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Annales de Normandie

2011/2 (61e année)


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Le 20 juin 1792, une foule de manifestants envahissait le château des Tuileries pour présenter ses exigences politiques à Louis XVI, qui consentit certes à effectuer des gestes symboliques réclamés par ses visiteurs impromptus (coiffer un bonnet rouge, boire à la santé de la nation), mais n’en refusa pas moins toute concession politique [1][1] Sur l’été 1792, on pourra se reporter avec profit à.... En ce jour anniversaire du serment du Jeu de paume de 1789, mais aussi de la fuite royale de 1791, les manifestants voulaient réclamer au roi le retrait du veto qu’il avait ordonné sur plusieurs décrets votés par l’Assemblée législative. Le premier, voté le 27 mai, ordonnait la déportation de tout prêtre réfractaire dénoncé par 20 citoyens (et même un seul en cas de troubles) ; le second, le 8 juin, convoquait à Paris 20 000 gardes nationaux à l’occasion de la célébration de la Fédération. Les manifestants entendaient aussi exprimer leur colère après le renvoi des ministres brissotins et la formation d’un nouveau ministère feuillant, ainsi que leur indignation devant l’inaction de l’armée aux frontières, face à l’ennemi austro-prussien, qui leur semblait être le fruit de la trahison des généraux. Ils marchèrent donc sur l’Assemblée et sur le château même des Tuileries, persuadés de leur légitimité à intervenir ainsi dans la vie politique, au nom de ce droit à l’insurrection qui allait être plus tard reconnu par la Déclaration des droits de 1793. En revanche, vu des départements et notamment pour les citoyens les plus modérés, ce mouvement populaire eut une tout autre image.

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En effet, la pénétration par la force des sans-culottes parisiens dans les appartements royaux suscita de vives protestations dans nombre de départements où, depuis des mois déjà, circulait une image noircie à l’envi du mouvement populaire parisien assimilé à un ramassis de « factieux », d’« anarchistes », voire de « brigands ». Souvent inspirées par des autorités locales attachées à la monarchie constitutionnelle et surtout soucieuses du maintien de l’ordre en ce printemps de nouveau marqué par de multiples troubles sociaux, de nombreuses adresses furent donc rédigées et envoyées à l’Assemblée législative. Parmi ces textes, l’adresse rouennaise est bien connue et renvoie aux positions très modérées affichées tant par les autorités de la ville que par celles du département. Elle ne manqua pas d’ailleurs de contribuer à l’idée que l’on se faisait alors volontiers de Rouen, perçue sinon comme un foyer d’hostilité à la Révolution, à tout le moins comme une ville dominée par des élites royalistes. L’original de cette adresse n’ayant jamais été retrouvé, nous ignorons toujours les noms des quelque 2 000 signataires. En revanche, comme le texte a été imprimé [2][2] Sous la forme d’un document qui compte quatre page... à Rouen puis à Paris et sans doute diffusé à des centaines d’exemplaires, le retrouver dans un fonds d’archives ou dans une bibliothèque n’a rien d’exceptionnel, loin s’en faut. Mieux, un simple coup d’œil rapide sur Internet suffit aujourd’hui à trouver plusieurs sites où cet imprimé peut être encore acheté, et même à des prix assez modiques qui attestent son absence de rareté.

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Néanmoins, l’université Senshu [3][3] Pour une présentation de la Collection, voir : M. Biard... de Tokyo possède dans la Collection Michel Bernstein, fonds impressionnant de quelque 40 000 documents rassemblés par ce collectionneur français et acquis par les Japonais en 1977, un exemplaire tout à fait unique de cette adresse (Recueil de brochures révolutionnaires, tome 48 – cote dans la Collection : tome 92) [4][4] Je tiens à remercier ici le professeur Yoshiaki Ômi,.... En effet, l’exemplaire acheté par Michel Bernstein et aujourd’hui conservé à Tokyo comporte de nombreuses annotations manuscrites portées en marge du texte imprimé. Il n’a pas été possible d’en identifier l’auteur, qui peut, dans l’absolu, être aussi bien un Rouennais qu’un citoyen d’une autre ville. L’écriture aussi bien que le propos permettent seulement d’affirmer sans le moindre doute que ces annotations ont été rédigées à chaud. Cela étant, le ton même de ces annotations ainsi que la référence à un journal rouennais laissent à penser que l’auteur est probablement un citoyen de Rouen. En tout état de cause, cet auteur a souligné des passages ou des mots de l’adresse, puis les a commentés à sa façon. De toute évidence, il se situe politiquement dans la mouvance « patriote », peut-être jacobine, mais non ouvertement du côté des républicains qui, dans l’été précédent, ont osé réclamer la déchéance du roi et le remplacement de la monarchie par une république. Ses commentaires politiques sont ceux d’un homme qui croit encore en la Constitution de 1791, mais qui, pour autant, conteste avec vigueur l’action du roi et de son entourage au cours des derniers mois. Pareille prise de position devait, quelques semaines plus tard, mener un grand nombre de citoyens à se féliciter du renversement de la monarchie et donc à accepter la république. Enfin, ses commentaires permettent aussi de voir comment l’adresse rouennaise a été alors reçue parmi ceux qui, comme lui, n’étaient pas dupes du double jeu pratiqué depuis des mois par le roi.

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Nous avons ici choisi de présenter les annotations manuscrites directement au contact du texte imprimé, telles qu’elles le sont dans l’exemplaire conservé à Tokyo [5][5] À ceci près que, dans le texte imprimé, pour des raisons.... Pour des raisons de clarté, elles ont été placées entre des crochets et mises en italiques. Tout ce qui est ici souligné l’est dans l’original, tant pour le texte imprimé que pour les annotations manuscrites.


Annexe

Adresse individuelle des citoyens actifs de Rouen a l’assemble nationale

LÉGISLATEURS,

juin 1792

La Patrie est en danger. Des scélérats trament sa perte : c’est contr’eux que nous élevons la voix.

et cependant c’est à l’assemblée Nale que les reproches s’adressent

Nous ne vous ferons point entendre les accents de la flatterie ; c’est le langage des esclaves. Hommes libres, nous vous dirons la vérité ; vous êtes dignes de l’entendre, vous êtes les Représentants du Peuple Français.

La flatterie est un vice mais la calomnie est un crime

Nous avons voulu une Constitution qui fixât les devoirs & les droits du Peuple & du Monarque : il fallait alors déraciner des préjugés, détruire des habitudes, anéantir des abus. Une révolution était nécessaire, & les Français l’ont faite. Mais actuellement que la Constitution est établie [6][6] La Constitution adoptée le 3 septembre 1791 et acceptée..., que le dépôt en est confié à la fidélité du Corps législatif, comme à l’attachement de tous les citoyens, il ne faut pour la maintenir que du courage & de la sagesse.

On oublie que ce dépôt est aussy confié à la fidélité du Roy. Quelle fidélité ! …[7][7] Il s’agit là d’une référence évidente à la fuite du...

Fiers de ce dépôt, nous en avons juré le maintien : Législateurs, vous l’avez juré comme nous [8][8] Députés et citoyens ont, comme le roi lui-même, prêté.... Nous tiendrons nos serments ; vous tiendrez aussi les vôtres.

Que la joie insultante de nos ennemis ne soit donc plus provoquée par l’accueil qu’on vous a vu faire aux perfides conseils d’un faux patriotisme, dont les agents soudoyés s’efforcent de vous faire perdre la ligne de la Constitution !

une assemblée Nale qui se laisse diriger par des agens soudoyés et qui suit les conseils d’un faux patriotisme … si ce sont là des vérités, il me semble qu’elles devraient être dites avec quelque circonspection

Qu’ils ne puissent plus fonder d’espérance sur les dissensions qui existent entre les deux pouvoirs garants de notre liberté, & sur celles qui déchirent le sein même du Corps législatif !

à qui la faute si les deux pouvoirs sont désunis, de quel côté est la bonne foy ?

Qu’il ne soit plus permis de détourner votre attention des vraies causes de nos troubles, pour l’arrêter sur des complots chimériques ou de vaines déclamations, dont le plus léger examen a suffi pour détruire le prestige ! Fussent-ils réels, ces complots, ils ne seraient pas à craindre : vous avez, pour les détruire, le courage & le patriotisme de tous les bons Français.

complots chimériques … qui peut douter qu’il n’en existe de cruels contre notre liberté. Ah sans doute il sera bien temps de s’occuper des complots quand nos ennemis auront profité de notre fausse sécurité

Les vrais conspirateurs sont ceux, qui, travaillant sans cesse une multitude facile à tromper, la poussent au crime, en l’enivrant de défiances.

Les vrais conspirateurs sont ceux qui ravalent la Majesté du Corps législatif, en le faisant l’écho de leurs passions privées.

que faites vous dans ce moment, si vous ne ravalez pas la majesté du Corps législatif … ?

Les vrais conspirateurs sont ceux qui reconnaissent en France quarante-quatre mille Souverains [9][9] Ce nombre fait référence à celui des communes, premier... ; qui parlent de République[10][10] Les mots en italiques dans le texte de l’adresse le... dans un Etat constitué Monarchique par le vœu univoque de toute la Nation ; qui demandent l’appel au Peuple dans un Gouvernement représentatif, où l’appel au Peuple, interdit par la Constitution, ne serait autre chose que la proclamation de la guerre civile.

Vous parlez de complots chimériques ; ce sont vos conspirations qui le sont. Qui a jamais reconnu 44 000 pouvoirs en France, qui ose y proposer la république, dans quel endroit propose t’on l’appel au peuple ?

Les vrais conspirateurs sont ceux qui, par leurs actions, par leurs écrits, par leurs discours, s’efforcent d’affaiblir le respect & la confiance qu’on doit au Roi & aux autorités constituées.

La confiance qu’on doit au Roy. Eh, qui peut encore en avoir après ce qu’il s’est passé & ce qui arrive chaque jour … ?[11][11] Nouvelle référence à Varennes, mais aussi aux tensions...

Les vrais conspirateurs sont ceux qui prêchent aux troupes l’indiscipline, la révolte, la méfiance contre les Généraux [12][12] Des troubles inspirés et/ou soutenus par les « Patriotes »..., qui couvrent nos colonies de sang & de ruines [13][13] Il s’agit ici avant tout de la situation à Saint-Domingue,..., qui ont aiguisé les poignards des bourreaux d’Avignon [14][14] Référence aux massacres dans la prison du Palais des..., & qui les poussent encore au meurtre, en les soustrayant au glaive dont la Loi devait frapper leurs têtes scélérates.

Voicy le grand mot lâché. C’est l’assemblée elle-même que vous mettez au nombre des conspirateurs. C’est à son décret d’amnistie sur les troubles d’Avignon[15][15] Le décret d’amnistie « pour tous les événements et... que vous donnez le caractère de conspiration & vous brûlez que l’on respecte les autorités constituées. Il faut au moins en donner l’exemple

Les vrais conspirateurs sont ces Ministres factieux qui, pour accélérer leur plan de désorganisation, proposent inconstitutionnellement de former un camp sous les murs de la Capitale, afin de décourager ou de porter à quelque mesure violente l’inébranlable Garde Nationale Parisienne.

Les vrais conspirateurs sont les Fonctionnaires publics qui négligent de faire exécuter les Loix : ce sont des Officiers Municipaux qui protègent la révolte, donnent des fêtes à des soldats qui, après avoir volé leur caisse, se sont armés contre les défenseurs de la Loi [16][16] Le 15 avril 1792, les Jacobins ont organisé à Paris..., enchaînent par leur silence ou par leurs réquisitions le courage de la force armée, & livrent aux insultes des factieux les dépôts sacrés, confiés par la France entière à leur sollicitude [17][17] Le principal de ces « dépôts sacrés » est naturellement....

Quelle mauvaise foy : sont-ce les officiers municipaux de Paris qui ont donné ces fêtes. Ce sont les citoyens et les officiers municipaux que vous accusez, ne pouvant pas l’empêcher. Ah sans doute il eut été plus sage d’armer une partie de citoyens contre l’autre. Cela aurait peut être rempli un plan, mais à coup sûr ce n’est pas celui des bons citoyens

Les vrais conspirateurs enfin sont ceux qui, feignant d’oublier ou de méconnaître les services rendus à la cause de la Liberté par Lafayette, ont l’infamie de proposer un Décret d’accusation, & peut-être de diriger contre lui le fer des assassins ; parce que ce Général a eu le courage de dire la vérité, de démasquer une faction puissante, & de la poursuivre jusques dans l’antre où elle trame la ruine de la Patrie [18][18] Le 28 juin 1792, La Fayette se présente devant l’Assemblée....

Ainsy voilà le décret jugé avant même qu’il soit proposé, ainsy vous enchaînez d’avance la langue de vos représentants en dénonçant comme infâme celuy qui oserait proposer le décret d’accusation contre Lafayette … ne verrait-on pas dans un si beau zèle un petit bout d’oreille[19][19] Autrement dit, l’auteur des annotations manuscrites...

Que les lâches qui préparent un Décret d’accusation contre le Général de la Fédération de 1790, en préparent donc aussi contre tous les bons Français. En exprimant ses sentiments, Lafayette a peint les nôtres : comme lui nous détestons les factieux. Depuis long-temps, leur tyrannie nous irrite & nous lasse ; leur joug avilissant est un opprobre que nous ne pouvons plus supporter. Législateurs, faites-les rentrer dans le néant, ces hommes pervers, que la Révolution a fait connaître, & qui ne prennent le nom de Patriotes que pour le déshonorer. Anéantissez tout pouvoir qui, n’étant point dans la Constitution, est un monstre dans notre ordre social.

Ce n’est pas pour avoir dit des vérités que Lafayette est coupable, mais c’est pour avoir abandonné son armée, pour avoir exprimé le vœu de la force armée qui, n’étant pas délibérante, ne doit qu’agir. C’est aussy pour avoir trompé l’assemblée de la nation, en donnant comme un vœu général ce que l’armée n’avait manifesté par aucun vœu[20][20] La Fayette, lors de son intervention, prétend parler...

Confondez dans la même proscription ces infâmes Libellistes qui, répandant périodiquement le venin dont ils sont nourris, corrompent les esprits & les cœurs.

ouy, comme l’amy du Roy[21][21] L’Ami du Roi, des Français, de l’ordre et surtout de..., le mercure[22][22] Plusieurs journaux portent ce titre, mais il s’agit..., la chronique[23][23] Là encore, plusieurs journaux contiennent ce mot dans...& autres productions de ce genre, où l’on calomnie tout ce que l’amour ardent de la patrie fait faire & dans lesquels on corrompt périodiquement l’esprit public

Dévouez à l’inexorable sévérité des Loix, & ceux qui proposeraient d’ôter ou d’ajouter une syllabe à l’Acte Constitutionnel, & les audacieux qui insulteraient à la Majesté Nationale, soit dans la personne de ses Représentants élus, soit dans la personne de son Représentant héréditaire [24][24] Les représentants élus sont naturellement les membres.... Le Corps Législatif & le Roi sont également nécessaires à notre liberté ; nous devons leur assurer également la jouissance des droits qui leurs sont accordés par la Constitution ; mais tous deux doivent aussi se concentrer dans les limites qu’elle a posés : hors de là il n’y a plus de liberté ; & des hommes, qui ne veulent de tyrans d’aucune espèce, doivent s’élever contre quiconque aspire à le devenir.

Ce paragraphe est dans les bons principes, mais il est de placage. On voit qu’il n’a pas été conçu par le même esprit qui a dicté le premier. Ah sans doute la Constitution doit être respectée jusque dans ses fautes[25][25] Respecter la Constitution tout en critiquant ses défauts,.... Chaque pouvoir doit user librement de ses droits … mais il faut poursuivre celuy[26][26] Il s’agit du pouvoir exécutif, donc du roi et de ses... qui n’agit pas ou qui, agissant dans un sens contraire à la loy, compromet par chacun de ses mouvements la Liberté & la Constitution

Législateurs, nous le disons avec fermeté, les divisions, qui jusqu’à présent ont régné entre vous & le Pouvoir exécutif, affligent tous les bons Français ; elles doivent cesser, si vous ne voulez que la Patrie périsse dans les déchirements de la plus funeste anarchie. Ne souffrez donc plus l’insolence de ces tribunes qui, par des applaudissements ou des murmures soudoyés, influencent & dominent l’opinion des Représentants du peuple [27][27] Les séances de l’Assemblée législative, comme auparavant.... Imposez un silence éternel à ces agitateurs qui, dans le Sanctuaire même de la Législation, osent déifier la révolte & le meurtre, vous proposent alternativement de vous déclarer Assemblée constituante [28][28] Si l’Assemblée législative se déclarait constituante,..., de supprimer le veto royal [29][29] Le droit de veto a été accordé au roi par l’Assemblée... …

Les divisions perdraient la chose publique si elles existaient plus longtemps. Mais à qui la faute. Remarquez l’affectation que l’on a de dire les divisions naissantes par la faute de l’assemblée Nale & qu’a donc fait le pouvoir exécutif pour que les soupçons soient rejetés loin de luy. Il n’est pas de citoyen sans passion qui ne convienne que c’est au pouvoir exécutif que nous devons la plus grande partie de nos maux[32][32] Au-delà du roi lui-même, le pouvoir exécutif appartient...

Punissez les auteurs des forfaits commis le 20 de ce mois au château des Thuileries [30][30] Acculé par la foule contre une fenêtre, Louis XVI a.... C’est un délit public ; c’est un attentat aux droits du Peuple français, qui ne veut point recevoir de loix de quelques brigands de la Capitale [31][31] Le ou les auteur(s) de l’adresse se garde(nt) bien... : nous vous en demandons vengeance.

= 20 juin 1792

Représentants du Peuple, vous lui devez des loix sages ; vous devez fortifier l’action du Pouvoir exécutif[33][33] Cet appel à « fortifier » le pouvoir exécutif doit... : tels furent les devoirs que vous vous imposâtes, en acceptant le caractère auguste dont vous êtes revêtus.

fortifier l’action du pouvoir exécutif … on pourrait demander aux pétitionnaires quel en est le moyen … est-ce en rendant l’assemblée Nale très suspecte qu’on peut lui donner cette influence sur l’opinion qui peut fortifier l’action du pouvoir exécutif. Ce pouvoir n’est déjà que trop étendu. encore s’il marchait. mais il paralise tout[34][34] Nouvelle allusion au droit de veto, qui paralyse la...

Vous devez à vous-mêmes de prendre enfin l’air de dignité qui convient aux Législateurs d’un grand Empire. Quant à nous, nous vous devons soumission & respect ; nous remplirons nos devoirs : mais nous voulons aussi la Constitution, telle qu’elle est ; nous voulons à toujours un Corps législatif, un Roi, des Administrateurs & des Juges élus par le Peuple : nous les aurons, ou nous périrons.

Enfin est un reproche dur. Vous remplissez assez mal ces devoirs, assurément rien n’est moins respectueux que le ton de cette phrase. Il ne doit pas mener à la souscription. Au milieu de quelques vérités qu’il est de bon d’écrire, mais d’une autre manière, on distingue des reproches non mérités et un ton déclamatoire qui ne convient point dans une adresse des citoyens à leurs représentants. Ce n’est pas en les dénonçant à l’opinion publique comme peu dignes de confiance qu’on peut les faire respecter & c’est pourtant le devoir de bons administrateurs[35][35] Les « administrateurs » ici visés sont les membres.... L’avilissement des pouvoirs est un crime justement réprimé par les loix

Suivent les Signatures, au nombre de dix-neuf cents quatre-vingt-neuf.

Parmi lesquels on comptait celles de beaucoup de mauvais citoyens, d’enfans & même jusqu’à des femmes. C’est cette adresse que l’on a présentée à l’assemblée nationnalle comme signée de ving mil citoyens[36][36] L’adresse est lue devant l’Assemblée législative dans...

5

À Rouen. De l’Imprimerie de L. Oursel, Imprimeur du Roi & du Département de la Seine-Inférieure, rue de la Vicomté. 1792 » [37][37] Des éditions ont également été faites dans la capitale :....

Fig. 1 - Collection Michel Bernstein (université Senshu, Tokyo), t. 92Fig. 1

Notes

[*]

GRHis – université de Rouen.

[1]

Sur l’été 1792, on pourra se reporter avec profit à deux livres, devenus des classiques : A. Mathiez, Le Dix août, Paris, Hachette, 1931 ; M. Reinhard, La chute de la royauté. 10 août 1792, Paris, Gallimard, 1969.

[2]

Sous la forme d’un document qui compte quatre pages.

[3]

Pour une présentation de la Collection, voir : M. Biard et Y. Ômi, « La collection Michel Bernstein (université Senshu, Tokyo) », Annales historiques de la Révolution française, 2011, n° 2, p. 193-210.

[4]

Je tiens à remercier ici le professeur Yoshiaki Ômi, responsable de la Collection Michel Bernstein, qui m’a aimablement autorisé à transcrire, commenter et publier le présent document.

[5]

À ceci près que, dans le texte imprimé, pour des raisons de place disponible ou non, les annotations figurent tantôt dans la marge de droite (pour les pages impaires), tantôt dans celle de gauche (pour les pages paires), et également en bas de page (pour les pages 2, 3 et 4).

[6]

La Constitution adoptée le 3 septembre 1791 et acceptée par le roi le 13 septembre suivant.

[7]

Il s’agit là d’une référence évidente à la fuite du roi avortée le 21 juin 1791 à Varennes.

[8]

Députés et citoyens ont, comme le roi lui-même, prêté serment « à la Nation, à la Loi, au Roi ».

[9]

Ce nombre fait référence à celui des communes, premier échelon des pouvoirs locaux dans la subdivision territoriale créée à l’automne 1789, qui a fait naître départements, districts, cantons et communes.

[10]

Les mots en italiques dans le texte de l’adresse le sont aussi dans le document original. Il s’agit bien sûr ici de renforcer l’opposition entre « république » et « monarchique ».

[11]

Nouvelle référence à Varennes, mais aussi aux tensions nées de la politique du roi et de son entourage depuis l’automne 1791, notamment en raison du veto mis sur certains décrets (celui sur les émigrés le 11 novembre 1791, celui sur les prêtres réfractaires le 19 décembre suivant, enfin celui du 11 juin 1792 pour empêcher la formation d’un camp de 20 000 gardes nationaux fédérés près de Paris).

[12]

Des troubles inspirés et/ou soutenus par les « Patriotes » ont éclaté dans l’armée dès 1789 et surtout 1790, avec comme point d’orgue la mutinerie de plusieurs régiments à Nancy en août 1790 (avant tout le régiment suisse dit de Châteauvieux). Les combats y ont fait environ 300 morts et blessés. 22 soldats suisses ont été pendus et un autre mutin suisse roué vif, tandis que 41 Suisses étaient envoyés « aux galères » à Brest, autrement dit condamnés au bagne. Par ailleurs, plusieurs journaux « patriotes » multiplient alors les critiques contre des généraux et autres officiers suspectés d’être des traîtres en puissance. En effet, depuis la déclaration de guerre le 20 avril 1792, les premiers combats dans le Nord ayant tourné à la débandade des troupes françaises, les généraux ont rejeté la responsabilité des revers sur leurs troupes trop indisciplinées, ont déclaré que toute offensive était impossible et donc conseillé au roi de négocier au plus vite la paix avec Autrichiens et Prussiens. Le 1er mai, devant les Jacobins, Maximilien Robespierre commentait ainsi cette situation : « Je ne me fie point aux généraux et, faisant quelques exceptions honorables, je dis que presque tous regrettent l’ancien ordre des choses, les faveurs dont dispose la Cour, je ne me repose que sur le peuple, sur le peuple seul ».

[13]

Il s’agit ici avant tout de la situation à Saint-Domingue, où a éclaté en octobre 1790 une révolte des « libres de couleur », dirigée par Ogé et Chavannes, suivie en novembre d’une première révolte des esclaves. Ces derniers se soulèvent, cette fois avec une tout autre ampleur, le 22 août 1791. L’Assemblée législative, qui a succédé à la Constituante et est réunie depuis quelques semaines seulement, apprend en octobre la nouvelle de ce soulèvement.

[14]

Référence aux massacres dans la prison du Palais des Papes en Avignon (dans la tour dite de la Glacière), le 16 octobre 1791.

[15]

Le décret d’amnistie « pour tous les événements et délits relatifs à la Révolution, commis à Avignon et dans le Comtat Venaissin » est voté par l’Assemblée législative le 19 mars 1792.

[16]

Le 15 avril 1792, les Jacobins ont organisé à Paris une fête, orchestrée par David, en l’honneur des Suisses de Châteauvieux tout juste amnistiés et libérés, accueillis triomphalement par les sociétés des amis de la Constitution tout au long du chemin qui les conduisait de Brest à Paris (cf. supra, note 8).

[17]

Le principal de ces « dépôts sacrés » est naturellement la famille royale, dans la mesure où elle réside à Paris depuis octobre 1789. Or, le 20 juin 1792, la manifestation populaire qui a envahi les Tuileries a de facto violé la résidence royale, d’où cet emploi d’une image forte : les « insultes des factieux ».

[18]

Le 28 juin 1792, La Fayette se présente devant l’Assemblée législative, sans avoir reçu l’autorisation de quitter l’armée qu’il commande alors, et réclame des mesures contre les Jacobins, ainsi que des poursuites contre les instigateurs de la manifestation du 20. Ses attaques contre les Jacobins sont particulièrement vives : « Je supplie l’Assemblée nationale (…) de détruire une secte qui envahit la souveraineté, tyrannise les citoyens, et dont les débats publics ne laissent aucun doute sur l’atrocité des projets de ceux qui les dirigent » (Archives parlementaires, t. XLV, p. 653).

[19]

Autrement dit, l’auteur des annotations manuscrites suppose que des « Fayettistes » ont, sinon rédigé, inspiré l’adresse des Rouennais. Rappelons que, le 16 juillet 1791, le club des Feuillants est né d’une scission de celui des Jacobins et qu’existent, au sein de la mouvance ensuite rattachée à ce nouveau club, une tendance « lamethiste » (du nom des frères Lameth) et une tendance « fayettiste ».

[20]

La Fayette, lors de son intervention, prétend parler au nom de toute son armée : « (…) les violences commises le 20 juin aux Tuileries ont excité l’indignation et les alarmes de tous les bons citoyens, et particulièrement de l’armée. Dans celle que je commande, tous les officiers, sous-officiers et soldats ne font qu’un » (Archives parlementaires, t. XLV, p. 653).

[21]

L’Ami du Roi, des Français, de l’ordre et surtout de la Vérité, journal violemment hostile à la Révolution, est rédigé et publié par l’abbé Royou à partir de l’été 1790. Un autre journal porte aussi ce titre et possède la même orientation politique, celui de Montjoye, auteur qui a d’abord collaboré avec Royou avant de publier sa propre feuille. Seules la numérotation des deux journaux et les adresses indiquées permettent de séparer l’un de l’autre. Le journal de l’abbé Royou a cessé de paraître à la mort de celui-ci en mai 1792, tandis que la feuille de Montjoye disparaît avec la chute de la monarchie le 10 août suivant (cf. J.-P. Bertaud, Les amis du roi. Journaux et journalistes royalistes en France de 1789 à 1792, Paris, Perrin, 1984).

[22]

Plusieurs journaux portent ce titre, mais il s’agit sans doute ici du plus célèbre d’entre eux, le Mercure de France, dédié au Roi (…), journal né au xviie siècle, politiquement très conservateur et qui parut toutefois jusqu’en 1794.

[23]

Là encore, plusieurs journaux contiennent ce mot dans leur titre. Il paraît naturellement impensable que soient ici évoquées deux feuilles « patriotes », alors proches des Brissotins, la Chronique de Paris et La Chronique du mois. En revanche, un journal publié à Rouen est sans doute la cible ici visée : la Chronique nationale et étrangère. L’auteur rouennais le plus connu de cette feuille, au sein d’une équipe assez large, se nomme Jacques Leclerc. Or, il fut arrêté à deux reprises (septembre 1792 puis janvier 1793) et accusé d’être un partisan des royalistes. Le 5 septembre 1793, il fut condamné à mort et exécuté avec sept autres coaccusés, jugés coupables d’avoir fomenté des troubles royalistes à Rouen et notamment la manifestation de la place de la Rougemare, seule manifestation d’importance en France pour empêcher la condamnation à mort de Louis XVI. Sur ce personnage et son journal, voir la notice d’É. Wauters dans G. Feyel (dir.), Dictionnaire de la presse française pendant la Révolution 1789-1799. La presse départementale, t. I, Ferney-Voltaire, Centre international d’étude du xviiie siècle, 2005, p. 471-480.

[24]

Les représentants élus sont naturellement les membres de l’Assemblée législative, tandis que le « représentant héréditaire » n’est autre que le roi des Français.

[25]

Respecter la Constitution tout en critiquant ses défauts, telle a été la position suivie depuis 1791 par les sociétés des amis de la Constitution. La position ici exprimée laisse donc bien à penser que l’auteur des annotations s’inscrit dans la mouvance jacobine.

[26]

Il s’agit du pouvoir exécutif, donc du roi et de ses ministres, accusé de saboter le travail de l’Assemblée.

[27]

Les séances de l’Assemblée législative, comme auparavant celles de la Constituante, ont lieu devant des spectateurs qui remplissent les tribunes réservées au public. Quoique n’ayant point le droit de participer aux délibérations, ces spectateurs manifestent souvent leurs opinions par divers cris, interpellations, « murmures », huées, applaudissements. Les « agitateurs » ici dénoncés peuvent donc aussi bien être ces spectateurs que les députés siégeant le plus à gauche dans l’Assemblée.

[28]

Si l’Assemblée législative se déclarait constituante, cela signifierait qu’elle renonce à la Constitution de 1791 et en prépare une nouvelle. Née de l’assaut contre les Tuileries le 10 août 1792, la Convention nationale, réunie le 20 septembre suivant, est justement une seconde Assemblée constituante.

[29]

Le droit de veto a été accordé au roi par l’Assemblée constituante le 11 septembre 1789. Ce veto est suspensif, ce qui signifie que le roi, en l’apposant sur un décret, peut refuser la transformation de celui-ci en loi exécutoire pendant une durée de deux à six ans.

[30]

Acculé par la foule contre une fenêtre, Louis XVI a alors accepté de boire à la santé de la nation et de coiffer un bonnet rouge, cependant que l’effroi touchait aussi sa famille et son entourage. En dépit du précédent de Versailles en octobre 1789, qui avait fait plusieurs morts, cette première intervention populaire aux Tuileries était restée pacifique ; la seconde, moins de deux mois plus tard, prit un tout autre visage.

[31]

Le ou les auteur(s) de l’adresse se garde(nt) bien d’écrire « le peuple de Paris » ou « les sans-culottes parisiens », préférant s’en prendre ainsi à « quelques brigands de la capitale » pour mieux suggérer qu’une poignée d’agitateurs sème le désordre dans Paris. On retrouve ici le discours, à ce moment très répandu dans nombre de départements, sur les « anarchistes » qu’il conviendrait de mettre hors d’état de nuire.

[32]

Au-delà du roi lui-même, le pouvoir exécutif appartient aux ministres. Or, Louis XVI a renvoyé ses ministres brissotins (Roland, Servan, Clavière) le 13 juin 1792, tandis que Dumouriez donnait sa démission le 15. Au moment où l’adresse est rédigée, les Feuillants contrôlent donc de nouveau les ministères.

[33]

Cet appel à « fortifier » le pouvoir exécutif doit bien sûr être entendu non comme une volonté d’apporter un changement dans la Constitution, mais comme le désir de voir le pouvoir du roi et de ses ministres être respecté.

[34]

Nouvelle allusion au droit de veto, qui paralyse la transformation des décrets en lois.

[35]

Les « administrateurs » ici visés sont les membres des autorités constituées de Rouen, notamment ceux de la municipalité, accusés d’avoir soutenu cette adresse.

[36]

L’adresse est lue devant l’Assemblée législative dans sa séance du 29 juin 1792, provoquant des « murmures à gauche » et de « vifs applaudissements à droite ». Un bref débat s’engage ensuite, au cours duquel Albitte, élu de Seine-Inférieure, expose que cette adresse n’a été signée que par des Rouennais et ne représente pas l’opinion du département. Puis Thuriot ayant accusé « les parlementaires de Rouen » (les membres de l’ancien Parlement de Normandie) d’avoir signé cette adresse, un autre député (dont le nom n’est pas mentionné dans le procès-verbal) s’écrie : « Il y a 20 000 signatures » ! C’est donc à cette intervention que fait allusion l’auteur des annotations manuscrites, qui a beau jeu d’ironiser sur le passage de quelque 2 000 à 20 0000 signatures (Archives parlementaires, t. XLV, p. 680-682). Quant à la présence de « mauvais citoyens », d’enfants et de femmes, elle est évidemment difficile à confirmer ou à infirmer en l’absence du texte original. Toutefois, la mention d’enfants s’explique sans doute par le fait que certains signataires n’avaient pas l’âge légal requis pour exercer les droits liés à la citoyenneté ; celle des femmes relève d’une accusation classique sitôt qu’elles entendent intervenir dans l’espace public ; quant à la notion de « mauvais citoyens », elle vise les opinions politiques de certains des signataires, ouvertement hostiles à la Révolution, ce qui suppose chez l’auteur de ces notes un minimum de connaissance de la situation locale (que ces renseignements lui appartiennent ou qu’ils lui aient été transmis par un ou des Rouennais).

[37]

Des éditions ont également été faites dans la capitale : Paris, Imprimerie de Du Pont, 1792 (Bnf, Lb39 6004) ; la Bnf possède aussi d’autres exemplaires qui ne mentionnent ni lieu, ni date, mais sont naturellement de 1792 et sans doute d’origine parisienne.

Pour citer cet article

Biard Michel, « Un document inédit sur la protestation rouennaise contre la manifestation populaire aux Tuileries le 20 juin 1792 », Annales de Normandie, 2/2011 (61e année), p. 115-124.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2011-2-page-115.htm
DOI : 10.3917/annor.612.0115


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