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Annales de Normandie

2012/1 (62e année)


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Source : Papers of the International Congress of European and Western ethnology, Stockholm 1951, Stockholm, 1956, p. 16-20.

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En 1947, grâce au soutien de Georges-Henri Rivière, directeur du Musée national des arts et traditions populaires, Michel de Boüard est devenu le premier président de la Société d’ethnographie française, nouvellement créée. Les débuts de la structure sont difficiles, puisqu’elle peine à recruter. Par ailleurs, de vifs débats internes ont lieu à propos de la définition des limites de l’ethnographie. Deux hommes s’opposent principalement : le président Michel de Boüard et le secrétaire de la SEF, l’ethnographe Marcel Maget. Le différend s’exprime publiquement lors du congrès international d’ethnographie tenu à Stockholm en 1951.

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Ce texte, à la diffusion très confidentielle, est également intéressant, dans la mesure où Michel de Boüard n’a que très peu publié sur sa conception de l’ethnographie et sur les rapports qu’il compte instaurer entre cette discipline et l’histoire.

Michel de Boüard, « Ethnographie et histoire »

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Les frontières des diverses sciences humaines sont, depuis quelques dizaines d’années, assez incertaines et mouvantes.

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Sur les confins des domaines traditionnellement reconnus à telle ou telles de ces disciplines, des zones demeuraient mal connues et peu défrichées. Or, plus d’une de ces disciplines, depuis un demi-siècle ou un quart de siècle, est travaillée par un ferment d’expansion et tend à occuper cette sorte de « no man’s land » jusqu’ici négligée.

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Le cas de l’histoire est particulièrement remarquable.

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Aux grandes synthèses prématurées de l’âge romantique avait succédé, dans la seconde moitié du siècle dernier, ce que Charles Morazé appelait récemment « l’histoire-chronologie » [1][1] Note de Michel de Boüard : Ch. Morazé, Trois essais... ; les historiens tendaient à se réfugier dans l’érudition ou la nomenclature de faits politiques, diplomatiques ou militaires, négligeant l’étude des structures de base.

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Puis une réaction s’est produite, particulièrement sensible depuis quelque trente ans, et s’exprimant par une sorte de dilatation de l’histoire en largeur et en profondeur. Les promoteurs de cette réaction assignent à l’histoire la mission de scruter tous les comportements humains, depuis le passé reculé jusqu’au présent – c’est-à-dire, pratiquement, jusqu’à un passé tout récent.

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Or, au cours de ces deux progressions, en largeur et en profondeur, l’historien rencontre les spécialistes de disciplines voisines : parfois le géographe, plus souvent l’ethnographe ou l’ethnologue [2][2] Note de Michel de Boüard : En attendant que soit établi....

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Ces incidents de frontières semblent avoir ému les ethnographes plus que les historiens ; sans doute parce que l’ethnographie, nouvelle venue parmi les sciences de l’homme, est plus préoccupée de se définir au milieu de celles-ci. Ce sont, en fait, des ethnographes ou des ethnologues qui, jusqu’ici, se sont préoccupés de jalonner les bornes de leur domaine et de préciser les caractères originaux de leurs méthodes de recherches. Les historiens, au contraire, ne semblent guère s’en être souciés.

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Or, plus d’une fois, des ethnographes ont résolu par prétérition la difficulté majeure : ils ont assigné d’office à l’histoire ce qui fut trop longtemps sa maigre part dans le temps et dans l’espace. Dès lors, plus de conflit possible. Mais est-il aisé de définir les domaines respectifs des deux disciplines si l’on tient compte de ce que l’histoire – par la voix d’un Marc Bloch, par exemple – revendique pour elle ?

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Tel est le problème sur lequel je voudrais attirer l’attention du Congrès.

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Est-il besoin de souligner ce qu’a de paradoxal (et, au demeurant, de désuet) la conception qui donne pour tâche à l’histoire la connaissance du passé et réserve à l’ethnographie celle du présent ?

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Le passé naît, à chaque minute, du présent. Où donc limiter, dès lors, l’activité de l’historien. Et peut-on tronquer arbitrairement un processus technique, économique, social, sans risquer, du même coup, de ne le plus comprendre.

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Plus récemment, on a cherché à distinguer les deux disciplines – histoire et ethnographie – en opposant leurs méthodes de recherche. Ici encore, que de thèses fragiles à éliminer !

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« L’histoire, ont dit les uns, étudie l’homme par les textes, et l’ethnographie d’après ses comportements ». Mais il est manifeste que l’histoire revendique aujourd’hui le droit de pousser ses investigations bien au-delà des textes, et d’ailleurs, l’ethnographe lui-même ne décrit-il pas en des textes les comportements des groupes humains ?

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On a dit parfois que l’historien va en descendant le fil des âges, tandis que l’ethnographe, partant du présent, le remonte. Mais maint historien, aujourd’hui, estime que la meilleure méthode de travail consiste à remonter du connu au moins connu, du présent au passé. Marc Bloch, notamment, dans son Apologie pour l’histoire, a recommandé cette pratique.

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D’autres encore, cherchant aussi à distinguer théoriquement l’ethnographie de l’histoire, ont allégué que l’historien travaille sur des témoignages multiples, tandis que l’ethnographie se ramène à l’observation d’un seul chercheur. Tentative de discrimination aussi fragile que les précédentes : il est patent que l’ethnographe, s’il pratique parfois l’enquête directe, recourt bien souvent à l’enquête collective, à la manière de l’historien qui utilise les témoignages multiples.

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Plus récemment encore, enfin, M. Lévi-Strauss a fait dans le même sens un nouvel essai. Ce qui distingue l’ethnographie de l’histoire, dit-il [3][3] Note de Michel de Boüard : Cl. Lévi-Strauss, Histoire..., « c’est le choix des perspectives complémentaires : l’histoire organisant ses données par rapport aux expressions conscientes, l’ethnologie par rapport aux conditions inconscientes de la vie sociale ».

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Il y a là comme une position de repli qui semble avoir été laborieusement cherchée ; avant de la définir, en effet, l’auteur passe au crible les essais infructueux de ses devanciers. Il va, de toute évidence, beaucoup plus avant que ceux-ci vers le cœur du problème. Mais, cette fois encore, plus d’un historien revendiquera le droit de scruter, avec l’aide de ses instruments de travail propres, les éléments subconscients de la vie sociale. Au demeurant, peut-on sainement séparer ceux-ci des expressions conscientes ?

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Ainsi, l’ethnographe qui s’efforce de définir en théorie les frontières de son domaine et les caractères originaux des méthodes dont il use, verra-t-il rétorquer [retoquer, NDLR] chacune de ses propositions par les historiens de la nouvelle génération.

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Aussi bien, si l’on admet que l’histoire est la résurrection intégrale du passé, et que le passé, c’est la minute qui vient de s’écouler, quel domaine soustraire aux empiètements de l’histoire ? C’est ce qu’a exprimé Marc Bloch dans cette phrase de son testament d’historien :

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« Il n’y a qu’une science des hommes dans le temps, et qui, sans cesse, doit unir l’étude des morts à celle des vivants »[4][4] Note de Michel de Boüard : M. Bloch, Apologie pour....

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Je pense que l’on aurait tort de tenir ce débat pour une joute logomachique.

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Qu’une définition théorique des domaines respectifs de l’histoire et de l’ethnographie ne puisse être actuellement élaborée, c’est peut-être le signe d’une grave lacune dans notre arsenal de concepts ; et, sur cette carence, on ne saurait trop réfléchir.

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Je ne crois pas, pour ma part, que l’on doive imputer cette carence à la difficulté qu’éprouvent les sciences nouvelles « à se faire reconnaître comme telles et à se situer par rapport à leurs aînées, au prix de nombreux débats tendant à résoudre les ambiguïtés, les contresens longtemps renaissants et qu’aggravent parfois les résonances affectives » [5][5] Note de Michel de Boüard : M. Maget, Remarques sur....

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Je crois, au contraire, qu’à mesure que nous progressons dans la connaissance des groupes humains, de leur passé récent ou lointain, les diverses sciences de l’homme ne peuvent que tendre toujours davantage à la synthèse, et, par là, se fondre lentement les unes dans les autres.

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Un tel processus pose, en pratique – en ce qui concerne, par exemple, la constitution des organismes de recherche scientifique, l’élaboration des programmes universitaires, etc. – bon nombre de problèmes dont ethnographes et historiens devraient en commun scruter les données ».

Commentaires de Marcel Maget

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« Historien, l’orateur nous rappelle que l’histoire, ne se satisfaisant plus de la seule chronologie, est devenue conquérante ; la nouvelle école lui assigne "la mission de scruter tous les comportements humains depuis le passé reculé jusqu’à un passé tout récent". Mais s’il en est ainsi, il s’agit moins d’une rencontre de disciplines que d’une superposition pure et simple car si l’histoire tend à une connaissance intégrale de l’espèce humaine depuis son apparition sur la planète, elle se donne le même programme que l’anthropologie, science de cette espèce. Le programme étant identique, il n’y aurait donc qu’à choisir entre deux termes pour désigner une seule et même chose.

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Cette jonction au niveau des principes étant heureusement effectuée en faveur d’une connaissance synthétique de la totalité humaine, comme cette totalité est inaccessible d’emblée il faut bien, immédiatement, envisager une division du travail, une répartition des tâches entre personnalités et organismes conscients de leur spécialisation.

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Si les exigences théoriques sont les mêmes dans l’étude d’un village du Moyen Âge ou dans l’observation de sa vie actuelle, le déchiffrage et la critique des documents médiévaux d’une part, l’observation des comportements et la critique des informations d’autre part, font appel à des techniques, à des aptitudes, à des qualifications différentes du personnel de recherche. Il n’est peut-être pas impossible que des êtres exceptionnels puissent dominer toutes ces techniques mais l’observation courante montre que l’on peut fort bien être un expert dans l’exégèse des archives et ne réussir que médiocrement sur le terrain et inversement, sans que cela soit déshonorant ni pour "l’historien-anthropologue" du Moyen Âge, ni pour celui de l’actuel. Sauf cas improbable de compétence universelle, l’ensemble – et non chacune séparément – des techniques et des méthodes employées le plus fréquemment – et non incidemment – demeure, avec le découpage spatio-temporel de la totalité à étudier, le moyen le moins ambigu de définir les disciplines spécialisées travaillant de concert à l’œuvre commune.

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Ce n’est pas par hasard que Cl. Lévi-Strauss a été amené à mettre l’accent sur l’exploration de l’inconscient parmi les préoccupations majeures que caractérisent les recherches ethnologiques. Sur cette notion s’opère actuellement une fructueuse rencontre entre ethnologie, psychanalyse et psychologie génétique et il est peut-être regrettable, à ce sujet, qu’il n’ait pas été possible d’attribuer dans les travaux de ce congrès une place plus importante à ce phénomène qu’est l’éducation. L’acquisition de la culture amiante [ambiante, NDLR] ne porte pas seulement sur un ensemble de règles, de normes explicitement formulées mais s’accompagne d’habitudes infraconscientes échappant dans une certaine mesure à l’évolution patente ou ne semblant pas, en tout cas, en suivre rigoureusement le rythme. Il ne s’agit pas, au moins chez les meilleurs chercheurs, de couper cette perspective encore mal connue de ses affleurements conscients les plus immédiatement accessibles ; la jonction opérée d’abord par les disciplines nommées plus haut n’implique pas non plus que l’inconscient, cette portion de l’inconnu, demeure une chasse gardée ou qu’une personne faisant profession d’historien doive y demeurer insensible. Qu’un historien lui applique ses instruments de travail propres ne peut être que profitable et tendrait à prouver que précisément, l’histoire, elle aussi, peut se définir par la spécificité des instruments qu’elle utilise dans l’investigation d’une réalité commune à toutes les disciplines anthropologiques ».

Notes

[1]

Note de Michel de Boüard : Ch. Morazé, Trois essais sur histoire et culture, Paris, A. Colin, 1948 (Cahiers des Annales, t. 2).

[2]

Note de Michel de Boüard : En attendant que soit établi un vocabulaire ethnographique international, dont l’élaboration est fort souhaitable, je crois devoir rappeler que l’on entend généralement en France par ethnographie la discipline qui analyse les groupes humains considérés dans leurs caractères particuliers – et par ethnologie celle qui interprète les documents recueillis par les ethnographes.

[3]

Note de Michel de Boüard : Cl. Lévi-Strauss, Histoire et ethnologie, dans la Revue de métaphysique et de morale, t. LIV (1949), fasc. 3-4, p. 383.

[4]

Note de Michel de Boüard : M. Bloch, Apologie pour l’histoire, ou métier d’historien. Paris, A. Colin, 1949 (Cahier des Annales, t. 3).

[5]

Note de Michel de Boüard : M. Maget, Remarques sur l’ethnographie française métropolitaine, dans le Bulletin de la Société Neuchâteloise de Géographie, t. LV (1948), fasc. 2, p. 39.

Plan de l'article

  1. Michel de Boüard, « Ethnographie et histoire »
  2. Commentaires de Marcel Maget

Pour citer cet article

« Histoire et ethnographie : la polémique entre Michel de Boüard et Marcel Maget (Stockholm, 1951) », Annales de Normandie, 1/2012 (62e année), p. 123-127.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-1-page-123.htm
DOI : 10.3917/annor.621.0121


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