mars 1804), en l’occurrence, celui du bateau de 2e espèce n° 364 [13][13] Le bateau de 2e espèce n° 364 fut probablement construit.... C’est l’époque du camp de Boulogne. Napoléon projette d’envahir l’Angleterre et réunit une flottille de 2 000 bâtiments de transport. Mais l’aspirant Favre n’a pas eu l’occasion de s’illustrer dans l’opération navale projetée, car l’Empereur abandonne le projet en 1805. Le 30 fructidor An xiii (16 septembre 1805), le jeune officier est envoyé à Flessingue, affecté sur le Triton. Le 28 frimaire An xiv (19 décembre 1805), il passe sur la frégate Furieuse. Le conflit entre la France et les nations européennes est alors engagé sur tous les terrains et Jean Louis Favre est fait, en mer, commandant d’une prise suédoise faite par la frégate. Cette occasion de gloire est éphémère. Deux jours plus tard, il est capturé et conduit en Angleterre, où il reste prisonnier jusqu’au 13 septembre 1807. À cette date, il s’évade. Avec d’autres marins, il enlève un canot, traverse la Manche et le 17, arrive à Perros, près de Brest. De là, après déclaration au préfet de la Marine, il est renvoyé dans sa famille.

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Le 14 mars 1808, n’y tenant plus, Jean Louis Favre prend la plume pour exposer sa situation au ministre Decrès : « depuis mon retour [je suis] sans emploi et par conséquent sans aucun moyen d’exister ni de faire subsister un frère [14][14] Ce frère dont parle Jean Louis est son aîné, Charles... hors d’état de travailler ; c’est à cet effet, Monseigneur que j’ose vous adresser cette pétition pour obtenir du service » [15][15] SHD, Marine, CC7 ALPHA n° 860 : Dossier individuel.... Le 9 novembre 1809, il est finalement affecté à Anvers sur le vaisseau Du Guesclin. Son dossier militaire conserve quelques certificats signés de ses commandants, témoignant qu’il « possède très bien la pratique de la navigation et de sa manœuvre » [16][16] Ibid. : Certificat du Lieutenant de vaisseau Bougainville....

L’affaire de la Terpsichore

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La progression en grade de Jean Louis Favre se poursuit, en parallèle à ses affectations successives. Aspirant de 1ère classe en 1812, il passe l’examen d’enseigne de vaisseau et est nommé dans ce grade le 28 mai 1812. À cette époque, il est à bord de la frégate Terpsichore, commandant Breton, appartenant à la division Mallet basée à Lorient [17][17] La Terpsichore était une frégate de 790 à 1 390 tonneaux.... Le 8 janvier 1814, la division appareille pour une campagne de trois mois aux Açores. Plusieurs navires marchands sont coulés ou capturés, comme le Saint Jean-Baptiste, un galion espagnol chargé de 628 000 piastres en or et argent. Le 2 février au soir, on aperçoit une voile que l’on prend pour un gros navire marchand. Peut-être le concert du galion espagnol ? Méprise ! Il s’agit d’un vaisseau « rasé » anglais, supérieurement armé, le HMS Majestic, capitaine Hayer [18][18] SHD, Marine, BB4 385-387 (1 Mi 691), Rapport du capitaine.... La matinée du 3 février voit un cumul d’erreurs d’appréciation, de confusions dans les signaux [19][19] Ibid., Dossier Terpsichore : « à 4h ½ la Terpsichore..., une non-intervention des deux autres frégates. Finalement, à 17 heures, la Terpsichore amène son pavillon, pratiquement sans avoir combattu. La prise espagnole qui n’avait pu être déchargée de ses piastres passe également au pouvoir des Anglais [20][20] Ibid., Rapport du capitaine Breton. D’après le rapport....

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En septembre 1814, après quelques mois de captivité aux Bermudes, Jean Louis Favre est de retour au Havre. Il est alors convoqué à Paris pour interrogatoire devant le Conseil de guerre, ayant été l’officier de quart à bord de la Terpsichore lorsque l’Athalante envoya les signaux de forcer la voile. Interrogé par le contre-amiral baron Baudin, le jeune enseigne est vite pris en défaut. À la question 23 « Vous dites avoir regardé l’Athalante pendant que vous avez été de quart. Comment n’avez vous pas vu le signal qu’elle a fait ? Vous m’avez dit que l’officier de quart était chargé de veiller les signaux », sa réponse est évasive : « j’ignore si l’Athalante a fait des signaux, mais je n’en ai aperçu aucun » [21][21] SHD, Marine, BB4 385 à 387 (1 Mi 691).. Dans ses conclusions au président du Conseil de guerre, l’amiral recommande d’acquitter le commandant François Désiré Breton, de le « décharger d’accusation pour le fait de la prise de la frégate Terpsichore », tout en proposant de « l’admonester pour défaut de surveillance des signaux le 3 février au matin » ; son épée lui est rendue après le prononcé du verdict. Cette décision est publiée dans Le Moniteur du 14 octobre 1814 (p. 1156). En revanche, les enseignes de vaisseau Hamon et Favre « qui étaient de quart de 4 heures du matin à 8 heures et de 8 heures à 10 heures, méritent d’être réprimandés pour n’avoir point fait attention aux signaux » [22][22] Ibid.

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La sanction est sévère et le jeune officier reste dès lors en non-activité. Le 9 décembre 1815, il est bien porté sur la liste générale dans l’organisation de la Marine, affecté au port de Rochefort, mais c’est sans emploi, donc avec une solde réduite.

Premier mensonge

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Jean Louis Favre a tenté de profiter du retour des Bourbons sur le trône pour récupérer la pension paternelle supprimée à la Révolution. Par lettre, dès octobre 1814, il demande à Louis XVIII de lui accorder, pour ses années de service, comme l’avait obtenu son père, l’ordre royal et militaire de Saint-Louis [23][23] SHD, Marine, CC7 ALPHA n° 860 : Dossier individuel.... La missive en question inclut « sa » reconstitution de ses états de service. Dans cette reconstitution, ce qui apparaît de prime abord comme une erreur de sa part, se révèle comme un premier mensonge. En effet, Jean Louis Favre y fait débuter sa carrière militaire le 25 nivôse An iii (14 janvier 1795), alors que son dossier militaire débute un an plus tard, le 25 nivôse de l’An iv (15 janvier 1796). Sa lettre est transmise, mais reste sans réponse.

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En 1816, ne voyant toujours pas venir d’affectation, Jean Louis Favre prend son destin en main. Par lettre du 8 août, il demande, en vertu de l’article 16 de l’ordonnance royale du 29 novembre 1815, à naviguer au commerce car « ma solde ne me suffisant pas pour me faire exister au Havre (…), j’ose vous prier, ayant obtenu le commandement d’un navire marchand, de m’autoriser à faire un voyage qui m’offre un avantage dans la position gênante où je me trouve » [24][24] Ibid.. Cette autorisation lui est accordée par dépêche du 20 août et, le 19 septembre suivant, Jean Louis Favre quitte Le Havre au commandement de la goélette Poisson Volant, à destination de la Martinique. Dans le même temps, il est porté sur la liste des officiers (de la marine de guerre) en non-activité.

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Son dossier militaire inclut la description d’un homme de 1,70 m, au visage ovale, au front haut, yeux roux, nez ordinaire, à la bouche moyenne, au menton rond, cheveux et sourcils gris et sans marques particulières. Il est alors âgé de 30 ans, compte environ 18 ans de service effectif dans la Marine, dont cinq années en temps de guerre.

Les douceurs alizéennes

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Les mois passant, le ministère, sans nouvelles de l’enseigne Favre, le rappelle officiellement à l’activité le 1er janvier 1817, « deux ans s’étant écoulés sans qu’il ait reparu à son département [de Rochefort] ». Aucune réponse !

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Le 16 octobre 1819, une seconde lettre ministérielle lui signifie que « si deux mois après notification, il ne partait pas pour se rendre à son poste, il serait près à ignorer les ordres de Sa Majesté. » Il est précisé en même temps que « Le général Donzelot, gouverneur de la Martinique, fut en mêmes termes informé des intentions de S. E. à l’époque à l’égard de M. Favre ». Comme la première, cette seconde lettre reste sans réponse, et le 3 juin 1820 sa suppression des listes de la Marine (de guerre) est ordonnée par dépêche, « à compter du 1er du dit mois ».

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Le 7 janvier 1821, le gouverneur de la Martinique écrit au ministre que sa dépêche du 16 octobre 1819 a finalement pu être remise à l’enseigne de vaisseau Favre, à Saint-Thomas, par M. Hurault de Ligny. Mais, l’officier Favre avait déclaré « qu’il renonçait au service et qu’il allait continuer à se livrer au genre de spéculation qu’il a adopté ». Le général comte de Donzelot [25][25] François Xavier, comte de Donzelot (1764-1843), gouverneur... ajoute que M. Hurault de Ligny déclare « que le genre d’industrie et de conduite du Sr Favre doit rendre sa perte peu regrettable pour le corps d’officiers de la Marine Royale » [26][26] SHD, Marine, CC7 ALPHA n° 860 : Dossier individuel...

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Que s’est-il passé à la Martinique ? Les douceurs alizéennes auraient-elles métamorphosé Jean Louis Favre en un trafiquant notoire ? Et pour quel trafic ? Les documents le concernant pour cette période ne nous ont pas apporté la réponse. Nous savons qu’une fois à la Martinique, Jean Louis Favre a fait du cabotage avec le Poisson Volant. Il est resté dans l’île depuis son arrivée fin 1816, jusqu’au mois de janvier 1819 ; qu’à cette date, il aurait expédié le navire à la Guadeloupe sous le commandement d’un certain Pommier. En réalité, il y avait un empêchement judiciaire au départ de Jean Louis Favre de Martinique. Si bien qu’il demande à y débarquer le 8 janvier tandis que sa goélette ferait un aller-retour en Guadeloupe. C’est alors que les événements se bousculent. Le 10 janvier, on vient prévenir le commissaire aux classes du port de Saint-Pierre, chargé d’y exercer la tutelle de l’Inscription maritime sur les marins civils, de la disparition brutale du sieur Favre. Le bruit court qu’il s’est suicidé à la Pointe-à-Pitre en Guadeloupe…

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Peu convaincu de la véracité de l’événement, le général de Donzelot s’adressa, à Paris, au comte de Lardenay, qui lui rapporta les informations obtenues par le Ministère « Le dit Sieur Favre est arrivé à la Pointe-à-Pitre sur la goélette française le Poisson Volant, que ce bâtiment a été vendu à l’encan en juillet 1819 ; que quelques jours après M. Favre est parti pour St-Thomas avec permission du chef du bureau des armements et classes et qu’enfin on n’a plus entendu parler de lui à la Guadeloupe » [27][27] Ibid.. Jean Louis Favre devait avoir de sérieux problèmes en Martinique pour brouiller ainsi les pistes, fuir en Guadeloupe et disparaître à Saint-Thomas en faisant croire à sa mort. Il annonce même dans une lettre du mois de juin 1819 à sa famille son retour prochain au Havre. Face à cet imbroglio, le général de Donzelot poursuivit son enquête, écrivit à M. Hurault de Ligny à Saint-Thomas pour le charger de faire parvenir la lettre du comte de Lardenay au sieur Favre. Lettre qui fut finalement remise et qui reçut la réponse que l’on sait.

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Les douceurs alizéennes ou d’autres problèmes finissent par lasser l’ex-enseigne de vaisseau, fugitif. Jean Louis Favre rentre en France entre 1821 et 1824. Il a dû y affronter, à sa manière, les réalités administratives.

Capitaine au long cours

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Nous savons qu’en 1824 Jean Louis Favre est au Havre. Le 13 août de cette année, il écrit par lettre (suppliante) au ministre de la Marine et des Colonies, le comte Chabrol de Crousol, afin d’obtenir « le traitement de retraite que lui méritent ses services » et explique son absence à son poste par le fait qu’il « lui a été de toute impossibilité de répondre à l’appel qui lui fut fait en 1816, 17, 18 et 1819, de rentrer au service, attendu qu’il était dans les colonies étrangères » [28][28] SHD, Marine, CC7 ALPHA n° 860 : Dossier individuel.... Mais pour obtenir cette pension de retraite, il faut alors justifier de 20 années effectives de service, et l’enseigne Favre n’en compte que 18. Peu lui importe, il vieillit de deux années son entrée dans la Marine ! Alors que dans la lettre à Louis XVIII, il prétendait avoir commencé sa carrière en 1795, ici il dit être « entré au service, comme mousse, à l’âge de 8 ans, en 1794 ». Ce subterfuge n’abuse pas le ministère . Sa demande de pension reçoit une réponse glaciale : « Le S. Favre a donc mauvaise grâce à s’appuyer de l’ignorance dans laquelle il prétend être resté pendant 4 années pour réclamer aujourd’hui une pension à laquelle il a renoncé formellement par la démission qu’il a donnée » [29][29] Ibid.. En effet, le règlement stipule que « le droit à la solde se perd par démission volontaire avant le terme du service prescrit ». Donc, adieu pension !

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Il ne reste plus à Jean Louis Favre que la navigation au commerce comme moyen pour subsister. Le 21 août 1824, il obtient, sur sa demande, le brevet de capitaine au long cours et est inscrit au syndicat (de l’Inscription maritime) du Havre, sous le numéro 289. À noter que cette obtention du brevet ne tient pas au passage de l’examen réglementaire, mais à un privilège en tant qu’ancien enseigne de vaisseau. Le 10 septembre, il écrit une dernière fois au ministère afin d’obtenir, cette fois, une copie de ses états de service, car il dit avoir perdu son exemplaire « dans un naufrage ». De nouveau la réponse est sans appel : « Je ne suis pas autorisé, Monsieur, à vous adresser l’état de service que vous réclamez » [30][30] Ibid..

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Usant peut-être des anciennes relations havraises (notamment maçonniques) de son père [31][31] Le père de Jean Louis Favre appartenait à la Loge « Aménité..., le désormais capitaine (du commerce : voir Fig. 2, en annexe) Favre se cherche un emploi au long cours. Il a dû attendre encore deux ans avant de recevoir son premier commandement. Nous ne savons pas quels furent, durant ce temps d’attente, ses moyens de subsistance.

L’Artibonite

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En 1825, la maison d’armement Thuret et Compagnie [32][32] Isaac Thuret était un négociant demeurant au Havre.... du Havre, confie à Jean Louis Favre le commandement d’un brick de 167 tonneaux, l’Artibonite[33][33] L’Artibonite a été construit à Vannes en 1816. Son.... Avec ses onze hommes d’équipage, Favre est chargé de convoyer, jusqu’à Port-au-Prince, quinze passagers et 78 tonneaux de marchandises en « tissus de coton, tulle, instruments de musique, jouets d’enfants, armes de luxe, mercerie, parfumerie, étoffes de laine, modes et autres menus objets », valant 142 000 francs [34][34] Arch. dép. Seine-Maritime, 6 P 6 / 49.. Les mers à traverser n’étant pas très sûres, autorisation est accordée par le commissaire de la marine du Havre d’embarquer à bord de l’Artibonite deux canons de 4, neuf fusils et des munitions. Enfin, un détail est à noter, le signalement physique du rôle d’équipage de l’Artibonite décrit désormais Jean Louis Favre comme « borgne ». Visiblement, les douceurs alizéennes connurent des moments d’agitation…

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Appareillé le 12 novembre 1825, l’Artibonite parvient le 30 décembre à Port-au-Prince. Débute alors une série de désertions. D’abord le cuisinier Pierre Pierrot le 8 janvier ; puis, le 6 avril, le maître-charpentier Yves Chaize, qui s’enfuit « avec des instruments du bord » ; ensuite, le 15 avril, Louis Roger, un matelot et aide-canonnier à qui l’on avait avancé 210 francs pour payer ses frais de prison et les dommages commis dans une maison de santé. Malgré cet équipage amoindri, le capitaine Favre entame son retour le 20 mai et rentre au Havre le 3 juin avec un chargement de « [bois de] campêche, café et coton », pour une valeur déclarée de 325 000 francs. Malgré le succès apparent de l’opération commerciale, dès sa quarantaine achevée, le 5 juin, le capitaine Favre s’empresse d’aller déclarer au greffe du Tribunal du Havre ses difficultés de navigation et les dommages subis par son navire lors de la traversée de retour : « Dans le cours de sa traversée, il a éprouvé à diverses reprises des mauvais temps et mers très dures, couvrant son pont de l’avant à l’arrière, fatiguant considérablement son navire, et lui faisant faire plus d’eau que de coutume. Que notamment depuis le 11 mai jusqu’au 14 dudit, il fut constamment assailli par les coups de vents terribles principalement de la partie du S.-O., qui ont beaucoup fait souffrir son navire, que, ce dit jour 14 mai, une lame défonce le pavois de tribord et couvrit le navire d’eau ; une autre souleva le capot de la chambre et fit entrer beaucoup d’eau dans la chambre » [35][35] Arch. dép. Seine-Maritime, 6 U 6 / 648. Rapports des.... On perçoit, à l’opiniâtreté de sa déclaration sur l’état de la mer, que Jean Louis Favre est en conflit avec son armateur. Il fait d’ailleurs ajouter à la fin de son rapport de mer qu’il « proteste dès à présent de tout ce qu’il peut et doit protester pour sa décharge tel que de droit, déclarant qu’il n’y a de son fait ni (…) de son équipage, n’étant uniquement à attribuer qu’aux causes énoncées au-dessus, craignant le dit comparant qu’il ne soit arrivé quelques événements à son navire ou chargement soit par l’eau qu’il a fait ou toutes autres causes imprévues ». Il insiste pour faire vérifier sa déclaration par deux membres de son équipage « se réservant en outre la faculté de faire toutes autres et plus en y apportant que besoin sera, toutes réserves ».

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La collaboration entre le capitaine Favre et les armements Thuret s’est interrompue après cette campagne. Il n’avait plus qu’à chercher un nouvel armateur pour l’employer.

L’Hébé

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Le 6 octobre 1826, les armateurs Delessert [36][36] Armand Jean-Jacques Delessert, négociant demeurant... et Sagory [37][37] Charles Sagory, négociant demeurant au Havre, agissant... du Havre lui confient le commandement du brick l’Hébé[38][38] L’Hébé était un brick de 172 tonneaux construit au..., également armé (d’un canon), à destination de Haïti. Outre l’équipage de dix hommes et ses cinq passagers, l’Hébé est chargé de 60 tonneaux de marchandises d’une valeur de 110 000 francs se déclinant en « meubles, tissu, modes, mercerie, papier peints, etc. ». Le 22 novembre, on entre au Cap-Haïtien, puis, le 12 décembre, à Port-au-Prince, d’où on repart le 2 janvier 1827. On repasse au Cap-Haïtien le 10 janvier, d’où l’on appareille le 26. L’Hébé fait son retour au Havre le 10 mars, avec deux passagers. Cette seconde opération commerciale est un nouveau succès, la cale étant chargée de 330 000 francs de « denrées d’Haïti ».

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Toutefois ce voyage de retour s’est fait sans le maître d’équipage, le bosco Joseph Jourand. Sur le rôle d’équipage, il est mentionné qu’il a été « débarqué le 4 décembre afin d’être envoyé sur un bâtiment du Roi pour insubordination et injures graves dites au capitaine ». De plus, Eustache Piton et Augustin Bouteiller, deux des trois matelots, sont incarcérés pour les mêmes raisons [39][39] AMH, 1 Mi 221.. Il était plutôt rare qu’un capitaine en arrive à de telles extrémités avec son bosco. Le rôle de celui-ci était fondamental à bord, relayant le commandement entre les officiers et l’équipage, sur lequel il avait autorité. Le bosco qui se révolte, deux matelots emprisonnés… Un vent de mutinerie semble souffler sur l’Hébé qui, finalement, désarme au Havre le 10 mars 1827, comme l’attexte le rôle de désarmement numéro 59 de cette année-là. Il ne tarde toutefois pas à repartir.

Naufrage de l’Hébé

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Le 27 avril 1827, toujours commandé par le capitaine Favre, l’Hébé est réarmé et repart pour Haïti avec dix hommes d’équipage et 110 tonneaux de marchandises en « parfumerie, modes, horlogerie, passementerie et ouvrages en or », pour une valeur de 110 000 francs.

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Des nouvelles à son sujet arrivent au Havre, en plusieurs fois et contradictoirement. Dans son édition du 20 novembre 1827, le Journal du Havre annonce que « Le capit. Lincoln, de la goélette anglaise Harriet, rapporte que l’équipage du brick français l’Hébé, capitaine Favre, allant d’Haïti au Havre, est arrivé à Nassau, vers la fin d’août. Ce navire avait coulé dans le coup de vent du 24, et l’équipage avait été trouvé en mer ». Puis dans l’édition du 21 novembre, on lit : « Nous ignorions alors l’époque de cet événement qui a eu lieu le 10 septembre. Le navire faisant beaucoup d’eau, le capitaine fut contraint de se sauver dans sa chaloupe, et vit peu après son bâtiment couler bas ». Préalablement, le 6 octobre, le ministère avait reçu une lettre du consul de France à Cuba l’avertissant de l’événement : « Le navire l’Hébé a coulé bas le 10 septembre 1827 aux atterrages des Îles de Bahama ; l’équipage s’est sauvé dans la chaloupe et […] avait ensuite été dirigé sur La Havane par les soins du consul des États-Unis à Nassau. Le rôle d’équipage de ce navire a été transféré au commissaire général de la Marine au Havre ; c’est la seule des pièces de bord qui n’ait pas été perdue » [40][40] SHD, Marine, CC4 1048 (1827), Liasse « Prince, ambassades,.... Malheureusement, nos recherches à Paris, au Havre et à Rouen ne nous ont pas permis de retrouver ce rôle d’équipage, ni les rapports circonstanciés concernant l’événement.

Le Casimir

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Après le naufrage de l’Hébé et malgré la réputation détestable dont il doit commencer à souffrir au Havre, Jean Louis Favre trouve encore un armateur pour lui confier un commandement : la Maison Baudin, Etesse et Compagnie [41][41] Maison fondée en 1825 par Paul Joachim Etesse et Charles.... Paul Etesse est un authentique armateur havrais, tandis que Charles Baudin est le marin de l’association commerciale. Ce dernier, ancien officier de la marine de guerre, mis en non-activité pour ses amitiés bonapartistes, se charge de recruter les équipages et de prodiguer moult recommandations à ses capitaines [42][42] SHD, Marine, 1 GG2 4 (Fonds Baudin) : Direction d’une.... Jean Louis Favre semble avoir convaincu Etesse et Baudin de ses compétences : le 6 mai 1828, il appareille du Havre, à destination de Haïti, avec le Casimir[43][43] Le nom de Casimir vient de l’auteur romantique français.... Ce brick marchand à un pont de 30 m de long, jauge 156 tonneaux ; il a été construit en 1824 aux chantiers navals de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais). Sa coque est doublée et chevillée de cuivre, mais la fouille de son épave nous a révélé de nombreux défauts de construction [44][44] F. Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Fouilles.... Pour cette traversée, le navire est manœuvré par neuf hommes. Il transporte 15 passagers et une cargaison de 76 tonneaux en « vin, parfumerie, chapeaux préparés, meubles, porcelaine, librairie générale », valant 102 800 francs. Une escale est prévue à l’île de Saint-Thomas, car le port de Charlotte-Amalie y est déclaré franc depuis 1815 et de nombreux armateurs européens ont des entrepôts là-bas, afin d’échapper aux taxes [45][45] Avec Sainte-Croix et Saint-John, ces possessions danoises....

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Arrivé à Saint-Thomas le 22 juin, le Casimir en repart le 9 juillet, mais sans le matelot Henry Green et le novice Jean Lelay, tous deux déserteurs. Pourtant tout l’équipage s’était engagé, sur le rôle, à faire l’aller et le retour. On relâche au Cap-Haïtien le 16 juillet [46][46] Centre des Archives Diplomatiques, Nantes (CADN), Le..., puis on poursuit vers Port-au-Prince où est enregistré, le 8 août, le décès à 14 ans de Denis Lhuiller, le jeune mousse de l’équipage [47][47] AMH, 1 Mi 224 (et Arch. dép. Seine-Maritime, 6 P 6.... Entre décès et désertions, l’équipage du Casimir est réduit à six membres, ce qui est trop peu pour assurer sa marche. Avec l’aide du consul général de France, le capitaine Favre recrute trois marins, mais l’un d’eux, le novice Auguste Poux, « n’a point paru lors du départ » [48][48] Ibid.. Le 4 septembre, le navire repart sur lest pour le Cap-Haïtien, où il arrive le 11 pour charger une cargaison de café et deux passagers. Il s’arrête encore à Puerto Plata et retraverse l’Atlantique pour parvenir au Havre le 25 octobre suivant ; il y désarme, sous le numéro 350.

Naufrage du Casimir

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L’opération maritime menée par Jean Louis Favre est un succès commercial et a peut-être fait oublier le naufrage de l’Hébé, si bien que le 8 février 1829, le capitaine Favre repart pour Saint-Thomas et Haïti avec le Casimir. Le navire est, cette fois, manœuvré par dix hommes. Il transporte cinq passagers et, en cale, 120 tonneaux de marchandises en « vin, toile, soierie, parfumerie, porcelaines diverses », pour une valeur déclarée de « 161 653 francs » [49][49] AMH, 6 P 4, volume 24 (1829), Registre d’entrées et....

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À la mi-avril, il parvient à Saint-Thomas où, selon les déclarations de l’équipage et des passagers, « on avait pris un baril placé près de la porte de la chambre du capitaine » [50][50] AMH 1 Mi 224 (et Arch. dép. Seine-Maritime, 6 P 9 /.... Le capitaine Favre ne révélant pas la nature du contenu, les spéculations sont allées bon train. Le mousse Jean Baptiste Blin a même affirmé avoir « vu dans la chambre du capitaine une boîte où il y avait des doublons ».

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Le 23 avril on appareille pour Haïti. Le 25, on en est aux approches de la côte septentrionale de l’île. L’après-midi du 27, le second capitaine, Jacques Georges Sper, est de quart, tandis que le matelot Leclerc est à la barre. Sper déclare : « Aperçu une goélette haïtienne à bâbord du Casimir faisant route comme nous mais se dirigeant plus au large que nous. Dans la soirée, relevé la pointe Isabellique sur les 6 heures, 7 heures du soir, […] à la distance de 2 lieues et demie, 3 lieues. Temps favorable » [51][51] Ibid.. Soudain, le capitaine Favre intervient, donnant l’ordre « de laisser arriver de 5 degrés quoique la dite pointe ne se trouvât point encore au sud ». Variation de quelques degrés qui scelle le sort du Casimir et celui de Jean Louis Favre comme capitaine au long cours. Quelques heures plus tard, le navire fait naufrage, après avoir percuté la barrière de corail [52][52] Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Fouilles....

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Au matin du 28 avril, le Casimir repose par 7 à 8 mètres de fond. Les naufragés ont pu gagner la plage sur des débris du navire. Les papiers du navire sont perdus et très peu des marchandises a été sauvé. C’est quelques jours plus tard, à l’arrivée des rescapés au Cap-Haïtien, que le scandale enfle et n’aurait manqué d’éclater sans l’intervention du chancelier Balardelle. Dans son rapport au ministère, il tente de rester neutre face aux événements, mais il ne cache pas ses mauvais rapports avec Jean Louis Favre : « Je crus devoir ne pas taire, votre Excellence, les bruits qui déjà au sujet du capitaine Favre circulaient en ville avant l’arrivée ici. Ils devinrent si extraordinaires et tellement graves que je crus qu’il était de mon devoir, même avant l’arrivée du capitaine d’interroger tous les gens de l’équipage, les uns après les autres, ainsi que les passagers. La vérité m’oblige à faire connaître à votre excellence que le résultat de cet interrogatoire, loin de toutefois confirmer les inculpations graves et les projets criminels que les bruits publiés prêtaient au capitaine Favre, semble ne pas le disculper. On ressent du reproche de négligence dans la direction de son bâtiment surtout en vue des côtes d’Haïti qu’il longeait depuis deux jours avant la suite à une distance seulement de deux à trois lieues par un temps favorable » [53][53] CADN, Mi 2513, Cap-Haïtien, vice-consulat, vol. 2 à....

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Le capitaine Favre, blessé à une jambe lors du naufrage, arrive au Cap-Haïtien quelques jours après les autres. Lorsqu’il découvre les interrogatoires menés par le chancelier Balardelle, le conflit éclate entre les deux hommes : « Je ne me plains pas à votre excellence dans cette grave circonstance de la conduite plus qu’impolie du capitaine Favre à mon égard. L’oubli des plus simples convenances a présidé à tous les rapports avec moi. Quand il apprit l’interrogatoire que j’avais fait subir à son équipage, une modération imperturbable a été la seule arme que j’ai opposée à ses attaques indécentes. Déjà assez malheureux d’avoir essuyé des soupçons défavorables, je respecte trop son importance pour chercher des récriminations peu généreuses à augmenter les impressions fâcheuses dont il est déjà en dette dans le public » [54][54] Ibid..

Mensonges et fausses déclarations

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La lecture des interrogatoires conduits par le chancelier Balardelle montre une amplification des accusations portées contre le capitaine Favre. Les accusations de négligence et de mensonge se font de plus en plus précises, entre le novice Mesnit, interrogé le 6 mai et déclarant : « On pourrait reprocher au capitaine l’imprudence de longer la terre de si près, surtout la nuit » ; les passagers, le 7 mai : « Le capitaine aurait pu s’éloigner avec la plus grande facilité des côtes dans la soirée du 27, lorsque le vent devint frais et qu’en définitive, ils croyaient le capitaine coupable de négligence car le mauvais temps ne vint qu’après l’échouement » et le matelot Leclerc le 11 mai : « Aucun doute que suivant une pareille route aussi près de terre, le capitaine ne pouvait éviter de se perdre, et que s’il avait gouverné 2 quarts, 2 quarts ½ au vent il eût évité son naufrage, d’autant plus que le vent était bon ». Le maître d’équipage Guillaume Buret, de quart au moment du naufrage, tente de calmer la situation en déclarant que « le temps depuis 8 heures, jusqu’à 11 heures où le bâtiment toucha, devenait de plus en plus sombre et le vent augmentait ». Toutefois il précise bien « Il tombait de la pluie, cependant il n’y eut pas de tempête ni d’ouragan ».

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La seule déclaration contradictoire est bien sûr signée de Favre lui-même. C’est celle faite antérieurement aux précédentes, le 29 avril, au Tribunal de Paix de Monte Cristi. On relève dans cette déclaration : « … se trouvant par le travers de la pointe Isabellique et faisant route pour Port-au-Prince, le cap à l’ouest, le vent étant venu subitement au N et N.W., soufflant avec violence, le courant portant avec force contre les récifs qui s’étendent à 2 lieues au large, et nous croyant d’après notre estime plus au large que nous n’étions réellement et la nuit très obscure avec beaucoup de pluie… ». Il est évident que Favre ment sur la situation météorologique dans la dernière heure avant la collision avec le récif. Tous les autres déclarants s’accordent pour dire qu’il y avait bien du vent, mais raisonnablement et que la tempête n’a éclaté qu’après le naufrage. Favre s’est simplement trompé de route, comme lui a fait remarquer Georges Sper, son second, lors du naufrage [55][55] F. Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Identification.... Aussi, la remise en question de sa déclaration est-elle une catastrophe pour lui, car il sait qu’à son retour, il devra s’en expliquer avec les armateurs du Casimir. Déjà qu’un second naufrage en deux ans ne plaide pas en sa faveur, le voici maintenant pris en flagrant délit de fausse déclaration pour masquer une grave erreur de navigation…

Le mystère de la croix d’argent

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Aux mensonges du capitaine Favre s’ajoute cette étrange découverte faite au lendemain du naufrage. Dans la lettre du 27 juillet 1829 adressée par le chancelier Balardelle à M. Demoin, chef du service de la Marine au Havre, il est fait mention d’une grosse croix d’argent :

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« Les débris clairsemés du Casimir et son canot en mauvais état ont été vendus comme je m’y attendais pour une somme insignifiante. […] Quelques démarches heureuses m’ont mis à même d’augmenter la trop faible somme qui reviendrait aux assureurs : 2 kg 326 gr (9 marcs et 6 onces) d’argent en 23 morceaux provenant des débris d’une croix de même métal, trouvée sur le rivage après l’échouement du navire, sont déposés en chancellerie à la disposition de qui de droit. Ces morceaux d’argent avaient été ramassés et partagés entre les personnes naufragées, pour subvenir à leurs premiers besoins. À leur arrivée ici, elles se sont empressées de me les remettre, sur ma première réquisition. Le nombre de ces morceaux d’argent ainsi que leur poids ont été constatés en leur présence avant d’en effectuer le dépôt » [56][56] AMH 1 Mi 224 (et Arch. dép. Seine-Maritime, 6 P 9 /....

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En admettant que les quelques réaux de 8 en argent que nous avons découverts lors des fouilles de l’épave proviennent pour partie du baril chargé à Saint-Thomas et des bourses des passagers, rien n’explique la présence à bord de cette croix d’argent. Sa découverte est même un peu « miraculeuse ». L’argent ne flottant pas, il se pourrait que quelqu’un s’en soit « débarrassé » en arrivant sur la plage. Parmi les passagers se trouvait un curé, Jean Baptiste François Legros ; mais si cette croix lui avait appartenu, pourquoi n’en a-t-il pas revendiqué la propriété devant le chancelier Balardelle ? Finalement, les morceaux de cette croix furent vendus 117 gourdes pour leur valeur intrinsèque, afin d’augmenter la part revenant aux assureurs.

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À cette croix, il faut ajouter une découverte concomitante. L’épave du Casimir a été pillée à plusieurs reprises entre 2000 et 2006 [57][57] S. Q. Spooner & F. Gendron, « L’épave du ‘Parfumeur’ »,.... Nous avons appris par nos informateurs locaux que lors d’une de ces opérations, une sorte de gros bracelet en argent avait été découvert. Nous ne savons pas ce qu’il est devenu, de même que de nombreux flacons à parfum qui constituaient la cargaison du Casimir. Ces derniers, comme des pots à onguent en faïence bleue et blanche, sont marqués des initiales « D. R. » [58][58] Mes recherches sur cette marque de potier m’ont conduit....

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Différents navires rapatrièrent en France les marins du Casimir. Jean Louis Favre embarqua sur l’Aimable Jenny de Nantes avec le cuisinier Claude Marescot et le novice Bocher. Le navire arriva à bon port, mais, après, nous n’avons plus aucune information sur l’ex-capitaine du Casimir. Nous sommes alors en 1829, il a 43 ans et, un an plus tard, la Maison Baudin, Etesse et Compagnie faisait faillite…

Jean Louis Favre : un héritage trop lourd à porter

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Après 1829, plus aucune information n’est recensée sur Jean Louis Favre, tant dans son dossier civil que dans son dossier militaire. Malgré nos recherches, nous n’avons pas pu découvrir la date de son décès [59][59] J’ai recherché sans succès dans les actes de décès.... Qu’est-il devenu ? Est-il retourné au Havre pour s’expliquer avec les armateurs du Casimir ? Sur ce point, le dossier de l’amiral Baudin conservé aux archives de la Marine n’est d’aucun secours. Même les raisons de la faillite de la maison d’armement ne peuvent clairement être reliées au naufrage du Casimir et à la perte financière qu’il dut entraîner. Faute de pouvoir apporter des réponses à ces questions, je vais juste tenter de comprendre la lente dérive de Jean Louis Favre, qui a abouti aux naufrages successifs et à sa « disparition ».

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Jean Louis Favre naît au sein d’une famille enracinée dans la tradition militaire depuis trois générations. L’arrière-grand-père était officier de fortune dans le régiment Royal Country et le grand-père, Nicolas Rémy, lieutenant de frégate au port de Brest. Lorsqu’il naît, Jean Louis est le fils d’un héros local et national qui s’est auréolé de gloire « à la force des bras ». Mais c’est aussi le fils d’un père lointain, d’ailleurs en mer au moment de sa naissance. En pleine enfance, le jeune Jean Louis se retrouve du jour au lendemain sur une frégate commandée par ce père devenu son capitaine, avec qui il va devoir entretenir une relation de « parenté à plaisanterie », faite de distance et de respect. Bien sûr, son éducation se poursuit à bord car, à l’époque, un corps d’instituteurs embarqués se charge de parfaire les connaissances des mousses. Mais on peut aussi imaginer les brimades et les vexations infligées par les autres membres de l’équipage au « chouchou du capitaine ». D’ailleurs son affectation sur la Rassurante est assez brève, à peine quatre mois, du 15 janvier au 8 mai 1796. Puis, de frégate en canonnière, l’enfant guerrier apprend le métier de marin sur des bâtiments du Havre : la Manche, l’Atlantique nord, le froid, l’humidité, les nuits de quart, le manque de sommeil, les blessures rongées par le sel… Mais voici que l’image de ce père héros et monolithique s’effrite, diminuée par des ennuis de santé. 1799, dernier sursaut, le père se sent rétabli et tente de partir en Italie avec ses deux fils. Le ministère du Directoire le renvoie au Havre et l’oublie. Le capitaine Favre (père) meurt peu après, non sans avoir tenté d’obtenir une ultime affectation au cours de l’année 1800.

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Son fils, également prénommé Jean Louis, poursuit discrètement sa propre carrière d’obscures bombardes en tristes corvettes, au port du Havre. Sa nomination au grade d’aspirant de 2e classe le 14 novembre 1803 (22 brumaire An xii) doit lui rendre espoir. Bientôt il reçoit son premier commandement, l’un de ces petits bateaux fabriqués par centaines et destinés à conduire en Angleterre les troupes de débarquement stationnées au camp de Boulogne. Mais c’est pour redescendre rapidement au commandement d’une simple péniche. Finalement, l’abandon du projet d’invasion le voit partir vers une affectation lointaine, Flessingue sur les bouches de l’Escaut, aux Pays-Bas. Là-bas, une nouvelle occasion s’offre à lui. La frégate Furieuse capture un navire suédois. Il faut un officier pour ramener la prise, et c’est à lui que la mission est confiée. Mais cette gloire ne dure que deux jours et se prolonge par deux longues et noires années de captivité en Angleterre. Pourtant, l’aspirant Favre ne renonce pas et attend son heure. Celle-ci arrive le 13 septembre 1807. Accompagné d’autres marins, il s’évade et rentre en France. Malgré cet exploit, il a dû écrire au ministre Decrès et attendre encore jusqu’au 1er mai 1809 pour se voir enfin affecté à Anvers sur le Du Guesclin. En 1811, il est nommé à la 1ère classe du grade d’aspirant. En 1812, il est reçu à l’examen d’enseigne de vaisseau, après avoir rejoint le port de Lorient et la frégate Terpsichore. À cette date Jean Louis Favre a 26 ans, il est officier et sa carrière militaire entamée au cours de la Révolution se poursuit sous les meilleurs auspices.

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On perçoit toutefois quelque chose de forcé dans le personnage. D’abord enfant grandi trop vite dans l’odeur de la poudre et à l’ombre d’un père auréolé puis déconsidéré ; ensuite adolescent, puis jeune homme obligé de se plier à la hiérarchie militaire ; prisonnier ; enfin officier dans une Marine qui voit se succéder les défaites cinglantes face à un ennemi tactiquement et stratégiquement supérieur. Parachuté dans ce monde hiérarchisé resté conservateur malgré la révolution des idées passée par-là, Jean Louis Favre semble rêver d’un ailleurs. L’affaire de la Terpsichore, si elle sonne le glas de sa carrière militaire, lui ouvre aussi la porte d’un autre monde : les Antilles. D’ailleurs, dès son retour au Havre et une fois les affres du Conseil de guerre passées, il cherche le moyen de repartir : partir loin du Havre, de ces années de guerre, du froid des mers du Nord et peut-être de cette famille qui lui rappelle sans cesse ce père dont il a hérité des prénoms, ce qui lui était une charge.

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L’indifférence aux lettres du ministère et sa réponse lapidaire à M. Hurault de Ligny sont des signes qu’il se trouve enfin bien, loin de la rigueur militaire, et également de la société havraise qui ne voit en lui que l’héritier du glorieux capitaine Favre. Loin de ces contraintes militaires, sociales et familiales, il se libère, trafique ; n’oublions pas non plus la part féminine dans ces îles où la vie apparaît plus facile… Mais les douceurs alizéennes ont leurs limites. Il semble que ce soit un besoin impérieux d’argent qui pousse Jean Louis Favre à revenir dans ce monde qu’il a fui. Le rappel aux règles est terrible et ses errances alizéennes lui sont chèrement facturées. Pour la Marine, il n’est plus rien qu’un officier déserteur, même si le mot n’est pas prononcé. Alors, sans complexe, il manipule la date de son entrée au service. On lui doit quelque chose ! La pension du père et plus sûrement, une compensation pour cette enfance volée, perdue à risquer sa vie en vue de perpétuer la tradition familiale. La réponse de l’administration est bien sûr négative. D’ailleurs, vu son dossier, il est difficile pour les responsables du ministère de ne pas le prendre pour un menteur.

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Il ne reste plus à Jean Louis Favre qu’une possibilité, se reconvertir définitivement dans le commandement au commerce, au long cours. Mais, en est-il capable ? Lui ne se pose pas la question et le ministère non plus. S’enchaînent mésaventures et fortunes de mer, d’abord la perte d’une partie de la cargaison et les dommages subis par l’Artibonite. Ensuite, les marins de l’Artibonite, de l’Hébé et du Casimir se révoltent ou désertent, car ils sentent bien que l’autoritarisme de leur capitaine masque mal son incompétence. Enfin, viennent les naufrages pour lesquels Jean Louis Favre ne veut pas reconnaître sa responsabilité et la rejette sur un mauvais temps imaginaire. Piégé en flagrant délit de mensonge et désavoué par son équipage dans l’affaire du Casimir, il est désormais considéré comme un capitaine « naufrageur ». Alors Jean Louis Favre disparaît des archives, et cette fois, c’est pour toujours. Je ne lui sens pas l’envie de se suicider mais plutôt celle de partir. De retour en France, où pouvait-il aller ? Au Havre ? Il y était définitivement déshonoré. S’inscrire dans un autre port ? Impossible ! Il y aurait tout de suite été repéré par l’administration de l’Inscription maritime. Alors, les Antilles ? Peut-être à Saint-Thomas ? Encore lui fallait-il des moyens financiers pour y retourner comme simple passager.

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Le mystère de la « disparition » de Jean Louis Favre reste entier. Souhaitons-lui tout de même d’avoir trouvé une fin heureuse.

Tableau récapitulatif de la vie et de la carrière maritime de Jean Louis Favre (1786 - ?)
Fig. 1 - Signature de Jean Louis Favre père. À noter, les trois points maçonniques entre les initiales du prénomFig. 1
(photographie F. Gendron)
Fig. 2 - Bouton en cuivre d’officier de la marine marchande, trouvé lors des fouilles de l’épave du Casimir. Il a pu appartenir à Jean Louis FavreFig. 2
(photographie © ADMAT / Spooner)

Bibliographie

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  • Demerliac A., La Marine de la Révolution : nomenclature des navires français de 1792 à 1799, Nice, Omega, 1996.
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  • Gendron F., Prud’Homme F. & Spooner S. Q., « Identification de l’épave du « Parfumeur », brick havrais perdu en 1829 près de Monte Cristi (République Dominicaine) », Neptunia 253-1, avril 2009, p. 57-63.
  • Lévêque P., Les Officiers de Marine du Premier Empire, étude sociale, thèse de doctorat d’histoire, Université de Paris I Sorbonne, sous la direction de J.P. Bertaud, 1998, 2 vol.
  • Noël E., « La fortune antillaise des Delahaye-Lebouis (fin xviiie - début xixe siècle) », Histoire, Économie et Société, 4, 1997, p. 647-670.
  • Sauvage L., Traité pratique d’Architecture Navale du Commerce, à l’usage des Ouvriers Charpentiers, Paris, chez M. E. Robert, 1830.
  • Spooner S. Q., Shipwreck Taphonomy. A Study of Historic Wreck Formation Processes on the North Coast of the Dominican Republic from 1690 to 1829, PhD in Maritime Archeology, University of Bristol, 2004, 2 vol.
  • Spooner S. Q. & Gendron F., « L’épave du ‘Parfumeur’[60][60] Surnom donné au Casimir par les archéologues. », Pour la Science, 362, décembre 2007, p. 50-57.
  • Spooner S. Q. & Gendron F., « République Dominicaine : on a retrouvé l’épave du Casimir ! », Archeologia, 441, février 2007, p. 14-15.
  • Tardy & Lesur A., Les poteries et les faïences françaises, t. I : D’Abancourt à Mennecy-Villeroy, Paris, Tardy, 1957.
  • Van Hille J.-M., Dictionnaire des Marins Francs-Maçons, Nantes, Le Phare de Misaine & RDS Atlandoc, 2008.
  • Vesque C.-T., Notices sur quelques enfants du Havre qui ont illustré leur pays soit par leurs actes, soit par leurs écrits ou de nouveaux noms à donner aux rues du Havre, 1867, ms.
  • Villiers P., Les corsaires des origines au traité de Paris du 16 avril 1856, Paris, J.-P. Gisserot, coll. Histoire de la Marine, 2007.

Notes

[*]

Docteur en Archéologie, Musée National d’Histoire Naturelle, département de Préhistoire (UMR CNRS 7194) ; et Anglo-Danish Maritime Archaeological Team-France. J’adresse mes remerciements très sincères à M. et Mme Claude Briot du Centre Havrais de Recherches Historiques, pour leur aide dans la recherche des documents. Merci pour leur aide et renseignements à Mme Florence Prudhomme (ADMAT-France), et au Dr Simon Q. Spooner (Ministry of Culture, Ontario, Canada ; ADMAT) ; pour leurs corrections à Mme le Professeur Annick Foucrier (Paris I) et à M. Louis Rousseau (UPJV Amiens).

[1]

/ Sur le registre conservé aux Archives du Service Historique de la Défense à Vincennes (SHD), Marine, CC4 1691 (Matricules capitaines au long-cours, Le Havre 1825-1849), fol. 145, il est précisé : « 1838, 1er janvier : absent sans nouvelles (inspection 1837) ».

[2]

Archives municipales du Havre (AMH), 1 Mi 224 (et Archives départementales de la Seine-Maritime, 6 P 9 / 78) : Interrogatoires au consulat de France du Cap-Haïtien par Jean Baptiste Balardelle, chancelier chargé de la gestion du consulat.

[3]

F. Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Fouilles de l’épave du « Parfumeur » , navire marchand perdu près de Monte Cristi (République Dominicaine) : reconstitution archéologique du naufrage », Neptunia, 252-4, décembre 2008, p. 56-63. F. Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Identification de l’épave du « Parfumeur », brick havrais perdu en 1829 près de Monte Cristi (République Dominicaine) », Neptunia 253-1, avril 2009, p. 57-63. S. Q. Spooner & F. Gendron, « L’épave du ‘Parfumeur’ », Pour la Science, 362, décembre 2007, p. 50-57. S. Q. Spooner & F. Gendron, « République Dominicaine : on a retrouvé l’épave du Casimir ! », Archeologia, 441, février 2007, p. 14-15.

[4]

Le Phœnix était un quaiche de 90 tonneaux, armé de 12 canons de 6, et monté par un équipage de 100 hommes.

[5]

Archives Nationales, Paris (AN), Marine, F1 57, fol.8 : « par décision du 26 janvier 1779, à compter du 1er février 1779. S.M. le Roy a ajouté à cette décision le don d’une épée ».

[6]

Après cet épisode corsaire, au retour de la paix, de 1783 à 1788, Favre père a commandé le Jason, navire négrier de 280 tonneaux, fleuron des armements Delahaye-Lebouis, pour trois voyages « triangulaires » : Le Havre, côte d’Angola, Saint-Domingue. Ce voilier avait, à l’instar des bâtiments de la marine de guerre, la coque doublée en cuivre, ce qui était encore rare à l’époque dans la marine marchande (E. Noël, « La fortune antillaise des Delahaye-Lebouis (fin xviiie - début xixe siècle) », Histoire, Économie et Société, 4, 1997, p. 654 et 660).

[7]

Loi du 13 mai 1791, sur la Solde de retraite, les Traitements de réforme et Secours, applicable à l’armée navale.

[8]

Le corps des capitaines de port est créé, sous la Constituante, par la loi des 9 et 13 août 1791.

[9]

SHD, Marine, CC7 ALPHA, n° 860 : Dossier individuel de Jean Louis Favre [père], capitaine de vaisseau.

[10]

AN, Marine, C1 278, fol.282, 25 octobre 1795, « Officiers compris dans l’organisation de la Marine, d’après la loi du 3 brumaire An iv : Le Havre ».

[11]

L’armée française étant entrée dans Naples le 21 janvier 1799, la République sollicite des officiers pour aller y occuper des postes stratégiques. Chef des mouvements maritimes, chargé des fonctions d’État-major du port du Havre l’année précédente, le père de Jean Louis Favre répond favorablement à l’appel de la patrie.

[12]

AN, Marine, C1 277, fol. 80, « Listes des officiers de la Marine expédiés jusqu’à ce jour pour l’Italie ».

[13]

Le bateau de 2e espèce n° 364 fut probablement construit à Dunkerque. Il s’agissait d’un bateau-canonnier à trois mâts, de 35 à 52 tonneaux en charge, long de 19,50 m, armé de deux canons plus un canon de campagne. Manœuvré par six marins, il pouvait transporter 60 à 90 soldats et 2 chevaux. Jean Louis Favre a commandé ensuite une péniche ou bateau de 3e espèce, de 20 à 39 tonneaux, long de 19,49 m, armé de deux canons plus un obusier ou un mortier (A. Demerliac, La Marine de la Révolution : nomenclature des navires français de 1792 à 1799, Nice, Omega, 1996).

[14]

Ce frère dont parle Jean Louis est son aîné, Charles Édouard Favre, qui apparaît comme parrain et frère sur son acte de baptême. C’est lui qui aurait dû accompagner le père en Italie.

[15]

SHD, Marine, CC7 ALPHA n° 860 : Dossier individuel de Jean Louis Favre, enseigne de vaisseau.

[16]

Ibid. : Certificat du Lieutenant de vaisseau Bougainville commandant le brick le Hussard, « fait à bord le 30 août 1811 ».

[17]

La Terpsichore était une frégate de 790 à 1 390 tonneaux en charge, armée de 46 pièces dont 16 caronades (A. Demerliac, La Marine du Consulat et du Premier Empire : nomenclature des navires français de 1800 à 1815, Nice, Ancre, 2003). Elle appartenait à la division du capitaine Mallet avec les frégates Athalante et Jahde.

[18]

SHD, Marine, BB4 385-387 (1 Mi 691), Rapport du capitaine Breton : « il avait environ 500 hommes d’équipage, 28 canons de 32 à la batterie basse, 30 caronades de 42 à la 2e batterie, 2 canons de 12 et 2 caronades sur le gaillard d’avant ».

[19]

Ibid., Dossier Terpsichore : « à 4h ½ la Terpsichore a remis le signal, qui dit, les ennemis sont inférieurs aux bâtiments chassés, nous y avons répondu par le pavillon non ! » (Déclaration du capitaine Dutaillis commandant la Jahde, faite à Concarneau le 24 mars 1814.)

[20]

Ibid., Rapport du capitaine Breton. D’après le rapport de la frégate anglaise Ménélas qui reprit ce galion, on compta « deux millions de Livres sterling en lingots et argent monnayé ».

[21]

SHD, Marine, BB4 385 à 387 (1 Mi 691).

[22]

Ibid.

[23]

SHD, Marine, CC7 ALPHA n° 860 : Dossier individuel de Jean Louis Favre, enseigne de vaisseau.

[24]

Ibid.

[25]

François Xavier, comte de Donzelot (1764-1843), gouverneur de la Martinique de 1818 à 1826.

[26]

SHD, Marine, CC7 ALPHA n° 860 : Dossier individuel de Jean Louis Favre, enseigne de vaisseau.

[27]

Ibid.

[28]

SHD, Marine, CC7 ALPHA n° 860 : Dossier individuel de Jean Louis Favre, enseigne de vaisseau.

[29]

Ibid.

[30]

Ibid.

[31]

Le père de Jean Louis Favre appartenait à la Loge « Aménité de l’Orient » du Havre (J.-M. Van Hille, Dictionnaire des Marins Francs-Maçons, Nantes, Le Phare de Misaine & RDS Atlandoc, 2008, p. 113). Cette appartenance maçonnique apparaît dans sa signature (voir Fig. 1, en annexe).

[32]

Isaac Thuret était un négociant demeurant au Havre. En 1809 ou 1810, il fonde une banque à Paris en association avec Jacques Lefebvre. Cette association est rompue en 1815, date à laquelle Thuret fonde une maison sous son nom, et une autre au Havre sous la même raison sociale.

[33]

L’Artibonite a été construit à Vannes en 1816. Son nom est celui du plus long fleuve de l’île d’Hispaniola, qui prend sa source en République Dominicaine (dans la Cordillère centrale) et se jette, après 320 km de course, dans le golfe de la Gonâve en Haïti.

[34]

Arch. dép. Seine-Maritime, 6 P 6 / 49.

[35]

Arch. dép. Seine-Maritime, 6 U 6 / 648. Rapports des capitaines au long cours, fol. 137-138 : rapport de Jean Louis Favre, 5 juin 1826.

[36]

Armand Jean-Jacques Delessert, négociant demeurant au Havre, agissant pour sa maison de commerce établie au Havre : De la Roche, Armand Delessert et Compagnie.

[37]

Charles Sagory, négociant demeurant au Havre, agissant pour sa maison de commerce établie au Havre : Bonnafé-Sagory et Compagnie.

[38]

L’Hébé était un brick de 172 tonneaux construit au Croisic en l’An x. Son nom vient d’Hébé, fille de Zeus et d’Héra (dans la mythologie grecque).

[39]

AMH, 1 Mi 221.

[40]

SHD, Marine, CC4 1048 (1827), Liasse « Prince, ambassades, consuls », fol. 353 ; et CC4 1049, fol. 299. En outre : Arch. dép. Seine-Maritime, série 6 P 9 / 75 (1827).

[41]

Maison fondée en 1825 par Paul Joachim Etesse et Charles Baudin, domiciliée au 2, rue de Pleuvry, au Havre.

[42]

SHD, Marine, 1 GG2 4 (Fonds Baudin) : Direction d’une maison d’armement et de consignation au Havre. Instructions pour le capitaine Garnier commandant le brig Cosmopolite.

[43]

Le nom de Casimir vient de l’auteur romantique français en vogue à l’époque, Jean-François Casimir Delavigne (1793-1843). Fils d’un armateur du Havre, Casimir Delavigne est élu à 32 ans (1825) à l’Académie française. De nombreux navires de cette période furent baptisés Casimir en hommage à cet écrivain fort apprécié dans les salons de la bourgeoisie dite du « juste milieu ».

[44]

F. Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Fouilles de l’épave du « Parfumeur », … », op. cit., p. 58. S. Q. Spooner & F. Gendron, « L’épave du ‘Parfumeur’ », op. cit. S. Q. Spooner & F. Gendron, « République Dominicaine : on a retrouvé l’épave du Casimir ! », op. cit..

[45]

Avec Sainte-Croix et Saint-John, ces possessions danoises furent vendues en 1917 aux États-Unis pour 25 millions de dollars. Elles constituent aujourd’hui l’archipel américain des îles Vierges. En 1829, Saint-Thomas est gouvernée par M. Van Scholten, au sujet duquel Charles Baudin, dans son Journal de l’expédition à Haïti (1837-38), écrit (p. 80) « M. Van Scholten y est gouverneur depuis 21 ans, la forme de son gouvernement est le despotisme pur ». SHD, Marine, 1 GG2 4 (Fonds Baudin) : Direction d’une maison d’armement et de consignation au Havre.

[46]

Centre des Archives Diplomatiques, Nantes (CADN), Le Cap-Haïtien. Minutier de la Correspondance adressée au Ministère des Affaires étrangères, mai 1828 - déc. 1835, fol. 4, Lettre du 8 octobre 1828, de M. Balardelle, gérant du vice-consulat de France au Cap, au ministère : « Le Cap a été, cette année, presque constamment dépourvu de visiteurs. Trois navires, la Vestale de Marseille, capitaine Terreat ; l’Aimable Jenny de Nantes, capitaine Auget ; et le Casimir, capitaine Favre ; un seul, l’Aimable Jenny, a vendu sa cargaison ici ; (…) les deux autres se sont vendus au Port-au-Prince. »

[47]

AMH, 1 Mi 224 (et Arch. dép. Seine-Maritime, 6 P 6 / 58) : rôle d’équipage du Casimir, voyage à Haïti et Saint-Thomas (1828).

[48]

Ibid.

[49]

AMH, 6 P 4, volume 24 (1829), Registre d’entrées et de sorties des bâtiments de commerce : n° 72, sortie le 8 février du brick Casimir.

[50]

AMH 1 Mi 224 (et Arch. dép. Seine-Maritime, 6 P 9 / 78), Interrogatoires au consulat de France du Cap-Haïtien par Jean Baptiste Balardelle, chancelier chargé de la gestion du consulat (1829).

[51]

Ibid.

[52]

Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Fouilles de l’épave du « Parfumeur » , …», op. cit. F. Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Identification de l’épave du « Parfumeur », …», op. cit. S. Q. Spooner & F. Gendron, « L’épave du ‘Parfumeur’ », op. cit. S. Q. Spooner & F. Gendron, « République Dominicaine : on a retrouvé l’épave du Casimir ! », op. cit.

[53]

CADN, Mi 2513, Cap-Haïtien, vice-consulat, vol. 2 à 6.

[54]

Ibid.

[55]

F. Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Identification de l’épave du « Parfumeur », brick …», op. cit., p. 60.

[56]

AMH 1 Mi 224 (et Arch. dép. Seine-Maritime, 6 P 9 / 78), Interrogatoires au consulat de France du Cap-Haïtien par Jean Baptiste Balardelle, chancelier chargé de la gestion du consulat (1829).

[57]

S. Q. Spooner & F. Gendron, « L’épave du ‘Parfumeur’ », op. cit., p. 52 ; F. Gendron, F. Prud’Homme & S. Q. Spooner, « Identification … », op. cit., p. 57-58.

[58]

Mes recherches sur cette marque de potier m’ont conduit à Robert Le Demandé, propriétaire entre 1790 et 1834 d’une poterie-faïencerie dans le quartier de Sanvic au Havre. Le Demandé signait ses productions D. R. et fabriquait de la poterie rouge très commune destinée aux colonies et une faïence sans décor distinct (Tardy & A. Lesur, Les poteries et les faïences françaises, t. I : D’Abancourt à Mennecy-Villeroy, Paris, Tardy, 1957). En revanche, nous n’avons pas trouvé mention que Le Demandé ait été verrier.

[59]

J’ai recherché sans succès dans les actes de décès du Havre jusqu’en 1861. La seule mention est le décès, le 25 août 1834, du petit Ernest Auguste Favre, un enfant de son frère Charles : un décès survenu neuf jours après la naissance.

[60]

Surnom donné au Casimir par les archéologues.

Résumé

Français

Cette recherche biographique sur l’enseigne de vaisseau et capitaine au long cours Jean Louis Favre (1786 - ?) fait suite à la fouille, par Anglo-Danish Maritime Archaeological Team, de l’épave du brick le Casimir en République Dominicaine(www.admat.org.uk). Les causes du naufrage avancées par les témoins et par les acteurs de la perte du navire étant en contradiction avec celles produites par le capitaine, j’ai voulu connaître ce capitaine nommé Jean Louis Favre, afin de comprendre les imputations de mensonge. Mes recherches m’ont fait découvrir les rocambolesques aventures d’un jeune officier, fils (homonyme) d’un grand corsaire havrais de la fin du xviiie siècle et de la Révolution. Suite à ses errances antillaises et par la force des choses, Jean Louis Favre fils devient capitaine au long cours avant de disparaître mystérieusement après 1829. Sa carrière maritime retracée ici est jalonnée de péripéties militaires, d’obscurs trafics, de fortunes de mer et finalement de naufrages.

Mots clés

  • Antilles
  • Casimir
  • Favre
  • inscription maritime
  • Haïti
  • Le Havre
  • marine
  • naufrage
  • Premier Empire
  • Révolution

English

The fantastic adventures of Jean Louis Favre (1786- ?), midshipman and shipwrecked captain in French overseas tradeThis biography of Jean Louis Favre is tributary to the study by the Anglo-Danish Maritime Archaeological Team, of the wreck of the brig Le Casimir off the Dominican Republic.(www.admat.org.uk). The accounts of witnesses of the loss of this ship differed from that of its captain, Favre, and I was curious to discover who had lied. My research enabled me to unearth the fantastic career of the son of a corsair from Le Havre during the Revolutionary period. After sailing the Caribbean, Favre became a master before mysteriously disappearing after 1829. His career is highlighted by military prowess, obscure financial dealings and finally by shipwreck.

Key words

  • Caribbean
  • Casimir
  • Favre
  • maritime records
  • Haïti
  • Le Havre
  • shipwreck
  • revolution
  • Napoleonic empire

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Les Favre, une famille de marins
  3. La carrière militaire de Jean Louis Favre fils
    1. L’affaire de la Terpsichore
    2. Premier mensonge
  4. Les douceurs alizéennes
  5. Capitaine au long cours
    1. L’Artibonite
    2. L’Hébé
    3. Naufrage de l’Hébé
    4. Le Casimir
    5. Naufrage du Casimir
    6. Mensonges et fausses déclarations
    7. Le mystère de la croix d’argent
  6. Jean Louis Favre : un héritage trop lourd à porter

Pour citer cet article

Gendron François, « Les rocambolesques aventures maritimes de Jean Louis Favre (1786 - ?), enseigne de vaisseau havrais puis capitaine au long cours " naufrageur " », Annales de Normandie, 1/2011 (61e année), p. 131-154.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2011-1-page-131.htm
DOI : 10.3917/annor.611.0131


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