Accueil Revues Revue Numéro Article

Annales de Normandie

2011/1 (61e année)


ALERTES EMAIL - REVUE Annales de Normandie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 183 - 187 Article suivant

Guillaume Jaouen, La Société Anonyme Elbeuvienne d’Habitations Hygiéniques de 1917 à 1940 : paternalisme ou philanthropie ?, Elbeuf, Société Anonyme d’Habitations à Loyer Modéré de la région d’Elbeuf, 2005, 96 p.

1

En ce qui concerne la gestion de la main-d’œuvre au sens large, la politique du patronat de l’industrie textile des temps usiniers est de mieux en mieux éclairée par des études monographiques prenant pour objet une agglomération dominée par un type d’activité, comme il s’en est trouvé beaucoup à l’époque des deux premières phases de la mécanisation de l’industrie ; et quand il est question de politique patronale en matière de logement, dans le cadre de cette législation en matière d’habitations « à bon marché » dont les bases ont été jetées à la Belle Époque, on touche aussi à d’importantes questions d’histoire urbaine, tout autant que de politique sociale à l’échelon national. D’où l’intérêt de l’apport constitué par l’ouvrage de Guillaume Jaouen sur le cas d’Elbeuf, ville d’industrie lainière, dans l’Entre-deux-guerres. Cet ouvrage, qui porte sur les origines de la Société Anonyme d’Habitations à Loyer Modéré de la région d’Elbeuf, a été publié par les soins de cette Société elle-même. Pour autant, il ne s’agit pas d’une de ces plaquettes d’entreprise où l’absence de sens critique le dispute à l’auto-glorification de commande : le sous-titre l’atteste déjà suffisamment ; sur la première page, ce sous-titre ressort d’ailleurs plus nettement que le titre. En fait, nous sommes en présence du résultat d’un mémoire de maîtrise conçu sous la direction de Yannick Marec à l’Université de Rouen. Pour tout dire, il s’agit même d’un excellent travail de recherche universitaire. En effet, Guillaume Jaouen a mené un ample travail de dépouillement d’archives. Son attention s’est naturellement portée sur le fonds déposé aux Archives communales d’Elbeuf par la Société Anonyme dont il est question ; mais il a croisé ce qu’il a trouvé dans ce fonds avec toutes les autres archives qu’il était impératif de consulter pour avoir le recul nécessaire à une approche historique scientifique. De plus, Guillaume Jaouen a lu et habilement utilisé les ouvrages de référence en matière d’histoire de l’industrie, du patronat, des populations ouvrières, de l’urbanisation et du logement social. Il a donc correctement inscrit le résultat de ses recherches dans le paysage historiographique récent, en particulier en ce qui concerne le débat sur le paternalisme, successeur du « patronage ».

2

On sait que dans le domaine de la politique sociale du patronat d’avant la Seconde Guerre mondiale, deux modèles ont pu s’opposer : celui des grandes régions industrielles du Nord et de l’Est de la France, qu’il ait été d’inspiration catholique (à Roubaix, au Creusot) ou d’inspiration protestante (en Alsace), et celui de l’Ouest, spécialement normand. Dans le Nord et dans l’Est, de concrètes mesures dites paternalistes ont été prises, dès le xixe siècle, pour améliorer les conditions de vie des ouvriers, mais aussi fidéliser, voire « moraliser » une main-d’œuvre relativement rare et en tout cas tout autant déracinée que mal habituée au travail usinier et à la vie en agglomération industrielle. La construction de cités ouvrières, aux frais de l’usine, a été une de ces mesures. Dans l’Ouest, le patronat a été plus réticent à cet égard, étant partisan d’une action plus souple, moins manifestement tutélaire. Or, dans le cas de l’Elbeuf des années postérieures à 1870, les deux modèles se sont rejoints, puisque tout un patronat alsacien, ayant opté pour la France après le traité de Francfort, y est venu s’occuper d’industrie drapière, avec assez de réussite pour finalement dominer la ville. Cependant, c’est seulement au cours du premier xxe siècle que ce patronat s’est préoccupé concrètement de logement ouvrier. Certes, rappelle Guillaume Jaouen, la famille dirigeant la principale entreprise de la draperie elbeuvienne, les Blin, avait déjà fait preuve d’une politique sociale de type « paternaliste » avant la Première Guerre mondiale, mais il s’était plus agi de prévoyance et d’assistance que d’un programme lourd avec volet immobilier. Cela a changé avant même la fin de la Grande Guerre, à un moment où la pénurie de main-d’œuvre, sur fond de déstabilisation sociale (et socialo-communiste) allait devenir un facteur crucial. Mais le contexte dans lequel pouvait se traiter la question du logement ouvrier n’était plus le même qu’au xixe siècle : l’État avait décidé d’intervenir, pour aider l’initiative privée, d’abord indirectement, puis de plus en plus directement, à la faveur des problèmes de reconstruction (ce qui a débouché sur la loi Loucheur de 1928) ; en outre, du côté patronal, même en Normandie, on s’était résigné à des modes d’action plus collectifs, pour répondre aux défis de la contestation sociale. D’où cette Société Anonyme, dont la raison sociale initiale fait certes référence au concept d’habitation « à bon marché », mais, par l’utilisation de l’adjectif « hygiéniques », fait montre aussi d’un souci de la santé publique et du redressement démographique d’une France durement frappée par le conflit alors en cours.

3

Partant d’un tableau saisissant de l’état (déplorable) du logement ouvrier à Elbeuf à la veille de la Première Guerre mondiale, Guillaume Jaouen s’attache à dévoiler la nature et les motivations de cette Société Anonyme qui s’est proposée d’emblée d’investir dans la construction de maisons décentes, quoique peu coûteuses, pour la classe laborieuse. Très clairement, la Société est la chose du patronat textile d’Elbeuf, regroupé du reste en syndicat, un patronat qui fournit un substantiel capital et, une fois les maisons édifiées, oriente la sélection des heureux bénéficiaires – des locataires qu’il s’agit de faire accéder à terme à la propriété. Guillaume Jaouen a donc raison de parler d’un projet et d’une politique de « paternalisme collectif », même si le paternalisme, au sens strict, se conçoit surtout comme fonctionnant à l’échelle d’une seule entreprise, dans le rapport personnel et « paternel » entre un capitaliste bien identifiable et ses ouvriers. Ce paternalisme collectif, quelque peu dissimulé derrière la forme de la société anonyme, découlait-il d’une véritable approche philanthropique, généreuse, ou n’était-il que l’autre nom de la défense cynique d’intérêts privés ? Guillaume Jaouen répond de façon nuancée à cette question, et varie les points de vue, passant de la vision que la Société avait d’elle-même à la vision que l’on avait d’elle de l’extérieur.

4

Il est indéniable que les capitaux patronaux, placés là à petit intérêt, ont été investis dans des réalisations de qualité, telles ces maisons individuelles (ou jumelées) encore habitées aujourd’hui. Mais, malgré les aides publiques (se raréfiant il est vrai dans les années 1930), la quantité ne fut pas au rendez-vous : en 1940, le parc de la SAEHH, à Elbeuf et dans les communes voisines, ne comporte que 150 logements ; son programme de construction le plus important a été celui d’une cité-jardin de 98 logements. Guillaume Jaouen parle, dès lors, d’un semi-échec, pour ce qui est des objectifs en matière de lutte contre le mal-logement, objectif avoué de la Société : les réalisations n’ont pas été suffisantes pour faire face aux besoins. Et l’auteur va jusqu’à diagnostiquer un échec total pour ce qui est de l’objectif inavoué de la Société : le patronat elbeuvien n’est pas parvenu à perpétuer sous une forme rénovée et efficace le paternalisme d’entreprise. S’il a bien pu, dans une certaine mesure, choisir les bénéficiaires d’un logement en fonction de ses intérêts et de la « reconnaissance » à attendre (et non en fonction de critères sociaux objectifs), il n’a pas pu développer autant que prévu l’accès à la propriété ; il fut gêné dans ses projets moralisateurs par les conditions posées aux aides publiques et par les résistances opposées par les populations – résistances qui sont allées en se durcissant dans les années 1930, années de crise économique. Surtout, le patronat a échoué dans son espoir de voir les relations sociales s’harmoniser, comme l’ont montré les grandes grèves de 1936 : c’est ce qui l’a conduit, ultérieurement, à ne plus se préoccuper que de la main-d’œuvre au travail et à se décharger de la gestion des autres aspects de la vie ouvrière sur l’initiative publique, désormais plus vigoureuse.

5

Jean-Louis LENHOF

6

CRHQ-CNRS, Université de Caen Basse-Normandie

Adrien Dubois, « La violence des femmes en Normandie à la fin du Moyen Âge », Cahiers Léopold Delisle, SPHAN, t. LIV-LV, 2005-2006, 398 p.

7

Longtemps, la violence des femmes fut ravalée au rang d’aberration marginale et distrayante, voire d’épiphénomène social soupçonné par une historiographie militante de relativiser les rudesses de la domination masculine qu’elles subissaient. Or, d’amples contributions sur la criminalité féminine ont prouvé que cet objet d’étude historique tenait toute sa place dans la construction des identités de genre. N’est-il pas alors parfois déroutant de découvrir dans ces travaux de référence la persistance d’a priori sur la nature des femmes censés expliquer leurs actes de violence ? Imprégnés des repères culturels de leur temps, certains auteurs puisent inconsciemment leurs arguments à la veine de préjugés de genre dont usaient déjà les gens de loi d’antan, lorsqu’ils ne leur donnent pas tout bonnement vie alors même que leurs sources n’en disent rien. C’est sur cet étonnement que s’ouvre la réflexion qu’Adrien Dubois consacre à la violence des femmes en Normandie aux xive et xve siècles.

8

Historien des pratiques judiciaires de la Normandie médiévale, l’auteur a mobilisé pour les besoins de son enquête une documentation abondante et variée : chroniques, pièces de comptabilité, ressources iconographiques, recueils d’actes de justice laïque et ecclésiastique ainsi que 65 lettres de rémission qui, par la richesse de leur contenu, livrent la matière vivante d’un propos en prise constante avec les études de cas les plus concrètes.

9

Son ambition n’est pas seulement d’approfondir notre connaissance de l’histoire sociale de la violence. Nature et modes opératoires des actes délictueux, circonstances et mobiles, âges et conditions sociales des protagonistes… n’échappent bien évidemment pas à son propos. Les analyses typologiques très fines qu’il consacre aux violences féminines sont riches de sens. Mais au-delà, il s’agit de déchiffrer le discours sur la violence des femmes, d’en saisir les ressorts en confrontant les manifestations de cette agressivité et les réponses judiciaires qu’elle suscite aux stéréotypes culturels que véhicule la norme masculine. En effet, les études du genre prenant appui sur la littérature judiciaire se confrontent irrémédiablement à cette même difficulté de fond : la voix des femmes nous parvient par le truchement de témoignages tronqués car passés au filtre des représentations masculines. Les hommes enquêtent, consignent, interprètent et jugent. La voix de l’homme qui s’immisce dans le cadre d’une déposition d’inculpée recouvre irrévocablement celle de la principale intéressée. Autant d’éléments susceptibles, par exemple, de minorer ou d’éluder les interventions féminines dans les violences collectives, rixes ou brigandage.

10

D’affaire en affaire, la médiation masculine véhicule inconsciemment nombre de stéréotypes destinés à enfermer les manifestations d’agressivité des femmes dans des sphères d’intelligibilité rassurantes. Les poncifs sans fard de la misogynie populaire se réinvestissent d’autant plus aisément qu’ils dédramatisent cette violence : le « crêpage de chignon », expression convenue de la futilité des femmes, prête à rire ; l’autoritarisme de la mégère envers l’époux insignifiant également, du fait de sa dimension burlesque qui invite par ailleurs au charivari populaire. Le premier cas conforte l’androcentrisme sociétal ; le second l’écorne si peu que l’on admet volontiers qu’une maîtresse femme, dans la sphère privée, puisse rappeler à l’ordre la société toute entière.

11

En revanche, la difficulté surgit lorsqu’il s’agit de confronter l’expression de comportements violents avérés aux topoi savants de la littérature biblique ou mythologique. Confrontée aux tabous de l’inceste, de l’infanticide, du parricide, de la femme guerrière… la justice, soucieuse de consigner les faits au plus près de ce qu’ils furent, pèse le crime avec gravité. Elle est alors encline à se saisir de références savantes, de figures-types de violence comme Judith, Jézabel, Salomé ou Sémiramis… que la production judiciaire se charge de réintroduire dans la communauté des justiciables. La justice est en effet un spectacle goûté et, selon la nature du cas évoqué, la férocité de la femme quotidienne devient matière de farce ou de sombre tragédie. Cette distanciation aide peut-être alors à apprivoiser l’outrage et la sentence.

12

Rare et multiforme, plus souvent réfléchie et contrôlée que spontanée, cette violence criminelle dérange car elle frappe l’ordre social dans ses profondeurs par le démenti qu’elle assène aux préjugés sur la faiblesse physiologique et psychologique des femmes, préjugés dont on use si commodément en bien des cas pour donner sens à l’impensable. Elle exprime un désarroi sociétal d’autant plus vif qu’il n’y a pas de violence sans souffrance : celle de l’homme humilié d’avoir plié devant l’agression verbale ou physique de la femme, celle de la femme vengeresse outragée, etc. Quant au châtiment des femmes, quel qu’il soit et quel que soit le crime à punir, il ne peut être source d’aucune fierté.

13

Ce travail esquisse ainsi une série de réflexions sur la complexité des relations qu’entretiennent univers masculin et féminin dans une société communiant autour de normes mâles. Comme le remarquait Nicole Dufournaud dans ses propres recherches sur les femmes en Bretagne au xvie siècle, cette violence fonctionne comme un « révélateur des rapports sociaux de sexe dans la cité ». Elle est une expression, assurément dérangeante, de la construction – ou pour mieux dire de la redéfinition permanente – des identités sexuelles. Ravaler la violence des femmes à des manifestations d’humeur subversives, burlesques ou terrifiantes, n’est-ce pas, finalement, nier leur aspiration et leur aptitude à exister ?

14

La question de l’imprégnation des stéréotypes rassurants de l’éternel féminin ou des topoi inquiétants de la femme d’exception émancipée de sa « juste condition », renvoie à un autre débat : celui de l’influence des représentations savantes sur les praticiens du droit et officiers de justice si présents dans le paysage social de la Normandie malmenée et chicanière des xive et xve siècles. Destinés à lecture haute et publique, leurs écrits véhiculent les repères partagés d’une culture populaire où plongent leurs racines et les images parfois tronquées d’une culture des élites vers laquelle ils tendent pour s’extraire du commun. Aussi n’est-il pas impossible que l’exercice de la justice ait contribué, depuis les chefs-lieux où elle se met en scène, à la dévalorisation des femmes que porte en lui le Moyen Âge finissant. Les nécessités de crédibilité narrative des lettres de rémission données en chancellerie royale eurent sans doute le même effet.

15

Prudent par méthode, l’auteur a pris soin de ne pas abandonner ses observations aux interprétations psychologiques globalisantes et aux conclusions hâtives. L’ambition manifestée au seuil de son enquête d’une « tentative de compréhension des logiques présidant aux violences de femmes » a fait place, chemin faisant, à des analyses nuancées sur les hantises qu’elles suscitent dans l’imaginaire collectif. Elles corroborent in fine le sentiment que l’ancrage des attendus sur la faiblesse du sexe féminin « en train de devenir un bouc-émissaire qui ne doit pas agir mais subir » procède d’une dépossession d’être à laquelle participe l’écrit judiciaire. Les interrogations continuent pourtant à fuser, notamment cette dernière sur laquelle se referme l’essai : « en limitant l’expression de la violence féminine, les hommes n’ont-ils pas eux-mêmes rendu possibles (voire obligatoires) certains déchaînements de la violence s’apparentant à la folie ? » Adrien Dubois offre ainsi à l’histoire des identités de genre une réflexion ouverte et stimulante qui invite également le lecteur, au terme d’une étude historique serrée, à repenser la part de singularité inhérente à chacun des faits rapportés et à envisager l’irréductible mystère qui réside en chacune de ces femmes appelées à rendre compte de leurs actes devant la justice des hommes.

16

Franck MAUGER

17

Doctorant, Université de Caen Basse-Normandie

Titres recensés

  1. Guillaume Jaouen, La Société Anonyme Elbeuvienne d’Habitations Hygiéniques de 1917 à 1940 : paternalisme ou philanthropie ?, Elbeuf, Société Anonyme d’Habitations à Loyer Modéré de la région d’Elbeuf, 2005, 96 p.
  2. Adrien Dubois, « La violence des femmes en Normandie à la fin du Moyen Âge », Cahiers Léopold Delisle, SPHAN, t. LIV-LV, 2005-2006, 398 p.

Pour citer cet article

« Ouvrages », Annales de Normandie, 1/2011 (61e année), p. 183-187.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2011-1-page-183.htm
DOI : 10.3917/annor.611.0181


Article précédent Pages 183 - 187 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback