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Annales de Normandie

2011/2 (61e année)


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Parmi l’important et hétérogène ensemble de matrices de sceaux, principalement médiévales, dispersé à Paris lors d’une vente aux enchères publiques en septembre 2008, figurait une matrice de sceau de la châtellenie de Bonsmoulins, décrite de manière erronée dans le catalogue de la vente [1]  Vente « Sceaux gothiques », Me Damien Libert, Paris,... [1] . La réapparition de cette matrice a permis d’initier une recherche qui a conduit à la réunion d’un dossier sigillographique assez complet sur la matrice de cette châtellenie des confins du Perche et de la Normandie. Outre la matrice originale – qui s’est révélée ne pas être celle vendue à l’Hôtel Drouot, au grand désespoir de son acquéreur ... – il a été possible de cerner précisément la durée de son utilisation, et de la rapprocher d’une empreinte originale encore conservée aux Archives Nationales. Un éclairage sur les conditions de sa redécouverte au xixe siècle, ainsi que sur la confection du fac-similé vendu à Drouot, permettent de compléter l’histoire de cette matrice jusqu’à nos jours [2]  Merci à Christophe Maneuvrier pour avoir encouragé... [2] .

La découverte de la matrice

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Les circonstances de la découverte de la matrice de la châtellenie de Bonsmoulins sont connues par plusieurs mentions figurant dans les Bulletins de la Société historique et archéologique de l’Orne. Lors de la séance du 15 mai 1884, l’abbé Clovis-Rasyphe Saffray (1847-1898), curé de Saint-Aquilin-de-Corbion et féru d’histoire locale, fit don de plusieurs objets découverts l’année précédente dans les ruines du château de Bonsmoulins, au cours de travaux visant à y récupérer des matériaux de construction [3]  A.-L. Letacq, « Note sur M. l’abbé Saffray, curé de... [3] . L’abbé Saffray déposa également à cette occasion une empreinte de la matrice de la châtellenie de Bonsmoulins, dont il est précisé qu’elle avait été découverte dans des conditions similaires quelques années auparavant [4]  E. Lecointre, Compte-rendu de séance du 15 mai 1884,... [4] .

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Lors de la séance suivante, sans doute au mois de juin, la discussion revint sur la matrice de Bonsmoulins, et sur ses armoiries qui soulevaient « un problème historique resté jusqu’ici sans solution ». Puis, lors de la séance du 17 juillet, il fut décidé que la Société « [ferait] graver le sceau de Bonsmoulins, d’après le fac-simile de M. Thouin » [5]  « Compte-rendu des travaux de la Société », Bulletin …,... [5] . Cette mention signale l’existence, dès 1884, d’une reproduction à l’identique de la matrice, sans doute réalisée peu après sa découverte pour M. Thouin, alors agent-voyer inspecteur à Alençon et féru d’archéologie. La Société mit-elle à exécution son projet ? Et qu’entendaient exactement ses membres par le terme de « gravure » ? En l’absence d’autres informations, on peut considérer que c’est le fac-similé possédé en 1884 par M. Thouin († 1913) qui, passé entre différentes mains, a été vendu à Drouot en 2008.

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Cette reproduction à l’identique de la matrice originale a donc été réalisée à des fins d’étude et de collection, très certainement par moulage de la matrice originale, ou par recours à la cire perdue, si elle n’a été réalisée qu’à un seul exemplaire. Il n’a malheureusement pas été possible de comparer les dimensions de l’original et de la copie, la seconde devant présenter, selon toutes probabilités, une dimension légèrement inférieure, en raison du rétreint que subit la fonte en refroidissant [6]  La copie mesure 35,7 mm dans son plus grand diamètre,... [6] .

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Quant à la matrice originale, ainsi découverte dans les ruines du château de Bonsmoulins sans doute au cours des années 1870, elle fut immédiatement récupérée par Louis Villermé (1819-1909), un temps membre du conseil général de l’Orne et propriétaire du domaine voisin du Houssay à Saint-Aquilin-de-Corbion. Décédé sans enfant, il eut pour héritière sa sœur Marie-Sophie (†1915), puis la fille de celle-ci, Louise de Fréville de Lorme (†1933), qui épousa Roger Barbier de la Serre. C’est leur fils Etienne Barbier de la Serre (†1943) qui, lors de la séance du 27 septembre 1923, proposa à la Société une nouvelle empreinte du sceau de la châtellenie de Bonsmoulins, précisant que celui-ci appartenait alors à sa mère [7]  Procès-verbal de la séance du 27 septembre 1923, Bulletin …,... [7] . La matrice échut enfin aux mains du fils d’Etienne, Philippe Barbier de la Serre, qui en est l’actuel possesseur [8]  Je remercie M. Philippe de la Serre pour m’avoir adressé... [8] .

Description de la matrice

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La matrice originale (fig. 1) est un flan d’alliage cuivreux de 2 mm d’épaisseur, dont l’état de conservation signale un enfouissement et, sans doute, un nettoyage assez brutal lors de sa redécouverte. La face de la matrice est intégralement lisible, malgré quelques concrétions dans certaines lettres de la légende. Dans le champ, l’écu porte un semé de fleurs de lis à la bordure, le franc-quartier étant chargé d’une croix ancrée. L’écu est inscrit dans un trilobe anglé, les trois lobes affectant une forme légèrement ogivale, et chacun des angles étant encadré à sa base par deux petites boucles. Contrairement à l’écu, le trilobe, rehaussé d’un filet, ne témoigne pas d’une grande finesse de gravure, non plus que d’une grande régularité. Deux filets encadrent la légende :

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+ S’ DE LA CHASTELERIE•DE BONS•MOVLINS

Fig. 1 - Matrice de la châtellenie de BonsmoulinsFig. 1
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La légende ne présente pas d’abréviation, à l’exception de l’apostrophe suivant le S de Seel. Le premier point après chastelerie n’est pas assuré. Les dernières lettres sont légèrement plus espacées à la fin de la légende, le graveur ayant ainsi comblé le trop grand espace restant jusqu’à la croix. Enfin, le H de chastelerie et les deux N de Bons Moulins sont de type minuscule. L’emploi de chastelerie au lieu de chastelenie est couramment attesté [9]  F. Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française... [9] .

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Le dos de la matrice est traversé par une arête verticale faiblement proéminente, s’amincissant vers le bas. À son sommet, perpendiculaire au flan de la matrice, un anneau de faible diamètre, aujourd’hui incomplet, permettait la prise et la suspension. Même si celle-ci n’est pas d’un grand diamètre ni d’un grand poids, l’anneau est notablement petit, et devait rendre le maniement de la matrice plutôt malaisé.

Datation de la matrice

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La datation précise de la matrice est étroitement liée à une connaissance détaillée de l’histoire de la châtellenie de Bonsmoulins à la fin du xiiie siècle et au début du xive siècle. Malheureusement, cette histoire se révèle assez confuse et plutôt mal connue. En l’absence de documentation suffisante, il faut se contenter de proposer une fourchette de datation la plus précise possible.

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La châtellenie de Bonsmoulins, régie par la coutume de Normandie, fut toujours étroitement liée à sa voisine Moulins-la-Marche ; les deux places constituèrent un enjeu dans les conflits qui affectèrent, au xiie siècle, cette région de confins entre Normandie et Perche [10]  Sur ces épisodes, voir D. Power, The Norman Frontier... [10] . Échues aux comtes du Perche, elles furent récupérées par Philippe Auguste en 1217, et ne quittèrent plus le giron royal avant d’être données par Philippe IV le Bel à son frère cadet Charles, comte de Valois. La matrice de Bonsmoulins porte bien les armoiries de Charles de Valois (d’azur semé de fleurs de lis d’or, à la bordure de gueules) : il s’agit donc de savoir quand ce prince entra en possession de Bonsmoulins. Il est certain que Charles possédait Moulins et Bonsmoulins en 1304, puisqu’il les assignait à cette date à ses héritiers issus de son premier mariage [11]  A. Vallez, « La construction du comté d’Alençon (1269-1380) »,... [11] . Mais son entrée en possession est sans doute bien antérieure : faut-il la placer en 1290, lorsque Philippe le Bel donna les comtés d’Alençon et du Perche en apanage à son frère ? C’est le plus probable ; le 8 octobre 1291, on voit ainsi le bailli d’Alençon tenir une assise à Bonsmoulins [12]  Cartulaire de l’abbaye de Notre-Dame de la Trappe,... [12] . Le biographe de Charles de Valois signale dans le même sens un document du 2 décembre 1291, qu’il n’a pas été possible de retrouver [13]  J. Petit, Charles de Valois (1270-1325), Paris, A.... [13] .

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Bonsmoulins, ainsi que les châtellenies voisines de Moulins-la-Marche et de Châteauneuf-en-Thymerais, ne furent toutefois pas réunies au comté d’Alençon avant la mort de Charles de Valois (1325). Elles formaient, au cours des années 1310, une petite baillie au statut précaire, dont Pierre Gyguet était le bailli en 1318 [14]  Pierre Gyguet est bailli de Bonsmoulins (Arch. nat.,... [14] . C’est au bas de l’un des actes émis par cet officier, aujourd’hui conservés aux Archives Nationales, qu’une empreinte originale tirée de la matrice de Bonsmoulins a été conservée (fig. 2a). En cire brune sur double queue de parchemin, elle est encore bien lisible, quoique la légende ait partiellement disparu.

Fig. 2a - Sceau et contre-sceau originaux (1318)Fig. 2a
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En l’absence d’autres informations, on peut donc considérer que la matrice de la châtellenie de Bonsmoulins fut réalisée entre 1290 et 1304, avec une grande probabilité pour une confection en 1290 ou 1291. Il faut noter que l’absence d’empreintes conservées avant les années 1310 ne permet pas de confirmer de manière certaine la confection de la matrice vers 1290. Si toutefois cette datation s’avère exacte, la matrice de la châtellenie de Bonsmoulins compte parmi les premières attestées dans cette région à la fin du xiiie siècle [15]  Voir, à titre de comparaison, les sceaux de la châtellenie... [15] . Au cours des années suivantes, Charles de Valois est explicitement qualifié « seigneur de Moulins et de Bonsmoulins » dans un acte de 1308, et l’est toujours en décembre 1318 [16]  Arch. nat., J 227 n° 48, 4 novembre 1308. [16] . En revanche, c’est un sceau différent qui est appendu à un acte de la châtellenie de Bonsmoulins, daté du 8 mai 1319, signalant sans doute l’abandon de la matrice à cette date (fig. 4) [17]  Arch. nat., J 227 n° 71, 8 mai 1319 ; moulages ST 714... [17] . Avant d’examiner les conditions du remplacement du sceau de Bonsmoulins, il semble intéressant de tenter quelques comparaisons avec d’autres sceaux de juridictions normandes placées sous l’autorité de Charles de Valois.

Fig. 2b - Moulages du sceau et du contre-sceauFig. 2b

Approche comparative du sceau de Bonsmoulins

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Il a été possible de rapprocher la matrice de Bonsmoulins d’au moins un autre sceau normand réalisé pour Charles Ier de Valois, celui de la châtellenie d’Essay, étroitement liée à Alençon (fig. 3a) ; ce sceau est appendu à un document de 1311 [18]  Arch. nat., J 171 n° 26, L. Douët d’Arcq, Collection... [18] . La similitude entre le sceau d’Essay et celui de Bonsmoulins est telle qu’on peut sans risque considérer que les deux matrices furent réalisées par le même atelier, et sans doute par la même main. Ce rapprochement plaide pour une réalisation des deux matrices vers 1290 ou 1291, la châtellenies d’Essay ayant été certainement attribuée en même temps qu’Alençon à Charles de Valois [19]  A. Vallez, « La construction du comté d’Alençon… »,... [19] . La comparaison des deux sceaux met aussi en lumière un système héraldique propre aux châtellenies du comte, au moins entre Normandie et Perche : le sceau de la châtellenie de Bonsmoulins brise en effet les armes de Valois d’un franc-quartier chargé d’une croix ancrée, tandis que celui d’Essay porte un franc-quartier chargé d’un château.

Fig. 3a - Sceau et contre-sceau de la châtellenie d’Essay (1311)Fig. 3a
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Cette pratique, qui ne s’est pas perpétuée avec Charles II de Valois, dont les sceaux de juridictions adoptent les armes pleines, pourrait s’expliquer par le statut juridique particulier de ces châtellenies qui, on l’a vu, ne furent pas immédiatement intégrées au comté d’Alençon, mais jouirent d’un statut propre. On peut penser que les sceaux des châtellenies de Moulins-la-Marche et de Châteauneuf-en-Thymerais, parmi d’autres, portèrent eux aussi une brisure particulière ; malheureusement aucun sceau de ces châtellenies n’a été conservé pour le principat de Charles de Valois. Quant au choix des brisures, en l’absence d’explications liées au contexte local, il semble possible d’expliquer l’emploi d’une croix ancrée à Bonsmoulins par le rapprochement, souvent fait, entre croix ancrée, croix recercelée et fer de moulin : il s’agirait donc ici d’armes parlantes [20]  Voir par exemple Ch. de Merindol, « L’emblématique... [20] . Dans le cas d’Essay, le château du franc-quartier constitue sans doute, par défaut, le meuble le mieux à même d’exprimer l’autorité d’une châtellenie.

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Il est enfin possible de rapprocher un dernier sceau de ceux de Bonsmoulins et d’Essay : celui de la prévôté de la Perrière, dans le Perche (fig. 3b) [21]  Arch. nat., J 228 n° 9 bis, L. Douët d’Arcq, Collection... [21] . Appendu à un acte d’avril 1315, ce sceau présente une réelle proximité avec les deux premiers (similitude de la plupart des lettres, du trilobe entourant l’écu), mais en diffère également (la croix de la légende et les fleurs de lis de l’écu sont nettement différentes). Le sceau porte par ailleurs les armes de Valois pleines, dans un écu arrondi en pointe. On peut, avec prudence, suggérer que la matrice de la Perrière fut également produite dans le même atelier que les deux précédentes, mais sans doute par une autre main, ou à une époque différente.

Fig. 3b - Sceau et contre-sceau de la prévôté de la Perrière (1315)Fig. 3b
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On peut retenir que la comparaison des deux sceaux d’Essay et de Bonsmoulins permet d’entrevoir la commande simultanée de plusieurs matrices pour les juridictions normandes et percheronnes du comte, peut-être auprès d’un atelier régional – on ne décèle pas de proximité stylistique avec les sceaux personnels de Charles de Valois, non plus qu’avec ceux des juridictions de ses autres possessions dans le royaume. Cette commande a été l’occasion de définir un système héraldique cohérent, distinguant les armes de certaines des châtellenies par une brisure. La possibilité de rapprocher plusieurs sceaux de juridictions issus d’un même ensemble est assez rare : on peut signaler l’ensemble de trois matrices de la sénéchaussée de Poitou pour Fontenay-le-Comte, Saint-Maixent et la Roche-sur-Yon, datant de la même période (fin xiiie-début xive siècle) [22]  A. Vallet de Viriville, « Sceaux du quatorzième siècle... [22] .

L’abandon de la matrice

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Il reste à voir à quel moment la matrice de Bonsmoulins fut abandonnée : la comparaison de deux sceaux distincts de cette juridiction, employés à quelques mois d’écart, permet de définir précisément ce moment, et éclaire un épisode jusque-là inconnu de l’histoire des châtellenies de Moulins et Bonsmoulins.

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Par le contrat de mariage de son fils Charles II avec Jeanne de Joigny, en avril 1314, Charles Ier de Valois assigna 3 000 livres de rente en douaire à la mariée, précisant que cette somme serait assise « en la terre que il a assignée au dit Charles son fils […] en son partage. C’est à savoir au Chastel neuf en Thimerois et à Senonches et au plus près environ » [23]  Arch. nat., J 411 n° 35. [23] . Un an plus tard, en juillet 1315, un nouveau partage des biens de Charles de Valois entre ses différents héritiers attribue à Charles II « la contée de Chartres, la terre de Champron ou toutes leurs appartenances, Chasteau Neuf en Tymerais, Senonches, Molins et Bonmolins ou toutes leurs appartenances, la forest du Perche et la forest de Renou si comme elles se comportent … » [24]  Arch. nat., J 164B n° 31. [24] . Rien ne dit toutefois que ces terres avaient été effectivement données au jeune Charles II à ces dates : il faut plutôt penser qu’il ne s’agit encore que d’une promesse sur l’héritage. Cette situation avait changé en 1320.

Fig. 4 - Sceau et contre-sceau de la châtellenie de Moulins-la-Marche (1319)Fig. 4
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Charles de Valois procèda en effet à un nouveau partage entre ses héritiers, le 5 janvier 1320. Il confirma à cette occasion Charles II dans les terres qui lui étaient précédemment destinées, dont Moulins et Bonsmoulins, ajoutant que « de aucunes d’icelles [terres] nous li avons desja baillié la seignourie et la possession » [25]  Ibid., n° 40. [25] . Ces donations sont encore mentionnées dans le dernier partage décidé par Charles de Valois, en janvier 1323. L’acte de confirmation par le roi Charles IV précise que les 10 000 livres de rente promises à Charles II au décès de son père seront désormais assises sur « les conteez d’Alençon et dou Perche et la terre que notre dit treschier oncle li a desja bailliée à cause de provision … » [26]  Ibid., n° 56. [26] . Charles de Valois avait donc effectivement donné plusieurs terres à son fils dès 1319 au moins. Le passage de la matrice de Bonsmoulins, encore employée le 10 décembre 1318, à une nouvelle matrice, aux armes de Charles II, utilisée le 8 mai 1319, permet de suggérer que c’est dans ce bref intervalle que le comte de Valois donna à son fils les châtellenies de Moulins, Bonsmoulins et Châteauneuf-en-Thymerais. Un autre fait corrobore cette hypothèse : Charles II obtint dès décembre 1318 du roi que sa châtellenie de Châteauneuf soit placée dans le ressort direct du Parlement de Paris, et non plus dans le bailliage de Gisors, ce que le roi lui accorda [27]  Arch. nat., JJ 56 f° 175. Par ailleurs, le fait que... [27] .

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De ces éléments, on peut émettre l’hypothèse suivante : Charles de Valois donna à son second fils Charles II plusieurs terres, au moment où celui-ci atteignait l’âge de la pleine majorité [28]  Né en 1297, Charles II de Valois aurait eu 21 ans en... [28]  : parmi elles, la petite baillie regroupant les trois châtellenies de Moulins, Bonsmoulins et Châteauneuf-en-Thymerais, et peut-être Senonches. Cette donation eu sans doute lieu en novembre ou décembre 1318, ainsi qu’en témoignent nos deux sceaux et le fait que Charles II s’emploie dès décembre à obtenir quelques avantages pour Châteauneuf. Il procéda dans le même temps à une réorganisation administrative de ses terres : le bailli de Bonsmoulins n’apparaît plus en 1319, et une matrice aux armes du nouveau seigneur fut alors employée, dès le mois de mai, pour la châtellenie de Moulins-la-Marche et pour celle de Bonsmoulins. Le nouveau sceau (fig. 4) porte désormais les armes pleines de Charles II de Valois : le futur comte d’Alençon a brisé les armes de son père par l’ajout de besants sur la bordure. La légende, en latin, en est :

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[+] SIGIL[LVM] CASTE[LAN]IE•DE•MOLE[NDINIS]

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La substitution de Moulins à Bonsmoulins dans la légende de la matrice peut sans doute s’expliquer par la réorganisation opérée par Charles II, qui a pu désormais subordonner Bonsmoulins à Moulins. Il ne semble plus y avoir eu de nouveau sceau propre à la châtellenie de Bonsmoulins, les actes la concernant étant toujours scellés par la même matrice de Moulins en 1319, 1359 et 1413 [29]  Arch. dép. Orne H 1866/7, 1er décembre 1359 ; Arch.... [29] . On trouve toutefois mention, en avril 1352, d’un Guillaume Duru, « garde des sceaux aux obligations de Bons Moulins » [30]  Fr.-A. Aubert de la Chesnaye des Bois, Dictionnaire... [30] . Un dernier sceau, aux contrats, a existé pour la châtellenie de Bonsmoulins : un exemplaire est appendu à un document de juin 1465 [31]  Arch. dép. Orne, H 590/3, 4 juin 1465 (communiqué par... [31] . Stylistiquement, la matrice employée pour ce dernier sceau n’est pas antérieure au xve siècle.

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Sans doute inutilisée à partir de décembre 1318, la matrice de la châtellenie de Bonsmoulins fut néanmoins conservée au château du lieu, ainsi qu’en témoigne sa redécouverte au xixe siècle dans les ruines de l’édifice. Le château de Bonsmoulins eut à subir plusieurs occupations durant la guerre de Cent Ans : assiégée une dernière fois par les troupes anglaises du comte d’Arundel, en 1433, la place fut prise et démantelée [32]  J. Chartier, Histoire du roy Charles VII, Paris, Imprimerie... [32] . Le château de Bonsmoulins ne fut ensuite jamais reconstruit, ses ruines, toujours existantes, servant sans doute de carrière jusqu’au xixe siècle. On peut penser que la matrice fut ensevelie lors de la destruction de 1433, et demeura ainsi enfouie sur le site jusqu’à sa redécouverte au xixe siècle.

Conclusion

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La matrice de Bonsmoulins, réalisée sans doute peu après l’entrée en possession de la châtellenie par Charles Ier de Valois, en 1290-1291, s’inscrit dans un ensemble de plusieurs matrices de juridictions commandées par le nouveau comte d’Alençon et du Perche à un même atelier, peut-être régional. Employée jusqu’en décembre 1318, elle est remplacée à cette date par une matrice aux armes de Charles II de Valois, nouveau seigneur de Moulins-la-Marche et de Bonsmoulins, qui réorganise à cette occasion l’administration de ses châtellenies. Conservée au château de Bonsmoulins, la matrice est sans doute abandonnée et ensevelie lors de la destruction du château, en 1433, avant d’y être redécouverte lors de fouilles entreprises dans les années 1870, et de passer en mains privées. Après cette redécouverte, au moins une copie et plusieurs empreintes furent réalisées à titre documentaire par des membres de la Société historique et archéologique de l’Orne.

Fig. 5a - Faces de la matrice originale (à gauche) et du fac-similé (à droite)Fig. 5a
Fig. 5b - Dos de la matrice originale (à gauche) et du fac-similé (à droite)Fig. 5b

Notes

[1]

Vente « Sceaux gothiques », Me Damien Libert, Paris, Drouot-Richelieu, 24 septembre 2008, n° 193. La lecture de la légende est fantaisiste, et l’attribution à l’Ile-de-France infondée.

[2]

Merci à Christophe Maneuvrier pour avoir encouragé et accompagné cette recherche, à Franck Mauger pour ses informations sur Alençon et Bonsmoulins, et à Clément Blanc-Riehl pour ses observations et sa relecture.

[3]

A.-L. Letacq, « Note sur M. l’abbé Saffray, curé de Sarceaux », Bulletin de la Société historique et archéologique de l’Orne, t. 18, 1899, p. 82-83.

[4]

E. Lecointre, Compte-rendu de séance du 15 mai 1884, ibid., t. 3, 1884, p. 237-238.

[5]

« Compte-rendu des travaux de la Société », Bulletin …, op. cit., t. 3, 1884, p. 457-458.

[6]

La copie mesure 35,7 mm dans son plus grand diamètre, et pèse 21,3 g. Sur les copies, voir D. Delgrange, « Matrices de sceaux : copies, imitations, faux ou pastiches », dans M. Gil, J.-L. Chassel (dir.), Pourquoi les sceaux ? La sigillographie, nouvel enjeu de l’histoire de l’art, Lille, irhis/ceges, 2011, p. 69.

[7]

Procès-verbal de la séance du 27 septembre 1923, Bulletin …, op. cit., t. 43, 1924, p. 11.

[8]

Je remercie M. Philippe de la Serre pour m’avoir adressé les photos de la matrice, et avoir permis leur publication dans cet article.

[9]

F. Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du xie au xve siècle, Paris, F. Vieweg, 1881-1902, t. 2, p. 85.

[10]

Sur ces épisodes, voir D. Power, The Norman Frontier in the Twelfth and Early Thirteenth Centuries, Cambridge University Press, 2004.

[11]

A. Vallez, « La construction du comté d’Alençon (1269-1380) », Annales de Normandie, n° 22, 1972, p. 29.

[12]

Cartulaire de l’abbaye de Notre-Dame de la Trappe, Société historique et archéologique de l’Orne (éd.), Alençon, Renaud-Debroise, 1889, p. 486 n° XLV.

[13]

J. Petit, Charles de Valois (1270-1325), Paris, A. Picard et fils, 1900, p. 350. La cote indiquée est erronée, et le document n’a pu être retrouvé à la date indiquée.

[14]

Pierre Gyguet est bailli de Bonsmoulins (Arch. nat., J 227 n° 61-65, 68), de Châteauneuf-en-Thymerais (ibid., n° 67), et peut-être de Moulins-la-Marche (ibid., n° 66).

[15]

Voir, à titre de comparaison, les sceaux de la châtellenie de Chartres : un sceau est employé alors que la juridiction est encore royale (1292), puis est remplacé par un nouveau lorsque Charles de Valois entre en possession du comté (1299). L. Douët d’Arcq, Collection de sceaux, Paris, H. Plon, 1863-1868, t. I, n° 5014 et n° 5015.

[16]

Arch. nat., J 227 n° 48, 4 novembre 1308.

[17]

Arch. nat., J 227 n° 71, 8 mai 1319 ; moulages ST 714 et 714 bis. Contre-sceau conservé.

[18]

Arch. nat., J 171 n° 26, L. Douët d’Arcq, Collection de sceaux, op. cit., n° 5026. Légende : + S’ DE LA CHASTELERIE DE•ESSEY.

[19]

A. Vallez, « La construction du comté d’Alençon… », op. cit., p. 26-28.

[20]

Voir par exemple Ch. de Merindol, « L’emblématique de la maison des Barres », Revue française d’héraldique et de sigillographie, n° 71-72, 2002, p. 81.

[21]

Arch. nat., J 228 n° 9 bis, L. Douët d’Arcq, Collection de sceaux, op. cit., n° 4874. Légende : S’ DE LA PER[IE]RE•EN BELLESMOYS.

[22]

A. Vallet de Viriville, « Sceaux du quatorzième siècle ayant servi à diverses juridictions de la sénéchaussée de Poitou », Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, t. XXVIII, 1865, p. 231-251.

[23]

Arch. nat., J 411 n° 35.

[24]

Arch. nat., J 164B n° 31.

[25]

Ibid., n° 40.

[26]

Ibid., n° 56.

[27]

Arch. nat., JJ 56 f° 175. Par ailleurs, le fait que plusieurs actes de la châtellenie de Bonsmoulins (au moins sept) aient été émis en même temps, le 10 décembre 1318, plaide en faveur de l’imminence de changements administratifs, le bailli s’occupant ainsi d’apurer les affaires de sa juridiction.

[28]

Né en 1297, Charles II de Valois aurait eu 21 ans en 1318, ce qui correspond à l’âge de la majorité usuellement requis pour « tenir terre ». Voir par exemple Les établissements de Saint Louis, P. Viollet (éd.), Paris, Renouard, 1881, t. 2, p. 126.

[29]

Arch. dép. Orne H 1866/7, 1er décembre 1359 ; Arch. dép. d’Eure-et-Loir H 545, 1413.

[30]

Fr.-A. Aubert de la Chesnaye des Bois, Dictionnaire de la noblesse, Paris, Badier, 1786, t. 15, p. 556.

[31]

Arch. dép. Orne, H 590/3, 4 juin 1465 (communiqué par Christophe Maneuvrier) : écu d’Alençon, à trois fleurs de lis et à la bordure chargée de huit besants. Légende [+S AUX] CONTRA[Z DE] LA CHASTE[LLENIE DE BONS] MOULLI[NS].

[32]

J. Chartier, Histoire du roy Charles VII, Paris, Imprimerie royale, MDCLXI, p. 60 : « Assez tost apres le Comte d’Arondel Anglois mit le siege devant Bonmolins, lequel lui fut rendu par composition, & aprés le fit desemparer ».

Plan de l'article

  1. La découverte de la matrice
  2. Description de la matrice
  3. Datation de la matrice
  4. Approche comparative du sceau de Bonsmoulins
  5. L’abandon de la matrice
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Magnier Georges, « La matrice de la châtellenie de Bonsmoulins », Annales de Normandie, 2/2011 (61e année), p. 103-113.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2011-2-page-103.htm
DOI : 10.3917/annor.612.0101


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