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Annales de Normandie

2011/2 (61e année)


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Pèlerinages et lieux de pèlerinages en Normandie, Actes du 44e Congrès organisé par la Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie (Fécamp, 22-24 octobre 2009), Textes recueillis et publiés par Bernard Bodinier, Louviers, FSHAN, 2010

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À l’initiative de l’association des Amis du Vieux Fécamp, le congrès 2010 de la Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Normandie était consacré au Pèlerinages et lieux de pèlerinage. La ville de Fécamp était bien placée à cet égard, car elle réunit pèlerinage ancien (le Précieux Sang, vénéré dans la célèbre abbatiale) et pèlerinage contemporain (chapelle Notre-Dame-de-Salut). Rédigées par Catherine Vincent et Vincent Juhel, les orientations de recherche proposaient aux auteurs de communications trois directions. Ils mettaient d’abord en avant « la diversité des méthodes d’approche » : travail sur une source principale, étude d’un espace donné (diocèse, par exemple) dans une perspective à la fois géographique et historique, et enfin monographie concernant un seul lieu de pèlerinage. Les deux autres directions étaient « l’anthropologie du pèlerinage » et « les pèlerinages dans l’histoire ». Ces trois directions ont été suivies par les participants, qui ont livré des communications très variées sur le thème commun, rendant la synthèse difficile.

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La conférence inaugurale fut donnée par Catherine Vincent, professeur à l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense (Paris-X) et responsable du groupe de recherche sur les sanctuaires et les pèlerinages. Catherine Vincent est assurément l’une des meilleures spécialistes mondiales concernant la question. Intitulée « Pèlerinage et culte des saints », son intervention était articulée autour de trois axes. Le premier montrait que le pèlerinage était « l’une des modalités du culte des saints ». Celui-ci a commencé par la visite au tombeau, mais bientôt, on a pris la liberté de « fragmenter les corps vénérés », ce qui a donné naissance au culte des reliques. Apparu vers le viiie siècle, ce mouvement n’a cessé de s’amplifier tout au long du Moyen Âge et de l’époque moderne (xvie-xviiie siècle). Il faut insister également sur la diffusion des images de dévotion, qui se généralisa en Occident à la fin du Moyen Âge. Le deuxième axe était consacré aux « lieux de pèlerinage et autres lieux de culte ». Les historiens se sont aujourd’hui mis d’accord pour considérer qu’un sanctuaire est un lieu de culte qui recèle un objet exceptionnel (notamment corps ou relique), où se sont opérés des miracles et qui attire un grand concours de peuple. Le sanctuaire est donc devenu le lieu essentiel du miracle, comme en témoignent aujourd’hui encore Lourdes, Fatima et La Salette. De ce fait, les sanctuaires se sont beaucoup développés aux côtés des lieux de culte ordinaires (comme les églises paroissiales). Enfin, le troisième axe était intitulé « Pèlerinage, autorités religieuses et fidèles ». Le pèlerinage est souvent un objet de méfiance pour les autorités religieuses, qui cherchent à encadrer les fidèles sur le plan spirituel. La hiérarchie s’efforça donc de contrôler le plus étroitement possible le phénomène. À partir du xviie siècle, par exemple, la papauté organisa des procès de canonisation afin d’étudier les mérites des candidats à la sainteté, qui pouvaient être rejetés, même s’ils faisaient l’objet d’une culte populaire. C. Vincent conclut son brillant exposé en ces termes : « L’histoire du pèlerinage permet de plonger au plus profond de la vie d’une société ». Elle a ainsi replacé les pèlerinages normands dans un cadre qui s’étend à toute la chrétienté, occidentale et orientale.

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Il n’était pas facile d’organiser la riche matière provenant des contributions. Bernard Bodinier, président de la FSAHN et éditeur scientifique de ce colloque, l’a fait de façon habile, en divisant l’ouvrage en deux parties chronologiques suivies d’une troisième partie thématique. La première partie est consacrée aux pèlerinages « des temps immémoriaux » et la seconde « aux pèlerinages récents », la troisième évoquant « des lieux, des manifestations de la foi ».

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Comme l’a remarqué B. Bodinier, le congrès n’a pas vraiment abordé les plus grands pèlerinage de Normandie : dans la Manche, le Mont Saint-Michel (traité ailleurs, notamment dans le cadre du 13e centenaire) [1][1] Cf. Culte et pèlerinages à saint Michel en Occident :..., dans le Calvados, Notre-Dame-de-la-Délivrande et même Lisieux, seulement évoqué à travers des projets immobiliers et celui d’une liaison aérienne avec Lourdes, envisagée en 1935 (Daniel Deshayes). La plupart des pèlerinages étudiés sont donc des manifestations locales, même si nombre d’entre elles ont connu à certaines époques un rayonnement plus important.

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Beaucoup de ces pèlerinages trouvent leurs origines au Moyen Âge, mais les circonstances sont souvent obscures, faute de documentation conservée. Ils connaissent généralement un développement important aux cours des xvie et xviie siècles, même si cette période est marquée par un contrôle accru des évêques normands, dans la lignée de la réforme catholique, comme l’a bien montré Nicolas Trotin. Le même auteur souligne que le clergé se montre beaucoup plus réticent, au cours du xviiie siècle, éprouvant une grande méfiance à l’égard des miracles, qui sont souvent liés aux pèlerinages. Partout, la Révolution a été un temps de crise pour ces manifestations religieuses, réprimées par les autorités. En revanche, le xixe siècle se caractérise par un grand renouveau des anciens pèlerinages et par l’apparition de nouveaux cultes. L’essor se poursuit au début du xxe siècle et, souvent, jusque dans les années 1960. La fin du siècle, au contraire, coïncide avec un déclin des pèlerinages, qui se poursuit au début du xxie siècle, en dépit de quelques brillantes exceptions (Lisieux ou La Chapelle-Montligeon).

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Parmi les pèlerinages anciens, le congrès a naturellement fait une place à part à ceux de Fécamp. Le Précieux Sang, vénéré depuis le xiie siècle, est évoqué par Katrin Brockhaus en liaison avec la construction de l’abbatiale dans une excellente contribution et, de façon moins convaincante, par Nicolas Leroux, qui poursuit son étude jusqu’au début du xxe siècle. Par ailleurs, Danielle Soret évoque le pèlerinage des marins à la chapelle Notre-Dame-de-Salut. D’autres pèlerinages anciens sont beaucoup plus mal connus : Saint-Gilles en Cotentin (Pierre-Gilles Girault), la Vierge miraculeuse de Rancoudray, près de Mortain (Lionel Duhault), Notre-Dame-du-Val-Boutry, au sud du pays d’Auge (Claude Clouet d’Orval), la fontaine Sainte-Clothilde aux Andelys (Jean Baboux), Notre-Dame de la Couture, à Bernay (Philippe Leturcq et Édith Rouet), Saint-Adrien de Belbeuf, non loin de Rouen, qui laisse progressivement la place à sainte Barbe, puis à saint Bonaventure (Claude Bouhier, Marcel Desbled et Michel Mieussens). Quant à Saint-Michel du Mont-Gargan, il a sans doute été créé par les moines de Saint-Ouen de Rouen pour tenter (en vain) de concurrencer le grand pèlerinage au Mont Saint-Michel (Angela Laghezza et Vincent Juhel).

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Il faut faire une place à part à deux saints du Moyen Âge qui ont eu un grand rayonnement : saint Laurent d’Eu (étudié par Paul Labesse) et le bienheureux Thomas Hélye (présenté par Hugues Plaideux). Saint Laurent O’Toole, archevêque de Dublin est mort par hasard à Eu, en 1180. Il venait en Normandie pour y rencontrer Henri II, en vue de rétablir la paix dans l’Irlande conquise. Le culte s’est développé rapidement dans la collégiale Notre-Dame d’Eu autour du corps saint et saint Laurent fut canonisé dès 1225. Curieusement, par la suite, le pèlerinage s’est déplacé de la collégiale vers une chapelle installée sur la colline picarde d’où le saint aurait vu la ville où il allait mourir. À l’autre extrémité de la Normandie, Thomas Hélye de Biville (v. 1180-1257), fut d’abord un ermite adepte de la pauvreté, comme son contemporain saint François d’Assise, avant d’être intégré dans le clergé diocésain et chargé d’une tâche missionnaire. Thomas fut très vite l’objet d’un culte populaire, mais les tentatives pour le faire canoniser échouèrent à deux reprises, en 1260 et en 1629. C’est seulement en 1859 qu’il a pu être proclamé bienheureux !

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Certains pèlerinages sont nés au xixe ou au xxe siècle. Citons la chapelle des marins, Notre-Dame-des-Flots de Sainte-Adresse, inaugurée en 1859 (Béatrice Chegaray) ou Notre-Dame-du-Hâvre-de-Grâce, dite la Vierge noire, installée à Graville en 1875, à la suite d’un vœu de l’association des mères chrétiennes (Jean Bourienne). Le cas le plus étonnant est celui du pèlerinage créé de toutes pièces par l’abbé Buguet à La Chapelle-Montligeon en faveur des âmes du purgatoire (en 1878). Ce projet déboucha sur la construction d’une vaste basilique néo-gothique, consacrée en 1928 (Sophie Montagne-Chambolle). Autre exemple singulier, celui du pèlerinage automobile institué en 1910 par l’abbé Thuault à Saint-Christophe-le-Jajolet, dans l’Orne (Étienne Poulain). Parmi les pèlerinages de la région de Louviers, certains sont anciens comme ceux qui sont dédiés à saint Mauxe, martyr d’Acquigny, à saint Lubin, évêque de Chartres, ou à la mystérieuse sainte Philomène. Le plus original est pourtant celui qui honore le Père Jacques Désiré Laval (1803-1864), missionnaire à l’île Maurice : il est toujours fréquenté par de nombreux Mauriciens (Bernard Bodinier).

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Signalons, pour terminer, quelques contributions qui occupent une place à part dans l’ouvrage. L’une des statues de Notre-Dame de Boulogne est bien passée par la Normandie (en 1945-1946) pour le « pèlerinage du grand retour », mais il ne s’agit évidemment pas d’un pèlerinage normand (Pierre Pajot). Les pèlerinages cauchois sont l’objet d’un inventaire détaillé comprenant 283 rubriques (Nicolas Dupont-Danican) ! Parmi eux, on peut relever quelques dévotions rurales, comme celle qui s’adresse à sainte Wilgeforte. Cette curieuse sainte aurait été crucifiée sur ordre de son père pour avoir refusé de sacrifier sa virginité en se mariant (Claire Chauvin). Enfin, parmi les objets de dévotion peu connus, on trouve des ampoules de pèlerinage, dont quelques-unes sont ici publiées pour la première fois (Christophe Maneuvrier et Gilles Rondel).

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Au total, nous avons affaire à un volume d’une grande richesse, qui nous apporte de nombreuses informations sur des pèlerinages peu connus. En dehors de la conférence inaugurale, qui dépasse de loin le cadre local et régional, l’ouvrage manque cependant d’articles synthétiques sur les pèlerinages en général, dans le cadre de la Normandie. Par ailleurs, beaucoup de contributions sont des monographies sur un seul sanctuaire, qui s’appuient plus souvent sur des ouvrages anciens que sur des sources originales. De plus, les informations recueillies ne sont pas toujours passées au crible de la critique historique. Quelques textes comportent des erreurs de détail, qui auraient pu être corrigées : Charles de Beaurepaire, pour François de Beaurepaire (p. 48), Luquet pour Pluquet (p. 54, note 38). On note des fautes de latin (p. 163) et des noms de lieux écorchés : Condé-sur-Ifs, Calvados (p. 176) et Chênedouit, Orne (p. 177). Enfin, le texte de Nicolas Leroux comprend quelques coquilles regrettables : « les drapeaux de la croisade » (p. 124), « la guerre qui éclata fiscalement entre » Robert Courteheuse et Henri Ier (p. 125), le chiffre de 10 000 pèlerins chaque année entre 1903 et 1906, qui aurait dû être critiqué. De plus, chez cet auteur et chez quelques autres, on remarque un manque de distance et d’objectivité vis-à-vis de la matière étudiée. En travaillant sur les pèlerinages, on a certes affaire à un sujet d’ordre religieux, mais l’historien se doit de le traiter avec une grande objectivité. Il lui faut impérativement faire abstraction de ses convictions personnelles et, en tout cas, ne pas les laisser transparaître dans son texte.

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Bien entendu, ces remarques ne s’appliquent pas à la grande majorité des auteurs. Dans son ensemble, cet ouvrage constitue un apport important à l’histoire des pèlerinages en Normandie. Il n’épuise pas ce vaste sujet, mais appelle plutôt à de nouvelles recherches sur la question, avant d’envisager une véritable synthèse. C’est une œuvre de longue haleine et une tâche collective à laquelle devraient s’atteler, avec ferveur et enthousiasme, les membres des sociétés historiques et archéologiques de Normandie. Le résultat de ces recherches pourrait alors être produit, d’ici quelques années, à l’occasion un prochain congrès.

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François NEVEUX

Laurence Jean-Marie et Christophe Maneuvrier (dir.), Distinction et supériorité sociale (Moyen Âge et époque moderne), Caen, CRAHM, 2010, 312 p.

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L’ouvrage, issu d’un colloque tenu à Cerisy-La-Salle en septembre 2007, aborde la double question de la distinction et de la supériorité sociale en soulignant d’entrée de jeu qu’il s’agit de travailler ces deux aspects dans leurs interactions sans nécessairement subordonner le premier au second : la reconnaissance d’une distanciation ne se résume pas aux seules formes de domination et l’approche en termes de dynamiques sociales, à l’opposé des catégories réifiées, permet d’appréhender les modalités de la distinction et les expressions de la domination dans leur rapport au monde, c’est-à-dire en des « positionnements toujours relatifs ». La dimension pragmatique, revendiquée en conclusion, d’une démarche qui insiste sur les interactions rend cependant le projet fragile et montre à quel point l’exercice, ambitieux, est tout à la fois passionnant dans ses approches et difficile dans sa réalisation. De fait, dès les premières pages, la distinction est renvoyée « à la fois à la reconnaissance d’une domination sociale et [à la] recherche de cette dernière » (p. 2), et pose ce faisant le problème de la hiérarchie que reprend la synthèse finale : « on se distingue, soulignent plusieurs contributions à ce volume, par rapport à ceux qui sont au dessous de soi » (p. 290). L’enjeu reste bien les processus d’affirmation de la « supériorité sociale ». Une telle perspective produit un livre réussi, d’une grande cohérence et d’une excellente tenue qui fait, sans conteste, avancer la réflexion sur un sujet particulièrement délicat à traiter, surtout pour les périodes les plus reculées du Moyen Âge. Servies par une introduction courte mais bien menée, les contributions se répartissent selon trois thèmes principaux qui composent les parties de l’ouvrage, à savoir : (I) « normes et discours » (trois articles) ; (II) « distinguer ici-bas et au-delà » (cinq articles) ; (III) « formes et manifestations de la supériorité sociale » (sept articles), suivies par une conclusion dont il faut saluer les qualités de synthèse et l’exigence d’analyse. Embrassant une chronologie très large (du xe au xviiie siècle), les contributions cherchent moins à dégager une évolution qu’à cerner les différents aspects de la question, l’envisageant sous l’angle du vocabulaire, des pratiques identitaires des groupes dominants, des statuts des acteurs tels qu’ils se définissent eux-mêmes, ou des positions économiques de la notabilité. Sans passer en revue tous les articles, ni rendre compte avec exactitude du foisonnement de cas offerts par l’ouvrage, il convient de souligner la fertilité des comparaisons entre les mondes médiévaux et modernes qui trouvent encore des échos dans les travaux récents publiés en histoire sociale. Ainsi l’étude convaincante de Jean-Pierre Barraqué sur la société sarragonaise, qui montre comment l’oligarchie se maintient par des alliances choisies entre bourgeois et chevaliers pour capter le pouvoir municipal, rappelle le comportement des familles marchandes parisiennes de la fin de l’Ancien Régime, loin de la rupture traditionnellement admise entre noblesse et roture [2][2] M. Marraud, De la ville à l’État, la bourgeoisie parisienne,.... De même, les stratégies de transmission observées par Jérôme Luther Viret, à travers une analyse fine de la coutume de Normandie, mettent à mal l’idée reçue d’un partage des biens strictement inégalitaire en présentant des successions pensées pour maintenir des positions de domination, et dans lesquelles les cadets jouent un rôle essentiel, à l’image de la continuité lignagère de la « maison » noble telle qu’elle a été travaillée pour les comtes de Belin aux xvie et xviie siècles [3][3] E. Haddad, Fondation et ruine d’une « maison ». Histoire.... De ces lignages, des groupes sociaux aussi comme les avocats, les bourgeois, les marchands ou encore plus largement les citadins face aux ruraux, se dégagent des comportements qui, sur le long terme, permettent d’identifier des processus de distinction et de domination qui méritent d’être réinvestis en tant que tels. D’autres pratiques en revanche tendent à singulariser les périodes et à dégager des évolutions. Ainsi, l’étude des sépultures et des positionnements dans l’église montre un opposition entre un xiiie siècle normand qui affirme l’appartenance familiale jusque dans la tombe et un Ancien Régime tardif qui marque une nette tendance à l’individuation, comme le révèlent le remplacement des bancs par des chaises et le choix des emplacements dans l’espace ecclésial parisien, signe d’un relatif effacement de la hiérarchie, en ces lieux tout au moins. Exemples parmi d’autres des propositions formulées dans le livre, ces approches renvoient toutes à la question, sous jacente au fil des pages, des positions de domination. Car si le vocabulaire, étudié avec rigueur dans la première partie, mais pour lequel l’attention reste constante dans l’ensemble des contributions, souligne une volonté affirmée de distinguer, et en cela d’identifier des groupes sociaux, il apparaît que les pratiques des acteurs visent avant tout à dégager des formes de supériorité. C’est peut-être là une des limites de cette réflexion collective qui s’inscrit dans un schéma historiographique assez classique, mais a le mérite, aussi, de travailler en profondeur le problème de la hiérarchie dans des périodes reculées qui semblent moins bien étudiées sur ce point que les derniers siècles de l’Ancien Régime. À ce propos, il est regrettable que la bibliographie concernant la période moderne soit si peu mobilisée, et apparemment mal connue. Nombre de questions soulevées en conclusion trouvent des éléments de réponse dans des travaux et colloques publiés dans les dix années écoulées. Une autre doléance concerne l’absence patente des femmes, tant dans les discours que dans les actes : elles sont pourtant susceptibles, en modifiant le regard ou certaines trajectoires convenues, d’apporter des contrepoints qui déplacent, et de ce fait enrichissent les observations. Mais ces quelques remarques ne retirent rien à la qualité d’ensemble ; il est toujours loisible de repérer des failles, nettement plus ardu de réussir à faire, d’un ensemble de contributions, un livre solide et cohérent qui apporte des éclairages aussi neufs que suggestifs.

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Fanny COSANDEY

Éric Saunier (dir.), Les abolitions de la Normandie aux Amériques, Le Havre, 2009, Cahiers de l’histoire des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions en Normandie (n° 2), 236 p.

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L’ouvrage d’Éric Saunier, second volume d’une collection engagée par l’approche des villes portuaires de l’époque de la traite à l’abolition, ne s’inscrit pas seulement dans une continuité historienne logique, appelée à trouver son contrepoint dans les retours politiques et culturels de la fin des Lumières à l’âge des Révolutions. Cette somme d’articles sur les abolitions de la Normandie aux Amériques fait le point, de part et d’autre de l’Atlantique, sur les recherches actuellement menées autour du processus abolitionniste, offrant une mise à jour inédite à partir des travaux en cours de quelques huit enseignants-chercheurs ou doctorants, essentiellement, des universités de Paris VII, de Bordeaux et du Havre.

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La première partie est consacrée aux résistances, à partir du travail magistral de Lucie Maquerlot sur le cas de la Basse-Seine. Au-delà des travaux, revisités par Florence Gauthier, de Gabriel Debien sur un milieu colon soudé face aux aspirations des libres de couleur, et de Marcel Dorigny sur l’émergence, à Paris, d’une société des Amis des Noirs engagée contre ce puissant lobby, l’auteur nous offre un éclairage sur les élites havraises, longtemps dominées par quelques familles d’entrepreneurs de traite, Begouen-Demeaux en tête. En croisant les correspondances des sociétés locales et les papiers des milieux du commerce, dépouillés aux Archives municipales du Havre et aux Archives départementales de la Seine-Maritime, Lucie Maquerlot montre, entre les débuts de la mobilisation contre le système et la loi d’abolition du 16 pluviôse, les hésitations des uns à s’en prendre à un support essentiel de la prospérité locale, et les louvoiements des autres pour conjurer toute tentative de destabilisation. On mesure ainsi tout le poids du Comité des députés extraordinaires du commerce, véritable relais local du club Massiac, et les efforts déployés par Begouen pour rapprocher, après la loi controversée du 15 mai 1791 – émancipant l’élite des « libres de couleur » –, des groupes aussi différents que la société patriotique de Saint-Charles, constituée surtout de boutiquiers, et les Amis de la Constitution, rassemblant le grand négoce. Le discours d’Alexandre est révélateur de ce doute passager au sein d’une société populaire qui se fait finalement pro-abolitionniste lorsque la perte annoncée des Îles à sucre fait perdre son sens à l’idée d’un maintien de la condition servile.

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La seconde partie, qui aborde la question de l’histoire et de la mémoire de l’abolition en Normandie, s’ouvre sur le regard porté par Madeleine Pinault-Sørensen sur ces artistes de Rouen ou du Havre, témoins d’un âge de la traite aux derniers temps de sa prospérité. Il révèle le passage de cette peinture légère qui prévalait pour illustrer les charmes îliens à cette observation plus précise de l’Autre – qu’il s’agisse de la femme noire comme l’a finement dessinée l’abbé Dicquemare, ou du personnage héroïsé sous la plume de Thévenin plus enclin à forcer le geste révolutionnaire à l’heure de la première abolition. Les articles suivants ciblent des figures phares de la période : Albert Nicollet souligne l’importance des années américaines de Tocqueville pour montrer l’évolution de sa pensée sur la question de l’esclavage, et dire son « impatience désespérée » devant la pusillanimité des élus sous la Monarchie de Juillet. Yves Hivert-Messica analyse pour sa part les ressorts de la pensée du pasteur Guillaume de Félice, influencé par le revivalisme et un contact prolongé avec les acteurs protestants de la traite durant ses années de ministère entre Le Havre et Bolbec. Enfin Magali Jacquemin sort de l’ombre cet adjoint méconnu de Sonthonax, Étienne Polverel, engagé comme commissaire dans l’émancipation de Saint-Domingue : appuyée sur l’étude, aux Archives nationales, des rapports du comité des colonies, l’analyse met en lumière le rôle d’un avocat qui, au-delà d’une simple loi agraire, a voulu établir dans l’île un système abolissant la propriété privée pour créer une société solidaire de cultivateurs associés.

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Cet article engage en lui-même la troisième partie du livre, qui compare les processus abolitionnistes sur les deux rives de l’Atlantique. Cécile Révauger dresse ainsi un bilan historiographique de la question en Angleterre, entre les travaux fondamentaux d’Eric Williams et leur remise en cause par Seymour Drescher ou Hugh Thomas : au-delà du coût économique d’un système devenu moins rentable et du choix « éconocide » d’un empire acquis à la cause humaniste, l’auteur décline ces multiples facteurs – conjoncture internationale marquée par l’effondrement du rival français et soulèvements dans la Caraïbe anglaise, action des francs-maçons et échos rendus à des récits mémoriels – pour dire toute la vanité qu’il y aurait à les hiérarchiser. Agnès Renault, analysant le cas cubain, insiste sur l’étalement dans le temps du processus : les élites de l’île, traumatisées par la révolution haïtienne et en même temps forcées de prendre en compte une évolution graduée du côté des colonies anglaises, ont engagé une réflexion qui n’a pas pour autant conduit à des réformes profondes ; aussi le mouvement indépendantiste s’est-il emparé de la cause des esclaves, jusqu’à amener le gouvernement de Madrid à s’engager pour sauvegarder la colonie. Ce tour d’horizon se termine par les États-Unis, où John Barzman pointe le concept de « travail non rémunéré » mis en avant par Lincoln en 1865 pour en montrer toutes les conséquences : au-delà de l’écho qu’il a pu rencontrer dans le monde ouvrier au plan international, il s’est révélé un argument majeur pour des esclaves dans le cas de réclamer une compensation après des années de labeur sans traitement ; il a en même temps ouvert la voie à des réactions violentes dans les États du Sud jusque dans les années 1930.

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En somme se trouvent dans cette succession d’approches revues et éclairées des champs inégalement balisés jusqu’à ce jour de la recherche, à partir desquels peuvent encore s’articuler de nouvelles analyses : les enquêtes offertes ont ainsi tout le mérite d’ouvrir la voie à des portraits possibles d’autres acteurs de l’abolition, comme à des études d’autres lieux où celle-ci s’est imposée.

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Érick Noël

Cercle de Généalogie et d’Histoire locale de Coutances et du Cotentin (éd.), La Manche, la Basse-Normandie et les îles dans la Première Guerre mondiale, Actes du colloque de Coutances, 8-10 novembre 2008, Coutances, CGH, 2010, 223 p.

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Les travaux des sociétés d’histoire locale forment de longue date une modalité normale de la recherche historique, a fortiori quand ces sociétés se situent sur des territoires éloignés des centres de recherche académique. On ne peut donc que se réjouir de voir ces sociétés savantes parvenir à éditer leurs colloques et journées d’études dans une conjoncture difficile pour les sciences humaines. En ce sens, il faut saluer le travail du Cercle de Généalogie et d’Histoire de Coutances qui, après avoir organisé un colloque commémorant l’armistice de 1918, nous en livre les actes, témoignant de la vitalité de l’érudition locale et sa capacité à mobiliser les énergies et les financements nécessaires à l’accomplissement de ce type de projet.

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On soulignera tout d’abord le soin éditorial mis dans cette publication, qui s’avère à mi-chemin du catalogue et des actes de colloque. Le format choisi permet de mettre en valeur un nombre considérable de documents associés à l’histoire de la Première Guerre mondiale, telle que l’ont vécue les Coutançais du front et de l’arrière. L’ouvrage permet ainsi de valoriser un certain nombre de collections privées ou plus exactement de témoigner de l’importance grandissante de la figure de l’historien collectionneur (Patrick Fissot, Marc-Henri Barrabé, Christian Buat) dans le paysage de l’histoire locale et régionale. On accordera une mention particulière à Françoise Laty qui nous livre ici une belle étude sur les vitraux de la Grande Guerre et le programme iconographique de l’Hôtel de ville de Coutances, judicieusement illustrée en couleur. L’un des premiers intérêts de l’ouvrage est donc de rendre accessible dans et hors la Manche un patrimoine de la Première Guerre mondiale au-delà du repérage classique des monuments aux morts. Plusieurs contributions présentent d’ailleurs un état détaillé des archives suggérant la richesse des fonds et invitant la recherche académique à s’en saisir.

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Pour autant ce beau livre présente des limites importantes, sans doute inhérentes au genre même. La première tient dans la juxtaposition de textes de nature et de registre scientifique très différents. Beaucoup de contributions sont totalement dépourvues d’appareil critique ce qui les rend difficilement exploitables par la recherche universitaire. En ce sens, les tableaux publiés en fin d’article et récapitulant les sources utilisées ne remplacent pas les notes de bas de page. De même, plusieurs contributions relèvent de l’érudition pure, juxtaposant des fragments de sources (journaux de guerre, pièce d’archives) sans qu’une analyse scientifique ne soit véritablement proposée. On accumule certes des connaissances mais ce n’est pas de l’histoire. Ce défaut – au demeurant inévitable – aurait pu être compensé par une introduction réellement scientifique, mettant en perspective les différents apports et donnant du sens aux textes les plus descriptifs. La bibliographie sur l’histoire de la Première Guerre mondiale est abondante mais il existe des ouvrages de synthèse accessibles au grand public et qui sont du reste mentionnés par certains auteurs. On s’étonne par exemple que les articles très documentés sur les monuments aux morts ne s’appuient pas sur les travaux produits par l’Historial de Péronne (Annette Becker) ; on s’étonne aussi que la thématique de la « culture de guerre », centrale dans l’historiographie universitaire (Audouin-Rouzeau) ne soit qu’à peine mentionnée ; on s’étonne enfin du traitement au premier degré dans certains textes de la question de l’engagement de l’été 1914 (voir les travaux anciens de Jean-Jacques Becker) ou du patriotisme du clergé ou des instituteurs (voir les travaux anciens et récents d’Antoine Prost).

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En d’autres termes, on attendait qu’un sujet aussi vaste et essentiel pour l’histoire contemporaine locale soit quelque peu problématisé. La perspective d’une histoire locale de la Première Guerre mondiale se devait d’être discutée. En quoi le Coutançais, voire la Manche et les îles constituent-t-ils un espace pertinent pour l’étude de l’impact de la Grande Guerre ? Peut-on départementaliser l’histoire de la Guerre et de l’après-guerre et si oui, pourquoi ne pas prendre en compte les archives préfectorales ?

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Pourtant les fils conducteurs d’une histoire locale de la Guerre existent indéniablement et la volonté des organisateurs du colloque de faire une histoire sociale et non simplement militaire de la Guerre permet de les révéler in fine. On lit ici les conditions spécifiques de mobilisation d’un département rural et maritime qu’il faudrait pouvoir comparer avec d’autres départements présentant les mêmes caractéristiques en 1914 (le Finistère ? la Seine-Inférieure ?). On lit aussi, à travers plusieurs communications, la place singulière qu’occupe l’Église dans l’histoire coutançaise de la Première Guerre mondiale. On lit enfin le rôle de l’école publique – à travers les figures d’instituteurs, la mutinerie de Souain, l’inspecteur d’Académie Léon Deries – dans la formation d’une nouvelle culture locale. Les justes réflexions de Georges-Robert Bottin ou Patrick Rivière ne sont pas suffisamment mises en avant comme si les auteurs hésitaient à franchir le pas de l’interprétation historique pour se contenter d’une érudition sécurisante.

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En dépit de ces critiques – qui témoignent à notre sens de la nécessité pour les universitaires bas-normands de se pencher davantage sur les travaux des sociétés d’histoire locale comme le CGHLCC – plusieurs contributions suggèrent de réelles pistes de recherche et justifient la diffusion de cet ouvrage auprès des chercheurs autant que des amateurs. On mentionnera tout d’abord le texte de Barrie Harold Bertram sur les conséquences de la Guerre dans les îles anglo-normandes, qui souligne tout l’intérêt d’une recherche comparative sur « guerre et insularité », tant sous l’angle économique que sous l’angle juridique ou diplomatique. Dans la même veine, la contribution de Robert Sinsoilliez sur l’internement des « indésirables » autrichiens et allemands intéressera ceux qui travaillent à une histoire globale des camps de concentration, depuis la Guerre des Boers jusqu’aux conflits de la décolonisation. Enfin, les communications de Patrick Fissot et de Dominique Confolent sur l’économie de guerre suggèrent que la Manche fut loin de constituer un finistère épargné par la mobilisation économique mais, au contraire, un territoire qui a participé activement à l’effort de guerre au risque de déstabiliser son économie. Au total, on l’aura compris, ce livre d’histoire locale – en dépit de ses faiblesses scientifiques – n’est pas un livre d’intérêt local mais bel et bien un ouvrage qui invite les historiens à retravailler l’histoire de certains arrières moins parcourus que d’autres (Paris notamment) par la recherche historique.

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Loïc VADELORGE

Hélène Millet, L’Église du Grand Schisme 1378-1417, Paris, Picard, 2009, 272 p. (coll. Les Médiévistes français, 9)

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Le neuvième volume de la collection dirigée par Michel Parisse regroupe seize articles publiés par Hélène Millet (HM), directrice de recherche au CNRS et membre du LAMOP, entre 1985 et 2001, et consacrés au Grand Schisme d’Occident, dont l’historienne est devenue une spécialiste. Dans l’avant-propos de quatre pages destiné à montrer non seulement la cohérence d’articles dispersés, mais aussi à s’acquitter de dettes historiographiques à l’égard de Bernard Guenée, Philippe Contamine, Françoise Autrand, Jean-Philippe Genet et André Vauchez, Hélène Millet souhaite expliciter que ces articles ont profité des travaux de préparation aux deux volumes qu’elle et Emmanuel Poulle devaient publier à la suite de la parution de Le vote de la soustraction d’obédience en 1398, t. I, Introduction, Édition et fac-similés des bulletins de vote, Paris, Éditions du CNRS, 1988. Au centre des préoccupations scientifiques d’HM, se trouve la question de l’écart, voire de l’incompatibilité, entre l’opinion du chapitre de Laon sur le concile de Pise (1409) – sa thèse avait été consacrée aux chanoines du chapitre cathédral de Laon de 1372 à 1412 – et les discours des histoires catholiques de l’Église, c’est-à-dire l’historiographie catholique.

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C’est en 1378 que commence le Grand Schisme avec l’élection de deux papes, l’un à Rome Urbain VI, l’autre à Avignon, Clément VII. L’année 1417 marque le retour à un pape unique. Entre ces deux dates, quarante années virent la chrétienté se déchirer en deux obédiences. Reprenant les sources et fondés sur l’usage fructueux de la méthode prosopographique, les seize travaux d’HM montrent comment, au prisme des acteurs, l’Église a pu retrouver son unité au terme de conflits mais aussi de débats. Le livre se compose de quatre parties qui font suite à un chapitre qui introduit la question de savoir si la Grand Schisme est une crise de l’Église ou une crise de la papauté. Il y répond en concluant sur les aspirations à la réforme.

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La première partie « Les assemblées du clergé » regroupe quatre articles portant sur les sept assemblées du clergé de France réunies entre 1395 et 1408. La deuxième partie (quatre chapitres) a trait aux « Grands et petits prélats sur l’échiquier bénéficial », la troisième, en trois chapitres, s’intéresse aux « Récits et témoins », tandis que la quatrième est consacrée en quatre chapitres à « Schisme et prophétie ». D’une manière générale, on retiendra l’accent mis sur les acteurs de l’époque du Grand Schisme et notamment selon une formule heureuse d’HM au chapitre 6, « les évêques écartelés entre deux systèmes de fidélité ». Le chapitre 7 est particulièrement intéressant, qui explore les conséquences de la soustraction d’obédience (retrait d’obéissance au pape) – en 1398 la soustraction d’obédience fut votée par l’assemblée extraordinaire du clergé de France par 247 voix sur 309 présents – dans six diocèses différents.

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L’ouvrage présente un intérêt particulier pour l’histoire de la Normandie. En effet, au chapitre 3 sur « La participation des abbayes aux assemblées du clergé réunies par le roi de France de 1395 à 1408 », HM, grâce à un passionnant Tableau de présence des abbés (p. 51-52), montre qu’il s’agit pour le roi d’être éclairé afin de « définir l’attitude de l’Église du royaume face à la prolongation du schisme par suite de l’élection de Pedro de Luna sous le nom de Benoît XIII pour succéder à Clément VII » (p. 47) à Avignon. Le roi s’appuie surtout sur les abbayes bénédictines, les abbés de Normandie étant très présents : ceux du Mont Saint-Michel, Jumièges, Lyre, Boscherville, Fécamp, Le Bec, Bernay, Saint-Étienne de Caen, Saint-Wandrille, Saint-Pierre-sur-Dives, Saint-Ouen de Rouen et Cerisy. Le chapitre 5 examine avec précision les votes des évêques et des chapitres cathédraux normands lors de l’assemblée de 1398, assemblée délibérative sur la manière de mettre à exécution la voie de cession : en effet sur 305 personnes auditionnées, on comptait 33 votants de la province ecclésiastique de Rouen, dont tous les évêques sauf celui de Coutances (absence inexpliquée selon HM). Dans son ensemble le clergé normand fut favorable à la soustraction d’obédience sans délai (77 % des votes). Le chapitre de Lisieux fut favorable à une « ultime sommation » (p. 79). Les voix des évêques de Lisieux et de Bayeux quoique « exprimées de façon fort singulière » doivent être ajoutées à celles de la majorité ce qui donne une quasi-unanimité (92 %). Le chapitre 9 est exclusivement réservé à un prélat méconnu, le Rouennais de petite noblesse Gilles des Champs, chanoine de Rouen en 1381, promu évêque de Coutances en 1408, créé cardinal par Jean XXIII en 1411 et conseiller de Charles VI (voir sa notice biographique, p. 128-134). Il mourut en 1414. Représentant les intérêts de l’université de Paris où il a obtenu une licence en théologie en 1384, devant Clément VII, il préconisa ensuite le vote de la soustraction d’obédience lors de l’assemblée de 1398 où il fut un des brillants orateurs. La dernière partie du livre propose des études sur la réception des prophéties sur le schisme par les prélats. Au chapitre 14, nous est proposé l’exemple de l’abbé de Jumièges Simon du Bosc (depuis 1391), lui aussi Rouennais, qui assista aux assemblées convoquées par le roi en 1395, 1396 et 1398 ainsi qu’en 1406 ; il siégea au concile de Pise en 1409 comme abbé et comme délégué de la province de Rouen, représenta les prélats du royaume de France au concile de Rome de 1412-1413 où furent condamnés les écrits de Wyclif et on le retrouve au concile de Constance comme juge de Jean Hus. Or ce personnage inséra un florilège de prophéties dans sa collection de documents sur le schisme. HM considère qu’il est impossible d’affirmer qu’il y prêta foi, mais qu’en cette époque de déchirement de l’Église, l’écoute des prophéties témoigne davantage d’une inquiétude que d’un réel mysticisme.

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Un index des noms de personnes et de lieux, bienvenu dans ce type d’ouvrage, achève le livre qui tient une place importante dans l’historiographie du Grand Schisme, notamment dans le domaine de l’ecclésiologie. La méthode prosopographique permet de mieux comprendre le rôle des clercs, notamment de Normandie, dans une période qui conduit à la réforme de l’Église.

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Véronique GAZEAU

Pelligrinaggi e santuari di San Michele nell’Occidente medievale. (Pélerinages et sanctuaires de Saint-Michel dans l’Occident médiéval). Atti del Secondo Convegno internazionale dedicato all’Arcangelo Michele… (Sacra di San Michele, 26-29 settembre 2007) a cura di Giampietro Casiraghi e Giuseppe Sergi.- Bari, Edipublia, 2009, 607 p., ill. (Bibliotheca Michaelica)

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L’ouvrage, divisé en 5 sections, contient, encadrées par une présentation introductive et une conclusion, les 23 communications présentées lors du colloque tenu à la Sacra di San Michele en septembre 2007 sur le thème des pèlerinages et sanctuaires de saint Michel dans l’Occident médiéval. Soit en tout 25 textes, dont 11 sont en français. Si le présent compte rendu porte sur l’ensemble de ce volumineux ouvrage, le lecteur ne sera pas étonné que l’accent y soit mis sur ce qui touche au culte de l’Archange en France et tout particulièrement au Mont-Saint-Michel.

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Dans le titre même de son introduction : « Tertium in medio positum », Giampietro Casiraghi [4][4] G. Casiraghi, « Tertium in medio positum. Presentazione... souligne que le lieu du colloque, cette Sacra di San Michele située en Piémont au débouché des Alpes, est pratiquement à mi-chemin entre le Mont-Gargan et le Mont-Saint-Michel avec lesquels elle constitue le trio des trois sanctuaires principaux de l’Archange.

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La section I de l’ouvrage est consacrée à l’expression liturgique et dévotionnelle du pèlerinage à saint Michel, intitulé que reprend Sofia Boesch Gajano pour sa communication [5][5] S. Boesch Gajano, « Il pellegrinaggio nelle sue espressioni... touchant les trois sanctuaires cités ci-dessus. Elle y souligne la diversité, parfois critiquée, de la liturgie particulière à l’Archange et la forte identité de ses trois grands lieux de culte. Si le site du Mont Saint-Michel peut d’abord apparaître comme une réplique de celui du Mont-Gargan, liturgie et formes dévotionnelles différencient rapidement les deux sites. Il en est de même pour la Sacra di San Michele dont Giacomo Baroffio [6][6] G. Baroffio, « Liturgia e musica alla Sa-cra », op.... étudie le répertoire chanté d’hymnes, d’antiennes et de répons, mais surtout un ensemble d’oraisons permettant de comparer comment saint Michel est prié et qualifié par rapport à une centaine d’autres saints.

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Pierre Bouet s’est attaché à appréhender quel était l’objet de la dévotion des pèlerins venant au Mont Saint-Michel, pour quelles raisons ceux-ci étaient venus et comment leurs attentes étaient reçues par les gardiens du lieu [7][7] P. Bouet, « Les formes de dévotion des pélerins qui.... Pour cela, il a puisé, non sans minutie, dans le recueil des Miracula compilé par huit auteurs entre le xie siècle et le xviie ! Recueil non sans lacunes ni silences dont P. Bouet se demande si certains ne visent pas à éviter d’encourager les fidèles à recourir à saint Michel comme à un thaumaturge. L’Archange apparaît par contre dans les Miracula comme un justicier redoutable. D’où ces pèlerins frappés de mort parce qu’ils ont cherché à passer la nuit dans l’abbatiale ou à voir les quelques reliques liées à l’Archange enfermées dans des reliquaires hermétiques. Le Mont entier est tenu pour le reliquaire de l’Archange et si les pèlerins veulent en emporter des pierres, ils ne peuvent le faire qu’avec autorisation. Pourquoi sont-ils venus ? accomplir un vœu fait suite à une grâce obtenue ou à une guérison semble la raison la plus fréquente, et l’Archange, à en croire les Miracula, a veillé sur leur voyage, punissant de paralysie ou de mort ceux qui auraient cherché à l’entraver. L’accueil des groupes parfois nombreux de pèlerins – prélats et princes venant en grand équipage – se fait selon un rituel minutieux et sous le contrôle des custodes du sanctuaire. Interdits et règlements canalisent la circulation et les pratiques dévotionnelles des pèlerins qui repartent non sans avoir offert des dons variés en reconnaissance de la protection que leur a accordée l’Archange. Un tableau des 67 miracles recensés et de leurs modalités complète l’étude de P. Bouet.

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Après les dévotions, la liturgie. Qu’en était-il au Mont Saint-Michel ? C’est l’objet du travail de Véronique Gazeau [8][8] V. Gazeau, « Recherches sur la liturgie du pèlerinage... qui déplore d’emblée que les sources en ce domaine, déjà peu nombreuses, soient laissées de côté tant dans la recherche sur les pèlerinages que dans celle sur les livres liturgiques. Aucun livret du pèlerinage au Mont n’étant conservé pour les xie-xiie siècles et le sacramentaire en usage à la même époque ne contenant aucun office spécifique, V. Gazeau procède par la méthode régressive à partir des récits de miracles, du libellus dû à l’abbé Pierre Le Roy vers 1400, du livret du pèlerin de 1668 ou encore de la décision du chapitre général de la Congrégation de Saint-Maur, en 1633, concernant la liturgie de l’accueil, au Mont, des souverains et grands de ce monde. Au travers des mentions ou simples indices que recèlent ces documents, la démarche du pèlerin médiéval apparaît nettement pénitentielle avec la récitation répétée du Kyrie au cours de la marche vers le Mont. Si la récitation ou le chant d’antiennes ou d’hymnes en l’honneur de saint Michel accompagne aussi le voyage, celle de l’antienne In viam pacis atteste le recours à la protection d’un autre archange : Raphaël, gardien du pèlerin en route. Hymnes, antiennes et psaumes étaient bien sûr chantés pendant les cérémonies au Mont et quelques indices font bien penser que le caractère informel de la prière du pèlerin y faisait l’objet d’un certain contrôle. Reste, conclut V. Gazeau, que la liturgie du pèlerinage n’a pu qu’évoluer du xie au xviie siècle. Les textes d’une prière à saint Michel et de divers chants liturgiques complètent l’étude.

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C’est aux pratiques dévotionnelles que revient ensuite Anna Maria Tripputi [9][9] A. M. Tripputi, « Aspetti devozionali e votivi del... à propos des pèlerinages convergeant de diverses régions d’Italie vers le Mont-Gargan. La méthode régressive est là aussi employée par l’auteur qui s’appuie sur les descriptions des pratiques de ces diverses « compagnies » pèlerines au xixe et au xxe siècles, illustrées de surplus par des photos contemporaines. De la motivation de départ, au retour après l’offrande terminale de l’ex-voto, le pèlerinage apparaît comme un évènement communautaire et joyeux.

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La section II des actes du colloque porte sur les modalités du récit de pèlerinage. Elle commence par l’examen que fait Giorgio Otranto [10][10] G. Otranto, « Il pellegrinaggio Micaelico narrato »,... d’un ensemble de récits de pèlerinages faits au Mont-Gargan, au Mont Saint-Michel, à Chiusa, ainsi que de pèlerinages projetés mais non accomplis. Tous sont caractérisés par une forte présence de la nature dans sa matérialité servant de cadre aux apparitions et révélations de l’Archange, nécessaire médiation entre l’homme et le monde spirituel. Suit la communication de Giuseppe Sergi [11][11] G. Sergi, « Peregrinatio e stabilitas in due tradizioni... sur les deux pôles que l’on voit à la fois diverger et s’entrecroiser dans les chroniques de deux abbayes situées au débouché des Alpes occidentales : Saint-Pierre de Novalesa et Saint-Michel de Chiusa. Il y a en effet contradiction apparente entre la stabilité de la communauté monastique et la mobilité des pèlerins de passage. Novalesa privilégie la stabilitas tandis que Chiusa se pose comme un but possible de la peregrinatio pèlerine et pas seulement une étape vers le Mont-Gargan, le Mont Saint-Michel ou Rome.

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Catherine Vincent [12][12] C. Vincent, « Le Mont Saint-Michel et le culte de l’Archange... a concentré sur les chroniques historiques et quelques œuvres littéraires [13][13] À l’exception du Roman du Mont Saint-Michel abordé..., circonscrites au monde normand, sa recherche sur le culte de l’Archange au Mont Saint-Michel du xiie au xive siècles. De tous les historiographes des ducs de Normandie, Robert de Torigni est le plus prolixe sans doute à cause de sa proximité avec le Mont et de son amitié avec Henri II Plantagenet. Par contre, pas une seule mention du Mont dans Guillaume de Poitiers ni dans les productions haut-normandes. Accompagnées de libéralités et non sans signification politique, les venues des ducs de Normandie puis des rois de France sont certes mentionnées. Quant aux pèlerinages en tant que tels, n’apparaît guère que celui des « Pastoureaux » en 1333, vu comme exceptionnel. Les pèlerins ordinaires sont totalement absents des textes examinés, ce qui, note judicieusement C. Vincent, ne va nullement à l’encontre d’une vitalité effective des pèlerinages au Mont. Quant au lieu lui-même, seuls les textes littéraires en donnent une description quelque peu développée. Benoît de Saint-Maure célèbre ainsi la beauté des bâtiments. Mais, pour l’essentiel, le Mont est décrit avant tout comme une forteresse…

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Il revenait à Catherine Bougy [14][14] C. Bougy, « Pèlerins et pèlerinages dans le Roman du... de traiter, en continuité avec la recherche de C. Vincent, d’un texte en français médiéval : le Roman du Mont Saint-Michel. L’auteur, Guillaume de Saint-Pair, y a transposé en les enrichissant les textes latins relatifs aux origines du sanctuaire, et ce, explicitement, à l’intention des pèlerins. Ceux-ci sont mentionnés à 14 reprises, à des titres divers, dans ce roman dont le but est bien de promouvoir le pèlerinage et la sainteté d’un lieu où la communauté monastique vit sous la seule protection de l’Archange. Saint Michel y apparaît comme celui qui protège le pèlerin cheminant « au péril de sa mer » mais aussi comme celui qui châtie tel qui n’a pas accompli un vœu autrefois formulé ; mais c’est dans la transposition du récit de consécration de l’église que transparaît le mieux l’atmosphère du pèlerinage : longues files de pèlerins dont les chants communiquent la joie jusqu’aux animaux vivant dans les lieux traversés, contexte de fête populaire et diversité sociale – mais dans l’ordre hiérarchique – jusque dans la procession d’accueil des reliques venues du Mont-Gargan. Mais le Roman est avare de détails concernant le quotidien du pèlerin, sauf, paradoxalement, à propos des deux clercs qui avaient été chargés d’aller chercher les reliques au Mont-Gargan. Le récit mentionne la bourse dont ils doivent se munir, leur équipement pour la route, la bénédiction qu’ils reçoivent au départ et l’action de grâces qu’ils entonnent lors de leur arrivée. On le voit, le Roman de Guillaume de Saint-Pair est sans doute le texte le plus riche sur les conditions du pèlerinage médiéval.

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La section III du recueil aborde les aspects sociaux et politiques du pèlerinage. C’est sous ce même titre que Laura Gaffuri [15][15] L. Gaffuri, « Aspetti sociali e politici del pellegrinaggio »,... aborde la gestion de l’octroi d’indulgences par l’autorité pontificale romaine face à un élan collectif vers le sacré des lieux s’échelonnant du Mont-Gargan au Mont Saint-Michel par San Michele de Chiusa et le Puy.

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C’est d’un tout autre sujet que traite Ilona Hans-Collas [16][16] I. Hans-Collas, « Le Mont Saint-Michel et les pélerinages... : celui des pèlerinages d’enfants, aspect spectaculaire du pèlerinage au Mont Saint-Michel entre le premier tiers du xive siècle et le milieu du xve. Une cinquantaine de textes français et germaniques dont le corpus continue de s’enrichir, mentionnent ce phénomène. En 1333, c’est la venue des « Pastoureaux » au Mont. En 1393, par une sorte de contagion, des groupes de 100 à 200 garçons, âgés au plus de 15 ans, convergent vers le Mont à partir d’Avignon, de Montpellier, de Troyes… En 1441-1442, ce sont des groupes venant du Rouergue, cette fois avec un adulte pour guide. Suit une nouvelle vague partie d’Alsace, d’Allemagne, de Suisse et de Flandre en 1457-1458, et à propos de laquelle l’auteur analyse quelques textes de l’aire germanique, allant du livre de comptes aux énoncés théologiques en passant par chroniques et annales locales. Les éclairages et appréciations fournis par ces textes sont fort variés. Là, partis sans ressources contre le gré de leurs parents, les enfants seraient revenus sains et saufs. Ailleurs, les enfants de passage ont été nourris et logés par les autorités locales qui les auraient aussi pourvus d’accompagnateurs adultes. Mais d’autres sources sont fort critiques, tel ce dominicain qui voit dans les enfants les dupes des moines du Mont ! Cinq théologiens débattent même du pour et du contre : l’un appelle à empêcher ces pèlerinages d’enfants où d’autres, au contraire, voient un signe prophétique. Curieusement, les sources laissent plutôt dans le flou le Mont Saint-Michel, destination de ces pèlerinages, et ne permettent pas de trancher la question de la motivation de fond de ces derniers : menaces d’épidémies ? menaces de guerre ? aller en pèlerinage faute de pouvoir combattre ? Le mouvement s’essoufflera, sans disparaître, aux siècles suivants, et le souvenir en restera vivace. Cartes des lieux cités, tableau des sources et extraits de textes complètent cet exposé approfondi.

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On revient à la question des indulgences avec Mario Sansi [17][17] M. Sensi, « Le indulgenze a S. Michele », id., p. ... qui la traite dans le cadre du pèlerinage au Mont-Gargan. L’indulgence plénière qui y est attachée, et que réclament les pèlerins, n’est-elle pas aussi recherchée par ceux qui vont aux sanctuaires que l’auteur qualifie ’ad instar’ : Mont Saint-Michel, Le Puy, Chiusa ? L’auteur termine en soulignant le caractère particulier du sanctuaire de San Leonardo di Siponto, halte sur la voie sainte menant au Mont-Gargan, mais faisant aussi écho à un tout autre pèlerinage : celui de Saint-Léonard de Noblat.

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Suit un exposé de Michel Zimmermann [18][18] M. Zimmermann, « Saint-Michel de Cuxa et l’Italie »,... montrant comment, dès le xe siècle, à l’initiative de la famille comtale locale, le monastère catalan de Cuxa passe de la titulature de saint Germain à celle de saint Michel, dans le contexte d’une expansion du culte de ce dernier mais aussi de liens renforcés avec Rome.

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La section IV rassemble les interventions concernant aires de routes et chemins de pèlerinage. Céline Pérol [19][19] C. Pérol, « Chemins de pèlerinage et aires de routes »,... envisage l’ensemble du sujet, quelle que soit la destination du pèlerinage. Elle pose d’emblée la question : qu’entend-on par’routes de pèlerinage’ ? et remet en cause la place reconnue à celles-ci dans la reconstitution des réseaux routiers médiévaux par la traditions historiographique, voire dans les itinéraires culturels reconnus par le Conseil de l’Europe. Les sources concernant les routes de pèlerinages sont d’une grande richesse mais présentent de fortes divergences et l’on constate que le droit médiéval ne mentionne pas de catégorie juridique propre à de telles routes. Pèlerins, marchands et autres empruntent bel et bien les mêmes routes et si tel sanctuaire donne son nom à l’une d’elles, il n’est pas nécessairement le but de tous les pèlerins qui l’empruntent car il existe des trajets communs et interchangeables. De plus, les routes médiévales sont loin d’être immuables, tributaires qu’elles sont de facteurs militaires, politiques et économiques – sans parler de sections temporairement impraticables en fonction d’intempéries saisonnières. On constate aussi l’existence de parcours parallèles ou convergents variant suivant l’importance elle-même variable de la circulation. C. Pérol préfère le terme’chemin’ qui renvoie au cheminement pédestre du pèlerin et conclut en rappelant la nécessité de distinguer la réalité médiévale de celles des époques antérieures ou postérieures.

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Gisella Cantino Wataghin et Eleonora Destefanis [20][20] G. Cantino Wataghin, E. Destefanis, « Culto di S. Michele... s’attachent à repérer et cartographier l’expansion du culte de saint Michel et le réseau des chemins de pèlerinage à travers le nord-ouest de l’Italie. À cette fin, elles ont localisé les monastères et églises dédiés à l’Archange ou abritant son culte. Elles s’appuient pour ce faire tant sur les documents écrits que sur les témoignages iconographiques les plus divers.

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Vincent Juhel [21][21] V. Juhel, « Les chemins de Saint-Michel au Moyen Âge... reconnaît d’emblée que la connaissance des chemins du Mont-Saint-Michel, plus souvent appelés’chemins montais’, souffre d’un déficit important de la recherche et du manque de certains documents tel un guide médiéval du pèlerin. La répartition géographique des biens de l’abbaye et, plus encore, les mentions documentées de donateurs et de pèlerins donnent des éléments de mesure d’un rayonnement du Mont qui, au-delà d’un quart nord-ouest de la France, s’étend notamment à l’Angleterre, à l’Allemagne, aux Flandres et à l’Italie. Pour aller plus loin dans le repérage des chemins montais, V. Juhel combine la localisation d’itinéraires mentionnés dans des guides parus au xvie siècle avec celle des chemins mentionnés dans les récits de quelques pèlerins venus de loin. Mais il faut garder à l’esprit que l’immense majorité des pèlerins n’a pas laissé de trace dans les archives. La complexité du réseau des chemins possiblement suivi par les miquelots apparaît rapidement : croisements et bifurcations, trajets communs avec des pèlerins en chemin vers d’autres sanctuaires, voire effacement à proximité des grands axes menant à ces derniers, tel Compostelle. L’on ne sera enfin pas étonné que plusieurs anciennes voies romaines tiennent une place importante dans ce réseau que jalonnent notamment Le Mans, Orléans, Bourges, le Puy, Saintes, sans oublier Paris ni surtout Lyon d’où l’on gagne le Mont-Cenis et les sanctuaires italiens de saint Michel.

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C’est ce dernier axe Normandie-Italie dont Jean-Marie Martin [22][22] J.-M. Martin, « L’axe Mont Saint-Michel/Mont-Gargan... remet en cause les fondements institutionnels et dévotionnels. Certes, relève-t’il, les textes fondateurs et autres du Mont Saint-Michel, même postérieurs à l’évènement initial, font nombre de références implicites et explicites aux manifestations de l’Archange au Mont-Gargan et le site de ce dernier est en quelque sorte imité par le sanctuaire normand. Mais, souligne J.-M. Martin, les évolutions institutionnelles des deux sanctuaires divergent à partir du ixe siècle : celui du Gargan devient cathédrale secondaire du diocèse de Siponto alors qu’au Mont Saint-Michel vont s’installer les Bénédictins. Bien plus, il n’est nulle mention de ce dernier dans les documents émanant de la Sicile et de l’Italie méridionale conquises par les Normands. J.-M. Martin en vient même, de manière à coup sûr excessive, à avancer que ces derniers n’auraient pas reconnu dans l’Archange envoyé de Dieu vénéré au Mont-Gargan, celui, terrible et vengeur, du Mont Saint-Michel ! C’est ainsi que l’axe unissant les deux sanctuaires, s’il a existé au viiie siècle, se serait ensuite dissous.

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Suite à cet exposé à coup sûr anticonformiste mais quelque peu aventureux, Gioia Bertelli [23][23] G. Bertelli, « Percorsi di età medievale per la grotta..., loin de suivre de grands axes, s’attache à repérer les itinéraires traversant le promontoire même du Gargan pour gagner la grotte de l’Archange.

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La cinquième et dernière section de l’ouvrage a pour thème la représentation et les images du pèlerin. L’exposé judicieusement illustré de Pina Belli d’Elia [24][24] P. Belli d’Elia, « Pellegrini e pellegrinaggi nella..., loin de s’en tenir aux seuls miquelots, constitue un large éventail de l’image que donnent du pèlerin médiéval fresques, sculptures, miniatures ou vitraux, principalement dans les arts de l’Italie, mais aussi de France, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Espagne et de Scandinavie.

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Humbert Jacomet [25][25] H. Jacomet, « Vovere in pera et baculo. Le pélerin... consacre un long exposé aux deux accessoires devenus symboliques de l’image du pèlerin : le sac et le bâton. Alors qu’ils n’apparaissent qu’au xie siècle dans l’iconographie, ils ont été dès les ixe et xe siècles, l’objet d’une formule spécifique de consécration en divers lieux d’Europe, attestée dans tel sacramentaire ou tel pontifical, alors que des chroniques monastiques ultérieures n’en disent mot bien qu’elles relatent des départs de moines en pèlerinage. Pareil rituel a donné à ces deux éléments de la livrée du pèlerin une forte charge symbolique, encore qu’il convienne de ne pas oublier que la bénédiction allait d’abord à la personne du pèlerin. Il n’en reste pas moins que le sac et le bâton sont devenus constitutifs de l’état de pèlerin et que la richesse du vocabulaire les désignant est l’indice d’une profonde acculturation de leur port par les pèlerins qui prenaient leur route depuis les diverses contrées d’Europe. Quant à l’apparition ultérieure de l’image du pèlerin, elle vient confirmer à quel point la démarche du pèlerinage avait acquis droit de cité dans la société médiévale.

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Dans son exposé, illustrations à l’appui, Saverio Lomartire [26][26] S. Lomartire, « Meditazioni sull’iconografia del pellegrino... considère les contextes iconographiques divers dans lesquels le pèlerin est représenté au Moyen Âge, et ce par des exemples tirés principalement, mais pas seulement, de l’art italien. Le pèlerin en tant que tel, portant bâton et sac, y figure sans surprise. Des saints sont fréquemment représentés sous cette même livrée, tels : Eldrado qui fut lui-même pèlerin [27][27] Vénéré au monastère piémontais de Novalesa, mentionné..., Roch et Jacques dont les sanctuaires étaient le but de pèlerinages. Mais aussi : saint Alexis, qui fut un errant – c’est que tout homme qui prend la route peut être assimilé au pèlerin. Ainsi d’Abraham partant avec Sarah, de Joseph menant la Sainte Famille en Égypte, du Christ lui-même, portant le bâton lorsqu’il rencontre les disciples sur la route d’Emmaüs, et, quand même plus inattendu, d’Ulysse dans une illustration de Boèce…

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L’iconographie du pèlerin est encore loin d’être pleinement connue. Aussi Carlo Tosco [28][28] C. Tosco, « Il progetto di catalogazione di documenti... fait-il part de l’initiative menée sous sa responsabilité, à savoir l’établissement d’un catalogue de l’ensemble des matériaux iconographiques, photographie et cartographie comprises, relatifs à la Sacra di San Michele de 1400 à nos jours. La gestion en est informatique, la database étant consultable, entre autre, auprès de la Sacra di San Michele et du laboratoire d’histoire et des biens culturels de l’université polytechnique de Turin.

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La dernière communication est celle de Dominique Rigaux [29][29] D. Rigaux, « Michel et l’ultime voyage. Iconographie... qui a mené une recherche sur l’iconographie de Michel en tant que l’Archange psychopompe menant et pesant les âmes devant le Juge éternel, sauvant celles des croyants du pouvoir du démon. La recherche de D. Rigaux, circonscrite aux vallées des Alpes occidentales, inclut une mise en relation de la dévotion à l’Archange avec celle portée à d’autres saints intercesseurs : Pierre, portier du Paradis, Christophe, invoqué contre la mort subite, et aussi Antoine, abbé. Une première image de Michel est celle de l’Archange, impassible, en armure de parade, terrassant Satan lui-même, ou, moins fréquemment, le dragon qui symbolise ce dernier. Vient ensuite la représentation de la pesée des âmes, dans un contexte variable : soit isolée, soit incluse dans la scène du Jugement Dernier, soit au pied de la Crucifixion. L’Archange portant sa balance figure même au chevet du mourant dans une scène de la Bonne Mort [30][30] À ne pas confondre avec la scène, rare, où Michel fait.... Dernier thème fréquemment représenté : Michel à la tête d’un vol d’anges emportant au Ciel les âmes des élus. Le nombre de ces représentations de l’Archange dans les vallées alpines témoigne d’un succès en profondeur de la dévotion à Michel en milieu rural et montagnard.

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En conclusion, André Vauchez [31][31] A. Vauchez, « Conclusion », id., p. 599-604. se félicite de la dynamique persistante de la recherche sur les divers aspects du culte de saint Michel à la suite des précédents colloques, ainsi que du renouvellement de sa problématique, en particulier dans son application à un cadre régional nouveau, celui des Alpes occidentales. Il relève le « caractère tellurique », selon son expression, d’un culte reflétant à l’origine une conception archaïque du sacré, puis se développant en une dévotion profondément populaire – la question des pélerinages d’enfants restant entière. Notant que Rome, avec le jubilé de 1300, l’emporte sur le Mont-Gargan, il conclut en constatant que les sanctuaires de saint Michel, bien qu’éclipsés par d’autres pèlerinages, sont devenus des lieux de mémoire familiers à tous les habitants de l’Europe occidentale.

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Pour notre part, nous soulignerions volontiers la qualité des pistes de recherche ouvertes ou élargies qui ont été abordées lors de ce colloque.

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Jean-Jacques BERTAUX

Postérité de Lucien Musset, Actes de la journée d’études du 26 novembre 2005, publiés sous la direction de Véronique Gazeau et François Neveux, Caen, Presses Universitaires de Caen, 2009, 121 p.

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Les actes de la journée d’étude qui s’est tenue le 26 novembre 2005 s’inscrivent dans la lignée des hommages rendus à Lucien Musset depuis son départ à la retraite en 1989. Ils font ainsi suite à un volume de mélanges intitulé Recueil d’études en hommage à Lucien Musset, au numéro 100 de la revue Art de Basse-Normandie qui lui était dédié en 1992, à un volume offert en 1997 par la Société des études nordiques et comprenant de nombreux articles, souvent devenus difficiles d’accès, réunis sous le titre Nordica et Normannica et à un numéro des Annales de Normandie paru en 2005, soit un an après son décès, composé d’une série d’articles nécrologiques, d’un « classement thématique des travaux de Lucien Musset » ainsi que d’une bibliographie complémentaire rassemblant, entre autres, les publications des années 1989-2004. Avec le présent recueil, c’est maintenant au tour de ses anciens élèves de l’université de Caen, et plus particulièrement Véronique Gazeau et François Neveux, de lui rendre un ultime hommage. Avec la publication de ces douze communications, ceux-ci cherchent avant tout à souligner combien Lucien Musset était un « personnage multiforme », impossible de ce fait à « classer dans une seule catégorie », pour reprendre les mots de François Neveux. Dans ce but, ils ont fait appel à des chercheurs provenant d’horizons divers, tant français qu’originaires d’outre-Manche, spécialistes des différentes disciplines scientifiques auxquelles Lucien Musset s’était intéressé au cours de sa longue carrière: histoire, histoire de l’art, archéologie, géographie, droit ou encore linguistique. Et c’est bien là l’objectif principal de ces actes: présenter les diverses facettes des travaux de Lucien Musset à travers les différents thèmes qui structurent ce recueil (mondes nordiques, débuts de la principauté normande, histoire rurale, histoire urbaine, histoire religieuse, contributions aux institutions savantes de Normandie).

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S’il est impossible, en 120 pages, d’embrasser la quasi totalité de l’œuvre de Lucien Musset – tant la volonté de ce dernier d’explorer tous les aspects de la Normandie médiévale était ambitieuse – et si des choix se sont avérés nécessaires, il n’en reste pas moins que le présent recueil s’illustre par la cohérence de son propos et s’organise autour de deux thèmes transversaux. Les communications publiées visent tout d’abord à rappeler l’importance de l’œuvre de Lucien Musset car, comme l’écrit Mathieu Arnoux, on lui doit « une nouvelle approche de l’histoire normande ». En effet, sa parfaite connaissance du monde scandinave médiéval (J.-M. Maillefer) a conduit Lucien Musset à « replacer la fondation et les premiers temps de l’histoire du duché dans une perspective élargie aux autres horizons européens de l’expansion scandinave » (P. Bauduin, p. 30) et à privilégier une approche comparatiste, « la seule capable de faire progresser l’histoire des fondations politiques des Vikings » (P. Bauduin, p. 30). C’est ainsi que l’universitaire normand a été « le premier à penser l’établissement du duché de Normandie en termes de périodisation globale du monde viking » et à l’insérer dans une chronologie plus vaste, composée de deux grandes vagues, séparées par un temps d’accalmie (930-980), et de trois phases successives dictées par la nature des activités vikings: une première séquence de pillage direct (I), une autre de prélèvement sous la forme de danegelds (II) et enfin une phase d’exploitation directe (III), impliquant le plus souvent une prise en main du pays par les nouveaux venus, accompagnée d’une colonisation plus ou moins dense et de la fondation d’une nouvelle entité politique [32][32] L. Musset, Les invasions, t. II, Le second assaut contre... (P. Bauduin, p. 28). Ces questions ont aussi conduit Lucien Musset à envisager très tôt l’impact des raids vikings (J. Le Maho, p. 78) et plus précisément à prendre position dans le débat opposant tenants d’une rupture profonde introduite par la conquête viking et tenants d’une continuité globale. Et c’est là le deuxième thème abordé par ces actes. Dès le milieu des années 40, Lucien Musset s’est attaqué de front au mythe de la « table rase » véhiculé par l’historiographie normande du Moyen Âge. Pierre Bauduin et Mathieu Arnoux rappellent ainsi que, avec son article fondateur, paru sous le titre « Notes pour servir d’introduction à l’histoire foncière de la Normandie. Les domaines de l’époque franque et les destinées du régime domanial du ixe au xie siècle » [33][33] L. Musset, « Notes pour servir d’introduction à l’histoire..., Lucien Musset en est arrivé à une position équilibrée et a présenté de la Normandie un portrait offrant deux faces, nordique et franque, avec un legs scandinave non négligeable au xe siècle, mais s’estompant rapidement à partir des premières décennies du xie siècle, au profit d’un héritage franc mieux conservé qu’ailleurs (P. Bauduin, p. 29). Cette approche ne profite d’ailleurs pas qu’aux seuls médiévistes. Si l’on en croit Pierre Brunet et Marcel Roupsard, elle conforte aussi les géographes dans la lecture patrimoniale des paysages ruraux et la sémiologie de leurs éléments, celle-ci cherchant à identifier les contributions historiques successives (p. 53). Dans une même perspective, Jacques Le Maho évoque aussi cette question de la continuité à travers l’examen d’un autre article capital de Lucien Musset : « Monachisme d’époque franque et monachisme d’époque ducale : le problème de la continuité » [34][34] « Monachisme d’époque franque et monachisme d’époque.... Là encore, il rappelle qu’à travers l’histoire des abbayes prénormandes et de leurs destinées ultérieures, Lucien Musset a montré que, en dépit des vicissitudes – bien réelles – traversées par les communautés monastiques durant la période des invasions scandinaves, il serait tout à fait inexact de souscrire au mythe de la table rase tant sont nombreux les éléments de continuité entre la province du haut Moyen Âge et la Normandie des ducs (p. 78). Il en va de même de François Neveux à qui il revient d’examiner les travaux de Lucien Musset consacrés à l’histoire urbaine. Il écrit notamment que, dans son article consacré à « la renaissance urbaine des xe et xie siècles dans l’ouest de la France [35][35] L. Musset, « La renaissance urbaine des xe et xie siècles... », Lucien Musset « s’inscrit contre les idées reçues concernant la faiblesse de la vie urbaine dans l’Ouest, du fait de la présence prolongée des Vikings à Rouen comme à Nantes » (p. 68). Si les villes ont été touchées lors des incursions scandinaves, elles se sont très vite relevées et la renaissance urbaine s’est montrée particulièrement active dans cette zone. À l’heure actuelle, le débat est toujours ouvert [36][36] Pour une mise au point historiographique, voir P. Bauduin,... mais la question de la continuité traitée par Lucien Musset n’en finit pas de nourrir l’historiographie normande [37][37] D. Bates, Normandy before 1066, Londres-New York, Longman,....

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Certes, les auteurs des communications prononcées lors de cette journée d’étude, s’accordent également à reconnaître que certains aspects de l’œuvre de Lucien Musset méritent aujourd’hui de faire l’objet d’une relecture à l’aune des avancées de l’historiographie. Ainsi, Stéphane Lebecq, qui s’est vu confier la mise à jour de la troisième édition des Invasions. Les vagues germaniques[38][38] L. Musset, Les invasions, t. I, Les vagues germaniques,..., reconnaît que, si cet ouvrage marque une date dans l’historiographie du passage de l’Antiquité au très haut Moyen Âge, il n’en est pas moins daté tant il conviendrait actuellement d’accorder une plus large place à la question de l’ethnogenèse des peuples barbares (p. 17-19). L’essai fondateur de Reinhart Wenskus et les travaux de l’Akademie der Wissenschaften de Vienne ont notamment eu pour effet de multiplier les recherches sur les récits d’origine des peuples. Ces questions n’ont pas épargné les historiens travaillant sur les débuts de la principauté normande : « la genèse d’une identité normande, la comparaison de celle-ci avec d’autres identités élaborées sur des territoires colonisés par les Scandinaves, comme le Danelaw ou les zones celtiques des îles britanniques, et, de manière générale avec les processus d’ethnogenèse dans les sociétés médiévales figurent parmi les pistes d’une enquête maintenant entamée dans plusieurs pays européens » (P. Bauduin, p. 33). Concernant le duché de Normandie, ces thèmes de recherches conduisent notamment à une réappropriation de sources systématiquement écartées par Lucien Musset [39][39] P. Bauduin, « Les sources de l’histoire du duché. Publications..., et plus particulièrement à la redécouverte de Dudon de Saint-Quentin. Alors que dans son article consacré aux destinées du régime domanial entre le ixe et le xie siècle, Lucien Musset n’évoquait le chanoine de Saint-Quentin que pour le « combattre », ce dernier retient désormais toute l’attention des historiens tant il offre « un témoignage de premier ordre sur la formation d’une identité normande au seuil de l’an Mil, sur les liens sociaux qui permirent aux premiers ducs de s’insérer dans le monde franc, sur les formes juridiques du pouvoir normand, sur des communautés humaines ou territoriales qu’on devine solidement établies dans ce qui devient la Normandie » (P. Bauduin, p. 34). Il en va de même des sources hagiographiques : d’après Jacques Le Maho, Lucien Musset, travaillant à une époque où ces textes étaient largement considérés comme des sources de valeur médiocre et dépourvues de tout intérêt historiographique, ne vit pas qu’ils recélaient en réalité des éléments de grand intérêt pour l’histoire de la naissance du duché de Normandie, piste largement exploitée à l’heure actuelle [40][40] J. Le Maho, « La production éditoriale à Jumièges vers....

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Mais malgré ces réserves, il n’en demeure pas moins vrai que les chercheurs ayant participé à cette journée d’étude s’accordent tous à souligner le rôle précurseur joué par Lucien Musset, à voir en lui un « initiateur », un « lanceur d’idées nouvelles » comme le souligne très justement François Neveux (p. 65). David Bates rappelle ainsi que Lucien Musset s’est notamment illustré en tant qu’éditeur de chartes. D’après lui, son édition des actes de Guillaume et de Mathilde pour les abbayes caennaises reste une « œuvre magistrale dans ce domaine » : non seulement il a édité ces textes à la manière des meilleurs érudits mais il les a aussi expliqués de façon presque sans égal. Il reconnaît aussi à cette occasion l’influence immédiate de Lucien Musset sur sa propre méthode d’analyse des textes. Pour Véronique Gazeau, Lucien Musset, avec ses recherches sur les évêques normands, a également ouvert la voie aux études prosopographiques, même s’il n’a jamais employé ce terme. En scrutant leurs origines géographiques, familiales, leur formation intellectuelle, leurs parcours ou encore leurs compétences, il a de ce fait traqué un groupe social et ainsi mis au jour ses liens, ses contacts, ses relations, ses influences, en d’autres termes ses réseaux (V. Gazeau, p. 87). Aujourd’hui, dans le sillage de ses études, les enquêtes sur les évêques mais aussi les abbés se multiplient, si l’on se réfère aux recherches entreprises par Véronique Gazeau, Jean-Michel Bouvris, Marie Casset, David S. Spear, Richard Allen ou encore Grégory Combalbert. À l’instar de Véronique Gazeau, il aurait d’ailleurs été judicieux de présenter systématiquement en quelques mots les travaux actuels inspirés par Lucien Musset afin de souligner encore davantage combien son œuvre continue d’imposer sa marque à l’historiographie normande. Mais quoi qu’il en soit, cette journée d’étude a bien atteint son but en démontrant à quel point les ouvrages et articles de l’universitaire caennais restent incontournables et constituent toujours le point de départ obligé de toute recherche sur l’histoire de la Normandie.

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Lucile TRÂN-DUC

Nicholas Vincent (dir.), Records, Administration and Aristocratic Society in the Anglo-Norman Realm, Woodbridge, The Boydell Press, 2009, xx-206 p.

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L’introduction de Nicholas Vincent situe l’ouvrage parmi les célébrations de l’anniversaire du rattachement de la Normandie au domaine royal français en 1204. En effet, le contenu du livre est en partie issu d’une rencontre scientifique tenue à Kew aux National Archives en 2004. En réalité, le volume contient uniquement certaines contributions d’alors (certaines ont été publiées ailleurs) auxquelles se sont ajoutés d’autres textes. La publication assez tardive reflète, d’après Nicholas Vincent, une certaine ambivalence anglaise à l’égard de la « perte de la Normandie ». Son introduction situe brièvement le propos dans l’historiographie du règne de Jean sans Terre et de 1204, évoquant le fait que des points restent à éclaircir en particulier sur les causes et conséquences de l’événement.

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Le volume, s’il n’est pas sans liens avec 1204, n’est pas centré sur l’événement. Les textes peuvent être répartis en deux catégories. Les premiers (David Carpenter, David Crook et Marc Hagger) abordent l’histoire de l’« enrôlement » des actes de l’administration anglaise à partir des fonds remarquables conservés aux National Archives (ex Public Record Office). Le second groupe (David Crouch, Marie Lovatt, Nicholas Vincent et Daniel Power) traite de sujets à caractère biographique en mettant en avant des individus plus que des familles, qui connaissent une ascension rapide dans la seconde moitié du xiie siècle et au début du xiiie siècle.

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La contribution de David Carpenter pose à mon sens des problèmes. Elle a le mérite évident de revenir sur une question difficile : le moment de l’apparition des procédures d’« enrôlement » des actes royaux. Elle confirme bien que la distinction de nature entre les liberate rolls du règne de Jean sans Terre et les close rolls qui sont conservés à partir de 1204 est artificielle. Le postulat est que l’enrôlement de certains brefs (writs) est bien antérieur à 1199, remontant au règne d’Henri II voire d’Henri 1er. De même la mise en rôles des chartes royales connues aujourd’hui à partir de 1199 serait bien plus précoce, comme celle des lettres patentes. Ainsi, très tôt la chancellerie royale élaborerait et garderait les rôles. Toutefois, les attaques virulentes voire agressives portées contre les historiens tenant d’une vision différente et une démonstration tortueuse n’emportent pas la conviction. Dans l’introduction, Nicholas Vincent met l’accent sur le texte de David Carpenter en dénonçant sa forme et en démontant certains arguments. Difficile de prendre totalement parti dans ce rude échange d’arguements dont la forme, lancée par David Carpenter, a quelque chose de regrettable. Comme le pointe Nicholas Vincent, il ne suffit pas d’évoquer une éventuelle disparition de rôles dans la période troublée qui précède 1204, pour considérer qu’ils existaient. Nicholas Vincent réaffirme que les chartes n’étaient pas mises en rôles par la chancellerie avant 1199, d’une part parce qu’il n’y a aucune allusion dans les sources à une telle activité et d’autre part car le roi ne semble pas avoir de tels rôles à sa disposition. L’enrôlement de ces chartes n’est pas utile pour l’Échiquier qui a d’abord besoin de disposer des brefs financiers. En revanche – et ceci n’est pas évoqué par David Carpenter – l’enrôlement des chartes était déjà disponible avant 1199 en Angleterre et Normandie, inspiré non par les besoins du roi et de la chancellerie mais par ceux des particuliers qui voulaient une conservation de leurs actes. Ceci était effectué par le gouvernement royal/ducal avant 1199 mais non par la chancellerie, ce sont les Cartae Antiquae et les Norman charter rolls compilés par les Échiquiers de Westminster et Caen. Selon Nicholas Vincent, David Carpenter différencie mal les rôles de gestion de ceux dont le but principal est la conservation.

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Le texte de David Crook est fondé sur le plus ancien estreat roll (dénomination liée au fait que ces rôles contenaient des informations extraites des records de plaids) conservé qui enregistre les amendes imposées par Thomas Fitz Bernard, le justicier royal des forêts, dans le Shropshire en 1179 ou 1180. La tenue de plaids par des justiciers itinérants appointés par la couronne dans les comtés était régulière dans les années 1170 et probablement avant. Il était ensuite rendu compte à l’Échiquier des amendes imposées pendant les sessions pour que ces sommes soient intégrées dans les semonces envoyées aux shérifs pour la collecte des amendes en même temps que celles d’autres droits royaux. L’intérêt de l’estreat de 1180 n’est pas seulement lié à son statut d’unique survivant pour le xiie siècle mais à la lumière que son contenu et son contexte donnent sur le travail de la justice itinérante de la forêt.

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Mark Hagger décrit le procédé à l’origine de la fabrication des Pipe rolls qui sont la base annuelle de l’évaluation et et du paiement des amendes (fines) individuelles. Le Dialogue de l’Échiquier de Richard Fitz Nigel donne un long compte rendu des activités de l’Échiquier lors des séances de la Saint-Michel lorsque les shérifs sont convoqués pour répondre de leur ferme et des divers paiements au roi. Le Dialogue explique en détail comment les Pipe rolls qui enregistrent annuellement ces transactions, étaient organisés et composés, donnant une vision de documents très structurés. Le but de cet essai est d’expliquer les différences entre pratique et théorie qui apparaissent lorsque l’on étudie de près ces rôles. Pour ce faire, l’auteur s’appuie sur les documents comptables produits par la cour de justice itinérante de Bertrand de Verdun dans les Pipe rolls de 1176 à 1194. Or, on constate une « contamination » de ces comptes par des matériaux extérieurs issus d’autres plaids. L’auteur illustre le phénomène avec plusieurs cas concrets appuyés sur l’édition des textes. Les problèmes sont liés aux en-têtes et à la mise en page mais aussi au fait que le rôle d’une année est à la fois établi à partir de celui de l’année précédente et des brefs d’assignations (summons) rendus par le shérif, ce qui multiplie les risques d’erreurs. L’auteur conclut toutefois qu’eu égard à la complexité du travail, les erreurs sont, somme toute, peu nombreuses.

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David Crouch revient sur la personne de Galéran de Beaumont (1104-1166), l’aîné des jumeaux de Robert Ier, comte de Meulan et Leicester. La situation de ses biens, très étendus en Angleterre, Normandie et France, appuie ses ambitions politiques mais peut s’avérer dangereuse. Galéran est cultivé, sa maison a les moyens d’une communication écrite. Au moins 135 actes sont conservés incluant plusieurs lettres et des brefs (writs) contenant des instructions qui permettent de postuler qu’un magnat laïc pouvait se trouver au cœur d’un réseau de correspondants desservi par des messagers permettant d’administrer des biens étendus et dispersés. Galéran utilise des membres de sa famille comme envoyés, dispose d’un réseau de vicomtes, prévôts et officiers parfois appelés justiciers, autorisés à rendre justice au nom de leur seigneur. Des décisions sont prises, des cours tenues en son nom et le sceau transporte l’image de son autorité attachée aux lettres qui informent de ses volontés.

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Marie Lowatt s’interroge sur l’identité d’un des bâtards d’Henri II, Geoffrey de York, successivement archidiacre et évêque de Lincoln (1173-1181), chancelier royal (1181-1189) et archevêque de York (1189-1212). On a suggéré que sa mère était Rosamund Clifford. Toutefois, qualifiée de puella (jeune fille) à l’époque où elle est favorite d’Henri II dans les années 1170, elle pourrait difficilement être la mère de Geoffrey. L’auteur reprend la discussion sur ce point à partir de l’établissement de la généalogie des Clifford sans que cela lui permette de trancher. L’essai ne prétend pas établir une vérité définitive mais réexamine les faits concernant les maitresses d’Henri en particulier à propos de Geoffrey. Il est possible qu’un autre bâtard d’Henry II, Guillaume Longuépée ait la même mère que Geoffrey. Or, la mère de Guillaume est mentionnée comme étant une comtesse Ida. L’auteur se pose la question de la conception de Geoffrey qui serait né en 1151 ou 1152. Henri II ne semble pas avoir séjourné en Angleterre entre 1149 et 1153. Divers éléments mettent alors l’auteur sur la piste d’Ida de Hainaut, femme de Roger III de Tosny, possible maîtresse d’Henri II en Normandie. La possibilité d’une liaison ultérieure, dans les années 1160-1170, avec sa fille – comme avec celle de Rosamund Clif-ford – complète encore le tableau.

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Hugues de Gondeville est l’un des témoins réguliers des chartes d’Henri II entre 1150 et 1181, il figure à la fin des listes. Sorte d’exception parmi les serviteurs d’Henri II, c’est un homme qui sort de l’ombre, dont la famille prospère mais quitte la scène peu après, disparaissant des archives dans les années 1230. D’origine normande (Gonneville-sur-Scie dans le Pays de Caux ?), la famille est vraisemblablement établie en Angleterre avant la mort d’Henri Ier. L’ascension d’Hugues est liée aux comtes de Gloucester, dont il tient des biens après 1154 dans le sud de l’Angleterre (Dorset, Hampshire, Gloucestershire), acquis pendant la guerre civile. Il fait sa place à la cour d’Henri II, qu’il sert d’abord en 1170 comme shérif de Hampshire et gardien (keeper) de la cité de Winchester avant d’assurer d’autres fonctions comtales. Il apparaît aussi lié à la cour d’Aliénor d’Aquitaine et acquiert une certaine influence dans l’entourage de leur fils Henri. La date exacte de sa mort n’est pas connue, elle a probablement lieu en 1181. Ayant amassé des terres du domaine royal et des comtes de Gloucester et ayant servi à la cour pendant 30 ans, son héritage aurait pu être conséquent. Pourtant sa mort semble avoir été suivie d’une rapide désintégration de ses possessions. La famille est mal connue. Marié à Agnès de Falaise, descendant d’une des importantes familles anglo-normandes, qui lui apporta de considérables terres en Sussex, il semble bien qu’il n’ait pas eu d’enfants pour lui succéder. Au xiiie siècle, le nom est porté par des individus qui n’ont pas rang supérieur à des freemen. Ceci renvoie à la nature potentiellement éphémère des fortunes bâties par les courtisans. En l’absence de fils, il est difficile aux héritiers de transformer les terres tenues du roi selon son bon plaisir en possessions héréditaires tenues en fief. Ceci illustre également le fait que les terres saisies pendant le règne d’Étienne dans un contexte de guerre civile, peuvent retourner dans les mains de leurs possesseurs.

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Lorsque le prince cherche à faire appliquer ses ordres, les grands qui le servent peuvent favoriser leurs propres intérêts plus que le sien ; un homme de rang inférieur est certes dépendant de la faveur princière mais n’a peut-être pas les moyens d’imposer les volontés de ce dernier. Daniel Power évoque ici la carrière d’un officier d’origine humble, Guérin de Glapion, sénéchal de Normandie sous Jean sans Terre et brièvement sous Philippe Auguste. L’homme apparaît dans les années 1190, sa famille est mal documentée (Glapion est situé près de la rivière Sarthe à la limite de la Normandie et des comtés du Maine et du Perche). Il est d’abord au service de Richard Cœur de Lion. Progressivement, il rejoint le cercle proche des officiers ducaux et entretient des relations avec des puissants comme le comte Geoffrey du Perche. En 1199-1200, il soutient Jean sans Terre et reçoit le manoir ducal d’Exmes, position stratégique pour le contrôle de la route Normandie/Maine. En juin 1200, il apparaît pour la première fois comme sénéchal de Normandie, et préside ainsi aux opérations judiciaires et financières de l’Échiquier et conduit parfois des opérations militaires. Il est sénéchal pendant 17 mois et cette brièveté pose question : mauvaise gestion, manque de confiance de Jean sans Terre, trop basse extraction ? Pourtant, il continue de s’occuper des intérêts royaux, effectuant une mission auprès des grands d’Anjou et participant au maintien de la position du roi sur les limites de la Normandie et du Maine. Il est alors étonnant qu’il lâche le service du duc en février 1203. La révolte de Robert de Sées à Alençon le met probablement en position difficile, il est trop proche des rebelles, ses biens sont confisqués. Durant la conquête de la Normandie, Philippe Auguste semble avoir compté sur son soutien ; les donations, la nomination comme sénéchal montrent la confiance accordée et la volonté du roi de conserver l’organisation préexistante, dans un premier temps au moins. Pourtant, la fonction de sénéchal a disparu en 1207 et peut-être peu de temps après la prise de Rouen en 1204. Malgré ses réseaux et ses possessions, Guérin perd la confiance de Philippe Auguste. Les jugements à la cour de l’Échiquier à partir de 1207, les noms des baillis montrent que ce sont désormais des Français qui exercent un réel pouvoir en Normandie. Dans ce contexte, un ancien officier ducal peut espérer le retour de son ancien maître. Il est difficile de le déterminer mais en 1208, Guérin cède une partie de ses biens. Il part pour Jérusalem à l’été 1208, ce qui coïncide avec le renouveau du destin angevin et welf (Guérin a eu des contacts avec Otton de Brunswick). Il est mentionné en 1210-1211 en Angleterre, alors probablement en exil. Sa carrière est celle d’une étoile filante entre la fin de la Normandie angevine et le début de la Normandie capétienne. Il est difficile d’établir les raisons de son succès, lié au contexte et à la géographie de son implantation probablement : il est apparu aux deux pouvoirs successifs comme capable de contribuer à la stabilité dans une région frontière. Ensuite un mauvais calcul politique dans les années qui précèdent Bouvines lui a fait perdre sa place.

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Au total, un ouvrage riche par l’aspect pointu des sujets abordés et la précision des questionnements. En outre, cinq des sept contributions sont accompagnées d’éditions de sources et, plus largement, le volume contribue à la mise en évidence des formidables collections archivistiques anglaises. À propos du texte de David Crook, Nicholas Vincent souligne dans l’introduction, l’intérêt pour l’historien des pratiques bureaucratiques anglaises puisqu’elles lui offrent aujourd’hui une masse d’archives, rendue exploitable, spécialement pour les Pipe rolls, par des éditions année par année pourvues d’index. Ces Pipe rolls ou encore les actes des tribunaux royaux permettent de reconstituer descendance et possessions d’Hugues de Gondeville, ce qui n’aurait pas été possible avec les seules chartes. C’est cette attention aux sources de l’administration anglaise qui unit aussi les contributions de l’ouvrage.

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Laurence JEAN-MARIE

Ariane Boltanski et Alain Hugon (dir.), Les Noblesses normandes (xvie- xixe siècles). Actes du colloque international de Cerisy-la Salle, 10-14 septembre 2008, Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Histoire », 2001, 391 p.

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Cet ouvrage vient heureusement mettre fin à ce qu’un de ses deux co-directeurs, Alain Hugon, a appelé le « paradoxe normand », c’est-à-dire le contraste entre la forte densité nobiliaire de la Normandie, très supérieure à celle du reste du royaume – la Bretagne exceptée – et la quasi-absence d’études globales sur les noblesses de cette province.

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Les apports des différents contributeurs sont répartis sous cinq rubriques. La première est consacrée au fait nobiliaire en Normandie. Après un tableau, brossé par Laurent Bourquin, de l’état des recherches sur la noblesse française à l’époque moderne, qui souligne à quel point, depuis le livre pionnier de Jean Meyer sur la noblesse bretonne, le second ordre est devenu un objet d’histoire à part entière, sont abordées les structures sociales des noblesses normandes. Elles sont plurielles, caractérisées par de fortes disparités de fortune ; leur densité importante (vers 1700, en nombre de nobles par km2 : 0,89 contre 0,41 dans le royaume) est particulièrement forte dans les zones littorales, depuis le Boulonnais au Nord jusqu’au Léon breton ; la noblesse petite ou pauvre y est particulièrement nombreuse. Les effectifs ont cependant fortement diminué au xviiie siècle, un peu plus que dans l’ensemble de la France. Michel Nassiet, Jean-Marie Constant, Sophie Poirey ont cherché des explications dans l’histoire de la province (les noblesses littorales descendraient de colons que jadis les grands seigneurs locaux auraient installés sur de petits fiefs pour assurer la défense de la côte) et dans la coutume, qui, contrairement à celle de la Bretagne, n’instituait pas de droit de partage spécifique pour les nobles, la distinction en matière de partage, réelle et non personnelle, s’attachant au statut des terres ; par ailleurs, la faculté de déroger momentanément permettait aux gentilshommes pauvres d’exercer des activités économiques sans perdre l’espoir de retrouver leur statut, ce qui a contribué à maintenir leur effectif à un niveau élevé. Les noblesses normandes étaient procédurières (John A. Dickinson), trait qui assurément ne constitue pas une originalité.

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La deuxième partie aborde les engagements nobiliaires. Pendant les Guerres de Religion, rappelle Nicolas Le Roux, les favoris royaux, Joyeuse et Épernon, successivement gouverneurs, n’arrivèrent pas à jouer le rôle d’intermédiaires efficaces entre le roi et la province, faute de disposer des relais nécessaires dans les élites locales. En revanche, deux hommes issus de la noblesse « seconde », Montgomery et Matignon, soutenus par des réseaux solides, exercèrent une forte influence en Basse-Normandie, le premier chez les protestants, le second chez les catholiques, comme l’atteste Isabelle Le Touzé. La participation à la Ligue semble avoir été modérée (Jean-Marie Constant, Nicolas Le Roux). L’importance de l’adhésion au protestantisme est démontrée par Luc Daireaux, qui analyse la géographie des cultes de fief au xviie siècle, et par Didier Boisson, qui évoque la résistance d’une minorité nobiliaire réformée au xviiie siècle, exceptionnelle à la fin de l’Ancien Régime au nord de la Loire.

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La troisième partie est dédiée aux mobilités et aux frontières sociales. Elle s’ouvre sur une contribution polémique d’Antoine Follain, joliment intitulée « Le noble : un problème de taille en Normandie aux xvie et xviie siècles » : l’exemption de la taille constituait, dans une province notoirement surtaxée, un privilège exorbitant que ne compensait pas « l’impôt du sang », puisque très peu de nobles normands servaient aux armées, ce que confirme l’étude d’Olivier Tréhet ; les nobles ne seraient finalement que des évadés fiscaux. Michel Aumont et Olivier Chaline s’interrogent sur deux mécanismes potentiels d’accès à la noblesse, d’une part la guerre de course, importante à Granville, d’autre part l’anoblissement par les charges du parlement ; Michel Aumont constate qu’aucun des capitaines corsaires granvillais n’a été anobli et que seuls quelques armateurs le furent par lettres ; Olivier Chaline observe que la plupart des parlementaires de Rouen au xviie et au xviiie siècles étaient déjà nobles à leur entrée en charge, mais que le parlement ne constituait pas vraiment un milieu fermé, car les roturiers (au premier degré de noblesse) et ceux qui en étaient au deuxième degré formaient ensemble environ 20 % de l’effectif parlementaire.

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Dans la quatrième partie est analysée la culture de la noblesse, soit dans les systèmes de parrainage des enfants, révélateurs des transmissions familiales (Étienne Lambert), soit dans le choix des prénoms (Jean-Pierre Lethuillier), soit dans la contribution de la noblesse à l’embellissement urbain comme à Bayeux (Christiane Huet), soit enfin dans l’adhésion nobiliaire aux loges maçonniques (Éric Saunier) ; tous ces auteurs notent le renforcement d’une « culture de la distinction » attachée aux rangs et au maintien des distances sociales, culture qui constituait un facteur d’unité malgré l’hétérogénéité des noblesses.

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Enfin, la cinquième partie s’attache à la puissance sociale des nobles. Jonathan Dewald, dans une contribution très stimulante, constate que si, aujourd’hui, on dispose de nombreux exemples précis, on manque d’interprétations générales ; il revient sur la thèse du déclin de la noblesse au xviiie siècle, justement contestée comme explication globale du devenir nobiliaire, mais qui en Normandie se corrobore pour tous les nobles restés provinciaux, c’est-à-dire n’arrivant pas à bénéficier comme les très grands de contacts avec le pouvoir central et avec le roi lui-même, distributeur des richesses et des honneurs. Bernard Bodinier confirme que la noblesse normande subit des pertes sérieuses dans ses propriétés au cours des dernières décennies de l’Ancien Régime. Lors de la convocation des États généraux, elle se trouva divisée, comme l’expose Laurent Lemarchand : une forte minorité (106 dans l’assemblée du second ordre au bailliage de Rouen) se rallia à l’égalité fiscale et une majorité (140 dans la même assemblée) s’y opposa ; tous refusèrent cependant la confusion des rangs. La noblesse surmonta relativement bien l’épreuve de la Révolution : Étienne Paisnel la montre, au xixe siècle, bien adaptée aux transformations sociales et économiques, surreprésentée dans l’ensemble des fonctions.

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Le volume se clôt sur une synthèse remarquablement claire d’Ariane Boltanski. Il reste à souhaiter que d’autres provinces bénéficient de travaux aussi riches que ceux qui sont rassemblés ici, afin de rendre possible une comparaison entre les diverses noblesses provinciales et de mesurer leurs originalités respectives.

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Arlette JOUANNA

Luc Daireaux, « Réduire les huguenots ». Protestants et pouvoirs en Normandie au xviie siècle. Préface d’André Zysberg. Postface de Bernard Roussel. Paris, Honoré Champion, 2010. Coll. « Vie des huguenots », n° 57, 1120 p.

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Est-il possible d’écrire du nouveau sur l’étouffement des églises protestantes dans la France de Louis XIV, qui aboutit à la révocation de l’édit de Nantes ? Luc Daireaux l’a pensé, et il le prouve. Il le fait en se plaçant dans une province du royaume, pour y suivre l’enchaînement des faits, voire leurs incohérences, tout en essayant d’ignorer la fin inéluctable. Au prix d’un travail de fourmi dans les archives et les sources imprimées, jusqu’aux plus indigestes (pièces de procédures, rapports administratifs etc.), il y a, à la base de ce travail, une sévère ascèse intellectuelle dont l’auteur s’explique dans son introduction.

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La province choisie, la Normandie, ne figure pas au premier rang quand on évoque la présence protestante en France. Le Languedoc et le Dauphiné, les Cévennes et La Rochelle occupent les mémoires, avec leurs musées et leurs martyrs. Le protestantisme normand, si nombreux, si important qu’il fût, souffre d’être resté minoritaire dans une province trop riche et trop populeuse. Comme je l’ai souvent fait valoir à des amis, il y avait plus de protestants à Rouen qu’à Nîmes à la fin du xvie siècle ; mais ici ils étaient moins d’un dixième de la population, alors que là-bas ils s’imposaient majoritaires. Mais revenons au livre de Luc Daireaux.

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Après une « ouverture » qui dessine à grands traits (mais avec une parfaite rigueur) la destinée d’ensemble du protestantisme en Normandie au xvie siècle, depuis un démarrage précoce, qui culmine en 1561, jusqu’au reflux consécutif aux défaites de 1562, aux massacres de 1572 et à la contre offensive de la Ligue, l’auteur consacre son premier chapitre à la construction du réseau protestant dans la province au début du xviie siècle. On sait quelle résistance le parlement de Rouen opposa à l’édit de Nantes, qu’il enregistra en 1599 avec des réserves secrètes qui ne furent levées, sous la pression d’Henri IV, qu’en 1609. Mais dès 1600, des commissaires avaient parcouru la province pour y déterminer les lieux de culte. LD rend compte avec soin de leur travail, qui dut être repris et complété en 1611-1612 pour permettre enfin aux églises de Caen et de Rouen de se bâtir des temples (de remarquables édifices en bois qui témoignent du savoir-faire des charpentiers normands).

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À côté de ces grandes église urbaines (les deux déjà nommées, ainsi que Dieppe, Alençon et Saint-Lô), il y a une multitude de lieux de culte dits « de possession » (ceux qui ont fonctionné dans les années qui précèdent l’édit) ou « de fief », chez les seigneurs hauts justiciers. Cette nébuleuse protestante est particulièrement dense dans le pays de Caux et dans le Bocage. En revanche, pas de place de sûreté : le protestantisme normand est un protestantisme désarmé, devenu foncièrement pacifique.

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Il s’installe dans la durée, ou plutôt « à l’épreuve de la durée » (titre du chapitre 2).

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Alors que les guerres religieuses se rallument dans le Midi de la France, de La Rochelle à Privas, dans les années 1620, les protestants normands ne bougent pas. Ils feront encore preuve d’un loyalisme extrême à l’époque de la Fronde, pour se désolidariser des presbytériens anglais régicides. Mais ils doivent faire face à un catholicisme militant, fort de ses congrégations nouvelles, qui lance contre eux controverses et missions. En vain : ce demi-siècle voit la consolidation des églises protestantes autour de leurs consistoires (dont trop peu d’archives ont survécu) et de leurs pasteurs (presque tous parents entre eux) qui s’imposent par leur valeur intellectuelle et morale. Les synodes provinciaux, convoqués chaque année (on en compte 44 entre 1604 et 1660) assurent la cohésion du protestantisme normand.

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Communauté dynamique, ou en perte de vitesse ? Répondre à cette question fait l’objet du 4e chapitre, dans lequel l’auteur veut répondre aux jugements pessimistes émis naguère par Émile Léonard et Pierre Chaunu qui dénonçaient le relâchement et « l’embourgeoisement » du protestantisme français au xviie siècle. La réponse sera démographique et sociologique. La première est à chercher dans les registres de baptême ; on en conserve une dizaine pour les deux premiers tiers du siècle. Partout on observe un léger recul, dû au fait que la minorité protestante ne dispose pas de réserves pour compenser les pertes causées par les épidémies et autres épreuves de la vie ; mais rien de grave : vers 1660, les protestants normands représentent toujours quelque 2 % de la population de la province. Sur le plan social, ils sont partout : encore assez nombreux dans la noblesse, surtout en Basse-Normandie ; très présents en ville dans le commerce, l’industrie textile et l’artisanat d’élite (imprimerie, orfèvrerie…) ; et même parmi les officiers et robins subalternes, notamment « en » (comme écrit LD) Alençon. Assez rares, comme partout, dans les métiers de la terre, mais actifs dans les industries rurales. Au total, bien intégrés dans la vie sociale, les incidents entre confessions sont rares ; dans les grandes villes, comme à Caen, les élites culturelles se fréquentent par delà la barrière religieuse.

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En habile dramaturge, Luc Daireaux nous propose ici un « intermède ». Car il va bousculer la chronologie généralement reçue pour nous montrer, dès l’époque du ministère de Mazarin, les prémices hésitantes de ce qui deviendra la politique de Louis XIV quand il prendra en main le pouvoir. Il a fallu pour cela éplucher tous les arrêts du Conseil du roi, de 1643 à 1660, qui concernent, il et vrai, plutôt les provinces du Midi. Mais après une déclaration de 1652, très favorable aux protestants qui ont soutenu le pouvoir royal dans les troubles de la Fronde, en vient une autre, en 1656, qui veut répondre aux doléances du clergé, prompt à dénoncer les « insolences » des huguenots. Est visé, en particulier, le collège protestant de Quevilly. Pourtant, le roi laissera encore les protestants, après quinze ans d’interruption, tenir un synode national à Loudun, en 1659 ; mais ce sera le dernier.

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En 1661, le roi envoie des commissions mixtes, composées d’un protestant et d’un catholique, comme au début du siècle. Mais l’esprit est bien différent, au commissaire catholique, intendant de la généralité, est associé un gentilhomme protestant sans autorité ; et ces commissions sont chargées d’enquêter « sur les contraventions aux édits », c’est à dire de harceler les églises protestantes en tous domaines (nouveaux temples, synodes, professions interdites etc.). Leur action est résumée dans une déclaration royale de 1666. Jusqu’en 1661, la Normandie est encore peu touchée.

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Mais le chapitre suivant nous y ramène. Le Conseil du roi s’intéresse de près à notre province, c’est sous son autorité que se fait la politique de réduction des années 1660. Son action se traduit par de longues tractations que LD a minutieusement suivies dans le cas exemplaire du temple d’Alençon : les avocats protestants s’escriment à réunir les preuves qui pourraient sauver le droit acquis, mais la raison du plus fort finit presque toujours par l’emporter. Même combat épuisant dans la généralité de Caen où l’évêque de Bayeux, François de Nesmond, se veut un nouveau Borromée. Finalement, la résistance protestante aura réussi à gagner du temps car les décisions de suppression sont laissées en suspens quand la guerre de Hollande (1672) détourne l’attention du roi sur d’autres questions.

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Mais le relais est pris par la justice ordinaire, à savoir le parlement de Rouen, où la chambre de l’édit a été supprimée, en 1669. Soulagés d’être enfin entre eux, les magistrats de Rouen, entraînés par leur avocat général, vont en rajouter sur la politique royale. C’est le parlement, en particulier, qui ne cesse d’interdire aux protestants une multitude de professions, au point d’inquiéter le gouvernement royal qui n’entend pas ruiner la province. Au niveau inférieur, les tribunaux de bailliage ne sont pas moins répressifs, notamment celui d’Alençon dont LD détaille plusieurs procédures.

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La guerre sauvait les protestants français, la paix signe leur arrêt de mort. C’est en effet le traité de Nimègue, qui marque le sommet de la gloire du roi-soleil, qui lui permet de procéder au démantèlement des églises réformées dans l’ensemble du royaume. Ici, c’est la correspondance entre les intendants et les ministres qui est la plus éclairante. Tous les temples dont le sort était resté en suspens depuis le passage des commissions mixtes sont supprimés. Vient ensuite le cas de ceux des grandes églises urbaines, que LD nous présente successivement ; pour chacun, une entorse aux récents règlements sert de prétexte à fermeture, suivie de démolition ; dans chaque cas, notre auteur mesure la part des différents acteurs, jusqu’aux foules catholiques qui applaudissent. Mais les autorités ont un autre souci : ne pas faire fuir les protestants, ne pas les laisser partir.

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Sous l’orage, les protestants courbent le dos (chapitre 7) et implorent le ciel tout en continuant à célébrer le roi. Oubliés, bien sûr, les projets d’union des Églises des années 1660-1670, sur lesquels LD fait un retour tardif ; oubliées aussi les disputes internes du corps pastoral sur la prédestination et la grâce. Les protestants font bloc, en Normandie comme ailleurs, contre « l’Avertissement pastoral » des évêques catholiques. Un bilan montre que les églises sont toujours solides, avec des pasteurs nombreux (trop même quand les temples sont fermés) et plus jeunes ; seules les finances font difficulté, car les procédures coûtent cher. Les abjurations sont rares, malgré la pression des institutions catholiques. Mais la Normandie échappe encore aux dragonnades qui, après le Poitou en 1681, ont commencé à sévir dans d’autres provinces où elles opèrent des « conversions » en masse.

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C’est l’édit de Fontainebleau du 15 octobre 1685, enregistré dès le 22 octobre par le parlement de Rouen, qui donne le coup de grâce. Il est bientôt suivi, au mépris de son article 12, par le logement des soldats chez tous les religionnaires jusqu’à ce qu’ils abjurent. Ceux de Rouen et de Dieppe se montreront particulièrement obstinés. Mais alors que les pasteurs ont pu prendre calmement le chemin de l’exil (en emportant la documentation qui permettra au pasteur d’Alençon Élie Benoist d’écrire sa grande Histoire de l’édit de Nantes), l’émigration est interdite aux simples fidèles. On sait que beaucoup de Normands vont néanmoins gagner les pays du Refuge, l’Angleterre proche mais de préférence la Hollande, en prenant de gros risques et en sacrifiant tous leurs biens. L’odyssée du gentilhomme cauchois Isaac Dumont de Bostaquet est restée célèbre à juste titre. Elle prouve, heureusement, le manque d’efficacité des autorités royales, quand elles pratiquent la persécution, dans la province la mieux administrée sous la monarchie absolue.

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Quand on a fini (p. 763) de lire le récit haletant que nous a fait Luc Daireaux, on n’est pas au bout du livre. Il reste plus de 300 pages consacrées, comme il se doit dans une thèse, aux sources manuscrites et imprimées (j’en ai parlé plus haut) et à la bibliographie (67 pages, qui n’omettent pas le moindre article, j’en peux témoigner). Et ensuite des « annexes » dont les quatre premiers « concernent l’ensemble de la thèse », avec notamment la liste des synodes provinciaux de Normandie, de 1594 à 1682, et des notices sur toutes les églises de la province dans la seconde moitié du xviie siècle ; puis encore 29 annexes « qui suivent l’ordre de la démonstration », tableaux et documents qui attestent l’esprit scrupuleux de l’auteur, dont le récit avait été tout au long illustré de cartes et de graphiques. Pour finir, nous trouvons un index de 50 pages. Disons-le bien fort, ces annexes, qui ont malheureusement pesé sur le prix de vente de l’ouvrage, ne sont pas une surcharge inutile. Elles font de cette thèse un ouvrage de référence qui pourra servir à bien d’autres lecteurs moins axés sur l’histoire religieuse. Car comme l’écrit Bernard Roussel dans une « post-face » qui m’aurait avantageusement dispensé de rédiger le présent compte-rendu, ils achèvent de faire de cette thèse, qui traite d’un sujet apparemment spécialisé, « un grand livre sur l’histoire de la Normandie au cours d’un long xviie siècle ».

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Marc VENARD

Babeuf. Écrits. Textes choisis de Gracchus Babeuf, Introduction et annotations de Claude Mazauric Pantin, Le Temps des Cerises, 2009, 420 p.

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Trois ans après la sortie de son livre consacré à Babeuf et la conspiration pour l’égalité (1962), Claude Mazauric, professeur émérite de l’université de Rouen, a fait paraître en 1965 une première édition d’« extraits choisis » de Babeuf, anthologie qui fit alors l’objet de plusieurs tirages et fut traduite en allemand, en italien et en espagnol. Une nouvelle publication suivit en 1975, puis une troisième en 1988 à la veille du bicentenaire. Celle-ci à son tour épuisée depuis 2006, en dépit d’un retirage, il a accepté d’en donner une nouvelle édition. Le simple rappel de ce succès éditorial atteste de l’intérêt porté en France et dans le monde entier à Babeuf, tout à la fois en raison de l’importance majeure de ce protagoniste de la Révolution française et de sa pensée, mais aussi en vertu du rôle qui lui a longtemps été reconnu de « précurseur » de la pensée communiste.

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Les quatre pages d’« avertissement et préface à la quatrième édition » ne doivent surtout pas induire en erreur le lecteur et lui laisser penser que Claude Mazauric se serait prêté à une banale opération « commerciale », comme le font hélas d’aucuns. La centaine de pages qui présente Babeuf et ses écrits, mais aussi les copieuses notes infrapaginales prouvent qu’il a su faire son miel aussi bien des nombreuses recherches consacrées ces vingt dernières années au « tribun du peuple » que de ses propres travaux et réflexions. Il suffit de comparer cette édition avec les précédentes pour se convaincre qu’on se trouve là face à une pensée toujours en mouvement et aux aguets de tout ce qui peut l’enrichir. Par ailleurs, sans pour autant renier ce qu’il a pu écrire en d’autres temps, Claude Mazauric reconnaît avoir pu contribuer à une « doxa […] selon laquelle Gracchus Babeuf avait incarné […] la première forme d’un engagement communiste en faveur de la société sans classes antagonistes ». Le « vice de la téléologie » rejeté, il souligne aujourd’hui, à raison, à quel point les textes de Babeuf, débarrassés de certaines interprétations par trop rigides, retrouvent une « seconde jeunesse » et bien sûr continuent tout autant de donner à penser.

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Après les écrits de Babeuf antérieurs à la Révolution, et notamment ses réflexions nées de sa pratique de feudiste, le lecteur (re)découvrira tour à tour la célèbre et superbe lettre écrite au lendemain de la mise à mort de Bertier et Foulon à Paris le 22 juillet 1789, les premiers textes qu’il rédige pour des journaux, son Cadastre perpétuel (sorti des presses en octobre 1789), ses prises de position sur la démocratie sociale et sur la propriété, ses écrits des lendemains de thermidor (dont le fameux Système de dépopulation, ou la vie et les crimes de Carrier qui a été tant de fois utilisé par des historiens soucieux de noircir l’image de la Révolution française, jusqu’à prétendre déceler l’existence en Vendée d’un « génocide franco-français »), puis les lettres rédigées du fond des prisons thermidoriennes lorsque se nouent les liens de la future « conspiration pour l’égalité ». Comme il se doit, ces Textes choisis sont complétés par les articles du Tribun du peuple et par le fameux Manifeste des plébéiens, avant de s’achever par les derniers écrits du captif et cette lettre qui recommande qu’il soit écrit à sa mère et à ses sœurs : « Dites-leur comment je suis mort, et tâchez de leur faire comprendre, à ces bonnes gens, qu’une telle mort est glorieuse […] ». Face au triomphe des « méchants », il cède, contraint et forcé, et choisit de mourir en homme libre, préférant le suicide à l’ignominieux trajet qui mène à la guillotine. Certes, la liste est longue de ceux qui ont eux aussi choisi de mourir ainsi, mais dans le cas de Babeuf ce geste a assurément contribué à une héroïsation posthume. Le Buonarroti qui, au temps de la vieillesse, relate le cheminement et surtout les idées des babouvistes, est non seulement un passeur de révolutions, mais aussi de cette mémoire du martyr révolutionnaire. Les « néo-babouvistes » des années 1830-1840 transmettent alors en héritage, d’une part, la mémoire de Babeuf et de ses compagnons, d’autre part, un « modèle insurrectionnel » qui allait avoir nombre de partisans en France comme dans bien d’autres pays.

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En ces premières années du xxie siècle où le « socialisme réel » a disparu en Europe et où des comparaisons simplistes entre « les totalitarismes » ont envahi les manuels scolaires, n’hésitant pas à assimiler purement et simplement « nazisme » et « communisme » (on renverra ici aux récentes analyses de Domenico Losurdo sur « l’image » de Staline, si décapantes qu’elles ne manqueront pas de faire naître des polémiques), il est plus que jamais urgent de retourner aux textes originels pour se forger sa propre opinion. Assurément cette anthologie nous y invite et il convient de se replonger dans les écrits de Babeuf, ne serait-ce que pour tenter de comprendre ce qu’est une révolution ! L’historien(ne) aussi bien que le/la citoyen(ne) ont un monde (de la pensée) à y gagner.

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Michel BIARD

La Normandie dans l’économie européenne (xiie-xviie siècle), actes du colloque de Cerisy-la-Salle (4-8 octobre 2006) publiés sous la direction de Mathieu Arnoux et Anne-Marie Flambard Héricher, Caen, Publications du CRAHM, 2010, 225 p.

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Qu’est devenue l’histoire économique des médiévistes français ? Que reste-t-il de cette approche si singulière du corps social par laquelle furent formés tant de chercheurs et d’universitaires et qui fonda longtemps leur renommée européenne, voire mondiale ? L’on se félicite bien entendu de l’ouverture de voies nouvelles, en direction des cadres et des pratiques politiques, juridiques, religieux et culturels. Elles ont permis depuis une trentaine d’années de considérer sous d’autres jours les sociétés médiévales et modernes. L’on s’étonne toutefois du certain effacement de la dimension économique qui caractérise aujourd’hui la somme des travaux dédiés au Moyen Âge. Dans de telles circonstances scientifiques, les contributions susceptibles de stimuler ce secteur de la recherche sont les bienvenues.

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En ce sens, il convient d’emblée de féliciter les organisateurs de la rencontre de Cerisy. En octobre 2006, ils ont consacré leurs journées à La Normandie dans l’économie européenne. Le temps long envisagé – du xiie au xviie siècle – peut surprendre : il ne correspond pas à une séquence historique clairement identifiée en la matière. Mais concrètement, la chronologie est traitée de manière inégale dans l’ouvrage, les xive-xvie siècles recueillant l’essentiel de l’attention des auteurs. Ils confirment de ce fait ce que leurs ainés avaient déjà entrevu au cours des années 1950-1970 : les trois siècles de la Renaissance forment une séquence historique cohérente d’un point de vue économique. Comme le souligne Mathieu Arnoux en introduction, le périmètre géographique et institutionnel de l’étude pose également question. Il est plus habituel d’envisager les productions et les échanges à l’échelon d’une seigneurie, d’une ville et de sa banlieue, voire de tout ou partie d’un comté ou d’un évêché, plutôt qu’au niveau d’une province ou d’une principauté. Ou bien il s’agira de considérer une activité donnée : l’agriculture, l’artisanat, le commerce. En effet, les sources économiques conservées, émanant pour la plupart de centres de pouvoir locaux, invitent davantage à envisager les populations et territoires qu’ils dominaient immédiatement plutôt que d’embrasser un espace plus global, dont l’homogénéité sociale et institutionnelle est moins évidente. Jacques Bottin le fait à son tour observer en conclusion : l’identification de traits communs à l’ensemble des communautés normandes ne saurait se substituer à leurs divergences dont les manifestations sont identifiables jusqu’au passage à l’industrialisation.

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Il s’agit donc pour les auteurs de remettre sur le métier les travaux estimés de Michel Mollat consacrés au commerce maritime normand ou de Guy Bois relatifs à l’économie rurale de la Normandie orientale, mais aussi d’envisager, bien entendu, des pistes nouvelles. Pour ce faire, les douze communications se répartissent selon plusieurs thématiques qui, sans être réunies formellement en parties, transparaissent clairement au fil de l’ouvrage. Les cinq premiers articles rendent compte de certains aspects des cadres institutionnels dont dépendaient les activités économiques. La fiscalité – en l’occurrence ici la fiscalité royale – dont on sait le pouvoir structurant par les règles, les privilèges et les contraintes qu’elle génère, est abordée pour les conséquences qu’elle aurait fait peser sur la société. Il est proposé pour cela de suivre au fil des xiiie-xve siècles les revenus que la Normandie procurait aux caisses royales, et d’en estimer le poids au regard des autres recettes provinciales et des plaintes exprimées par les Normands eux-mêmes. Si ces informations ne manquent pas d’intérêt, n’étant pas recoupées par une analyse précise de la structure fiscale, leur portée reste superficielle et l’on comprend mal quels furent exactement les impacts réels de la fiscalité royale sur cette économie et sur la vie concrète des habitants. La règlementation pesait également sur les monnaies dont la circulation était étroitement contrôlée : introduites en Normandie, les pièces exogènes devaient être fondues et transformées en espèces officielles. Les dizaines de dépôts monétaires mis au jour ainsi que plusieurs actes notariés témoignent de l’insertion récurrente de monnaies étrangères dans l’économie normande entre le milieu du xive et le milieu du xviie siècle. Cela sous-tend les hypothèses d’évasion monétaire et d’excédent de la balance commerciale de la province. Les marchés participaient eux aussi à l’encadrement des échanges. Dans le cas normand, depuis le xiiie siècle, leur création n’était plus une prérogative seigneuriale mais relevait, comme en Angleterre, de l’autorité du roi. Il s’agit là d’une des similitudes remarquables qui les rapprochent des structures d’échange anglaises. Toutefois, les seigneurs s’accrochaient à leurs prérogatives en la matière. Faisant rédiger son terrier à partir de 1375, celui de Tilly-sur-Seulles ne manqua pas de rappeler par le détail, au moyen de documents plus anciens, quels étaient encore ses droits sur les foires et le marché. Les deux études consacrées à ce sujet, en dehors des descriptions qu’elles proposent des modalités de fonctionnement des institutions commerciales (périodicité, marchandises, fiscalité, justice), semblent accréditer l’idée qu’en Normandie deux conceptions des échanges en milieu rural s’opposèrent à la fin du Moyen Âge : l’une fondée sur le rôle économique et social de la seigneurie, l’autre visant la constitution à une échelle plus large d’un réseau commercial cohérent et hiérarchisé, contrôlé par le roi. Enfin, pour saisir le négoce en milieu urbain, la vicomté de l’eau de Rouen, abordée auparavant par Charles de Beaurepaire et Michel Mollat, paraît toute désignée. Tout à la fois juridiction économique et recette des coutumes et des autres droits appliqués à la circulation et à l’étalage des denrées dans la capitale normande, son étude n’est pas sans poser de nombreux problèmes. Reprenant la documentation déjà étudiée, l’enrichissant de quelques pièces supplémentaires, et l’analysant à la lumière de questions méthodologiques et métrologiques nouvelles, il paraît possible de préciser davantage la complexité du commerce rouennais (variété des denrées, variation des volumes et des flux, relations à la campagne, échanges avec l’étranger).

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Cinq autres articles s’intéressent ensuite à certaines des principales activités de production normandes : l’élevage, la poterie, la sidérurgie, la pierre à bâtir, la draperie. Si les ovins apparaissent peu dans la documentation, en revanche, d’autres formes d’élevage à caractère spéculatif s’y distinguent. Elles nécessitaient de lourds investissements mais pouvaient compter sur la consommation des villes – de Rouen en particulier – pour prospérer. La location d’aumailles était très répandue, pour la production laitière ou sous forme de baux à cheptel. Dans les forêts de Normandie occidentale, l’élevage porcin était aussi pratiqué à grande échelle. Les développements concomitants, à partir du milieu du xive siècle, de la consommation de lait et de ses dérivés (crème, beurre) d’une part, de la vaisselle en grès d’autre part, fondèrent le succès de la poterie normande. Sa diffusion franchit bientôt les limites de la province jusqu’à Paris, en Bretagne, dans les îles anglo-normandes, voire les territoires du nouveau monde. Les vestiges archéologiques de hauts fourneaux et d’affineurs mis au jour en pays de Bray rendent compte de l’existence, entre les années 1450 et 1550, d’une sidérurgie techniquement avancée pour l’époque. Installées par des spécialistes wallons, puis adaptées sur place et ensuite diffusées en Angleterre, ces infrastructures, à l’activité toutefois modeste, alimentaient probablement les ateliers des villes de Rouen et d’Eu. Du xie au xviiie siècle, le commerce de la pierre de Caen a su s’ajuster aux soubresauts de la demande. La qualité de la roche et la situation avantageuse de la ville attiraient les clients normands mais aussi bretons et anglais, pour la réalisation d’ouvrages d’envergure exceptionnelle ou pour une consommation plus courante. La draperie, principale activité de la ville de Rouen, entra quant à elle en crise dès la fin du xve siècle, concurrencée par l’émergence dans ses environs de nouveaux centres de production (Darnétal, Elbeuf). Une analyse croisée des délibérations des instances municipales d’une part, et de l’Échiquier de Normandie d’autre part, nous donne à comprendre, derrière les conflits et les règlements, les enjeux et les issues d’une « restructuration industrielle ». Au terme de cette seconde série d’études très sérieusement nourries, qui par touches successives laissent deviner la densité des activités de production normandes et les polarités de leur distribution géographique, l’on aurait peut-être un seul regret : qu’elles ne soient pas suffisamment mises en perspective avec ce que l’on sait d’autres régions littorales (Bas-Poitou, Aunis, Saintonge, Bordelais, basin de l’Adour) qui durant les mêmes périodes de crise et d’essor recherchèrent elles aussi, dans un contexte de concurrence, les voies de leur développement.

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Une troisième thématique traverse enfin l’ensemble des contributions, et plus spécialement deux qui lui sont directement consacrées : la place de la Normandie sur l’échiquier économique inter-régional et international. Entre le xiie et le début du xive siècle, soit au moment de la constitution des grands axes du négoce maritime ponantais, les villes de Caen, de Falaise et de Lisieux s’insérèrent à plusieurs niveaux des flux commerciaux de l’époque. Leur ascension est directement liée à la croissance des campagnes environnantes qu’elles accompagnèrent et stimulèrent par leurs besoins de matières premières et alimentaires : grains, viande, laine, cuirs et peaux. Bien que d’interprétation difficile, leurs tarifs de coutumes témoignent de l’interdépendance qui liait alors populations rurales et urbaines. Ces documents laissent aussi entrevoir que la Normandie occidentale noua des relations intenses avec l’extérieur. Les trois villes, concurrençant parfois Rouen, commerçaient régulièrement avec les Anglais, et plus rarement avec les Irlandais. De façon directe ou indirecte, continue ou intermittente, les Caennais traitaient aussi avec les Rochelais et les Bordelais, s’immisçant autant que possible dans les réseaux interrégionaux et internationaux qui joignaient les ports salicoles et viticoles aux centres de consommation de la Manche et de la mer du Nord. L’identification de ces échanges fait écho à d’autres preuves de l’ouverture normande sur l’économie européenne. La circulation de monnaies étrangères, les transferts technologiques de la sidérurgie brayonne, les exportations de pierre et de poteries de grès, confirment ce que Michel Mollat avait déjà mis en lumière : les acteurs économiques normands, loin de se résoudre à l’unique attraction parisienne, se forgèrent une place non négligeable dans le concert des communautés marchandes. L’on en viendrait à considérer que, familiers des expéditions et des horizons lointains, ils étaient précocement aptes à lancer des explorations transatlantiques. Les voyages de Béthencourt et de Gadifer de La Salle en constitueraient la preuve. Ce n’est pas à exclure. Cependant, il ne peut s’agir que d’un épiphénomène. Afin d’évaluer la puissance maritime et commerciale normande, il conviendrait de la comparer à celles des nations concurrentes ce que, sans données comptables sérieuses, nous ne sommes toujours pas en mesure d’établir formellement pour le Moyen Âge.

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Mathias TRANCHANT

Denise Angers, Le terrier de Philippe d’Harcourt et Jeanne de Tilly, seigneurs de Tilly-sur-Seulles – 1375-1415, Caen, Publications du CRAHAM, 2010, 320 p.

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On sait la relative rareté des grands documents comptables médiévaux conservés dans leur intégralité. Pour la Normandie du bas Moyen âge, quelques rares censiers, tels ceux du Mesnil-Rainfray ou de la Ferrière-aux-Étangs, quelques comptes de vicomté, compte de Jean le Muet, vicomte d’Orbec pour le terme de la Saint-Michel 1444, comptes de Jean de Plesance, vicomte de Domfront, pour les termes consécutifs de la Toussaint 1419, Ascension et Toussaint 1420, Ascension 1421, … Les terriers complets ne sont guère plus nombreux. Il est donc très intéressant que celui de Tilly ait été conservé et extrêmement utile qu’il soit édité et mis ainsi à la portée des historiens et des chercheurs et on doit féliciter Madame Denise Angers, professeur d’histoire du Moyen âge à l’université de Montréal, spécialiste de la Normandie médiévale.

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L’édition proprement dite est précédée par une introduction de 18 pages qui rappelle tout d’abord qu’un terrier était un instrument de gestion du domaine seigneurial, puisqu’il enregistrait toutes les tenures de la seigneurie, avec le nom des tenanciers et le montant des redevances ; celui de Tilly ajoute la description des terres de la réserve, des informations sur les droits et les privilèges des seigneurs ainsi que sur les rentes perçues hors de la seigneurie. Une coquille situe malheureusement la Seulles et la seigneurie à l’est de Caen (p. 5). Le terrier est replacé dans son contexte à la fois familial et historique. Sa rédaction initiale n’est pas due au pur hasard : elle suit de peu le mariage de Philippe d’Harcourt avec l’héritière de la seigneurie, Jeanne de Tilly. On trouve donc dans cette introduction une localisation de la seigneurie et une brève étude généalogique de la famille de Tilly, dont les traces les plus anciennes remontent au dernier tiers du xie siècle, complétée en annexe par un tableau.

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L’analyse codicologique présente le plus rigoureusement possible la structure matérielle de ce document de 323 folios conservé aux Archives départementales du Calvados sous la cote 1 J 38. Elle permet en outre de mieux comprendre le processus d’élaboration du terrier et son évolution. Car si sa réalisation a été décidée en 1375, son établissement fut le résultat d’opérations longues et complexes qui ont pris beaucoup de temps, ne serait-ce que de mesurer et contrôler des parcelles des tenanciers et de recueillir les aveux. Il semble, d’après les mentions que l’on peut y trouver, que cette vaste enquête n’a été achevée qu’en 1415. La mise en forme du terrier n’a donc pas commencé avant cette date. Le terrier n’était pas figé. Des modifications (tenanciers, rentes, …) y furent portées jusqu’au xvie siècle.

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L’édition proprement dite couvre 253 pages (p. 23-276), auxquelles il faut ajouter en annexe les feuillets de parchemin non foliotés qui se trouvent au début de registre et qui servaient en quelque sorte de pages de garde. Ils sont bien intéressants puisqu’il s’agit d’épaves de plaids seigneuriaux. Figurent également en annexe les textes de prières écrits plus tardivement sur des feuillets vides, et une carte (p. 287), mais dont la petite échelle implique une relative imprécision qui laisse un peu le lecteur sur sa faim. Car il est évident que ce genre de document fournit un nombre impressionnant de micro-toponymes, dont certains ne sont certainement plus précisément localisables de nos jours, mais d’autres si. Par exemple (p. 204), le tènement de Thomas Agasse se trouve à la delle des Moulans, laquelle se trouvait dans la prévôté de Tilly mais n’est pas autrement repérable, même s’il est signalé dans l’index que cette delle des Moulans figurait encore sur le cadastre de 1836.

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Car l’ouvrage est doté d’un indispensable index, qui rassemble les noms et les lieux (différenciés par la typographie ; certains auraient peut-être préféré la solution de deux index séparés), et d’un glossaire non moins utile, car beaucoup de ces termes anciens du monde rural sont difficilement compréhensibles de nos jours (d’autant qu’ils pouvaient être très spécifiques à une région, jusqu’à varier à l’intérieur même d’une province, surtout aussi étendue que la Normandie). Signalons, point de détail, que si la poitevine est bien à l’origine la monnaie du Poitou, le terme n’a d’autre signification que quart de denier à l’époque de la rédaction du terrier (les poitevines en question sont d’ailleurs des monnaies – ou plutôt des unités de compte, car la poitevine n’a été monnayée que brièvement sous Philippe VI – du système tournois).

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Une bibliographie complète l’ensemble.

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Au total, une œuvre utile et un bel instrument de travail, qui permet d’avoir accès à ce très riche document sans avoir recours à l’original. Instrument de travail, car le commentaire liminaire est loin d’être une étude exhaustive, et les 259 notes infrapaginales qui accompagnent l’édition sont en général des indications concernant le texte (ligne suscrite, par exemple) ou quelques identifications de personnages, en aucun cas des éléments d’analyse. Étudiants et chercheurs trouveront donc profit à « travailler » le texte par eux-mêmes.

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Jean-Philippe CORMIER

Christophe Maneuvrier (éd.), Le registre de Guillaume Guérart, tabellion de Lisieux (1390-1393), Caen, Presses universitaires de Caen, Enquêtes rurales, n° 13, 2010, 344 p.

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Terriers et compoix, registres de notaire ou de tabellionage, registres de justice seigneuriale ou comptes de châtellenie sont des sources majeures de l’histoire des derniers siècles du Moyen Âge et forment souvent les premières longues séries documentaires dont dispose l’historien. Néanmoins, ces documents sont restés depuis le xixe siècle peu édités, comparativement aux cartulaires par exemple ; on trouve, certes, fréquemment des extraits de tels documents [41][41] Pour la Normandie cf. par exemple V. Hunger (éd.),... mais les registres publiés in extenso restent au final très rares. La Normandie n’est toutefois pas dans ce domaine la moins dépourvue des régions françaises… En effet, grâce aux travaux de Denise Angers deux terriers ont été publiés ces dernières décennies pour le pays de Caux et le Bessin [42][42] D. Angers (éd.), Le terrier de la famille d’Orbec à... et Adrien Dubois vient de livrer tout récemment un registre de la justice d’Elbeuf de la fin du xve siècle [43][43] A. Dubois, Un registre de la vicomté d’Elbeuf (1470-1472).....

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L’édition d’un registre de Guillaume Guérart, tabellion de Lisieux à la toute fin du xive siècle, que nous propose ici Christophe Maneuvrier, maître de conférences en histoire médiévale à l’université de Caen, complète remarquablement cette série, puisque ce registre figurait avant la seconde Guerre mondiale parmi les plus anciens registres notariés normands connus. L’édition qui nous est proposée ici est toutefois un peu particulière. En effet, l’original du manuscrit a disparu en juin 1944 avec la quasi totalité des registres notariés de Lisieux lors de l’incendie de la ville. Cependant, fort heureusement, quelques décennies auparavant, dans les premières années du xxe siècle, deux érudits Charles Engelhard et Étienne Deville en avaient dressé des copies plus ou moins partielles qui se complètent ; on ne dira jamais assez l’importance des copies d’époque moderne ou contemporaine pour les sources médiévales… C’est donc à partir des notes de ceux-ci, déposées à la fois aux Archives départementales du Calvados et à la Société historique de Lisieux, que Christophe Maneuvrier a pu reconstituer une partie (peut-être 30 à 40 %) du registre aujourd’hui irrémédiablement perdu. Cette reconstitution comporte 641 analyses en ancien français d’actes passés devant Guillaume Guérart et consignées par le tabellion dans son registre entre 1390 et 1393 ; certaines (rarement) sont incomplètes en raison de lacunes dans les notes de Charles Engelhard et d’Étienne Deville. Les actes concernent les trois paroisses de la petite ville de Lisieux ainsi que six autres paroisses de la banlieue de Lisieux (Ouilly-le-Vicomte, Rocques, Les Vaux, Beuvillers, Saint-Hippolyte-du-Bout-des-Prés et Saint-Martin-de-la-Lieue), dans la juridiction des évêques du lieu. L’édition des analyses est précédée d’une introduction d’une quinzaine de pages présentant, d’une part, les conditions de l’édition (le manuscrit original, les copies de Charles Engelhard et Étienne Deville…), d’autre part, le tabellionage de Lisieux au Moyen Âge et les activités de Guillaume Guérart (mode de travail, clientèle…). En fin de volume, des indices très précis (noms de lieux, de personnes et de matières) offrent un instrument de travail très commode pour le chercheur.

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Comme il est classique pour ce type de source, le chercheur et le curieux trouveront dans le registre de Guillaume Guérart des informations sur l’économie agraire et les pratiques commerciales, les métiers et l’artisanat, la topographie urbaine et le paysage rural, l’habitat des villes et l’habitat des champs (paysan ou manorial), les fiscalités seigneuriales, royales et ecclésiastiques, la sociologie urbaine et rurale (clercs et laïcs, riches et pauvres, veufs et veuves…), les pratiques successorales et matrimoniales ou encore l’onomastique (anthroponymie et toponymie)…

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Au travers des actes analysés dans ce registre et publiés de façon extrêmement rigoureuse par Christophe Maneuvrier, dans le cadre d’une édition de belle facture comme nous y a habitué le Pôle rural de l’université de Caen, c’est donc toute une petite société normande du xive siècle qui renaît sous ces différentes facettes. Gageons que cette fort utile publication encouragera les historiens du Moyen Âge normand à poursuivre leur œuvre éditoriale !

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Pierre-Yves LAFFONT

Florian Reynaud, L’élevage bovin. De l’agronome au paysan (1700-1850), Préface de Jean-Marc Moriceau, Presses Universitaires de Rennes, 2010, Collection « Histoire », 341 p.

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Cet ouvrage est la version allégée d’une thèse de doctorat en histoire dirigée par le professeur Jean-Marc Moriceau et soutenue avec succès à l’université de Caen le 5 mars 2009.

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La première partie (113 p.) est une analyse quantitative de la littérature agronomique de langue française où il est question de l’élevage bovin, depuis la première édition de la Nouvelle Maison rustique en 1700 jusqu’à l’enquête statistique de 1852. Cette recension bibliographique quasi exhaustive, véritable somme encyclopédique, est impressionnante avec ses 1 083 références, sans compter les rééditions et les ouvrages étrangers. Ce corpus embrasse tous les différents types d’imprimés. Les dictionnaires encyclopédiques sont d’abord disséqués sous forme d’une « pesée » de chacune des entrées concernant de près ou de loin les bovins, pesée évaluée par la longueur des articles en nombre de lignes ou de pages. Le contenu de 992 ouvrages de littérature agronomique est ensuite lui aussi « pesé » pour ce qui concerne douze thématiques liées à l’élevage et allant des traités généraux d’agriculture et d’économie rurale à la médecine vétérinaire en passant par l’histoire naturelle, l’alimentation du bétail, la laiterie, l’architecture rurale, le commerce de la boucherie, les arts et métiers, la jurisprudence, les droits communaux et les traités consacrés spécifiquement aux bovins. Les principaux périodiques, en particulier Le Journal oeconomique et Les Annales de l’agriculture française, ne sont pas oubliés. Une étude prosopographique des auteurs des textes recensés complète cet inventaire bibliographique. La production imprimée concernant peu ou prou les bovins augmente au cours du siècle et demi concerné, révélant ainsi un intérêt de plus en plus croissant pour ce type d’élevage.

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Au quantitatif succède le qualitatif, objet de la seconde partie (115 p.), laquelle est consacrée à l’analyse approfondie de « la pensée agronomique de l’élevage bovin ». L’auteur montre comment est connu, pensé et théorisé l’élevage à travers le corpus des textes présentés précédemment. Sont ainsi passées en revue les questions des divers types de bovins et de leurs différentes utilisations, de leur reproduction, des produits de l’élevage depuis le lait, la viande, les fromages, le fumier et le cuir, en passant par la médecine vétérinaire et la législation de l’élevage. Cette analyse très fouillée montre l’existence de réels progrès dans les pratiques d’élevage avec en particulier des avancées dans les domaines de l’hygiène, de l’industrie laitière et de la boucherie grâce aux progrès de la chimie et de l’anatomie. Le souci de l’amélioration des races, peu présent jusque-là, apparaît surtout à partir du début du xixe siècle, et devient une préoccupation générale. La diversité régionale des pratiques en matière d’élevage est clairement mise en évidence.

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L’auteur enchaîne ensuite logiquement avec la troisième partie dans laquelle il tente de montrer l’influence des écrits agronomiques précédents sur les pratiques des cultivateurs. Cette troisième partie, plus courte (67 p.), est sans doute la plus délicate, comme le reconnait lui-même Florian Reynaud lorsqu’il conclut « qu’il reste difficile de mesurer l’influence de l’édition agronomique ». On ne peut manquer à ce propos d’évoquer Voltaire lorsqu’il écrit que « vers l’an 1750 […] on écrivit des choses utiles sur l’agriculture : tout le monde les lut, exceptés les laboureurs ». Comment en effet juger de l’influence réelle d’un écrit théorique sur les pratiques des paysans-éleveurs ? Il est permis d’ailleurs de se demander dans quelles mesures certaines des connaissances contenues dans le corpus de textes disséqués précédemment, ne seraient pas la transcription écrite d’un savoir empirique transmis oralement de génération en génération par les paysans-éleveurs, question que l’auteur n’aborde pas. C’est par le biais de tout un ensemble de relais que se transmettent et se diffusent progressivement le savoir et les nouveautés en matière d’élevage, c’est-à-dire par l’État à travers les intendants et ses subdélégués puis par les instances administratives départementales, par les sociétés d’agriculture, par les comices agricoles, par les souscriptions aux revues périodiques et par l’enseignement agricole. Un autre relais est constitué par les propriétaires de domaines, essentiellement des nobles et des bourgeois mais non exploitants directs, et qui sont en même temps possesseurs d’ouvrages de littérature agronomique. On peut supposer qu’ils mettent en pratique dans leurs exploitations, par le biais de leurs métayers ou fermiers, les connaissances et les nouveaux savoirs en matière d’élevage dont ils sont informés à travers leurs lectures. Cet aspect est abordé à travers l’étude des inventaires mobiliers après décès, dans trois grandes régions d’élevage, le Charolais, le Limousin et la Normandie. Les quelques pages consacrées à cet aspect auraient mérité peut-être un développement plus conséquent qui aurait permis de mieux appréhender l’influence réelle du livre sur les progrès de l’élevage dans les campagnes. L’auteur est d’ailleurs conscient de la difficulté de mettre en évidence cette problématique du passage de la théorie à la pratique en concluant dans les dernières lignes de l’ouvrage que « l’élevage bovin apparaît comme une activité diverse, indépendante de la théorie, de la littérature agronomique ».

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Ce constat final très réaliste et quelque peu pessimiste ne limite nullement la qualité et l’intérêt de l’ouvrage dont la principale originalité réside dans sa démarche qui est d’aborder un thème particulier de l’histoire rurale, celui des bovins, à travers la vision théorique que renvoie la production imprimée de littérature agronomique. Le corpus d’écrits sur cette question recensé par l’auteur en fait un remarquable instrument de référence bibliographique grâce à l’analyse quantitative qui en est faite. On regrette toutefois – contraintes éditoriales obligent – que la liste des titres mentionnés ne soit pas récapitulée en fin d’ouvrage. Cette liste est toutefois consultable en ligne sur le site des Presses Universitaires de Rennes.

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Les écrits sur l’élevage bovin et les activités qui lui sont liées sont présents tout au long du siècle et demi étudié et leur nombre augmente, contribuant ainsi à l’explosion éditoriale que connait le « siècle du livre triomphant ». L’élevage, loin d’avoir été une activité de second plan comme pourrait le faire croire la prééminence souvent accordée aux « blés » dans les textes du xviiie siècle, est au contraire l’une des préoccupations majeures des agronomes et des physiocrates qui évoquent constamment l’élevage dans leurs écrits. L’ouvrage de Florian Reynaud en est la remarquable démonstration.

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En s’affranchissant de la limite traditionnelle entre histoire moderne et histoire contemporaine, l’auteur fait un choix chronologique très pertinent, le passage du xviiie au xixe siècle n’étant en rien une solution de continuité pour ce qui concerne l’élevage comme pour de très nombreux autres domaines. La vision très large de l’élevage où tous les aspects de cette activité sont abordés ainsi que la diversité régionale de celle-ci constituent les autres principaux intérêts de l’ouvrage.

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À travers le texte de Florian Reynaud, c’est la lente avancée des progrès de l’élevage qui se déroule sous nos yeux pendant un siècle et demi. D’une lecture facile, l’ouvrage, par son approche originale, constitue une contribution notoire à l’histoire de l’élevage en France durant une période où cette activité s’est fortement développée et affirmée.

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Jean-Pierre DELHOUME

Adrien Dubois, Un registre de la vicom-té d’Elbeuf (1470-1472). Édition et commentaire, Caen, Publications du Craham, 2011, 517 p.

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Le présent livre découle des recherches d’Adrien Dubois commencées sur la clameur de haro (DEA en 2002, dir. Claude Gauvard) et poursuivies sur divers thèmes judiciaires. Il s’insère dans le courant qui privilégie désormais les archives des justice subalternes et répond à la nécessité de lire des sources de la pratique (quelles que soient les difficultés) et éventuellement de les publier. C’est alors au chercheur de se demander si l’édition en vaut la peine et d’interroger des collègues, puisqu’un tel projet ne s’envisage pas seul et n’aboutit pas sans aide (cf. les remerciements). Il y a en effet un écart de travail considérable entre lire une source pour l’exploiter et réaliser de cette source une édition scientifique. Nous sommes donc très conscient de la somme de travail qui se trouve derrière les 395 pages du livre (sur 517) où se trouve intégralement édité le registre de 1470-1472. Ce sont des sources rebutantes parce que difficiles à lire, à transcrire, à comprendre et à exploiter. Rares sont les historiens qui s’y sont risqués ; comme Marie-Claire Chaverot pour Choisy-le-Temple et Pierre Charbonnier dans Les justices de village… Les sentences (quand on en trouve) sont préférées par les historiens, car elles résument et terminent une affaire. Mais le gros inconvénient des sentences est qu’elles témoignent pour une minorité des causes introduites dans le système judiciaire. L’entreprise d’Adrien Dubois a donc été exceptionnelle et le résultat est admirable, même si l’œuvre n’est pas achevée.

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La justice d’Elbeuf est seigneuriale, autrement dit non-royale, mais cela a moins de significations qu’ailleurs dans le royaume, tant est forte l’emprise de l’État sur le système judiciaire dans la province. Il y a deux degrés qui sont dits « vicomté » et « bailliage » et il faut savoir que tout près, à Pont-de-l’Arche, se trouvait la justice royale. Le fonds d’archives comprend quatorze registres du Moyen Âge, ce qui est extraordinaire. C’est un « miracle de la conservation » (cf. la préface d’Olivier Guyot-Jeannin) et en même temps il y a des raisons à cette bonne conservation, comme par exemple la longévité du personnel. Le fonds correspond à trois greffes et trois premiers degrés (Elbeuf, Boissy-le-Châtel et La Haye-du-Theil) et malheureusement il n’y a pas de succession immédiate entre les registres. Ainsi, pour la vicomté d’Elbeuf, sont conservées les années 1449-1452 (52 BP3, 121 f°) puis 1470-1472 (52BP5, 202 f°) puis 1480-1484 (52BP7, 300 f°). Adrien Dubois a sélectionné la période qui s’imposait, à savoir la seule pour laquelle il disposait d’un registre du premier degré et d’un registre du degré supérieur. D’où cette édition en premier d’un registre « de vicomté » correspondant à des audiences qui étaient tenues tous les quinze jours devant le vicomte ou son lieutenant, de 1470 à 1472 ; d’où aussi la promesse d’éditer plus tard le registre d’assises de 1463 à 1474 (52BP4), lesquelles étaient tenues tous les mois devant le bailli ou son lieutenant. Le court article éclaire d’ailleurs le lecteur sur les officiers et le personnel subalterne, et notamment sur le vicomte Guillaume le Roux, fils d’un officier de justice de l’archevêque de Rouen, vicomte de 1449 (au départ des Anglais) jusqu’en 1495 ! Lui succèdera son fils Guillaume (2) jusqu’à sa nomination comme conseiller de l’Échiquier en 1499, puis le petit-fils Claude, lequel transmetttra à l’un de ses frères lorsqu’il deviendra conseiller au Parlement. C’était d’évidence un personnel de qualité.

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Les assises examinaient en deuxième instance les appels provenant de l’une ou l’autre des vicomtés ou en première instance les causes des nobles. De plus, il semble que le criminel le plus grave allait directement devant le bailli. Il pouvait aussi être « renvoyé en assise » si le plaideur avait commis l’erreur de se présenter en la vicomté. Ainsi est-il évident que la seconde édition s’impose (très vite) pour donner une valeur entière à la première et pour ainsi réaliser une étude pertinente de l’activité de la justice d’Elbeuf. Le registre édité consiste en « notes d’audience » qui sont courtes et abrégées mais Adrien Dubois ne pense pas qu’elles étaient faites pour être recopiées ultérieurement dans un autre registre. Cette forme sommaire correspond effectivement à un état des actes observé ailleurs. En revanche, on peut supposer que c’était à partir de ce document que des actes en forme (et notamment sans toutes les abréviations) pouvaient être remis aux plaideurs pour les faire exécuter. Adrien Dubois parle de « matériau transitoire ». Une même affaire suppose plusieurs comparutions et actes. On rencontre en effet des « appointements », « arrêts » (de saisie), « délais », « descords » (arbitrages), « respits » (délais demandés par une partie citée sans motif pour avoir le temps de répondre), « deffaults », « veues », etc. Les types d’affaires sont des questions patrimoniales, des émanicpations, des apprentissages, des inventaires, des affermages (de terres seigneuriales), des mésus et délits agraires, des injures verbales et réelles, etc. Il n’y a pas de distinction simple à cette époque entre le « civil » et le « criminel » (ni d’ailleurs dans la première modernité où c’est autant une question de procédure choisie que d’affaires) mais il manque à coup sûr dans le registre de 1470-1472 les affaires les plus graves, et notamment criminelles. C’est d’ailleurs la même chose pour Choisy-le-Temple où il n’y a « ni criminel, ni grandes valeurs ». Une autre réserve pourrait être faite, car les litiges et les accords sont en partie réglés oralement. Cependant « l’écrit est présent partout […] mémoriaulx, escriptures, interdits, esroes [rôle dans lequel les plaideurs exposent leurs raisons] sont rédigés, lus, corrigés, signés, recopiés, au cours d’une procédure qui, sans doute, laisse une place de plus en plus restreinte à l’oral » (p. 13).

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Placés en annexe, les index ont un rôle central puisque sans eux l’édition serait brute. Le lecteur dispose donc d’un index des noms des personnes (p. 423-480), des lieux (p. 481-488) et des choses (p. 489-517) sans lequel nous n’aurions pas expliqué plus haut la signification de « respits » et « esroes ». Ces index sont introduits par un commentaire utile. Adrien Dubois avertit par exemple que les individus ont jusqu’à quatre dénominations. L’identification formelle découle donc d’un croisement avec un indice supplémentaire, comme le lieu de résidence. Les femmes sont quasiment absentes car représentées par autrui (surtout leur conjoint). Selon l’auteur lui-même, l’indexation a des limites, l’outil est forcément imparfait, et rien ne dispense un lecteur du suivi des affaires.

137

Il reste à tirer vraiment quelque chose des quelques 200 feuillets transcrits. Adrien Dubois a précédemment publié une étude ciblée sur La violence des femmes en Normandie à la fin du Moyen Âge (2010, Cahiers Léopold Delisle) en utilisant entre autres le fonds d’archives de la justice d’Elbeuf. Mais ici, il fait manifestement exprès de parler le moins possible de ce qu’il a transcrit et édité. Il n’y a, par exemple, pas la plus petite esquisse de statistique quant aux types d’affaires traitées dans le registre. La carte des lieux mentionnés dans le texte n’est pas commentée. L’index part de nombreuses entrées et renvoie à quantité de feuillets, mais il n’y a rien d’autre dans le livre que ces indications brutes et aucun éclairage sur des causes exposées à demi mot et souvent obscures. La quatrième de couverture et certains passages de l’article attestent que l’éditeur de la source sait bien ce qu’elle contient et ce qu’il peut en faire. Mais il semble qu’il était bien décidé à n’en rien livrer ici. On peut alors se demander quelle était exactement l’intention de l’auteur (et celle des éditeurs). Soit c’est une édition brute, pour que d’autres réalisent son exploitation nécessaire, mais il fallait nous le dire pour que nous sachions quoi en faire. Soit ce livre contitue l’annexe prématurée d’autre chose, que prépare Adrien Dubois sans rien en dire dans son article. Mais alors, pourquoi ne pas avoir attendu quelques années de plus pour sortir en une fois trois volumes ? La source vicomtale, la bailliagère et l’étude historique. Tel que se présente le livre, sous-titré « Édition et commentaire », la première promesse est tenue, mais le commentaire n’est pas, pour le moment, à la hauteur de la source et de l’édition.

138

Ajoutons que le fonds d’Elbeuf est aussi très important pour l’époque moderne. Nous l’avons d’ailleurs un peu pratiqué quand nos travaux portaient principalement sur la Haute-Normandie, et en tout cas suffisamment pour savoir ce qu’il vaut, et par conséquent pour regretter qu’il soit si peu exploité par les modernistes. Pour conclure, il paraît utile de souligner que le type documentaire édité et analysé par Adrien Dubois relève d’un mode de fonctionnement de la justice qui correspond à une période large, du xve siècle jusqu’au xviie siècle au moins. Ce livre qui porte sur le début des années 1470 peut donc aussi être pris comme une clé d’entrée pour les historiens hauts-normands de la première modernité qui ont une quantité de registres judiciaires à leur disposition à Rouen et à Évreux.

139

Antoine FOLLAIN

Patrice Brasseur, Atlas Linguistique et Ethnographique Normand, t. IV, Caen, Office Universitaire d’Études Normandes (OUEN), 2011, non paginé, cartes 1069-1400 et suppléments

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À la fin de 1996, le CNRS a décidé de dissoudre le Groupe de Recherche Atlas Linguistiques, Parlers et Cultures des régions de France que je dirigeais. Annoncé par le linguiste Albert Dauzat dès 1939, ce projet avait été officiellement pris en charge par le CNRS en 1962. Il avait abouti à la publication de 70 volumes, dont le tome III de l’Atlas Linguistique Normand[44][44] P. Brasseur, Atlas linguistique et ethnographique normand,... est l’un des derniers à être paru dans ce cadre. Lâchés par leur institution, les chercheurs en étaient dès lors réduits à trouver seuls le moyen de terminer la publication de la dizaine de titres qui restaient en plan. On ne peut donc qu’applaudir à la sortie du présent ouvrage, rendue possible grâce à l’appui des régions concernées (Conseil Régional de Basse-Normandie, DRAC de Haute-Normandie, Conseils généraux du Calvados et de l’Eure, Pôle universitaire normand et aussi… CNRS). Il complète ainsi une ouvrage en 4 volumes dont le premier est paru en 1980.

141

Le livre a le format 32 x 48,5, comme les premier et deuxième volumes, alors que le troisième, curieusement, avait été réduit à 30 x 48,5. Il comporte 16 chapitres, tous importants puisqu’ils concernent l’Homme : 1. Travaux domestiques 2. Habillement, vêtements 3. Corps humain, 4. Boire et manger 5. Fonctions naturelles, défauts physiques 6. Santé, maladie 7. Gestes, actions, déplacements 8. Travail, métiers 9. Vie intellectuelle, qualités, défauts, sentiments, expression orale 10. Vie sociale 11. Religion, fêtes 12. Croyances 13. Famille, âges de la vie 14. Les affaires publiques, l’argent 15. Jeux et loisirs 16. Nombres, couleurs, aspect.

142

L‘introduction, comme il est d’usage dans la collection, est succincte mais suffisante : l’ouvrage s’inscrivant dans une suite, il était sans doute inutile d’entrer dans plus de détails. Si la tendance actuelle est d’adopter l’API (Alphabet Phonétique International), l’auteur a choisi de conserver la transcription phonétique des romanistes (alphabet Rousselot) afin de maintenir l’unité de l’ensemble. Une remarque amère de l’auteur nous ramène à la réalité de la recherche actuelle dans les sciences humaines : il regrette de ne pouvoir donner la liste des noms des locuteurs « à une époque où la moindre recherche est soumise à des règles d’éthique paralysantes et disproportionnées ». Chaque auteur d’atlas est aujourd’hui confronté à ce problème, alors qu’on sait que la plupart des personnes interrogées seraient fières de montrer qu’elles ont participé à cette œuvre.

143

Les aléas des enquêtes font surgir une multitude de données, dont certaines ont pu sembler superflues au moment de la collecte : Patrice Brasseur a choisi de les publier toutes, en faisant figurer dans les marges les résultats des enquêtes partielles. Il aurait été effectivement dommage d’écarter ces éléments, quand on sait que le parler normand est en voie d’extinction, comme tous les parlers vernaculaires de France. Chaque carte a un titre principal [par exemple carte 1205 « (Un) enfant remuant »], suivi, en un corps plus petit, des titres des listes partielles figurant dans les marges [« (Bébé) éveillé », « bien vivant » – « Il a la bougeotte » – « Il ne tient pas en place » – « Faire des manières »] ainsi que des références aux formes trouvées dans d’autres atlas comme l’ALF (Atlas Linguistique de la France) ou l’ALPic (Atlas Linguistique et Ethnographique Picard).

144

La représentation cartographique fait appel à la technique dite des « aires à dominantes dégagées » mise au point par Jean Séguy pour l’Atlas de la Gascogne. Il s’agit de faire ressortir les formes qui se répètent à l’identique en les écrivant une seule fois en corps supérieur à l’intérieur d’une aire délimitée par un trait gras, le but étant de faire ressortir immédiatement les grands faits et de faciliter ainsi la lecture des cartes.

145

Les cartes ont un contenu très riche pour le linguiste comme pour l’ethnologue. Plusieurs lectures sont possibles selon les intérêts du lecteur. Pour ma part, en tant que spécialiste de la langue bretonne, je découvre de possibles parentés qui méritent d’être creusées. Un mot comme gèn ‘bouche’ noté à Teurthéville-Hague (pt 7) sur la carte 1117 « bouche, visage ») et signalé comme péjoratif fait penser à la racine celtique gen- qui a donné le breton genou ‘bouche’ et que l’on retrouve dans le nom de lieu gaulois Araegenua ‘devant l‘embouchure’ situé à Vieux (Calvados)…

146

Le breton s’est nourri au cours des siècles de mots romans, dont beaucoup sont d’évidence d’origine normande : comparer mal aousté (carte 1098, pt 98) ‘mal accoutré’ et le breton houstet de même sens ; ékopi ‘cracher’ (carte 1117, dans la Manche) et le breton skopi, skopad ; karnaj (carte 1279, dans l’est du domaine) et le breton karnaj ‘bande d’enfants turbulents’ ; pigochi ‘manger du bout des dents’ (carte 1142) rappelle le breton pigosad ‘picorer’ etc.

147

À l’école du Pollet à Dieppe, que j’ai fréquentée à partir de l’année 1946, j’ai pu observer une situation diglossique opposant des survivances du patois au français local : « du maquer à lapin dans une pouque » s’opposait au distingué « du manger à lapin dans une pouche (dans un sac) ». J’ai pu retrouver dans l’atlas des éléments de vocabulaires que j’ai appris, voire utilisés, dans mon enfance : pour une gifle, une pèque, dont la forme « noble » était pêche (carte 1286) ; la choule, nom d’une fête locale (carte 1310) ; une toile à pavé pour une serpillière (carte 1076), i’ gogne signifiant ‘il louche’ (carte 1158)…

148

Enfin, on relève dans l’atlas des faits qui se retrouvent dans le créole des petites Antilles, influencé, comme on le sait, par les parlers populaires de l’Ouest. Ainsi, le gras de la jambe pour ‘le mollet’ (carte 1129) noté à Saint-Laurent-de-Terregatte (pt 20) correspond au créole gwad janb de Dominique, Martinique et Sainte-Lucie.

149

On doit féliciter l’auteur de cet ouvrage d‘avoir réussi, malgré les obstacles, à mener à bien un travail entamé il y a plusieurs décennies. Il aurait été inconcevable du point de vue scientifique que ce volume dédié à l’Homme ne parût pas.

150

Il serait maintenant fort utile de disposer sous une forme informatisée de l’ensemble des données de cet atlas ainsi d’ailleurs que de celles des autres atlas régionaux de la zone d’oïl afin que puisse être envisagée la constitution de l’équivalent du Thesaurus Occitan (THESOC) élaboré à l’université de Nice. L’achèvement de la publication des atlas ne signifie pas que la dialectologie est éteinte, bien au contraire. La science dispose désormais, grâce à eux, de riches matériaux qui n’attendent qu’à être interprétés. Le traitement des millions de données rassemblés depuis le début du xxe siècle par l’ALF de Gilliéron et Edmont puis par les Atlas Linguistiques Régionaux est maintenant rendu possible par le développement de l’informatique. La recherche géolinguistique, née en France et en plein essor dans plusieurs pays européens comme au plan mondial, semble actuellement stagner dans notre pays. Il est à espérer que l’Université française saura encourager de jeunes collègues à reprendre le flambeau.

151

Jean LE DÛ

Notes

[1]

Cf. Culte et pèlerinages à saint Michel en Occident : les trois monts dédiés à l’archange, Actes du colloque international de Cerisy-la-Salle (2000), publiés sous la direction de P. Bouet, G. Otranto et A. Vauchez, Rome, École française de Rome, 2003. Culto e santuari di san Michele nell’Europa medievale (Culte et sanctuaires de saint Michel dans l’Europe médiévale), Actes du colloque internationale de Bari (2006), publiés sous la direction de P. Bouet, G. Otranto et A. Vauchez, Bari, Edipuglia, 2007. Représentations du Mont et de l’archange dans la littérature et les arts, Actes du colloque international de Cerisy-la-Salle (2008), publiés sous la direction de P. Bouet, G. Otranto et A. Vauchez, Bari, Edipuglia, 2011.

[2]

M. Marraud, De la ville à l’État, la bourgeoisie parisienne, xviie-xviiie siècles, Paris, Albin Michel, 2009.

[3]

E. Haddad, Fondation et ruine d’une « maison ». Histoire sociale des comtes de Belin, Limoges, Pulim, 2009.

[4]

G. Casiraghi, « Tertium in medio positum. Presentazione del convegno », op. cit., p. 5-12.

[5]

S. Boesch Gajano, « Il pellegrinaggio nelle sue espressioni liturgichi e devozionali », op. cit., p. 15-41.

[6]

G. Baroffio, « Liturgia e musica alla Sa-cra », op. cit., p. 43-65.

[7]

P. Bouet, « Les formes de dévotion des pélerins qui se rendent au Mont Saint-Michel », id., p. 67-84.

[8]

V. Gazeau, « Recherches sur la liturgie du pèlerinage médiéval au Mont Saint-Michel », id., p. 85-99.

[9]

A. M. Tripputi, « Aspetti devozionali e votivi del pellegrinaggio micaelico al Gargano », id., p. 101-123.

[10]

G. Otranto, « Il pellegrinaggio Micaelico narrato », id., p. 127-148.

[11]

G. Sergi, « Peregrinatio e stabilitas in due tradizioni cronachistiche valsusine », id., p. 149-162.

[12]

C. Vincent, « Le Mont Saint-Michel et le culte de l’Archange dans les chroniques normandes des xiiie-xive siècles », id., p. 163-174.

[13]

À l’exception du Roman du Mont Saint-Michel abordé lors du même colloque par Catherine Bougy.

[14]

C. Bougy, « Pèlerins et pèlerinages dans le Roman du Mont Saint-Michel de Guillaume de Saint-Pair », id., p. 175-188.

[15]

L. Gaffuri, « Aspetti sociali e politici del pellegrinaggio », id., p. 191-206.

[16]

I. Hans-Collas, « Le Mont Saint-Michel et les pélerinages d’enfants au xive et au xve siècle : sources françaises et germaniques », id., p. 207-239.

[17]

M. Sensi, « Le indulgenze a S. Michele », id., p. 241-268.

[18]

M. Zimmermann, « Saint-Michel de Cuxa et l’Italie », id., p. 269-317.

[19]

C. Pérol, « Chemins de pèlerinage et aires de routes », id., p. 321-342

[20]

G. Cantino Wataghin, E. Destefanis, « Culto di S. Michele e vie di pellegrinaggio nell’Italia nordoccidentale in eta medievale : fonti scritte e strutture materiale », id., p. 343-380.

[21]

V. Juhel, « Les chemins de Saint-Michel au Moyen Âge en France », id., p. 381-402.

[22]

J.-M. Martin, « L’axe Mont Saint-Michel/Mont-Gargan a-t’il existé au Moyen Âge ? », id., p. 403-420.

[23]

G. Bertelli, « Percorsi di età medievale per la grotta di S. Michele arcangelo sul Gargano. L’itinerario Ergitium – Monte Sant’Angelo et alcuni tracciati meridionali », id., p. 421-437.

[24]

P. Belli d’Elia, « Pellegrini e pellegrinaggi nella testimonianza delle imagini », id., p. 442-473.

[25]

H. Jacomet, « Vovere in pera et baculo. Le pélerin et ses attributs aux xie et xiie siècles », id., p. 477-543.

[26]

S. Lomartire, « Meditazioni sull’iconografia del pellegrino nell’arte medievale », id., p. 547-572.

[27]

Vénéré au monastère piémontais de Novalesa, mentionné plus haut à propos de la communication de G. Sergi.

[28]

C. Tosco, « Il progetto di catalogazione di documenti e materiali iconografia relativi alla storia della Sacra di san Michele in età moderna », id., p. 573-575.

[29]

D. Rigaux, « Michel et l’ultime voyage. Iconographie médiévale de l’archange dans les vallées alpines », id., p. 577-597.

[30]

À ne pas confondre avec la scène, rare, où Michel fait boire à un mourant une potion salvifique : l’Archange est alors guérisseur.

[31]

A. Vauchez, « Conclusion », id., p. 599-604.

[32]

L. Musset, Les invasions, t. II, Le second assaut contre l’Europe chrétienne (viie-xie siècles), 1ère éd., Paris, PUF, 1965 (2e éd. 1971).

[33]

L. Musset, « Notes pour servir d’introduction à l’histoire foncière de la Normandie. Les domaines de l’époque franque et les destinées du régime domanial du ixe au xie siècle », Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XLIX, 1942-1945, p. 7-97.

[34]

« Monachisme d’époque franque et monachisme d’époque ducale : le problème de la continuité », dans Aspects du monachisme en Normandie (ive-xviiie siècles), L. Musset (dir.), Paris, Vrin, 1982, p. 55-74.

[35]

L. Musset, « La renaissance urbaine des xe et xie siècles dans l’ouest de la France : problèmes et hypothèses de travail », dans Études de civilisation médiévale (ixe-xiie siècles). Mélanges offerts à Edmond-René Labande, Poitiers, CESCM, 1974, p. 563-575.

[36]

Pour une mise au point historiographique, voir P. Bauduin, La première Normandie (xe-xie siècles).Sur les frontières de la haute Normandie : identité et construction d’une principauté, Caen Presses Universitaires de Caen, 2004, p. 26-28.

[37]

D. Bates, Normandy before 1066, Londres-New York, Longman, 1982.

[38]

L. Musset, Les invasions, t. I, Les vagues germaniques, 1ère éd., Paris, PUF, 1965 (2e éd., 1969 ; 3e éd., 1994).

[39]

P. Bauduin, « Les sources de l’histoire du duché. Publications et inventaires récents », Tabularia « Études », n° 3, 2003, p. 29-55.

[40]

J. Le Maho, « La production éditoriale à Jumièges vers le milieu du xe siècle », Tabularia « Études », n° 1, 2001, 23 p. ; Id., « La réécriture hagiographique au xe siècle : autour des Libri Gerardi de la cathédrale de Rouen », dans La place de la Normandie dans la diffusion des savoirs : du livre manuscrit à la bibliothèque virtuelle, Congrès des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 11, Actes du Congrès d’Avranches (octobre 2006), Rouen, Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 2006, p. 23-36 ; Id., « Autour de la renaissance monastique du xe siècle en Normandie : les Vies des saints Aycadre et Hugues de Jumièges », dans Livrets, collections et textes. Études sur la tradition hagiographique latine, M. Heinzelmann (dir.), Beihefte der Francia, 63, 2006, p. 285-322 ; Id., « Vie perdue de Guillaume Longue Épée, état des recherches en cours », Tabularia « Études », n° 7, 2007, p. 75-105.

[41]

Pour la Normandie cf. par exemple V. Hunger (éd.), Quelques actes normands des xive, xve et xvie siècles, Paris, impr. Champion et Pailhé, 1909-1911, 3 vol.

[42]

D. Angers (éd.), Le terrier de la famille d’Orbec à Cideville (Haute-Normandie), xive-xvie siècles, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Rouen, Société de l’Histoire de Normandie, 1993 ; Id., Le terrier de Philippe d’Harcourt et Jeanne de Tilly, seigneurs de Tilly-sur-Seulles (1375-1415), Caen, Publications du CRAHM, 2010.

[43]

A. Dubois, Un registre de la vicomté d’Elbeuf (1470-1472). Édition d’un registre de haute justice seigneuriale normande, Caen, Publications du CRAHM, 2011.

[44]

P. Brasseur, Atlas linguistique et ethnographique normand, t. 3, cartes 780-1068, Paris, Éd. du CNRS, 1997, 308 p.

Titres recensés

  1. Pèlerinages et lieux de pèlerinages en Normandie, Actes du 44e Congrès organisé par la Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie (Fécamp, 22-24 octobre 2009), Textes recueillis et publiés par Bernard Bodinier, Louviers, FSHAN, 2010
  2. Laurence Jean-Marie et Christophe Maneuvrier (dir.), Distinction et supériorité sociale (Moyen Âge et époque moderne), Caen, CRAHM, 2010, 312 p.
  3. Éric Saunier (dir.), Les abolitions de la Normandie aux Amériques, Le Havre, 2009, Cahiers de l’histoire des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions en Normandie (n° 2), 236 p.
  4. Cercle de Généalogie et d’Histoire locale de Coutances et du Cotentin (éd.), La Manche, la Basse-Normandie et les îles dans la Première Guerre mondiale, Actes du colloque de Coutances, 8-10 novembre 2008, Coutances, CGH, 2010, 223 p.
  5. Hélène Millet, L’Église du Grand Schisme 1378-1417, Paris, Picard, 2009, 272 p. (coll. Les Médiévistes français, 9)
  6. Pelligrinaggi e santuari di San Michele nell’Occidente medievale. (Pélerinages et sanctuaires de Saint-Michel dans l’Occident médiéval). Atti del Secondo Convegno internazionale dedicato all’Arcangelo Michele… (Sacra di San Michele, 26-29 settembre 2007) a cura di Giampietro Casiraghi e Giuseppe Sergi.- Bari, Edipublia, 2009, 607 p., ill. (Bibliotheca Michaelica)
  7. Postérité de Lucien Musset, Actes de la journée d’études du 26 novembre 2005, publiés sous la direction de Véronique Gazeau et François Neveux, Caen, Presses Universitaires de Caen, 2009, 121 p.
  8. Nicholas Vincent (dir.), Records, Administration and Aristocratic Society in the Anglo-Norman Realm, Woodbridge, The Boydell Press, 2009, xx-206 p.
  9. Ariane Boltanski et Alain Hugon (dir.), Les Noblesses normandes (xvie- xixe siècles). Actes du colloque international de Cerisy-la Salle, 10-14 septembre 2008, Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Histoire », 2001, 391 p.
  10. Luc Daireaux, « Réduire les huguenots ». Protestants et pouvoirs en Normandie au xviie siècle. Préface d’André Zysberg. Postface de Bernard Roussel. Paris, Honoré Champion, 2010. Coll. « Vie des huguenots », n° 57, 1120 p.
  11. Babeuf. Écrits. Textes choisis de Gracchus Babeuf, Introduction et annotations de Claude Mazauric Pantin, Le Temps des Cerises, 2009, 420 p.
  12. La Normandie dans l’économie européenne (xiie-xviie siècle), actes du colloque de Cerisy-la-Salle (4-8 octobre 2006) publiés sous la direction de Mathieu Arnoux et Anne-Marie Flambard Héricher, Caen, Publications du CRAHM, 2010, 225 p.
  13. Denise Angers, Le terrier de Philippe d’Harcourt et Jeanne de Tilly, seigneurs de Tilly-sur-Seulles – 1375-1415, Caen, Publications du CRAHAM, 2010, 320 p.
  14. Christophe Maneuvrier (éd.), Le registre de Guillaume Guérart, tabellion de Lisieux (1390-1393), Caen, Presses universitaires de Caen, Enquêtes rurales, n° 13, 2010, 344 p.
  15. Florian Reynaud, L’élevage bovin. De l’agronome au paysan (1700-1850), Préface de Jean-Marc Moriceau, Presses Universitaires de Rennes, 2010, Collection « Histoire », 341 p.
  16. Adrien Dubois, Un registre de la vicom-té d’Elbeuf (1470-1472). Édition et commentaire, Caen, Publications du Craham, 2011, 517 p.
  17. Patrice Brasseur, Atlas Linguistique et Ethnographique Normand, t. IV, Caen, Office Universitaire d’Études Normandes (OUEN), 2011, non paginé, cartes 1069-1400 et suppléments

Pour citer cet article

« Ouvrages », Annales de Normandie, 2/2011 (61e année), p. 127-174.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2011-2-page-127.htm
DOI : 10.3917/annor.612.0125


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