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Annales de Normandie

2012/1 (62e année)


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Dans l’impossibilité d’être à Caen aujourd’hui, je voudrais m’associer à l’hommage rendu à Michel de Boüard qui fut une grande figure de ma jeunesse ; pas seulement pour moi, mais pour la génération des jeunes « profs » qui faisaient leurs débuts dans l’enseignement à Caen au milieu des années 1950 (Jacques et Mona Ozouf, Georges et Nicole Le Douarin, Yvan et Rosette Denys) et dont, bien entendu, je ne saurais être le porte-parole, ni même le garde-mémoire. Dans cette ville aux trois-quarts détruite, où il était si difficile de se loger, où l’université renaissait sous la houlette du recteur Daure, où la vie culturelle hésitait entre formes anciennes et nouvelles, où les débats politiques étaient parfois âpres, surtout à l’époque de la « guerre » d’Algérie, Michel de Boüard fut plus qu’un interlocuteur accueillant et ouvert : un modèle dont l’anticonformisme et la rigueur traçaient un chemin dans les incertitudes du temps.

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Je me permettrai d’évoquer quelques souvenirs personnels. Lorsque je « débarquai » à Caen à l’automne 1951, jeune agrégée ravie de gagner sa vie et de rejoindre son premier poste au lycée de jeunes filles, rue Pasteur, que dirigeait Madame Solon, avant Mademoiselle Chatelet, je connaissais déjà le nom de Michel de Bouärd. Annie Rey-Goldzeiguer, plus tard éminente spécialiste de l’histoire de l’Afrique du Nord, à laquelle j’avais succédé, m’avait vanté ses mérites. Par contre, ma logeuse, une vieille dame de la rue des Rosiers où j’avais trouvé par chance une chambre, me mit en garde contre ce Monsieur de Boüard qui, bien qu’appartenant à une grande famille avec un nom à particule, était communiste et avait défilé en tête du cortège des ouvriers métallurgistes en grève, descendus du « plateau » pour manifester devant la Préfecture. Caen était alors une agglomération industrielle et le soir, les feux de la coulée des hauts-fourneaux illuminaient l’horizon ; l’est était rouge ! Comme je disais timidement à mon hôtesse ma sympathie pour cet acte de solidarité, elle me donna congé à la rentrée suivante. De fait, cette image de Michel de Boüard, apportant ainsi son soutien aux « travailleurs », bravant les préjugés et les interdits de toutes sortes, devint pour moi la figure même de « l’intellectuel engagé », embellie encore par son physique à la Humphrey Bogart.

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Pourtant, c’est plus tard que je rencontrai Michel de Boüard, après mon mariage avec Jean-Claude Perrot, jeune historien qui allait consacrer sa thèse à « Caen au xviiie siècle », et hanter les archives durant de longues années. Michel de Boüard cherchait des collaborateurs pour les Annales de Normandie, qu’il avait fondées, et dont il voulait faire le creuset d’un renouveau de l’histoire régionale. Il nous embaucha pour assurer des comptes rendus des livres qu’il recevait ou demandait ; nous en discutions dans le modeste baraquement où il avait son bureau, aux flancs du Vieux Saint-Étienne ; ce fut l’occasion d’échanges passionnants, sur l’histoire et l’actualité, et pour nous l’opportunité de nos premiers articles. Michel de Boüard nous parlait de ses travaux sur l’archéologie médiévale qu’il avait lancée en prenant appui sur le château de Caen et la Normandie. Avec Marthe Moricet, qui nous invitait à dîner dans sa maison des faubourgs du Vaugueux, nous parlions des enquêtes de terrain, de la quête des traditions orales, des chansons et des coiffes qu’elle récoltait, constituant les premières collections du futur Musée de Normandie, dans la foulée des Arts et traditions populaires chers à Georges Rivière et en plein essor. Jean Cuisenier, alors professeur de philosophie à Deauville, allait quelques années plus tard, prendre la direction du Musée de la porte Maillot. Nous assistions au développement d’une discipline nouvelle : l’ethnologie française, tentée par le structuralisme, et où Michel de Boüard maintenait une forte direction historique.

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L’actualité politique était un autre chemin de rencontre, bien que Michel de Boüard ne fit jamais aucun prosélytisme à ce sujet, sa discrétion ajoutant à son mystère. Nous savions son passé, de l’Action française au communisme, par la Résistance et la déportation, dont il ne parlait jamais spontanément, et sa fidélité à ses engagements. Son exemple pesa certainement dans le choix que nous fîmes alors d’adhérer au PCF et de le rejoindre à la cellule Sampaix, cellule de quartier qui tenait ses réunions dans un baraquement des Fossés Saint-Julien, où se retrouvaient « prolos » et « intellos », dont le parti se défiait. Le « camarade Michel » était à la fois révéré, en particulier par un chauffagiste de l’université qui avait du mal à ne pas l’appeler « Monsieur le doyen », et redouté pour la liberté potentielle que recelait un parcours insolite. Michel de Boüard se montrait pourtant fort discipliné. Avait-il des doutes sur l’Union soviétique au temps du rapport « attribué au camarade Khrouchtchev » ? Il ne nous le dit pas. Je ne me souviens pas de ses réactions aux évènements de 1956, notamment à l’écrasement de la révolte de Budapest, qui nous conduisit à quitter « le parti », où nous n’avions été que des météores. Les raisons de l’adhésion communiste de Michel de Boüard étaient sans doute plus profondes, son pacte plus fondamental. Il nous jugea peut-être légers, fragiles devant l’obstacle.

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Nous nous retrouvions dans la lutte contre la guerre d’Algérie, qui ne disait pas encore son nom, mais qui marqua le paysage politique à Caen, comme ailleurs, grâce à la présence de Pierre Vidal-Naquet dont on sait le rôle décisif qu’il a joué notamment dans l’Affaire Audin. Michel de Boüard soutenait cette action à l’université, où il défendit Pierre Vidal-Naquet attaqué, et dans la cité. Je me souviens d’avoir rédigé à sa demande un tract contre les tortures, destiné à être distribué dans les boîtes aux lettres. Je le revois, chapeau enfoncé, veste de cuir, en tête d’une manifestation assez dure en 1956 du côté du stade Hélitas, où nous protestions contre le rappel du contingent, au cri de « Paix en Algérie ». Cependant, on le sentait mal à l’aise dans cette action, qui le conduisait à critiquer la République, la France, pour lesquelles il avait risqué sa vie, et même le Parti communiste, lequel hésitait à s’impliquer plus avant dans les luttes anticoloniales, qui ne soulevaient pas l’enthousiasme des masses populaires. Michel de Boüard avait probablement des doutes, du moins des interrogations qu’il taisait.

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Il avait cette part d’ombre qui le rendait si séduisant, une expérience qu’il sentait incommunicable avec des jeunes gens volontiers contestataires, mais déjà ignorants d’un passé dont ils n’avaient été que spectateurs, et tournés vers un avenir en pleine fermentation. Jean-Claude et moi avons quitté Caen à l’automne 1957 (et nos amis peu après). Michel de Boüard a été déçu par notre départ, qu’il comprenait, mais percevait comme la rupture d’une équipe, voire un abandon. Nos liens ont perduré, mais malgré tout se sont distendus. Michel de Boüard n’a pas apprécié Mai 1968. Il n’a sans doute pas perçu, dix ans plus tard, les risques du négationnisme. Nous nous sommes perdus de vue et j’en garde un regret, presque un remords.

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Mais notre rencontre demeure pour moi inoubliable, fondatrice.

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Michel de Boüard, forever.

Notes

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Professeur émérite d’histoire contemporaine, université Paris 7-Denis Diderot.

Pour citer cet article

Perrot Michelle, « Pour Michel de Boüard », Annales de Normandie, 1/2012 (62e année), p. 117-119.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-1-page-117.htm
DOI : 10.3917/annor.621.0117


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