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Annales de Normandie

2012/1 (62e année)


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Cette série d’articles publiés entre mars et juin 1948 par l’organe régional du parti communiste L’Aurore de Basse-Normandie est intéressante à plusieurs titres. S’il s’agit d’une étude historique sur un objet alors inédit – il faut attendre les années cinquante pour que se développe une histoire sociale de la Normandie contemporaine –, elle ne figure pas dans la bibliographie « officielle » de Michel de Boüard. En effet, le texte a pour principal objectif de valider l’analyse marxiste de la lutte des classes par une étude de cas historique, au risque, parfois, de la simplification ou de l’extrapolation. Si dans ses travaux scientifiques, Michel de Boüard a généralement pris soin de mettre à part ses convictions, ce n’est pas le cas ici. On peut certes penser au célèbre mot de Lucien Febvre prononcé en 1919 : « Une histoire qui sert, c’est une histoire serve ». Mais ce texte illustre bien une phase particulière du parcours de Michel de Boüard, propagandiste déterminé du parti communiste, farouchement anticlérical et participant ainsi à la célébration du centenaire des révolutions politiques et sociales de 1848. Sa publication permet aussi de rappeler qu’à côté de ses travaux d’histoire médiévale, Michel de Boüard s’est intéressé à d’autres périodes de l’histoire. Enfin, cette série publiée dans les colonnes d’un hebdomadaire destiné aux ouvriers illustre la volonté d’éducation populaire portée par Michel de Boüard, qui, à la même époque, anime sans grand succès une Université populaire en liaison avec la CGT.

Les corporations

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Tout le monde sait que, jusqu’à la fin du xviiie siècle, la corporation était le cadre où devait, en principe, se situer toute activité professionnelle.

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Patrons et ouvriers se trouvaient réunis ; ainsi la classe ouvrière, comme d’ailleurs le patronat, étaient divisés en compartiments multiples. À l’intérieur de chacun d’eux, les deux classes “collaboraient” – du moins, on l’affirmait – sous l’égide d’une réglementation stricte et précise.

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On comprend aisément que pareil système fasse, aujourd’hui encore, rêver des théoriciens dont les savants calculs sont battus en brèche par cette implacable réalité qu’est la lutte des classes. Chaque fois que dans les temps contemporains, un dictateur a tenté de mater le prolétariat, il a ressuscité un système corporatif : ainsi furent Mussolini, Salazar, Pétain, pour ne citer que ceux-là.

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Or, il est arbitraire, déraisonnable, de prétendre restaurer une institution dont le temps a fait justice. Mais si grande est l’ignorance de l’histoire chez la plupart des hommes d’État que cette erreur se répète fort souvent. Il y a d’ailleurs davantage : je ne pense pas que le système corporatif ait jamais assuré une véritable collaboration des classes. Même au Moyen Âge, sans doute. Certes, pour ces siècles reculés, nous n’avons pas tous les documents dont nous aurions besoin pour connaître l’entière vérité. Pour les temps modernes au contraire – et pour le xviiie siècle, en particulier pour les années qui précèdent la Révolution française – les textes sont nombreux, précis. Ils nous montrent, à l’intérieur des corps de métier, tout autre chose qu’une harmonieuse entente entre maîtres et ouvriers.

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Avant que Karl Marx fût né, la lutte des classes sévissait, parce qu’elle est fatalement engendrée par l’exploitation de l’homme. Tant il est vrai que ce n’est pas le marxisme qui l’a inventée, cette lutte des classes ; et ce n’est pas non plus le marxisme qui l’a “prêchée”, comme on dit parfois. Il s’est borné à en révéler aux hommes les lois essentielles, guidant ainsi les opprimés dans leur lutte libératrice.

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Je voudrais, en quelques articles évoquer pour les lecteurs de l’Aurore de Basse-Normandie ce passé du prolétariat, en l’étudiant spécialement dans le cadre de la Normandie. Je conseille à ceux de nos amis qui veulent saisir le sens général de ces articles de les conserver chaque semaine, et de les relire après les avoir mis bout à bout. Ainsi disparaîtra le fâcheux effet de découpage auquel le journal est contraint.

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À la veille de la Révolution française, le machinisme commençait à faire son apparition dans l’industrie. L’Angleterre avait, dans ce domaine, devancé la France. N’était-elle pas riche en houille ? C’est dans le textile, en particulier, que s’imposa la nécessité de mécaniser les ateliers français pour lutter contre la concurrence des produits anglais qui, grâce à la contrebande d’abord, puis grâce au désastreux traité de commerce de 1786, menaçait les tissus français.

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Quelles furent, devant ce fait nouveau, les réactions du patronat et du monde ouvrier ?

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Chez les patrons, deux tendances ; l’une protectionniste ; l’autre, libérale.

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C’est la première qui domine assez nettement, quoiqu’elle s’affaiblisse à mesure que l’on approche de la date de 1789. Le régime corporatif de l’ancienne France, c’était en quelque sorte le protectionnisme érigé en dogmes. Chaque corps de métier était un milieu fermé, où l’on n’entrait pas aisément. À l’intérieur de chacun d’eux, les maîtres ou patrons défendaient jalousement leurs privilèges de classe : il était fort difficile à un ouvrier de devenir maître s’il n’était lui-même fils ou parent d’un maître. La stabilité de ces cadres était protégée par des statuts : chaque corps de métier avait les siens ; il fallait, pour les modifier, un édit royal ou un arrêt du Parlement. Ces statuts réglementaient aussi bien la technique de production que les rapports entre maîtres et ouvriers, et les conditions d’accession au rang de maître.

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Par exemple : les statuts de la corporation des cuisiniers de Rouen stipulaient que le candidat au grade de maître devait payer 275 livres et confectionner deux potages, six entrées, cinq rôtis, neuf entremets et une pièce montée ; un jury composé de maîtres du métier dégustait et appréciait. Chez les fabricants de bas au métier – on les appelait badestamiers – la performance requise était plus originale : on démontait un métier, on mélangeait les pièces dans un sac ; le candidat-maître devait les retirer en un temps fixé. (Je me rappelle avoir naguère subi sans succès une épreuve analogue avec un couloir d’alimentation de mitrailleuse, ce qui m’a valu de rester jusqu’en 1943 soldat de 2e classe…).

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Conservateurs quand il s’agissait de défendre leurs privilèges, ces maîtres l’étaient aussi à l’égard des procédés techniques de fabrication. L’innovation était facilement suspecte. De même, chaque corporation défendait-elle âprement son monopole de fabrication contre les corporations voisines. On conçoit par exemple, que les conflits de ce genre pouvaient être nombreux entre boulangers et pâtissiers ; les premiers refusaient aux seconds le droit d’utiliser beurre, lait et œufs ; si les boulangers eurent, en fin de compte, gain de cause, le Roi et le Parlement de Rouen durent s’en mêler.

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(Mais, à ce propos, n’avez-vous pas entendu parler de ces tracasseries tout à fait analogues à celles-là, qui s’exercent aujourd’hui ? Vestiges – ne l’oublions pas – du système corporatif de Pétain).

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Conservateurs enfin, pour maintenir entre les diverses corporations, un ordre de préséance. Il y avait des métiers nobles et des métiers vulgaires. Dans certains pays, en Italie par exemple, cette distinction engendra deux forces politiques rivales. En France – à part quelques périodes de crise – la hiérarchie des métiers se traduisit surtout dans la place assignée à chacun d’eux lors des cérémonies publiques : notamment lors des grandes processions où chaque corps de métier défilait avec sa bannière. Nous avons, par exemple, un document de 1769 fixant cet ordre pour les corporations de Caen.

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Prépondérante au début du xviiie siècle, la tendance conservatrice des patrons est battue en brèche par la tendance libérale à mesure qu’on avance dans le temps vers la Révolution française. L’école libérale eut même le pouvoir, un moment, avec Turgot, qui tenta une réforme des corporations ; l’expérience échoua.

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Les partisans du libéralisme cherchèrent à s’évader de la vieille citadelle où les maintiennent enfermés les règlements corporatifs. Ils ne reculeront, pour cela, devant aucun moyen. Il est probable que, plus d’une fois, ils détruisirent purement et simplement le texte des statuts. Un cas curieux à cet égard est celui de Villedieu-les-Poêles. On y fabriquait depuis des siècles les fameux ustensiles de ménage en cuivre : chaudrons, “channes” à lait, etc… Or, en 1746, un rapport de police relatifs à la corporation des “poêliers” (chaudronniers) de Villedieu affirme que les statuts et règlements du métier ne peuvent plus être consultés parce qu’ils “sont passés en certaines mains dont ils difficile de les retirer”. Vingt-quatre ans plus tard, un autre document confirme la disparition des statuts : ici, la libre concurrence prend ainsi la place du protectionnisme corporatif.

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À la fin du xviiie siècle, cette évolution se trouve accélérée ; le régime corporatif est dépassé ; déjà se constituent les éléments fondamentaux du moderne capitalisme industriel ; concentration des ateliers aux points où existe la force motrice, progrès du machinisme, concentration des capitaux. Par exemple : en Haute-Normandie, les ateliers textiles jadis disséminés dans les campagnes se groupent au confluent de la Seine et de ses affluents (on utilise, comme force motrice, l’eau ou le charbon qui vient par la voie fluviale).

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Reste à définir quelle fut, devant cette situation nouvelle, la réaction des ouvriers.

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Il faut, ici, distinguer entre la Haute et la Basse-Normandie. Dans la région de Rouen, la classe ouvrière semble avoir été moins surprise par la “révolution industrielle” de la fin du xviiie siècle. Certes, la substitution des filatures mécaniques aux rouets – même aux rouets à fuseaux multiples – engendra le chômage. Mais, dans cette région où existaient depuis longtemps de grosses agglomérations urbaines, les ouvriers avaient sans doute déjà au moins ébauché une conscience de classe. Certains faits de grève, survenus à Rouen au xviiie siècle, et que je raconterai bientôt, le laissent croire. Fort de cette conscience de classe, ils pouvaient se montrer moins craintifs.

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En Basse-Normandie, au contraire, où les ouvriers se trouvaient beaucoup plus dispersés, les premières manifestations de la concentration industrielle provoquèrent, chez les travailleurs, une véritable panique. Ici, beaucoup plus qu’en Haute-Normandie, la corporation paraissait la seule sauvegarde de l’ouvrier. Hors d’elle, il n’y avait que redoutable aventure. Comment s’étonner de constater cet état d’esprit quand on connaît l’effroyable exploitation dont était victime le travail humain. Exploitation à laquelle les règlements des manufactures semblaient pouvoir mettre un frein.

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En 1788, dans un rapport au Gouvernement, l’intendant de la Généralité de Caen mentionne que des émeutes se sont produites à Falaise. “Il paraît, dit-il, que l’aversion particulière de la populace contre les marchands qui employaient des mécaniques pour la filature du coton, et la crainte de voir diminuer le prix du travail (les salaires) par cette nouvelle invention, ont échauffé les esprits… Le peuple, attroupé au nombre de plus de 500 personnes, après avoir brûlé les mécaniques de Falaise, s’est transporté à Argentan et a commis le même désordre”.

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C’est alors que se développa, du fait de la concentration industrielle, le prolétariat urbain. Mais à grouper ainsi les exploités du capitalisme industriel, il y avait pour celui-ci un sérieux risque. Dans ces fourmilières humaines, les idées socialistes se diffuseront bientôt ; les organisations de classe du prolétariat se développeront jusqu’à devenir une force fondamentale dans l’État moderne.

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Or, dès le xviiie siècle, certains maîtres, plus craintifs ou moins épris d’aventure, semblent avoir prévu cette évolution. Tels des drapiers de Louviers qui refusent de laisser créer dans la localité voisine de Pont-de-l’Arche, une filature mécanique, “parce que, disaient-ils, cette proximité des manufactures rendrait infailliblement les ouvriers insolents et plus en état de commander que d’obéir à leurs maîtres”.

L’apprentissage

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Le contrat d’apprentissage est, au xviiie siècle, parfois passé par devant notaire ; mais, le plus souvent, l’engagement demeure verbal.

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L’apprenti est presque toujours mineur. Les parents s’engagent à verser au maître une certaine somme – dont le montant peut varier de 40 à 100 livres, selon les métiers. En contrepartie, le maître devra apprendre son métier à l’apprenti et lui fournir constamment de l’ouvrage pendant la durée du contrat. Jusqu’à la fin de celui-ci, l’apprenti ne peut “déguerpir”. Parfois, il est prévu qu’il touchera un salaire au bout d’un certain laps de temps. L’éducation du jeune garçon ne sera pas faite, dans la plupart des cas, par le maître lui-même, mais par un ouvrier, choisi parmi les plus anciens et qui touchera, éventuellement, une partie de la somme stipulée au contrat.

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Dans certains cas, le prix de l’apprentissage n’est pas versé d’avance par les parents ; il doit être retenu sur les premiers salaires que touchera l’apprenti.

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Il y avait, dans cette réglementation, matière à d’abondants conflits.

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Si le contrat est demeuré verbal, les parents peuvent le nier purement et simplement. Lorsque le prix de l’apprentissage n’a pas été versé comptant, il arrive que l’apprenti devenu ouvrier proteste le jour où, son éducation terminée, commence la retenue sur les salaires. En pareil cas, le maître fait appel au témoignage des compagnons, et, notamment, de celui qui a dirigé l’apprentissage. Le fait se produit d’ailleurs assez rarement car une telle supercherie peut être aisément mise en échec.

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D’autres fois, l’apprenti s’enfuit, avec ou sans la connivence de ses parents, au cours ou au terme de l’apprentissage.

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Mais le patron peut, lui aussi, être en faute : notamment lorsqu’il laisse l’apprenti sans travail. Si le fait est prouvé, le maître sera habituellement condamné à rembourser une partie de la somme versée par les parents.

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Parfois, le cas est plus complexe. Que les maîtres aient odieusement exploité les plus jeunes ouvriers et les apprentis, cela ne peut faire de doute pour quiconque connaît un peu l’histoire du travail aux siècles passés. Mais ce qui pourrait surprendre davantage l’historien contemporain, c’est que les autorités ont, en cette matière, constamment donné raison aux maîtres. En voici un exemple. En 1766, à Rouen, un teinturier cite devant les échevins – qui exercent la juridiction des manufactures – un de ses apprentis auquel il reproche de vouloir quitter l’atelier. Le jeune garçon, interrogé, explique que son maître le fait travailler jusqu’à une heure après minuit, ce qu’il trouve abusif. Il accepte de rester à l’atelier à condition de ne travailler que de 6 heures du matin à 9 heures du soir, avec deux pauses respectivement d’une demi-heure et d’une heure pour déjeuner et pour dîner.

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Les échevins donnèrent gain de cause, sur toute la ligne au maître.

Embauche et licenciement

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Il existait en Normandie un usage selon lequel un ouvrier nouveau-venu dans un atelier devait payer à ses camarades de travail, en guise de bienvenue, une certaine somme qui pouvait varier, suivant les corporations, de 6 à 9 livres. Cette coutume n’était pas légale. Le Tribunal échevinal l’avait même proscrite et condamné à l’amende ceux qui l’observaient. Rien n’y fit. Elle persista jusqu’à la suppression des corporations. Parfois même, l’ouvrier qui se mariait devait faire à ses camarades un cadeau en argent, qu’on appelait honoraires.

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Certes, il était toujours possible au nouveau-venu de refuser le paiement de la somme exigée. Mais celui qui agissait de la sorte était mis à l’index ; et lorsqu’il avait besoin de l’aide de ses compagnons, celle-ci lui était refusée : par exemple, dans le textile, on le laissait se débrouiller seul pour monter sa chaîne. Parfois même, on en venait aux injures et aux coups ; alors ; l’affaire se terminait devant le Tribunal des Échevins, dont les archives ont gardé trace de maint procès de ce genre.

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Il n’était pas permis à un ouvrier de quitter son patron, ni à celui-ci de licencier l’ouvrier sans respecter certains délais, qui se trouvaient fixés par des arrêts du Conseil Royal. Le délai de préavis variait, naturellement, selon les corporations. À Rouen, par exemple, il était ; vers 1780, de trois mois chez les faïenciers et d’un mois chez les tisserands. Le travail accompli durant ce temps était le travail de congé ; chez les tisserands, c’était la chaîne de congé. Au moment où l’ouvrier quittait l’atelier, le patron était tenu de lui remettre un certificat de travail qu’on appelait billet de congé. Sans ce certificat, on ne pouvait trouver d’embauche.

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Il y avait là, pour le patron, une possibilité de faire pression sur l’ouvrier. Et les conflits à propos des billets de congé étaient fréquents. Aussi fallut-il établir sur ce point une réglementation stricte et précise. On disait que le billet doit être pur et simple : c’est-à-dire qu’il ne doit contenir aucune mention injurieuse ou péjorative pour l’ouvrier. Toutefois, le patron avait le droit d’y mentionner les avances sur salaires consentis à l’ouvrier qui partait ; ainsi le nouvel employeur devenait-il responsable vis-à-vis de l’ancien des sommes à rembourser.

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Mais ces dispositions, comme la plupart des règlements corporatifs, étaient de plus en plus fréquemment et généralement enfreintes. De là, des procès multiples dont les archives de la juridiction des Manufactures ont gardé la trace. On y voit, par exemple, des ouvriers qui ont falsifié un billet de congé, en imitant l’écriture et la signature du patron ; ou encore, des patrons qui, pour retarder le départ d’un bon ouvrier, se font prier pour lui donner son billet ou même, par dépit, insèrent dans celui-ci des paroles diffamatoires. Mais surtout, la fraude la plus répandue consistait à recevoir dans un atelier des ouvriers sans billet de congé. Dans certains métiers, la main-d’œuvre était rare vers la fin du xviiie siècle ; le patron était trop content d’accueillir un ouvrier qui avait fui d’un autre atelier ; plus d’une fois même, tel patron débaucha chez son voisin un bon spécialiste.

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En pareil cas, il est piquant de constater que le Tribunal échevinal punit non pas le patron débaucheur, mais l’ouvrier fugitif : on le contraint à retourner dans son ancien atelier pour y exécuter son travail de congé ; dans certaines affaires de ce genre, on voit même l’ouvrier condamné à l’amende.

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Cette vérité des échevins à l’égard des ouvriers – elle sera plus dure encore lorsqu’il y aura, de la part de ceux-ci, action concertée – semble indiquer, à cette époque, chez la bourgeoisie, une certaine inquiétude à l’égard des possibilités d’action de la classe ouvrière.

Travail à la journée et à la tâche

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La durée du travail et le mode de rétribution variaient beaucoup selon les corporations.

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À Villedieu-les-Poêles (Manche) où, depuis des siècles, on étirait le cuivre au marteau pour en faire les traditionnelles “channes” et les “poêlons à boullie”, la durée du travail était plus brève que dans la plupart des autres métiers : six heures en hiver et neuf heures en été.

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Dans le textile, on travaillait le plus souvent à la tâche. Je parlerai bientôt de ce qu’étaient les salaires ; on verra que les ouvriers étaient contraints, pour gagner de quoi vivre, de faire des journées extrêmement prolongées : quinze heures en moyenne. Le plus souvent, le travailleur mangeait sur le lieu de son travail ; on faisait une courte pause : une demi-heure pour déjeuner, une heure pour dîner. La nuit tombant, on allumait les chandelles ; chaque ouvrier avait droit à la sienne ; on la fixait sur un support appelé, en main endroit “bégât”.

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On pourrait croire qu’en pareil régime, nombreuses étaient les revendications des travailleurs en faveur de l’abrègement de la journée de travail. En fait, il n’en était rien. L’ouvrier, à cette époque, en Normandie, n’aspire à rien d’autre, semble-t-il, qu’au plus strict minimum vital, comme nous disons. Et pour le gagner, il lui faut travailler quelques 15 heures par jour. Si l’on trouve, dans les archives de la Juridiction échevinale, trace de quelques plaintes, elles se rapportent à des abus vraiment exorbitants : c’est le cas d’un patron, par exemple, qui, pressé de livrer une commande, voulait faire travailler un ouvrier durant une nuit entière. Le compagnon ayant refusé, fut mis à la porte de l’atelier. Il porta l’affaire devant les échevins ; ceux-ci ne donnèrent pas tort en principe au maître ; ils l’obligèrent seulement à respecter, vis-à-vis de l’ouvrier, le délai de licenciement prévu par les Statuts.

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Mais des conflits de ce genre sont, je l’ai dit, assez rares. Ce dont se plaint l’ouvrier, le plus souvent, c’est d’être empêché de travailler aussi longtemps qu’il le voudrait, ou d’être arrêté dans son travail par la faute du patron : par exemple, si celui-ci tarde à fournir, quand on le lui demande, tel ou tel objet nécessaire. Une heure d’inactivité forcée, dans la journée, c’est une fraction du maigre salaire qui s’évanouit. Les archives de l’Échevinage rouennais conservent le dossier d’une affaire qui fut jugée en 1752. Le maître toilier Préaux se trouvant absent, un de ses ouvriers fut arrêté dans son travail parce qu’il n’avait plus de “parement” (espèce de “colle” qu’on utilisait comme apprêt pour la toile). Il en demanda à la femme du patron, qui lui répondit par un refus ; elle ne connaissait rien à ses choses ; il fallait attendre le retour de son mari. Mais l’attente dura plusieurs heures. Préaux ne rentra que le soir. Lorsqu’il aperçut son patron, l’ouvrier exaspéré l’invectiva et, hors de lui, le frappa d’un coup de poing. Un prêtre accompagnant le patron ; il voulut intervenir. L’ouvrier le prit alors à partie et lui déclara que, s’il ne portait pas un habit sacré, il recevrait lui aussi une correction.

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L’affaire fut, comme de juste, portée devant les Échevins, qui donnèrent gain de cause au patron, alléguant qu’il n’y avait eu de sa part que simple négligence, et non pas mauvaise volonté.

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Mais le procès avait donné, à tous les ouvriers et apprentis de l’atelier Préaux, l’occasion d’étaler leurs griefs. Ils se plaignent unanimement du maître.

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Ainsi, le système corporatif de “collaboration de classes” s’avérait-il incapable de maintenir la paix sociale. L’affaire Préaux, bien loin de constituer un incident isolé, donne bien le ton de l’ambiance qui régnait dans les ateliers normands du xviiie siècle.

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Si les ouvriers n’ont pas encore une claire conscience de la force qu’ils représentent, du moins perçoivent-ils l’antinomie qui, à maints égards, existe entre leurs intérêts et ceux du maître. Ainsi le cadre corporatif recouvre-t-il – et depuis longtemps sans doute – sous une apparente homogénéité, un réel antagonisme de classe. Nous verrons bientôt que c’est en matière de salaires que cet antagonisme de classe s’exprimera le plus hardiment. C’est dans la lutte pour le salaire vital que les ouvriers tenteront les premiers essais d’action concertée. Bien entendu, cette action collective, qu’on appelait alors “coalition d’ouvriers” était sévèrement interdite. On conçoit que le Régime corporatif l’ait redoutée par-dessus tout : du jour où, d’atelier à atelier, les ouvriers se tendaient la main pour s’entraider, c’est la corporation même qui éclatait, et la notion moderne de syndicat qui apparaissait.

Salaires et pouvoir d’achat

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Si le chiffre des salaires varie beaucoup d’un métier à l’autre, il est, pour chacun d’eux, assez stable. Même si le travail est effectué à la tâche, le rendement est assez constant pour que l’on puisse évaluer de manière précise le salaire correspondant. Un homme peut gagner, selon son métier et sa spécialité, de 20 à 35 sous par jour. Les salaires supérieurs à cette moyenne sont extrêmement rares. Voici quelques exemples.

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Le tanneur, à Rouen, vers 1780, gagne 40 sous par jour ; le tourneur en faïence à Rouen aussi – où cette industrie prospérait – et à la même époque, 30 sous. Dans le bâtiment, le charpentier est payé 35 sous, le maçon 33 sous, le couvreur 30 sous. C’est dans le textile que l’éventail des salaires sera le plus ouvert. Le tisserand qui travaille à un métier, fabriquant du drap, de la toile, des articles de bonneterie, gagne de 20 à 25 sous par jour. Mais vers la fin du xviiie siècle se développe en Normandie, et surtout à Rouen, la fabrication des cotonnades imprimées. Il s’en fait de fort belles. Mais cette industrie exige une main-d’œuvre très spécialisée et dotée de qualités peu communes. Et tandis que la teinturerie, branche annexe du textile, pratique à peu près les mêmes salaires que celui-ci, les imprimeurs de cotonnades et les graveurs qui préparent les planches servant à l’impression, pourront gagner jusqu’à 60 ou même 80 sous par jour. Je signalais, dans une précédente notice, que certains spécialistes étaient rares et que les patrons n’hésitaient pas à se les arracher les uns les autres, au mépris des règlements corporatifs. C’est précisément dans l’industrie des indiennes que l’on note le plus souvent ces pratiques.

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Mais, si l’échelle des salaires comprend quelques-uns de ces rares privilèges, elle inclut, à la base, une foule de malheureux, véritables parias de la corporation, qui sont les fileurs et fileuses.

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Ceux-là sont le plus souvent, d’ailleurs, des femmes et des enfants – car aucun règlement n’interdit le travail des enfants ; et la “bonne conscience” des grands bourgeois s’accommodait fort bien de cette exploitation. Quant à l’Église, elle était muette. La soi-disant “doctrine sociale catholique” ne sera codifiée qu’un siècle plus tard en 1891, avec l’encyclique Rerum Novarum.

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Les enfants de 6 à 10 ans travaillaient donc au rouet : d’autres étaient employés dans les tissages, aux métiers, en qualité de “tireurs”. Comme les hommes, ils travaillaient de douze à quinze heures par jour. Ce qu’ils gagnaient ? Péniblement 3 à 5 sous par jour ; les femmes, elles, pouvaient arriver à 10 sous par jour quand elles étaient bonnes fileuses.

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Parfois, ces fileurs et fileuses travaillaient dans des ateliers, pour un manufacturier. Souvent aussi, leur travail s’effectuait à domicile. Un intermédiaire qu’on appelait à Rouen maître d’Avignon leur fournissait la fibre brute et recevait, au bout de la semaine, le fil fabriqué au rouet, qu’il revendait, lui, avec un bénéfice exorbitant, aux tissages.

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Il y avait alors, dans toutes les villes normandes, de ces quartiers miséreux, habités par les pauvres fileurs et fileuses. La fibre brute qu’on y manipulait du matin au soir dégageait une odeur irritante. C’est pourquoi l’on désignait les habitants de ces quartiers déshérités du nom de purins. Il y avait, à Rouen, les purins de Saint-Maclou et de la rue Malpalu ; à Caen, on connaissait les purins de Saint-Julien. Dans des taudis où travaillaient sans arrêt, sans espoir, hommes, femmes et enfants, sévissaient la maladie, les pires misères physiques et morales. En même temps, dans d’autres quartiers, s’édifiaient sur cette misère quelques-unes de ces fortunes bourgeoises dont les héritiers, aujourd’hui, prêchent le respect de la “dignité humaine” et se font les défenseurs de la “civilisation chrétienne”.

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Encore le “lumpen-proletariat” n’avait-il pas touché, en 1780, le fond de la misère. L’apparition du rouet mécanique à fuseaux multiples, puis sa rapide diffusion, devaient priver de travail beaucoup de ces malheureux dont la détresse, en 1789, était indicible.

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La machine capitaliste était déjà en mouvement ; elle devait les écraser impitoyablement. En effet, après le traité de commerce franco-anglais de 1786, les produits de l’industrie textile anglaise, mécanisée depuis longtemps, envahirent la France. Pour lutter contre leur concurrence, les industriels Rouennais ne virent qu’un moyen : mécaniser, eux aussi, leurs entreprises. C’est ce qu’explique la Chambre de Commerce de Rouen, dans un mémoire qu’elle adresse, en 1787, au Gouvernement royal. Quant au chômage qui devait en résulter, le document en question n’en fait même pas mention.

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Tel était le sort d’un prolétariat qui n’avait pas encore conscience de sa force et à qui le Régime corporatif interdisait toute organisation de classe.

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Nous verrons, dans un prochain article, quel était le pouvoir d’achat des salaires dont je viens de citer le montant.

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Le xviiie siècle est marqué, en France, par un avilissement à peu près constant de la monnaie ; c’est-à-dire que, pendant cette période, les prix n’ont guère fait qu’augmenter.

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Dans l’ensemble – et mis à part le cas de quelques rares spécialistes, que j’ai mentionnés dans un précédent article – les salaires, eux, n’ont progressé, de 1700 à 1789, que de 25 %. Encore ce mouvement de hausse des salaires s’est-il trouvé renversé à diverses reprises. Durant la guerre de Sept ans, en particulier (1751 [sic] – 1763), un abondant chômage permit aux Maîtres de se procurer de la main-d’œuvre à très vil prix. Du fait de la guerre navale entre la France et l’Angleterre, le coton brut n’arrivait plus guère d’Amérique et la production du textile normand se trouvait gravement ralentie.

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Quant à la hausse des prix, si elle est difficile à chiffrer exactement, on peut affirmer en toute assurance qu’elle dépasse de très loin celle des salaires. Qu’on en juge plutôt, par l’exemple de quelques produits alimentaires essentiels.

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Il existe alors trois espèces de pain : le pain blanc et deux qualités de pain gris. Les ouvriers ne mangent que celui-ci. En temps normal, le prix de ce pain varie de 1 sou 8 deniers à 2 sous 2 deniers la livre (il y a 12 deniers dans un sou et la livre pèse 489 grammes). Mais ces prix sont pulvérisés en période de disette. Et les “années dures” furent, au xviiie siècle, nombreuses. Le marché du blé était inorganisé, la libre circulation des grains interdite en principe, la fraude active. Des fortunes s’édifièrent alors sur le trafic des céréales, dont les bénéficiaires ne furent jamais les paysans, mais des “intermédiaires” : hommes de loi, voituriers, aubergistes de campagne… Le peuple connaissait ce trafic, en souffrait, mais ne réagissait que par des manifestations anarchiques ; on peut dire, en tout cas, qu’au xviiie siècle, la population ouvrière de nos villes normandes – celle de Rouen, en particulier – vécut dans la hantise de la famine.

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Le prix de la viande de boucherie a augmenté, entre le début et la fin du xviiie siècle, de plus de 100 % ; et pourtant, le cheptel normand s’est notablement accru durant la même période, du fait de la multiplication des prairies artificielles. En 1787, le Parlement de Rouen taxe la viande à 10 sous la livre. Mais les ouvriers n’en mangent guère. Leur nourriture habituelle est faite de légumes ; de poisson (harengs principalement), de fruits. Mais les prix de toutes ces denrées subissent, au dernier siècle de l’Ancien régime, de fortes hausses.

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Le hareng, qui se vendait à la pièce, vaut 1 sou en 1700, 2 sous vers 1750, et approche 3 sous en 1780. Le cidre, qui valait 1 sou le pot (deux litres) en 1707, vaut trois sous en 1789.

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Mais, parallèlement, on voit pulluler les cabarets. Avant la réforme des corporations, édictée par Turgot, les débitants de boisson étaient groupés en un seul corps de métier : les “marchands de cidre”. Lorsqu’en 1778, après la disgrâce de Turgot, le système traditionnel l’emportera, cette corporation se dédoublera. À côté des “marchands de cidre”, un corps nouveau se constitue : celui des “cafetiers et limonadiers”. Dédoublement très significatif, si l’on songe qu’à cette époque, la tendance est à la fusion des corporations voisines et à la diminution du nombre des corps de métiers. Ici, un fait nouveau a déterminé le changement : l’habitude de consommer du café dans des lieux publics s’est très notablement répandue vers le milieu du xviiie siècle ; dans beaucoup de villes françaises – et à Rouen, notamment – la plupart des vieux cafés datent de cette époque.

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Ce qui prouve la prospérité de cette branche nouvelle du commerce, c’est que, pour accéder à la corporation des « cafetiers et limonadiers » de Rouen, il faut verser un droit d’admission de 600 livres. Aucun autre corps de métier, si ce n’est celui des riches « merciers », n’exige pareille somme.

71

Il n’est pas douteux que, dans cette conjoncture, la classe ouvrière se serait révoltée contre l’exploitation dont elle était victime, si le système corporatif ne l’avait prudemment divisée en multiples compartiments.

72

Mais, vers la fin de l’Ancien régime, ce système s’effrite par l’effet d’une double attaque.

73

D’une part, les ouvriers – en dépit des sanctions qu’ils encourent – commencent à se concerter, à former des « coalitions » ; nous en verrons, la semaine prochaine, quelques exemples.

74

D’autre part, les patrons “libéraux”, adversaires du régime corporatif, préconisent la concentration des entreprises et des capitaux. Ainsi, vont-ils – comme Marx devait, un demi-siècle plus tard, le démontrer lumineusement – engager le monde moderne dans un processus où le Capitalisme, à mesure qu’il se renforce, engendre la résistance toujours plus puissante, mieux organisée, de la classe opprimée (Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, pages 4 et 5).

75

C’est la lutte des classes, inéluctable en régime capitaliste. Le marxiste ne la “prêche” pas, contrairement à ce que lui reprochent les bien-pensants ; il la constate, l’analyse, en détermine les lois.

76

Pour mettre un terme à cette lutte des classes, il n’est que deux moyens : l’un provisoire, l’autre, définitif.

77

Le moyen provisoire, c’est le fascisme, cette forme exaspérée de l’impérialisme capitaliste : il ne supprime la lutte des classes qu’en supprimant la classe ouvrière en tant que force politique organisée. Mais le progrès s’avère toujours le plus fort ; le fascisme finit par s’effondrer, après quoi, la marche en avant reprend, plus rapide encore. Voyez l’exemple de Hitler, de Mussolini, de Pétain… en attendant quelques autres.

78

Le moyen définitif, c’est celui qu’offre le marxisme ; il consiste à supprimer les classes en supprimant l’exploitation de l’homme par l’homme. Alors, sur la base solide d’une société sans classe, peut s’instaurer le socialisme.

Essais d’action collective de la part des ouvriers

79

Les municipalités, c’est-à-dire les échevins, à raison de la juridiction qu’ils possèdent sur les manufactures, interviennent dans la fixation des salaires. En effet, ceux-ci ne sont pas discutés de gré à gré entre maître et ouvrier ; ils sont fixés d’après un barème. Comment procédait-on pour établir celui-ci ? D’abord, les maîtres se concertaient entre eux et proposaient un projet ; de ce projet, les échevins étaient ensuite saisis ; ils l’approuvaient ou le rejetaient. Ainsi, un maître n’avait pas le droit, à sa fantaisie, d’augmenter les salaires.

80

Aux ouvriers, les règlements interdisaient de se concerter en vue de revendications portant sur les salaires, sauf s’ils en avaient obtenu l’autorisation expresse de la police. Aucun moyen de pression n’était admis de leur part ; à contrevenir à cette défense, ils s’exposaient à l’amende et à la prison.

81

De 1750 à 1789, à Rouen, deux démarches seulement furent faites, selon la procédure légale, par les ouvriers, pour obtenir une augmentation de salaires : en 1763 et en 1784. Il est intéressant d’évoquer ces deux épisodes : on y voit quelques traits propres à illustrer la position respective des patrons et des échevins devant ce problème de salaires.

82

Voici ce qu’il advient en 1763.

83

J’ai dit que, durant la guerre de Sept Ans (1756-1763), la raréfaction des arrivages de coton brut avait entraîné, avec le chômage, une baisse des salaires. Par exemple : chez les toiliers, où l’on travaillait aux pièces, l’aune de toile (1m 19) ne se payait plus que 7 sous au lieu de 8. En 1763, la paix revenue, les ouvriers demandèrent que l’on revînt aux salaires d’avant la guerre. En même temps, ils formulèrent diverses autres revendications : par exemple, que le travail soit partout payé à l’aune et non pas – comme cela se faisait chez certains patrons – à la pièce, la longueur exacte de la pièce pouvant être contestée ; il paraît, en effet, que certains maîtres comptaient pour 60 aunes des pièces qui, en réalité, en faisaient 63. Les ouvriers demandaient aussi qu’il leur fût tenu compte, dans le salaire, de certains travaux exceptionnels, tel que le roulage des pièces qui venaient du dehors, fabriquées par des ouvriers travaillant à domicile.

84

À cette époque, le Parlement de Rouen, en difficulté avec le gouvernement royal, cherchait l’appui des ouvriers. En fait, cette Cour ne défendait, contre le Roi, ses ministres et ses fonctionnaires, que les intérêts des Privilégiés ; mais elle sut fort habilement – comme d’autres, plus tard – intéresser le peuple à une cause dont l’égoïsme était masqué sous des dehors trompeurs. Les Conseillers du Parlement firent même rédiger des manifestes, des chansons dans l’argot des ouvriers Rouennais – on l’appelait l’argot “purin”.

85

Ainsi, en 1763, les ouvriers qui demandaient une augmentation de salaires crurent-ils naïvement qu’ils pouvaient compter sur l’appui du Parlement. Ils lui présentèrent donc leur requête. Mais le règlement édicté en 1669 par Colbert était formel : les échevins seuls avaient la juridiction des manufactures. Le Parlement se déclara donc incompétent. Et c’est devant les échevins que, le 17 septembre 1763, les représentants des ouvriers intentèrent un procès aux maîtres toiliers. L’affaire demeura deux mois et demi en délibéré.

86

Pendant cette période, une insolite animation se manifesta dans les ateliers, comme si les ouvriers voulaient faire pression sur les juges. On vit même des travailleurs débaucher certains de leurs camarades, pour impressionner tel ou tel patron particulièrement “dur”.

87

Le 29 novembre, les échevins rendaient leur verdict, c’est-à-dire qu’ils promulguaient un “règlement de salaires”, comme on disait. Les maîtres étaient invités à augmenter le prix des ouvrages de toilerie jusqu’au chiffre admis en 1756, avant la guerre. Le salaire de l’ouvrier devait être calculé à l’aune et non pas à la pièce. Enfin, pour le roulage des pièces fabriquées à l’extérieur, on devait suivre l’usage établi jusque-là dans chaque atelier.

88

Les ouvriers avaient, pour l’essentiel, gain de cause. Mais il ne s’agissait pas d’une véritable augmentation de salaire ; on revenait seulement au tarif ancien.

89

Cependant, le prix des denrées ne cessait d’augmenter. En 1784, les ouvriers se voyaient contraints de demander à nouveau la révision des salaires.

Essais d’action collective de la part des ouvriers (suite)

90

En 1784, les ouvriers se concertent à nouveau, dans le textile rouennais, pour obtenir une augmentation de salaires. Ils le font dans les règles et demandent au Commissaire de police du Bailliage l’autorisation de se réunir dans la grande salle du Tribunal du Bailliage. L’assemblée eut lieu le 1er août ; six délégués ouvriers y furent élus : 3 toiliers et 3 passementiers.

91

À l’audience échevinale du 18 septembre, ces délégués présentent, à titre de proposition, une échelle de salaires très détaillée ; pour la passementerie, en particulier, les travaux les plus divers s’y trouvent prévue. Dans la toilerie, les salaires varient de 5 à 9 sous l’aune, selon les ouvrages ; dans la passementerie, les chiffres proposés sont plus élevés : de 11 à 16 sous l’aune ; mais il faut noter que le travail du passementier est beaucoup plus lent, plus minutieux que celui du toilier, et aussi, que l’ouvrier passementier doit payer de sa poche l’aide (appelé tireur) dont il ne peut se passer.

92

(Pour apprécier la valeur réelle, le pouvoir d’achat de ces salaires, je prie le lecteur de vouloir bien se rapporter aux indications de prix que j’ai données dans une précédente notice).

93

À ces revendications relatives aux salaires, les ouvriers en joignent quelques autres. Ils réclament une indemnité pour le temps perdu par la faute du maître et, pour limiter la concurrence d’une main-d’œuvre non qualifiée, demandent que chaque maître ne puisse occuper plus d’un apprenti et de deux ouvriers n’ayant pas fait leur apprentissage. (Ces ouvriers tard venus dans le métier, sans apprentissage préalable, étaient souvent, en Normandie, appelés alloués ou pourvus. Leur entrée dans le métier, en infraction aux règlements corporatifs, était tolérée dès le xviiie siècle. Ces “irréguliers” étaient moins payés que les autres et faisaient à ceux-ci, parfois, une dangereuse concurrence ; d’autant plus que, simplement tolérés, ils étaient à la merci du maître et tout dévoués à lui).

94

Cette fois encore, comme en 1763, on note dans le monde ouvrier rouennais une certaine agitation durant que l’affaire est en suspens devant les Échevins. La police prend ses précautions ; on interdit aux ouvriers de se masser devant le Tribunal le jour où doit être rendue la sentence.

95

Les maîtres, eux, mis en défiance, peut-être par le précédent de 1763, s’efforcèrent de saper le Règlement royal de 1669 et de faire, contrairement aux dispositions de celui-ci, de la question des salaires une affaire débattue à l’intérieur du métier. Au Tribunal échevinal, ils demandent que, désormais, toutes les plaintes des ouvriers soient portées – même en matière de salaires – devant les syndics de corporations (officiers nouveaux, créés en 1778). En somme, les patrons admettent que l’autorité municipale intervienne pour punir l’indiscipline ou le fait de grève ; mais ils voudraient demeurer libres de fixer les salaires : le syndic de corporation est en effet un maître choisi dans le corps de métier.

96

Le Tribunal, sans donner tout à fait gain de cause aux patrons, inclina vers leur thèse. Il rejeta le barème proposé par les ouvriers, décidant qu’à l’avenir les salaires devaient être « librement » débattus entre patrons et ouvriers, sous le contrôle des syndics, et ensuite simplement entérinés par les échevins.

97

Ainsi, de 1763 à 1789, n’y eut-il aucune augmentation de salaires dans le textile, en dépit de la hausse constante des prix.

98

Cette insuffisance des salaires, à une époque où la main-d’œuvre qualifiée n’est pas surabondante, peut paraître paradoxale. Elle s’explique par le fait que les ouvriers ne peuvent pas utiliser à leurs fins, en passant à l’action – à la grève, par exemple – cette relative rareté de la main-d’œuvre. Nous le verrons dans une prochaine chronique.

Les “coalitions d’ouvriers”

99

Nous avons vu que, d’un atelier à l’autre, les ouvriers n’ont le droit, aux termes des Règlements des Manufactures, de se concerter entre eux qu’avec l’approbation du Commissaire de Police du bailliage ; et cela à des fins soigneusement définies et fort limitées.

100

Les Maîtres – et aussi les Échevins – craignaient par-dessus tout de voir sauter les compartiments ménagés à l’intérieur de chaque Corps de métier et se former ce qu’on appelait alors “une coalition d’ouvriers”. Si, à mesure qu’on approche de la fin du xviiie siècle, le Tribunal échevinal use, à l’égard des ouvriers, d’une indulgence croissante lorsqu’il s’agit de délits ou de fautes individuelles, sa sévérité demeure inflexible quand il y a lieu, entre travailleurs, essai d’action collective [sic].

101

Cette action “de masse” peut avoir pour objet la grève, ou la mise à l’index d’un atelier.

102

Les “coalitions” en vue de la grève sont extrêmement rares, les ouvriers savaient qu’elles avaient fort peu de chances de réussir et qu’elles entraîneraient de dures sanctions. À Rouen et dans la région, pourtant, l’on a noté, au xviiie siècle, quelques cas.

103

Par exemple, en octobre 1764, dans la chapellerie. Deux ouvriers chapeliers lancent un mot d’ordre revendicatif : augmentation des salaires à 30 sous par jour. Puis ils cessent le travail, imités par un certain nombre de camarades ; on fait pression sur les hésitants pour les amener à suivre le mouvement. La grève devient effective et presque générale. Les grévistes s’assemblent dans des tavernes, rédigent un manifeste et l’adressent à la municipalité.

104

Aussitôt, les maîtres chapeliers portent plainte ; il y a, selon eux, double délit : cessation de travail, et assemblée sans autorisation préalable de la police. Le tribunal leur donne gain de cause ; les deux promoteurs de la grève furent condamnés à 3 livres d’amende et 15 jours de prison ; les autres ouvriers recevaient l’ordre de reprendre aussitôt le travail, les anciens salaires demeurant en vigueur.

105

En 1765, on note une tentative analogue chez les drapiers de Darnétal. Cette fois, la plainte est portée, non par les maîtres, mais – avec leur connivence, sans doute – par un ouvrier qui a été malmené pour avoir refus de “débrayer”. Un seul ouvrier drapier fut tenu pour le promoteur de la grève ; on lui infligea 10 livres d’amende et trois mois de prison.

106

Parfois aussi, le mouvement de grève ne s’étend qu’à un atelier, dont le Maître se montre particulièrement agressif à l’égard des ouvriers. Un incident fortuit peut suffire à déclencher pareille action : mauvais traitement, ou même simplement brimade infligée par le patron à un ou plusieurs travailleurs. D’autres fois c’est le renvoi d’un ouvrier qui entraîne le départ de ses camarades d’atelier ; ou bien encore, l’ensemble des ouvriers se ligue pour obtenir le congédiement d’un indésirable.

107

Ici encore apparaissent souvent des manifestations de solidarité ouvrière.

108

En janvier 1773, à Rouen, un fabricant d’indiennes embauche un “imprimeur” nommé Gahery. (J’ai dit que ce genre de spécialistes était très demandé). Celui-ci n’était pas normand, il venait de loin. Sans doute appartenait-il à cette organisation du “compagnonnage” dont l’histoire est encore si mal connue, particulièrement en Normandie. Gahery était-il libre lorsqu’il signa son contrat ? Des témoins diront plus tard l’avoir entendu déclarer qu’il signait par force et n’irait pas jusqu’au bout de l’engagement. De fait, en avril, il s’en va. Son maître porte plainte contre un groupe d’ouvriers qu’il accuse de l’avoir débauché : ils lui ont “donné le moyen de s’évader et d’abandonner son ouvrage”. Étaient-ils, eux aussi, des “compagnons”. C’est probable.

109

À l’interrogatoire, en effet, l’un des ouvriers raconte qu’en étant allés dans une taverne, il y a trouvé plusieurs camarades ; un chapeau était posé sur la table ; on a dit au nouvel arrivant qu’il fallait y mettre quelque chose, comme les autres. La veille, Gahery avait déjà quêté “pour un pauvre voyageur” à toutes les tables, dans son chapeau. La quête avait rapporté 26 livres.

110

Voilà ce que l’on aperçoit, de temps en temps, à travers les procès, dont les registres de l’Échevinage Rouennais ont gardé la trace.

111

Ainsi n’avais-je pas tort d’avancer au début de cette série d’articles, que la corporation n’est plus, à la fin du xviiie siècle, qu’un cadre factice. D’une part, beaucoup de maîtres cherchent leur indépendance ; ils se sentent à l’étroit dans les cadres corporatifs. Après la signature du Traité de commerce franco-anglais de 1786, la Chambre de Commerce de Rouen réclamera l’abrogation des Règlements des Manufactures et la liberté d’entreprise, sans laquelle, dit-elle, le Textile français ne pourra résister à la concurrence des produits anglais.

112

D’autre part, les ouvriers se groupent entre eux, se concertent, cherchent à s’entraider, franchissent les cadres posés par le régime traditionnel : l’atelier, parfois même, le corps de métier. Ils ont conscience de leurs intérêts propres ; l’esprit de classe naît chez eux et cherche à s’affirmer.

113

Les échevins auraient pu jouer, dans ce conflit latent, un rôle de premier plan ; ils s’octroyèrent celui, plus modeste, de modérateurs. Mais lorsqu’il s’agit du principe de l’autorité du Maître sur l’ouvrier, ils sont très fermes. Eux-mêmes, issus de la grande bourgeoisie marchande ou de professions libérales, sont très convaincus de la supériorité intrinsèque de leur classe ; ils y croient comme à un dogme. Et l’Église, par son enseignement, entérine leurs prétentions puisqu’elle affirme que l’inégalité des conditions sociales est voulue par Dieu [1][1] Note de Michel de Boüard : Le Motu proprio de Pie X,....

114

C’est là-dessus, en définitive, qu’ils fondent l’obligation faite aux ouvriers de “porter honneur et respect à leurs maîtres” ».

Notes

[1]

Note de Michel de Boüard : Le Motu proprio de Pie X, en date du 18 décembre 1903, « règlement fondamental de l’Action populaire chrétienne » déclare encore :

« La société humaine, telle que Dieu l’a établie, est composée d’éléments inégaux, de même que sont inégaux les membres du corps humain ; les rendre tous égaux est impossible et il en résulterait la destruction même de la société.

L’égalité des divers membres de la société consiste uniquement en ceci : que tous les hommes tirent leur origine de Dieu créateur, ont été rachetés par Jésus-Christ et doivent, selon la règle exacte de leurs mérites et démérites, être jugés et récompensés ou punis par Dieu.

D’où il résulte qu’il y a dans la société, selon l’ordination de Dieu, des princes et des sujets, des patrons et des prolétaires, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, des nobles et des plébéiens… ».

On aimerait savoir ce qu’en pensent les militants du « Syndicalisme chrétien » et s’ils entendent fonder sur ces bases leur action. Mais, on a soin de ne pas leur montrer de pareils textes. Aussi bien S. E. le Cardinal archevêque de Paris, dans sa lettre pastorale de Noël 1947, ne parle-t-il pas du scandale de la condition prolétarienne ? – Si cette condition est « selon l’ordination de Dieu », comment pourrait-elle être un scandale ?

Ou alors, doit-on admettre que le « règlement fondamental » édicté par le Pape Pie X est aujourd’hui caduc ? Mais qui nous empêchera, en ce cas, de dire que, dans 50 ans, seront aussi caducs les textes anticommunistes aujourd’hui promulgués par l’Église, et qui se fondent, de même, sur « l’ordination de Dieu » ?

Plan de l'article

  1. Les corporations
  2. L’apprentissage
  3. Embauche et licenciement
  4. Travail à la journée et à la tâche
  5. Salaires et pouvoir d’achat
  6. Essais d’action collective de la part des ouvriers
  7. Essais d’action collective de la part des ouvriers (suite)
  8. Les “coalitions d’ouvriers”

Pour citer cet article

« Michel de Boüard, " La classe ouvrière en Normandie à la fin de l'Ancien régime " (1948) », Annales de Normandie, 1/2012 (62e année), p. 129-147.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-1-page-129.htm
DOI : 10.3917/annor.621.0129


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